PRÉFACE (continued 2)
Reading edition
— Didier nous attend, dit Roseline, mais c’est assez délicat de ne pas être là ; il est vraiment génial, ce garçon.
Le jeune homme arrivait tranquille et souriant ; il entra de l’air le plus simple du monde, sans empressement ni embarras, baisa la main aux deux femmes, jeta sur le feu une bûche qui provoqua un crépitement d’étincelles, et s’assit à côté de Roseline ; puis, s’adressant à Lolo :
— Eh bien, petite madame, avez-vous beaucoup d’idées pour bouleverser ma maison ?
— Vous lui demanderez cela tout à l’heure, dit Roseline, quand je vous laisserai vous débrouiller ensemble. Le Divin est-il arrivé ?
— Oui, madame ; il est en haut qui, en attendant vos ordres, s’exerce au bilboquet.
— Ah ! c’est mon rêve d’y savoir jouer ; il va me donner une leçon. Faites-le avertir, s’il vous plaît, car vous pensez bien que je ne suis pas venue pour servir de porte-voix à Lolo.
— Laissez-moi d’abord le plaisir de vous regarder un moment.
— C’est bon, contemplez-nous ; avons-nous la mine de femmes qui se sont levées matin et ont fait leur petite promenade hygiénique ?
— Absolument.
— Savez-vous que c’est gentil chez vous, Didier !
— A la disposition de votre seigneurie.
— Ce n’est pas trop mal pour un homme un peu ruiné ! C’est grave comme le grand siècle. Bien sûr, devant ces grandes bergères et toutes ces choses à la mine sérieuse, on ne peut avoir que des pensées vertueuses. Eh bien, ma Lolo, est-ce que tu te sens plus mal à l’aise ici que chez moi ?
Lolo protesta qu’elle éprouvait le plus agréable sentiment d’aise et de sécurité.
— En ce cas, mon rôle est terminé momentanément, je te passe la royauté, et tu vas combiner des plans avec Didier. Je demande ma liberté et mon Divin.
— Très bien, madame, puisque vous le voulez, on va l’appeler ; mais il fait très chaud ici : vous vous enrhumerez si vous n’ôtez pas vos jaquettes.
— Il a raison, dit Roseline, pendant que Didier sonnait.
Et ses doigts souples déboutonnaient son étroit boléro d’astrakan qu’elle enlevait en un tour de main, tandis que, plus lentement, Lolo défaisait sa casaque de loutre et l’ouvrait, en assurant qu’elle se trouvait très bien ainsi…
— Mais non ! enlève-la tout à fait, dit Roseline. Voyons, Didier, aidez-la.
Il obéit et dit d’un ton de voix indifférent :
— Vous restez déjeuner, naturellement.
— Si vous me le demandez, oui, je veux bien, répondit Roseline, et Lolo déjeune avec moi, c’est entendu ainsi, et où n’est pas la question… Bon matin, Divin, continue-t-elle en s’adressant à Monteux qui entre. Sommes-nous gentilles d’être venues voir Didier, et ai-je été assez bonne de vous prévenir ?
Et, comme Monteux s’est mis à genoux et embrasse l’ourlet de sa robe :
— Très bien, mon cher, vous connaissez votre devoir et on vous aime. Saluez Lolo et allons jouer au bilboquet. Didier, montrez-nous le chemin.
— Il le connaît bien, madame.
— Alors, à tout à l’heure. Je vais prendre de l’appétit pour votre déjeuner.
Et elle passe, coquette et charmante, devant Didier, qui soulève une portière en s’effaçant respectueusement.
Lolo, dont le premier mouvement a été de se lever aussi, est restée un peu étonnée à mi-chemin, incertaine de ce qu’elle veut, mais très résolue, cependant, à ne pas se faire reprocher ses enfantillages. Elle est si jolie dans son léger embarras que Didier la contemple avec une satisfaction marquée.
— Voulez-vous rester assise ou debout ?
Elle s’assied immédiatement.
— Là, êtes-vous bien ? Et maintenant dites-moi vos volontés ; comment les recevrons-nous ?
— Mon cher ami, je suis bête tout à fait ; je suis encore une petite fille, mon mari me le répétait hier ! Vous êtes bien mal tombé en me choisissant pour trouver de l’inédit.
— Ce n’est pas mon avis. Mais, d’un autre côté, je ne donne pas tout à fait tort à Baugé : vous êtes restée un peu trop jeune, il faut vous en corriger.
— J’y suis toute décidée.
— C’est plus qu’il n’en faut ; ainsi, pourquoi n’êtes-vous pas venue ici toute seule, simplement, sans arrière-pensée ? A quoi pouvait avancer la présence de Roseline ? Qu’est-ce qui vous faisait donc peur ?
— Rien !
— Si, évidemment, vous redoutiez une déclaration, car je ne pense pas que vous ayez imaginé que j’allais vous brutaliser ? Or, une femme raisonnable sait et se dit qu’on n’empêche pas ces choses-là quand elles doivent arriver, et qu’au fond il n’y a rien de plus dangereux que les précautions… Tenez, donnez-moi votre jolie main (très doucement il enleva le gant de Saxe lâche). Vous me jugez donc un animal bien grossier pour croire que je ne puis baiser ces chers doigts sans être inconvenant. C’est que vous ne connaissez de l’amour que ce que Baugé vous en a enseigné… Un mari est nécessaire dans l’ordre social, mais ce n’est jamais lui qui vous apprendra la vie ; elle réserve des choses plus agréables que les expansions conjugales ! Il est vrai que les hommes, pour la plupart, sont devenus des animaux si immondes qu’il n’y a plus de place pour la galanterie, et c’est une chose délicieuse cependant : c’est respirer le parfum exquis d’une fleur sans la froisser ni la flétrir ; ainsi je vais prendre un plaisir infini à cette illusion d’un jour que vous êtes maîtresse chez moi ; et vous, pourquoi cela vous déplairait-il ?
— Mais cela ne me déplaît pas ; seulement, je suis sotte.
— Pas du tout ; voyez comme vous êtes gentille en ce moment : vous m’écoutez, vous laissez votre main dans la mienne, vous ne croyez pas pour cela qu’il va arriver quelque chose d’abominable et qu’il faille appeler madame de Vaubonne.
— Je serais trop ridicule d’y avoir scrupule, car mon mari m’a déclaré n’être pas jaloux.
— Je parie que vous en avez presque regret ? Mais, chère petite créature, serait-il possible que vous ayez trouvé tout naturel de n’être jolie et douce que pour un monsieur comme Baugé ? Est-ce que vous croyez qu’il est permis de s’ennuyer toute la vie, et que ces pauvres brèves années de notre jeunesse doivent être sans plaisir ? Apprenez donc à vous aimer un peu vous-même. Voyez votre amie Paule : rien ne l’intéresse sous la face du ciel qu’elle-même, et c’est ce qui la rend si belle ; elle veut toujours et à tout prix ce qui lui est agréable ! Mais vous, savez-vous seulement ce qui vous est agréable ?
Lolo rougit d’abord, et puis dit :
— Oui, je le sais, il m’est agréable d’être ici.
— Est-ce d’être ici ou de m’avoir près de vous ?…
— Les deux…
— Voilà qui est parlé en femme, en personne intelligente et qui sait jouir des biens qui lui sont échus. Que voulez-vous qu’on soit lorsqu’on est hantée par la pensée d’un Barbe-bleue quelconque, car celui-là est le vrai type du mari, égorgeant la malheureuse qui a eu la curiosité d’ouvrir une porte ? Mais c’est la fin de la beauté et de l’esprit que la crainte d’un inquisiteur à domicile ; vous n’êtes plus la même depuis que vous secouez un peu le joug. Accoutumez-vous donc à être contente sans pensée de derrière la tête. Qu’est-ce qui pourrait bien vous amuser ? Voulez-vous vous costumer ? Si on vous habillait comme quelque belle Florentine du XVe siècle on arriverait peut-être à vous en donner l’âme, éprise de plaisir et d’amour.
— Mais il est convenu que vous n’êtes pas amoureux de moi.
— Non, pas comme vous l’entendez ; cependant, je vous veux une âme amoureuse.
— Je pourrai en tout cas commencer par me costumer ; et vous, le serez-vous aussi ?
— Bien entendu : nous chercherons dans l’histoire de ce temps-là les noms de deux amants, et nous les prendrons pour un soir, est-ce dit ? Et maintenant voulez-vous un peu venir voir ma maison, afin de savoir ce qu’elle contient et de quelle façon vous désirez qu’on la dispose ?
— Écoutez, Didier, je n’ai pas d’idées, mais il m’en viendra peut-être, je tâcherai d’en avoir ; montrez-moi toujours votre maison, je réfléchirai… et, si je trouve, je reviendrai…
— Seule ?
— Oui, seule, comme une grande personne !
Ils rirent tous les deux et se levèrent.
— Ceci, dit Didier, est la pièce des doctes entretiens ; on y est divinement pour les rêveries, à l’heure du crépuscule, sous le manteau de la cheminée, ou encore les soirs d’hiver pour y lire un beau livre ; vous devriez vous en assurer vous-même, et je lis à ravir, je vous l’affirme.
— Je n’en doute pas ; et il se peut que l’envie me prenne de venir vous écouter…
— Ce sera la meilleure idée que vous aurez de votre vie, madame, dit-il en souriant et passant devant elle pour lui montrer le chemin.
Il repoussa la lourde tapisserie qui cachait la porte. Ils étaient dans un vestibule intérieur ; l’escalier tout en bois, intime et clos, s’élevait en deux mouvements alternes ; des tapisseries pendaient jetées sur la rampe ; par les fenêtres du jardin entraient les rayons d’un soleil d’hiver. Lolo monta lentement les premières marches et s’arrêta à un palier carré qui formait comme une petite pièce ; elle s’y assit un moment et dit :
— On est bien ici ; j’aime la vue des portes fermées.
— Nous allons les ouvrir cependant, si vous le permettez.
Ils traversèrent une bibliothèque, triste comme elles le sont toutes par l’idée du souvenir présent de tant de morts, et entrèrent dans la pièce claire et gaie qui servait de cabinet de travail à Didier. Sur la tenture d’or bruni s’accrochaient une quantité de dessins et de lavis, alternant avec de longs kakémonos où grimaçaient d’exquises têtes de singes. Roseline était debout, cambrée dans sa robe bleu sombre et tenant en main un bilboquet d’ivoire ; sur le long divan à peine exhaussé de terre, Monteux était assis, une mandoline sur les genoux et chantant à voix basse.
— C’est comme cela qu’il vous donne une leçon ? dit gaiement Didier.
— Le pauvre Divin est si poétique ce matin que je n’ai pas voulu le taquiner, répond Roseline ; il murmure depuis un moment ses plaintes à Portia, et cela le rend heureux ; mais moi j’ai faim, mon ami, — et faisant onduler son joli corps pour attraper au vol la boule suspendue au fil de soie, — j’ai évidemment des dispositions très remarquables. Qu’est-ce que vous avez arrangé avec Lolo ?
— Une foule de choses, madame ; nous allions visiter mon home en détail.
— Mon petit Didier, faites-nous d’abord festoyer, et après cela le tour du propriétaire. T’amuses-tu un peu, Lolo ?
— Beaucoup, dit Lolo avec assurance.
— Allons, tant mieux ; et puis, tu sais, tu en prendras l’habitude, et tu sauras mieux te divertir : tu es encore un peu embarrassée dans tes bandelettes.
— Madame, interrompit Didier, si vous le voulez, vous êtes servie.
— Alors allons, — et Roseline prit le bras de Lolo. — Suivez-nous, vous autres. Divin, vous retrouverez votre mandoline. Ah çà ! Didier, vous avez donc tous les instruments imaginables de musique chez vous ?
Et elle désigna de la main une harpe dressée dans un coin de la bibliothèque.
— Elle est morte, celle-là, madame, dit Didier, il ne reste plus que son enveloppe charmante ; son esprit est envolé, mais elle me plaît pour cela, comme le portrait d’une maîtresse qu’on a aimée.
— C’est vrai, dit le Divin, la harpe paraît toujours avoir une vie à elle-même ; j’écrirai un sonnet là-dessus.
— Très bien, Divin ; en attendant, déjeunons.
Elles étaient arrivées dans la salle à manger un peu petite et d’une simplicité absolue ; les murs, formés de boiseries délicates peintes en grisaille, n’avaient aucun ornement, sauf, placé sur un haut miroir transparent, un cadran à battements sonores ; la lumière rejaillissait des petites glaces en forme de carreaux qui recouvraient les portes ; ni buffet ni dressoirs, mais une simple console de même style. Le fond de la pièce s’ouvrait en une large baie sur une sorte de boudoir-serre dont les murs, blancs aussi, étaient revêtus de moulures figurant un treillage vert pâle ; dans un renfoncement arrondi posait une vasque de marbre, surmontée de la statuette d’un jeune enfant retenant sur son épaule un poisson vomissant une eau claire ; à terre, sous le panneau de vitrage, de longues jardinières remplies de jacinthes et de fine verdure, quelques sièges cannés à coussins de nuances douces ; dans les angles tremblaient les feuillages légers de hautes plantes délicates.
— Voilà qui me plaît, dit Roseline en s’asseyant ; au moins on est sûr qu’on ne mange pas la poussière qui s’est casée dans les sculptures et les tableaux. Elle est tout à fait de mon goût, votre salle à manger, Didier.
— N’est-ce pas, madame, qu’on voit tout de suite que je suis un homme à mœurs pures ? Tenez, voulez-vous du lait ?
Et en même temps il en remplit son verre et celui de Monteux.
— Pourquoi du lait, Didier ? demanda Roseline.
— Mais par hygiène, madame ; c’est la nourriture par excellence. Si vous n’en avez pas envie, voilà du bordeaux, car vous ne vous attendez pas à ce que je vous donne aucun vin malfaisant ni quelque poison alcoolique, je vous aime trop pour cela.
— Vrai, vous buvez du lait, vous Didier ? demanda Lolo.
— Mais certainement, madame ; j’ai la volonté très arrêtée de ne jamais devenir un névrosé et de ne pas trembler à quarante ans ; je n’ai heureusement pas besoin d’excitants pour me tenir éveillé. Le Divin est mon disciple en hygiène, il m’obéit et s’en trouve bien.
— Alors, donnez-nous aussi du lait, Didier ; et puis c’est très joli, cette chose blanche et douce.
— Oui, cela a quelque chose de tendre, dit le Divin.
— Ah ! madame, reprit Didier, le lait est un symbole très profond, et, du reste, tout autour de nous est symbole si nous savions regarder et voir.
— N’est-ce pas que c’est amusant de les entendre ? dit Roseline à Lolo. Avoue que c’est plus drôle que la conversation de Léon ?
— Certainement, surtout que la plupart du temps il n’ouvre pas la bouche.
— C’est un phénomène particulier que l’abrutissement conjugal, observa Didier ; car vous pouvez être certaine que si vous n’étiez pas sa femme, Baugé trouverait matière à conversation.
— Du tout, reprit Roseline ; il n’y a pas d’abrutissement conjugal en soi, il y a des maris et des femmes qui ne comprennent pas leur situation respective et ne peuvent se parler naturellement : ils se sont tacitement condamnés au silence ou au mensonge à perpétuité ; mais une fois qu’il est admis que chacun réserve sa personnalité, on s’entend très bien. Armand et moi, nous parlons.
— Mais il ne te défend pas de rien dire sur Chiffon ? Léon prétend maintenant que les détails sur les enfants lui font mal au cœur.
— C’est que, ma pauvre Lolo, tu allais trop loin dans cette voie-là ; c’est une idée saugrenue aussi que de voir des êtres conscients et développés régler toutes leurs pensées sur des créatures inconscientes et ébauchées. Va, on ne se doit qu’à soi-même. N’est-ce pas, Didier ?
— Parfaitement, madame.
Nous sommes toujours d’accord, nous deux, l’êtes-vous aussi un peu avec Lolo ? avez-vous décidé quelque chose pour le souper ?
— Pas encore ; madame Baugé doit y réfléchir et revenir…
— Seule, Lolo ?
— Oui, ma chère… toute seule…
VII ENTRE ELLES
Madame Baugé, la mère, est dans sa grande loge d’entre-colonnes ; avec elle, l’ex-divine madame de Corbenay qui fut une exquise et incomparable préfète de l’ère de la corruption ; Paule d’Haspre, parée, diamantée, radieuse et éblouissante, et Luce de Juvisy, pâle, sombre et émue.
Il chante.
Monteux, Didier et le comte d’Aveline se tiennent derrière ces dames.
Le rideau vient de baisser et le frisson amoureux qui a fait palpiter toutes les poitrines de femmes, plane encore dans l’air ; les lorgnettes de l’orchestre se lèvent avec avidité, les yeux se croisent, il y a là un moment unique de détente et de souvenir… Luce de Juvisy s’est levée, et d’un mouvement presque impétueux s’est jetée sur le divan du fond de la loge ; elle a, sans le moindre souci de sa coiffure, appuyé sa tête et dans un geste d’abandon porté une de ses mains sur ses cheveux sombres. Mesdames Baugé et de Corbenay ont avec beaucoup de mesure et de grâce, quitté leurs places pour venir la rejoindre. Madame de Corbenay qui fait encore avec succès des effets de taille se tient debout, élégante et altière, le visage maquillé en perfection, ses cheveux très beaux toujours, d’un rouge acajou qui étincelle aux lumières ; elle regarde avec quelque étonnement la pose alanguie et indifférente de madame de Juvisy. Elle ne comprend pas l’engouement de son amie madame Baugé pour ces jeunes femmes qui ont des tenues si extraordinaires. Elles ont été jeunes aussi, elles, et tout autrement il lui semble, avec infiniment plus de charme et d’élégance.
Luce a ouvert ses beaux yeux qu’elle avait clos, et comme Didier est venu s’asseoir près d’elle, elle lui dit très intelligiblement :
— N’est-ce pas qu’il est incomparable ?
— Mais oui, il est très beau, très séduisant.
Elle reprend, s’adressant à madame de Corbenay dont la petite bouche minaude par une vieille habitude :
— Ne trouvez-vous pas, madame, que lorsqu’on l’entend, on voudrait mourir d’amour. Ah ! moi, je veux chanter un jour avec lui, j’y suis décidée ; je lui enverrai ma photographie demain.
Madame Baugé, qui a écouté avec un peu de surprise, dit sur un ton d’aimable plaisanterie :
— Ne faites pas cette imprudence, chère enfant.
— Je me moque bien des imprudences ; je ne serai heureuse que lorsque je l’aurai entendu pour moi seule.
— C’est que vous êtes trop artiste, chère madame, murmura l’aimable comte d’Aveline.
Il s’est rapproché de plus en plus de Luce, et s’est enhardi jusqu’à lui prendre la main d’un mouvement câlin et familier ; c’est sa spécialité, à cet homme charmant, que la familiarité avec les jolies femmes ; il a tant de titres à cela : depuis quarante ans il ne vit que pour elles, pour être leur soutien, leur consolateur et leur conseil ; sa tendresse va naturellement à celles qui en ont le plus besoin ; il est si doux, si habile, si sûr ; les paroles sortent de sa bouche comme une banderole et vont fortifier les âmes faibles, toutes les Madeleines repentantes du grand monde ont connu le réconfort de ses entretiens, car il a vécu ses beaux jours au temps où le repentir était de mise, et ce qu’il a ramené à la surface de créatures aimables que l’on croyait noyées à jamais est prodigieux ; la ci-devant belle Corbenay est un de ses sauvetages les plus notoires ; c’est grâce à une tactique savamment inspirée qu’elle a surmonté les mauvais propos du monde, et qu’après une querelle conjugale dont le bruit était allé très loin, elle a pu, par d’habiles politesses et une succession intelligente de dîners et de flatteries, reconquérir une situation très enviable. Madame de Corbenay et madame Baugé ont pour d’Aveline des sentiments d’amitié et de considération très distinguée, et il est infiniment choyé par un grand nombre de beautés sur le retour ; par exemple les jeunes madames le tiennent en moindre estime.
Luce le regarde avec une aimable impertinence ; c’est quelque chose de presque curieux pour elle que ces empressements démodés. Elle répond très tranquillement :
— Certainement, que je suis artiste, et c’est la raison pourquoi j’en suis folle.
— Mais, ne croyez-vous pas, madame, demande madame de Corbenay de son parler pondéré et doux, que cela pourrait contrarier M. de Juvisy s’il vous entendait.
— Nullement, madame, et j’ai l’intention de le lui répéter demain matin à déjeuner.
— C’est tout à fait dans le train, que d’avoir une passion pour lui, dit froidement Didier.
— Ma chère madame, reprend d’Aveline, avec son joli sourire d’homme qui va perpétuellement chanter une romance, ne faites pas de folie, contentez-vous de l’écouter et de l’admirer.
— Mais, mon pauvre ami, vous ne comprenez pas que le plus beau jour de ma vie sera celui où j’aurai l’envie de faire une folie, c’est une fantaisie qui ne m’est jamais venue jusqu’ici.
— Ah ! madame, soupire madame de Corbenay, ces choses-là se paient si cher !
— Pas du tout, madame, il s’agit seulement de ne pas y mettre de mystère. Si je cachais mes sentiments à mon mari, cela l’agiterait peut-être le jour où il les apprendrait ; mais étant donné que je lui dis tout simplement : « Mon cher ami, j’en suis amoureuse, je trouve qu’il chante comme un ange ; cet homme-là me ferait aller au bout du monde… » il écoute cela comme le récit d’un caprice quelconque, et si je donne une soirée pour lui, comme je veux le faire, mon mari sera le premier à trouver la chose toute simple, n’est-ce pas Didier ?
— Assurément, madame, tout est dans la manière de faire.
— De mon temps, madame, dit un peu sèchement madame de Corbenay, on avait la pudeur de certains sentiments.
— Ah ! madame, je ne sais pas si c’était de la pudeur. Autant que je suis arrivée à comprendre, ce sentiment-là précède toutes les inconvenances.
— Voyons, petite charmante madame, roucoule d’Aveline, ne vous calomniez pas, nous vous connaissons, nous savons bien que vous êtes une femme trop sage pour vous compromettre pour un ténor.
— Si vous croyez me connaître, vous vous trompez considérablement, je vous assure ; vous, vous ne vous imaginez pas comme je me moque des appréciations et des considérations, et comme je suis décidée à faire toujours ce qui me plaira le mieux.
— Cependant, madame, l’honneur des femmes… dit madame de Corbenay.
— Mon Dieu, madame, toutes ces belles phrases-là étaient exquises dans les romans de Feuillet, où l’on se console de tout avec la conscience, mais nous sommes différentes sans doute, nous autres ; actuellement, la conscience ne procure plus aucune espèce de satisfaction !
— Il est certain, dit avec hésitation madame de Corbenay, que la conscience exige parfois des choses bien pénibles, mais le monde… Ainsi, il y a quelques années, une jeune femme dans votre situation, madame, n’aurait jamais osé s’exprimer sur un artiste… même très remarquable, comme vous venez de le faire…
— Madame de Juvisy sait que nous sommes de vieux amis sûrs, qui ne lui donnerons que de bons conseils, dit d’Aveline d’un ton d’encouragement.
— Ah ! mais, je vous en prie, je ne demande pas le secret ; il m’importe peu qu’on sache ou qu’on ne sache pas que j’en suis amoureuse, nous sommes comme cela plus d’une, et je suis bien sûre que madame de Corbenay ne me trouve pas aussi extraordinaire qu’elle a l’air de le dire.
Madame de Corbenay, qui a passé sa vie à avoir une passion définitive, possède avec du sentiment auquel Luce fait allusion une expérience qui lui permet d’en saisir toutes les nuances ; mais de son temps il fallait extérieurement être imposante et correcte, l’incroyable sincérité de Luce la surprend jusqu’à la stupéfaction ; elle ressent quelque chose qui ressemble à de l’ahurissement, quand Paule, qui vient de terminer un entretien à voix basse avec Monteux, s’approche, et toute rayonnante de beauté, dit tranquillement :
— Moi, c’était de Mazzantini que je raffolais, je lui ai jeté mon éventail une fois, il m’a lancé un regard… jamais je ne me suis tant amusée.
— Tous ces sentiments-là n’ont rien de commun avec l’amour, tel que je l’ai vu comprendre, dit sentencieusement et froidement madame de Corbenay.
— Je crois que si, madame, répond Didier ; seulement la mode change pour la manière de l’exprimer.
— Celle de vos contemporains me paraît bien inférieure, en tout cas.
— Ce ne sont pas tant les contemporains, peut-être, que les contemporaines qui ont changé de mode ; que voulez-vous, madame, elles sont moins crédules et moins simples.
— Une femme n’est pas crédule, monsieur, parce qu’elle croit que l’amour est une chose belle et sainte, dit vigoureusement et d’une intonation noble et tendre l’aimable d’Aveline.
— Ah ! mais pardon, proteste immédiatement Luce de Juvisy ; nous avons toutes connu des hommes amoureux, je n’ai jamais trouvé de beauté et de sainteté dans leurs sentiments.
— Cependant, madame, le don désintéressé d’une créature humaine à une autre, dit madame de Corbenay, l’affection qui fait affronter tous les dangers, courir des risques cruels, vous ne trouvez pas cela beau ?
— Non, madame, pas du tout ; et le désintéressement est absolument illusoire, car on court ces risques-là pour un plaisir qu’on connaît certain.
— Oh ! madame ! voilà une manière d’envisager la passion !
— Et comment voulez-vous qu’on l’envisage, comme un acte d’héroïsme ?
— Vous êtes jeune, très jeune, délicieuse madame, dit d’Aveline ; l’expérience, la vraie, viendra plus tard.
— Mon cher ami, c’est vous qui êtes jeune et naïf ; du reste, comme presque tous les hommes de votre âge ; c’est délicieux, mais ne vous attendez pas à nous voir vous suivre.
— J’accepte d’être traité de naïf, madame, si c’est l’être que d’avoir confiance à la vertu et au courage des femmes.
— Nos appréciations de la vertu diffèrent sans doute ; qu’est-ce que vous aimez en elle, l’hypocrisie ?
— Comment, l’hypocrisie !
— Mais oui, avoir toujours l’air de préférer son mari ; n’est-ce pas, madame, que cela n’a jamais été possible ?
Madame de Corbenay, un peu embarrassée, hésite et finit par dire :
— Puisque le monde est organisé ainsi… et d’ailleurs il est certain que la vie commune amène l’affection.
— Oh ! bien, voilà une conclusion qui n’est pas la mienne, certes ; ce qu’on appelle la vie commune, c’est la liberté de discuter tous les sujets désagréables, un monsieur à votre côté qui se croit permis de vous parler de ses infirmités, de ses mauvais placements, de vous offrir sa société lorsqu’il est malade ou découragé ; je ne suis mariée que depuis six ans ; mais je doute que vingt ans de ce régime me le rendront plus cher ; c’est en dehors de la vie commune, au contraire, que je peux imaginer quelque chose qui ressemble à l’affection ; deux êtres qui ne se parlent que d’eux-mêmes, et sans la moindre référence à l’existence matérielle, ou aux conditions sociales ; vraiment, madame, vous trouvez agréable d’avoir depuis trente ans M. de Corbenay en face de vous à table ? Je pense pourtant qu’il n’a pas uniquement occupé votre pensée tout ce temps-là ; vous ne seriez pas aussi belle que vous l’êtes encore.
— Mon Dieu, madame, je n’ai pu empêcher les gens de m’aimer.
— Il y a quelque chose de si admirable à voir une jolie femme triompher de toutes les tentations, prononce d’Aveline d’un air inspiré.
— Eh bien, moi, je trouve ça bête, dit la belle Paule.
— Vous ne croyez pas qu’on puisse aimer et triompher de son amour, demande madame de Corbenay.
— Je ne sais pas, je n’ai pas essayé ; mais je suis persuadée que je ne m’infligerai jamais volontairement de la peine.
— Et vous aurez bien raison, ajoute Didier.
— Chut ! dit impérieusement Luce, on va commencer.
Et du moment que la musique a repris, elle devient une autre personne, son beau bras s’appuie sur le rebord de la loge, et ses yeux ardents ne quittent pas la scène ; les diamants de son corsage brillent et palpitent ; Didier, tout proche d’elle, lui parle bas quelquefois, et elle fait un signe d’acquiescement.
Mesdames Baugé et de Corbenay ont repris leur tenue d’Opéra ; c’est une attitude particulière, à la fois élégante et attentive, qui leur est familière depuis trente-cinq ans ; madame de Corbenay, avec une grâce parfaite, qui attire l’attention sur ses superbes épaules, ajuste de temps en temps son corsage ; d’Aveline soupire alors quelques mots admiratifs sur le buste magnifique qui s’étale complaisamment sous ses yeux.
Madame de Corbenay, par habitude, est assise un peu de côté afin de pouvoir causer avec le cavalier qui est derrière elle ; elle le fait imperceptiblement, sans un mouvement du corps, tandis que Paule, lorsqu’elle veut dire un mot à Didier ou à Monteux, se retourne tout d’un bloc.
— Elles sont impertinentes, ces petites, souffle d’Aveline à madame de Corbenay. Madame de Juvisy n’y met vraiment pas de mesure, regardez-la.
Madame de Corbenay prend sa lorgnette, et, à son abri, jette un long coup d’œil à Luce ; puis, sans presque ouvrir les lèvres, avec ce joli sourire des belles d’autrefois, gracieuses toujours et malgré tout :
— Elle a peut-être raison, mon cher, au moins elles ne se sont pas condamnées à la comédie.
— Voyons, chère amie, la comédie, quelle comédie ? ah ! quelle différence entre elles et vous ; vous, délicieuse, adorable, fine ; elles, parlant à tort et à travers, je ne sais pas même si elles sont jolies… l’une son ténor, l’autre son torero… Ce n’est pas une femme comme vous, qui avez jamais eu des goûts semblables.
— Si, mon ami, j’ai adoré Mario… seulement je n’osais pas le dire.
— Mario, c’était Mario… un grand seigneur.
— Celui-ci aussi.
— Ce n’est plus la même chose, il y a des délicatesses, des nuances…
Ici, madame Baugé leur fait signe de se taire ; la salle entière est hypnotisée par sa voix…
— Ah ! l’amour, murmure d’Aveline, l’amour, il est certain qu’il n’y a que cela au monde.
Et d’un beau mouvement de vaincu qui résiste, il rejette en arrière sa tête fatiguée.
Paule l’a observé, et tournant le dos à madame Baugé, elle se penche vers Monteux et lui dit :
— Est-ce que vous ne les trouvez pas bien poétiques, Divin ? voilà d’Aveline qui a plus d’âme, bien sûr, que nous tous ensemble.
— Pas que moi, madame ; que vous peut-être.
— Il faudra que nous l’invitions quelquefois avec la belle Corbenay, nous lui donnerons du cœur à cette pauvre femme, faites-lui donc un peu la cour, Monteux.
— Non, madame, vous me suffisez.
Didier, qui les a entendus, se rapproche, et dit tout bas :
— Ne troublez donc pas la sérénité de cette chère Corbenay, vous allez lui faire commettre un scandale, et que dirait d’Aveline.
Autre rappel de madame Baugé, mutisme général, attention apparente. Madame de Corbenay, perdue dans ses rêveries, évoque une silhouette disparue : un visage ovale, une barbe fine, des yeux amoureux et une voix de caresse disant avec l’accompagnement du geste le plus gracieux : « Almaviva son io. »
— Ah ! si elle avait eu le toupet de cette petite Juvisy, qui, la bouche entr’ouverte, les deux mains pendantes, écoute fascinée et heureuse, et ose dire qu’elle l’est, et le dira à lui-même ; où ont-elles trouvé ce courage, ces petites femmes ?…
L’acte est terminé ; cette fois, madame de Corbenay se meut la première, et se rapprochant de madame de Juvisy, elle dit volontairement :
— C’est vrai qu’il est exquis ; Mario aussi l’était, je vous assure.
Luce répond tranquillement en brisant entre ses doigts nerveux une fleur d’orchidée qui ornait son corsage.
— Est-ce que vous l’avez aimé, madame ?
Madame de Corbenay soupire :
— On n’osait pas…
Et elle demeure muette pendant que Luce dit posément à Didier :
— J’aperçois mon mari dans la loge du cercle, allez me le chercher, je vous prie, je veux qu’il l’invite ce soir même à venir chez moi.
Et comme sans hésitation Didier part, madame de Corbenay demande avec intérêt :
— Il l’invitera, vous croyez ?
— Assurément, madame, vous ne pensez pas qu’il veuille se rendre ridicule.
Devant ce nouveau point de vue, madame de Corbenay reste silencieuse et anéantie…
VIII LA FÊTE
Un beau matin, Baugé se réveilla avec l’idée bien arrêtée que Lolo était infiniment plus charmante que madame Manassé ; elle l’avait prodigieusement ennuyé la veille à l’Opéra avec ses prétentions, ayant refusé d’aller avec lui voir une pantomime très suggestive ! Après tout c’était une poseuse, et Baugé se disait avec une légitime satisfaction que la vraie simplicité ne se rencontre que chez les filles de grande maison, comme Lolo ; était-elle assez naturelle, et cela ôtait-il quoi que ce soit à sa distinction ! A bien réfléchir, Baugé s’aperçoit que Lolo devient très captivante, elle a des caprices, des volontés et des boutades ; elle rentre et sort maintenant, sans lui en rendre aucun compte ; elle fait des parties de théâtre avec Roseline ; elles vont ensemble déjeuner à la campagne, et on le laisse tout naturellement en dehors de ces combinaisons. Lolo est très gentille et aimable pour son mari, mais il ne paraît plus qu’il ait une part quelconque à sa vie ; incidentellement ou accidentellement elle nomme tel ou telle avec qui elle a fait une partie, elle laisse tomber une allusion aux visites de Didier ou de Monteux, mais sans paraître songer qu’il y ait là quelque chose qui regarde aucunement Baugé, elle lui témoigne la plus admirable indifférence, et lorsque volontairement il annonce ou explique l’emploi de sa journée ou de ses heures, elle feint de ne pas entendre et ne relève jamais quoi que ce soit. Baugé se dit bien que tout cela est très joli, très élégant ; mais il n’y a pas à dire, Lolo lui plaît toujours, et il a bonne envie de le lui prouver, sans être ridicule bien entendu, ni bourgeoisement tendre.
Très inconsciente des honnêtes pensées de son mari, Lolo, à l’heure du déjeuner, entre dans la salle à manger, portant sur son dos l’aîné de ses garçons dont les talons battent l’élégant peignoir de crépon jaune ; en s’asseyant, elle jette l’enfant à terre, l’embrasse gaîment, et donne à son mari, qu’elle voit pour la première fois, sa jolie main qu’il baise avec une galanterie inusitée ; sa bonne humeur s’étend même aux enfants, et il lance à chacun une mandarine dont la vue provoque un brouhaha, aussitôt réprimé par le murmure autoritaire de Miss, qui préside à la petite table, où mangent maintenant les jeunes Baugé, leur père ayant déclaré qu’il était fatigué de voir les enfants se mettre du jaune d’œuf au menton. Pendant tout le déjeuner, Baugé déploie une éloquence entraînante et raconte deux ou trois histoires assez raides qui font rire Lolo, ce dont il paraît charmé ; dès que la marmaille a disparu, il dit à sa femme avec un regard insinuant :
— Ma petite Lolo, j’ai bien envie de te mener faire la grande fête.
— Moi ?
— Oui, toi ; est-ce que tu te figures que je ne saurai pas t’amuser.
— Je n’ai pas d’idées là-dessus.
— Mais je veux t’en donner.
— A propos de quoi ?
— A propos de rien, à propos que je suis amoureux de toi.
— C’est joliment drôle, par exemple.
— Mais je ne trouve pas, tu es assez gentille pour cela, il ne manque pas de gens pour être de cet avis.
— Ce sont des gens, ce ne sont pas : mon mari.
— Il n’y a pas besoin de te rappeler que je le suis.
— Ah ! mais si.
— Vois-tu, Lolo, tu as de l’expérience maintenant, il y a des nuances que tu dois comprendre. Quand on épouse une jeune fille on est bien obligé, n’est-ce pas, de se faire une manière d’être… particulière… mais à la longue ce n’est plus nécessaire ; qu’est-ce qu’il y a de plus raisonnable que de prendre gaîment la vie entre mari et femme ; tu as bien soupé chez Didier, pourquoi ne souperais-tu pas avec moi ?
— C’est tout de bon alors ?
— Mais je crois bien, ma petite Lolo ; allons, dis un peu que tu viendras faire la fête avec ton mari.
— Pas avec vous seul, assurément.
— Comment pas avec moi seul, et pourquoi ?
— Parce que je suis une femme qui pense au lendemain.
— Ma jolie Lolo, ne pense à rien du tout, pense seulement à passer un bon moment avec ton mari ; j’ai envie de te voir un grain de folie. J’aimerais tant savoir tout ce qu’il y a dans cette petite tête, — continue Baugé de plus en plus monté, — car je parie que je ne connais pas la moitié de tes pensées.
— Ça c’est sûr !
— Voyons, Lolo.
Et il essaye de l’attirer sur ses genoux, répétant avec une insistance amoureuse :
— Quand soupons-nous ?
— Mon cher, nous ne sommes pas encore en train de faire la fête, je préfère beaucoup être assise sur un fauteuil.
Et s’y étant installée :
— Nous recauserons de tout cela.
— Mais quand ?
— Je vais réfléchir.
Et, comme au même moment on introduit Didier, Lolo ajoute :
— Nous allons lui en parler.
— Me parler de quoi ? demande Didier, saluant la femme sans regarder le mari.
— D’une proposition que je viens de faire à Lolo, dit Baugé.
— Et qui est ?
— De venir souper avec moi.
— Oui, mon mari me propose une petite fête.
— Mais c’est très gentil.
— Enfin, mon cher, je puis bien être amoureux de ma femme.
— Je le crois sans peine, c’est même un excellent sentiment ; seulement il s’agit de savoir si votre femme est amoureuse de vous. Qu’en dites-vous, madame ?
— Je dis, Didier, que vous parlez à ravir.
— Elle a bien soupé chez vous, grogne Baugé avec un commencement de mauvaise humeur.
— C’est vrai, et sans être amoureuse ; allons, madame, un bon mouvement, contentez ce pauvre Baugé.
— Soit, je consens mais à une condition, nous emmenons Didier.
— Ah ! mais non. Pourquoi Didier ?
— Ou à nous trois, ou pas du tout.
— Voyons, Baugé, qu’est-ce que vous faites des convenances, dit Didier ; je serai là pour vous les rappeler.
Roseline et madame Baugé la mère, mises au courant des projets du ménage, eurent chacune leurs appréciations différentes. Roseline félicita Lolo :
— Tu commences à comprendre comment on les mène, mais prends garde à ne pas perdre tes avantages.
— J’emmène Didier.
— Ceci est un trait de génie, seuls vous auriez eu l’air de nouveaux mariés amoureux, et dame ! c’est un peu bébête ; ne lâche pas Didier, surtout.
— Sois tranquille.
Madame Baugé, tout attendrie, fit ses compliments à son fils.
— Mon ami, c’est délicieux de voir un jeune ménage entendre aussi bien l’existence ; ta femme peut bien dire qu’elle est heureuse, tu la traites comme une maîtresse, on ne connaissait pas ces bonheurs-là autrefois !
Et madame Baugé soupire de regret.
La question avait été traitée plus sérieusement entre Lolo et Didier : puisque malheureusement, pour le repos et la considération de Lolo, Baugé était une qualité qui ne pouvait être négligeable, il était préférable de lui donner un os à ronger, moyennant quoi Lolo assurerait sa liberté relative ; et un souper à trois ne pouvait avoir de réel inconvénient.
Une fois entrée dans la voie des concessions, Lolo a pensé qu’il fallait être jolie tout à fait, et n’y épargna pas la peine. Aussi lorsque sur le coup de minuit, ils pénètrent tous trois dans le cabinet particulier que Baugé a retenu dès la veille, il se croit réellement en bonne fortune et prend en regardant sa femme, des airs de fierté satisfaite qu’elle voit pour la première fois.
Lolo sans embarras ni étonnement s’assied sur le divan bas qui se trouve derrière la table, et d’une main leste fait passer un couvert en face d’elle, de sorte que les deux hommes lui font vis-à-vis.
Baugé proteste :
— Je t’en prie, laisse-moi m’asseoir à côté de toi.
— Jamais de la vie. Didier serait jaloux.
— Elle est bonne, celle-là, il n’y a que moi qui compte.
— Pas du tout, je soupe avec tous les deux, je ne veux pas faire de déplaisir à Didier.
— Ni de plaisir non plus, j’espère, dit Baugé, très satisfait de lui-même.
Et, prenant d’un coup d’œil possession de la table et de la femme, il ajoute d’un ton avantageux :
— Nous allons la griser, Didier, je le lui ai promis.
— Si vous y tenez, mais je la trouve plus jolie comme elle est.
— C’est que je veux lui faire dire des bêtises.
— On peut en dire sans être grise, il me semble, dit doucement Didier.
Il est en train de détacher de leurs coquilles les huîtres de Lolo, et les lui passe au fur et à mesure sur son assiette.
— Voyez-vous, Didier, continue Baugé en se rengorgeant dans son plastron ; je disais à ma petite Lolo qu’elle ne me connaît pas, les femmes ne connaissent jamais leur mari.
— Vous entendez, Didier, c’est très intéressant ; j’avoue que pour une fois je ne serai pas fâchée de me trouver en compagnie de quelqu’un de plus amusant que ne l’est habituellement mon légitime époux.
— Je te prie de croire, réplique Baugé, qui se verse généreusement du champagne, que mes maîtresses ne m’ont jamais trouvé ennuyeux.
— Il faudrait savoir qui elles étaient, dit Lolo, pour juger de la valeur de leur opinion.
— Mon Dieu ma chère, je ne prétends pas être plus séduisant qu’un autre, mais il est de fait que j’ai été aimé par des femmes d’un certain mérite.
— Vraiment, cela me fait bien plaisir de l’apprendre.
— Mais aucune, ma chère Lolo, ne t’était supérieure ; non, plus j’y réfléchis, plus j’en suis convaincu. Oh ! j’ai toujours eu du flair pour les femmes, je savais bien ce que je faisais en t’épousant ; n’est-ce pas, Didier, que ma femme est une des plus jolies de Paris ?
— Je le lui dis souvent, c’est tout à fait mon avis ; n’est-ce pas, madame, que vous connaissez ma pensée là-dessus.
— Certainement, répond Lolo tranquillement.
— Et tu vois que je ne suis pas jaloux, continue Baugé en se versant lampée sur lampée ; et, dans un emportement de familiarité qui lui semble commandé par la situation, essayant de chiffonner les rubans de la robe de sa femme :
— Il faudra que je t’apprenne à souper, Lolo. Nous reviendrons un jour à nous deux, tu verras alors comme je puis être amusant.
— Mais je vous trouve déjà très divertissant.
— Je me rappelle une gentille femme… une Anglaise… vous savez qui je veux dire, Didier, une blonde, très grave ; eh bien, au bout de dix minutes elle était régulièrement pocharde.
— Ce devrait être un grand plaisir.
— Ce qu’elle disait de folies !… et ce qu’elle m’a aimé, la pauvre créature, continue Baugé ; du reste, moi je l’aimais bien aussi, les femmes ont toujours été contentes de moi.
— Mais tant mieux, mon ami, tant mieux ; ce sont probablement ces souvenirs… agréables qui vous rendaient si sévère pour moi.
— Dame, j’avais appris un peu à me méfier. Ce que j’en ai fait porter à de pauvres maris ; mais puisque je veux t’aimer comme un amant, je ne cours pas grand risque.
— Aimez-moi, mon ami, aimez-moi ; seulement je vous préviens que je n’irai peut-être pas aussi loin que votre Anglaise… blonde et grave.
— C’est à croire que si ; n’est-ce pas, Didier ?
— Je vous rappelle au sentiment des convenances, Baugé.
— Je m’en fiche des convenances, je puis bien être inconvenant avec ma femme.
Et se levant et se penchant à travers la table, Baugé plaque à Lolo un lourd baiser sur la nuque.
Elle se recule froidement, et sa main se porte à sa coiffure.
— Je suis venue ici, mon cher ami, pour m’amuser, n’est-il pas vrai, et vous, pour satisfaire mes caprices ; eh bien, je vous prie de vous tenir tranquille, il serait trop fâcheux de gâter l’heureuse entente qui est entre nous.
— Comment, gâter l’entente qui est entre nous ; mais moi je veux la rendre plus intime, beaucoup plus intime, ma chère petite Lolo.
— Je suis bien touchée, mon ami, mais moi je ne veux pas ; vous me plaisez beaucoup trop dans votre nouvelle manière. Vous vous mettez en frais pour moi, vous me faites manger des plats extraordinaires ; ces choses-là ne vous venaient pas à l’idée quand j’obéissais à toutes vos fantaisies ; nous sommes beaucoup mieux ainsi.
— Mais c’est que tu es devenue capiteuse, très capiteuse, Lolo.
— Voulez-vous que je m’en aille ? madame, demande Didier.
— Jamais de la vie ; si vous me faisiez un peu la cour au contraire, au lieu de laisser tout le temps le champ libre à mon mari.
— Je puis bien prétendre à plaire autant que Didier, même si je n’étais pas ton mari.
— Je n’en doute pas, et je suis charmée d’avoir fait votre conquête, mais je ne dédaigne pas les hommages de Didier non plus, et je prétends encore plaire à d’autres.
— C’est joliment raide de dire cela à un mari.
— Et pourquoi donc ? Est-ce que vous songiez à être amoureux de moi lorsque je ne pensais qu’à plaire à vous tout seul ; est-ce que jamais nous avions ensemble des conversations aussi tendres que celle-ci ; j’ai donc trouvé le vrai moyen de vous être agréable, j’en suis ravie et je compte m’y tenir.
— Qu’est-ce que vous avez à répondre à cela, mon cher ? interroge Didier d’un air pacifique.
— Je le dirai à Lolo tout à l’heure ; c’est vous et Monteux qui lui mettez ces belles idées en tête.
— Mais je m’en vante ; croyez-moi, mon cher, vous ne connaissez pas encore madame Baugé, il faudra peut-être que vous soupiez avec elle plusieurs fois pour la comprendre.
— Je veux bien, moi ; dis donc, Lolo, où as-tu envie d’aller ce soir ? je suis à tes ordres pour n’importe où et n’importe quoi.
— Vous êtes bien aimable, mais je suis attendue chez Roseline.
— Chez Roseline ! tu ne vas pas me lâcher, par exemple.
— Mais je ne vous empêche nullement de venir aussi.
— Comment, c’est pour aller chez Roseline ensuite, que je te mène souper ; ah mais non.
— En ce cas, Didier m’accompagnera.
— C’est un peu fort, je suis pourtant assez gentil pour toi, il me semble ; voyons Lolo, envoie Didier chez Roseline et rentrons tous les deux si tu ne veux pas aller t’amuser.
— Non, mon ami, ce n’est peut-être pas ma vocation de souper en cabinet particulier, ou bien j’ai le champagne triste ; mais j’éprouve absolument le besoin d’aller me distraire à ma manière ; partons-nous ?
— Je n’y vais pas, bien sûr ; mais tu sais, Lolo, pour le coup, tu me donnes le droit de faire tout ce qu’il me plaira.
— Mais je crois bien, mon ami. A notre prochain souper vous me raconterez encore vos succès. Bonsoir.
Et Lolo, très posément, enfile son manteau et disparaît aux yeux ahuris de Baugé.
....... .......... ...
IX CONSIDÉRATIONS MATRIMONIALES
La belle Paule d’Haspre a compris qu’elle devait à ses contemporains de poser pour son portrait : elle veut y paraître belle, non point à la manière des femmes ordinaires, mais s’y révéler une sorte d’incarnation à la fois voluptueuse et spirituelle du charme féminin ; l’ami Didier discourt là-dessus avec une éloquence persuasive, et le Divin demeure de longues heures à la contempler, afin de ciseler des sonnets qui célèbrent dignement les merveilles de sa chair ! Elle-même est d’avis que cette chair est incomparable et mérite les plus rares égards. Aussi, elle passe sans ennui ses journées à mirer ses beaux yeux de violette et à chercher une expression et des attitudes qui la contentent pleinement.
Didier et le Divin, qu’elle appelle à juger du fruit de ses méditations, trouvent toujours quelque chose de nouveau à suggérer ; ils lui font tour à tour essayer l’air triste, inspiré, langoureux, et, la séance finie, ils veulent mieux encore…
Quant à Jean Mousse, « son peintre », qui est admis en tiers à ces conciliabules, il est de son côté lent à voir se préciser son rêve !… Et il se prend la tête en regardant madame d’Haspre d’un air éperdu. Jean Mousse n’est pas illustre, mais il est célèbre, ce qui suffit ; il a peint les plus rares névrosées : lui-même a l’air fatal et triste, et il donne à tous ses modèles l’illusion exquise de se mourir pour elles du mal d’amour ; il ne peut commencer à travailler que lorsqu’il est entièrement possédé de son sujet, et parfois l’initiation est longue, mais la belle Paule, qui aime qu’on ait une juste appréciation de ses charmes, se prête de bonne volonté à cette mise à point du rayon visuel de son peintre ; depuis deux mois il est admis à toutes les heures et il est convenu qu’il est là comme n’y étant pas ; c’est ce qu’il appelle faire sa palette ; et elle lit, écrit ou s’attife sans se soucier de sa présence.
Un clair matin de février, se sentant en forme, Jean Mousse, ses crayons dans la poche de son veston bien coupé, une cravate mourante autour du cou, tout parfumé à la citronnelle qui est son essence évocatrice, arrive chez madame d’Haspre. Déjà dix fois, en route, il a du pouce tracé dans l’air la silhouette élégante qu’il veut fixer en des lignes harmonieuses. Quelques minutes seulement d’attente, pendant lesquelles il s’exalte au contact des choses qui sont imprégnées d’elle, et on le fait monter dans le sanctuaire des privilégiés ! C’est la pièce claire, pleine de blancheurs et de reflets de vermeil, qui est consacrée au culte spécial de la personne de la belle Paule ; assise au milieu, dans un fauteuil bas placé sur la fourrure blanche et sourde, les cheveux épars, elle fait face à ses grands miroirs, son corps fuselé est enveloppé d’une large robe de soie blanche à manches vastes et lâches ; elle est immobile, et seul son petit pied chaussé d’une mule d’or s’agite comme un oiseau emprisonné. A la vue de Mousse, elle fait un signe de silence, et, docile, sans la saluer autrement, il se place dans un angle d’où il peut la regarder à l’aise.
Une femme de chambre pâle, aux pommettes saillantes, aux yeux lavés, est occupée à brosser doucement les beaux cheveux parfumés et volants, et tout en brossant elle récite d’une voix gutturale des vers allemands…
Madame d’Haspre, le regard voilé, son visage froid éclairé par une sorte de lumière intérieure, écoute avec attention ; un de ses doigts délicats pose sur sa bouche humide qui s’entr’ouvre de temps en temps pour répéter un mot qu’elle dit avec une longue respiration… Vue ainsi, elle est exquise et d’une saveur unique, et le pauvre Mousse se compare mentalement aux anachorètes les plus éprouvés… Au bout d’un quart d’heure (l’œil fané de la camériste a plusieurs fois consulté le cadran posé sur la glace), le récit cesse brusquement, la brosse s’arrête, les cheveux ont un dernier envolement ; et, se mouvant enfin, la belle Paule autorise du regard Mousse à s’approcher d’elle, et lui tend languissamment une main à baiser :
— J’ai la migraine, ce matin, mon cher ; et lorsque j’ai la migraine, il n’y a que d’entendre Tristan et Yseult qui me fasse du bien.
Cette communication inattendue stupéfie le peintre qui répète :
— Tristan et Yseult !
— Oui, certainement. Charlotte le sait tout entier par cœur… Elle est fanatique de Wagner et elle n’est entrée chez moi qu’à la condition d’être menée à Bayreuth… Pourquoi êtes-vous si étonné ? vous êtes un Philistin, alors, vous !
— Ah ! mais non, par exemple ! ah ! mais non ! car je vous conjure de faire recommencer mademoiselle Charlotte. Ce que vous étiez belle tout à l’heure ! ah ! vous allez m’inspirer un chef-d’œuvre. Dites-lui de recommencer tout de suite, reprenez votre visage attentif.
Et, dans son exaltation croissante, Jean Mousse secoue son mouchoir, afin de respirer les odeurs qui l’inspirent d’ordinaire ; puis, familièrement, il se saisit de la tête de Paule, la renverse légèrement, lui pose une main sur l’épaule et la contemple ! répétant d’une voix saccadée :
— Dites-lui donc de recommencer…
Deux mots en allemand et mademoiselle Charlotte est repartie… Elle dit les affres de Tristan, les vouloirs d’Yseult, elle dit la mer mystérieuse et déserte…
Cela dure ainsi un bon moment ; puis la porte s’ouvre après un petit heurt familier et livre passage à Roseline de Vaubonne en costume de bicyclette ; elle s’arrête un instant, interdite à la vue du groupe singulier ; puis, comme le sentiment d’étonnement ne lui est pas naturel, elle se reprend vivement, et de sa voix posée, comme si elle faisait la question la plus ordinaire :
— Est-ce qu’il allait vous couper la gorge, Paule ? Alors, nous sommes arrivés à temps, car Didier est là : il peut entrer, n’est-ce pas ?
— Ah ! madame, ne parlez pas, gémit Mousse qui n’a pas bougé, je vais perdre son expression.
— Tant pis, mon pauvre maître, vous la dévorerez des yeux un peu plus tard ; vous allez la faire tomber en catalepsie. Vous voulez donc la représenter en extase !
Madame de Vaubonne, très droite et délurée dans son costume sombre, s’assied sur un étroit canapé canné garni de coussins mous, couverts de soies irisées.
— Et qu’est-ce que Charlotte faisait ici ? demande Didier, comme la femme de chambre, coulant contre le mur, se glisse sans bruit au dehors ; était-elle là pour la morale par hasard ?
— Non, Didier… elle me récitait Tristan et Yseult ; elle me récite toujours du Wagner en me coiffant…
— Et si vous saviez comme elle écoute ! grince Jean Mousse, qui tombe, brisé d’émotion contenue, sur une chaise basse.
— Voyons, mon ami, ne vous exaltez pas tant, dit Roseline doucement. C’est une idée impayable, ma chère ; où l’avez-vous prise ?
— Voilà ! mon mari avait la rage d’entrer pendant qu’on m’arrangeait le matin ; j’avais essayé de ne pas le regarder, de causer en allemand avec Charlotte. Cela ne le faisait pas partir, mais du jour qu’elle s’est mise à réciter, il n’a pas pu y tenir… C’était aussi trop épouvantable de commencer la journée en entendant ses histoires.
— Ah ! exquise madame, que vous êtes géniale ! dit Didier. C’est une joie de vous idolâtrer, mais je comprends ce pauvre d’Haspre ; cette vêture blanche est d’un suggestif !
— Mon pauvre ami, où prenez-vous vos expressions ? je m’habille en blanc parce que j’entends mieux la poésie lorsque je porte cette couleur.
Roseline de Vaubonne, qui s’est levée et est debout entre les trois miroirs, occupée à ranger de sa main fine les plis de sa large culotte, incline approbativement la tête :
— Paule a raison ; ainsi, habillée, comme je le suis en ce moment, impossible d’entendre des vers.
— Mais c’est certain, confirme Paule.
— Alors, votre entendement dépend de vos costumes, demande Didier.
— Très assurément, dit Roseline ; il n’y a que les brutes qui soient insensibles à ces choses ; aujourd’hui, quand je veux avoir une petite explication sérieuse avec Armand, j’endosse ma tenue de bicycliste ; j’ai une décision là dedans !… il sait que c’est inutile de me tenir tête ; vous avez bien tort, Paule, de ne pas vous décider à adopter la bicyclette ; cela procure des idées claires et nettes ; on sait joliment bien ce qu’on veut quand on a pédalé jusqu’à Saint-Germain.
— Ah ! madame, laissez-la en paix, gémit Mousse, laissez-la penser à son portrait.
— Oui, dit Didier, faisons d’abord son portrait, parlons-lui de Tristan.
— Du reste, continue Paule, rien ne me fera jamais aller à bicyclette. Mon mari en a la rage : il voudrait venir avec moi ; ce serait insoutenable.
— Qu’est-ce que cela vous ferait ? dit Roseline ; ne vous en occupez pas !
— Mais il s’occupe de moi… c’est une manie… Et dire qu’il y a des femmes qui ont le bonheur de se démarier !…
— Ah ! voyons, dit Didier, vous n’allez pas vouloir divorcer ! c’est du dernier vulgaire.
— Non, mon ami, pas divorcer… mais voir mon mariage annulé, c’est mon rêve ; j’y réfléchis tout le temps que Charlotte récite ; pensez donc ! ne plus avoir de mari ! se dire par le fait qu’on n’en a jamais eu ; je trouve cela une situation ravissante !
— Peut-être, dit Roseline ; mais quel prétexte pourriez-vous prendre ?
— C’est là l’obstacle, soupire Paule, s’affaissant délicieusement dans sa belle robe blanche et laissant traîner ses doigts sur la fourrure caressante ; il paraît que la répugnance ne suffit pas ; c’est barbare, ça !
— Il est bien certain, dit Didier, que les lois actuelles du mariage répondent à un état de société absolument éloigné de la véritable civilisation ! Les abeilles sont plus intelligentes : elles ont au moins leurs reines affranchies de toutes les servitudes. Notre belle amie est une reine parmi les abeilles ; son seul devoir est d’être belle, n’est-ce pas Mousse ?
Mousse, qui, l’œil noyé, s’est rencogné dans son coin et depuis un moment brise sans merci les feuilles d’émail d’un gardénia délicat dont la senteur subtile flotte dans l’air, répond de la voix d’un homme qu’on va mener pendre :
— C’est mon avis.
— Mon cher Mousse, dit madame de Vaubonne, vous aussi, vous devriez faire de la bicyclette. Vous avez l’air trop sombre ; nous ne pourrons pas vous permettre de continuer le portrait de madame d’Haspre ; la tristesse est nuisible à la beauté.
— Non, chère, n’ayez pas peur ; le désespoir amoureux ne m’afflige pas, j’en ai l’habitude. Mon mari l’est bien, amoureux de moi… c’est pour cela qu’il m’ennuie tant. Ah ! Didier, vous ne pourriez pas creuser mon cas théologiquement…
— Je chercherai, madame, je chercherai ; j’entrevois des possibilités !…
— Mon ami, vous me rendez la vie ; ne plus être obligée de rentrer en voiture le soir avec quelqu’un qui m’agace !… Imaginez-vous que nous n’avons pas un avis en commun ; toutes ses admirations m’horripilent ; heureusement qu’à l’Opéra je l’ai dans mon dos ; du reste, il trouve toutes mes appréciations inconvenantes… c’est charmant ; il dit que mes béatitudes l’agacent ; c’est au sujet de Tristan et d’Yseult qu’il a tenu ce joli propos.
— Mais, madame, intervient humblement Mousse, si vous aimez Tristan, vous ne détestez pas tant l’amour ?
— D’abord, mon ami, c’est l’amour coupable ; ensuite, Tristan meurt, n’est-ce pas ? Je veux bien qu’on meure pour moi.
— Mais à quoi cela vous servirait-il, madame ?
— Mais peut-être à me faire vivre ; en principe, je n’y ai pas d’objections, et vous, Roseline ?
— Non, ma chère, c’est inutile, il faut se maintenir dans les réalités. Quand votre portrait sera fini, je vous conseille de vous reposer un peu de Tristan et d’Yseult.
— Nous ferons de la théologie ensemble, madame, dit Didier.
— Ah ! oui, ce doit être bien intéressant, je suis convaincue qu’il doit y avoir un moyen de trouver un cas de nullité ; quand on pense que mon mari se mêle de demander à quelles heures j’irai poser chez Mousse ! Je vous avertis, n’est-ce pas, Mousse, que je défends qu’on le laisse entrer jamais : il verra mon portrait quand il sera terminé ; j’entends me faire peindre à ma manière, pas à la sienne ; je considère mes épaules comme ma propriété particulière, je le lui ai signifié ! Voyez-vous, ce sont les airs de propriétaire qui me mettent hors de moi. Qu’est-ce que c’est, en somme, pour moi, que M. d’Haspre ? Un monsieur quelconque avec qui le hasard m’a mise en rapport ; on ne me fera jamais croire que des phrases prononcées par un autre monsieur quelconque peuvent lui donner le droit de me défendre de penser à ma guise, et me forcer de ne trouver que lui de beau au monde ! Mais c’est un conte de Croquemitaine ces histoires-là, et il est en furie quand je le lui dis ; mais je ne le regarde pas du tout comme ma propriété, moi !
— Vous avez raison, madame, mille fois raison ; nous vous affranchirons, et vous serez belle comme vous l’entendrez, et pour qui il vous plaira.
— Je ne demande pas autre chose. Je ne veux pas de mal à M. d’Haspre, seulement, qu’il ne s’occupe pas de moi.
— Le fait est, acquiesce madame de Vaubonne, que le mariage n’est admissible que de cette façon ; mais il faudra réfléchir, croyez-moi, Paule ; vous pourriez trouver cela gênant de ne plus avoir de mari : ils ont leur utilité.
— Je n’en vois aucune !… Tenez, si je ne change pas de robe pour déjeuner, il ne dira rien, mais il fera une tête !… Qu’est-ce qu’elle a d’étonnant, je vous le demande, ma robe ? Si je montre mon cou à un valet de pied, le matin, il me fait des scènes, et, le soir, c’est tout simple… ils sont fous, tout bonnement, ils pensent toujours à mal.
Et là-dessus, Jacques Mousse, plus ténébreux qu’à l’arrivée, se lève le premier pour prendre congé.
— Dites, madame, quand commençons-nous ?
— Mais, demain, mon ami, si vous voulez.
— Seulement, il faudra amener Charlotte, ajoute Didier.
— Ah ! oui, reprend gravement Paule, à toute force ; à moins que vous ne lisiez l’allemand, Didier ?
— Non, madame, mais nous pourrons mettre Charlotte derrière un paravent, et je m’offre pour vous brosser les cheveux : je m’en acquitterai à merveille.
Et il prend entre ses mains une mèche dorée qu’il porte à ses lèvres.
— Je veux bien, moi, répond la belle Paule.
Et, repoussant de la main la chevelure légère qui lui frisonne autour du visage :
— Et tenez, si mon mari était là, il crierait au scandale !
....... .......... ...
X LE PÉCHÉ
Les jeunes madames sont réunies aux Fossés chez madame Manassé ; cela a été un projet longtemps caressé de s’y rencontrer tous ensemble, et après bien des marches et des contre-marches, il est arrivé à réalisation.
Madame Manassé est une royale hôtesse, d’une suprême élégance, et guidée par l’aimable comte d’Aveline, qui a consenti à lui donner ses conseils, elle a tout arrangé de façon à ce que ses amies soient à leur gré chez elle.
Chacune a la satisfaction d’un désir secret ; la femme de chambre de Roseline de Vaubonne passe son temps à copier avec habileté les chefs-d’œuvre inédits de Worth et de Doucet ; et madame de Vaubonne, dans le tête-à-tête de la plus jolie chambre du monde fait valoir à son mari l’avantage immense qu’il y a à se ménager des relations utiles : grâce à la complaisance de madame Manassé, elle se procure à prix coûtant des toilettes de quinze cents francs et lui-même touche de fort jolis dividendes sur les « ardoises phosphorescentes » ; il n’y a qu’à être habile dans la vie et savoir abattre ses atouts avec opportunité.
Albert Manassé, propriétaire d’un vignoble de premier crû et intime du vicomte de Vaubonne, se sent gentilhomme des pieds à la tête et sait un gré infini à sa femme du savoir-faire qui l’a mené là.
Madame de Juvisy a trouvé à sa disposition un salon de musique idéal, et à côté du piano à queue du facteur émérite, un clavecin exquis, tout propre aux romances d’amour, et une harpe faite pour des bras de déesse ; là elle peut donner le vol à l’âme mélodieuse qui la domine, et Balti l’incomparable ténor a accepté de venir passer deux jours « aux Fossés ».
Paule d’Haspre a une chambre d’atour digne d’une reine, elle y baigne sa beauté dans l’argent ciselé et en sort lumineuse comme le matin, odorante comme une cassolette de parfum et tout le jour le Divin la brûle de ses ardents regards et, tout en protestant ne la désirer point, lui fait des déclarations dans la langue des dieux ; et elle promène ses grâces, et ses pieds légers dans les vastes salons et dans les allées ombreuses, M. d’Haspre est à Paris, et elle jouit de cette parfaite liberté qui est le rêve de sa pensée capricieuse.
Quant à Lolo Baugé, c’est la plus gaie et la plus vivante de toutes, et Baugé la suit et l’approuve avec admiration.
Didier déclare qu’il passe son temps à faire des incantations afin d’amener la réalisation d’un souhait qu’il tait, et confesse absorber ses heures solitaires dans la confection d’un philtre à vertus mystérieuses, ce dont Lolo qui fait profession de ne croire plus à rien se rit, tout en s’y intéressant.
Le programme du plaisir quotidien indispensable est laissé à Monteux, et il a besoin de toute son imagination pour y suffire.
Deux immenses salons occupent une des parties du rez-de-chaussée du château ; un troisième, petit et intime, est pris dans le corps d’une tourelle, les meubles fanés du défunt propriétaire ont été rejoindre la poussière de ses ancêtres ; et ce qu’il y a de plus choisi en fait d’antiquités haut cotée a pris leur place. Rien qui ne soit d’une parfaite correction, et d’Aveline promène avec satisfaction son œil blasé sur ces belles choses, au milieu desquelles madame Manassé se meut avec la parfaite aisance d’une personne qui sait que tout est payé comptant. Le cuisinier des Manassé est un artiste et le Divin veut même qu’on l’appelle un poète.
— Oui, madame, croyez-moi, il n’y a rien au monde de plus poétique que la bonne cuisine.
Madame Manassé assure y consentir volontiers, mais avoue ne pas s’en rendre compte.
— C’est parce que les gens ne veulent jamais réfléchir, dit Monteux, soyez persuadée qu’un repas comme celui que vous nous donnez est une œuvre d’art très délicate.
— Allons, Divin, dit Roseline en plongeant sa cuiller de vermeil dans une glace aux teintes de pierres précieuses, expliquez-nous un peu comment.
— D’abord, dit Monteux, en savourant le parfum délicat d’ananas et de framboises, le sens du goût est un des plus rares, et qui demande une culture spéciale, mais une fois qu’on le possède, il procure des sensations presque aussi harmonieuses que celles que donne une ouïe affinée. Voyez les menus de notre chère hôtesse ; elle a recours aux images les plus élégantes pour nous présenter les conceptions de son chef : d’abord le doux, sérieux et voluptueux potage, telle une ouverture discrète, éveillant notre attention ; la chose faite suit quelque petite combinaison savante et subtile, comme ce soir « les croquenbouches à l’écervelée », c’est la fantaisie, presque le péché ; nous voilà tous attentifs…
— Divin, que vient faire le péché ici ? demande Roseline.
— Tout, madame, il est invariablement présent dans nos plaisirs ; ils ne sont plaisirs qu’à ce prix.
— Mais je n’éprouve le sentiment de commettre aucun péché lorsque j’apprécie les sauces de M. Oscar.
— Comment, madame ! une truite et une sauce verte ne vous font pas penser à un péché ? Croyez-moi, il y a dans la satisfaction que vous prenez à manger des choses savoureuses une dose très appréciable de concupiscence ; mais un bon repas, court et parfait comme ceux-ci, est une initiation incomparable à la réception des sensations les plus voluptueuses. Tout à l’heure, quand notre divine madame d’Haspre va nous danser le pas de Salomé, elle nous trouvera tout préparés à apprécier les grâces lascives de la fille d’Hérodiade ! et la voix de madame de Juvisy nous paraîtra encore plus séduisante et impérieuse ; il ne faut jamais perdre une miette des plaisirs que la vie nous donne ; et le rêve parfait que nous réalisons en ce moment, cette vie riche, belle, amoureuse, que nous menons est un très beau poème, il convient de l’écouter avec attention.
— Ah ! Divin, vous me faites peur, dit doucement Lolo Baugé.
— Ah ! madame, est-ce possible ? Comment ! vous goûtez même le frémissement de la peur ? Mais c’est là l’achèvement suprême de tous les plaisirs.
— Je n’ai jamais peur, moi, dit Roseline, faut-il le regretter ?
— Très assurément, madame, car la peur est une volupté incomparable, c’est elle qui fait le prix du péché.
— Mais, Divin, je croyais, dit Lolo, qu’il était convenu qu’il n’y avait plus de péché !
— Plus de péché, madame ! c’est bien la peine que je vous aie fait de si beaux discours sur l’Enfer ! Plus de péché, au sens vulgaire et bourgeois du mot, mais au sens abstrait, que si, vous toutes, vous êtes mes péchés, et je vous adore.
— Allons au salon, écouter la confession de Monteux, dit madame Manassé en se levant.
Albert Manassé obéit au premier signe et offre, avec un sourire, son bras à Luce de Juvisy.
— Et quelle est votre idée du péché, madame ? demande-t-il galamment.
— Ah ! monsieur Manassé, j’en ai cent mille.
— Venez m’en expliquer une seulement, susurre l’aimable d’Aveline, qui entend toujours tout, et souriant et confidentiel s’est approché de madame de Juvisy.
Albert Manassé, Juvisy et Baugé se sont éclipsés vers le fumoir ; longue galerie remplie des plus rares objets dont Manassé fait les honneurs avec conviction. Le grand salon, haut et vaste, est doucement éclairé ; les roses coupées embaument l’atmosphère, et la douce fraîcheur d’un soir de septembre pénètre par une fenêtre entre-bâillée ; à travers une des baies dont les persiennes sont restées ouvertes on aperçoit les profondeurs du parc et la nuit d’argent parfaitement claire. Le Divin s’est placé debout devant la cheminée monumentale, et appuyant sa tête brune contre la draperie rouge et or qui la surmonte, les yeux demi-clos, il contemple entre ses paupières ses belles amies qui le regardent en attendant qu’il parle.
— Vous nous disiez que nous étions vos péchés, Divin, reprend Roseline.
— Oui, madame, et c’est votre prix à mes yeux, et c’est pourquoi vous devriez avoir vos maris pour très précieux.
— Écoutons le Divin sur l’affection conjugale, dit Paule d’Haspre ; c’est le cas de me la prêcher, car j’en suis absolument dépourvue. Je trouve un mari l’objet le plus incommode et le plus ennuyeux.
— Que vous vous trompez, madame ; vous devez tout l’agrément de votre vie, et vous avouerez qu’elle est infiniment agréable, à monsieur votre mari ; grâce à lui vous luttez, vous affirmez votre volonté ; vous désirez, et peut-être vous aimerez…
— Comment, grâce à lui ?
— Assurément, la pensée de lui déplaire et de vous affranchir de son contrôle n’est pas sans vous être douce ; vous ne prendriez pas la moitié du plaisir que vous avez à notre réunion ici, si votre voyage n’avait pas été l’objet d’une vive résistance ; croyez-moi, ne songez pas à vous affranchir de votre mari ; et c’est à lui, très assurément, qu’un de vos serviteurs devra peut-être un jour de n’être pas haï ; les seules époques où il a valu vraiment la peine de vivre ont été celles des grandes contraintes extérieures, des craintes sérieuses du feu éternel ; pour moi, si en écrivant mes vers, je me sentais sous la terreur de l’inquisition, je ferais des chefs-d’œuvre.
— Mais, Divin, répond Lolo, vous m’avez dit de si belles choses sur l’indulgence et ses charmes !…
— Et je les maintiens, madame. Lemaître vous a, dans le mari qui pardonne, montré l’homme le plus heureux du monde ; pensez combien cette femme qui l’a trompé, et il peut avouer le savoir, lui sera intéressante et chère ; la voilà soudain devenue l’énigme, le sphynx ; et le sphynx est ce que l’homme aime le plus au monde. C’est le secret de l’empire qu’exercent les âmes perverses ; on ne les connaît jamais ; rappelez-vous donc que la tentation initiale a été la connaissance de la science du bien et du mal.
— Ah ! Divin, dit Roseline, ne parlons pas de cette affaire-là, car l’homme y joue un bien vilain rôle.
— D’accord, madame ; il s’est montré dès le commencement du monde un animal très inférieur, mais le tentateur et la femme, combien intéressants ! Soyez assurée que la femme ne lui en a pas voulu du tout, tandis que madame d’Haspre me tiendra peut-être rancune de mes sages conseils, car confessez que tous mes conseils sont toujours merveilleusement sages.
— Nous le reconnaissons, dit madame Manassé avec grâce, et en présentant à la cigarette de Monteux l’allumette qu’il cherche en vain ; une fois que le Divin fume, on sait qu’il ne parle plus, et il s’abîme dans un grand fauteuil, momentanément aussi impassible que le chat Curiace.
— Comme c’est amusant de parler de péché ! dit madame de Juvisy au comte d’Aveline ; je regrette seulement que monsieur de Juvisy ne soit pas resté là ; j’aurais aimé entendre ses théories.
— Ah ! madame, soupire d’Aveline, ce n’est pas parler du péché qui m’aurait contenté auprès de vous si j’avais vingt ans de moins.
— Ne me dites pas cela, cher ami, c’est trop ordinaire, Monteux a dix fois raison : l’agréable est de se sentir au bord du précipice, d’en avoir l’attirance et de n’y pas tomber ; tenez, je vais aller chanter un duo d’amour avec Balti, qui me regarde là-bas.
Elle se lève, et d’Aveline la suit des yeux en soupirant ; il n’a pas avec ces jeunes femmes le placement de ses jolis madrigaux embaumés, et il en est tout triste. Didier et madame Baugé sont assis dans un angle et causent à voix basse ; il n’y a que madame Manassé qui le comprenne un peu ; elle l’appelle d’un geste gracieux et lui laisse prendre et baiser sa main, comme le premier accord est frappé par Luce, et que la voix prenante de Balti s’élève dans une plainte caressante.
Quand ils ont fini, Roseline rompt le silence qui succède pour demander à mi-voix à Monteux :
— Est-ce du péché, cela, Divin ?
— Oui, madame, et du très raffiné ; aussi voyez, comme madame de Juvisy est belle. Au tour de madame d’Haspre, maintenant.
Et se tournant vers la belle Paule :
— Voulez-vous danser mon sonnet, madame ?
— Si vous le désirez tous, reprend madame d’Haspre avec une délicieuse indifférence.
Et elle quitte sa place et sort.
En un moment, sur l’ordre de madame Manassé, les fauteuils sont écartés ; un tapis blanc est étendu à terre, Albert Manassé, affairé et rouge de satisfaction, fait élargir le cercle, se place dans une embrasure de fenêtre et attend.
Madame de Juvisy s’est remise au piano, et joue un accompagnement très doux ; le Divin, de sa belle voix chantante, commence la récitation d’une strophe, et madame d’Haspre reparaît. Elle est habillée d’une tunique flottante de gaze verte parsemée de fleurs de lotus d’argent ; ses cheveux sont dénoués et couronnés de pampre, ses pieds nus sont chaussés de sandales, dans sa main fine, elle tient un magnolia fleuri, énigmatique et triste, elle s’avance avec un balancement rythmé de son corps souple…
Tout à tour, la musique et la voix du Divin se reprennent, tandis que la jeune femme, avec des grâces passionnées, danse et mime le poème ; ils la regardent tous avec une sorte de fascination attendrie. Albert Manassé écarquille ses yeux ronds ; il voudrait, pour tout au monde, que madame d’Haspre eût besoin d’un service… puis, quand elle s’arrête, et reprend sa mine dédaigneuse, il use de son privilège de maître de la maison pour se précipiter et offrir ses compliments chaleureux, et elle lui répond très tranquillement.
— Oui, je sais que je suis belle… et je trouverais une offense que vous ne soyez pas amoureux de moi.
— Et nous le sommes, madame, dit le Divin…
....... .......... ...
— Eh bien, dit Roseline à son mari lorsqu’il se retrouvent seuls, c’est plus agréable ici que chez ton père, voilà comme je comprends la campagne, moi.
— Mais, chère amie… vraiment Monteux avec ses théories sur le péché ?…
Roseline le regarde… et il ne continue pas…
XI ENTRETIEN CONJUGAL
Madame d’Haspre, sur le coup de minuit, descend tranquillement de la voiture qui est venue la chercher à la gare ; elle est juste assez fatiguée pour penser avec plaisir à se retrouver dans sa chambre, et monte doucement les quelques marches qui de la porte d’entrée mènent au rez-de-chaussée ; elle est distraite et ne remarque pas que la porte du salon s’est ouverte ; son mari s’avance et la salue.
— Ah ! mon Dieu, vous êtes ici, et pourquoi ?
— Mais, pour vous recevoir, chère amie, je vous ai fait préparer à souper…
— A souper ? Quelle drôle d’idée ! Souper avec vous ?
— Si vous le voulez bien… entrez toujours une seconde, vous chauffer les pieds ; les soirées sont fraîches.
— Une minute seulement, car je veux dormir.
M. d’Haspre a refermé la porte derrière sa femme et lui avance un fauteuil.
— Merci. Je vous croyais à la chasse.
— J’en suis revenu, comme vous voyez. Est-ce que cela vous déplaît de me trouver ici ?
— Je ne veux pas être malhonnête, puisque vous êtes si poli ce soir, mais la vérité est que j’adore être toute seule chez moi.
— C’est bien aussi un peu chez moi, vous conviendrez.
— Il paraît…
— Ma chère Paule, il faut absolument que nous nous expliquions ; je mène depuis quelques mois une vie intolérable.
— Pas par ma faute, au moins ; je ne vous dérange jamais.
— Mais vous avez une manière de comprendre votre rôle d’épouse…
— Je ne le comprends pas du tout ; je vous le disais tout à l’heure, j’adore être toute seule. Quel malheur que nous soyons mariés !
— Il est fâcheux que vous l’envisagiez ainsi ; mais enfin, nous le sommes…
— Nous ne le serons peut-être pas toujours.
— Vous n’êtes pas sérieuse, j’imagine.
— Tout ce qu’il y a de plus sérieuse, je vous assure. Mon rêve serait d’être démariée… Oh ! je ne souhaite pas votre mort !
— Et c’est à moi que vous dites cela ?
— Mais à qui voulez-vous que je le dise, puisque cela ne regarde que vous et moi ?
— Vous êtes tellement franche, Paule, que je me permets de vous demander si vous me préférez quelqu’un.
— Non… Mais j’ai envie de devenir amoureuse, c’est une expérience que je n’ai pas faite.
— Et vous trouvez que je vous gênerais pour cette expérience ?…
— Je le crains. Vous avez l’air d’une victime seulement parce que je vous en parle ; là, franchement, entre gens raisonnables, quelle bonne raison voyez-vous à ce que je vous adore ?
— D’abord, vous êtes ma femme.
— Cela ne vous constitue pas un mérite personnel. Au fond, vous m’avez trompée pour m’épouser.
— Je vous ai trompée !… et en quoi, s’il vous plaît ?
Dans son indignation, M. d’Haspre s’est levé et se met à marcher de long en large devant sa femme.
— Mais en tout : j’aurais pu croire que vous étiez le monsieur le plus doux, le moins exigeant… Je croyais même que vos cheveux frisaient naturellement.
— Vous plaisantez, Paule !…
— Jamais je n’ai été plus sérieuse. Une jeune fille est toujours trompée sur l’homme qu’elle épouse. Je n’ai jamais entendu parler que d’un seul honnête homme : c’est ce marquis savoyard qui s’est fait voir à sa fiancée dans ses plus vieux habits, sa barbe pas faite, et de mauvaise humeur, et qui l’a avertie qu’il était souvent pire… Avez-vous fait cela, vous ? Vous ai-je jamais vu avec la tête que vous rapportez du cercle quand vous avez perdu, par exemple…? etc., etc…
— Alors, vous êtes mécontente de moi ?
— Je crois ne vous avoir jamais laissé supposer que j’étais folle de vous.
— Sans doute… mais enfin vous m’acceptiez… et maintenant…
— Mon ami, je me refuse de plus en plus au devoir conjugal, car voilà ce que vous voulez dire, n’est-ce pas ? Est-ce que cela ne vous donne pas envie de vous débarrasser de moi ?
— Non, mais cela me donne envie de vous briser…
Et d’Haspre blême et furieux se penche au-dessus de la jeune femme. Elle le regarde si tranquillement qu’il s’arrête, glacé…
— Si nous en restions là de notre entretien, dit Paule ; c’est peut-être assez pour ce soir.
— Faites-moi la faveur de me donner quelques minutes encore ; à supposer que par une folie réciproque je prête la main à rompre notre mariage, vous êtes-vous bien rendue compte de la situation que vous auriez.
— Admirablement.
— Vous ne pourriez certainement pas compter sur l’appui de votre famille… vos parents sont désolés, je dois vous le dire, de l’attitude que vous avez prise vis-à-vis de moi.
— Oui, je sais, ils apprécient beaucoup la façon dont votre fortune est placée, et puis, ils ont des idées vieille perruque… ce serait une crise pour eux, comme l’influenza, mais ils se remettraient.
— Et le monde, le monde auquel vous appartenez, croyez-vous que dans la bonne compagnie on continuerait à vous recevoir ?
— Sauf quelques maisons droguantes où je serai enchantée de ne plus aller… oui ; et puis, du reste, j’aurai toujours la ressource de me remarier… une jolie femme comme moi n’est jamais embarrassée. Que voulez-vous, mon pauvre ami ? il m’est impossible de croire que j’ai été mise au monde uniquement pour votre agrément ; voilà six ans que je suis votre propriété, ou que vous me le dites… j’en ai assez.
— Mais, Paule, je vous aime, enfin.
— Non, mon cher, non ; le sentiment que je vous inspire n’a rien de commun avec l’affection, vous avez pour moi le goût qu’on éprouve pour un plat qui réveille l’appétit… j’en suis fâchée, mais je ne vous en ai pas la moindre reconnaissance… vous vouliez me faire souper avec vous… pourquoi ?… vous le savez… ça ne me touche aucunement.
— Paule, aucun homme au monde n’a eu ma patience ; vous traitez ainsi votre mari, et à Didier et Monteux vous permettez la plus intolérable familiarité, vous vous faites peindre à moitié nue : c’est à devenir fou…
— Je reconnais que comme épouse je ne suis pas agréable, mais je vous l’ai toujours dit ; encore, quand vous ne vous occupiez pas de moi, cela pouvait marcher ; mais du moment qu’il vous est venu à l’idée de vous mêler de toutes mes affaires, j’ai préféré vous avouer carrément ce que je pense… je vous avertis, je n’aurai de repos que lorsque je trouverai le moyen de faire annuler notre mariage.
— Et si vous n’y arrivez pas ?
— Ce sera fâcheux pour vous, car à un moment donné il est probable que je vous tromperai, c’est-à-dire non, je ne vous tromperai pas, mais j’aimerai un monsieur qui ne sera pas vous… Il est impossible qu’avec votre expérience de la vie, vous n’ayez pas envisagé cette éventualité ; pourquoi serions-nous différents de tous les ménages que nous connaissons ?
— Mais c’est épouvantable ce que vous dites là ? mais toutes les femmes ne trompent pas leur mari…
— Un grand nombre, à en juger par les histoires que vous m’avez racontées ; par le fait il y a parmi nos relations au moins cinq femmes dont vous avez été notoirement l’amant. Ce sont des femmes charmantes ; je ne leur en veux pas, et en somme il y aura eu moi aussi. Ce sera un souvenir agréable.
— Et, si vous essayiez, Paule, de tâcher de vous figurer que nous ne sommes pas mariés ?…
— Pas moyen, et du reste dans ce cas-là vous n’êtes pas mon idéal, tous nos goûts diffèrent.
— Pas le moins du monde ; c’est vous qui imaginez cela. Vous savez bien, Paule, que je suis disposé à me prêter à toutes vos fantaisies.
— C’est-à-dire que vous seriez disposé à m’offrir un bijou ou à payer une de mes notes, voilà jusqu’où va l’imagination désordonnée d’un mari…
— Ah ! Paule, si nous avions eu un enfant, vous ne parleriez pas ainsi aujourd’hui.
— Ah ! mon cher, ne faites pas allusion à cette ignominie ; cette chose-là me fait l’effet de la marque au fer rouge qu’on mettait aux galériens, et du reste à mes yeux c’est la dernière des indécences.
— Mais vous êtes un monstre…
....... .......... ...
— Oui, mon ami, je le crois… et c’est peut-être mon mérite…