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Jean qui grogne et Jean qui rit

Mme LA COMTESSE DE SÉGUR (continued 3)

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—Mais, monsieur, dit Hélène en riant, vous arrangez tout ça sans savoir si je puis faire l'affaire, si je connais le travail d'une ferme, si je sais traire une vache, élever des volailles. Une femme de ferme doit savoir tout cela à fond.»

Kersac s'arrêta consterné.

«C'est vrai, pourtant!... Et vous ne savez pas?... Dites vite, ajouta-t-il avec vivacité, voyant qu'elle hésitait.

HÉLÈNE.

Si fait, monsieur, je sais; je suis fille de fermier, j'ai travaillé à la ferme depuis que je me souviens de moi-même; je n'ai quitté qu'à la mort de mon père et de mon mari.

KERSAC.

Alors pourquoi diable m'effrayez-vous? Je ne vous demande pas si vous voulez, puisque vous pouvez. Du moment qu'il s'agit de me rendre service, vous n'hésiterez pas, j'en suis sûr. Quand faut-il vous envoyer une charrette pour déménager?

HÉLÈNE.

Quand vous voudrez, monsieur. Rien ne me retient ici. Vous avez pensé juste, en étant si sûr de mon consentement; tout ce que je pourrai faire pour vous, je le ferai avec bonheur, en remerciant le bon Dieu de m'offrir les moyens de vous témoigner ma reconnaissance.

KERSAC.

La semaine prochaine alors; nous sommes à jeudi aujourd'hui; lundi prochain vous déménagez.

HÉLÈNE.

Je serai prête, monsieur.

KERSAC.

Bien! tout est convenu; je suis content. Je ne vous parle pas de gages; il vous passera assez d'argent dans les mains, plus que vous n'en pourriez dépenser; vous prendrez ce qu'il vous faudra, ce que vous voudrez. Je n'ai pas besoin de vous fixer la somme et je ne crains pas que vous en preniez trop.

HÉLÈNE.

Et la petite Marie, monsieur, qu'en ferons-nous?

KERSAC.

Marie viendra avec vous.

HÉLÈNE.

Ce sera peut-être un embarras pour vous, monsieur?

KERSAC.

Embarras? pas le moindre. Quand elle aura vingt et un ans, je l'adopterai et je la marierai à mon petit Jean. J'ai déjà fait mon plan, allez. Vous savez, je suis égoïste. J'arrange ma vie pour moi-même.

HÉLÈNE.

Et sans oublier les autres, monsieur. Mon Dieu, que c'est donc beau et bon d'être égoïste au point où vous l'êtes!

KERSAC.

Mais oui; vous voyez! on se fait une bonne petite vie; on se fait des amis.

HÉLÈNE.

Bien dévoués et bien reconnaissants, monsieur.

KERSAC, souriant.

Toujours! Les amis sont toujours dévoués et reconnaissants; sans cela ce ne sont plus des amis.... Et le dîner que nous oublions! Marie va rentrer, et si je n'ai pas quelque chose à mettre dans mon pauvre estomac, je la mange à la croque au sel.»

Hélène remit du bois dans le feu, tira de l'armoire aux provisions de quoi faire une omelette et de quoi assaisonner une salade. Quand les oeufs furent battus et prêts à mettre sur le feu, Kersac lui offrit de tenir la poêle pendant qu'elle mettrait le couvert. Ce fut bientôt fait, et, au moment où Hélène versait l'omelette dans une assiette, la petite Marie arriva rouge et joyeuse.

Elle courut à Kersac, qui l'embrassa sur les deux joues; elle lui rendit ses baisers en disant:

«J'ai été bien des jours sans vous voir, mon bon ami; pourquoi êtes-vous resté si longtemps sans venir?

KERSAC.

Parce que c'est le temps de la moisson, ma petite Marie, et que, dans ces moments-là, hommes et chevaux ont bien à faire.

MARIE.

Mais vous, bon ami, vous ne travaillez pas?

KERSAC.

Tout comme les autres et plus que les autres; pendant qu'ils se reposent, je vais voir de tous côtés si chacun est à son affaire, si l'ouvrage se fait comme il faut; je suis le premier levé et le dernier couché.

MARIE.

Mais c'est très fatigant, cela!

KERSAC.

Sans doute, c'est fatigant; mais, tant qu'on vit dans ce monde, il faut se fatiguer pour faire son devoir.

MARIE.

Et si l'on ne veut pas se fatiguer?

KERSAC.

Si on ne veut pas se fatiguer, on est un lâche et un méchant, parce qu'on offense le bon Dieu; on mécontente les hommes et on est puni dans ce monde et dans l'autre monde.

MARIE.

Comment est-on puni?

KERSAC.

Dans ce monde, personne ne vous aime, ne vous estime et ne veut de vous; on ne gagne plus rien et on devient misérable; et, dans l'autre monde, le bon Dieu vous renvoie au diable, qui est très méchant et qui vous rend malheureux, mais malheureux comme tu ne peux pas te figurer.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

MARIE.

Comme vous faites bien alors de vous fatiguer, bon ami. Mais tâchez de vous fatiguer beaucoup, assez pour que le bon Dieu soit content et qu'il ne vous envoie pas à ce méchant diable.

KERSAC.

Oh! je me fatigue assez, sois tranquille.

HÉLÈNE.

Monsieur Kersac, Marie va croire qu'il suffit de se fatiguer pour contenter le bon Dieu. Il faut d'autres choses encore.

KERSAC.

Comment donc! certainement! Écoute, Marie, il faut aussi beaucoup aimer le bon Dieu.

MARIE.

Je l'aime bien aussi, mais je ne le vois pas; alors je ne peux pas l'aimer comme ceux que je connais.

KERSAC.

Si fait, tu le connais; tu sais que c'est le bon Dieu qui t'a créée, qui te donne tout ce que tu as.

MARIE.

Je le sais bien, mais je ne vois pas les choses qu'il me donne. Pas comme vous, qui me soignez et qui me donnez beaucoup de choses que je vois. Aussi je vous aime de tout mon coeur.

KERSAC.

Dites donc, Hélène, entendez-vous ce qu'elle dit? Je crains qu'elle ne soit plus forte que moi. Je suis à bout de raisonnements. Faites-lui comprendre que je ne vaux pas le bon Dieu.

HÉLÈNE.

Marie, c'est le bon Dieu qui m'a fait venir à ton secours quand ta bonne t'a abandonnée; c'est le bon Dieu qui te fait vivre, qui a permis que le bon M. Kersac te connaisse et t'aime; c'est le bon Dieu qui te garde et te protège jour et nuit; il t'aime, il veut que tu sois heureuse toujours; tu vois bien que tu dois l'aimer plus que tout le monde.

MARIE.

C'est vrai, mère, c'est vrai; je l'aime et je l'aimerai plus encore, je vous le promets.

KERSAC, riant.

Et moi, Marie, comment m'aimeras-tu assez pour m'empêcher d'être jaloux?

MARIE.

Vous? Oh! vous savez que je vous aime bien, que je vous aimerai toujours. (Elle l'embrasse et lui dit à l'oreille: «plus que tout le monde,... vous comprenez?») Et puis c'est vilain d'être jaloux; et vous ne ferez jamais rien de vilain.»

Le dîner était prêt; ils se mirent à table. Kersac rit longtemps de la promesse de sa fille adoptive et mangea comme un homme qui vient de faire sept lieues et qui est encore à jeun à une heure de l'après-midi. Marie dévorait; le gigot était cuit à point, l'omelette était excellente, la salade était bien assaisonnée, le beurre était frais, le pain était tendre, les convives étaient heureux; Kersac était particulièrement enchanté de s'être assuré une femme sûre et intelligente à sa ferme, et de trouver en elle et en la petite Marie une société et une distraction agréables.

Quand Marie sut qu'elle allait demeurer à la ferme de Kersac, elle ne se posséda plus de joie.

«Partons tout de suite, mon bon ami, emmenez-nous tout de suite, répétait-elle avec instance.

HÉLÈNE.

C'est impossible, Marie; il me faut le temps de payer les petites choses que je dois, de faire mes adieux à M. le curé, à ma soeur Marine, de ranger mes effets; car, dit-elle en souriant et se tournant vers Kersac, j'ai des effets maintenant et je ne veux rien laisser de ce que vous m'avez donné, monsieur Kersac.

KERSAC.

Vous emporterez tout ce que vous voudrez, Hélène; je vous enverrai ma plus grande charrette.

HÉLÈNE.

Merci, monsieur, je laisserai la maison à ma soeur, qui n'aura plus de loyer à payer de cette façon.»

Kersac avait fini de dîner; il se leva pour aller atteler son cheval; Hélène l'accompagna et il partit en répétant:

«A lundi!»

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

XVIII

M. ABEL CHERCHE A PLACER JEAN

Hélène attendit au soir pour écrire à son petit Jean et lui annoncer l'heureux changement qui se faisait dans sa vie. Après avoir raconté ce que nous venons de lire, elle ajouta: «Tu vois, mon enfant, que je ne vais manquer de rien; le bon M. Kersac me paye tout mon entretien; et je n'abuserai pas de sa trop grande bonté. Il prend la petite Marie à sa charge; il ne sera donc plus besoin que vous vous priviez, Simon et toi, pour me venir en aide. Gardez ce que vous gagnez, mes bons enfants; j'ai reçu plus de huit cents francs depuis ton départ, mon petit Jean; c'est trop pour vous, chers enfants; il faut songer à votre avenir. Pour moi, j'ai payé toutes les petites dettes qu'on ne me réclamait pas, mais que je savais devoir depuis cinq ans, du temps de ton pauvre père. J'ai fini de payer le médecin il y a trois jours avec les soixante francs de gratification que vous aviez reçus et que vous m'avez envoyés tout d'un bloc. Quant à ma vie, elle ne me coûte pour ainsi dire rien, grâce aux bontés de M. Kersac, qui m'apporte tous les quinze jours des provisions pour la quinzaine. Il est bien bon, mes enfants, priez pour lui afin que le bon Dieu le bénisse et le récompense de ce qu'il fait pour moi. Je pars lundi pour Sainte-Anne, je crois que j'y serai heureuse. C'est là qu'il faudra m'écrire.

Lorsque Simon et Jean reçurent cette lettre, ils furent plus heureux encore que ne l'était leur mère; ils bénirent le bon Kersac, et Jean lui écrivit le soir même une lettre pleine de reconnaissance et d'affection.

«Simon, dit Jean, une chose qui me revient, dans la lettre de maman, c'est ce qu'elle dit des huit cents francs qu'elle a reçus et des soixante francs de gratification. De quelle gratification veut-elle parler? En as-tu reçu une de M. Métis?

SIMON.

Pas la moindre! Ce n'est pas son genre, tu sais; il est bien bon pour nous, il donne des permissions, il nous permet, par exemple, d'aller souvent le soir chez M. Amédée; mais, quant à donner de l'argent, ce n'est pas son habitude.

JEAN.

Et les huit cents francs? Avons-nous envoyé tant que ça?

SIMON.

Non, certainement non. Mais c'est facile à voir: j'ai tout écrit à mesure.»

Simon regarda sur son livre, fit son total, et trouva quatre cent vingt francs.

SIMON.

C'est singulier! D'abord comment aurions-nous pu envoyer en deux ans huit cents francs, puisque j'en reçois quatre cents et toi deux cents? Et nous avons à payer notre entretien, notre blanchissage, les vêtements et les chaussures.... Je n'y comprends rien!

JEAN.

Je crois que je comprends, moi. C'est notre bon M. Abel..., ce doit être lui!... Ceci, par exemple, c'est d'une bonté qui dépasse tout ce qu'il a fait; y penser, envoyer comme si c'était de notre part et par petites sommes, pour qu'on ne le devine pas! Mon Dieu, qu'il est bon! Que je l'aime, que je le bénis!... Et de penser que je ne puis rien faire pour lui montrer ma reconnaissance! Je ne puis même le lui dire comme je le voudrais; je n'oserais pas l'embrasser, lui baiser les mains.... Quoiqu'il soit bien bon, je n'ose pas.

SIMON.

Ce que tu peux faire, mon ami, c'est de prier pour lui, plus encore que tu ne l'as fait jusqu'ici.

JEAN.

Je ferai de mon mieux; mais c'est si peu de chose!»

Le lendemain, lorsque Jean servit le déjeuner de M. Abel, celui-ci lui trouva un air tout embarrassé.

«Qu'y a-t-il, mon enfant? lui dit M. Abel; tu n'as pas ton air gai et riant, aujourd'hui. T'arriverait-il quelque contrariété?

JEAN.

Au contraire, monsieur; et c'est ce qui me gêne.

M. ABEL.

Qu'est-ce que tu dis donc? Depuis quand le bonheur donne-t-il de la gêne?

JEAN.

Ce n'est pas précisément le bonheur qui me gêne, monsieur, c'est d'être obligé de le garder pour moi.

M. ABEL.

Et pourquoi le gardes-tu, nigaud? Pourquoi ne me le dis-tu pas?

JEAN.

Vous permettez, monsieur?

M. ABEL, riant.

Si je le permets? Tu sais que nous sommes une paire d'amis et que nous nous disons tous nos secrets.

JEAN.

Pas vous, monsieur, pas vous; et la preuve, c'est que mon secret vous regarde.»

M. Abel le regarda avec surprise.

JEAN.

Oui, monsieur, c'est de vous qu'il vient, et vous me l'avez caché; et, ce qui me gêne, c'est de ne pouvoir vous dire tout ce que j'éprouve pour vous d'affection et de reconnaissance depuis que je sais comme vous avez soigné pauvre maman. Oui, oui, monsieur, vous n'avez pas besoin de faire l'étonné; vous lui avez envoyé, comme venant de Simon et de moi, depuis plus de deux ans, et par petites sommes, plus de cinq cents francs.... Tout se découvre, vous voyez bien, monsieur, tout, excepté les sentiments qui remplissent le coeur de ceux qu'on a obligés et qui ne savent comment les exprimer.»

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

M. Abel sourit et tendit la main à Jean, qui la couvrit de baisers, et qui reprit toute sa gaieté et son entrain quand M. Abel l'eut assuré qu'il comprenait ses sentiments.

«Je t'assure, mon enfant, que je vois dans ton coeur comme dans le mien; et je suis très content de ce que j'y vois.

JEAN.

Alors, monsieur, je n'ai plus besoin de parler pour que vous deviniez.

M. ABEL.

Non, non, tes yeux parlent assez clair; un regard de toi, et je devine tout.... Mais j'ai à le parler, Jean; voilà Simon qui va bientôt se marier: il n'est plus seul déjà, puisqu'il va presque tous les soirs chez Mlle Aimée. Je crois bien que le père va faire le mariage au printemps prochain, dans quelques mois d'ici. Une fois Simon marié et établi chez son beau-père, qu'il aidera dans son commerce, je ne veux pas que tu restes ici. Tes camarades ne sont pas bons; ils chercheraient à te mener à mal, et tu n'aurais peut-être pas la force de résister; tu perdrais tes habitudes chrétiennes, tes bons sentiments: ce qui me causerait un vif chagrin.

JEAN.

Oh! monsieur, que puis-je faire pour vous épargner cette inquiétude? Quant au chagrin, j'espère, avec l'aide du bon Dieu, ne jamais vous en donner. Mais faites de moi ce que vous voudrez, monsieur: je vous obéirai en tout.

M. ABEL.

Je te remercie, mon enfant. Voilà donc mon idée. Je te retirerai d'ici et je te placerai comme domestique chez des amis très chrétiens, très bons; le mari et la femme sont très pieux, leurs enfants sont bien élevés et charmants; c'est une famille excellente, charitable, quoique riche, et c'est là que je voudrais te faire entrez; tu serais second domestique sous les ordres d'un homme excellent qui ne te rendrait pas la vie dure, et ton emploi principal serait de soigner et de distraire le pauvre petit garçon de dix ans, qui est un vrai petit saint. Il est couché depuis plus d'un an, il souffre sans cesse, et jamais il ne se plaint, jamais il ne s'impatiente; il est réellement touchant et attachant.

JEAN.

Merci, monsieur, merci; voyez, je ne dis plus rien, je vous regarde.»

M. Abel se mit à rire, donna une petite tape amicale sur la joue de Jean et se leva de table.

M. ABEL.

Je vais m'occuper de toi; je te donnerai réponse définitive demain.»

Jean courut raconter à Simon ce que lui avait dit M. Abel. Simon partagea la satisfaction de son frère.

«Puisque je dois quitter le café, dit-il, je suis content que tu en sortes aussi et que notre bon M. Abel se charge de te placer.»

Il finissait à peine de parler, que Jeannot entra dans le café et alla droit à Simon.

«Je viens te demander un service, Simon, dit-il d'un ton fort décidé.

SIMON.

Lequel? Que veux-tu?

JEANNOT.

Je te demande de me chercher une place. Je quitte décidément l'épicerie; je veux me mettre en maison.

SIMON.

Je connais peu de monde, et toute ma journée est occupée à servir les allants et venants; je n'ai donc pas le temps de te chercher une place.

JEANNOT.

Demande à M. Métis de me prendre.

SIMON.

M. Métis cherche ses garçons lui-même; il n'aime pas qu'on s'en mêle.

JEANNOT.

Tu est bien aimable; je te remercie de ton obligeance.»

Simon ne répondit pas.

JEANNOT.

«Je vois ce que c'est: tu ne veux pas me recommander.

SIMON.

C'est possible; je ne recommande que ceux que je connais; et toi, je ne te connais plus, tu ne viens plus nous voir.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

JEANNOT.

C'est ce gueux de Pontois qui t'a dit du mal de moi?

SIMON.

C'est possible, et, d'après la manière dont tu parles de ton bourgeois, il n'aurait pas tort.

JEANNOT.

Qu'est-ce qu'il t'a dit?

SIMON.

Je n'ai pas besoin de te le raconter et tu n'as pas besoin de le savoir.

JEANNOT.

Je veux le savoir et tu me le diras.

SIMON.

Je ne te le dirai pas et tu ne le sauras pas.

JEANNOT.

Prends garde à toi! Je pourrais te faire du mal.

SIMON.

Fais ce que tu voudras et va-t'en.

JEANNOT.

Si jamais je te rencontre sur mon chemin et que je puisse te barrer le passage à toi et à ton Jean, je ne vous manquerai pas.

SIMON, vivement.

Méchant drôle! Avise-toi de toucher à Jean, et je te ferai empoigner par la police.

JEANNOT.

Je ne la crains pas, ta police. Une dernière fois je te demande, veux-tu me recommander pour une place de domestique.

SIMON, avec force.

Non, non; je t'ai déjà dit non, et je te répète non, et va-t'en.»

Jeannot se retira lentement en menaçant du poing.

JEAN.

Mon bon Simon, pardonne-lui; il était hors de lui; je suis sûr qu'il regrette déjà de t'avoir parlé si rudement.

SIMON.

Non, mon ami, il ne regrette pas, et il ne regrettera sa mauvaise conduite que lorsqu'il sera trop tard. Pontois m'a encore parlé de lui dernièrement, et, d'après ce qu'il m'a dit, Jeannot est perdu.

JEAN.

Mon Dieu! mon Dieu! pauvre Jeannot! Peut-être qu'en le mettant dans une bonne maison bien pieuse et bien honnête, il redeviendrait bon.

SIMON.

Je ne crois pas, mon ami. En tout cas, je ne puis le recommander comme un garçon honnête et rangé.»

Jean ne dit plus rien, mais il forma un projet.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

XIX

M. ABEL PLACE JEANNOT

Le lendemain, Jean attendit avec impatience M. Abel; dès qu'il l'aperçut, il courut à lui.

JEAN.

J'ai à vous parler, monsieur, d'une chose très importante; mais n'en dites rien, c'est un secret.

M. ABEL.

Ah! tu as un secret. Je serai muet comme la tombe; tu peux me dire ce que tu voudras.

JEAN.

Bien, monsieur; vous voyez, je vous regarde.... Et puis je cours vous chercher votre déjeuner.

—Ce bon garçon, se dit Abel en souriant. Il n'oublie jamais la reconnaissance qu'il croit me devoir... et qu'il me doit, au fait. Car je lui ai fait du bien, tout en me faisant plaisir,... et du bien à l'âme.»

Jean revint apportant un bifteck aux pommes tout fumant, bien cuit à point, un petit pain mollet et une bouteille de vin de premier choix.

JEAN.

«Là! mangez! monsieur! Pendant que vous déjeunerez, je vais vous raconter quelque chose, et je vous demanderai un service, un très grand service.

M. ABEL.

Parle, mon ami; je t'écoute.»

Jean lui raconta ce qui s'était passé la veille, et finit par lui demander instamment de placer Jeannot.

M. ABEL.

«Mais, mon ami, je trouve que Jeannot s'est très mal conduit avec Simon, et qu'il ne mérite pas du tout mon intérêt ni le tien.

JEAN.

Cher monsieur Abel, pensez donc que M. Pontois va le renvoyer, et que ce malheureux Jeannot mourra de faim et de froid, car voici l'hiver qui approche.

M. ABEL.

C'est vrai, mais comment veux-tu que je recommande ce garçon que je ne voudrais pas pour moi-même?

JEAN.

Oh! monsieur, vous avez été pour Simon et pour moi si bon, si bon, que si je ne craignais de vous fâcher, je dirais (ce que je pense, au reste) qu'il n'y a pas de saint meilleur que vous. Et vous seriez méchant pour Jeannot? C'est impossible! Mon bon, cher bienfaiteur, ayez pitié de lui, pardonnez-lui, sauvez-le.

M. ABEL.

Écoute, mon enfant, pour toi, par amitié pour toi, je ferai ce que tu me demandes, mais....

JEAN, en joignant les mains.

Vraiment! Oh! monsieur! Oh! monsieur! Je ne dis rien, mais voyez ce que vous dit mon coeur.

M. ABEL, souriant.

Je vois et je le remercie, mon enfant; mais entendons-nous. Pour le placer, il faut que je sache tout. Parle-moi bien franchement, comme à un ami que tu ne veux pas tromper; réponds seulement aux questions que je vais te faire. Le crois-tu honnête?

JEAN, hésitant et baissant les yeux.

Non, monsieur.

M. ABEL, souriant.

Bon! Et d'un! Le crois-tu actif, laborieux?

JEAN, de même.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Et de deux! Le crois-tu religieux?

JEAN.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Et de trois! Le crois-tu serviable, obligeant?

JEAN.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Quatre! Le crois-tu sincère, loyal?

JEAN.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Le crois-tu bon camarade, d'un caractère agréable?

JEAN.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Le crois-tu propre, rangé, intelligent?

JEAN.

Non, monsieur.»

M. Abel se mit à rire de si bon coeur, que Jean lui-même ne put s'empêcher de rire avec lui. Quand l'accès de gaieté fut calmé, M. Abel reprit:

«Mon pauvre enfant, que veux-tu que je fasse d'un pareil garnement?... Ne t'effraye pas; je t'ai promis de le placer, et je tiendrai parole.... Mais comment vais-je faire? A qui et comment demander de prendre à son service une garçon voleur, menteur, irréligieux, paresseux, grognon, maussade, désobligeant, sale, désordonné, bête, et je ne sais quoi encore? Sac à papier! quelle tâche tu me donnes! Quel service absurde tu me demandes! C'est bête comme tout! Je ne sais comment m'y prendre!»

M. Abel se remit à rire de plus belle. Jean commença à s'inquiéter; il sentait l'absurdité de sa demande; il craignit d'avoir abusé de la bonté de M. Abel.

«Monsieur! monsieur! dit-il d'un air suppliant, pardonnez-moi; ne m'en voulez pas! Je sens que je vous ai demandé une chose impossible; mais ce pauvre Jeannot me fait une telle pitié! Plus il est mauvais, et plus je le plains.

M. ABEL.

Et tu as raison, mon enfant; le méchant est réellement à plaindre. Ne crains pas de m'avoir mécontenté; je comprends très bien ta pensée.... Et qui sait? peut-être pourrai-je le ramener, lui faire du bien.

JEAN.

Si vous y parvenez, monsieur, comme le bon Dieu vous bénira!

M. ABEL, riant.

Et comme tu me regarderas! mieux encore que tu ne me regardes maintenant.... A propos, ton affaire, à toi, est arrangée; tu entreras chez mes amis de Grignan; il y a monsieur, madame, mademoiselle et le pauvre petit garçon bien malade dont je t'ai parlé, un vrai petit saint, celui-là. Demande à Simon s'il désire que tu y entres. Il est ton frère aîné, le chef de ta famille; c'est lui qui doit décider de ton sort. Et, à présent que nos affaires intimes sont terminées, je vais aller faire les miennes... et celles de M. Jeannot, voleur, menteur, etc. Ah! ah! ah!»

Et, après avoir serré la main de Jean, qui baisa celle de M. Abel, il s'échappa riant encore.

Jean raconta à son frère ce que lui avait promis M. Abel pour Jeannot et ce qu'il avait arrangé pour lui-même, Jean, sauf l'avis de Simon.

SIMON.

Dans ces conditions, et puisque tu as tout dit à M. Abel, il n'y a pas d'inconvénient à ce qu'il place Jeannot; et ce sera un vrai tour de force. Et quant à toi, frère, je voudrais bien que tu puisses attendre que l'époque de mon mariage fût décidée, et que M. Métis ait le temps de nous trouver deux bons remplaçants.

JEAN.

Comme tu voudras, mon bon Simon. Je suis plus heureux près de toi que je ne le serai jamais avec personne; ainsi, plus nous resterons ensemble, et plus je serai satisfait.»

Lorsque Abel entra dans son atelier, il y trouva son ami, que nous continuerons à appeler Caïn. Et l'air riant d'Abel attira l'attention de son ami.

CAÏN.

Qu'as-tu donc vu de si gai aujourd'hui? On dirait que tu retiens un éclat de rire.

ABEL.

Ah! ah! ah! Tu devines juste; j'ai ri au café, j'ai ri en route, je ris encore, et je rirai toutes les fois que j'y penserai. Figure-toi que, cédant aux sollicitations de mon petit ami Jean, je me suis engagé,... oui, engagé, à placer comme domestique un garçon voleur, menteur, sale, paresseux, maussade, insolent, etc., etc.

CAÏN, riant.

Toutes les qualités réunies, à ce que je vois; et ce domestique voleur, menteur, etc., qui est-il, comment s'appelle-t-il?

ABEL.

Jeannot, le Jeannot qui m'est antipathique.

CAÏN.

Et à qui destines-tu ce trésor?

ABEL.

Ma foi, je n'en sais rien; il faut que tu m'aides à tenir ma parole.

CAÏN.

Très volontiers! De même que toi, j'aime ce qui est bizarre. Et je ne vois rien de plus original que de s'intéresser à un Jeannot.

ABEL.

Bon! Je vais me mettre à la besogne; et, tout en me regardant peindre, tu tâcheras de trouver une idée, et une bonne. Dépêche-toi, pour que je l'apporte demain à mon petit Jean.

CAÏN.

Je crois que tu n'attendras pas longtemps; j'ai en vue un coquin qui fera notre affaire.»

Le lendemain, Abel arriva au café avec empressement.

«Jean, dit-il, vite mon déjeuner, que je te raconte ce que j'ai fait.»

Jean s'empressa d'apporter le déjeuner et resta debout en face de M. Abel, attendant avec impatience qu'il parlât. Il n'attendit pas longtemps.

M. ABEL.

Eh bien, mon ami, j'ai une place pour Jeannot.

JEAN.

Déjà, monsieur!»

Et ses yeux brillèrent comme des escarboucles.

JEAN.

Déjà! que vous êtes bon!»

Abel le regarda et sourit.

M. ABEL.

Bien, bien, je comprends, c'est une très bonne place; des gens fort riches, qui payent bien, qui ne sont pas méchants; Jeannot sera bien nourri, bien habillé, bien payé. Tu vois qu'il sera bien.

JEAN.

Mais, monsieur,... sera-t-il bien traité?

M. ABEL.

Ma foi, je n'en sais rien, cela dépendra de lui.

JEAN.

Monsieur, est-ce une maison dans laquelle vous me feriez entrer?

M. ABEL.

Diantre! non. Pas toi! Jamais toi! Je te renverrais plutôt au village.

JEAN.

Mais alors, monsieur, Jeannot y sera très mal?

M. ABEL.

Jeannot y sera très bien. Jeannot est un mauvais drôle, voleur, menteur, etc.; et une maison honnête et tranquille ne lui irait pas; il n'y resterait pas deux jours. Toi, mon enfant, je te place dans une excellente maison, avec de bons maîtres, bien charitables, qui savent que tous les hommes sont frères et qui les traitent comme des frères. Tu seras sous les ordres d'un valet de chambre qui est un vrai modèle. Et, à propos de ta position, que t'a dit Simon?

JEAN.

Il désire, monsieur, que je donne à M. Métis le temps de me remplacer.

M. ABEL.

Très bien; rien de plus juste. Je veux parler à M. Métis; le trouverai-je chez lui en sortant d'ici?

JEAN.

Oui, monsieur; il ne sort jamais avant midi.»

M. Abel acheva son déjeuner et monta chez le maître du café. Il en descendit au bout d'un quart d'heure.

M. ABEL.

Jean, je viendrai te prendre demain pour te mener chez tes futurs maîtres; habille-toi proprement.

JEAN.

Oui, monsieur, je serai prêt.»

Quand Abel fut parti, Jean, toujours si gai, s'assit tristement sur une des chaises qui entouraient les tables. Simon entra et, le voyant sérieux et immobile, il s'approcha de lui.

SIMON.

Es-tu souffrant, mon ami? Comme tu es triste!

JEAN.

M. Abel doit me mener demain chez mes futurs maîtres, Simon, et je ne serai plus avec toi.

SIMON.

Mais tu me verras souvent, mon ami, surtout quand je serai marié; mon nouveau commerce me laissera plus de liberté.»

Jean lui serra la main, tâcha de reprendre sa gaieté, et finit par y réussir.

M. Abel avait été chez l'épicier en sortant du café. Il trouva Jeannot seul dans la boutique, suçant du sucre candi.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

M. ABEL.

Viens ici, drôle! D'après les sollicitations de Jean, je t'ai trouvé une place, une bonne place, bien meilleure que tu ne le mérites. Tu iras demain à midi rue de Penthièvre, 28; tu monteras au premier, tu demanderas M. Boissec, le maître d'hôtel de M. le comte de Fufières, et tu lui diras que tu viens de la part de M. Caïn. On t'expliquera le reste là-bas.

JEANNOT.

Merci bien, monsieur; je suis bien reconnaissant.

M. ABEL.

C'est bon, c'est bon. Au reste, ce que j'en fais, ce n'est pas pour toi, c'est pour Jean. Va me chercher Pontois.

JEANNOT, humblement.

Oui, monsieur. Je remercie bien monsieur; je ne suis pas comme monsieur croit; Simon et Jean m'ont sans doute fait du tort dans l'esprit de monsieur....

M. ABEL, vivement.

Tais-toi! Pas un mot de plus, ou je t'assomme!»

Jeannot s'empressa de sortir.

«Misérable! ingrat! dit Abel se parlant à lui-même. Au moment où Jean lui rend un service qu'aucun autre ne lui aurait rendu, il ose l'accuser de calomnie!... Si ce n'était ma promesse à Jean, j'irais défaire ce qu'a fait Caïn. Le gueux! le gredin!»

Pontois entra; il reconnut M. Abel, le chanteur.

PONTOIS, avec insolence.

C'est vous, monsieur le chanteur? Que me voulez-vous?

M. ABEL, sèchement.

Je veux vous parler, monsieur l'épicier, au sujet du garçon que vous appelez Jeannot. Vous n'y tenez pas, il ne tient pas à vous; je vous en débarrasse. Envoyez-le demain là où je lui ai dit d'aller. Il faut qu'il y aille; entendez-vous? il le faut. Il vous devra une indemnité pour les huit jours que vous auriez le droit de lui demander; la voici.»

Il jeta sur le comptoir une pièce de vingt francs et sortit, laissant Pontois stupéfait.

«Qui est donc ce monsieur? On dirait d'un prince! Quel air! quelle hauteur!... Et comme il a jeté cette pièce d'or! comme on ferait d'un sou.... Il me débarrasse de Jeannot, qui est un mauvais drôle, et il me paye encore! Bonne affaire pour moi.... Mais qui est donc ce M. Abel?»

Il ramassa la pièce d'or, la mit dans son gousset, appela un garçon et remonta dans son entresol.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

XX

JEAN CHEZ LE PETIT ROGER

M. Abel vint déjeuner au café; comme d'habitude Jean lui sourit, mais ce sourire était triste: il le regarda, mais ses yeux étaient humides.

M. ABEL.

Courage, mon enfant! Je vois bien ce qui t'afflige: c'est de quitter ton frère. Mais tu restes près de lui, tu le verras souvent; et puis, il eût bien fallu le quitter un peu plus tard, quand lui-même, étant marié, aura pris le commerce de son beau-père.

JEAN.

C'est vrai, monsieur. Je me suis dit tout cela bien des fois. Mais... j'aime Simon! Il est mon frère... et il a été si bon pour moi! Je le verrai, mais ce ne sera pas la même chose, monsieur. Et vous! Je vous verrai sans doute aussi, mais pas tous les jours, pas régulièrement comme je vous voyais ici, je pouvais tout vous dire ici, vous confier toutes mes joies, toutes mes peines, vous aimer à mon aise.

M. ABEL.

Pauvre enfant! Tu m'aimes donc bien?

JEAN.

Si je vous aime! si je vous aime! comme un père, comme un bienfaiteur.»

Jean ne dit plus rien. M. Abel acheva son déjeuner en silence. Il se leva, chercha Simon des yeux.

«Amène-moi Simon, mon enfant; j'ai quelque chose à lui dire.»

Jean l'amena tout de suite.

«Simon, lui dit-il, j'ai vu hier M. Amédée; j'ai obtenu de lui que ton mariage aurait lieu vers le Carême, et qu'en attendant tu entrerais chez lui pour te mettre au courant de son commerce. Il te loge et te reçoit chez lui dès demain. M. Métis consent à ce brusque départ.... Je te renverrai Jean dans une heure. Au revoir, Simon; et toi, Jean, viens avec moi et prends courage, tu seras heureux chez Mme de Grignan.

JEAN.

Je n'en doute pas, monsieur. Ce n'est pas ce qui m'inquiète; c'est ce que je vous disais au café, monsieur.

M. ABEL.

Oui, oui, mon ami, je le sais bien; mais vois donc si ce n'est pas de même pour tous, partout et toujours. On se sépare sans cesse de ceux qu'on aime.»

Tout en marchant et causant, ils arrivèrent devant un bel hôtel de l'avenue Gabrielle.

M. ABEL.

Voilà ta maison, mon ami; montons, je te présenterai à tes maîtres.»

M. Abel monta suivi de Jean, entra dans un premier salon, puis dans un second, où se tenait la maîtresse de la maison. Elle était à son bureau; elle écrivait.

«Vous voilà, mon cher Abel, dit-elle en se levant; et ce jeune homme est sans doute votre ami Jean. Vous voyez, Jean, que nous vous connaissons.... Vous avez l'air effrayé, mon pauvre garçon; M. Abel a dû vous dire pourtant que nous chercherions à vous rendre heureux.

JEAN.

M. Abel m'a dit, madame, que vous étiez bien bonne, que vous étiez tous bien bons, et que vous aviez un pauvre enfant bien malade et qui était un petit saint.»

Mme de Grignan tendit la main à Abel.

«Merci, mon ami, d'avoir parlé ainsi de mon pauvre Roger. Il a bien envie de vous connaître, Jean; M. Abel lui a parlé de vous.

JEAN.

Moi aussi, madame, je serais bien heureux de le voir.

MADAME DE GRIGNAN.

Eh bien, suivez-moi. Venez aussi, Abel; Roger est toujours si heureux quand il vous voit!»

Mme de Grignan ouvrit la porte du fond et les fit entrer dans une chambre où était Roger, couché dans son lit; son pauvre petit visage était pâle et amaigri; ses mains et ses bras n'avaient que la peau et les os. Il avait de la peine à tourner sa tête sur son oreiller, tant il était affaibli par la souffrance.

Lorsqu'il les vit entrer, un sourire doux et aimable anima un instant ce visage souffrant.

«Mon cher monsieur Abel, dit-il d'une voix faible, que vous êtes bon de venir me voir!

ABEL.

Comment te trouves-tu, mon enfant?

ROGER.

Je souffre beaucoup depuis hier; mais ne me plaignez pas, je souffre pour le bon Dieu; je lui offre tout, et il m'aide.»

Jean, étonné, attendri, avait les yeux pleins de larmes. Roger l'aperçut, le regarda attentivement.

ROGER.

Qui est ce jeune homme? il a l'air bon.

ABEL.

C'est mon ami Jean dont je t'ai parlé, mon petit Roger; il est en effet très bon.

ROGER.

Est-ce qu'il aime le bon Dieu?

ABEL.

Beaucoup, mon ami; sans cela il ne serait pas bon.

ROGER.

C'est vrai.... Jean, je voudrais vous voir de plus près.»

Jean s'approcha et se mit à genoux près du lit du pauvre petit malade.

ROGER.

Je suis content de vous voir, Jean; je sens que je vous aimerai, que vous êtes un enfant du bon Dieu comme moi.»

Jean lui baisa la main et ne put retenir une larme; il restait à genoux près du lit et le regardait.

ROGER.

Est-ce pour moi que vous êtes triste, Jean? Je ne suis pas malheureux. Je sais que je vais mourir, mais ce n'est pas un malheur, de mourir. Je souffre tant! et depuis si longtemps! Je serai près du bon Dieu, près de la bonne sainte Vierge; papa, maman et ma soeur me rejoindront; et toi aussi, Jean. Je t'aime déjà un peu.... Oh! mon Dieu! mon Dieu! je souffre! Tant mieux, mon Dieu, c'est pour vous!... Je souffre! Donnez-moi du courage, mon Dieu! Aidez-moi.... Oh! mon Dieu!»

Sa tête retomba sur l'oreiller; des gémissements contenus s'échappaient de sa poitrine; une sueur froide inondait son visage. M. et Mme de Grignan avaient pris la place de Jean et d'Abel; ils lui essuyaient la sueur qui ruisselait sur son visage et sur son cou, et lui faisaient respirer du vinaigre.

Quand la crise fut calmée, Roger parut inquiet.

«Maman, dit-il d'une voix éteinte, je crains de m'être plaint trop vivement; croyez-vous que j'aie offensé le bon Dieu?

MADAME DE GRIGNAN.

Non, mon enfant, mon cher enfant; tu as tout accepté avec la résignation d'un bon petit chrétien. Sois bien tranquille; repose-toi.»

Le petit Roger baisa un crucifix qu'il avait à son cou.

ROGER.

Je suis bien fatigué, maman; dites à Jean de revenir demain; il me soignera un peu, cela vous reposera. Adieu, Jean; prie le bon Dieu pour moi.... Mon bon monsieur Abel, restez près de moi pour laisser maman se reposer. Vous resterez avec papa et vous causerez devant moi; j'aime tant à vous entendre causer!

ABEL.

Je resterai près de toi, mon enfant. Chère madame, voulez-vous présenter mon ami Jean à Barcuss, votre maître d'hôtel. Je le remets entre vos mains. Va, mon pauvre Jean; Barcuss te mettra au courant de la besogne que tu auras à faire. A demain, au café, pour la dernière fois.»

Avant de sortir, Jean baisa la petite main décharnée du pauvre enfant qui l'avait si profondément impressionné et attendri. Roger lui sourit, mais il n'eut la force ni de parler ni de bouger.

Mme de Grignan l'emmena; quand elle fut dans le salon, elle fondit en larmes; Jean la regardait pleurer avec tristesse, mais sans oser parler.

«Mon pauvre Jean, tu entres dans une maison de douleur, dit Mme de Grignan.

JEAN.

Oh! madame, c'est une maison de bénédiction pour moi.»

Mme de Grignan avait les mains sur ses yeux; elle pleurait. Puis, se levant:

«Venez, Jean, je vais vous mener à notre bon Barcuss; un bien excellent être celui-là.»

Elle appela Barcuss et lui présenta Jean.

MADAME DE GRIGNAN.

Mettez ce bon garçon un peu au courant de la vie qu'il mènera chez nous, Barcuss; il est bon et pieux, car il a pleuré près du lit de notre pauvre petit enfant, et il a prié près de lui.»

Barcuss serra la main de Jean et l'emmena.

«M. Abel m'a beaucoup et souvent parlé de vous, Jean. Que savez-vous faire?

JEAN.

Je ne sais rien du tout, monsieur; je n'ai jamais été que dans un café.

BARCUSS, souriant.

Eh! c'est déjà quelque chose! Et, en tout cas, vous êtes modeste, ce qui est une bonne disposition pour tout apprendre et tout bien faire.

JEAN.

Je vous remercie, monsieur, de l'encouragement que vous me donnez; je vous obéirai en tout, monsieur, et je m'efforcerai de bien faire ce que vous m'aurez commandé.

BARCUSS.

Bien, mon ami, très bien! Et, dites-moi, allez-vous exactement à la messe?

JEAN.

Au café, monsieur, je ne pouvais y aller que le dimanche de grand matin; et puis, Simon et moi, nous allions à vêpres chacun à notre tour.

BARCUSS.

Et faites-vous vos prières matin et soir?

JEAN.

Oh! monsieur! Comment les aurais-je manquées! Simon et moi, nous les faisions toujours ensemble, côte à côte. Et puis Simon me bénissait au nom de maman, et je l'embrassais. C'était toujours le commencement et la fin de nos journées.

BARCUSS.

Qui est Simon?

JEAN.

C'est mon frère aîné, monsieur! Un bien bon frère! Et M. Abel a été si bon pour lui! C'est lui qui a arrangé son mariage, qui lui a fait une fortune.

BARCUSS.

Vous aimez M. Abel?

JEAN.

Si je l'aime, monsieur!»

Et les yeux de Jean étincelèrent.

JEAN.

Je l'aime de toutes les forces de mon coeur; je me ferais tuer pour lui! Et le jour où je pourrai verser mon sang pour lui rendre service, sera le plus heureux de ma vie! Si je l'aime! Mais si vous saviez toutes ses bontés pour moi et pour Simon, si vous saviez tout ce qu'il a fait pour nous, vous ne me demanderiez pas si je l'aime. Et croiriez-vous, monsieur, que ce bon M. Abel a de l'amitié pour moi? Oui, monsieur; moi, pauvre garçon, qui ne suis bon à rien, qui ne puis et ne pourrai jamais rien pour lui, il m'aime, monsieur; oui, il m'aime, il a la bonté de m'aimer; il est content que je l'aime. Bon, excellent M. Abel! Si je pouvais du moins lui faire comprendre ce que j'ai pour lui dans le coeur!... Mais je ne peux pas; je ne trouve pas les paroles qu'il faut; et puis, je n'ose pas.»

Barcuss était de plus en plus content de ce que lui disait Jean; lorsque Jean fut parti, Barcuss alla raconter à Mme de Grignan toutes les paroles que lui avait dites le protégé de M. Abel; elle en fut touchée et les redit à son tour à Abel.

ABEL.

En vous le donnant, chère dame, je savais le trésor que je vous livrais; si je ne l'avais pas fait entrer chez vous, personne que moi ne l'aurait eu. Ce sont de ces âmes d'élite qu'on garde soigneusement quand Dieu les met sur votre chemin. Barcuss et lui sont dignes de s'entendre.

MADAME DU GRIGNAN.

Ils s'entendent déjà comme de vieux amis. Barcuss est enchanté; il vous attend au passage pour vous remercier.»

En effet, lorsque M. Abel partit à la fin de la journée pour rentrer chez lui, Barcuss le guettait au passage.

«Monsieur, je ne vous remercierai jamais assez du cadeau que vous avez fait à notre maison. Ce Jean me paraît être un vrai trésor. Et comme il vous aime! Si vous aviez vu ses yeux quand il me parlait de vous et de ce qu'il vous devait! Quels yeux! Et quelle vivacité dans sa reconnaissance! Pauvre garçon! Il souffre de ne pas pouvoir vous le dire comme il le voudrait!

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

ABEL.

Je suis bien content, mon bon Barcuss, de vous l'avoir donné et de l'avoir remis à votre garde; avec vous, modèle des Basques, il achèvera de devenir un saint, et un serviteur comme on n'en voit guère, comme on n'en voit pas.»

Abel partit en riant.

«Demain, se dit-il, mon pauvre Jean ne sera pas Jean qui rit; il quitte son frère, ses habitudes; moi aussi, je lui manquerai; ce ne sera plus de même, comme il le disait très justement.... Et moi aussi, je suis un peu triste de perdre cette bonne heure de déjeuner. C'est singulier comme j'aime ce brave garçon; je m'y suis attaché petit à petit. Je regrette presque de ne l'avoir pas gardé pour moi.... Mais non; mon excellente amie me l'a demandé pour Roger; un regret même serait égoïste et coupable.... Pauvre petit Roger! Quel saint enfant!... A dix ans avoir le courage, la patience, la ferveur d'un martyr.... Vraie bénédiction du bon Dieu!... Et les parents la méritent.»

Le matin, lorsque Abel arriva au café, il trouva Simon et Jean qui l'attendaient; ils s'empressèrent de le servir pour la dernière fois. Simon avait l'air heureux du sort que lui avait fait son excellent bienfaiteur. Le pauvre Jean avait la mine d'un condamné à mort; soit qu'il regardât M. Abel, soit qu'il considérât Simon, il était également affligé. Abel avait l'air grave, presque triste.

Le déjeuner ne fut pas long.

«Adieu, mes bons amis, dit Abel en se levant; je vous reverrai. Toi, Simon, je serai un de tes témoins pour ton mariage; je te donne d'avance mon présent de noces, il t'aidera à faire la corbeille d'Aimée.»

Il lui mit un portefeuille dans la main.

«Et toi, mon enfant, ajouta-t-il en se tournant vers Jean et lui prenant les deux mains, je ne te dis pas adieu, je te reverrai aujourd'hui même. Au revoir donc, mon ami; au revoir. Et soigne bien mon petit Roger, car c'est en partie pour lui que tu entres chez M. et Mme de Grignan.»

Il lui serra les mains; Jean y répondit en baisant celles de M. Abel, qui salua du geste et du sourire et sortit.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

XXI

SÉPARATION DES DEUX FRÈRES

Simon et Jean montèrent pour la dernière fois dans leur chambre. Ils firent chacun leur modeste et très petit paquet. Simon ouvrit le portefeuille que lui avait donné M. Abel; il y trouva pour deux mille francs d'obligations du chemin de fer de l'Est et un billet de mille francs, plus l'anneau de mariage et la médaille que Simon devait, selon l'usage, donner à sa femme.

«Est-il possible! Quelle bonté! quelle générosité! s'écria Simon.

JEAN.

Je vais t'accompagner jusque chez toi, Simon.

SIMON.

Certainement, mon ami: tu m'aideras à m'arranger. Ce ne sera pas long, je pense.

—Non, mais nous serons restés ensemble le plus longtemps possible.»

Les deux frères firent leurs adieux à M. Métis, qui leur donna à chacun une gratification de vingt francs; et ensuite ils prirent congé de leurs camarades, qui les voyaient partir avec regret.

En arrivant chez M. Amédée, ils furent reçus avec une grande joie.

«Seulement, mon ami, lui dit Mme Amédée, vous auriez dû nous prévenir pour les meubles; je ne savais pas que vous en eussiez acheté, et j'avais mis dans votre chambre ceux que j'avais: pas beaux, mais pouvant servir. Il a fallu enlever mes vieilleries pour y placer votre joli mobilier. Les tapissiers y ont travaillé depuis le jour naissant; rideaux, alcôves, ils ont tout mis en quelques heures. C'est que vos meubles sont charmants; ils sont très bien. La future chambre d'Aimée est même trop élégante; je ne lui fais pas d'autre reproche.»

Simon était stupéfait; la surprise l'avait empêché d'interrompre sa future belle-mère.

SIMON.

«Mes meubles! La chambre d'Aimée! dit-il enfin. Mais je n'ai rien acheté. Je ne sais ce que cela veut dire.

JEAN.

Comment, Simon, tu ne devines pas? Mon coeur me dit, à moi, que c'est M. Abel; toujours M. Abel. Allons vite voir ce qu'il y a dans tes deux chambres. Je suis content pour toi et pour Aimée.»

Ils montèrent tous au premier, au-dessus du magasin. Simon et Jean trouvèrent, en effet, un mobilier complet dans chaque chambre; les meubles étaient en acajou et perse de laine, simples et jolis. Dans la chambre de Simon il y avait une petite bibliothèque avec une vingtaine de volumes reliés, bien choisis et tous intéressants et utiles.

MADAME AMÉDÉE.

On a mis l'armoire et le linge dans la chambre d'Aimée, puisque c'est elle qui doit le soigner et s'en servir. Et, quant à la malle de vos effets, Simon, je ne l'ai pas ouverte; j'ai pensé que vous aimeriez mieux ranger vos affaires vous-même.

SIMON.

Ma malle! mes effets! Mais je n'ai pas de malle, et mes effets sont dans le paquet que j'ai apporté.

JEAN.

Encore M. Abel, notre chère providence!»

Jean courut à la malle, l'ouvrit et la trouva pleine de linge, d'habits, de chaussures, de tout ce qui pouvait être nécessaire à Simon dans sa condition de petit commerçant aisé, mais travaillant encore.

Pour le coup, Simon sentit ses yeux se mouiller de larmes.

«C'est trop, dit-il, c'est trop bon! Et voyez, ajouta-t-il en leur montrant le portefeuille et ce qu'il contenait, voyez ce qu'il m'a donné; avant lui, je n'avais rien; j'envoyais à ma mère tout ce que je gagnais. Et ce billet de mille francs, prenez-le comme cadeau de noces pour Aimée, ma mère: achetez ce que vous croirez lui être utile et agréable.»

M. et Mme Amédée étaient enchantés; il leur importait peu de qui venaient ces richesses, pourvu que leur fille en profitât. Ils se hâtèrent de descendre pour faire part à Aimée des générosités de M. Abel. Les yeux de Mme Amédée brillaient de bonheur.

MADAME AMÉDÉE.

Avec un pareil protecteur, Aimée, tu n'auras pas besoin de t'inquiéter de l'avenir de tes enfants.

AIMÉE.

J'espère bien, maman, que Simon n'aura jamais besoin d'avoir recours à la générosité de son bienfaiteur après tout ce qu'il lui a donné.

MADAME AMÉDÉE.

Je ne dis pas que tu demandes jamais rien à M. Abel; je veux dire seulement que sa générosité prévoit tout et pense à tout.»

Aimée n'était pas contente de l'explication de sa mère; mais elle ne dit rien. C'était sa mère!

Simon et Jean, restés seuls, s'embrassèrent tendrement et longuement; tous deux avaient des larmes dans les yeux; leur silence exprimait, mieux que des paroles, leur joie et leur reconnaissance.

«Rangeons tes effets, dit Jean après quelques instants de silence; et puis je te quitterai pour aller aussi dans ma nouvelle demeure. Hélas! mon bon et cher frère, c'est là le chagrin; chacun chez soi: nous ne serons plus ensemble. Toujours, toujours séparés à l'avenir!

—Mais pas séparés de coeur, mon cher, cher Jean. Ces deux années que nous avons passées ensemble si étroitement unis, sont de beaux moments de notre vie: ils nous laisseront un charmant et heureux souvenir. Je n'ai jamais été si heureux que dans notre pauvre chambrette du cinquième, où nous manquions de tout et où nous avions tout ce qui fait le bonheur: une conscience tranquille et notre tendresse fraternelle. Nous les avons toujours, ces deux éléments de bonheur. Nous nous verrons moins, c'est vrai, mais nous nous aimerons autant et nous penserons l'un à l'autre. Et à présent mettons-nous à l'ouvrage.»

Jean embrassa encore une fois Simon et commença avec lui à tout placer dans la commode et dans l'armoire, et à accrocher les habits aux porte-manteaux.

Au fond de la caisse, Simon trouva d'abord un crucifix et une petite statue de la sainte Vierge, puis un petit paquet; il l'ouvrit et en tira deux jolis livres, les Évangiles et l'Imitation; ensuite une petite boîte contenant une belle montre d'homme avec sa chaîne d'or.

JEAN.

Encore! Tu vois s'il nous aime! Est-il possible qu'il y ait un homme meilleur que mon cher M. Abel? Je ne le crois pas; non, c'est impossible!»

La malle était vidée. Simon se trouvait monté de tout pour des années; jusqu'aux chaussures et aux affaires de toilette, rien n'avait été oublié.

Il commençait à se faire tard; il était temps que Jean se rendit chez ses nouveaux maîtres. Les deux frères s'embrassèrent à plusieurs reprises; Jean descendit l'escalier, la vue un peu troublée par des larmes qui remplissaient ses yeux, malgré ses efforts; et Simon, partagé entre le regret de quitter son frère et le bonheur de sa situation actuelle et à venir.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

Les frères se séparèrent au bas de l'escalier. Jean sortit; Simon entra dans le magasin, où il trouva Aimée, qu'il n'avait pas encore vue, à laquelle il avait tant de choses à dire, et dont la sympathie et l'affection dissipèrent promptement le nuage de tristesse que lui avait laissé le départ de Jean.

Celui-ci marchait vite et cherchait à se distraire; en passant devant l'épicerie de Pontois, il se heurta contre Jeannot qui en sortait.

JEAN.

«Ah! où vas-tu si précipitamment, Jeannot?

JEANNOT.

Je vais entrer chez M. le comte de Pufières; une fameuse place, va; des gens très riches; j'ai quatre cents francs de gages pour commencer; habillé comme un prince, nourri comme un roi! Presque rien à faire, et puis des profits.

JEAN.

Quels profits peux-tu avoir?

JEANNOT.

M. Boissec, l'intendant, me les a expliqués; je les aurai si je me conduis bien. Je te dirai ça quand j'y serai et que je saurai bien au juste ce que c'est. Et toi, où vas-tu si bien habillé?

JEAN.

J'entre aussi, moi, dans une maison où m'a placé notre cher bienfaiteur M. Abel.

JEANNOT.

Et quel genre de maison est-ce?

JEAN.

Des personnes excellentes. Il y a un pauvre petit garçon de dix ans bien malade; c'est un vrai petit ange. Et les pauvres parents, si résignés et si tristes! mais si pieux! Un chagrin si doux, si bon!

JEANNOT, d'un air moqueur.

Ce sera amusant! un joli présent que t'a fait ton cher bienfaiteur!

JEAN.

Oui, c'est un beau présent, et il faut qu'il m'aime bien pour m'avoir trouvé digne d'entrer dans cette maison. Pauvre Jeannot, tu ne comprends plus cela, toi!

JEANNOT.

Laisse-moi donc avec ta pitié! Tes pauvre Jeannot! m'ennuient à la fin. Pendant que tu geindras, que tu prieras comme un imbécile, je m'amuserai comme un roi, je mangerai, je boirai, je dormirai.

JEAN.

Et après?

JEANNOT.

Après? Eh bien,... après,... je recommencerai.

JEAN.

Et après?

JEANNOT.

Après,... après,... Je continuerai.

JEAN.

Et après?

JEANNOT.

Ah! laisse-moi donc tranquille avec ton après.

JEAN.

C'est qu'après tu mourras, Jeannot. Et que lorsque tu seras mort, il y aura encore un après et un toujours!»

Jeannot lança à Jean un regard de colère et de mépris, et passa de l'autre côté de la rue pour ne plus marcher avec lui. Au coin de la rue Castiglione, Jeannot tourna à droite, Jean continua tout droit et dit un dernier adieu au pauvre Jeannot, qui se croyait très heureux et qui ne daigna ni répondre ni tourner la tête.

«Quel dommage qu'il ait quitté le pays! se dit-il; Paris l'a perdu!»

Jean arriva chez M. et Mme de Grignan; ce fut Barcuss qui le reçut.

«Ah! te voilà donc, mon ami! Je suis bien content de t'avoir chez nous, et nous allons nous mettre à l'ouvrage tout de suite; M. Abel dîne ici; tu vas essuyer les assiettes et les verres pendant que je préparerai le dessert et le vin.

JEAN.

Comment va ce pauvre petit M. Roger? A-t-il passé une bonne nuit?

BARCUSS.

Non. Mauvaise comme toutes celles qu'il passe depuis quinze mois. Il souffre constamment; il n'a pas de sommeil, le pauvre petit. Le père et la mère sont sur les dents.»

Un coup de sonnette se fit entendre.

BARCUSS.

Vas-y, Jean; vas-y; ma corbeille de fruits va crouler si je l'abandonne.»

Jean courut au salon et y trouva Mme de Grignan.

«C'est vous, Jean? Je sonnais tout juste pour savoir si vous étiez arrivé; mon pauvre Roger vous demande; il désire beaucoup vous voir; lui qui ne demande jamais rien et qui semble de rien désirer, il a demandé qu'on vous envoyât chez lui aussitôt que vous seriez arrivé. Allez-y, mon ami!

—Oui, madame. Madame veut-elle me permettre de prévenir M. Barcuss?

—Oui, Jean, allez; c'est très bien à vous d'être déférent pour M. Barcuss.»

Jean revint un instant après et il entra dans la chambre de Roger.

Le bruit léger que fit la porte attira l'attention du petit malade. Il ouvrit les yeux; un demi-sourire et une légère rougeur vinrent animer son visage. Il fit signe à Jean d'approcher et lui tendit la main. Jean la prit doucement, y appuya ses lèvres, et regarda le visage si souffrant, si contracté du pauvre enfant.

Roger examinait Jean de son côté; il sourit légèrement.

«Tu as pitié de moi, Jean? Tu ne veux pas croire que je ne suis pas malheureux.... Je souffre, il est vrai; je souffre beaucoup, mais le bon Jésus me donne de la force pour souffrir.... Et toi qui es pieux, tu dois savoir que plus on souffre, plus on est heureux dans l'autre monde.... Je mourrai bientôt, et je serai bien, bien heureux avec le bon Dieu.... Je prierai pour toi, Jean, quand je serai là-haut.»

Roger se tut et ferma les yeux; il ne pouvait plus parler, tant sa faiblesse était grande et sa souffrance aiguë. Jean voulut se relever, mais Roger sourit légèrement sans ouvrir les yeux et retint la main qu'il tenait.

«Prions, dit-il très bas.

JEAN.

Oh oui! Prions, pour que le bon Dieu vous rende la santé.

ROGER.

Non!... Prions pour que sa volonté soit faite, et qu'il fasse de moi tout ce qu'il voudra.... C'est mieux, ça.... Je suis content aujourd'hui, reprit-il après un assez long silence. Papa et maman pourront se reposer pendant que tu es près de moi, Jean.... Et je suis tranquille quand ils se reposent.... Mon ami Abel t'aime beaucoup, Jean,... parce que tu aimes bien le bon Dieu.... Et moi aussi, je t'aime pour cela, et je suis content quand tu es là, près de mon lit.... Et puis, j'aime à voir tes yeux; ils sont doux, ils sont bons; ils ont toujours l'air d'aimer.»

Roger s'arrêta; son visage se contracta.

«Jean, Jean,... prie pour moi,... que le bon Dieu m'aide.... Je souffre, je souffre!... Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu!... Pardon. Ma bonne sainte Vierge! Aidez-moi! Ayez pitié de moi! Oh! Dieu!»

Jean retira sa main d'entre celles de Roger, qui n'eut pas la force de la retenir, et il courut chercher Mme de Grignan, qui causait avec le médecin de la maladie et des souffrances de son enfant. Ils entrèrent et renvoyèrent Jean à Barcuss. M. Abel arriva peu de temps après. Jean profita de ce qu'il se trouvait seul avec M. Abel pour lui dire rapidement ses nouveaux motifs de reconnaissance; il se mit à genoux devant lui pour donner un coup de brosse à ses bottes, et, dans cette position humble et reconnaissante, il lui dit des paroles de tendresse et de dévouement.

M. ABEL.

Tais-toi, tais-toi, mon enfant. Tu sais que tu es convenu avec moi de ne me remercier que par les yeux. Si quelqu'un t'entendait, on pourrait croire que je suis réellement ton sauveur, ton bienfaiteur. Je veux être ton ami et ton protecteur, rien de plus. Voici Barcuss. Silence.... Eh bien, Barcuss, où avez-vous logé mon petit Jean?

BARCUSS.

Monsieur, j'ai fait porter sa malle dans la chambre près de la mienne.»

Jean regarda M. Abel d'un air surpris en répétant: «Ma malle? Ma malle?

M. ABEL.

Mais oui, ta malle, nigaud! Où voulais-tu qu'on la mît, si ce n'est dans ta chambre? C'est comme pour Simon; quand il a déménagé, sa malle a été portée dans sa nouvelle chambre. Il en est de même pour toi.»

Tout cela fut dit d'un air significatif, avec un sourire bienveillant et un peu malin, et avec quelques signes du doigt qui voulaient dire: «Ne me trahis pas, tais-toi».

BARCUSS.

Je vais voir si madame est dans le salon.

—Monsieur! dit Jean dès qu'ils furent seuls.

M. ABEL.

Chut! Barcuss va revenir. Tu as manqué me trahir.... Crois-tu donc que ce que j'ai fait pour Simon, je ne l'aurais pas fait pour toi? toi, mon ami, mon confident!» ajouta-t-il en riant.

A table, Jean vit pour la première fois Mlle Suzanne de Grignan, jeune personne gracieuse, aimable, charmante. Toute la famille était si unie, si bonne, que Jean se sentit tout de suite à son aise comme s'il en faisait partie. Pour la première fois il eut l'occasion d'apprécier l'esprit gai, vif et charmant de M. Abel. Il l'admira d'autant plus; il ne le quittait pas des yeux, et plus d'une fois cet enthousiasme muet excita le rire bienveillant des cinq convives.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

XXII

JEAN SE FORME

Les camarades de Jean étaient tous de braves et honnêtes serviteurs. Barcuss était aimé et respecté de ses camarades et de tous ceux qui avaient des relations intimes avec ses maîtres. Il se chargea d'achever l'éducation négligée de Jean. Il lui donna les habitudes régulières qu'il n'avait pas eues jusque-là.

Le pauvre petit Roger aidait, sans le savoir, au perfectionnement de Jean. Il le demandait souvent et lui témoignait de l'amitié; la vue de ses souffrances, supportées avec tant de douceur, de patience, de courage, faisait une profonde impression sur le coeur aimant et sensible de Jean. Les visites quotidiennes de M. Abel, ses bons conseils, sa constante bonté développèrent aussi l'esprit et les idées de Jean. Il comprit mieux sa position vis-à-vis de ses maîtres; il leur témoigna plus de respect, de déférence.

Peu à peu les restes de dehors villageois et naïfs disparurent. En prenant de l'expérience et de l'âge, Jean fut plus maître de ses sentiments; il aima autant mais avec moins d'expansion; il apprit à contenir ce que l'inégalité des conditions pouvait rendre ridicule ou inconvenant vis-à-vis de ses maîtres et des étrangers; il ne baisa plus les mains de M. Abel; il ne se mit plus à genoux; il le regarda moins affectueusement et moins souvent; mais, dans son coeur, c'était la même ardeur, le même dévouement, la même tendresse. Jean se sentait heureux, entouré de bons camarades, au service de maîtres excellents; il trouvait autour de lui amitié, bonté, soins; enfin, la vraie fraternité, qui est la charité du chrétien. Bien loin de lui refuser des permissions pour aller voir Simon, on faisait naître les occasions de réunion pour les deux frères. Barcuss préférait faire le travail de deux pour donner à Jean une soirée ou un après-midi. Il n'était jamais refusé quand il désirait aller à l'église, ou sortir pour ses affaires personnelles, ou voir quelque chose d'intéressant, ou faire une visite de pauvres.

S'il était souffrant, ses camarades le soignaient comme un frère; les maîtres veillaient à ce qu'il ne manquât de rien; M. Abel venait alors savoir de ses nouvelles et le distrayait par son esprit gai et aimable. La seule peine de Jean était l'état toujours alarmant et douloureux du bon petit Roger, que Jean aimait d'une sincère affection.

«Vous prierez pour moi, monsieur Roger, quand vous serez près du bon Dieu, lui disait-il souvent.

—Pour toi comme je prierais pour mon frère», répondait Roger de sa voix défaillante.

Les nouvelles d'Hélène étaient excellentes; elle se plaisait beaucoup dans cette ferme de Sainte-Anne que louait Kersac; elle était généralement aimée et estimée. Kersac etait plus un frère qu'un maître pour elle; jamais un reproche, toujours des remerciements et des éloges. La petite Marie devenait de plus en plus gentille; elle passait la journée chez les bonnes Soeurs de Sainte-Anne; elle travaillait bien; elle commençait déjà à se rendre un peu utile à la ferme. Quand Kersac lui faisait faire un raccommodage ou un travail quelconque pour lui-même, Marie en était fière et heureuse. Kersac l'aimait beaucoup et se réjouissait de la pensée de l'adopter.

Un jour il reçut une lettre de Simon et de Jean. Simon lui demandait de venir assister à son mariage, qui avait été retardé jusqu'après Pâques à cause d'une maladie de Mme Amédée, commencée peu de jours avant le Carême. Simon demandait aussi à Kersac de vouloir bien lui servir de témoin avec M. Abel N..., ce peintre fameux par son talent autant que par sa vie exemplaire et son esprit charmant.

Jean suppliait son ami Kersac de venir les voir dans une occasion aussi solennelle; ils déploraient tous les deux que leur mère ne pût venir, et Jean demandait à Kersac de ne pas augmenter leur chagrin en refusant d'être témoin de l'heureux Simon. Il profitait de l'occasion pour raconter à Kersac une foule de choses et de détails intéressants.

«Tenez, Hélène, dit Kersac, lisez cette lettre de Simon et de Jean.»

Hélène la lut avec un vif intérêt.

«Eh bien, dit-elle, que ferez-vous?

—J'irai, dit Kersac; la ferme n'en souffrira pas, bien que la saison soit encore aux labours et aux semailles; je ne serai absent que trois ou quatre jours. Je vais écrire pour savoir le jour du mariage et l'hôtel où je pourrai descendre pour être près d'eux. Nous voici au printemps, le beau temps est venu; ce sera pour moi un voyage agréable de toutes manières. Cela me fera vraiment plaisir de revoir mon petit Jean; je tâcherai de vous le ramener, si c'est possible.»

Hélène devint rouge de joie.

«Me ramener Jean! Ah! si vous pouviez.

KERSAC.

Et pourquoi ne le pourrais-je pas?

HÉLÈNE.

C'est qu'il est en service, monsieur! Et vous savez combien c'est gênant quand un domestique s'absente.

KERSAC.

Ce ne doit pas être à Paris comme chez nous; ils ont un tas de domestiques qui se tournent les pouces; on ne s'aperçoit seulement pas quand l'un d'eux manque.

HÉLÈNE.

Je crois, monsieur, que cela dépend des maisons: chez Mme de Grignan, où est Jean, chacun a son travail; c'est une maison comme il faut, une vraie maison de Dieu, comme l'écrit toujours Jean.

KERSAC.

C'est possible, mais j'essayerai toujours; voici près de trois ans que vous n'avez vu votre fils, ma pauvre Hélène; il est bien juste qu'on vous le donne pour quelques jours.»

Hélène le remercia, mais sans trop croire au bonheur que ce brave Kersac lui faisait espérer.

Il reçut, deux jours après, une réponse à sa lettre; le mariage était pour le 1^er mai, et on était aux derniers jours d'avril. Pas de temps à perdre; Hélène se hâta de lui préparer ses plus beaux habits, son linge le plus fin, ses bottes les plus brillantes; elle lui mit de l'or dans sa bourse; elle crut être prodigue en lui mettant cent francs.

Elle fit son paquet, qu'elle enveloppa dans un beau torchon neuf bien épinglé, et, lorsque Kersac fut près du départ, elle lui remit son paquet et la bourse.

KERSAC, riant.

Merci, ma bonne Hélène. Avez-vous été généreuse? Combien m'avez-vous donné pour m'amuser?

HÉLÈNE.

Plus que vous n'en dépenserez, monsieur. Cent francs!

KERSAC, riant plus fort.

Cent francs! Pauvre femme! Cent francs! Mais il n'y a pas de quoi aller et venir si je ramène mon brave petit Jean. HÉLÈNE.

Eh bien, monsieur, votre dépense ne sera pas grand'chose. Vous allez être nourri là-bas! Quand on va à la noce, on mange et on boit pour huit jours!

—Et me loger donc! Et vivre en attendant la noce! Je ne vais pas arriver là pour tomber en défaillance comme un mendiant. Et mon présent de noce, donc! Vous croyez que je laisserai marier un garçon qui est presque à vous, sans lui faire mon petit cadeau? Non, Hélène; Kersac est plus généreux que ça. Donnez-moi la clef et venez voir ce que j'emporte.»

Hélène le suivit en lui recommandant l'économie.

«Prenez garde de vous laisser trop aller à votre générosité, monsieur. Ces trois jours vont vous coûter plus cher que six mois ici chez vous.

KERSAC, riant.

C'est bon, c'est bon! Je sais ce que je fais. Je suis économe, vous le savez bien; mais, dans l'occasion, je n'aime pas à être chiche.

HÉLÈNE, souriant.

Économe, économe, excepté quand il s'agit de donner, monsieur.

KERSAC.

Ah mais! quant à ça, Hélène, j'ai ma maxime, vous savez. Il faut que celui qui a, donne à celui qui n'a pas.»

Kersac se trouvait devant la caisse où étaient ses papiers et son argent. Et, au grand effroi d'Hélène, il en tira encore cinq cent francs. HÉLÈNE.

Miséricorde! monsieur! Vous n'allez pas dépenser tout ce que vous emportez?

KERSAC.

J'espère que non. Mais,... dans une ville comme Paris, il ne faut pas risquer de se trouver à court. On ne sait pas ce qui peut arriver; un accident, une maladie!

HÉLÈNE.

Oh! monsieur! Le bon Dieu vous protégera; il ne vous arrivera rien du tout, et vous nous reviendrez en bonne santé, j'espère bien.

KERSAC.

Je l'espère bien aussi, ma bonne Hélène. Et, à présent, adieu, au revoir; et préparez un lit pour votre garçon. Et embrassez pour moi ma petite Marie, qui est à l'école.»

Kersac embrassa Hélène sur les deux joues, selon l'usage du pays, sauta dans sa carriole avec le garçon de ferme qui devait la ramener, et s'éloigna gaiement.

«Oh! s'il pouvait me faire voir mon petit Jean!» s'écria-t-elle quand il fut parti.

Elle était pleine d'espoir, malgré ce qu'elle en avait dit à Kersac, et ne perdit pas une minute pour préparer un lit à Jean, dans un cabinet qui se trouvait entre sa chambre et celle de Kersac.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

XXIII

KERSAC A PARIS

Kersac arriva à Paris de grand matin et prit un fiacre, comme le lui avait recommandé Jean, qui lui avait donné l'adresse d'un hôtel de la rue Saint-Honoré, tout près de la rue Saint-Roch. Il prit une chambre au sixième, déjeuna copieusement pour commencer, fit une toilette complète, revêtit sa belle redingote, et, d'après les indications d'une fille de service, se rendit chez Jean, à l'hôtel de Mme de Grignan. Il était huit heures quand il arriva.

«Qui demandez-vous, monsieur? demanda le concierge.

KERSAC.

Et qui voulez-vous que je demande, mon brave homme, si ce n'est mon petit Jean?

LE CONCIERGE.

Quel petit Jean, monsieur? KERSAC.

Comment, quel petit Jean? Celui qui reste dans cette maison, parbleu! je n'en connais pas d'autre, et pas un qui vaille celui-là.»

Le concierge sourit: il comprit ce que demandait Kersac.

LE CONCIERGE.

Si vous voulez entrer, monsieur, je vais prévenir Jean que vous le demandez. Qui faut-il annoncer, monsieur?

KERSAC.

Kersac, son ami Kersac.

LE CONCIERGE.

Suivez-moi, s'il vous plaît, monsieur.

KERSAC.

Très volontiers, mon ami.»

Kersac le suivit pas à pas; arrivé à l'escalier, il s'arrêta.

KERSAC, regardant de tous côtés.

Mais... par où faut-il monter?

LE CONCIERGE.

Il faut monter l'escalier qui est devant vous, monsieur.

KERSAC.

Sur cette belle étoffe qu'on a mise là tout du long?

LE CONCIERGE, souriant.

Oui, monsieur; il n'y a pas d'autre chemin.

KERSAC.

Eh bien, excusez du peu! mon petit Jean ne se gêne pas.... Et il marche là-dessus tous les jours?

LE CONCIERGE, souriant.

Dix fois, vingt fois par jour, monsieur.

KERSAC.

Si ça a du bon sens de faire marcher sur de belles étoffes comme ça!» Kersac se baissa, passa la main sur le tapis. «C'est doux comme du velours. Ça ferait de fameuses couvertures de cheval! Et des limousines excellentes, qui vous tiendraient joliment chaud!

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

Kersac se décida pourtant à poser un pied, puis l'autre, sur le beau tapis; il montait lentement, avec respect pour la belle étoffe, regardait à chaque marche s'il ne l'avait pas salie avec ses bottes couvertes de poussière. Le concierge le fit entrer dans l'antichambre et alla prévenir Barcuss.

«Jean va être bien content, dit Barcuss; je vais l'envoyer à M. Kersac; il est ici à côté, dans l'office.... Jean! vite, viens voir ton ami M. Kersac, qui vient d'arriver.

JEAN.

M. Kersac! Quel bonheur! Où est-il?»

A peine avait-il dit ces mots, que la porte du vestibule s'ouvrit et que la tête de Kersac apparut.

«Monsieur Kersac! Cher monsieur Kersac! s'écria Jean en courant à lui.

—Jean! mon brave garçon! répondit Kersac en le serrant dans ses bras et en l'embrassant de tout son coeur.

—Cher monsieur Kersac, répéta Jean, que vous êtes bon d'être venu, de vous être dérangé, d'avoir quitté votre ferme! Que je suis donc heureux de vous voir! Donnez-moi des nouvelles de maman. Si vous saviez comme je suis content de la savoir chez vous! Elle doit être si heureuse avec vous!

KERSAC.

Je me flatte qu'elle n'est pas malheureuse, mon ami. Mais comme te voilà grandi.... Et pas enlaidi, je puis dire en toute vérité.... Beau garçon!... Sais-tu que tu es presque aussi grand que moi? Tu as... quel âge donc?

JEAN.

Dix-sept ans dans trois mois, monsieur Kersac.

KERSAC.

C'est ça; c'est bien ça! J'ai trente-huit ans, moi!

—Jean, tu devrais proposer à M. Kersac de prendre quelque chose, dit Barcuss qui avait regardé et écouté en souriant.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

KERSAC.

Bien merci, monsieur! Vous êtes bien honnête! J'ai mangé, en arrivant, une fameuse miche de pain et une assiettée de fromage! Mais votre pain de Paris ne vaut pas le pain de la campagne. Ça ne tient pas au corps. On a beau avaler, on se sent toujours l'estomac vide.»

Barcuss se mit à rire et demanda à Kersac de l'attendre un instant. Il alla trouver M. de Grignan qui faisait sa toilette.

BARCUSS.

Monsieur voudrait-il me permettre d'offrir un verre de vin à M. Kersac, l'ami de Jean, qui vient d'arriver et qui a l'air d'un bien brave homme?

M. DE GRIGNAN.

Certainement, mon ami; donnez-lui tout ce que vous voudrez.

BARCUSS.

Et monsieur veut-il me permettre de donner un petit congé à Jean, pour qu'il soit libre de promener son ami?

M. DE GRIGNAN.

Je ne demande pas mieux, mon bon Barcuss, mais c'est vous qui en souffrirez.

BARCUSS.

Oh! monsieur, je ne suis pas embarrassé pour l'ouvrage; le concierge me donnera un coup de main. Et ça fait plaisir d'obliger un bon garçon comme Jean et un brave homme comme M. Kersac.

M. DE GRIGNAN.

A-t-il vraiment l'air d'un brave homme?

BARCUSS.

D'un brave homme tout à fait, monsieur; un homme de cinq pieds huit pouces pour le moins, avec des épaules, des bras et des poings à assommer un boeuf; et, avec cela, un air tout bon, tout riant, l'air d'un bon homme tout à fait. Et si monsieur voulait bien permettre que je lui propose de rester ici?

M. DE GRIGNAN.

Très volontiers, Barcuss; vous pourriez lui proposer, s'il n'est ici que pour peu de jours, de coucher et de manger chez moi. De cette façon Jean le verra tout à son aise, et vous ne vous éreinterez pas de travail.

BARCUSS.

Merci bien, monsieur; je le lui proposerai de la part de monsieur.»

Barcuss se retira fort content et rentra avec empressement dans l'antichambre, où il trouva Kersac et Jean causant avec animation.

BARCUSS.

«Monsieur Kersac, monsieur vous propose de rester ici chez lui; nous avons le logement et la table à vous offrir.»

Jean sauta de dessus sa chaise.

«Merci, monsieur Barcuss; c'est un effet de votre bonté, je le vois bien; c'est vous qui l'avez demandé à monsieur.

KERSAC.

Mais, Jean, dis donc, c'est indiscret, ça; on dit qu'à Paris chacun a son coin; je ne veux déplacer ni gêner personne: j'aime mieux retourner à l'hôtel.

JEAN.

Oh! mon cher monsieur Kersac! Puisque monsieur le permet! Puisque le bon M. Barcuss l'a demandé!

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

BARCUSS.

Acceptez, acceptez sans crainte, monsieur Kersac; nous avons plus de logement qu'il ne nous en faut. Voyons, est-ce dit?

KERSAC, lui tapant dans la main.

C'est dit. Tope là, je reste! Vous avez l'air de braves gens ici. Je voudrais bien connaître les maîtres de Jean. J'aime bien les braves gens.

BARCUSS.

Vous les verrez tantôt, monsieur Kersac. Jean, dans quelle chambre mettons-nous ton ami?

JEAN.

Dans la mienne, je vous en prie, monsieur Barcuss; je le verrai bien mieux.

KERSAC.

J'aimerais bien cela, moi aussi. Cela me rappellera la nuit où tu m'as si bien soigné, Jean, à l'auberge de Malansac. Et ce Jeannot, que tu voulais me faire aimer? A propos, où est-il cet animal de Jeannot?

JEAN.

Il est bien placé, à ce qu'il m'a dit, mais je ne le vois pas souvent.

KERSAC.

Pourquoi ça?

JEAN.

Parce que..., parce qu'il a des idées qui ne sont pas les miennes et des goûts que je n'ai pas.»

Barcuss interrompit la conversation pour les engager à aller déjeuner. Jean, qui avait bon appétit, ne se le fit pas répéter; il emmena Kersac pour le présenter au cuisinier et aux autres domestiques.

Kersac déjeuna une seconde fois comme s'il n'avait pas déjeuné une première. Puis, Jean lui proposa de venir voir sa chambre.

KERSAC.

Sac à papier! mon garçon, comme tu es logé! Et tous ces effets sont à toi?

JEAN.

Tout, tout, monsieur. Regardez bien! Voyez mes beaux habits, mon linge, ces excellents livres, tout ça m'a été donné par le meilleur des hommes, le plus charmant et en même temps le plus charitable; vous devinez que c'est de M. Abel que je parle.

KERSAC.

Ah oui! ce brave monsieur que tu aimes tant?

JEAN.

Et que j'ai tant de raisons d'aimer! Si vous saviez comme il a été et comme il est bon pour Simon et pour moi! Et comme il me donne de bons conseils! Et comme il a la bonté de m'aimer! C'est ça qui me touche le plus. Que lui, grand artiste, riche, spirituel, si couru, si choyé, veuille bien aimer un pauvre domestique, un garçon comme moi!

KERSAC.

J'aime ce M. Abel, et toi, je t'aime d'autant plus que tu l'aimes et que tu en parles avec tant d'amitié.

JEAN.

C'est qu'on est si reconnaissant envers ceux qui vous aiment, quand on est seul, loin de sa famille.

KERSAC.

A qui le dis-tu, moi qui n'ai pas de famille et personne à aimer! Aussi je veux m'en faire une; ça me pèse trop de vivre seul.

JEAN.

Et comment ferez-vous pour vous faire une famille?

KERSAC.

Parbleu! je me marierai; pas plus difficile que ça. Comme fait Simon.

JEAN.

Mais Simon est jeune, et vous ne l'êtes plus.

KERSAC.

Je le sais bien! Aussi n'épouserai-je pas une jeunesse de dix-huit ans, comme fait Simon. Je prendrai une femme de mon âge à peu près.

JEAN.

Et où la trouverez-vous?

KERSAC.

Elle est toute trouvée, pardi! Ta mère!

JEAN, surpris d'abord et riant ensuite.

Maman! maman! Mais vous n'y pensez pas, monsieur! Maman a quelque chose comme trente-trois à trente-quatre ans.

KERSAC.

Et moi, j'en ai bien trente-huit à trente-neuf. Vois-tu, Jean, j'ai besoin de quelqu'un de confiance près de moi pour gouverner ma ferme; et puis quelqu'un de bon et de soigneux que je puisse aimer; quelqu'un de rangé, d'économe, qui me retienne quand je veux faire de la dépense. Quelqu'un de propre, d'avenant, qui ne repousse pas les gens qui viennent à la ferme faire des affaires avec moi. Je trouve tout cela dans ta mère; elle paraît plus jeune que son âge, mais cela ne fait rien; cela vaut mieux que si on pouvait la prendre pour ma mère. Cela te déplaît-il, mon ami?

JEAN.

Comment cela me déplairait-il, monsieur? C'est au contraire un bonheur, un grand et très grand bonheur. Pauvre maman, qui a été si malheureuse! Et le bon Dieu lui envoie la chance de devenir la femme d'un brave, excellent homme comme vous, monsieur! Mon cher monsieur Kersac! vous serez donc mon père! Ah! ah! ah! c'est drôle tout de même!

KERSAC.

Tu n'y pensais pas, ni moi non plus, quand je te menais en carriole à Malansac? Eh bien, tu ne croirais pas une chose? c'est que je m'étais si bien attaché à toi dans cette journée de carriole, que j'ai été voir ta mère pour toi, que je l'ai soignée pour toi, et que l'idée d'en faire ma femme m'est venue pour toi, pour te ravoir un jour et pour te faire un sort. Et puis, il faut dire aussi que j'ai reçu, il y a environ trois mois, une lettre de quelqu'un que je ne connais ni d'Ève ni d'Adam, qui a signé: Un ami, et qui me dit:

«Si vous voulez être heureux, monsieur Kersac, et si vous êtes le brave, l'excellent homme que je crois, épousez la mère de votre jeune ami Jean. Vous n'aurez pas à vous en repentir.»

Cette lettre m'a décide; j'ai pense à ton avenir, au mien, et je me suis dit: Hélène sera ma femme et Jean sera mon fils.

JEAN.

Merci, monsieur, merci; mille fois merci; j'ai réellement trop de bonheur d'avoir rencontré deux hommes aussi excellents que vous et M. Abel.

KERSAC.

Ah çà! dis donc, je voudrais bien le voir, ton M. Abel. Je l'aime, rien que de t'en entendre parler.

JEAN.

Je le lui dirai, monsieur, je le lui dirai. A présent, monsieur, je vais aller à mon ouvrage, pour ne pas tout laisser à faire à ce bon M. Barcuss, qui s'échine pour me donner du bon temps.

KERSAC.

Je vais y aller avec toi, je ne te quitte pas d'une semelle; je te regarde déjà comme mon fils. Mais n'en parle à personne qu'à Simon; on rirait de moi, et cela ne m'irait pas. Je leur donnerais une volée de coups de poing qui gâterait la noce.

JEAN.

Permettez-moi, monsieur, de le dire à M. Abel; j'ai l'habitude de lui parler de tout ce qui m'intéresse.

KERSAC.

Dis-le, dis-le, mon ami; je le lui dirais moi-même si je le voyais.»

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

XXIV

KERSAC ET M. ABEL FONT CONNAISSANCE

Avant de quitter la chambre, Kersac serra Jean dans ses bras, et avec une telle force que Jean demanda merci; il étouffait; tous deux descendirent en riant, Jean se mit à décrotter et cirer les chaussures; Kersac s'y mit aussi avec ardeur, et tous deux causaient avec tant d'animation, qu'ils n'entendirent pas entrer M. Abel.

Il les regardait depuis quelques instants en souriant, lorsque Kersac se retourna.

KERSAC.

Tiens! qui est-ce qui vient nous déranger?»

Jean se retourna à son tour, jeta brosse et soulier, et s'avança précipitamment vers M. Abel.

JEAN.

Cher, cher monsieur, encore un bonheur! C'est M. Kersac que vous voyez là; il m'annonce..., vous ne devineriez jamais quoi; il m'annonce....

M. ABEL.

Qu'il épouse ta mère, parbleu! c'est clair.

JEAN, étonné.

Comment avez-vous deviné?

M. ABEL.

Tu sais que je devine tout ce qui te concerne.

JEAN.

C'est vrai, ça, monsieur! Nous nous entendons si bien!»

Kersac était resté la bouche ouverte, les yeux écarquillés, tenant une brosse en l'air d'une main et une bottine de l'autre. M. Abel s'avança vers lui en riant. Kersac, sans penser au cirage qui noircissait ses mains, prit celles de M. Abel dans les siennes et les serra avec la force d'un charretier herculéen. M. Abel, qui ne lui cédait en rien sous ce rapport, serra à son tour, jusqu'à ce que Kersac eût jeté une espèce de cri de douleur.

KERSAC.

Sac à papier! quelle poigne! Eh bien, monsieur! si vous êtes de cette trempe, il vaut mieux vous avoir pour ami que pour ennemi. Dis donc, Jean, tu ne m'avais pas dit cela?

JEAN.

C'est que je ne le savais pas. M. Abel m'avait toujours serré les mains bien doucement, sans me faire de mal.... Ah! mon Dieu! regardez donc vos mains, monsieur! Pleines de cirage, ajouta Jean en riant.

M. ABEL, riant aussi.

C'est, ma foi, vrai. Noires comme si j'avais ciré mes bottes.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

KERSAC.

Bien pardon, monsieur, c'est moi! Je n'y ai pas pensé! C'est que nous venions de parler de vous, monsieur, et alors vous comprenez.

—Je comprends, dit Abel en adressant à Jean un sourire affectueux. Et puisque j'ai les mains noires comme les vôtres, je vais vous aider à dépêcher votre ouvrage; nous allons décrotter tout cela, comme trois bons amis.»

M. Abel mit un tablier de Barcuss, saisit une brosse, un petit brodequin de Suzanne, et se mit à brosser et à cirer comme un vrai décrotteur. Kersac le regardait avec un étonnement qui faisait rire M. Abel, déjà enchanté du nouveau rôle qu'il s'était adjugé.

Quand ils eurent fini, Abel proposa de descendre à la cuisine pour se savonner les mains; ils y allèrent tous les trois; le cuisinier, accoutumé aux excentricités de M. Abel, lui présenta une terrine d'eau tiède et un morceau de savon, sans demander d'où provenait ce cirage sur les mains de M. Abel; Jean et Kersac se lavèrent dans un seau.

«Au revoir, mon ami Kersac, dit M. Abel en s'en allant, je suis entré en passant pour savoir des nouvelles de mon pauvre petit Roger. Jean, sais-tu comment il va? Il était bien souffrant hier soir.

JEAN.

Je n'ai pas encore eu de ses nouvelles ce matin, monsieur; l'arrivée de M. Kersac m'a tout bouleversé. J'étais si content de le revoir!

M. ABEL.

Je vais avoir des nouvelles par Grignan. Je reviendrai dîner; préviens Barcuss.

JEAN.

Oui, monsieur. Au revoir, monsieur.

M. ABEL.

Au revoir, mon enfant. A ce soir, monsieur Kersac. Vous savez que nous sommes ensemble témoins de Simon?

KERSAC.

Oui, monsieur; c'est bien de l'honneur pour moi.

M. ABEL.

Et pour moi, donc! Je ne connais rien de plus respectable qu'un honnête cultivateur, brave homme et faisant le bonheur de tous ceux qui l'entourent.... J'ai les mains propres, ajouta-t-il en tendant sa main à Kersac, et vous aussi; nous pouvons nous donner une poignée de main... et sans nous briser les os», ajouta-t-il en riant.

Kersac prit la main d'Abel et la serra un peu trop vivement, à l'idée de M. Abel.

«Prenez garde, dit-il; si vous serrez, je serre.

—Et moi je lâche», dit Kersac en reculant d'un pas.

Abel s'en alla en riant et monta chez M. de Grignan. Il ne tarda pas à revenir et dit à Jean en passant:

«Roger va un peu moins mal; il voudrait te voir, et il te demande de lui amener notre ami Kersac dont je lui ai parlé. Au revoir, mes amis. Jean, dis à Simon qu'il vienne me voir à l'hôtel Meurice; nous avons bien des choses à régler pour la noce, et pas de temps à perdre; c'est pour après-demain. Tâchez de venir tous les deux avec lui; nous arrangerons les heures, les moyens de transport, etc.»

M. Abel sortit.

JEAN.

Monsieur Kersac, je vais vous laisser un moment pour aller chez le pauvre petit M. Roger; il voudrait bien vous voir, le pauvre enfant; vous voulez bien que je revienne vous chercher, n'est-il pas vrai? Il a si peu de distraction, le pauvre petit! Et il est si gentil! si doux, si patient! un vrai petit ange.

KERSAC.

Je t'attends, mon ami, je t'attends.»

Lorsque Jean entra chez Roger, sa mère était près de lui. Celui-ci tourna la tête avec effort.

«Et ton ami, M. Kersac? dit-il. Je voudrais bien le voir, si cela ne l'ennuie pas trop.

JEAN.

Je vais vous l'amener, monsieur Roger; il sera bien content de faire connaissance avec vous; il vous aime sans vous connaître.

ROGER.

Il est trop bon. Tous ceux qui m'aiment sont trop bons. Je n'ai rien fait pour qu'on m'aime. Tout le monde se fatigue pour moi, et moi je ne fais rien pour personne.

JEAN.

Rien! vous appelez rien de prier pour nous tous comme vous le faites, cher monsieur Roger?

ROGER.

Quand je serai près du bon Dieu et de la sainte Vierge, je prierai mieux; ici je prie mal parce que je souffre trop. Je serai bien heureux ce jour-là!»

Roger ferma les yeux, joignit ses petites mains comme s'il priait. Ensuite il dit à Jean:

«Mon bon Jean, amène-moi M. Kersac, je t'en prie. C'est peut-être mal d'être si curieux, mais j'ai bien envie de le voir pendant que je suis un peu mieux.»

Jean sortit et alla demander à Kersac de monter. Pour arriver chez Roger, il fallait passer par le salon; Kersac s'y arrêta, frappé d'étonnement; la tenture de damas rouge, les fauteuils dorés, les divers meubles de fantaisie qui ornaient le salon, le lustre en cristal et en bronze, le beau tapis d'Aubusson, tout cela était pour lui les contes des Mille et une Nuits, des richesses sans pareilles. Jean, voyant son admiration, s'arrêta quelques minutes; puis, ouvrant la porte de Roger, il fit entrer Kersac. Ce dernier fut vivement impressionné par l'aspect de cette chambre; le demi-jour, ménagé à dessein, pour ne pas fatiguer les yeux du petit malade, le silence qui y régnait, l'attitude accablée mais résignée de Mme de Grignan, assise près du lit de son fils, l'enfant lui-même, d'une maigreur et d'une pâleur effrayantes, les mains jointes, le visage légèrement animé par un doux sourire, tout cet ensemble produisit sur Kersac une impression si vive de respect, d'attendrissement, que, sans penser à ce qui faisait, il se laissa tomber à genoux près du lit de ce pauvre petit enfant. Roger, surpris et touché, voulut prendre de sa petite main décharnée celle de Kersac, mais il n'en eut pas la force; Kersac, qui avait senti le mouvement, prit bien doucement cette petite main dans les siennes, la baisa et la plaça ensuite sur sa tête, comme pour avoir une bénédiction.

Puis, se tournant vers Mme de Grignan qu'il entendait pleurer:

«Pauvre dame! dit-il. Pauvre mère!

—Mais heureuse de le voir souffrir si saintement», répondit Mme de Grignan.

Kersac se releva.

ROGER.

Monsieur Kersac, Jean vous aime beaucoup; je vois qu'il a raison; vous aimez le bon Dieu et vous le priez; je prierai aussi pour vous.»

Et, voyant une larme rouler le long de la joue de Kersac:

«Il ne faut pas pleurer pour moi, monsieur Kersac. Je souffre ce que le bon Dieu m'envoie, et je sais que bientôt le bon Dieu me prendra avec lui; je serai alors si heureux, si heureux que je ne penserai plus à mes souffrances.»

Roger se reposa un instant. Kersac voulut parler, mais il ne put articuler une parole; il se borna à regarder la mère et l'enfant avec une respectueuse émotion. Enfin, oubliant la beauté des meubles, il s'assit dans un fauteuil habituellement occupé par M. de Grignan, et garda dans sa main la main de Roger.

Roger pressa légèrement, bien légèrement (car la force lui manquait) la grosse main de Kersac; Jean se tenait près d'eux; il regardait tantôt Roger, tantôt Kersac. Si M. Abel avait pu voir l'expression de son regard, il eût fait un cinquième tableau de cette scène touchante, dont l'âme, le héros, était un enfant de dix ans, bien près de la mort.

Le silence, l'immobilité, amenèrent chez Roger un calme, un bien-être qui finit par le sommeil; quand Mme de Grignan le vit endormi, elle dégagea tout doucement la main de Roger de celle de Kersac, fit signe à ce dernier de ne pas faire de bruit et de s'en aller avec Jean; puis elle fit de la main un signe amical à Kersac, qui sortit avec Jean.

Il ne regarda pas le beau salon en s'en allant, il ne dit pas une parole; arrivé dans la chambre de Jean, Kersac s'assit et essuya ses yeux du revers de sa main.

KERSAC.

Je ne me souviens pas d'avoir été émotionné comme je l'ai été chez ce pauvre enfant. Je me suis senti remué jusqu'au fond de l'âme! Ce petit être souffrant, si doux, si tranquille, si heureux! Et puis cette pauvre mère qui pleure, mais qui ne se plaint pas. Et tout ça si calme et sentant la mort! Jamais je n'oublierai les instants que j'ai passés là. J'y serais resté des heures si l'on avait bien voulu m'y laisser.»

Il finit pourtant par se remettre; Jean chercha à le distraire en lui racontant d'abord des paroles charmantes du petit Roger, ensuite des aventures de café, puis le concert et le bal, égayés par M. Abel. Kersac riait de tout son coeur quand Barcuss vint les appeler pour déjeuner.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

XXV

KERSAC VOIT SIMON, RENCONTRE JEANNOT

Kersac s'émerveilla du bon et copieux déjeuner qu'on leur servit, et ses convives s'émerveillèrent de son appétit infatigable; sa dernière bouchée fut avalée avec le même empressement que la première. Après le repas, Jean lui proposa d'aller chez Simon, ce que Kersac accepta avec plaisir. Jean le mena par le plus beau et le plus court chemin, les Champs-Élysées, la place de la Concorde et la rue de Rivoli. Il lui fit voir en passant l'hôtel Meurice, où demeurait son cher M. Abel, puis l'épicerie où avait été Jeannot; puis, dans la rue Saint-Honoré, le café où lui-même était resté près de trois ans et Simon sept ans. Ils arrivèrent, non sans peine, chez Simon, car Kersac s'arrêtait à chaque pas pour admirer les boutiques, les voitures, les bâtiments; tout était pour lui nouveau et merveilleux.

Jean monta rapidement les deux étages de Simon: Kersac le suivit plus modérément. Simon venait de finir son déjeuner-dîner et se préparait à descendre au magasin.

«Simon, voici M. Kersac qui vient te voir, s'écria Jean en entrant chez son frère.

SIMON.

Monsieur Kersac! Que vous êtes bon, monsieur, de faire ce grand voyage pour moi!

KERSAC.

Pour vous, mon ami, et pour Jean et pour votre mère.

JEAN.

Maman va devenir la femme de M. Kersac. Il me l'a dit tantôt; et il sera mon père! C'est drôle, ça, n'est-ce pas?

SIMON.

Pas possible! C'est-il vrai, monsieur Kersac?

KERSAC.

Très vrai, mon ami; à mon retour.

SIMON.

Quel bonheur pour notre pauvre mère! Cher monsieur Kersac!»

Simon embrassa Kersac, qui le serra à l'étouffer, comme il avait fait pour Jean.

SIMON.

Et quel dommage que ma mère n'ait pu venir avec vous!

KERSAC.

C'était impossible, mon ami! Toi épousant une fille de haute volée, une Parisienne, ta mère se serait trouvée embarrassée, déplacée avec tout ce beau monde. Et puis, tant qu'elle n'est pas ma femme, elle est ma fille de ferme; je n'aurais pas voulu que ta mère se présentât comme fille de ferme chez tes parents. Et puis, la pauvre femme y avait une très grande répugnance, probablement à cause de tout cela. Moi-même, je ne m'y suis réellement décidé qu'en partant. J'ai vu que ça me faisait quelque chose de la quitter. C'est qu'elle est bien bonne, elle m'est bien attachée, et je pense que nous ne serons malheureux ni l'un ni l'autre.

SIMON.

Ma mère ne le sait donc pas, comme ça?

KERSAC.

Elle n'en sait pas le premier mot.

SIMON.

Et si elle allait refuser?

KERSAC, étonné.

Comment? Qu'est-ce que tu dis? Refuser!... Diantre! je n'avais pas pensé à cela, moi! Ah bien! si elle refusait.... c'est que j'en serais bien chagrin!... Oui, oui, ce serait une vraie perte pour la ferme et pour moi. Jamais je ne trouverais à remplacer cette femme-là. Quelle diable d'idée tu as eue, Simon! Je ne vais pas avoir un instant de tranquillité jusqu'à mon retour là-bas.

SIMON, souriant.

Rassurez-vous, mon cher père! Ce n'est qu'une supposition. Pourquoi refuserait-elle de rester avec vous, puisqu'elle vous aime tant et qu'elle est si heureuse chez vous? Soyez tranquille, vous serez notre père à Jean et à moi.

KERSAC.

C'est possible! mais... ce n'est pas certain. Dis-moi, Simon, à quand ta noce?

SIMON.

Après-demain, monsieur Kersac. Demain matin je voudrais bien aller chez M. Abel, pour lui demander son heure et convenir de tout avec lui.

JEAN.

Tout juste, il t'a fait dire d'aller avec nous à l'hôtel Meurice avant neuf heures; passé neuf heures, on ne le trouve plus.

SIMON.

Je le sais bien. Pouvez-vous venir me prendre?

JEAN.

Oui, oui, j'ai prévenu M. Barcuss.

KERSAC.

Après-demain la noce; le lendemain au soir, je file pour arriver à Sainte-Anne le matin de bonne heure.

JEAN.

Déjà, monsieur!

KERSAC.

Il le faut bien, mon enfant; dans une ferme, le temps qu'on perd ne se rattrape pas. Et puis... il faut que je parte.»

Ils causèrent quelque temps. Kersac demanda à voir Mlle Aimée. Simon le présenta à Monsieur, à Mme Amédée et à Aimée. Kersac secoua la main du père à lui disloquer l'épaule, serra la main de la mère à lui engourdir les doigts. Quant à Mlle Aimée, quand elle voulut lui donner la main.

Illustration from Jean qui grogne et Jean qui rit

KERSAC.

Du tout, du tout! Dans mon pays, les témoins embrassent la mariée.»

Et de ses bras vigoureux il enleva de terre Mlle Aimée et l'embrassa sur les deux joues avant qu'elle eût eu le temps de se reconnaître. Effrayée pourtant, elle appela Simon à son secours.

«Eh bien! quoi, la belle enfant? dit Kersac en la posant à terre. Il n'y a pas de mal. Je suis témoin. Après-demain la noce. A quelle heure? Où se réunit-on?

M. AMÉDÉE.

C'est à neuf heures précises, monsieur; le mariage à la mairie d'abord, puis à l'église à neuf heures et demie. Ensuite on déjeune chez nous, et puis on ira passer la journée à Saint-Cloud; et là c'est M. Abel qui donne à dîner et qui se charge du reste de la soirée.

—Très bien, dit Kersac; nous serons exacts.»

Kersac ne resta pas longtemps chez les Amédée; il dit qu'il avait des emplettes à faire, et il partit avec Jean.

KERSAC.

Dis donc, Jean, ces Amédée me gênent; je ne me sentais pas à mon aise avec eux.

JEAN.

Ah! vraiment? Je suis content que vous me disiez cela, parce que c'est la même chose pour moi. Je suis toujours un peu gêné chez eux. Tandis que je me sens si bien à l'aise avec vous et avec M. Abel! Ça gâte tout d'être gêné.

KERSAC.

Tu as bien raison. Et puis, vois-tu, les Amédée, c'est Parisien, commerçant parisien; ça se moque des bonnes gens comme moi, un campagnard, un fermier, qui n'a pas d'habit ni de gants. Ça ne se dit pas, mais ça se devine. Franchement, je serai content quand la noce sera finie. Et je suis plus content encore de n'avoir pas amené ta mère. La pauvre femme! elle aurait eu de l'embarras, de la crainte de faire quelque sottise, de faire rire d'elle. Et moi, ça m'aurait fait souffrir; j'en aurais été tout démonté!

JEAN.

Vous avez fait pour le mieux, monsieur. Où allons-nous maintenant?

KERSAC.

Je voudrais acheter mon présent de noces pour Mme Simon, et puis mon présent de noces pour ta mère; car... Simon a beau m'avoir troublé l'esprit, je crois encore qu'elle ne refusera pas de vivre chez moi comme ma femme, puisqu'elle y vit bien comme ma servante. Je n'aime pas à la voir en service chez moi; elle vaut mieux que ça.»

Jean demanda à Kersac quelques explications sur ce qu'il voulait acheter.

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