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Jean qui grogne et Jean qui rit

Mme LA COMTESSE DE SÉGUR (continued 4)

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«Un bijou pour la jeune mariée, répondit-il, et un châle pour la vieille mariée», ajouta-t-il en riant.

Ils allaient entrer chez un bijoutier voisin du café Métis, lorsqu'ils se rencontrèrent nez à nez avec Jeannot. La surprise fut grande des deux côtés. Après le premier échange du bonjours, Jeannot les invita à prendre un café et un petit verre; Jean allait refuser, mais Kersac lui fit signe d'accepter, et, une fois attablés au café, il poussa Jeannot à boire copieusement. Il lui fit d'abord compliment sur sa mise élégante.

«Tu es vêtu comme un grand seigneur, Jeannot!

—Oh! dit Jeannot d'un air dégagé et dédaigneux, ces vieilles nippes sont bonnes pour traîner le matin, mais le soir on se fait plus beau que ça.

KERSAC.

Ah! tu ne te trouves pas assez beau comme tu es là?

JEANNOT.

Pour Jean ce serait bien, mais... pour moi....

KERSAC.

Diantre! monsieur Jeannot est devenu grand seigneur, à ce qu'il paraît.

JEANNOT.

Mais... un peu.... Ainsi on ne me dit plus Jeannot tout court!... On ne me tutoie plus.

KERSAC.

Et qu'est-ce qui vaut à monsieur Jeannot sa haute position?

JEANNOT.

Peuh! Je ne suis pas bête, vous savez.

KERSAC.

Non, je ne savais pas.

JEANNOT.

Je dis donc que je ne suis pas bête; j'ai eu l'habileté de me faire bien voir de M. Boissec, l'intendant de M. le comte. Je lui ai rendu des services.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

KERSAC. Quels services as-tu pu rendre à un aussi grand personnage?

JEANNOT.

Je l'ai servi avec zèle; je l'ai flatté, j'ai fait pour lui des affaires dans lesquelles il ne voulait pas paraître.

JEAN.

Des affaires! Quel genre d'affaires?

JEANNOT.

Des affaires d'argent, des mémoires à payer, des vins à acheter, des commandes à faire, et autres choses qui rapportent beaucoup.

JEAN.

Comment peuvent-elles rapporter?

JEANNOT.

Es-tu naïf! Tu ne comprends pas? En payant un mémoire de cent francs, je suppose, outre les cinq pour cent, je marchande, je trouve les objets trop chers, je menace de changer de fournisseur. Le fournisseur, qui a tout porté au double, rabat un quart et le cinq pour cent en sus. M. Boissec porte au maître le mémoire avec la somme entière, et il empoche les trente pour cent, trente francs sur cent, et ainsi du reste. Et comme la maison est riche, qu'on y dépense plus de cent mille francs par an, tu penses que l'intendant se fait un joli magot.»

Jean était indigné et il allait se récrier, mais Kersac le poussa du coude et continua à faire boire et parler Jeannot.

KERSAC.

Ce n'est pas bête, en effet, ce que tu fais là. Mais je ne vois pas là dedans quel bénéfice tu y trouves, toi?

JEANNOT.

Au commencement, pas grand'chose; une pièce de cinq francs, de dix francs, par-ci, par-là. Mais quand je me suis habitué aux affaires, j'ai fait les miennes aussi.

KERSAC.

Comment ça?

JEANNOT.

Voilà! Je m'arrangeais avec les marchands pour qu'ils chargeassent leurs mémoires; avec l'épicier, outre le prix, il y a le poids; et, alors, au lieu d'en rogner le quart, je lui en rognais le tiers; je déclarais toujours le quart à M. Boissec et je gardais le reste.

KERSAC.

Mais pourquoi M. Boissec ne fait-il pas ses affaires lui-même? Il doit se méfier de toi?

JEANNOT.

Il ne voulait pas paraître dans les affaires pour ne pas être pris. En cas de découverte, il fait tout tomber sur moi, il me fait chasser comme un voleur, et le maître est content: il croit M. Boissec un trésor de probité.

KERSAC.

Et toi, donc? Tu te trouves sur le pavé. JEANNOT.

Oh! que non. Il me replace bien vite dans une autre bonne maison, en me recommandant comme un sujet rare. En attendant une place, il me fournit de quoi vivre, sans quoi je parlerais. Et quant à se méfier de moi, je ne sais pas s'il s'en méfie, mais il n'en témoigne rien, toujours; il n'oserait pas.

KERSAC.

Quel mal pourrais-tu lui faire?

JEANNOT.

Quel mal? Le dénoncer aux maîtres en faisant l'indigné, et en déclarant que je suis honnête homme, que je suis attaché aux maîtres, et que je ne peux plus souffrir de les voir trompés par un voleur. Ou bien un autre moyen, c'est d'écrire une lettre anonyme en plaignant le pauvre garçon (moi) de se trouver obligé, par la misère, à aider à ces friponneries qui le révoltent.»

Jean ne pouvait plus se contenir.

JEAN.

Jeannot, ce que tu fais, ce que tu aides à faire est infâme; c'est un vol abominable, une tromperie indigne. Jeannot, pauvre Jeannot, sors de cette maison, quitte Paris où tu as de mauvaises connaissances, retourne au pays; notre bon M. Kersac aura pitié de toi, il te trouvera de l'ouvrage. Mais, mon pauvre Jeannot, je t'en supplie, ne reste pas dans cette maison de voleurs.

JEANNOT.

Mon garçon, tu es un niais; la maison est bonne et j'y resterai; je veux être dans une maison riche, et elles sont toutes de même; les maîtres ne s'occupent pas des domestiques, ils les laissent tranquilles, ne s'informent pas s'ils passent les nuits dehors, au café, au bal ou au théâtre, n'importe. Ils payent, ils se laissent voler. A la chambre, à la cuisine, à l'écurie, c'est tout la même chose. Je vis heureux, je m'amuse, je fais bonne chère, de l'argent à profusion, j'en dépense et j'en refais. Toi, au contraire, tu travailles, tu t'ennuies, tu fais maigre, tu restes à la maison, tu vas à la messe, tu mènes une vie de capucin. Ça ne me va pas; toi, je ne t'en empêche pas si tu préfères un capucin à un bon garçon qui boit, qui danse, qui fait la vie.

JEAN.

Mais, Jeannot, pense donc qu'il y a un APRÈS, comme je te le disais un jour, et que....

JEANNOT.

Ta, ta, ta, laisse-moi tranquille, je ne veux pas d'APRÈS; je ne veux pas que tu me cornes aux oreilles ton APRÈS, qui me revient déjà assez souvent....

JEAN.

Et qui gâte ta vie, pauvre Jeannot.

JEANNOT.

Parbleu non! car j'envoie promener ton après et toi-même avec. Tiens, je n'aime pas à te rencontrer, Jean; tu as toujours de sottes paroles qui me troublent ma journée, ma nuit, et qui me taquinent, quoi que j'en aie. «Garçon, la note.»

Le garçon apporta la note; on avait consommé pour cinq francs de café, eau-de-vie, liqueurs. Jeannot tira de l'or de sa poche, donna une pièce de vingt francs, empocha la monnaie, et sortit sans attendre ses compagnons.

Kersac et Jean sortirent aussi, mais ne suivirent pas Jeannot.

«Quelle canaille! dit Kersac.

—Malheureux Jeannot! dit Jean.

KERSAC.

Ai-je eu de la peine à me tenir pendant que ce gredin nous défilait son chapelet de gueuseries! Si je n'avais voulu le laisser se découvrir tout à fait, je lui aurais brisé la mâchoire d'un coup de poing dès la première tirade.

JEAN.

Ah! si j'avais l'esprit, l'instruction, la charité de M. Abel, j'aurais trouvé de bonnes paroles qui auraient peut-être touché le coeur de ce pauvre garçon.

KERSAC.

Ah! ouiche! Un gueux comme ça! Rien n'y fera; c'est un être sans coeur, rien ne le touchera. Je le disais bien à ta mère, il finira par se faire coffrer; pourvu qu'il ne se fasse pas mettre au bagne et qu'il se borne à la correctionnelle. Mais te voilà tout triste, mon enfant. Cela ne t'arrive pas souvent! Entrons chez un bijoutier, tu m'aideras à bien choisir.»

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

XXVI

EMPLETTES DE KERSAC

Kersac et Jean entrèrent chez un bijoutier, brave homme heureusement, qui ne les surfit pas beaucoup et qui ne profita que modérément de la bonhomie de Kersac et de l'ignorance où étaient les deux acheteurs de la valeur des bijoux. Après bien des hésitations, ils finirent par fixer leur choix sur une chaîne d'or qu'ils payèrent cent dix francs. Le bijoutier, voyant que Kersac mettait la chaîne sans étui dans sa poche, eut la loyauté de lui faire observer qu'un bijou de ce prix se donnait avec sa boîte; et, à la grande joie de Kersac, il plaça la chaîne dans un joli étui de velours bleu doublé de satin blanc. Kersac paya, remercia et demanda où il trouverait un châle; le bijoutier lui indiqua le magnifique magasin du Louvre.

Kersac et Jean se dirigèrent du côté du Louvre. Kersac avait eu la précaution de mettre la chaîne dans la poche de son gilet, de crainte des voleurs. Quand ils entrèrent dans ce magasin, Kersac ne pouvait en croire ses yeux; l'étendue, la magnificence du local, la profusion des marchandises de toute espèce, l'éblouirent et le fixèrent sur le seuil de la porte. Ce ne fut qu'après les demandes réitérées des commis: «Que désirent ces messieurs?» que Kersac put articuler:

«Un châle, monsieur.»

UN COMMIS.

Quelle espèce de châle monsieur demande-t-il?

KERSAC.

Une belle espèce, monsieur.

LE COMMIS, souriant.

Sans doute, monsieur; mais serait-ce de l'Inde, ou bien anglais, ou français?

KERSAC, vivement.

Français, monsieur, français; je n'ai pas de goût pour les Anglais, et, s'il faut tout dire, pour aucun pays étranger; ce qui est français me va mieux que toute autre chose; surtout pas d'anglais.»

Le commis fit circuler Kersac et Jean pendant près d'un quart d'heure avant d'arriver au quartier des châles.

«Voilà, monsieur, dit-il enfin. Brindé! des chaises à ces messieurs.»

Brindé s'empressa d'apporter deux chaises; elles étaient de velours; Kersac passa la main dessus avant de s'asseoir et se plaça sur le petit bord, de peur d'aplatir ce beau velours bleu. Jean, plus habitué au velours et à la soie, s'assit sur sa chaise avec moins de respect et de précaution.

On apporta les châles. Kersac trouvait tout magnifique, mais il passait toujours à un autre et il ne se décidait pour aucun; le commis, voyant l'admiration naïve de Kersac et de Jean, leur demanda enfin à quel usage ils destinaient ce châle.

KERSAC.

Parbleu! c'est pour le porter.

LE COMMIS.

Mais pour qui, monsieur?

KERSAC.

Pas pour moi, toujours.

LE COMMIS.

Je veux dire, monsieur, pour quel genre de dame?

KERSAC.

Pour le bon genre, monsieur; un genre comme vous n'en avez pas beaucoup à Paris; elle vous fait marcher une ferme comme le ferait un homme.

LE COMMIS, souriant.

Je le pense bien, monsieur; je ne conteste pas le mérite de la dame; je demandais à quelle classe de la société elle appartenait, pour vous présenter quelque chose de convenable.

KERSAC.

Ah oui! je comprends. C'est pour ma fille de ferme, monsieur, ma ménagère pour le moment.

LE COMMIS.

Bien, monsieur; nous allons voir ce qu'il faut; du bon marché, comme de raison.

KERSAC.

Mais pas du tout; je veux du beau, moi.

LE COMMIS.

Du beau pour une fille de ferme, monsieur, c'est du bon marché.

KERSAC.

Mais quand je vous dis que je veux du vrai beau. Cette fille de ferme sera ma femme, monsieur; et c'est un châle de noces que je vous demande.

LE COMMIS.

Faites excuse, monsieur; je ne savais pas bien ce que voulait monsieur. Du moment que c'est pour madame!... Brindé, le paquet châles français. belle qualité.»

Kersac était content; le commis lui déploya des châles longs, des châles carrés, des châles de toutes les couleurs.

«En voilà un bien beau, monsieur, dit Jean en désignant un châle rouge vif.

KERSAC.

Superbe, mais... les taureaux... qui n'aiment pas le rouge! et j'en ai, moi, des taureaux!... Et puis, vois-tu, ta mère n'est pas de la première jeunesse.

LE COMMIS.

Et celui-ci, monsieur? (Montrant un fond vert.)

KERSAC.

Joli, très joli! Mais... vert,... ça passe. Les fonds noirs sont plus solides. En voici un qui est joli! fameusement joli! Quel prix, monsieur?

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

LE COMMIS.

Cent vingt francs, monsieur; c'est tout ce qui se fait de plus beau.

KERSAC.

Ah! il est beau!... Rien à dire. Je ne sais pas si on marchande chez vous; si vous pouvez rabattre, rabattez; sinon, je prends le châle; et faites-moi voir les robes de laine.

LE COMMIS.

Nous ne marchandons pas, monsieur. Si vous voulez passer à la galerie n° 91, je vais vous faire voir des étoffes de laine.

KERSAC.

Et mon châle?

LE COMMIS.

Il vous suit, monsieur.»

Kersac et Jean se remirent à parcourir d'innombrables galeries; ils arrivèrent enfin à celle des étoffes de laine. Là le choix fut difficile encore; car, outre la couleur, il y avait le genre d'étoffe, la disposition du dessin, le prix, etc. Kersac finit par se décider pour un satin de laine bleu de France. Jean approuva son choix; on lui donna l'aunage qu'il voulut.

«Plutôt trop que pas assez», avait dit Kersac.

Lorsque Kersac voulut payer, on le fit revenir au comptoir et on lui proposa de lui envover le paquet.

KERSAC.

Pourquoi ça, me l'envoyer?

LE COMMIS.

Si monsieur est à pied, ça le chargera trop.

KERSAC.

Ça! J'en porte tous les jours de cent fois plus lourds! Ah! ah! ah! vous me croyez donc la force d'une puce? Ah! ah! ah! ce paquet trop lourd! La bonne farce!»

Et il partit riant, ainsi que Jean; les commis riaient aussi, de même les allants et venants, qui avaient été témoins du colloque.

Kersac et Jean rentrèrent après avoir fait le tour par la rue de Richelieu, les boulevards, la rue de la Paix, les Tuileries et l'avenue Gabrielle, dont Kersac ne pouvait se lasser, à cause des chevaux qu'on y voyait. Dès que Jean eut installé Kersac dans sa chambre, il s'empressa d'aller demander de l'ouvrage à Barcuss.

BARCUSS.

Non, non, mon bon garçon; tant que ton ami, M. Kersac, sera ici, tu n'as pas besoin de t'inquiéter de ton ouvrage; tu travailles tant que tu peux, et du mieux que tu peux toute l'année; prends ta petite vacance; elle ne sera pas longue, il faut du moins qu'elle soit complète; ta principale besogne ici est de soigner et d'amuser M. Roger; va passer chez lui le temps qui te reste.

JEAN.

Merci bien, monsieur, merci; je profiterai avec plaisir du temps que vous voulez bien m'accorder, pour faire voir à M. Kersac les belles choses de Paris.

BARCUSS.

Où le mèneras-tu?

JEAN.

A Notre-Dame d'abord; puis à Notre-Dame des Victoires, au bois de Boulogne, au jardin d'Acclimatation, sur les boulevards. M. Abel a dit qu'il nous mènerait aussi voir ses tableaux à l'Exposition; et puis, nous nous promènerons un peu partout.

BARCUSS.

C'est très bien, mon ami; ton choix est excellent.

JEAN.

Monsieur, je reviendrai pour servir le dîner.

BARCUSS.

Comme tu voudras; il n'y a que M. Abel qui vient dîner; il y a quatre couverts. Je servirai bien tout seul.

JEAN.

Non, non, monsieur, je viendrai vous aider. Mais je dois dire, pour ne pas me faire meilleur que je ne suis, que je désire bien voir M. Abel; j'ai à lui parler.

BARCUSS.

Ah! c'est différent. Je compte sur toi, alors.»

Jean alla savoir des nouvelles du petit Roger. Il le trouva dans le même état; après avoir dormi près d'une heure, il s'était trouvé mieux, mais plusieurs crises violentes avaient détruit l'effet salutaire de ce bon sommeil.

Il sourit à Jean quand il le vit entrer. Son père avait remplacé pour le moment Mme de Grignan.

«Jean, dit Roger en lui tendant la main, papa a bien envie de voir M. Kersac; et moi aussi, cela me fera grand plaisir de le revoir. Veux-tu lui demander de venir chez moi?

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

—Tout de suite, monsieur, répondit Jean en baisant doucement la main que lui donnait Roger. Lui aussi sera bien content de votre invitation.»

Jean sortit.

«Monsieur Kersac, dit-il en entrant dans sa chambre, M. Roger vous demande de descendre chez lui; il voudrait bien vous faire voir à son papa, M. le comte de Grignan.

KERSAC.

J'y vais, mon ami. Ce pauvre petit! Je pensais à lui tout justement.»

Ils descendirent. Lorsque Kersac entra, Roger, qui n'avait pas ôté les yeux de dessus la porte, sourit et dit:

«Papa, voici M. Kersac.»

Kersac s'avança vers M. de Grignan, qui lui tendit la main.

«Vous me faites bien de l'honneur», lui dit Kersac.

M. DE GRIGNAN.

Roger vous doit d'avoir dormi une heure, ce qui ne lui était pas arrivé depuis deux mois, répondit M. de Grignan.

ROGER.

Monsieur Kersac, venez près de moi, je vous en prie.»

Kersac s'approcha.

ROGER.

Asseyez-vous comme ce matin.»

Kersac se remit dans le fauteuil inoccupé et prit la main de l'enfant.

«C'est singulier, dit Roger au bout d'un instant; quand vous me tenez la main, je me sens mieux; c'est comme quelque chose de doux, de tranquille, qui court sur moi et dans mes veines. C'est la même chose quand M. Abel prend ma main. Pas les autres. Pourquoi cela?

KERSAC.

C'est probablement que nous vous passons un peu de notre force, monsieur Roger, et ça chasse le mal.

ROGER.

Alors pouvez-vous rester un petit instant? Je sens comme si une crise allait venir; peut-être la ferez-vous passer.

KERSAC.

Ah! si je le pouvais, pauvre petit monsieur Roger, je resterais là sans en bouger!»

Roger pressa légèrement la main ou plutôt un doigt de Kersac, lui jeta un regard reconnaissant et ferma ses yeux fatigués. Quelques instants après, il dormait.

Ni M. de Grignan, ni Kersac, ni Jean n'osaient bouger; au bout d'un quart d'heure la porte s'entr'ouvrit doucement et Abel entra. M. de Grignan lui fit un geste suppliant en montrant son fils endormi. Abel comprit; il resta debout et immobile, regardant l'enfant et Kersac. Puis il tira un crayon et un album de sa poche et se mit à dessiner. Il avait fini, et Roger dormait toujours. Il dormit ainsi près d'une demi-heure. Il se réveilla doucement, sans secousse, aperçut Abel.

«Mon bon ami, embrassez-moi», lui dit-il.

Abel l'embrassa, mais ne lui parla pas encore. Roger se tourna vers Kersac, attira sa main sur sa petite poitrine décharnée.

«Je ne vous oublierai pas près du bon Dieu.

M. DE GRIGNAN, avec effusion.

Merci, mon bon monsieur Kersac! Je suis réellement reconnaissant. Vous avez fait avorter une crise qui se préparait. Je crois, en vérité, que votre explication est juste: votre force agit sur sa faiblesse.»

Le médecin entrait avec Mme de Grignan; il trouva qu'il y avait trop de monde près du malade et ne voulut y laisser que le père et la mère; les autres sortirent. Jean profita de la présence de M. Abel pour raconter ce qu'ils avaient appris de Jeannot.

«Monsieur Abel, vous qui avez fait tant de belles et bonnes actions, sauvez le pauvre Jeannot, retirez-le de la maison où il est; il s'y perdra.

M. ABEL.

Il est déjà perdu, mon enfant; et il était en bon train avant d'y entrer. Que puis-je y faire? Comment changer un coeur mauvais et ingrat?

JEAN.

Si ses maîtres voulaient bien s'occuper de lui donner de sages et bons camarades!

ABEL.

Les maîtres ne valent guère mieux que leurs serviteurs, mon ami. Et malheureusement les enrichis sont presque tous de même; ils ne songent qu'à être bien et habilement servis, et ils oublient qu'ils sont riches, non pas seulement pour se faire servir, mais pour faire servir Dieu et le faire aimer. Ils payeront bien cher leur négligence, et ils auront une terrible punition pour avoir si mal usé de leurs richesses et pour avoir négligé la moralité de leurs serviteurs. Quant au malheureux Jeannot, je ne puis rien pour lui.»

M. Abel causa avec Kersac de son mariage, qu'il approuva beaucoup; il lui promit d'y assister et de lui mener Jean, ce qui fit bondir de joie Jean et Kersac. Jean eut un petit accès d'enfantillage d'autrefois: il baisa les mains de M. Abel; il lui dit des paroles tendres, reconnaissantes, comme jadis. M. Abel le laissa faire quelques instants; puis il lui prit la main et lui dit amicalement:

«Assez, mon cher enfant; tu as oublié notre vieille convention: de parler peu et modérément quand ton coeur est plein, et de me laisser voir dans ton regard tous les sentiments de ce coeur affectueux et dévoué.

JEAN.

C'est vrai, monsieur, je me suis laissé aller; j'ai oublié que j'avais dix-sept ans.»

M. Abel lui serra encore la main en souriant de ce bon et aimable sourire qui lui gagnait tous les coeurs.

«Demain, avant neuf heures, je vous attends chez moi, à l'hôtel Meurice», dit M. Abel en passant chez M. de Grignan, où il alla attendre l'avis du médecin sur l'état de Roger.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

XXVII

LA NOCE

Le lendemain, à huit heures et demie, M. Abel rentrait chez lui pour recevoir Simon, Jean et Kersac. Ils arrangèrent toute la journée du lendemain.

«Tu n'as à l'occuper de rien, Simon; une berline sera à ta porte pour Monsieur, Mme Amédée et ta future; c'est moi qui mène M. Kersac. Il y aura d'autres voitures pour mener Jean et ta famille. Après la cérémonie, nous déjeunons chez M. Amédée; à quatre heures, toute la noce se réunit à la gare du chemin de fer; je me charge du reste. Billets, dîner, plaisirs, danse, retour, personne n'a à s'occuper de rien. Simon, voici les présents qu'il est d'usage de faire à sa femme, à sa soeur et à son frère. Toi, Jean, voici les présents que tu feras à Simon et à ta belle-soeur.

JEAN.

Merci, merci, monsieur! pouvons-nous voir?

M. ABEL.

Certainement, mes enfants; regardez.»

Les présents de Simon à sa femme et à sa belle-soeur étaient de fort jolies montres avec leurs chaînes. A Jean il donna une boîte. En l'ouvrant, les deux frères poussèrent un cri de joie; c'étaient deux grandes miniatures à l'huile, faites avec le talent connu de M. Abel N...; l'une représentait Simon, l'autre M. Abel lui-même. Pour le coup, Jean n'y tint pas; après avoir poussé son cri de joie, il se précipita vers M. Abel, qui le serra dans ses bras et l'embrassa affectueusement.

Après le premier moment de joie, Jean courut aux présents qu'il devait donner; celui de Simon était le portrait frappant de Jean; celui d'Aimée était un joli bracelet en or avec la miniature de Simon pour fermoir.

Jean ne se possédait pas de joie; avoir chez lui, à lui appartenant, les portraits des deux êtres qu'il aimait le plus au monde, et ces portraits, faits par une main si chère, étaient pour lui le beau idéal; il ne se lassait pas de les regarder, de les embrasser; toute autre satisfaction s'effaçait devant celle-là. Il fallut pourtant se retirer et laisser M. Abel disposer de son temps; l'heure de son déjeuner était déjà passée.

«Au revoir, mes amis; demain, chez la mariée. Toi, Jean, je te verrai encore ce soir chez mes amis de Grignan; j'y dînerai comme d'habitude.»

Il leur donna des poignées de main et sortit en chantonnant. Les trois amis descendirent aussi, emportant leurs trésors. Il fut convenu qu'ils iraient tout de suite porter leurs présents à Aimée. Ils la trouvèrent faisant, avec sa mère, les apprêts du déjeuner du lendemain. Simon offrit le premier ses présents, puis Jean, puis Kersac. Ni Aimée ni Simon ne s'attendaient à ce dernier cadeau; Kersac fut comblé de remerciements et de compliments sur son bon goût. Mme Amédée essaya l'effet de la chaîne au cou et au corsage d'Aimée. Kersac et Jean se retirèrent peu d'instants après; ils firent une tournée immense qui inspira à Kersac une grande admiration pour les beautés de Paris.

«Sais-tu, dit-il à Jean, mon dernier mot sur ce magnifique Paris: c'est qu'on doit être bien aise d'en être parti. Il y a du monde partout et on est seul partout. «Chacun pour soi et Dieu pour tous», dit le proverbe; c'est plus vrai à Paris qu'ailleurs; que toi et Simon vous en soyez absents, je ne trouve plus rien à Paris.... Je serais bien fâché d'y vivre!... Nous voici arrivés chez nous, ou plutôt chez M. le comte de Grignan. J'ai une faim terrible, comme d'habitude.

—Et nous ne déjeunerons qu'après les maîtres, dit Jean. Pourrez-vous attendre encore une demi-heure environ?

KERSAC, riant.

Pour qui me prends-tu? J'attendrais jusqu'au soir, s'il le fallait. Que de fois il m'est arrivé de ne rien prendre avant la fin du jour!»

La journée se passa à peu près comme la précédente, entre le service des repas, les visites au petit Roger et les grandes tournées dans Paris. Le lendemain Jean et Kersac firent une toilette superbe; Jean avait, dans les effets donnés par M. Abel, un habillement complet pour la noce. Kersac avait une redingote toute neuve, le reste très convenable. Avant de partir pour la noce, ils demandèrent à se montrer à Roger, qui les vit avec joie arriver dans leur grande tenue.

JEAN.

Monsieur Roger, je viens vous demander de penser à mon frère Simon, et de prier pour son bonheur.

—Et pour le mien, cher monsieur Roger, dit Kersac. Demandez au bon Dieu que, ma femme et moi, nous soyons heureux et que nous restions de braves gens et de bons chrétiens.

ROGER.

Je ne vous oublierai pas, mon bon monsieur Kersac; je penserai à vous et à Jean. Le bon Dieu vous bénira; je voudrais que vous fussiez bien heureux.»

Kersac et Jean baisèrent ses petites mains qu'il leur tendit, et se retirèrent.

«Maman, dit Roger, j'aime beaucoup M. Kersac; je crois qu'il est presque aussi bon que mon cher M. Abel et Jean. Donnez-leur à tous les trois un souvenir de moi, un des livres que j'aime.»

La pauvre Mme de Grignan rassembla tout son courage pour lui promettre d'exécuter le désir qu'il exprimait. Roger joignit les mains avec angoisse; il sentait arriver une crise.

Kersac et Jean furent les premiers arrivés chez Simon. Les témoins d'Aimée et les filles de noces les suivirent de près; M. Abel arriva exactement, mais au dernier moment. Les autres invités devaient se trouver à la mairie ou à l'église.

Une berline attelée de deux chevaux attendait la mariée et ses parents; ils y montèrent avec joie et avec orgueil.

La voiture de Simon était un joli coupé attelé d'un fort joli cheval; Jean s'y plaça près de Simon; tous deux mettaient la tête aux glaces ouvertes pour être vus dans cet élégant équipage. Celui de M. Abel attirait tous les regards: coupé du faiseur le plus à la mode, cheval de grand prix, cocher du plus grand genre. Avant d'y monter, Kersac tourna autour, admirant et caressant le cheval.

«Belle bête! disait-il. Le bel animal!

—Montez, mon cher, montez, dit Abel en souriant; nous allons être en retard.

KERSAC.

En retard avec cette bête-là? Je gage qu'elle devancerait les équipages les mieux attelés!

M. ABEL.

C'est possible! Mais montez toujours; à Paris, un trotteur ne se déploie pas comme dans la campagne; les embarras de voiture vous arrêtent à chaque pas.»

Kersac monta à regret: à chaque instant il mettait la tête hors de la portière pour examiner les allures du cheval, et il ne parlait que pour répéter:

«Belle bête! Sapristi! comme il allonge! Quel trot! Laissez aller, cocher! Ne retenez pas! Laissez aller!»

M. Abel riait, mais il eût préféré moins d'admiration pour son cheval et une tenue plus calme. On ne tarda pas à arriver; la noce descendait de voiture. Le maire, prévenu de la veille, connaissait beaucoup M. Abel; il vint à sa rencontre, et commença immédiatement la lecture des actes. Chacun se rengorgea quand le maire, lisant les noms et qualités des témoins, arriva à M. Abel-Charles N..., officier de la Légion d'honneur, grand-cordon de Sainte-Anne de Russie, commandeur de l'Aigle noir de Prusse, commandeur de Charles III d'Espagne, etc., etc.

Faire partie d'une noce assistée par un pareil témoin était un honneur rare, un bonheur sans égal. Quand on eut fini à la mairie, on retourna aux voitures; nouveau sujet de gloire pour ceux qui occupaient les voitures fournies par M. Abel. Kersac allait recommencer son examen du cheval.

«Belle robe! commença-t-il. Bai cerise! Jolie encolure! Beau poitrail bien développé!

M. ABEL.

Montez, montez, mon cher; pour le coup, il ne faut pas que nous soyons en retard. Notre entrée à l'église serait manquée; songez donc que je donne le bras à Mme Amédée.»

Kersac monta, mais ne détacha pas les yeux de dessus le cheval. L'entrée fut belle et majestueuse; la mariée était jolie; le marié était beau; les parents étaient bien conservés; les témoins étaient resplendissants. M. Abel et ses décorations attiraient tous les regards.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

La cérémonie ne fut pas trop longue; à la sacristie, on se complimenta, on s'embrassa; M. Abel eut à subir les éloges les plus exaltés, les plus crus; un autre en eût été embarrassé; M. Abel riait de tout, avait réponse à tout. Kersac, un peu lourd, un peu mastoc, était mal à l'aise; seul au milieu de ce monde qui se connaissait, qui se sentait en famille, il eût voulu s'esquiver; plusieurs fois il chercha à se couler hors de la sacristie, mais toujours la foule lui barrait le passage; enfin il passa et disparut.

Lorsqu'il fut temps de partir, Abel chercha vainement Kersac; ni les recherches dans l'intérieur de l'église, ni les appels réitérés au dehors ne le ramenèrent près de M. Abel.

Les mariés étaient partis; les invités se pressaient d'arriver chez les Amédée pour prendre leur part du déjeuner; M. Abel, accompagné de Jean, continuait à chercher sa voiture et Kersac.

M. ABEL.

Il sera parti sans nous attendre.

JEAN.

Je ne le pense pas, monsieur; d'ailleurs votre cocher n'y aura pas consenti.

M. ABEL.

Je ne sais que croire, en vérité; le plus clair de l'affaire, c'est que nous n'avons ni Kersac ni voiture; viens avec moi, nous irons à pied, malgré notre tenue de bal. Il n'y a pas loin, heureusement.»

Au moment où ils parlaient, ils virent la voiture revenant au grand trot: Kersac était sur le siège, près du cocher.

M. ABEL.

Où diantre avez-vous été? Pourquoi ne m'avez-vous pas attendu, Julien?

JULIEN.

Je prie monsieur de m'excuser, je croyais revenir à temps pour prendre monsieur.

KERSAC.

Ne grondez pas, monsieur Abel. C'est ma faute, voyez-vous. Pendant que vous faisiez vos saluts et vos compliments....

—Montons toujours, dit M. Abel; vous m'expliquerez cela en voiture.

KERSAC.

Je dis donc pendant que vous faisiez vos révérences et qu'on s'embrassait là-bas, moi qui avais fait dès hier tous les compliments que je pouvais faire, je me suis échappé pour examiner à fond votre belle bête. Plus je la voyais et plus je l'admirais. Je voulais la faire trotter: j'en mourais d'envie.

«—Si nous faisions un tour, dis-je au cocher, là où elle pourrait trotter bien à l'aise?

«—Monsieur n'a qu'à sortir, me dit vôtre cocher, et ne pas me trouver, je serais en faute; il est bon maître: j'ai regret quand je le mécontente.

«—Bah! lui dis-je, ils en ont pour une demi-heure avant de se tirer de là. En en une demi-heure on va loin avec une bête comme la vôtre.

«Le cocher était visiblement flatté; il voyait que sa bête était passée en revue par un connaisseur; je le voyais faiblir, et, ma foi, n'y tenant pas, je montai sur le siège et nous voilà partis. Nous prîmes par la rue de Rivoli; il y avait peu de monde, pas d'embarras; la jument filait que c'était un plaisir. Arrivés aux Champs-Élysées, je lui lâchai les rênes; nous fendions l'air; en moins de rien nous nous sommes trouvés au haut de l'avenue; votre cocher commençait à s'inquiéter; je tournai bride, et, en revenant, la jument filait, trottait que j'en étais fou. Malheureusement on ne s'est pas embrassé assez longtemps à la sacristie, car nous n'avons pas été dix minutes à faire la course. Et à présent que je connais la bête, je vous dis que vous ne savez pas le trésor que vous avez, et que c'est un meurtre de la faire marcher dans les rues de Paris, de ne pas lui laisser prendre son élan, de gêner ses allures, de la faire attendre aux portes. Si j'étais à votre place, je la soignerais autrement que ça.... Sapristi! quel meurtre!

M. ABEL, riant.

Calmez-vous, mon bon Kersac. Elle sera autrement soignée à l'avenir, je vous le promets. Mais aujourd'hui, en l'honneur de Simon, il faut qu'elle subisse sa corvée. Nous voici arrivés; je ne serais pas fâché de déjeuner. Entrez, je vais donner mes ordres au cocher.

—Et moi donc! dit Kersac. J'ai une faim!

—Et moi donc!» répéta Jean intérieurement.

Ils entrèrent; M. Abel parla quelque temps au cocher, qui eut l'air contrarié.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

M. ABEL.

Ne vous en affligez pas, Julien: vous n'y perdrez rien; c'est vous que je charge de la recherche. Et assurez-vous que la bête soit bien soignée; que votre frère ne la quitte pas et la mène doucement; qu'elle ne souffre pas.

LE COCHER.

Quant à ça, monsieur peut être tranquille; mais c'est une vraie pitié ce que monsieur fait là.

M. ABEL.

La bête ne s'en portera que mieux, je vous en réponds.»

Et M. Abel entra chez les Amédée.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

XXVIII

ABEL, CAÏN ET SETH

Le déjeuner se passa bien; un silence complet régna au commencement; quelques paroles furent prononcées après le troisième plat; au cinquième, la conversation devint générale et bruyante; on servit le champagne après le huitième plat, et chacun proposa un toast.

M. Abel, le premier, porta un toast aux mariés; Simon répondit en portant un toast qui fut acclamé à l'unanimité:

«A M. Abel N..., mon très aimé et très honoré bienfaiteur!

—A notre excellent ami Kersac! dit Jean.

—A la mère absente!» riposta Kersac.

Chacun continua ainsi. Les fortes têtes, bien résistantes au vin, vidaient leur verre à chaque nouveau toast; mais les gens sages, comme M. Abel, Simon et Jean, se contentaient d'y mouiller leurs lèvres. Kersac, se réservant pour le soir, prit un terme moyen; il ne prit qu'une gorgée à chaque toast; mais les gorgées devenaient de plus en plus fortes; les dernières ne laissèrent que peu de gouttes dans le verre.

Le déjeuner était excellent; la gaieté était grande; on resta longtemps à table. A deux heures on s'aperçut qu'il était tard; chacun partit pour faire ses affaires ou sa toilette, qui devait être simple afin de ne pas être gênante à la campagne. On se donna rendez-vous à la gare à quatre heures. M. Abel, Jean et Kersac montèrent un instant chez Simon; ils trouvèrent Mme Amédée et Mme Simon rangeant et arrangeant l'appartement, et mettant en place linge, robes, bonnets, etc. Simon ôta son bel habit de noces, passa une blouse, et se mit en devoir de les aider.

«Adieu, Jean et Kersac; au revoir; à quatre heures à la gare, dit M. Abel en descendant.

JEAN.

Au revoir, monsieur; nous serons exacts.»

Ils sortirent ensemble et marchèrent ensemble.

«Où allez-vous donc? dit M. Abel, surpris de se voir accompagné par ses deux amis.

JEAN.

A la maison, monsieur, pour voir le pauvre petit M. Roger et donner un coup de main à M. Barcuss.

M. ABEL.

J'y vais aussi, moi; c'est drôle que nous ayons eu la même pensée. Seulement je vais entrer chez moi, à l'hôtel Meurice, pour changer d'habit et ne pas avoir l'air d'un prince se promenant incognito.»

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

Kersac et Jean continuèrent sans M. Abel et ne tardèrent pas à arriver.

Le petit Roger se trouvait un peu mieux; il fut très content de voir Jean et lui demanda quelques détails sur la noce. Il sourit au récit de la promenade de Kersac avec la voiture de M. Abel. Il demanda quelques détails sur les toilettes, sur le déjeuner et sur ce qu'on ferait plus tard.

«Est-ce que ton ami, M. Kersac, est rentré avec toi?

JEAN.

Oui, monsieur Roger; il avait envie d'avoir de vos nouvelles.

ROGER.

Il est bien bon; dis-lui que je le remercie bien et que je le prie de venir me voir avant son départ; je ne voudrais pas qu'il quittât Paris sans me voir.

JEAN.

Certainement qu'il ne s'en ira pas sans vous faire ses adieux, monsieur Roger, il vous admire trop pour cela.

ROGER.

Pourquoi m'admire-t-il? il ne faut pas qu'il m'admire. Dis-lui cela, Jean; n'oublie pas. Je veux bien qu'il m'aime: voilà tout.

JEAN.

Je le lui dirai, monsieur Roger; mais je ne pense pas qu'il vous obéisse en ça.

ROGER.

Pourquoi donc? Pourquoi?

JEAN.

Parce que ça ne dépend pas de lui, monsieur Roger. De même qu'on n'aime pas au commandement, on ne peut pas s'empêcher d'admirer ce qui est admirable.

ROGER.

Oh! mon Dieu! toi aussi, Jean! C'est mal ça! Maman, je suis fatigué: expliquez-lui que je ne fais rien d'extraordinaire ni d'admirable; que je ne suis pas bon, comme ils croient tous; que c'est le bon Dieu qui m'aide à souffrir; que sans lui je ne pourrais pas.... Je suis fatigué; parlez pour moi, maman.

MADAME DE GRIGNAN.

Ne te tourmente pas, cher petit; je te promets d'expliquer à Jean ce que tu me demandes.

ROGER.

Et à M. Kersac aussi!

MADAME DE GRIGNAN.

Oui, oui; à M. Kersac aussi!

—Merci, maman.»

Et Roger, fatigué, ferma les yeux. Il ne tarda pas à les rouvrir; il souffrait, et il luttait mieux contre la souffrance quand il regardait le crucifix et la sainte Vierge qui étaient en face de son lit. Jean, habitué aux soins à lui donner dans ses moments de crises douloureuses, lui frotta doucement, tantôt le dos, tantôt les jambes; Mme de Grignan lui mouillait le front avec une eau calmante, et lui faisait respirer de l'eau camphrée. La crise se calma, mais il ne put s'étendre dans son lit: il resta la tête sur ses genoux et les jambes pliées sous lui.

Jean resta jusqu'au moment du départ; il baisa les petites mains de son pauvre petit maître, et le quitta sans que Roger eût eu la force de relever la tête ni de dire une parole.

Jean trouva Kersac endormi; il le réveilla, et tous deux se mirent en route pour la gare Montparnasse. Il n'y avait d'arrivés encore que les mariés et leurs parents, et avant eux était venu un valet de chambre de M. Abel, chargé des billets, des compartiments réservés et de tout ce qui pouvait être demandé par les invités de la noce.

Le valet de chambre remit à Kersac et à Jean les billets de leurs places. En peu d'instants toute la noce fut au complet; les employés les firent entrer dans les wagons. Lorsque M. Abel arriva, tout le monde était placé; il ne restait plus de compartiments réservés. Kersac et Jean avaient attendu M. Abel sur le quai et se trouvaient comme lui séparés de la noce.

M. ABEL.

Ne vous en inquiétez pas; j'aperçois deux de mes amis, et nous trois ça fait cinq; nous prendrons un compartiment, il n'y viendra personne.»

M. Abel alla chercher ses amis Caïn et Seth: c'étaient leurs noms de guerre pour les excursions et les farces. Nous ne dirons pas leurs vrais noms, pas plus que nous ne disons celui de M. Abel. Tous trois vivent encore et vivront longtemps; il pourrait leur être désagréable de voir leurs noms livrés au public.

M. ABEL.

Par ici, par ici, mes amis! Voici mon ami Kersac; voici mon petit ami Jean.... Monsieur Kersac, je vous présente mes amis Caïn et Seth. Nous ferons route ensemble. Je suis autorisé par M. Amédée à les inviter pour être des nôtres et faire partie de la noce.

—Tout l'Ancien Testament réuni, dit Kersac en riant de son bon rire franc. Monsieur Caïn, vous n'allez pas nous traiter en frères, n'est-ce pas?

CAÏN.

Si fait, si fait. Mais en Caïn régénéré, en Caïn du Nouveau Testament.»

Ils étaient montés dans un compartiment vide, et on allait fermer les portières, lorsqu'une grosse petite dame rouge, pincée, mijaurée, élégante, portant une cage de trois mètres d'envergure et de neuf mètres de tour, s'élança dans le wagon, cherchant une place. Il en restait trois, mais pas ensemble.

«Diable de femme! murmura Seth. Elle va nous empêcher de fumer.

—Il faut la faire partir, dit Caïn.

M. ABEL.

Comment? de quelle manière?

CAÏN.

Tu vas voir; secondez-moi tous les deux.»

Il ajouta quelques paroles plus bas encore. Le sifflet se fit entendre; les wagons s'ébranlèrent.

La grosse petite dame s'était à peine casée en face de Caïn, que celui-ci fit un bond extraordinaire; la dame poussa un léger cri. Un deuxième bond plus prononcé lui fit prendre une expression d'effroi qui devint de la terreur quand elle vit Abel d'un côté et Seth de l'autre chercher à retenir et à calmer Caïn.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

ABEL.

Là, là, mon ami! Là! calme-toi.... Voyons! sois sage! Cette dame ne te fait pas de mal. Là, là!

LA PETITE DAME.

Mon Dieu! qu'y a-t-il donc, messieurs?

ABEL.

Ne vous effrayez pas, madame! Ce n'est rien! Notre malheureux ami!... Là, là, Caïn! Là. Sois bon garçon.... Il est fou, madame; et il devient fou furieux quand il voit un visage qui lui déplaît.... Voyons! Seth, tiens-le; il va nous échapper.

LA PETITE DAME.

Mon Dieu! il va me faire du mal.

ABEL.

J'espère que non, madame! Soyez tranquille! Nous le tenons. Mais, dans ses accès, il a une force herculéenne. Quatre hommes vigoureux en viennent difficilement à bout.

LA PETITE DAME.

Et que fait-il alors?

ABEL.

Il est terrible quand il parvient à s'échapper; il met tout en pièces.... Voyons, voyons! Seth, tiens-le donc! Il m'échappe.

SETH.

Je ne peux pas. Il est plus fort que moi.

LA PETITE DAME.

Mon Dieu, mon Dieu, au secours!»

Kersac, qui n'était pas dans la confidence, s'élança sur Caïn; il le maintint si vigoureusement, que celui-ci éclata de rire. Kersac, debout devant la petite dame, piétinait sa robe, sa cage, écrasait son chapeau avec ses reins, qui avaient à peine la place de se mouvoir; plus Kersac serrait Caïn, plus celui-ci riait et cherchait à se dégager de cet étau. La cage de la grosse petite dame était en pièces; sa robe était en loques, son chapeau ne tenait plus sur sa tête; ses faux cheveux, nattes, crépons, chignon tombaient sur son visage, sur ses épaules, sur son cou. M. Abel, la trouvant suffisamment dégoûtée de leur wagon, s'écria:

«Lâchez, Kersac, lâchez; l'accès est fini; quand il rit, il n'y a plus de danger.»

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

Kersac lâcha, et, repoussé par Caïn, il retomba sur la petite dame, qu'il écrasait de son poids sans pouvoir se relever; deux fois il essaya, deux fois il retomba.

«Au secours! j'étouffe!» s'écria la dame.

M. Abel eut pitié d'elle; il enleva Kersac de sa poigne vigoureuse, aida la petite dame à s'arranger tant bien que mal. Elle avait eu à peine le temps de remettre en place nattes, chignon et crépons, et de rattacher sa robe avec quelques épingles, que le convoi arrêta; la dame ouvrit la portière et se précipita hors du wagon; le désordre de sa toilette attira tous les regards; elle disparut, mais, peu d'instants après, un employé ouvrit la portière.

«Messieurs, dit-il, qu'avez-vous fait à cette dame qui vient de quitter le wagon? Elle se plaint d'un fou qui a manqué la mettre en pièces. Avez-vous réellement un fou parmi vous?

CAÏN.

Mais pas du tout; c'est elle qui est folle, qui se jette sur les gens, qui crie, qui croit qu'on va la massacrer.

L'EMPLOYÉ.

Cela me paraît louche, tout de même; sa robe est terriblement fripée; son chapeau est bien déformé; sa cage est toute démantibulée.

CAÏN, riant.

Pas de mal, employé! Pas de mal! Elle ne se plaint pas de nous, allez. Voulez-vous un cigare? Et un fameux.»

Il présenta une couple de cigares à l'employé, qui hésita, hocha la tête, finit par accepter, et referma le wagon en disant:

«Quelque farce! Et une société de farceurs! Cela se voit de reste.»

Le train repartit; Abel, Caïn et Seth rirent aux éclats; Caïn et Seth allumèrent leurs cigares, et M. Abel rassura Kersac et Jean en leur expliquant la scène qui avait été inventée et jouée par Caïn et Abel.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

XXIX

LE MARTEAU MAGIQUE

Le voyage ne fut pas long; ils descendirent à Saint-Cloud; c'était la fête de la ville; on se promena partout; on joua à toutes sortes de jeux; on regarda des tours de force, des veaux à cinq pieds, des moutons à deux têtes, des géants de quatre ans qui semblaient être des hommes de trente avec barbe et moustaches; enfin, un âne qui avait la tête où les autres ont la queue.

Cette dernière merveille se voyait dans une tente où étaient d'autres bêtes curieuses; l'âne était seul dans une stalle, séparé par une toile des autres animaux; il n'avait été annoncé qu'à la suite d'un entretien mystérieux entre M. Abel et le propriétaire des animaux.

«Entrez, messieurs, mesdames, entrez. On n'y entre qu'un à un, messieurs, mesdames. Entrez.»

Kersac entra le premier en payant deux sous; il ne tarda pas à en sortir, riant aux éclats.

PLUSIEURS VOIX.

Quoi donc? Qu'y a-t-il? Est-ce vrai que l'âne a la tête où les autres ont la queue?

KERSAC.

Très vrai, et ça vaut bien deux sous pour le voir et jurer le secret au brave propriétaire de l'animal. Quelle farce! quelle bonne farce!»

La gaieté de Kersac excita la curiosité de toute la noce et de toutes les personnes présentes. Chacun voulut y entrer, et tous en sortaient riant comme Kersac et discrets comme lui. A la fin, cet attroupement considérable de gens dont aucun ne voulait s'en aller et qui tous riaient et applaudissaient, attira les gendarmes. Ils ne purent rien tirer de personne, et, pour savoir ce qui en était, ils durent entrer à leur tour. Ils entrèrent... sans payer, en qualité de gendarmes; et ils virent un âne dans une écurie, tourné de la tête à la queue, c'est-à-dire la queue attachée au râtelier et la tête tournée vers les spectateurs. Les gendarmes ne savaient s'ils devaient rire ou sévir; M. Abel s'interposa et dit que c était lui qui avait inventé ce divertissement; il plaida si bien la cause du chef de l'établissement, que celui-ci fut autorisé à continuer la mystification; elle lui rapporta plus d'argent que le reste de la ménagerie.

En continuant leur promenade le long des tentes et des boutiques, ils virent une baraque avec une estrade sur laquelle paradaient un homme à la figure blême, à la mine éreintée, une femme au visage flétri, exprimant la souffrance, et un petit garçon d'une maigreur excessive, et dont les joues hâves annonçaient la misère. L'aspect de cette famille frappa péniblement M. Abel; après les avoir observés pendant quelque temps, il alla derrière la toile et causa quelques instants avec l'homme. Il revint, eut une conférence avec ses amis Caïn et Seth; tous trois passèrent ensuite derrière la baraque; la famille éreintée disparut pour faire place, une demi-heure après, à trois sauvages à longues barbes et au teint cuivré; l'un d'eux fit un roulement de tambour formidable; un second cria d'une voix qui couvrait le bruit du tambour:

«Venez, messieurs, mesdames, venez voir l'effet merveilleux du MARTEAU MAGIQUE qui change les sous en pièces d'argent, et les pièces d'argent en pièces d'or.»

La foule ne tarda pas à se rassembler près de cette baraque.

«On fait une seule expérience gratuite, messieurs, mesdames; après quoi on devra donner à la personne qui fera la quête. La représentation va commencer! Qu'est-ce qui me donne un sou? Un sou, messieurs, un sou pour en avoir vingt?»

Une main s'allongea et donna un sou.

Le sauvage prit le sou, le tint en l'air afin que chacun pût le voir, le posa sur un billot et s'éloigna. Le second sauvage, qui tenait un pesant marteau à la main, frappa le billot; le premier sauvage prit le sou, le fit voir à la foule; le sou s'était métamorphosé en une pièce de vingt sous.

La foule applaudit; le propriétaire du sou reçut sa pièce d'un franc; une foule d'autres mains présentèrent d'autres sous; le même sauvage les recevait et les rendait. Souvent l'opération manquait; les propriétaires attrapés murmuraient.

UN SAUVAGE.

Le marteau magique ne fait rien pour les avares, les joueurs, les buveurs, les méchants; il lit dans les coeurs et donne à chacun selon ses mérites.»

Les sous des enfants se trouvaient toujours métamorphosés en pièces de vingt sous; une ou deux fois même, le marteau magique changea le sou en une pièce de deux francs.

LE SAUVAGE.

Allons, messieurs, donnez au marteau magique des pièces de vingt sous pour en faire des pièces de vingt francs après le premier tour de quête, messieurs. Ceux qui ne donneront pas à la quête n'auront pas droit à la métamorphose; ceux qui donneront beaucoup en seront récompensés.»

La femme du magicien fit le tour de l'assemblée; chacun donna; plusieurs donnèrent de petites pièces blanches. Depuis quelques instants, Jeannot s'était mêlé à la foule et attirait les regards du principal sauvage. A la deuxième reprise, il s'avança et donna une pièce de vingt sous pour en avoir une de vingt francs.

LE SAUVAGE.

Donnez, monsieur; vous allez être satisfait.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

Attention, marteau, fais ton office; rends de l'or pour de l'argent!»

Le marteau frappa, Jeannot allongea une main avide, et reçut... un sou.

«Ce n'est pas de l'or, cria-t-il; j'ai donné vingt sous.

LE SAUVAGE.

Recommencez, monsieur, le marteau s'est trompé. Dame! il se trompe quelquefois. Allons, marteau, recommence; récompense ou punis.»

Jeannot donna une seconde pièce de vingt sous.

Le marteau frappa; Jeannot reçut... un sou.

«Vous me volez! s'écria Jeannot en colère.

LE SAUVAGE.

Tout le monde peut voir, monsieur, que je n'ai rien dans les mains, rien dans les poches. Une troisième épreuve, monsieur; essayez, vous n'aurez pas perdu pour attendre.»

Jeannot tendit en grommelant une troisième pièce de vingt sous. Le marteau frappa. Le sauvage fit voir une pièce enveloppée d'un papier.

LE SAUVAGE.

Voilà, monsieur! Ce doit être du bon! La pièce est cachée, et il y a quelque chose d'écrit sur le papier.»

Le sauvage lut:

«A Jeannot.»

Il ouvrit le papier et lut tout haut:

«Voleur! Un sou, dit-il; toujours de même. C'est un marteau magique, messieurs, mesdames; il récompense et punit.»

Jeannot restait ébahi et furieux; la foule répétait: Voleur! Voleur! La peur le saisit; il se retira prudemment et disparut.

Après le marteau magique, les trois sauvages chantèrent des tyroliennes et des chansonnettes gaies et amusantes. La foule applaudissait; la sébile se remplissait; après les chansons vinrent les escamotages, des tours d'adresse; enfin, un roulement de tambour annonça que la représentation était finie. Les sauvages, vivement applaudis, quittèrent l'estrade, se déshabillèrent, se débarbouillèrent dans la baraque et redevinrent Caïn, Abel et Seth. Ils remirent au pauvre charlatan le produit des collectes, qui se monta à plus de cinquante francs; ces pauvres gens témoignèrent une grande reconnaissance aux trois amis, qu'ils remercièrent les larmes aux yeux.

M. Abel et ses amis cherchèrent à rejoindre leur société qu'ils avaient perdue; ils ne tardèrent pas à la retrouver; Jean avait été inquiet un instant de la longue disparition de M. Abel; mais Kersac lui dit que sans doute il était allé au salon de cent couverts pour hâter le dîner. Personne ne l'avait reconnu dans la parade des sauvages. M. Abel invita la société à venir prendre le repas du soir; la proposition fut accueillie avec joie; le déjeuner était loin, et on se proposait de faire honneur au dîner.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

Les convives se placèrent; le dîner commença dans le même religieux silence que le déjeuner. De même que le matin, on se mit en train après les premiers plats, et on devint gai et bruyant en approchant du rôti; le dîner était exquis, les vins étaient de premier cru; on chanta; quand vint le tour de M. Abel, il entonna avec Caïn et Seth une des chansonnettes en trio qu'ils avaient chantées sur les tréteaux du saltimbanque. Alors seulement ils furent reconnus, interrogés, applaudis. On rit beaucoup de l'invention du marteau magique et de l'attrape faite à Jeannot. Après le repas, qui dura de sept heures à neuf, les violons se firent entendre, les danses commencèrent. Quand on fut bien en train:

«A nous deux, petit Jean, comme au café Métis, s'écria M. Abel. La leçon de danse.»

Et tous deux, en riant, se mirent en position comme au café Métis, et commencèrent la danse qui avait tant amusé les badauds de la rue, et qui fit son même effet au salon de cent couverts de Saint-Cloud. Tout le monde riait, applaudissait.

La soirée se prolongea ainsi gaiement jusqu'à une heure du matin; on trouva à la gare des voitures retenues par M. Abel pour tous les convives, et chacun rentra chez soi.

Avant de se séparer, M. Abel dit à Jean et à Kersac qu'il irait déjeuner le lendemain chez Mme de Grignan, et qu'il les mènerait à l'exposition des tableaux qui devait ouvrir sous peu de jours, et qui ne l'était encore que pour les artistes.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

XXX

L'EXPOSITION

Kersac et Jean étaient fatigués; ils dormirent tard le lendemain; lorsque le petit Roger fit dire à Jean de venir chez lui, Kersac dormait encore et Jean finissait de s'habiller. Il s'empressa de descendre près du pauvre malade, qui le reçut avec son doux et aimable sourire.

ROGER.

«Tu es rentré hier bien tard, Jean. T'es-tu bien amusé?

JEAN.

Beaucoup, monsieur Roger, ce qui n'empêche pas que j'ai souvent pensé à vous, et que j'aurais bien voulu pouvoir m'échapper et venir passer une heure ou deux avec vous.

ROGER.

Merci, mon bon Jean; raconte-moi ce que tu as fait.»

Jean raconta la farce en wagon de MM. Abel, Caïn et Seth et l'écrasement de la grosse petite dame rouge par Kersac, qui croyait la secourir. Puis l'histoire des saltimbanques, du marteau magique; la mésaventure de Jeannot, qui avait perdu trois francs en voulant gagner une pièce d'or. Il raconta le dîner, la leçon de danse, le bal et tout ce qui pouvait amuser Roger et le distraire un instant de ses souffrances. Le pauvre enfant souriait; il n'avait plus la force de rire. Il remerciait Jean du regard; dans les moments où il souffrait trop, il lui faisait signe de s'interrompre. Jean resta ainsi une heure avec lui; il retourna ensuite près de Kersac qui s'éveillait, et qui fut très honteux quand il sut qu'il était dix heures.

KERSAC.

Je n'ai pas l'habitude de ces veillées, de ces fatigues extraordinaires et de ces repas monstres qui vous rendent lourd et paresseux. A la ferme je me fatigue davantage et j'ai moins besoin de repos. J'y serai heureusement demain matin, et dès mon arrivée j'arrangerai mon affaire avec ta mère; le plus tôt sera le mieux. Je lui avais promis de t'emmener; veux-tu venir passer quelques jours avec nous?

JEAN.

J'en serais bien heureux, monsieur, mais je ne puis quitter mon pauvre petit M. Roger dans l'état où il est. Je ne suis pas grand'chose, mais il me demande souvent, et je réussis à le distraire un peu.

«M'a-t-il fait répéter de fois ma rencontre avec M. Abel, quand il s'est fait passer pour voleur, et puis notre voyage en carriole et la bonne journée que vous m'avez fait passer, monsieur. Vous voyez que ce serait mal à moi de le quitter dans ce moment.

KERSAC.

Tu as raison, mon enfant; tu es un bon et brave garçon. M. Abel va arriver bientôt pour nous mener aux tableaux. Nous déjeunerons avant de partir, j'espère bien; j'ai l'estomac creux que c'est effrayant.»

M. Abel arriva, leur dit de se tenir prêts pour une heure; ils furent exacts. M. Abel les fit monter dans sa voiture.

KERSAC.

Vous avez encore là une jolie bête, monsieur, mais elle ne vaut pas celle d'hier. J'en ai rêvé, de l'autre. Si j'avais une bête qui lui ressemblât, je passerais des heures à la faire trotter. Quelle trotteuse! Je l'attellerais rien que pour la voir filer.»

M. Abel l'écoutait en souriant; il paraissait content de l'enthousiasme de Kersac pour sa jument.

Quand ils entrèrent dans la salle de l'exposition, M. Abel les mena d'abord devant les plus beaux tableaux, puis il leur fit voir les siens. Un groupe de quatre tableaux de chevalet attira de suite leur attention. Jean regardait avec une surprise et une joie qui se manifestèrent par des exclamations que M. Abel chercha vainement à arrêter.

JEAN.

Voilà Simon! Me voilà, moi! Et nous voilà dansant! Ah! ah! ah! Vous voilà, monsieur! On ne vous voit que le dos, mais je vous reconnais bien, tout de même! Nous voilà, Simon et moi, avec nos habits neufs! C'est ça! c'est bien ça! Voyez donc, monsieur Kersac. Et voilà Simon et Aimée: c'est comme ils étaient le jour du bal! Oh! monsieur, que c'est beau! que c'est donc joli! que vous êtes heureux de faire de si belles choses!»

Jean ne voyait pas la foule qui s'était rassemblée autour d'eux; on chuchotait, on nommait tout bas M. Abel de N.... Celui-ci avait fait de vains efforts pour arracher Jean à son enthousiasme; il ne voyait que ces tableaux, il n'entendait que sa propre voix. Contrarié, presque impatienté, M. Abel voulut s'en aller; mais la foule, qui se composait d'artistes, les avait cernés, il fallait rester là. Lorsqu'il se retourna pour chercher une issue, toutes les têtes se découvrirent; M. Abel salua et sourit avec sa politesse et son affabilité accoutumées. La foule commença à s'émouvoir, à s'agiter. Quelques vivats se firent entendre.

«Messieurs, de grâce, dit M. Abel en souriant, je demande le passage. Jean, viens, mon ami.

—Jean, il s'appelle Jean», chuchotèrent quelques voix.

Jean sortit enfin de son extase.

«Oh! monsieur! commença-t-il.

M. ABEL.

Chut! nigaud. Silence, je t'en supplie! Et suis-moi.»

Jean suivit machinalement; la foule voulut suivre aussi. M. Abel se retourna, ôta son chapeau:

«Messieurs, je vous en supplie! Permettez que je me retire. Je vous en prie», ajouta-t-il avec dignité, mais avec grâce.

La foule, toujours chapeau bas, obéit à cette injonction; on le laissa s'éloigner, on ne le suivit que du regard; seulement, quand il fut à la porte, des vivats et des applaudissements éclatèrent; M. Abel précipita le pas; longtemps encore, lui et ses compagnons purent entendre éclater l'enthousiasme pour le grand artiste, l'homme de bien et le caractère honorable si universellement aimé, respecté et admiré.

Quand ils furent en voiture:

M. ABEL.

Jolie scène que tu m'as amenée avec ton enthousiasme et tes exclamations!

JEAN.

Pardonnez-moi, monsieur. J'étais hors de moi! Je ne savais ce que je disais. Pourquoi m'avez-vous arraché de là, monsieur? J'y serais resté deux heures!

M. ABEL.

Et c'est bien pour cela, parbleu! que je t'ai emmené. Tu as entendu leurs cris. Cinq minutes de plus, ils me portaient en triomphe comme les empereurs romains. C'eût été joli! Tous les journaux en auraient parlé: je n'aurais plus su où me montrer.»

Jean était honteux, Kersac riait. M. Abel rit avec lui, donna une petite tape sur la joue de Jean, et la paix fut ainsi conclue.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

XXXI

MORT DU PETIT ROGER

Kersac devait partir le soir même; il profita du temps qui lui restait pour courir tout Paris avec Jean; en rentrant pour dîner, ils étaient rendus de fatigue.

«Dis donc, Jean, dit Kersac, je voudrais bien, avant de quitter Paris, emporter une bénédiction de votre petit ange. Cela me porterait bonheur. Demande donc si je puis le voir; voici l'heure du départ qui approche. Je ferai mon petit paquet pendant que tu feras la commission.»

Jean revint avant même que le petit paquet fût fini. Roger voulait, de son côté, voir Kersac avant son départ.

Quand ils entrèrent dans sa chambre, Kersac fut frappé de l'altération des traits de l'enfant; la pâleur du visage, la difficulté de la respiration annonçaient une aggravation sérieuse dans son état.

«Venez, mon bon monsieur Kersac, dit Roger d'une voix entrecoupée; venez.... Je ne vous verrai plus,... mais je prierai pour vous.... Adieu,... adieu.... Bientôt... je serai... près du bon Dieu.... Je suis heureux... d'avoir tant souffert! Le bon Dieu me récompensera!»

Kersac s'agenouilla près du lit.

«Cher petit ange du bon Dieu, bénissez-moi une dernière-fois, dit-il en posant sur sa tête la petite main de Roger crispée par la souffrance.

—Que le bon Dieu... vous bénisse! Et vous aussi, Jean.... Adieu!»

Le pauvre petit recommença une crise; Mme de Grignan pria Kersac de sortir; Jean demanda à Mme de Grignan s'il pouvait lui être utile; sur sa réponse négative, il accompagna Kersac.

Le dîner de l'office fut triste; chacun s'attendait à la fin prochaine du petit Roger; tout le monde l'aimait, le plaignait, tous étaient attendris de ses terribles souffrances. Kersac dut partir en sortant de table; il remercia affectueusement le bon Barcuss de ses soins et de son obligeance; il remercia aussi les gens de la maison, qui tous avaient contribué à lui rendre agréable son séjour chez eux. Il chargea Barcuss de ses respects et de ses remerciements pour M. et Mme de Grignan, et partit avec Jean. En revenant du chemin de fer, Jean passa chez M. Abel; fatigué de sa journée de la veille, il était chez lui en robe de chambre.

M. ABEL.

Te voilà, Jean! Eh bien, tu as l'air tout triste! Qu'y a-t-il donc, mon ami?

JEAN.

Je crains, monsieur, que notre cher petit M. Roger ne soit bien près de sa fin; son visage est si altéré, sa voix si affaiblie depuis sa dernière crise! Je suis venu vous prévenir, monsieur.

M. ABEL.

Je te remercie, mon enfant. Je voulais me coucher de bonne heure, le croyant mieux; mais ce que tu me dis m'inquiète, et j'aime trop cette excellente famille pour l'abandonner dans des moments si douloureux.»

M. Abel sonna. Un valet de chambre entra.

M. ABEL.

Allez me chercher une voiture pendant que je m'habille, Baptiste.

BAPTISTE.

Monsieur veut-il que je dise à Julien d'atteler?

M. ABEL.

Non, cela prendrait trop de temps. Une voiture, la première venue.»

Le valet de chambre sortit. M. Abel s'habillait.

«Jean, aide-moi à passer mon habit. J'entends Baptiste qui revient.

—La voiture de monsieur, dit Baptiste en rentrant.

M. ABEL.

Viens, Jean, je t'emmène. Dépêchons-nous.»

Dix minutes plus tard ils étaient à l'hôtel de M. de Grignan.

«Comment va l'enfant? dit M. Abel au concierge en entrant précipitamment.

—Mal, monsieur, très mal, répondit le concierge. Le docteur sort d'ici; on vient d'envoyer chez vous, monsieur, et chez M. le curé de la Madeleine.»

Abel remonta rapidement l'escalier, traversa les salons; la porte de Roger était ouverte; l'enfant était inondé de sueur; ses yeux entr'ouverts, son regard voilé par les approches de la mort, sa bouche contractée par les souffrances de l'agonie, ses mains crispées et agitées de mouvements convulsifs, annonçaient une fin prochaine. M. et Mme de Grignan, à genoux près du lit, contemplaient avec une douloureuse résignation l'agonie de leur enfant. Suzanne, moins forte pour lutter contre la douleur, à genoux près de sa mère, sanglotait, le visage caché dans ses mains. Abel se mit entre la mère et la fille, pria avec eux et commença à réciter les prières des agonisants; un léger sourire parut sur la bouche de l'enfant; il essaya de parler, et, après quelques efforts, il articula faiblement:

«Abel.... Merci!»

M. et Mme de Grignan complétèrent le remerciement de l'enfant par un regard plein de reconnaissance. Le curé entra, s'approcha du mourant, se hâta de lui donner une dernière fois la bénédiction, lui administra le sacrement de l'extrême-onction, et se joignit à M. Abel pour réciter la prière des agonisants.

Au moment où il dit d'une voix plus forte et plus solennelle: Partez, âme chrétienne! un léger tressaillement agita les membres de l'enfant; puis survint l'immobilité complète, et la respiration, déjà si difficile, s'arrêta. Le curé se pencha sur l'enfant, bénit ce corps sans vie, et se releva en récitant le Laudate Dominum. M. de Grignan voulut emmener sa femme; elle se dégagea doucement de ses bras, appuya sa joue sur le visage de son cher petit Roger, pleura longtemps, et se laissa ensuite emmener par son mari.

Suzanne restait à genoux, sanglotant près du corps de son frère, dont elle tenait toujours la main dans les siennes. M. Abel, la voyant oubliée dans ce premier moment d'une grande douleur, la releva, chercha à la consoler en lui disant quelques paroles pleines de coeur sur le bonheur dont jouissait certainement son frère, et la vie cruelle qu'il avait menée depuis si longtemps.

«Je le sais, dit-elle, mais je l'aimais tant! C'était mon frère, mon ami, malgré sa grande jeunesse. Que de fois ce cher petit m'a encouragée, aidée, consolée!... Et à présent!...»

Suzanne recommença à sangloter avec une violence qui effraya M. Abel. Il l'arracha d'auprès du lit de Roger, et, malgré sa résistance, il l'emmena dans le salon. Au bout d'un certain temps elle parut sensible aux témoignages d'affection qu'il lui donnait.

«Ma chère enfant, lui dit-il, je ne puis remplacer le petit ange que vous avez perdu, mais je puis être pour vous un ami, un frère, un confident même, si vous voulez répondre à l'amitié que je vous offre, et payer par la confiance le dévouement le plus absolu.»

Le chagrin de Suzanne prit une apparence plus douce après cette promesse de M. Abel; ses larmes furent moins amères; sa tendresse pour ses parents aurait son complément dans l'affection d'un ami dont l'âge se rapprochait du sien. Elle demanda instamment à M. Abel de la laisser retourner près de son frère.

«Ne craignez pas pour moi, cher monsieur Abel; la prière me fera du bien; Roger a déjà prié pour moi, puisqu'il me donne un ami tel que vous. Laissez-moi le remercier.»

Abel la ramena près du lit de Roger; elle arrosa de ses larmes ses petites mains déjà glacées; en face d'elle priait Abel. Une heure se passa ainsi; M. Abel demanda à Suzanne de prendre quelque repos, elle répondit par un signe de tête négatif.

«Je vous en prie, Suzanne», dit-il doucement.

Suzanne se leva et le suivit sans résistance dans le salon.

M. ABEL.

Suzanne, promettez-moi d'aller vous étendre sur votre lit. Vous êtes pâle comme une morte et vous semblez exténuée de fatigue. Ma chère Suzanne, soignez-vous, croyez-moi. Vos parents ont plus que jamais besoin de vos soins et de votre tendresse.

SUZANNE.

Je vous obéirai, cher monsieur Abel. Mais allez voir papa et maman; ils vous aiment tant! Votre présence leur sera une grande consolation.

M. ABEL.

J'irai, Suzanne. Fiez-vous à mon amitié pour les consoler de mon mieux.»

M. Abel lui serra la main et la quitta pour entrer chez M. de Grignan. Il le trouva luttant contre le désir exprimé par sa femme de retourner près de l'enfant pour l'ensevelir.

«Laissez-la suivre son désir, mon ami, dit M. Abel; elle sera mieux là que partout ailleurs. Laissez la mère rendre les derniers devoirs à son enfant.»

M. de Grignan ne s'opposa plus aux prières de sa femme, qui sortit précipitamment après avoir adressé à Abel un regard éloquent.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

XXXII

DEUX MARIAGES

La famille resta plongée dans une profonde douleur, mais jamais un murmure ne fut prononcé; Abel ne les quittait presque pas. Il tint la promesse qu'il avait faite à Suzanne; il fut pour elle l'ami le plus dévoué, le frère le plus attentif. Les mois, les années se passèrent ainsi. La réputation d'Abel avait encore grandi; ses derniers tableaux avaient fait fureur. Il avait reçu le titre de baron après l'exposition où il avait eu un si brillant succès. Il continuait sa vie simple et bienfaisante; il avait restreint de plus en plus le cercle de ses relations intimes; et de plus en plus il donnait son temps à ses amis de Grignan. Suzanne était arrivée à l'âge où une jeune, jolie, riche et charmante héritière est demandée par tous ceux qui cherchent une fortune et un nom. Ces demandes étaient loyalement soumises à Suzanne, qui les refusait toutes sans examen.

«Chère Suzanne, lui dit un jour Abel, votre mère me dit que vous avez refusé le duc de G.... Vous voulez donc rester fille? ajouta-t-il en souriant.

SUZANNE.

Je n'épouserai jamais un homme que je ne connais pas, que je n'aime pas, et qui me demande pour la fortune que je dois avoir.

ABEL.

Mais, chère enfant, vous connaissez le duc de G...: vous l'avez vu bien des fois.

SUZANNE.

Ce que j'en connais ne me convient pas. Il parle légèrement de tout ce qui me plaît, de tout ce que j'aime! Auriez-vous le courage de m'engage à épouser un homme sans religion?

ABEL, vivement.

Non, jamais, Suzanne; je suis trop votre ami pour vous donner un si dangereux conseil.

SUZANNE.

Alors ne me proposez plus personne, jusqu'à ce que....

ABEL.

Achevez, Suzanne; jusqu'à ce que...?

SUZANNE, souriant.

Jusqu'à ce que vous m'avez trouvé un homme qui vous ressemble.

ABEL, après un instant de silence et très ému.

Suzanne,... je sais que vous pensez tout haut avec moi. Je connais votre franchise, votre sincérité. Dites-moi le fond de votre pensée. Que voulez-vous dire par là?

SUZANNE, souriant.

Si vous ne le comprenez pas, demandez-en l'explication à maman; elle vous la donnera. La voici qui vient, tout juste; je me sauve.»

Et Suzanne disparut en courant.

MADAME DE GRIGNAN.

Eh bien, qu'y a-t-il donc, Abel? Suzanne s'enfuit et vous êtes tout interdit.

ABEL.

Il y a de quoi, chère madame. Si vous saviez ce que vient de me dire Suzanne!»

Et Abel répéta mot pour mot sa conversation avec Suzanne.

MADAME DE GRIGNAN.

Elle a parfaitement raison, mon ami. Et je dis comme elle.

ABEL, vivement ému.

Madame! chère madame! Comprenez-vous bien toute la portée de vos paroles? Ne pourrais-je me figurer... que si j'osais... vous demander Suzanne, vous me la donneriez?

MADAME DE GRIGNAN.

Certainement vous pourriez le croire; je vous la donnerais, et avec un vrai bonheur, et Suzanne en serait aussi heureuse que nous le serions, mon mari et moi.

ABEL.

Serait-il possible? Comment! ce voeu que je renfermais dans le plus profond de mon coeur, serait exaucé? Suzanne serait ma femme? de votre consentement? du sien?

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

MADAME DE GRIGNAN.

Oui, mon ami; vous seriez son mari et mon gendre; le vrai frère de mon cher petit Roger, ajouta-t-elle en prenant les deux mains d'Abel dans les siennes. Ce cher petit! il vous aimait tant! Sa dernière parole a été votre nom.»

Mme de Grignan pleura dans les bras de ce fils qu'elle venait de se donner. Il lui baisa mille fois les mains en la remerciant du fond de son coeur.

ABEL.

Ne puis-je voir Suzanne, chère madame?

MADAME DE GRIGNAN.

C'est trop juste; je vais vous l'envoyer.»

Deux minutes après, Suzanne rentrait, souriante mais légèrement embarrassée.

«Suzanne! dit Abel en allant à elle et lui baisant les mains, Dieu me récompense bien richement du peu que j'ai fait pour son service.

SUZANNE.

Et moi, mon ami? C'est à notre cher petit Roger que je dois ce bonheur, que j'ai si souvent demandé au bon Dieu, et que vous me refusiez toujours.

ABEL.

Moi! Ah! Suzanne, comment n'avez-vous pas compris que je n'osais pas? J'ai beau avoir été chamarré de décorations, avoir été fait baron, je ne croyais pas pouvoir prétendre à la jeune et charmante héritière demandée par les plus grands noms de France. Mon intimité avec vos parents, leurs bontés pour moi, et jusqu'à la grande amitié et préférence que vous me témoigniez en toutes occasions, m'interdisaient toute tentative, par conséquent tout espoir. Mais si vous saviez combien j'ai souffert de ce silence forcé!

SUZANNE, souriant.

A présent, mon ami, vous ne souffrirez plus que de m'avoir fait souffrir, moi aussi. A tout autre que vous (qui êtes mon confident intime, vous savez), je n'aurais jamais osé dire ce que je vous ai dit aujourd'hui. Et pourtant je pensais bien que vous n'en seriez pas fâché.»

A partir de ce jour, le mariage de Suzanne de Grignan avec M. le baron de N... fut le sujet de toutes les conversations; il fut non seulement approuvé, mais extrêmement applaudi; la réputation et la célébrité d'Abel l'avaient mis au rang des grands partis, et plus d'une mère envia le bonheur de Mme de Grignan.

Trois ans avant cet événement, Kersac revenait joyeusement à sa ferme de Sainte-Anne. Son premier soin fut de chercher Hélène, qu'il trouva dans la cuisine, occupée des soins du ménage.

«Hélène, Hélène, s'écria Kersac, me voici! Et bien content d'être revenu.

HÉLÈNE.

Et Jean?

KERSAC.

Jean va très bien; il viendra un peu plus tard. Je vous expliquerai ça. Et moi, je viens vous demander une chose.

HÉLÈNE.

Tout ce que vous voudrez, monsieur; vous savez si j'ai la volonté de vous obéir en tout.

KERSAC.

Oh! il ne s'agit pas d'obéir, il s'agit de vouloir.

HÉLÈNE.

C'est pour moi la même chose; je veux tout ce que vous voulez.

KERSAC.

C'est-il bien vrai, ça? Alors! sac à papier!... j'ai peur. Parole, j'ai peur!

HÉLÈNE.

Qu'est-ce donc, mon Dieu? Est-ce que... mon petit Jean...?

KERSAC.

Il ne s'agit pas de petit Jean! Brave garçon, cet enfant! j'en suis fou;... mais il ne s'agit pas de ça; il s'agit de vous.

HÉLÈNE.

Mais parlez donc, monsieur, vous me faites une peur!

KERSAC.

Hélène, Hélène, vous ne devinez pas?»

Et comme Hélène le regardait avec de grands yeux étonnés, Kersac la saisit dans ses bras, manqua l'étouffer, et dit enfin:

«Je veux que vous soyez ma femme!»

Puis il la lâcha si subitement, qu'elle alla tomber sur un banc qui se trouvait derrière elle.

La surprise et la chute la rendirent immobile! Kersac crut l'avoir blessée sérieusement.

«Animal que je suis! s'écria-t-il. Hélène, ma pauvre Hélène! vous êtes blessée? souffrez-vous?

HÉLÈNE.

Je ne suis pas blessée, monsieur; je ne souffre pas. Mais je suis si étonnée, que je ne comprends pas; je ne sais pas du tout ce que vous voulez dire.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

KERSAC.

Parbleu! ce n'est pourtant pas difficile à comprendre. Vous êtes une brave, excellente femme, active, propre, au fait de l'ouvrage d'une ferme. Je suis garçon, je m'ennuie d'être garçon, et je veux vous épouser. Parbleu! C'est pourtant bien simple et bien naturel. Et je vous dis: Voulez-vous, oui ou non? Si vous dites oui, vous me rendrez bien content; vous me payerez de tout ce que vous prétendez me devoir. Si vous dites non, vous êtes une ingrate, un mauvais coeur; vous me donnez du chagrin en récompense de ce que j'ai fait pour vous. Voyons, Hélène, répondez, au lieu de me regarder d'un air effaré, comme si je venais vous égorger.

HÉLÈNE.

Monsieur Kersac, est-il possible que vous ayez cette idée?

KERSAC.

Il ne s'agit pas de ça. Oui ou non?

HÉLÈNE.

Oui, mille fois oui, monsieur. Pouvez-vous douter du bonheur avec lequel j'accepte ce nouveau bienfait?

KERSAC.

A la bonne heure donc! Ce coquin de Simon! m'a-t-il causé du tourment!»

Et la serrant encore dans ses bras avec une force qui fit crier grâce à Hélène, il courut annoncer à ses gens la nouvelle surprenante de son mariage.

KERSAC.

«Eh bien, vous n'êtes pas surpris, vous autres?

—Pour ça non, monsieur! lui répondit-on en souriant. Chacun le désirait et l'espérait depuis longtemps. Hélène mérite bien le bonheur que lui envoie le bon Dieu. Vous ne pouviez mieux choisir, monsieur.»

Une fois la chose convenue, annoncée, Kersac se hâta de la terminer. Quinze jours après il était marié, et, sauf qu'Hélène fut Mme Kersac et que Kersac fut dix fois plus heureux qu'auparavant, la ferme de Sainte-Anne continua à marcher comme par le passé.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

Un fait important qu'il ne faut pas oublier, c'est que, le lendemain de l'arrivée de Kersac, Hélène vint le prévenir qu'un homme et un cheval venaient de lui arriver.

KERSAC.

Un homme! un cheval! Je ne comprends pas; je n'ai rien acheté, moi!»

Il alla voir; à peine eut-il jeté un coup d'oeil sur le cheval, qu'il poussa un cri de joie en reconnaissant la magnifique trotteuse d'Abel. Le palefrenier lui expliqua que c'était un cadeau de M. Abel de N..., et lui présenta une lettre, qu'il ouvrit avec empressement. Il lut ce qui suit:

«Mon cher Kersac, vous avez raison; la vie de Paris ne convient pas à la bête que je vous envoie; elle sera plus heureuse chez vous; rendez-moi le service de l'accepter pour votre usage personnel; c'est à la campagne qu'elle déploiera tous ses moyens. Renvoyez-moi mon palefrenier le plus tôt possible, j'en ai besoin ici. Adieu; n'oubliez pas votre ami.

«ABEL N....»

KERSAC.

«Excellent homme! perle des hommes! coeur d'or! comme dit mon petit Jean. Quel bonheur d'avoir cette bête! Personne n'y touchera que moi! Entrez, monsieur le palefrenier. Venez vous rafraîchir.»

Kersac confia à Hélène le soin de bien faire boire et manger le palefrenier. Il mena lui-même sa belle jument à l'écurie, lui fit une litière excellente, la pansa, la bouchonna, lui donna de l'avoine, de la paille. Quand le palefrenier voulut partir, il lui glissa quarante francs dans la main. C'était beaucoup pour tous les deux. Ils se séparèrent avec force poignées de main.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

Cette jument fut une source de joie et de plaisir pour Kersac; tous les jours il faisait naître l'occasion de l'atteler à une voiture légère, et il la faisait trotter pendant une heure ou deux, ne se lassant jamais de la regarder fendre l'air et faire l'admiration de tous ceux qu'il rencontrait. Il emmena Hélène une fois, mais elle demanda grâce pour l'avenir, assurant que cette course si rapide lui faisait peur.

Ils reçurent la visite de Jean peu de temps après la mort du petit Roger; M. et Mme de Grignan étaient allés faire un voyage en Suisse et dans le nord de l'Italie avec leur ami Abel, pour distraire Suzanne de son chagrin. Ils y réussirent en partie, mais Suzanne continua à parler sans cesse avec M. Abel de son frère Roger; et pour tous deux ce souvenir avait un charme inexprimable. Ce fut pendant ce voyage, durant lequel ils n'emmenèrent que Barcuss, que Jean obtint sans difficulté, par l'entremise de M. Abel, la permission de passer le temps de leur absence à Elven.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

XXXIII

TROISIÈME MARIAGE

Trois ans après, quand Abel était déjà devenu tout à fait de la famille par son mariage avec Suzanne, Jean lui annonça que Kersac et Hélène étaient dans une grande affliction. Le propriétaire de la ferme que cultivait Kersac depuis plus de vingt ans venait de mourir; la terre était à vendre, et on était en pourparlers avec quelqu'un qui voulait l'exploiter lui-même.

«Ne t'afflige pas, mon ami, lui dit Abel, cette vente n'est pas encore faite; peut-être ne se fera-t-elle pas.»

En effet, peu de jours après, Jean apprit par M. Abel que la ferme était vendue à quelqu'un qui faisait avec Kersac un bail, lequel devrait durer tant que vivrait le fermier.

Jean fut si surpris de cet à-propos, qu'Abel ne put s'empêcher de rire.

«Monsieur, dit Jean, est-ce que M. le Voleur et M. le Peintre n'y seraient pas pour quelque chose?

ABEL, riant.

C'est possible; je sais que M. le Peintre cherchait une terre à acheter en Bretagne.

JEAN.

Oh! monsieur, quel bonheur! votre bonté ne se lasse jamais!»

C'était réellement M. Abel qui avait acheté la ferme de Sainte-Anne pour y bâtir un château et s'y créer une résidence d'été. Cette acquisition fit le bonheur de Kersac et d'Hélène; de Jean, qui se trouvait près de sa mère sept ou huit mois de l'année, et sans compter la famille qui habitait le château.

Quand Marie eut dix-huit ans, Kersac, qui l'aimait tendrement et qui n'avait pas eu d'enfants de son mariage avec Hélène, accomplit son projet d'autrefois; il annonça qu'il adopterait Marie; il restait la seconde partie du projet, la marier à Jean. Ce dernier avait vingt-sept ans; il avait continué son service dans l'hôtel de Grignan, sauf un léger changement, c'est qu'il avait passé au service particulier de son bienfaiteur, de son maître bien-aimé, M. Abel. On pouvait, en parlant d'eux, dire avec vérité: Tel maître, tel valet. L'un était le beau idéal du maître, l'autre le beau idéal du serviteur.

Quand l'adoption de Marie fut annoncée, M. Abel, qui s'entendait avec Kersac pour faire réussir ce mariage, trouva un jour que Jean était devenu pensif et moins gai. Il lui en fit l'observation.

JEAN.

Que voulez-vous, monsieur? En avançant en âge, on devient plus sage et plus sérieux.

M. ABEL, souriant.

Mais, mon ami, tu as vingt-sept ans à peine; ce n'est pas encore l'extrême vieillesse.

JEAN.

Pas encore, monsieur; mais on y marche tous les jours.

M. ABEL.

Écoute, Jean, quand je me suis marié, j'avais trente-quatre ans et je n'étais pas triste, et je ne le suis pas encore, bien que j'aie quarante et un ans.

JEAN, tristement.

Je le sais bien, monsieur.

M. ABEL.

Jean, tu me caches quelque chose; ce n'est pas bien. Toi qui n'avais pas de secret pour moi, voilà que tu en as un, et depuis plusieurs mois déjà.

JEAN.

Pardonnez-moi, monsieur, ce n'est pas un secret, c'est seulement une chose qui me rend triste malgré moi.

M. ABEL.

Qu'est-ce que c'est, Jean? Dis-le-moi. Que crains-tu? Tu connais mon amitié pour toi.

JEAN.

Oh oui! monsieur; et votre indulgence, et votre bonté, qui ne se sont jamais démenties. Voici ce que c'est, monsieur. Je me sens pour Marie un attrait qui me ferait vraiment désirer de l'épouser. Et il m'est impossible de me marier, parce qu'en me mariant ainsi, mon beau-père et ma mère voudraient nous garder près d'eux. Et si je vous quittais, monsieur, je me sentirais si malheureux, si ingrat, si égoïste, que je n'aurais pas une minute de repos et que j'en mourrais de chagrin. D'un autre côté, quand je quitte Marie, il me semble que c'est mon âme qui s'en va et que je reste seul dans le monde. Elle m'a dit que pour elle c'était la même chose, et qu'elle pleurait souvent en pensant à moi. Je lui ai dit ce qui m'arrêtait; elle l'a compris, et nous sommes convenus, elle de rester fille, et moi de rester garçon; je me console par la pensée de ne jamais quitter monsieur et de vivre bien heureux pour monsieur et pour madame.»

Et, en disant ces mots, la voix lui manqua; il se tourna comme pour arranger quelque chose et disparut.

M. Abel resta triste et pensif.

«Heureux! Pauvre garçon! C'est pour moi qu'il sacrifie son bonheur et celui de la femme qu'il aime. Je ne peux pas accepter ça. Il sera marié avant un mois d'ici.»

M. Abel sonna. Baptiste entra.

«Baptiste, allez à la ferme et dites à Kersac de venir me parler.»

Kersac s'empressa d'arriver.

«J'ai une affaire à traiter avec vous, Kersac. Je vous demande votre appui et je vous offre le mien.»

Ils s'enfermèrent pour traiter leur affaire sans être dérangés: une demi-heure après, Kersac se retirait en se frottant les mains.

Lorsque M. Abel revit Jean, il lui dit que Kersac le demandait pour lui communiquer une affaire importante.

«Faut-il que j'y aille tout de suite, monsieur?

—Mais, oui; Kersac paraît pressé.»

Jean s'empressa d'y aller; il le trouva seul.

«Jean, dit Kersac en lui tendant la main, tu es un nigaud, et Marie est une sotte; je vais vous mettre tous deux à la raison.»

Kersac se leva, ouvrit une porte et rentra traînant après lui Marie tout en larmes.

«Tiens, dit-il en la lui montrant, tu vois! C'est toi qui es cause de cela.

JEAN.

Marie, Marie, tu m'avais promis d'être raisonnable.

MARIE.

J'essaye, Jean, je ne peux pas.

KERSAC.

Vous êtes fous tous les deux! Et voilà comment je vous rends la raison.»

Il prit la main de Marie, la mit dans celle de Jean.

«Je te la donne, dit-il à Jean. Je te le donne, dit-il à Marie. D'ici un mois, de gré ou de force, vous serez mariés. Tu resteras près de M. Abel pendant les huit mois qu'il passera ici; quand il s'en ira, tu le suivras ou tu resteras, comme tu voudras. J'aurais bien voulu t'avoir à mon tour, mais M. Abel a tenu bon. Sapristi! il tient à toi comme le fer tient à l'aimant.»

Kersac ne leur donna pas le temps de répondre; il sortit en refermant la porte sur lui. Quand il rentra une heure après, il trouva Jean rendu à la raison; Marie lui avait démontré que son mariage ne nuisait en rien à son service près de son bienfaiteur, et même que M. Abel n'en serait que mieux servi. Il paraît que ces arguments avaient été bien persuasifs, car ils terminèrent la conférence par une discussion sur le jour du mariage; Jean voulait attendre; Marie voulait presser:

«Car, dit-elle, si je te laisse le temps de la réflexion, tu me laisserais là pour M. Abel, et je mourrais de chagrin.»

Jean frémit devant cet assassinat prévu et prémédité, et il consentit au plus bref délai, qui était de quinze jours. C'est ainsi que le sort de Jean fut fixé.

M. Abel se montra fort satisfait de cet arrangement. Il en souffrit un peu, mais le moins possible; Jean lui promit de le suivre partout où il irait.

«Je vous assure, monsieur, lui dit-il, que si vous m'obligiez à vous quitter, je serais réellement malheureux; Marie elle-même me serait à charge. Pensez donc, monsieur! treize années passées avec vous et près de vous, sans vous avoir jamais quitté! Comment voulez-vous que je vive loin de vous?

M. ABEL.

Merci, mon ami! J'accepte ton sacrifice comme tu as accepté celui que j'ai fait en te rendant ta liberté; ta présence me sera d'autant plus agréable qu'elle sera tout à fait volontaire de ta part. Et je t'avoue que tu me manquerais plus que je ne puis te dire, et que je t'aime, non pas comme un maître, mais comme un père. Depuis bien des années je te regarde comme mon enfant. Il me semble, comme à toi, que tu fais partie de mon existence, et que nous ne devons jamais nous quitter. Occupe-toi maintenant de hâter ton mariage; tu comprends que tous les frais sont à ma charge, puisque c'est moi qui l'oblige à te marier.»

Jean sourit et remercia du regard plus qu'en paroles. La noce fut superbe; il y eut deux jours de repas, de danses et de réjouissances, mais pas un instant Jean n'oublia son service près de son cher maître. A son lever, à son coucher, le visage de Jean fut, comme d'habitude, le premier et le dernier qui frappa les regards de M. Abel.

Ils vivent tous, heureux et unis; quelques cheveux blancs se détachent sur la belle chevelure noire de M. Abel. Il a quatre enfants; Suzanne et Abel les élèvent ensemble; Suzanne s'occupe particulièrement de ses filles; Abel dirige l'éducation des deux garçons; l'un d'eux annonce un talent presque égal à celui de son père. Jean, marié depuis six ans, a déjà trois enfants. Ils vivent à la ferme avec leur mère. Kersac et Hélène mènent la vie la plus calme et la plus heureuse; Kersac conserve sa vigueur et sa belle santé; Hélène paraît dix ans de moins que son âge; les enfants de Jean sont superbes; la fille est blonde et jolie comme la mère; les fils sont bruns comme le père.

Ceux d'Abel et de Suzanne attirent tous les regards par leur grâce et leur beauté éclatante; leur bonté, leur esprit et leur charme égalent leurs avantages physiques; le fils aîné a treize ans; le second en a onze. Les filles ont neuf et sept ans.

M. et Mme de Grignan ne quittent pas leurs enfants; jamais un mécontentement, un dissentiment ne viennent troubler l'harmonie qui règne dans la famille. Le petit Roger en est sans doute l'ange protecteur.

La belle jument de Kersac vit encore et continue à exciter l'admiration de son maître; elle a eu quatorze poulains, tous plus beaux et plus parfaits les uns que les autres, que Kersac aurait voulu garder tous; mais il a dû en céder huit à M. Abel et à quelques-uns de ses amis qui les demandaient avec instance; il ne voulait pas en recevoir le payement, mais M. Abel l'a forcé à accepter trois mille francs pour chaque poulain qu'il lui enlevait.

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XXXIV

ET JEANNOT?

Et Jeannot?...........................

Hélas! pauvre Jeannot, il est loin de mener la vie douce et heureuse de Jean et de ses amis. Mes lecteurs se souviennent de sa dernière conversation au café avec Kersac et Jean. Il continua sa vie de fripon et de mauvais sujet. Un jour, il tomba malade à force de boisson et d'excès. Ses maîtres s'en débarrassèrent, comme font les maîtres insouciants, en l'envoyant à l'hôpital. Pendant sa maladie, M. Boissec dut faire ses affaires lui-même. Il découvrit ainsi les friponneries de Jeannot. Au lieu de s'en accuser en raison du mauvais exemple, des mauvais conseils qu'il lui avait donnés, il s'emporta contre lui, gémit sur les sommes considérables que Jeannot lui avait soustraites, et résolut de l'en punir sévèrement.

A l'hôpital, Jeannot, comparant son abandon à la position si heureuse de Jean, fit quelques réflexions qui auraient porté de bons fruits si Jeannot avait eu plus de foi et de courage.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

Mais quand il sortit de l'hôpital, et qu'il se traîna, pâle et faible, chez ses maîtres, Boissec le reçut avec des injures et des menaces.

JEANNOT.

Que me reprochez-vous donc, monsieur Boissec, que vous n'ayez fait vous-même?

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

M. BOISSEC.

Moi et toi, ce n'est pas la même chose, coquin. J'étais le maître, tu étais mon subordonné. C'est moi qui t'avais formé....

JEANNOT.

Et à quoi m'avez-vous formé, monsieur? A voler mon maître, comme vous! A ne croire à rien, comme vous! A vivre pour le plaisir, comme vous! Que voulez-vous donc de moi? Si j'avais été honnête, je vous aurais dénoncé à M. le comte! Est-ce ça que vous regrettez? Est-ce ça que vous voulez? Prenez garde de me pousser à bout!

M. BOISSEC.

Serpent! vipère! tu oses menacer ton bienfaiteur?

JEANNOT.

Vous, mon bienfaiteur! Vous êtes mon corrupteur, mon mauvais génie, mon ennemi le plus cruel, le plus acharné!

M. BOISSEC.

Attends, gredin, je vais te faire comprendre ce que je suis. Auguste! Félix! par ici. Mettez à la porte ce drôle, ce voleur; jetez-lui ses effets, et ne le laissez jamais remettre les pieds à l'hôtel.»

Auguste et Félix n'eurent pas de peine à exécuter l'ordre de l'intendant, de l'homme de confiance de monsieur. Ils traînèrent Jeannot jusque dans la rue, et lui jetèrent ses effets, comme l'avait ordonné M. Boissec. Obligé de céder à la force, il ramassa ses effets épars et se trouva heureux de retrouver une bourse bien garnie dans la poche d'un de ses gilets; il prit un fiacre et se logea dans un hôtel. En attendant une place qui n'arriva pas, il mangea tout son argent, vendit ses effets, se trouva sans ressources, se réunit à une bande de vagabonds, se fit arrêter et mettre en prison; il en sortit plus corrompu qu'il n'y était entré, fut arrêté pour vol simple une première fois, et condamné à un an de prison; une seconde fois pour vol avec effraction et menaces, il fut condamné à dix ans de galères; il est au bagne maintenant; on parle de le transporter à Cayenne, à cause de son indocilité et de son humeur intraitable. Il est probable qu'il fera partie du prochain transport de galériens.

Et Simon?

Simon vit heureux et content; il est bon mari, bon père, bon fils et toujours bon chrétien.

Son beau-père l'ennuie quelquefois pour des affaires de commerce. Il trouve Simon trop délicat, trop consciencieux. Simon assure qu'il n'est qu'honnête et qu'il ne fera aucune affaire qui ne soit parfaitement loyale et honorable. Dans le magasin, les pratiques aiment mieux avoir affaire au gendre qu'au beau-père. Ce dernier, s'étant retiré du commerce et ayant cédé les affaires à ses enfants, voit avec surprise l'agrandissement du commerce de Simon. Celui-ci a déjà acquis une fortune suffisante pour vivre agréablement. Il va quelquefois à Sainte-Anne, où il trouve réunis tous ses anciens amis et son frère Jean, qu'il aime toujours tendrement.

Au milieu de cette prospérité il a eu deux peines assez vives; d'abord il n'a pas d'enfants. Ensuite, Aimée, mal conseillée par sa mère, menait une vie trop dissipée, faisait trop de dépenses de toilette, de vanité; elle se révoltait contre Simon, le traitait de sévère, d'avare, d'exagéré. Enfin, il n'y avait pas accord parfait dans ce ménage. M. Abel, qu'il voyait quelquefois à Paris, lui conseillait la douceur, la patience et la fermeté.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

«Ne cède jamais pour ce qui est mal ou qui mène au mal, mon ami; pour le reste, laisse faire le plus que tu pourras. Avec les années, Aimée deviendra raisonnable; elle comprendra alors et approuvera ta conduite, elle t'en aimera et t'en respectera davantage.»

Simon attendait, soupirait, espérait. Enfin, le bon Dieu lui vint en aide. Aimée eut la petite vérole, qui la défigura; le monde et la toilette ne lui offrirent plus aucun attrait; son âme s'embellit par suite du changement de son visage; elle devint ce que Simon désirait qu'elle fût; il l'aima laide bien plus qu'il ne l'avait année jolie. Aimée, de son côté, comprit alors les qualités et les vertus de son mari; et quand ils allaient passer quelques jours à la ferme de Sainte-Anne, elle s'entendait parfaitement avec tous les membres de l'excellente famille qui l'habitait. Simon serait donc parfaitement heureux s'il avait des enfants. Mais, hélas! il n'en a pas encore et il n'en aura sans doute jamais, car la jolie Aimée a.... Calculez vous-même son âge. Je préfère ne pas vous le dire.

Et le PETIT Jean?... Il avait quatorze ans quand il vous est apparu pour la première fois.

Et Abel?... Il avait vingt-sept ans!

Et Kersac?... Il en avait trente-cinq!!!

TABLE DES MATIÈRES

I. Le départ II. La rencontre III. Le voleur se dévoile IV. La carriole et Kersac V. L'accident VI. Jean Esculape VII. Visite à Kérantré VIII. Réunion des frères IX. Débuts de M. Abel et de Jeannot X. Suite des débuts de Jeannot et de M. Abel XI. Le concert XII. La leçon de danse XIII. Les habits neufs XIV. L'enlèvement des Sabines XV. Friponnerie de Jeannot XVI. M. le Peintre est découvert XVII. Seconde visite à Kérantré XVIII. M. Abel cherche à placer Jean XIX. M. Abel place Jeannot XX. Jean chez le petit Roger XXI. Séparation des deux frères XXII. Jean se forme XXIII. Kersac à Paris XXIV. Kersac et M. Abel font connaissance XXV. Kersac voit Simon, rencontre Jeannot XXVI. Emplettes de Kersac XXVII. La noce XXVIII. Abel, Caïn et Seth XXIX. Le marteau magique XXX. L'Exposition XXXI. Mort du petit Roger XXXII. Deux mariages XXXIII. Troisième mariage XXXIV. Et Jeannot?

__________________________________ 991-20.—Corbeil Imprimerie Crété.

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