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Jean-Christophe Volume 3

JEAN-CHRISTOPHE (continued 5)

Reading edition

—Ah! soupirait Olivier, qu'il est difficile de se comprendre!

—Aussi, qu'est-il besoin de se comprendre toujours? disait Christophe. J'y renonce. Il n'y a qu'à s'aimer.

Ces petits froissements, qu'ils s'ingéniaient ensuite à guérir, avec une tendresse inquiète, les rendaient presque plus chers l'un à l'autre. Dans les moments de brouille, Antoinette reparaissait dans les yeux d'Olivier. Les deux amis se témoignaient des attentions féminines. Christophe ne laissait point passer la fête d'Olivier, sans la célébrer par une œuvre qui lui était dédiée, par des fleurs, un gâteau, un cadeau, achetés, Dieu sait comment!—(car l'argent manquait souvent dans le ménage.)—Olivier s'abîmait les yeux à recopier, la nuit, en cachette, les partitions de Christophe.

Les malentendus entre amis ne sont jamais bien graves, tant qu'un tiers ne s'interpose pas entre eux.—Mais cela ne pouvait manquer d'arriver: trop de gens, en ce monde, s'intéressent aux affaires des autres, afin de les embrouiller.

Olivier connaissait les Stevens, que Christophe fréquentait naguère; et il avait subi l'attraction de Colette. Si Christophe ne l'avait pas rencontré dans la petite cour de son ancienne amie, c'était qu'à ce moment Olivier, accablé par la mort de sa sœur, s'enfermait dans son deuil et ne voyait personne. Colette, de son côté, n'avait fait aucun effort pour le voir: elle aimait bien Olivier, mais elle n'aimait pas les gens malheureux; elle se disait si sensible que le spectacle de la tristesse lui était intolérable: elle attendait que celle d'Olivier fût passée. Lorsqu'elle apprit qu'il paraissait guéri et qu'il n'y avait plus de danger de contagion, elle se risqua à lui faire signe. Olivier ne se fit pas prier. Il était à la fois sauvage et mondain, facilement séduit; et il avait un faible pour Colette. Quand il annonça à Christophe son intention de retourner chez elle, Christophe, trop respectueux de la liberté de son ami pour exprimer un blâme, se contenta de hausser les épaules, et dit, d'un air railleur:

—Va, petit, si cela t'amuse.

Mais il se garda bien de l'y suivre. Il était décidé à ne plus avoir affaire avec ces coquettes. Non qu'il fût misogyne: il s'en fallait de beaucoup. Il avait une prédilection tendre pour les jeunes femmes qui travaillent, les petites ouvrières, employées, fonctionnaires, qu'on voit se hâter, le matin, toujours un peu en retard, à demi éveillées, vers leur atelier ou leur bureau. La femme ne lui paraissait avoir tout son sens que quand elle agissait, quand elle s'efforçait d'être par elle-même, de gagner son pain et son indépendance. Et elle ne lui paraissait même avoir qu'ainsi toute sa grâce, l'alerte souplesse des mouvements, l'éveil de tous ses sens, l'intégrité de sa vie et de sa volonté. Il détestait la femme oisive et jouisseuse: elle lui faisait l'effet d'un animal repu, qui digère et s'ennuie, dans des rêveries malsaines. Olivier, au contraire, adorait le far niente des femmes, leur charme de fleurs, qui ne vivent que pour être belles et parfumer l'air autour d'elles. Il était plus artiste, et Christophe plus humain. À l'encontre de Colette, Christophe aimait d'autant plus les autres qu'ils avaient plus de part aux souffrances du monde. Ainsi, il se sentait lié à eux par une compassion fraternelle.

Colette était surtout désireuse de revoir Olivier, depuis qu'elle avait appris son amitié avec Christophe: car elle était curieuse d'en savoir les détails. Elle gardait un peu rancune à Christophe de la façon dédaigneuse, dont il semblait l'avoir oubliée; et, sans désir de se venger—(cela n'en valait pas la peine),—elle eût été bien aise de lui jouer quelque tour. Jeu de chatte, qui mordille, afin qu'on fasse attention à elle. Enjôleuse, comme elle savait l'être, elle n'eut pas de peine à faire parler Olivier. Personne n'était plus clairvoyant que lui et moins dupe des gens, quand il en était loin; personne ne montrait plus de confiance naïve, quand il se trouvait en présence de deux aimables yeux. Colette témoignait un intérêt si sincère à son amitié pour Christophe qu'il se laissa aller à en raconter l'histoire, et même certains de leurs petits malentendus amicaux, qui lui semblaient plaisants, à distance, et où il s'attribuait tous les torts. Il confia aussi à Colette les projets artistiques de Christophe et quelques-uns de ses jugements,—qui n'étaient pas flatteurs,—sur la France et les Français. Toutes choses qui n'avaient pas grande importance, par elles-mêmes, mais que Colette se hâta de colporter, en les arrangeant à sa manière, autant afin d'en rendre le récit plus piquant, que par une malignité cachée, à l'égard de Christophe. Et comme le premier à recevoir ses confidences fut naturellement son inséparable Lucien Lévy-Cœur, qui n'avait aucune raison de les tenir secrètes, elles se répandirent et s'embellirent en route; elles prirent un tour de pitié ironique et un peu insultante pour Olivier, dont on fit une victime. Il semblait que l'histoire ne dût avoir d'intérêt pour personne, les deux héros étant fort peu connus; mais un Parisien s'intéresse toujours à ce qui ne le regarde pas. Si bien qu'un jour Christophe recueillit lui-même ces secrets de la bouche de Mme Roussin. Le rencontrant à un concert, elle lui demanda s'il était vrai qu'il se fût brouillé avec ce pauvre Olivier Jeannin; et elle s'informa de ses travaux, en faisant allusion à des choses qu'il croyait connues de lui seul et d'Olivier. Et lorsqu'il lui demanda de qui elle tenait ces détails, elle lui dit que c'était de Lucien Lévy-Cœur, qui les tenait lui-même d'Olivier.

Christophe fut assommé par ce coup. Violent et sans critique, il ne lui vint pas à l'idée de discuter l'invraisemblance de la nouvelle; il ne vit qu'une chose: ses secrets, confiés à Olivier, avaient été livrés à Lucien Lévy-Cœur. Il ne put rester au concert; il quitta la salle aussitôt. Autour de lui, c'était le vide. Il se disait: «Mon ami m'a trahi!...»

Olivier était chez Colette. Christophe ferma à clef la porte de sa chambre, pour qu'Olivier ne pût pas, ainsi qu'à l'ordinaire, causer un moment avec lui, lorsqu'il rentrerait. Il l'entendit en effet revenir, tâcher d'ouvrir la porte, lui chuchoter bonsoir à travers la serrure: il ne bougea point. Il était assis sur son lit, dans l'obscurité, la tête entre les mains, se répétant: «Mon ami m'a trahi!...»; et il resta ainsi, une partie de la nuit. C'est alors qu'il sentit combien il aimait Olivier; car il ne lui en voulait pas de sa trahison: il souffrait seulement. Celui qu'on aime a tout droit contre vous, même de ne plus vous aimer. On ne peut lui en vouloir, on ne peut que s'en vouloir d'être si peu digne d'amour, puisqu'il vous abandonne. Et c'est une peine mortelle.

Le lendemain matin, quand il vit Olivier, il ne parla de rien; il lui était odieux de faire des reproches,—reproches d'avoir abusé de sa confiance, d'avoir jeté ses secrets en pâture à l'ennemi:—il ne put dire un seul mot. Mais son visage parlait pour lui; il était hostile et glacé. Olivier en fut saisi; il n'y comprenait rien. Timidement, il essaya de savoir ce que Christophe avait contre lui. Christophe se détourna brutalement, sans répondre. Olivier, blessé à son tour, se tut, et dévora son chagrin, en silence. Ils ne se virent plus, de tout le jour.

Quand Olivier l'eût fait souffrir mille fois davantage, jamais Christophe n'eût rien fait pour se venger, à peine pour se défendre: Olivier lui était sacré. Mais l'indignation qu'il ressentait avait besoin de se décharger sur quelqu'un; et puisque ce ne pouvait être sur Olivier, ce fut sur Lucien Lévy-Cœur. Avec son injustice et sa passion habituelles, il lui attribua aussitôt la responsabilité de la faute qu'il prêtait à Olivier; et il y avait pour lui une souffrance de jalousie insupportable à penser qu'un homme de cette espèce avait pu lui enlever l'affection de son ami, comme il l'avait déjà évincé de l'amitié de Colette Stevens. Pour achever de l'exaspérer, le même jour, lui tomba sous les yeux un article de Lévy-Cœur, à propos d'une représentation de Fidelio. Il y parlait de Beethoven sur un ton de persiflage, et raillait agréablement son héroïne pour prix Montyon. Christophe voyait mieux que quiconque les ridicules de la pièce, et même certaines erreurs de la musique. Il n'avait pas toujours montré un respect exagéré pour les maîtres reconnus. Mais il ne se piquait point d'être toujours d'accord avec lui-même et d'une logique à la française. Il était de ces gens qui veulent bien relever les fautes de ceux qu'ils aiment, mais qui ne le permettent pas aux autres. C'était d'ailleurs tout autre chose de critiquer un grand artiste, si âprement que ce fût, à la façon de Christophe, par foi passionnée dans l'art, et même—(on pouvait dire)—par un amour intransigeant pour sa gloire, qui ne supportait point en lui la médiocrité,—ou de ne chercher dans ces critiques, comme faisait Lévy-Cœur, qu'à flatter la bassesse du public et à faire rire la galerie, aux dépens d'un grand homme. Puis, quelque libre que fût Christophe en ses jugements, il y avait une musique, qu'il avait tacitement réservée, et à laquelle il ne fallait point toucher: c'était celle qui était plus et mieux que de la musique, celle qui était une grande âme bienfaisante, où l'on puisait la consolation, la force et l'espérance. La musique de Beethoven était de celles-là. Voir un faquin l'outrager l'exaspéra. Ce n'était plus une question d'art, c'était une question d'honneur; tout ce qui donne du prix à la vie, l'amour, l'héroïsme, la vertu passionnée, y étaient engagés. On ne peut pas plus permettre qu'on y porte atteinte que si l'on entendait insulter la femme qu'on vénère et qu'on aime: il faut haïr et tuer... Que dire, quand l'insulteur était, de tous les hommes, celui que Christophe méprisait le plus!

Et le hasard voulut que, le soir, les deux hommes se trouvèrent face à face.

Pour ne pas rester seul avec Olivier, Christophe était allé, contre son habitude, à une soirée chez Roussin. On lui demanda de jouer. Il le fit à contre-cœur. Toutefois, au bout d'un instant, il s'était absorbé dans le morceau qu'il jouait, lorsque, levant les yeux, il aperçut à quelques pas, dans un groupe, les yeux ironiques de Lucien Lévy-Cœur, qui l'observaient. Il s'arrêta net, au milieu d'une mesure; et, se levant, il tourna le dos au piano. Il se fit un silence de gêne. Mme Roussin, surprise, vint à Christophe, avec un sourire forcé; et, prudemment,—n'étant pas très sûre que le morceau ne fût pas terminé,—elle lui demanda:

—Vous ne continuez pas, monsieur Krafft?

—J'ai fini, répondit-il sèchement.

À peine eut-il parlé qu'il sentit son inconvenance; mais au lieu de le rendre plus prudent, cela ne fit que l'exciter davantage. Sans prendre garde à l'attention railleuse de l'auditoire, il alla s'asseoir dans un coin du salon, d'ou il pouvait suivre les mouvements de Lévy-Cœur. Son voisin, un vieux général, à la figure rosée et endormie, avec des yeux bleu pâle, d'expression enfantine, se crut obligé de lui adresser des compliments sur l'originalité du morceau. Christophe s'inclinait, ennuyé, et il grognait des sons inarticulés. L'autre continuait de parler, excessivement poli, avec son sourire insignifiant et doux; et il aurait voulu que Christophe lui expliquât comment il pouvait jouer de mémoire tant de pages de musique. Christophe se demandait s'il ne jetterait pas d'une bourrade le bonhomme en bas du canapé. Il voulait entendre ce que disait Lévy-Cœur: il guettait un prétexte pour s'attaquer à lui. Depuis quelques minutes, il sentait qu'il allait faire une sottise: rien au monde n'aurait pu l'empêcher de la faire.—Lucien Lévy-Cœur expliquait à un cercle de dames, avec sa voix de fausset, les intentions des grands artistes et leurs secrètes pensées. Dans un silence, Christophe entendit qu'il parlait, avec des sous-entendus polissons, de l'amitié de Wagner et du roi Louis.

—Assez! cria-t-il, en frappant du poing la table, près de lui.

On se retourna avec stupeur. Lucien Lévy-Cœur, rencontrant le regard de Christophe, pâlit légèrement, et dit:

—Est-ce à moi que vous parlez?

—À toi, chien! fit Christophe.

Il se leva, d'un bond.

—Il faut donc que tu salisses tout ce qu'il y a de grand, au monde! continua-t-il avec fureur. À la porte, cabot, ou je te flanque par la fenêtre!

Il s'avançait vers lui. Les dames s'écartèrent, avec de petits cris. Il y eut quelque désordre. Christophe fut entouré aussitôt. Lucien Lévy-Cœur s'était à demi soulevé; puis, il reprit sa pose négligente dans son fauteuil. Appelant à voix basse un domestique qui passait, il lui remit une carte; et il continua l'entretien, comme si rien ne s'était passé; mais ses paupières battaient nerveusement, et ses yeux clignotants jetaient des regards de côté, pour observer les gens. Roussin s'était planté devant Christophe, et, le tenant par les revers de son habit, il le poussait vers la porte. Christophe, furieux et honteux, tête baissée, avait devant les yeux ce large plastron de chemise blanche, dont il comptait les boutons en brillants; et il sentait sur son visage le souffle du gros homme.

—Eh bien, mon cher, eh bien! disait Roussin, qu'est-ce qui vous prend? Qu'est-ce que ces façons? Observez-vous, sacrebleu! Savez-vous où vous êtes? Voyons, êtes-vous fou?

—Du diable si je remets les pieds chez vous! dit Christophe, en se dégageant. Et il gagna la porte.

Prudemment, on lui faisait place. Au vestiaire, un domestique lui présenta un plateau. Il y avait, dessus, la carte de Lucien Lévy-Cœur. Il la prit sans comprendre, la lut tout haut; puis, brusquement, il chercha dans ses poches en soufflant de colère; il en tira, après une demi-douzaine d'objets variés, trois ou quatre cartes froissées et salies:

—Tiens! Tiens! Tiens!—fit-il, en les jetant sur le plateau, si violemment qu'une d'elles tomba à terre.

Il sortit.

Olivier n'était au courant de rien. Christophe avait pris pour témoins les premiers venus: le critique musical Théophile Goujart, et un Allemand, le docteur Barth, privatdocent dans une université suisse, qu'il avait rencontré un soir dans une brasserie, et avec qui il avait lié connaissance, quoiqu'il eût peu de sympathie pour lui: mais ils pouvaient parler ensemble du pays. Après entente avec les témoins de Lucien Lévy-Cœur, l'arme choisie fut le pistolet. Christophe ignorait également toutes les armes, et Goujart lui dit qu'il ne ferait pas mal de venir avec lui à un tir pour prendre quelques leçons; mais Christophe s'y refusa; et, en attendant le lendemain, il se remit au travail.

Son travail était distrait. Il entendait bourdonner, comme dans un mauvais sommeil, une idée vague et fixe... «C'était désagréable, oui, désagréable... Quoi donc?—Ah! ce duel, demain... Plaisanterie! On ne se touche jamais... Cela se pourrait pourtant... Eh bien, après?... Après, mais justement, après... Un pressement de doigt de cet animal peut m'effacer de la vie... Allons donc! Oui, demain, dans deux jours, je pourrai être couché dans cette terre qui pue... Bah! ici ou ailleurs!... Ah! ça, est-ce que je serais lâche?—Non, mais il serait infâme de perdre dans une niaiserie le monde de pensée, que je sens grandir en moi... Au diable, ces luttes d'aujourd'hui, où l'on prétend égaliser les chances des adversaires! La belle égalité, que celle qui donne à la vie d'un drôle autant de prix qu'a la mienne! Que ne nous met-on en présence avec nos poings et des bâtons? Ce serait un plaisir. Mais cette froide fusillade!... Et naturellement, il sait tirer, et je n'ai jamais tenu un pistolet... Ils ont raison: il faut que j'apprenne... Il veut me tuer? C'est moi qui le tuerai.»

Il descendit. Il y avait un tir, à quelques pas de sa maison. Christophe demanda une arme, et se fit expliquer comment il fallait la tenir. Au premier coup, il faillit tuer le gérant; il recommença deux fois, trois fois, et ne réussit pas mieux; il s'impatienta: ce fut bien pis. Autour de lui, quelques jeunes gens regardaient et riaient. Il n'y faisait pas attention. Il s'obstina, si indifférent aux moqueries et si décidé à réussir que, comme il arrive toujours, on ne tarda pas à s'intéresser à cette patience maladroite; un des spectateurs lui donna des conseils. Lui, si violent d'habitude, écoutait, avec une docilité d'enfant: il luttait contre ses nerfs, qui faisaient trembler sa main; il se raidissait, les sourcils contractés; la sueur coulait sur ses joues; il ne disait pas un mot; mais, de temps en temps, il avait un sursaut de colère; puis, il se remettait à tirer. Il resta deux heures. Après deux heures, il mettait dans le but. Rien de plus saisissant que cette volonté domptant un corps rebelle. Elle inspirait le respect. Des railleurs du début, les uns étaient partis, les autres se turent peu à peu; et ils n'avaient pu se décider à abandonner le spectacle. Ils saluèrent amicalement Christophe, quand il partit.

En rentrant, Christophe trouva le bon Mooch, qui l'attendait, inquiet. Mooch avait appris l'altercation; il voulait savoir la cause de la querelle. Malgré les réticences de Christophe qui ne voulait pas accuser Olivier, il finit par deviner. Comme il était de sang-froid et qu'il connaissait les deux amis, il ne douta point qu'Olivier ne fût innocent de la petite trahison qui lui était imputée. Il se mit en quête, et n'eut pas de peine à découvrir que tout le mal venait des bavardages de Colette et de Lévy-Cœur. Il revint précipitamment en apporter la preuve à Christophe; il se figurait ainsi empêcher la rencontre. Ce fut tout le contraire: Christophe n'en conçut que plus de ressentiment contre Lévy-Cœur, quand il sut que, grâce à lui, il avait pu douter de son ami. Pour se débarrasser de Mooch, qui le conjurait de ne pas se battre, il promit tout ce que Mooch voulut. Mais son parti était pris. Il était joyeux, maintenant; c'était pour Olivier qu'il allait se battre. Ce n'était pas pour lui!

Une réflexion de l'un des témoins, tandis que la voiture montait l'allée à travers bois, réveilla brusquement l'attention de Christophe. Il chercha à lire ce qu'ils pensaient, et il constata qu'il leur était indifférent. Le professeur Barth calculait à quelle heure l'affaire serait finie, et s'il pourrait revenir à temps pour terminer encore dans la journée un travail commencé aux Manuscrits de la Bibliothèque Nationale. Des trois compagnons de Christophe, il était celui qui s'intéressait le plus à l'issue du combat, par amour-propre germanique. Goujart ne s'occupait ni de Christophe, ni de l'autre Allemand, et causait de sujets scabreux de physiologie égrillarde avec le docteur Jullien. Un jeune médecin toulousain, que Christophe avait eu naguère comme voisin de palier, et qui venait lui emprunter sa lampe à esprit de vin, son parapluie, ses tasses à café, qu'il rapportait invariablement cassés. Il lui donnait en échange des consultations gratuites, essayait sur lui des remèdes, et s'amusait de sa naïveté. Sous son impassibilité d'hidalgo castillan, somnolait une gouaillerie perpétuelle. Il était prodigieusement réjoui de cette aventure, qui lui paraissait burlesque; et d'avance, il escomptait les maladresses de Christophe. Il trouvait plaisant de faire cette promenade en voiture dans les bois, aux frais du brave Krafft.—C'était le plus clair des pensées du trio: ils envisageaient la chose comme une partie de plaisir, qui ne leur coûtait rien. Aucun n'attribuait la moindre importance au duel. Ils étaient d'ailleurs préparés, avec calme, à toutes les éventualités.

Ils arrivèrent au rendez-vous, avant les autres. Une petite auberge au fond des bois. Un endroit de plaisir, plus ou moins malpropre, où les Parisiens venaient laver leur honneur. Les haies étaient fleuries de pures églantines. À l'ombre des chênes au feuillage de bronze, de petites tables étaient dressées. À l'une, trois bicyclistes étaient assis: une femme plâtrée, en culotte, avec des chaussettes noires; et deux hommes en flanelle, abrutis par la chaleur, qui poussaient de temps en temps des grognements, comme s'ils avaient désappris de parler.

L'arrivée de la voiture souleva à l'auberge un petit brouhaha. Goujart, qui connaissait de longue date la maison et les gens, déclara qu'il se chargeait de tout. Barth entraîna Christophe sous une tonnelle, et commanda de la bière. L'air était exquisément tiède et rempli du bourdonnement des abeilles. Christophe oubliait pourquoi il était venu. Barth, vidant la bouteille, dit, après un silence:

—Je vois ce que je vais faire.

Il but, et continua:

—J'aurai encore le temps: j'irai à Versailles, après.

On entendait Goujart marchander aigrement avec la patronne le prix du terrain pour le combat. Jullien n'avait pas perdu son temps: en passant près des bicyclistes, il s'était extasié bruyamment sur les jambes nues de la femme; et il s'en était suivi un déluge d'apostrophes ordurières, où Jullien n'était pas en reste. Barth dit à mi-voix:

—Les Français sont ignobles. Frère, je bois à ta victoire.

Il choqua son verre contre le verre de Christophe. Christophe rêvait; des bribes de musique passaient dans son cerveau, avec le ronflement harmonieux des insectes. Il avait envie de dormir.

Les roues d'une autre voiture firent grésiller le sable de l'allée. Christophe aperçut la figure pâle de Lucien Lévy-Cœur, souriant comme toujours; et sa colère se réveilla. Il se leva, et Barth le suivit.

Lévy-Cœur, le cou serré dans une haute cravate, était mis avec une recherche qui faisait contraste avec la négligence de son adversaire. Après lui, descendirent le comte Bloch, un sportsman connu par ses maîtresses, sa collection de ciboires anciens, et ses opinions ultra-royalistes,—Léon Mouey, autre homme à la mode, député par littérature, et littérateur par ambition politique, jeune, chauve, rasé, figure hâve et bilieuse, le nez long, les yeux ronds, crâne d'oiseau,—enfin, le docteur Emmanuel, type de sémite très fin, bienveillant et indifférent, membre de l'Académie de médecine, directeur d'un hôpital, célèbre par de savants livres et par un scepticisme médical, qui lui faisait écouter avec une compassion ironique les doléances de ses malades, sans rien tenter pour les guérir.

Les nouveaux venus saluèrent courtoisement. Christophe répondit à peine, mais remarqua avec dépit l'empressement de ses témoins et les avances exagérées qu'ils firent aux témoins de Lévy-Cœur. Jullien connaissait Emmanuel, et Goujart connaissait Mouey; et ils s'approchèrent, souriants et obséquieux. Mouey les accueillit avec une froide politesse, et Emmanuel avec son sans-façon railleur. Quant au comte Bloch, resté près de Lévy-Cœur, d'un regard rapide il venait de faire l'inventaire des redingotes et au linge de l'autre camp, et il échangeait avec son client de brèves impressions bouffonnes, presque sans ouvrir la bouche,—calmes et corrects tous deux.

Lévy-Cœur attendait, très à l'aise, le signal du comte Bloch qui dirigeait le combat. Il considérait l'affaire comme une simple formalité. Excellent tireur, et connaissant parfaitement la maladresse de son adversaire, il n'aurait eu garde d'abuser de ses avantages et de chercher à l'atteindre, au cas bien improbable où les témoins n'eussent pas veillé à l'innocuité de la rencontre: il savait qu'il n'est pire sottise que de donner l'apparence de victime à un ennemi, qu'il est beaucoup plus sûr d'éliminer sans bruit. Mais Christophe, sa veste jetée, sa chemise ouverte sur son large cou et ses poignets robustes, attendait, le front baissé, les yeux durement fixés sur Lévy-Cœur, toute son énergie ramassée sur soi-même; la volonté du meurtre était implacablement inscrite sur tous les traits de son visage; et le comte Bloch, qui l'observait, pensait qu'il était heureux que la civilisation eût supprimé, autant que possible, les risques du combat.

Après que les deux balles eurent été échangées, de part et d'autre, naturellement sans résultat, les témoins s'empressèrent, félicitant les adversaires. L'honneur était satisfait.—Mais non Christophe. Il restait là, le pistolet à la main, ne pouvant croire que ce fût fini. Volontiers, il eût admis, comme au tir de la veille, que l'on restât à se fusiller jusqu'à ce qu'on mît dans le but. Quand il entendit Goujart lui proposer de tendre la main à son adversaire, qui chevaleresquement s'avançait à sa rencontre avec son sourire éternel, cette comédie l'indigna. Rageusement, il jeta son arme, bouscula Goujart, et se précipita sur Lévy-Cœur. On eut toutes les peines du monde à l'empêcher de continuer le combat, à coups de poing.

Les témoins s'étaient interposés, tandis que Lévy-Cœur s'éloignait. Christophe se dégagea de leur groupe, et, sans écouter leurs rires et leurs objurgations, il s'en alla à grands pas vers le bois, en parlant haut et faisant des gestes furieux. Il ne s'apercevait pas qu'il avait laissé sur le terrain son veston et son chapeau. Il s'enfonça dans la forêt. Il entendit ses témoins l'appeler, en riant; puis, ils se lassèrent, et ne s'inquiétèrent plus de lui. Un roulement de voitures qui s'éloignaient lui apprit bientôt qu'ils étaient partis. Il resta seul, au milieu des arbres silencieux. Sa fureur était tombée. Il se jeta par terre, et se vautra dans l'herbe.

Peu après, Mooch arrivait à l'auberge. Il était, depuis le matin, à la poursuite de Christophe. On lui dit que son ami était dans les bois. Il se mit à sa recherche. Il battit les taillis, il l'appela à tous les échos, et il revenait bredouille, quand il l'entendit chanter; il s'orienta d'après la voix, et il finit par le trouver dans une petite clairière, les quatre fers en l'air, se roulant comme un veau. Lorsque Christophe le vit, il l'interpella joyeusement, il l'appela «son vieux Moloch», il lui raconta qu'il avait troué son adversaire, de part en part, comme un tamis; il le força à jouer à saute-mouton avec lui, il le força à sauter; et il lui assénait des tapes énormes, en sautant. Mooch, bon enfant, s'amusait presque autant que lui, malgré sa maladresse.—Ils revinrent à l'auberge, bras dessus, bras dessous, et ils reprirent à la gare voisine le train pour Paris.

Olivier ignorait tout. Il fut surpris de la tendresse de Christophe: il ne comprenait rien à ces revirements. Le lendemain seulement, il apprit par les journaux que Christophe s'était battu. Il en fut presque malade, en pensant au danger que Christophe avait couru. Il voulut savoir pourquoi ce duel. Christophe se refusait à parler. À force d'être harcelé, il dit, en riant:

—Pour toi.

Olivier ne put en tirer une parole de plus. Mooch raconta l'histoire. Olivier, atterré, rompit avec Colette, et supplia Christophe de lui pardonner son imprudence. Christophe, incorrigible, lui récita un vieux dicton français, en l'arrangeant malignement à sa façon pour faire enrager le bon Mooch, qui assistait, tout heureux, au bonheur des deux amis:

—Mon petit, cela t'apprendra à te méfier...

De fille oiseuse et languarde, De Juif patelin papelard, D'ami fardé. D'ennemi familier, Et de vin éventé, Libera nos, Domine!

L'amitié était retrouvée. La menace de la perdre, qui l'avait effleurée, ne faisait que la rendre plus chère. Les légers malentendus s'étaient évanouis; les différences mêmes entre les deux amis étaient un attrait de plus. Christophe embrassait dans son âme l'âme des deux patries, harmonieusement unies. Il se sentait le cœur riche et plein; cette abondance heureuse se traduisait, comme à l'ordinaire chez lui, par un ruisseau de musique.

Olivier s'en émerveillait. Avec son excès de critique, il n'était pas loin de croire que la musique, qu'il adorait, avait dit son dernier mot. Il était hanté de l'idée maladive qu'à un certain degré du progrès succède fatalement la décadence; et il tremblait que le bel art, qui lui faisait aimer la vie, ne s'arrêtât tout d'un coup, tari, bu par le sol. Christophe s'égayait de ces pensées pusillanimes. Par esprit de contradiction, il prétendait que rien n'avait été fait avant lui, que tout restait à faire. Olivier lui alléguait l'exemple de la musique française, qui semble parvenue à un point de perfection et de civilisation finissante, au delà duquel il n'y a plus rien. Christophe haussait les épaules:

—La musique française?... Il n'y en a pas eu encore... Et pourtant, que de belles choses vous avez à dire, dans le monde! Il faut que vous ne soyez guère musiciens, pour ne vous en être pas avisés. Ah! si j'étais Français!...

Et il lui énuméra tout ce qu'un Français pourrait écrire:

—Vous vous guindez à des genres qui ne sont pas faits pour vous, et vous ne faites rien de ce qui répond à votre génie. Vous êtes le peuple de l'élégance, de la poésie mondaine, de la beauté dans les gestes, les pas, les attitudes, la mode, les costumes, et vous n'écrivez plus de ballets, vous qui auriez pu créer un art inimitable de la danse poétique...—Vous êtes le peuple du rire intelligent, et vous ne faites plus d'opéras-comiques, ou vous laissez ce genre a des sous-musiciens. Ah! si j'étais Français, j'orchestrerais Rabelais, je ferais des épopées bouffes...—Vous êtes un peuple de romanciers, et vous ne faites pas de romans en musique: (car je ne compte pas pour tels les feuilletons de Gustave Charpentier). Vous n'utilisez pas vos dons d'analyse des âmes, votre pénétration des caractères. Ah! si j'étais Français, je vous ferais des portraits en musique... (Veux-tu que je te crayonne la petite, assise en bas, dans le jardin, sous les lilas?)... Je vous écrirais du Stendhal pour quatuor à cordes...—Vous êtes la première démocratie de l'Europe, et vous n'avez pas de théâtre du peuple, pas de musique du peuple. Ah! si j'étais Français, je mettrais en musique votre Révolution: le 14 juillet, le 10 août, Valmy, la Fédération, je mettrais le peuple en musique! Non pas dans le genre faux des déclamations wagnériennes. Je veux des symphonies, des chœurs, des danses. Pas de discours! J'en suis las. Silence aux mots! Brosser à larges traits, en de vastes symphonies avec chœurs, d'immenses paysages, des épopées Homériques et Bibliques, le feu, la terre et l'eau et le ciel lumineux, la fièvre qui gonfle les cœurs, la poussée des instincts, des destins d'une race, le triomphe du Rythme, empereur du monde, qui asservit les millions d'hommes et qui lance leurs armées à la mort... La musique partout, la musique dans tout! Si vous étiez musiciens, vous auriez de la musique pour chacune de vos fêtes publiques, pour vos cérémonies officielles, pour vos corporations ouvrières, pour vos associations d'étudiants, pour vos fêtes familiales... Mais, avant tout, avant tout, si vous étiez musiciens, vous feriez de la musique pure, de la musique qui ne veut rien dire, de la musique qui n'est bonne à rien, â rien qu'à réchauffer, à respirer, à vivre. Faites-moi du soleil! Sat prata... (comment est-ce que tu dis cela en latin?)... Il a assez plu chez vous. Je m'enrhume dans votre musique. On ne voit pas clair: rallumez vos lanternes... Vous vous plaignez aujourd'hui des porcherie italiennes, qui envahissent vos théâtres, conquièrent votre public, vous mettent à la porte de chez vous? C'est votre faute! Le public est fatigué de votre art crépusculaire, de vos neurasthénies harmoniques, de votre pédantisme contrapuntique. Il va où est la vie, grossière ou non,—la vie! Pourquoi vous en retirez-vous? Votre Debussy est un grand artiste; mais il vous est malsain. Il est complice de votre torpeur. Vous auriez besoin qu'on vous réveillât rudement.

—Tu veux nous administrer du Strauss?

—Pas davantage. Celui-là achèverait de vous démolir. Il faut avoir l'estomac de mes compatriotes pour supporter ces intempérances de boisson. Et ils ne les supportent même pas... La Salomé de Strauss!... Un chef-d'œuvre... Je ne voudrais pas l'avoir écrit... Je songe à mon pauvre vieux grand-père et à mon oncle Gottfried, lorsqu'ils me parlaient, sur quel ton de respect et d'amour attendri, du bel art des sons!... Disposer de ces divines puissances, et en faire un tel usage!... Un météore incendiaire! Une Ysolde, prostituée juive. La luxure douloureuse et bestiale. La frénésie du meurtre, du viol, de l'inceste, du crime, qui gronde au fond de la décadence allemande... Et, chez vous, le spasme du suicide voluptueux, qui râle dans votre décadence française... Ici, la bête; et là, la proie. Où, l'homme?... Votre Debussy est le génie du bon goût; Strauss, le génie du mauvais. Le premier est bien fade. Le second, bien déplaisant. L'un est un étang d'argent, qui se perd dans les roseaux et qui dégage un arôme de fièvre. L'autre, un torrent bourbeux... ah! le relent de bas italianisme, de néo-Meyerbeer, les ordures de sentiment qui roulent sous cette écume!... Un chef-d'œuvre odieux! Salomé, fille d'Ysolde... Et de qui Salomé sera-t-elle mère, à son tour?

—Oui, dit Olivier, je voudrais être d'un demi-siècle en avant. Il faudra bien que cette course à l'abîme finisse, d'une façon ou de l'autre: que le cheval s'arrête, ou qu'il tombe. Alors, nous respirerons. Dieu merci, la terre ne cessera pas de fleurir, avec ou sans musique. Qu'avons-nous à faire de cet art inhumain!... L'Occident se brûle... Bientôt... Bientôt... Je vois d'autres lumières qui se lèvent, du fond de l'Orient.

—Laisse-moi tranquille avec ton Orient! dit Christophe. L'Occident n'a pas dit son dernier mot. Crois-tu que j'abdique, moi? J'en ai encore pour des siècles. Vive la vie! Vive la joie! Vive le combat contre notre destin! Vive l'amour, qui gonfle le cœur! Vive l'amitié, qui réchauffe notre foi,—l'amitié, plus douce que l'amour! Vive le jour! Vive la nuit! Gloire au soleil! Laus Deo, au Dieu du rêve et de l'action, au Dieu qui créa la musique! Hosannah!...

Là-dessus, il se mit à sa table, et écrivit tout ce qui lui passait par la tête, sans plus penser à ce qu'il venait de dire.

Christophe était alors dans un équilibre parfait de toutes les forces de son être. Il ne s'embarrassait pas de discussions esthétiques sur la valeur de telle ou telle forme musicale, ni de recherches raisonnées pour créer du nouveau; il n'avait même pas besoin de se mettre en peine pour trouver des sujets à traduire en musique. Tout lui était bon. Le flot de musique s'épanchait, sans que Christophe sût quel sentiment il exprimait. Il était heureux, voilà tout, heureux de se répandre, heureux de sentir battre en lui le pouls de la vie universelle.

Cette joie et cette plénitude se communiquaient à son entourage.

La maison au jardin fermé était trop petite pour lui. Il y avait bien l'échappée sur le parc du couvent voisin, avec la solitude de ses grandes allées et ses arbres centenaires; mais c'était trop beau pour durer. On était en train de construire, en face de la fenêtre de Christophe, une maison à six étages, qui supprimait la vue et achevait le blocus autour de lui. Il avait l'agrément d'entendre grincer des poulies, gratter des pierres, et clouer des planches, tous les jours, du matin au soir. Il retrouva, parmi les ouvriers, son ami le couvreur, avec qui il avait fait connaissance naguère, sur le toit. Ils échangeaient de loin des signes d'intelligence. Même, l'ayant rencontré dans la rue, il le mena chez le marchand de vin, et ils burent ensemble, à l'étonnement d'Olivier, un peu scandalisé. Il s'amusait du bagout drolatique de l'homme et de son inaltérable bonne humeur. Mais il ne l'en maudissait pas moins, lui et sa bande d'industrieux animaux, qui élevaient un barrage devant sa maison, et lui volaient sa lumière. Olivier ne se plaignait pas trop; il s'accommodait d'un horizon muré: c'était comme le poêle de Descartes, d'où la pensée comprimée jaillit vers le ciel libre. Mais Christophe avait besoin d'air. Confiné dans cet étroit espace, il se dédommageait, en se mêlant aux âmes de ceux qui l'entouraient. Il les buvait. Il les mettait en musique. Olivier lui disait qu'il avait l'air d'un amoureux.

—Si je l'étais, répondait Christophe, je ne verrais plus rien, je n'aimerais plus rien, rien ne m'intéresserait, en dehors de mon amour.

—Alors, qu'est-ce que tu as?

—Je suis bien portant, j'ai faim.

—Heureux Christophe! soupirait Olivier, tu devrais bien nous passer un peu de ton appétit.

La santé est contagieuse,—comme la maladie. Le premier à en éprouver le bienfait fut Olivier. La force était ce qui lui manquait le plus. Il se retirait du monde, parce que les vulgarités du monde l'écœuraient. Avec une vaste intelligence et des dons artistiques peu communs, il était trop délicat pour faire un grand artiste. Le grand artiste n'est pas un dégoûté; la première loi pour tout être sain, est de vivre: d'autant plus impérieuse, quand il est un génie: car il vit davantage. Olivier fuyait la vie; il se laissait flotter dans un monde de fictions poétiques sans corps, sans chair, sans réalité. Il était de cette élite, qui, pour trouver la beauté, a besoin de la chercher dans les temps qui ne sont plus, ou dans ceux qui n'ont jamais été. Comme si la boisson de vie n'était pas aussi enivrante, aujourd'hui qu'autrefois! Mais les âmes fatiguées répugnent au contact direct de la vie; elles ne la peuvent supporter qu'à travers le voile de mirages que tisse l'éloignement du passé et les paroles mortes de ceux qui furent autrefois des vivants.—L'amitié de Christophe arrachait Olivier peu à peu à ces Limbes de l'art. Le soleil s'infiltrait dans les retraites de son âme.

L'ingénieur Elsberger était aussi touché par la contagion de l'optimisme de Christophe. On ne remarquait pourtant pas un changement dans ses habitudes: elles étaient invétérées; et il ne fallait pas compter que son humeur devînt assez entreprenante, pour lui faire quitter la France et chercher fortune ailleurs. C'eût été trop demander. Mais il sortait de son atonie; il reprenait goût à des recherches, à des lectures, à des travaux scientifiques, qu'il avait laissés de côté depuis longtemps. On l'eût bien étonné, si on lui avait dit que Christophe était pour quelque chose dans ce réveil d'intérêt à son métier; et le plus étonné eût été certainement Christophe.

De toute la maison, ceux avec qui il se lia le plus vite furent le petit ménage du second. Plus d'une fois, en passant devant leur porte, il avait prêté l'oreille aux sons du piano, dont la jeune Mme Arnaud jouait avec goût, lorsqu'elle était seule. Là-dessus, il leur envoya des billets pour son concert. Ils l'en remercièrent avec effusion. Depuis, il allait de temps en temps chez eux, le soir. Jamais il n'avait pu réentendre la jeune femme: elle était trop timide pour jouer devant quelqu'un; même quand elle était seule, maintenant qu'elle savait qu'on pouvait l'entendre de l'escalier, elle mettait la sourdine. Mais Christophe leur faisait de la musique; et ils en causaient longuement. Les Arnaud apportaient à ces entretiens une jeunesse de cœur qui l'enchantait. Il ne croyait pas qu'il fût possible à des Français d'aimer tant la musique.

—C'est, disait Olivier, que tu n'as vu jusqu'ici que les musiciens.

—Je sais bien, répondait Christophe, que les musiciens sont ceux qui aiment le moins la musique; mais tu ne me feras pas croire que les gens de votre sorte soient légion en France.

—Quelques milliers.

—Alors, c'est une épidémie, une mode toute récente?

—Ce n'est pas une mode, dit Arnaud. «Celuy, lequel oyant un doux accord d'instrumens ou la douceur de la voyx naturelle, ne s'en réjouist point, ne s'en esmeut point, et de teste en pied, n'en tressault point, comme doucement ravy, et si ne scay comment dérobé hors de soy, c'est signe qu'il a l'âme tortue, vicieuse, et dépravée, et duquel il se faut donner garde comme de celui qui n'est point heureusement né...»

—Je connais cela, dit Christophe: c'est de mon ami Shakespeare.

—Non, dit Arnaud doucement, c'est de notre Ronsard, qui vivait avant lui. Vous voyez que la mode n'est pas d'hier, en France.

Qu'on aimât la musique en France étonnait encore moins Christophe que le fait qu'on y aimât, à peu de choses près, la même musique qu'en Allemagne. Dans le monde des artistes et des snobs parisiens, qu'il avait vus d'abord, il était de bon ton de traiter les maîtres allemands en étrangers de distinction, que l'on ne se refusait pas à admirer, mais qu'on tenait à distance: on ironisait volontiers la lourdeur d'un Gluck, la barbarie d'un Wagner; on leur opposait la finesse française. Et de fait, Christophe avait fini par douter qu'un Français pût comprendre les œuvres allemandes, à la façon dont on les exécutait en France. Il était revenu scandalisé d'une représentation de Gluck: ces ingénieux Parisiens ne s'étaient-ils pas avisés de maquiller le terrible vieux! Ils le paraient, ils l'enrubannaient, ils ouataient ses rythmes, ils attifaient sa musique de teintes impressionnistes, de perversités lascives... Pauvre Gluck! que restait-il de son éloquence du cœur, de sa pureté morale, de sa douleur toute nue? Était-ce qu'un Français ne pouvait les sentir?—Or, Christophe voyait maintenant l'amour profond et tendre de ses nouveaux amis pour ce qu'il y a de plus intime dans l'âme germanique, dans les vieux lieder, dans les classiques allemands. Et il leur demandait s'il n'était donc pas vrai que ces Allemands leur fussent des étrangers, et qu'un Français ne pût aimer que les artistes de sa race.

—Ce n'est pas vrai! protestaient-ils. Ce sont nos critiques qui se permettent de parler en notre nom. Comme ils suivent toujours la mode, ils prétendent que nous la suivions aussi. Mais nous ne nous inquiétons pas plus d'eux qu'ils ne s'inquiètent de nous. Voilà de plaisants animaux qui veulent nous apprendre ce qui est, ou n'est pas français! À nous, Français de la vieille France!... Ils viennent nous enseigner que notre France est dans Rameau,—ou dans Racine,—et qu'elle n'est pas autre part! Comme si Beethoven, Mozart et Gluck ne venaient pas s'asseoir à notre foyer, veiller avec nous au chevet de nos aimés, partager nos peines, ranimer nos espoirs, ... comme s'ils n'étaient pas devenus de notre famille! Si l'on osait dire ce qu'on pense, ce serait bien plutôt tel artiste français, prôné par nos critiques parisiens, qui serait pour nous un étranger.

—La vérité, dit Olivier, c'est que, s'il y a des frontières en art, elles sont moins des barrières de races que des barrières de classes. Je ne sais pas s'il y a un art français et un art allemand; mais il y a un art des riches, et un art de ceux qui ne le sont pas. Gluck est un grand bourgeois, il est de notre classe. Tel artiste français, que je m'abstiendrai de nommer, n'en est point: bien qu'il soit né bourgeois, il a honte de nous, il nous renie; et nous, nous le renions.

Olivier disait vrai. Plus Christophe apprenait à connaître les Français, plus il était frappé des ressemblances entre les braves gens de France et ceux d'Allemagne. Les Arnaud lui rappelaient son cher vieux Schulz, avec son amour si pur, si désintéressé de l'art, son oubli de soi-même, sa dévotion au beau. Et il les aimait, en souvenir de lui.

En même temps qu'il constatait l'absurdité des frontières morales entre les bonnes gens des races différentes, Christophe vit l'absurdité des frontières entre les pensées différentes des bonnes gens d'une même race. Grâce à lui, et sans qu'il l'eût cherché, deux des hommes qui semblaient le plus loin de se comprendre, l'abbé Corneille et M. Watelet, firent connaissance.

Christophe leur empruntait des livres à tous deux, et, avec un sans-gêne qui choquait Olivier, il les prêtait de l'un à l'autre. L'abbé Corneille n'en était pas scandalisé: il avait l'intuition des âmes; et, sans en avoir l'air, il lisait dans celle de son jeune voisin ce qu'elle avait, à son insu, de religieux. Un volume de Kropotkine, emprunté à M. Watelet, et qu'ils aimaient tous trois, pour des raisons diverses, commença le rapprochement. Le hasard fit qu'un jour ils se trouvèrent ensemble, chez Christophe. Christophe craignait d'abord quelque parole désobligeante entre ses hôtes. Tout au contraire, ils se témoignèrent une courtoisie parfaite. Ils causèrent de sujets sans danger: de leurs voyages, de leur expérience des hommes. Et ils se découvrirent tous deux pleins de mansuétude, d'esprit évangélique, d'espérances chimériques, malgré toutes leurs raisons de désespérer. Ils se prirent l'un pour l'autre d'une sympathie, mêlée de quelque ironie. Sympathie très discrète. Jamais il n'était question entre eux du fond de leurs croyances. Ils se voyaient rarement, et ne le cherchaient point; mais quand ils se rencontraient, ils avaient plaisir à se voir.

Des deux, le moins indépendant n'était pas l'abbé Corneille. Christophe ne s'y fût pas attendu. Il apercevait peu à peu la grandeur de cette pensée religieuse et libre, ce puissant et serein mysticisme, sans fièvre, qui pénétrait toutes les pensées du prêtre, tous les actes de sa vie journalière, tout son spectacle de l'univers—qui le faisait vivre en Christ, ainsi que, d'après sa croyance, Christ avait vécu en Dieu.

Il ne niait rien, aucune force de vie. Pour lui, toutes les Écritures, anciennes et modernes, religieuses et laïques, de Moïse à Berthelot, étaient certaines, étaient divines, étaient l'expression de Dieu. L'Écriture sainte en était seulement l'exemplaire le plus riche, comme l'Église était l'élite la plus haute des frères unis en Dieu; mais ni l'une ni l'autre n'enfermait l'esprit dans une vérité immobile. Le christianisme, c'était Christ vivant. L'histoire du monde n'était que l'histoire de l'agrandissement perpétuel de l'idée de Dieu. La chute du Temple juif, la ruine du monde païen, l'échec des Croisades, le soufflet de Boniface VIII, Galilée qui rejeta la terre dans l'espace vertigineux, les infiniment petits plus puissants que les grands, la fin des royautés et celle des Concordats, tout cela désorientait pour un temps les consciences. Les uns s'attachaient désespérément à ce qui tombait; les autres prenaient une planche, au hasard, et allaient à la dérive. L'abbé Corneille se demandait seulement: «Où sont les hommes? Où est ce qui les fait vivre?» Car il croyait: «Où est la vie, est Dieu.»—Et c'est pourquoi il avait de la sympathie pour Christophe.

De son côté, Christophe avait plaisir à réentendre la belle musique, qu'est une grande âme religieuse. Elle éveillait en lui de lointains et profonds échos. Par ce sentiment de réaction perpétuelle, qui, chez les natures vigoureuses, est un instinct de vie, l'instinct même de la conservation, le coup de rame qui rétablit l'équilibre menacé et imprime à la barque un nouvel élan,—l'excès du doute et l'écœurement du sensualisme parisien avaient, depuis deux ans, ressuscité Dieu dans le cœur de Christophe. Non pas qu'il crût en lui. Il le niait. Mais il en était plein. L'abbé Corneille lui disait, en souriant, que comme le bon géant, son patron, il portait Dieu, sans le savoir.

—D'où vient alors que je ne le voie pas? demandait Christophe.

—Vous êtes comme des milliers d'autres: vous le voyez, tous les jours, sans vous douter que c'est lui. Dieu se révèle à tous, sous des formes diverses,—aux uns, dans leur vie ordinaire, comme à saint Pierre en Galilée,—aux autres, (à votre ami M. Watelet), ainsi qu'à saint Thomas, dans les plaies et dans les misères à guérir,—à vous, dans la dignité de votre idéal: Noli me tangere... Un jour, vous le reconnaîtrez.

—Jamais je n'abdiquerai, dit Christophe. Je suis libre.

—Vous n'en êtes que davantage avec Dieu, répliquait tranquillement le prêtre.

Mais Christophe n'admettait pas qu'on fît de lui un chrétien malgré lui. Il se défendait avec une ardeur naïve, comme s'il pouvait y avoir la moindre importance à ce qu'on attachât à ses pensées une étiquette, ou bien une autre. L'abbé Corneille l'écoutait avec un peu d'ironie ecclésiastique, à peine perceptible, et beaucoup de bonté. Il avait une patience inaltérable, qui reposait sur l'habitude de sa foi. Les épreuves de l'Église actuelle l'avaient trempée; tout en jetant sur lui une grande mélancolie, et bien qu'elles l'eussent fait passer par de douloureuses crises morales, elles ne l'atteignaient pas, au fond. Certes, il était cruel de se voir opprimé par ses chefs, ses démarches épiées par les évêques, guettées par les libres penseurs qui cherchaient à exploiter ses pensées, à se servir de lui contre sa foi, également incompris et traqué par ses coreligionnaires et par les ennemis de sa religion. Impossible de résister: car il faut se soumettre. Impossible de se soumettre, du cœur: car on sait que l'autorité se trompe. Angoisse de ne pas parler. Angoisse de parler et d'être faussement interprété. Sans compter les autres âmes dont on est responsable, ceux qui attendent de vous un conseil, une aide, et que l'on voit souffrir... L'abbé Corneille souffrait pour eux et pour lui, mais il se résignait. Il savait combien peu comptent les jours d'épreuves, dans la longue histoire de l'Église.—Seulement, à se replier dans sa résignation muette, il s'anémiait lentement, il prenait une timidité, une peur de parler, qui lui rendait pénible la moindre démarche, et peu à peu l'enveloppait d'une torpeur de silence. Il s'y sentait tomber avec tristesse, mais sans réagir. La rencontre de Christophe lui fut d'un grand secours. La juvénile ardeur, l'intérêt affectueux et naïf que son voisin lui témoignait, ses questions parfois indiscrètes, lui faisait du bien. Christophe le forçait à rentrer dans la compagnie des vivants.

Aubert, l'ouvrier électricien, se rencontra avec lui chez Christophe. Il fit un haut-le-corps, quand il vit le prêtre. Il eut peine à cacher sa répulsion. Même quand ce premier sentiment fut vaincu, il lui en resta un malaise, à se trouver avec cet homme enjuponné, qui était pour lui un être indéfinissable. Toutefois, le plaisir qu'il avait à causer avec des gens bien élevés l'emporta sur son anticléricalisme. Il était surpris du ton affable qui régnait entre M. Watelet et l'abbé Corneille; il ne l'était pas moins de voir un prêtre démocrate, et un révolutionnaire aristocrate: cela renversait toutes ses idées reçues. Il cherchait vainement dans quelles catégories il pourrait les classer; car il avait besoin de classer les gens, pour les comprendre. Il n'était pas facile de trouver un compartiment où ranger la paisible liberté de ce prêtre, qui avait lu Anatole France et Renan, et qui en parlait tranquillement, avec justice et justesse. En matière de science, l'abbé Corneille avait pour règle de se laisser conduire par ceux qui savaient, plus que par ceux qui commandaient. Il honorait l'autorité; mais elle n'était pas, pour lui, du même ordre que la science. Chair, esprit, charité: les trois ordres, les trois degrés de l'échelle divine, l'échelle de Jacob.—Naturellement, le brave Aubert était bien loin de soupçonner un tel état d'esprit. L'abbé Corneille disait doucement à Christophe que Aubert lui rappelait des paysans français, qu'il avait vus. Une jeune Anglaise leur demandait son chemin. Elle leur parlait anglais. Ils écoutaient sans comprendre. Puis, ils parlaient français. Elle ne comprenait pas. Alors, ils la regardaient avec pitié, hochaient la tête, et disaient, en reprenant leur travail:

—C'est-y-malheureux, tout de même! Une si belle fille!...

Dans les premiers temps, Aubert, intimidé par la science et les manières distinguées du prêtre et de M. Watelet, se tut, buvant leur conversation. Peu à peu, il s'y mêla, cédant au plaisir naïf qu'il avait à s'entendre parler. Il étala son idéologie vague. Les deux autres l'écoutaient poliment, avec un petit sourire intérieur. Aubert, ravi, ne s'en tint pas là; il usa, et bientôt il abusa de l'inépuisable patience de l'abbé Corneille. Il lui lut ses élucubrations. Le prêtre écoutait, résigné; cela ne l'ennuyait pas trop: car il écoutait moins les paroles que l'homme. Et puis, comme il disait à Christophe, qui le plaignait:

—Bah! j'en entends bien d'autres!

Aubert était reconnaissant à M. Watelet et à l'abbé Corneille; et tous trois, sans beaucoup s'inquiéter de se comprendre mutuellement, arrivaient à s'aimer, sans trop savoir pourquoi. Ils étaient surpris de se trouver si proches l'un de l'autre. Ils ne l'eussent jamais pensé.—Christophe les unissait.

Il avait d'innocentes alliées dans les trois enfants, les deux petites Elsberger, et la fillette adoptive de M. Watelet. Il était devenu leur ami. Il avait peine de l'isolement où elles vivaient. À force de parler à chacune de la petite voisine inconnue, il leur donna le désir irrésistible de se voir. Elles s'adressaient des signaux par les fenêtres; elles échangeaient des mots furtifs dans l'escalier. Elles firent tant, secondées par Christophe, qu'elles obtinrent la permission de se rencontrer au Luxembourg. Christophe, heureux du succès de son astuce, alla les y voir, la première fois qu'elles furent ensemble; il les trouva gauches, empruntées, ne sachant que faire d'un bonheur si nouveau. Il les dégela en un instant, il inventa des jeux, des courses, une chasse; il y fit sa partie avec autant de passion que s'il avait dix ans; les promeneurs jetaient un coup d'œil amusé sur ce grand garçon, qui courait en poussant des cris, et tournait autour des arbres, poursuivi par trois petites filles. Et comme les parents, toujours soupçonneux, se montraient peu disposés à ce que ces parties au Luxembourg se renouvelassent souvent,—(car ils ne pouvaient les surveiller d'assez près)—Christophe trouva moyen de faire inviter les enfants à jouer dans le jardin même de la maison, par le commandant Chabran, qui habitait au rez-de-chaussée.

Le hasard l'avait mis en relations avec lui:—(le hasard sait trouver ceux qui savent s'en servir).—La table de travail de Christophe était près de sa fenêtre. Le vent emporta quelques feuilles de musique dans le jardin d'en bas. Christophe courut les chercher, nu-tête, débraillé, comme il était. Il pensait avoir affaire à un domestique. Ce fut la jeune fille qui lui ouvrit. Un peu interloqué, il lui exposa l'objet de sa visite. Elle sourit, et le fit entrer; ils allèrent dans le jardin. Après qu'il eut ramassé ses papiers, il s'esquivait, et elle le reconduisait, quand ils se croisèrent avec l'officier qui rentrait. Le commandant regarda, d'un œil surpris, cet hôte hétéroclite. La jeune fille le lui présenta, en riant.

—Ah! c'est vous, le musicien? dit l'officier. Charmé! Nous sommes confrères.

Il lui serra la main. Ils causèrent, sur un ton d'ironie amicale, des concerts qu'ils se donnaient l'un à l'autre, Christophe sur son piano, le commandant sur sa flûte. Christophe voulait partir; mais l'autre ne le lâchait plus; et il s'était lancé dans des développements à perte de vue sur la musique. Brusquement, il s'arrêta, et dit:

—Venez voir mes canons.

Christophe le suivit, se demandant de quel intérêt pouvait bien être son opinion sur l'artillerie française. L'autre lui montra, triomphant, des canons musicaux, des tours de force, des morceaux qu'on pouvait lire en commençant par la fin, ou bien à quatre mains, en jouant l'un la page à l'endroit, l'autre la page à l'envers. Ancien Polytechnicien, le commandant avait toujours eu le goût de la musique; mais ce qu'il aimait surtout en elle, c'était le problème; elle lui semblait—(ce qu'elle est en effet, pour une part)—un magnifique jeu de l'esprit; et il s'ingéniait à poser et résoudre des énigmes de constructions musicales, plus extravagantes et plus inutiles les unes que les autres. Naturellement, il n'avait pas eu beaucoup de temps, au cours de sa carrière, pour cultiver sa manie; mais depuis qu'il avait pris sa retraite, il s'y donnait avec passion; il y dépensait l'énergie qu'il avait mise naguère à poursuivre à travers les déserts de l'Afrique les bandes de rois nègres, ou à échapper à leurs traquenards. Christophe s'amusa de ces charades, et il en posa, à son tour, une autre plus compliquée. L'officier fut ravi; ils joutèrent d'adresse: ce fut, de part et d'autre, une pluie de logogriphes musicaux. Après qu'ils eurent bien joué, Christophe remonta chez lui. Mais dès le matin suivant, il reçut de son voisin un problème nouveau, un véritable casse-tête, auquel le commandant avait travaillé, une partie de la nuit; il y répliqua; et la lutte continua, jusqu'au jour où Christophe, que cela finissait par assommer, se déclara battu: ce qui enchanta l'officier. Il regardait ce succès comme une revanche sur l'Allemagne. Il invita Christophe à déjeuner. La franchise de Christophe, qui trouva détestables ses compositions musicales, et qui poussa les hauts cris, quand Chabran commença à massacrer sur son harmonium un andante de Haydn, acheva de le conquérir. Ils eurent, depuis, d'assez fréquents entretiens. Mais non plus sur la musique. Christophe trouvait un intérêt médiocre à écouter là-dessus des billevesées; aussi mettait-il de préférence la conversation sur le terrain militaire. Le commandant ne demandait pas mieux; la musique était, pour ce malheureux homme, une distraction forcée; au fond, il se rongeait.

Il se laissa entraîner à conter ses campagnes africaines. Gigantesques aventures, dignes de celles des Pizarre et des Cortès! Christophe voyait revivre avec stupéfaction cette épopée merveilleuse et barbare, dont il ne savait rien, que les Français eux-mêmes ignorent presque tous, et où, pendant vingt ans, se dépensèrent l'héroïsme, l'audace ingénieuse, l'énergie surhumaine d'une poignée de conquérants français, perdus au milieu du continent noir, entourés d'armées noires, dépourvus des moyens d'action les plus rudimentaires, agissant constamment contre le gré d'une opinion et d'un gouvernement épeurés, et conquérant à la France, en dépit de la France, un empire plus grand qu'elle. Une odeur de joie puissante et de sang montait de cette action, où surgissaient aux yeux de Christophe, des figures de modernes condottieri, d'aventuriers héroïques, imprévues dans la France d'aujourd'hui, et que la France d'aujourd'hui rougit de reconnaître: pudiquement, elle jette sur eux un voile. La voix du commandant sonnait gaillardement, en évoquant ces souvenirs; et il racontait avec une bonhomie joviale, et—(bizarrement intercalées, parmi ces récits épiques)—de sages descriptions des terrains géologiques, ces larges randonnées, et ces chasses humaines, où il était tour à tour le chasseur et le gibier, dans une partie sans merci.—Christophe l'écoutait, le regardait, et il avait compassion de ce bel animal humain, contraint à l'inaction, réduit à se dévorer en des jeux ridicules. Il se demandait comment il avait pu se résigner à ce sort. Il le lui demanda. Sur ses rancœurs, le commandant semblait peu disposé d'abord à s'expliquer avec un étranger. Mais les Français ont la langue longue, surtout lorsqu'il s'agit de s'accuser les uns les autres:

—Que voulez-vous que je foute, dit-il, dans leur armée d'aujourd'hui? Les marins font de la littérature. Les fantassins font de la sociologie. Ils font de tout, sauf de la guerre. Ils n'y préparent même plus, ils préparent à ne plus la faire; ils font la philosophie de la guerre... La philosophie de la guerre! Un jeu d'ânes battus, qui méditent sur les coups qu'ils recevront un jour!... Discutailler, philosophailler, non, ce n'est pas mon affaire. Autant rentrer chez moi, et fabriquer mes canons!

Il ne disait point, par pudeur, les pires de ses griefs: la suspicion jetée entre les officiers par l'appel aux délateurs, l'humiliation de subir les ordres insolents de politiciens ignares et malfaisants, la douleur de l'armée, employée aux basses besognes de police, aux inventaires d'églises, à la répression des grèves ouvrières, aux services des intérêts et des rancunes du parti au pouvoir—ces petits bourgeois radicaux et anticléricaux—contre le reste du pays. Et le dégoût de ce vieil Africain pour la nouvelle armée coloniale, recrutée en majeure partie dans les pires éléments de la nation, afin de ménager l'égoïsme des autres, qui refusent de prendre part à l'honneur et aux risques d'assurer la défense de «la plus grande France»,—la France d'au delà des mers...

Christophe n'avait pas à se mêler de ces querelles françaises: cela ne le regardait point; mais il sympathisait avec le vieil officier. Quoi qu'il pensât de la guerre, il estimait qu'une armée est faite pour produire des soldats, comme un pommier des pommes, et que c'est une aberration d'y greffer des politiciens, des esthètes et des sociologues. Toutefois, il ne comprenait pas que ce vigoureux homme cédât la place aux autres. C'est être son pire ennemi, que ne pas combattre ses ennemis. Il y avait chez tous les Français de quelque prix un esprit d'abdication, un renoncement singulier.—Christophe le retrouvait, plus touchant, chez la fille de l'officier.

Elle se nommait Céline. Elle avait des cheveux fins, tirés à la chinoise, soigneusement peignés, qui découvraient le front haut et rond et l'oreille pointue, les joues maigres, le menton gracieux, d'une élégance rustique, de beaux yeux noirs, intelligents, confiants, très doux, des yeux de myope, le nez un peu gros, une petite mouche au coin de la lèvre supérieure, un sourire silencieux, qui lui faisait avancer gentiment, avec une aimable moue, la lèvre inférieure, un peu gonflée. Elle était bonne, active, spirituelle, mais d'une extrême incuriosité d'esprit. Elle lisait peu, ne connaissait aucun livre nouveau, n'allait jamais au théâtre, ne voyageait jamais—(cela ennuyait le père, qui avait trop voyagé autrefois),—ne prenait part à aucune œuvre de philanthropie mondaine—(son père les critiquait),—n'essayait point d'étudier—(il se moquait des femmes savantes),—ne bougeait guère de son carré de jardin, au fond des quatre grands murs, comme d'un énorme puits. Elle ne s'ennuyait pas trop. Elle s'occupait comme elle pouvait, et elle était résignée avec bonne humeur. Il s'exhalait d'elle et du petit cadre que toute femme se crée inconsciemment, en quelque lieu qu'elle se trouve, une atmosphère à la Chardin: ce tiède silence, ce calme des figures et des attitudes attentives—(un peu engourdies)—à leur tâche habituelle; la poésie de l'ordre quotidien, de la vie accoutumée, des pensées et des gestes prévus, prévus à la même heure et de la même façon, et qui n'en sont pas moins aimés, avec une pénétrante et tranquille douceur; cette sereine médiocrité des belles âmes bourgeoises: conscience, honnêteté, vérité, calmes travaux, calmes plaisirs, et pourtant poétiques. Une élégance saine, une propreté morale et physique: cela sent le bon pain, la lavande, la droiture, la bonté. Paix des choses et des gens, paix des vieilles maisons et des âmes souriantes...

Christophe, dont l'affectueuse confiance attirait la confiance, était devenu très ami avec elle; ils causaient assez librement; il finit même par lui poser des questions, auxquelles elle s'étonnait de répondre; elle lui disait des choses, qu'elle n'avait dites à aucun autre.

—C'est, expliquait Christophe, que vous ne me craignez pas. Il n'y a pas de risque que nous nous aimions: nous sommes trop bons amis, pour cela.

—Que vous êtes gentil! répondait-elle, en riant.

Sa saine nature répugnait, autant que celle de Christophe, à l'amitié amoureuse, cette forme de sentiment chère aux âmes équivoques, qui biaisent toujours avec ce qu'elles sentent. Ils étaient de bons camarades.

Il lui demanda un jour ce qu'elle pouvait bien faire, certaine après-midi qu'il la voyait, au jardin, assise sur un banc, son ouvrage sur ses genoux, se gardant d'y toucher, immobile pendant des heures. Elle rougit, et protesta que ce n'était pas pendant des heures, mais quelques minutes de temps en temps, un bon petit quart d'heure, «pour continuer son histoire».

—«Quelle histoire?»

—«L'histoire qu'elle se contait.»

—Vous vous contez des histoires! Oh! racontez-les-moi!

Elle lui dit qu'il était trop curieux. Elle lui confia seulement que c'étaient des histoires, dont elle n'était pas l'héroïne.

Il s'en étonna:

—À tant faire que se raconter des histoires, il me semble qu'il serait plus naturel de se raconter sa propre histoire embellie, de se rêver dans une vie plus heureuse.

—Je ne pourrais pas, dit-elle. Si je le faisais, cela me désespérerait.

Elle rougit de nouveau d'avoir livré un peu de son âme cachée; et elle reprit:

—Et puis, quand je suis au jardin, et qu'il m'arrive une bouffée de vent, je suis heureuse. Le jardin me paraît vivant. Et quand le vent est sauvage, qu'il vient de loin, il dit tant de choses!

Christophe apercevait, en dépit de sa réserve, le fond de mélancolie, que recouvraient sa bonne humeur et cette activité dont elle n'était pas dupe, qui ne menait à rien. Pourquoi ne cherchait-elle pas à s'affranchir? Elle eût été si bien faite pour une vie active et utile!—Elle alléguait l'affection de son père, qui n'entendait pas qu'elle se séparât de lui. En vain Christophe protestait que l'officier, vigoureux et énergique, n'avait pas besoin d'elle, qu'un homme de cette trempe pouvait rester seul, qu'il n'avait pas le droit de la sacrifier. Elle prenait la défense de son père; par un pieux mensonge, elle prétendait que ce n'était pas lui qui la forçait à rester, qu'elle n'aurait pu se décider à le quitter.—Et, dans une certaine mesure, elle disait vrai. Il semblait entendu, de toute éternité, pour elle, pour son père, pour tous ceux qui l'entouraient, que les choses devaient être ainsi et ne pouvaient être autrement. Elle avait un frère marié, qui trouvait naturel qu'elle se dévouât, à sa place, auprès du père. Lui-même n'était occupé que de ses enfants. Il les aimait jalousement, il ne leur laissait aucune initiative. Cet amour était pour lui, et surtout pour sa femme, une chaîne volontaire qui pesait sur leur vie, ligotait leurs mouvements; on eût dit que, du moment qu'on avait des enfants, la vie personnelle fût finie et qu'on dût renoncer pour toujours à son propre développement; cet homme actif, intelligent, encore jeune, calculait les années de travail qui lui restaient, avant de prendre sa retraite.—Ces excellentes gens se laissaient anémier par l'atmosphère d'affection familiale, si profonde en France, mais si étouffante. D'autant plus oppressive que ces familles françaises sont réduites au minimum: père, mère, un ou deux enfants. Amour frileux, peureux, ramassé sur lui-même, comme un avare qui serre sa poignée d'or.

Une circonstance fortuite, en intéressant davantage Christophe à Céline, lui montra ce resserrement des affections françaises, cette peur de vivre, et de prendre ce qui est son bien.

L'ingénieur Elsberger avait un frère cadet, de dix ans moins âgé, ingénieur comme lui. Brave garçon, ainsi qu'il y en a tant, de bonne famille bourgeoise, avec des aspirations artistiques: ils voudraient bien faire de l'art; mais ils ne voudraient pas compromettre leur situation bourgeoise. À la vérité, ce n'est point un problème très difficile; et la plupart des artistes d'à présent l'ont résolu sans risques. Encore faut-il le vouloir; et, de ce pauvre effort d'énergie, tous ne sont pas capables; ils ne sont pas assez sûrs de vouloir ce qu'ils veulent; et à mesure que leur situation bourgeoise devient plus assurée, ils s'y laissent couler, sans révolte et sans bruit. On ne saurait les en blâmer, s'ils étaient de bons bourgeois, au lieu de méchants artistes. Mais, de leur déception, il leur reste souvent un mécontentement secret, un qualis artifex pereo, qui se recouvre tant bien que mal de ce qu'on est convenu d'appeler de la philosophie, et qui leur gâte la vie, jusqu'à ce que l'usure des jours et les soucis nouveaux aient effacé la trace de la vieille amertume. Tel était le cas d'André Elsberger. Il eût voulu faire de la littérature; mais son frère, très entier dans ses façons de penser, avait voulu qu'il entrât, comme lui, dans la carrière scientifique. André était intelligent, passablement doué pour les sciences—ou les lettres,—indifféremment; il n'était pas assez sûr d'être un artiste, et il était trop sûr d'être un bourgeois; il s'était plié, provisoirement d'abord—(on sait ce que ce mot veut dire)—à la volonté de son frère; il était entré à Centrale, dans un rang pas très bon, en était sorti de même, et depuis, il faisait son métier d'ingénieur, avec conscience, mais sans aucun intérêt. Naturellement, il avait perdu ainsi le peu de ses dispositions artistiques; aussi n'en parlait-il qu'avec ironie.

—Et puis, disait-il,—(Christophe reconnaissait dans ce raisonnement la façon pessimiste d'Olivier)—la vie ne valait pas la peine qu'on se tourmentât pour une carrière ratée. Un mauvais poète de plus ou de moins!...

Les deux frères s'aimaient; ils avaient la même trempe morale; mais ils s'entendaient mal ensemble. Tous deux avaient été Dreyfusistes. Mais André, attiré par le syndicalisme, était antimilitariste; et Elie, patriote.

Il arrivait qu'André fît visite à Christophe, sans aller voir son frère; et Christophe s'en étonnait: car il n'existait pas grande sympathie entre lui et André. Celui-ci ne parlait guère que pour se plaindre de quelqu'un ou de quelque chose,—ce qui était lassant; et quand Christophe parlait, André ne l'écoutait pas. Aussi Christophe ne cherchait-il plus à lui cacher que ses visites lui paraissaient oiseuses; mais l'autre n'en tenait pas compte; il ne semblait pas s'en apercevoir. Enfin Christophe saisit le mot de l'énigme, un jour qu'il remarqua que son visiteur était penché à la fenêtre, et beaucoup plus occupé de ce qui se passait dans le jardin du bas que de ce qu'il lui disait. Il le lui fit observer; et André n'eut pas de peine à convenir qu'en effet il connaissait Mlle Chabran, et qu'elle était pour quelque chose dans les visites qu'il faisait à Christophe. Et, sa langue se déliant, il avoua qu'il avait pour la jeune fille une vieille amitié, et peut-être quelque chose de plus: la famille Elsberger était liée depuis longtemps avec celle du commandant; mais après avoir été très intimes, la politique les avait séparées; et depuis, elles ne se voyaient plus. Christophe ne cacha point qu'il trouvait cela idiot. Ne pouvait-on penser, chacun à sa guise, et continuer de s'estimer? André protesta de sa liberté d'esprit; mais il excepta de sa tolérance deux ou trois questions, sur lesquelles, selon lui, il n'était pas permis d'avoir un avis différent du sien; et il nomma la fameuse Affaire. Là-dessus, il déraisonna, comme c'est l'usage. Christophe connaissait l'usage: il n'essaya point de discuter; mais il demanda si cette Affaire ne unirait pas un jour, ou si sa malédiction devait s'étendre jusqu'à la fin des temps, sur les enfants des enfants de nos petits-enfants. André se mit à rire; et, sans répondre à Christophe, il fit un éloge attendri de Céline Chabran, accusant l'égoïsme du père, qui trouvait naturel qu'elle se sacrifiât à lui.

—Que ne l'épousez-vous, dit Christophe, si vous l'aimez et si elle vous aime?

André déplora que Céline fût cléricale. Christophe demanda ce que cela voulait dire. L'autre répondit que cela signifiait: pratiquer la religion, s'inféoder à un Dieu et à ses bonzes.

—Et qu'est-ce que cela peut vous faire?

—Cela me fait que je ne veux pas que ma femme soit à un autre qu'à moi.

—Comment! Vous êtes jaloux même des idées de votre femme? Mais vous êtes plus égoïste encore que le commandant!

—Vous en parlez à votre aise! est-ce que vous prendriez, vous, une femme qui n'aimerait pas la musique?

—Cela m'est arrivé déjà!

—Comment peut-on vivre ensemble, si l'on ne pense pas de même?

—Laissez donc votre pensée tranquille! Ah! mon pauvre ami, toutes les idées ne comptent guère, quand on aime. Qu'ai-je à faire que la femme que j'aime aime, comme moi, la musique? Elle est, pour moi, la musique! Quand on a, ainsi que vous, la chance de trouver une chère fille qu'on aime et qui vous aime, qu'elle croie tout ce qu'elle veut, et croyez tout ce que vous voudrez! Au bout du compte, toutes vos idées se valent; et il n'y a qu'une vérité au monde: c'est de s'aimer.

—Vous parlez en poète. Vous ne voyez pas la vie. Je connais trop de ménages, qui ont eu à souffrir de cette désunion d'esprit.

—C'est qu'ils ne s'aimaient pas assez. Il faut savoir ce qu'on veut.

—La volonté ne peut pas tout. Quand je voudrais épouser Mlle Chabran, je ne le pourrais pas.

—Je voudrais bien savoir pourquoi!

André parla de ses scrupules: sa situation n'était pas faite; pas de fortune; peu de santé. Il se demandait s'il avait le droit de se marier. Grande responsabilité... Ne risquait-il pas de faire le malheur de celle qu'il aimait, et le sien,—sans parler des enfants à venir?... Il valait mieux attendre,—ou renoncer.

Christophe haussa les épaules:

—Belle façon d'aimer! Si elle aime, elle sera heureuse de se dévouer. Et quant aux enfants, vous, Français, vous êtes ridicules. Vous voudriez n'en lâcher dans la vie que si vous êtes sûrs d'en faire de petits rentiers dodus, qui n'aient rien à souffrir... Que diable! cela ne vous regarde pas; vous n'avez qu'à leur donner la vie, l'amour de la vie, et le courage delà défendre. Le reste... qu'ils vivent, qu'ils meurent... c'est le sort de tous. Vaut-il donc mieux renoncer à vivre, que courir les chances de la vie?

La robuste confiance qui émanait de Christophe, pénétrait son interlocuteur, mais ne le décidait point. Il disait:

—Oui, peut-être...

Mais il en restait là. Il semblait, comme les autres, frappé d'une incapacité de vouloir et d'agir.

Christophe entreprit le combat contre cette inertie, qu'il retrouvait chez la plupart de ses amis Français, bizarrement accouplée à une activité laborieuse et très souvent fiévreuse. Presque tous ceux qu'il voyait, dans les divers milieux bourgeois, étaient des mécontents. Presque tous avaient le même dégoût pour les maîtres du jour et pour leur pensée corrompue. Presque tous, la même conscience triste et fière de l'âme trahie de leur race. Et ce n'était pas le fait de rancunes personnelles, l'amertume d'hommes et de classes vaincus, évincés du pouvoir et de la vie active, fonctionnaires révoqués, énergies sans emploi, vieille aristocratie retirée sur ses terres et se cachant pour mourir, comme un lion blessé. C'était un sentiment de révolte morale, sourd, profond, général: on le rencontrait partout, dans l'armée, dans la magistrature, dans l'Université, dans les bureaux, dans tous les rouages vitaux de la machine gouvernementale. Mais ils n'agissaient point. Ils étaient découragés d'avance; ils répétaient:

—Il n'y a rien à faire.

Et, détournant peureusement des choses tristes leur pensée, leurs propos, ils cherchaient un refuge dans la vie domestique.

S'ils ne s'étaient retirés que de l'action politique! Mais même dans le cercle de son action journalière, chacun de ces honnêtes gens se désintéressait d'agir. Ils toléraient des promiscuités avilissantes avec des misérables qu'ils méprisaient, mais contre qui ils se gardaient d'engager la lutte, la jugeant inutile. Pourquoi ces artistes par exemple, ces musiciens que connaissait Christophe, supportaient-ils sans protester l'effronterie des Scaramouches de la presse, qui leur faisaient la loi? Il y avait là des ânes bâtés, dont l'ignorance in omni re scibili était proverbiale, et qui n'en étaient pas moins investis d'une autorité souveraine in omni re scibili. Ils ne se donnaient même pas la peine d'écrire leurs articles, ni leurs livres; ils avaient des secrétaires, de pauvres gueux affamés, qui eussent vendu leur âme, s'ils en avaient possédé une, pour du pain et des filles. Ce n'était un secret pour personne, à Paris. Et cependant, ils continuaient de trôner, ils traitaient de haut en bas les artistes. Christophe en criait de rage, quand il lisait certaines de leurs chroniques.

—Oh! les lâches! disait-il.

—À qui en as-tu? demandait Olivier. Toujours à quelques drôles de la Foire sur la Place?

—Non. Aux honnêtes gens. Les gredins font leur métier; ils mentent, ils pillent, ils volent, ils assassinent. Mais les autres,—ceux qui les laissent faire, tout en les méprisant, je les méprise mille fois davantage. Si leurs confrères de la presse, si les critiques probes et instruits, si les artistes, sur le dos desquels ces Arlequins s'escriment, ne les laissaient faire, en silence, par timidité, par peur de se compromettre, ou par un honteux calcul de ménagements réciproques, par un pacte secret conclu avec l'ennemi, pour rester à l'abri de ses coups,—s'ils ne les laissaient se parer de leur patronage et de leur amitié, cette puissance effrontée tomberait sous le ridicule. C'est la même faiblesse, dans tous les ordres de choses. J'ai rencontré vingt braves gens qui m'ont dit d'un individu: «C'est un drôle.» Il n'y en avait pas un, qui ne lui donnât du «cher confrère», et ne lui serrât la main.—«Ils sont trop!» disent-ils.—Trop de pleutres, oui. Trop de lâches honnêtes gens.

—Eh! que veux-tu qu'on fasse?

—Faites votre police, vous-mêmes! Qu'attendez-vous? Que le ciel se charge de vos affaires? Tiens, regarde, en ce moment. Voici trois jours que la neige est tombée. Elle encombre vos rues, elle fait de votre Paris un cloaque de boue. Que faites-vous? Vous vous récriez contre votre administration, qui vous laisse dans l'ordure. Mais vous, essayez-vous d'en sortir? Qu'à Dieu ne plaise! Vous vous croisez les bras. Aucun n'a le cœur de dégager seulement le trottoir devant sa maison. Personne ne fait son devoir, ni l'État, ni les particuliers: l'un et l'autre se croient quittes, en s'accusant mutuellement. Vous êtes tellement habitués par vos siècles d'éducation monarchique à ne rien faire par vous-mêmes que vous avez toujours l'air de bayer aux corneilles, dans l'attente d'un miracle. Le seul miracle possible, ce serait que vous vous décidiez à agir. Vois-tu, mon petit Olivier, vous avez de l'intelligence et des vertus à revendre; mais le sang vous manque. À toi tout le premier. Ce n'est ni l'esprit, ni le cœur qui est malade chez vous. C'est la vie. Elle s'en va.

—Qu'y faire? Il faut attendre qu'elle revienne.

—Il faut vouloir qu'elle revienne. Il faut vouloir! Et pour cela, d'abord, il faut faire rentrer chez vous l'air pur. Quand on ne veut pas sortir de sa maison, au moins faut-il que sa maison soit saine. Vous l'avez laissé empester par les miasmes de la Foire. Votre art et votre pensée sont aux deux tiers adultérés. Et votre découragement est tel que vous ne songez pas à vous en indigner, à peine à vous en étonner. Quelques-uns même de ces absurdes braves gens, intimidés, finissent par se persuader que ce sont eux qui ont tort, et que ce sont les charlatans qui ont raison. N'ai-je pas rencontré, à ta revue Esope, où vous faites profession de n'être dupes de rien, de ces pauvres jeunes gens, qui se persuadent qu'ils aiment un art qu'ils n'aiment point? Ils s'intoxiquent, sans plaisir, par servile moutonnerie: et ils meurent d'ennui dans leur mensonge!

Christophe passait au milieu des incertains, comme le vent qui secoue les arbres endormis. Il n'essayait pas de leur inculquer sa pensée; il leur soufflait l'énergie de penser par eux-mêmes. Il disait:

—Vous êtes trop humbles. Le grand ennemi, c'est le doute neurasthénique. On peut, on doit être tolérant et humain. Mais il est interdit de douter de ce qu'on croit bon et vrai. Ce qu'on croit, on doit le défendre. Quelles que soient nos forces, il nous est interdit d'abdiquer. Le plus petit, en ce inonde, a un devoir, à l'égal du plus grand. Et—(ce qu'il ne sait pas)—il a aussi un pouvoir. Ne croyez pas que votre révolte isolée soit vaine! Une conscience forte, et qui ose s'affirmer, est une puissance. Vous avez vu plus d'une fois, dans ces dernières années, l'État et l'opinion forcés de compter avec le jugement d'un brave homme, qui n'avait d'autres armes que sa force morale, affirmée publiquement, avec ténacité...

Et si vous vous demandez à quoi bon se donner tant de peines, à quoi bon lutter, à quoi bon?... eh bien, sachez-le:—Parce que la France meurt, parce quel'Europe meurt,—parce que notre civilisation, l'œuvre admirable édifiée, au prix de souffrances millénaires, par notre humanité, s'engloutira, si nous ne luttons. La Patrie est en danger, notre Patrie européenne,—et plus que toutes, la vôtre, votre petite patrie française. Votre apathie la tue. Elle meurt dans chacune de vos énergies qui meurent, de vos pensées qui se résignent, de vos bonnes volontés stériles, dans chaque goutte de votre sang, qui se tarit, inutile... Debout! Il faut vivre! Ou, si vous devez mourir, vous devez mourir debout.

Mais le plus difficile n'était pas encore de les amener à agir: c'était de les amener a agir ensemble. Là-dessus, ils étaient intraitables. Ils se boudaient les uns les autres. Les meilleurs étaient les plus obstinés. Christophe en avait un exemple dans sa maison. M. Félix Weil, l'ingénieur Elsberger, et le commandant Chabran vivaient entre eux sur un pied d'hostilité muette. Et pourtant, sous des étiquettes différentes de partis ou de races, ils voulaient tous trois la même chose.

M. Weil et le commandant auraient eu beaucoup de raisons pour s'entendre. Par un de ces contrastes fréquents chez les hommes de pensée, M. Weil, qui ne sortait pas de ses livres et vivait uniquement de la vie de l'esprit, était passionné de choses militaires. «Nous sommes tous de lopins», disait le demi-Juif Montaigne, appliquant à tous les hommes ce qui est vrai de certaines races d'esprits, comme celle à qui appartenait M. Weil. Ce vieil intellectuel avait le culte de Napoléon. Il s'entourait des écrits et des souvenirs où revivait le rêve empanaché de l'épopée impériale. Comme tant d'autres de son époque, il était ébloui par les lointains rayons de ce soleil de gloire. Il refaisait les campagnes, il livrait les batailles, discutait les opérations; il était de ces stratèges en chambre, pullulant dans les Académies et dans les Universités, qui expliquent Austerlitz et corrigent Waterloo. Il était le premier à railler cette «Napoléonite», son ironie s'en égayait; mais il n'en continuait pas moins à se griser de ces belles histoires, comme un enfant qui joue; à certains épisodes, il avait la larme à l'œil: quand il remarquait cette faiblesse, il se tordait de rire, en s'appelant vieille bête. À vrai dire, c'était moins le patriotisme que l'intérêt romanesque et l'amour platonique de l'action, qui le rendait Napoléonien. Pourtant, il était excellent patriote, plus attaché à la France que beaucoup de Français autochtones. Les antisémites français font une mauvaise action et une sottise, en décourageant par leurs soupçons injurieux les sentiments français des Juifs établis en France. En dehors des raisons qui font que toute famille s'attache nécessairement, au bout d'une ou deux générations, au sol où elle s'est fixée, les Juifs ont des raisons spéciales d'aimer le peuple qui représente en Occident les idées les plus avancées de liberté intellectuelle. Ils l'aiment d'autant plus qu'ils ont contribué à le faire ainsi, depuis cent ans, et que cette liberté est en partie leur œuvre. Comment donc ne la défendraient-ils pas contre les menaces de toute réaction féodale? C'est faire le jeu de l'ennemi, que tâcher—comme le voudraient une bande de fous criminels,—de briser les liens qui attachent à la France ces Français d'adoption.

Le commandant Chabran était de ces patriotes malavisés, que leurs journaux affolent, en leur représentant tout immigré en France comme un ennemi caché, et qui, avec un esprit naturellement accueillant, s'obligent à suspecter, haïr, renier les destinées généreuses de la race, qui est le confluent des races. Il se croyait donc tenu d'ignorer le locataire du premier, quoiqu'il eût été bien aise de le connaître. De son côté, M. Weil aurait eu plaisir à causer avec l'officier; mais il connaissait son nationalisme, et il le méprisait doucement.

Christophe avait moins de raisons encore que le commandant de s'intéresser à M. Weil. Mais il ne pouvait souffrir l'injustice. Aussi rompait-il des lances pour M. Weil, quand Chabran l'attaquait.

Un jour que le commandant déblatérait, ainsi qu'à l'ordinaire, contre l'état des choses, Christophe lui dit:

—C'est votre faute. Vous vous retirez tous. Quand les choses ne vont pas en France, selon votre fantaisie, vous démissionnez avec éclat. On dirait que vous mettez votre point d'honneur à vous déclarer vaincus. On n'a jamais vu perdre sa cause avec autant d'entrain. Voyons, commandant, vous qui avez fait la guerre, est-ce que c'est une façon de se battre?

—Il n'est pas question de se battre, répondit le commandant, on ne se bat pas contre la France. Dans les luttes comme celles-ci, il faudrait parler, discuter, voter, se frotter à des tas de fripouilles: cela ne me va pas.

—Vous êtes bien dégoûté! En Afrique, vous en avez vu d'autres!

—Parole d'honneur, c'était moins dégoûtant. Et puis, on pouvait toujours leur casser la gueule! D'ailleurs, pour se battre, il faut des soldats. J'avais mes tirailleurs là-bas. Ici, je suis seul.

—Ce ne sont pourtant pas les braves gens qui manquent.

—Où sont-ils?

—Partout.

—Eh bien, qu'est-ce qu'ils foutent alors?

—Ils font comme vous, ils ne font rien, ils disent qu'il n'y a rien à faire.

—Citez-m'en un, seulement.

—Trois si vous voulez, et dans votre maison.

Christophe nomma M. Weil,—(le commandant s'exclama),—et les Elsberger,—(il sursauta):

—Ce Juif, ces Dreyfusards?

—Dreyfusards? dit Christophe, eh bien, qu'est-ce que cela fait?

—Ce sont eux qui ont perdu la France.

—Ils l'aiment autant que vous.

—Alors, ce sont des toqués, des toqués malfaisants.

—Ne peut-on rendre justice à ses adversaires?

—Je m'entends parfaitement avec des adversaires loyaux, qui combattent à armes franches. La preuve, c'est que je cause avec vous, monsieur l'Allemand. J'estime les Allemands, tout en souhaitant de leur rendre un jour, avec usure, la raclée que nous en avons reçue. Mais les autres, les ennemis du dedans, non, ce n'est pas la même chose: ils usent d'armes malhonnêtes, d'idéologies malsaines, d'humanitarisme empoisonné...

—Oui, vous êtes dans l'esprit des chevaliers du moyen âge, quand ils se sont trouvés pour la première fois, en présence de la poudre à canon. Que voulez-vous? La guerre évolue.

—Soit! Mais alors, ne mentons pas, disons que c'est la guerre.

—Supposez qu'un ennemi commun menace l'Europe, est-ce que vous ne vous allieriez pas aux Allemands?

—Nous l'avons fait, en Chine.

—Regardez donc autour de vous! Est-ce que votre pays, est-ce que tous nos pays ne sont pas menacés dans l'idéalisme héroïque de leurs races? Est-ce qu'ils ne sont pas tous en proie aux aventuriers de la politique et de la pensée? Contre cet ennemi commun, ne devriez-vous pas donner la main à ceux de vos adversaires qui ont une vigueur morale? Comment un homme de votre sorte peut-il tenir si peu de compte des réalités? Voilà des gens qui soutiennent contre vous un idéal différent du vôtre! Un idéal est une force, vous ne pouvez la nier; dans la lutte que vous avez récemment engagée, c'est l'idéal de vos adversaires qui vous a battus. Au lieu de vous user contre lui, que ne l'employez-vous avec le vôtre, côte à côte, contre les ennemis de tout idéal, contre les exploiteurs de la patrie, contre les pourrisseurs de la civilisation européenne?

—Pour qui? Il faudrait s'entendre d'abord. Pour le triomphe de nos adversaires?

—Quand vous étiez en Afrique, vous ne vous inquiétiez pas de savoir si c'était pour le Roi, ou pour la République, que vous vous battiez. J'imagine que beaucoup d'entre vous ne pensaient guère à la République.

—Ils s'en foutaient.

—Bon! Et la France y trouvait son avantage. Vous conquériez pour elle, et pour vous. Eh bien, faites de même, ici! Élargissez le combat. Ne vous chicanez pas pour des futilités de politique ou de religion. Ce sont des niaiseries. Que votre race soit la fille aînée de l'Église, ou celle de la Raison, cela n'importe guère. Mais qu'elle vive! Tout est bien, qui exalte la vie. Il n'y a qu'un ennemi, c'est l'égoïsme jouisseur, qui tarit et souille les sources de la vie. Exaltez la force, exaltez la lumière, l'amour fécond, la joie du sacrifice. Et ne déléguez jamais à d'autres le soin d'agir pour vous. Agissez, agissez, unissez-vous! Allons!...

Et il se mit à taper sur le piano les premières mesures de la marche en si bémol de la Symphonie avec chœurs.

—Savez-vous, fit-il en s'interrompant, si j'étais un de vos musiciens,Charpentier ou Bruneau, (que le Diable emporte!) je vous mettrais ensemble, dans une symphonie chorale, Aux armes, citoyens! l'Internationale, Vive Henri IV! Dieu protège la France!—toutes les herbes de la Saint-Jean—(tenez, dans le genre de ceci...)—je vous ferais une de ces bouillabaisses, à vous emporter la bouche! Ça serait rudement mauvais,—(pas plus mauvais, en tout cas, que ce qu'ils font);—mais je vous réponds que ça vous flanquerait le feu au ventre, et qu'il faudrait bien que vous marchiez!

Il riait de tout son cœur.

Le commandant riait, comme lui:

—Vous êtes un gaillard, monsieur Krafft. Dommage que vous ne soyez pas des nôtres!

—Mais je suis des vôtres! C'est le même combat, partout. Serrons les rangs!

Le commandant approuvait; mais les choses en restaient là. Alors, Christophe s'obstinait, remettant l'entretien sur M. Weil et sur les Elsberger. Et l'officier, qui n'était pas moins obstiné, reprenait ses éternels arguments contre les Juifs et contre les Dreyfusards.

Christophe s'en attristait. Olivier lui dit:

—Ne t'afflige pas. Un homme ne peut pas changer, d'un coup, l'esprit de toute la société. Ce serait trop beau! Mais tu fais déjà beaucoup, sans t'en douter.

—Qu'est-ce que je fais? dit Christophe.

—Tu es Christophe.

—Quel bien en résulte-t-il pour les autres?

—Un très grand. Sois seulement ce que tu es, cher Christophe! Ne t'inquiète pas de nous.

Mais Christophe ne s'y résignait point. Il continuait de discuter avec le commandant Chabran, et parfois violemment. Céline s'en amusait. Elle assistait à leurs entretiens, travaillant en silence. Elle ne se mêlait pas à la discussion; mais elle paraissait plus gaie; son regard avait plus d'éclat: il semblait qu'il y eût plus d'espace autour d'elle. Elle se mit à lire; elle sortit davantage; elle s'intéressait à plus de choses. Et un jour que Christophe bataillait contre son père à propos des Elsberger, le commandant la vit sourire; il lui demanda ce qu'elle pensait; elle répondit tranquillement:

—Je pense que M. Krafft a raison.

Le commandant, interloqué, dit:

—C'est un peu fort!... Enfin, raison ou tort, nous sommes bien comme nous sommes. Nous n'avons pas besoin devoir ces gens-là. N'est-ce pas, fillette?

—Mais si, papa, répondit-elle, cela me ferait plaisir.

Le commandant se tut, et feignit de n'avoir pas entendu. Il était beaucoup moins insensible à l'influence de Christophe qu'il ne voulait le paraître. Son étroitesse de jugement et sa violence ne l'empêchaient point d'avoir de la droiture et le cœur généreux. Il aimait Christophe, il aimait sa franchise et sa santé morale, il avait souvent le regret que Christophe fût un Allemand. Il avait beau s'emporter dans les discussions avec lui: il cherchait ces discussions; et les arguments de Christophe le travaillaient. Il se fût bien gardé de le reconnaître. Mais un jour, Christophe le trouva lisant attentivement un livre qu'il refusa de lui laisser voir. En reconduisant Christophe, Céline, seule avec lui, dit:

—Savez-vous ce qu'il lisait? Un livre de M. Weil.

Christophe fut heureux.

—Et qu'est-ce qu'il en dit?

—Il dit: «Cet animal!...» Mais il ne peut s'en détacher.

Christophe ne fit aucune allusion au fait, quand il revit le commandant. Ce fut celui-ci qui lui demanda:

—D'où vient que vous ne me rasez plus avec votre Juif?

—Parce que ce n'est plus la peine, dit Christophe.

—Pourquoi? demanda le commandant, agressif.

Christophe ne répondit pas, et s'en alla en riant.

Olivier avait raison. Ce n'est point par les paroles qu'on agit sur les autres. Mais par son être. Il est des hommes qui rayonnent autour d'eux une atmosphère apaisante, par leurs regards, leurs gestes, le contact silencieux de leur âme sereine. Christophe rayonnait la vie. Elle pénétrait doucement, doucement, comme une tiédeur de printemps, à travers les vieux murs et les fenêtres closes de la maison engourdie, elle ressuscitait des cœurs, que la douleur, la faiblesse, l'isolement rongeaient et desséchaient depuis des années, avaient laissés pour morts. Puissance des âmes sur les âmes! Celles qui la subissent et celles qui l'exercent l'ignorent également. Et pourtant, la vie du monde est faite des flux et des reflux, que régit cette force d'attraction mystérieuse.

Deux étages au-dessous de l'appartement de Christophe et d'Olivier, habitait, comme on l'a vu, une jeune femme de trente-cinq ans, Mme Germain, veuve depuis deux ans, qui avait perdu l'année précédente sa petite fille, âgée de sept à huit ans. Elle vivait avec sa belle-mère. Elles ne voyaient personne. De tous les locataires de la maison aucun n'avait eu moins de rapports avec Christophe. À peine s'ils s'étaient rencontrés; jamais ils ne s'étaient adressé la parole.

C'était une femme grande, maigre, assez bien faite, de beaux yeux bruns, opaques, inexpressifs, où s'allumait, par moments, une flamme morne et dure, dans une figure jaune de cire, les joues plates, la bouche crispée. La vieille Mme Germain était dévote, et passait ses journées à l'église. La jeune femme s'isolait jalousement dans son deuil. Elle ne s'intéressait à rien. Elle s'entourait des reliques et des images de sa petite fille; et, à force de les fixer, elle ne la voyait plus; les images mortes tuaient l'image vivante. Elle ne la voyait plus; et elle s'obstinait; elle voulait, elle voulait penser uniquement à elle: ainsi, elle avait fini par ne plus pouvoir même penser à elle; elle avait achevé l'œuvre de la mort. Alors, elle restait là, glacée, le cœur pétrifié, sans larmes, la vie tarie. La religion ne lui était pas un secours. Elle pratiquait, mais sans amour, par conséquent sans foi vivante; elle donnait de l'argent pour des messes, mais elle ne prenait aucune part active à des œuvres; toute sa religion reposait sur cette pensée unique: la revoir! Le reste, que lui importait? Dieu? Qu'avait-elle à faire de Dieu? La revoir!... Et elle était loin d'en être sûre. Elle voulait le croire, elle le voulait durement, désespérément; mais elle en doutait... Elle ne pouvait supporter de voir d'autres enfants; elle pensait:

—Pourquoi ceux-là ne sont-ils pas morts?

Il y avait, dans le quartier, une petite fille qui, de taille, de démarche, ressemblait à la sienne. Quand elle la voyait de dos avec ses petites nattes, elle tremblait. Elle se mettait à la suivre; et quand la petite se retournait, et qu'elle voyait que ce n'était pas elle, elle avait envie de l'étrangler. Elle se plaignait que les petites Elsberger, cependant bien tranquilles, comprimées par leur éducation, fissent du bruit, à l'étage au-dessus; et dès que les pauvres enfants trottinaient dans leur chambre, elle envoyait sa domestique réclamer le silence. Christophe qui la rencontra, une fois qu'il rentrait avec les fillettes, fut saisi du regard dur qu'elle leur jeta.

Un soir d'été que cette morte vivante s'hypnotisait dans son néant, assise dans l'obscurité, près de sa fenêtre, elle entendit jouer Christophe. Il avait l'habitude de rêver, au piano, à cette heure. Cette musique l'irrita, en troublant le vide où elle s'engourdissait. Elle ferma la fenêtre avec colère. La musique la poursuivit jusqu'au fond de la chambre. Mme Germain ressentit pour elle une haine. Elle eût voulu empêcher Christophe de jouer; mais elle n'en avait aucun droit. Chaque jour, maintenant, à la même heure, elle attendait, avec une impatience irritée, que le piano commençât; et lorsqu'il tardait, son irritation n'en était que plus vive. Elle devait, malgré elle, suivre jusqu'au bout la la musique; et quand la musique était finie, elle avait peine à retrouver son apathie.—Et, un soir qu'elle était tapie dans un coin de sa chambre obscure, et qu'à travers les cloisons et la fenêtre fermée, lui arrivait la musique lointaine, elle fut prise d'un frisson, et la source des larmes de nouveau jaillit en elle. Elle rouvrit la fenêtre; et désormais, elle écoutait, en pleurant. La musique était une pluie, qui pénétrait goutte à goutte son cœur desséché, et qui le ranimait. Elle revoyait le ciel, les étoiles, la nuit d'été; elle sentait poindre, comme une lueur bien pâle encore, un intérêt à la vie, une sympathie humaine. Et la nuit, pour la première fois depuis des mois, l'image de sa petite fille lui reparut en rêve.—Car le plus sûr chemin qui nous rapproche de nos morts, ce n'est pas de mourir, c'est de vivre. Ils vivent de notre vie, et meurent de notre mort.

Elle ne chercha pas à rencontrer Christophe. Mais elle l'entendait passer dans l'escalier avec les fillettes; et elle se tenait cachée derrière la porte, pour épier le babillage enfantin, qui lui remuait le cœur.

Un jour, elle allait sortir, elle entendit les petits pas trottinants, qui descendaient l'escalier, avec un peu plus de tapage que d'habitude, et l'une des voix d'enfants, qui disait à la petite sœur:

—Ne fais pas tant de bruit, Lucette, tu sais, Christophe a dit, à cause de la dame qui a du chagrin.

Et l'autre assourdit ses pas et se mit à parler tout bas. Alors, Mme Germain n'y tint plus: elle ouvrit la porte, elle saisit les enfants, elle les embrassa avec violence. Elles eurent peur; l'une des fillettes se mit à crier. Elle les lâcha, et elle rentra.

Depuis, quand elle les rencontrait, elle essayait de leur sourire, d'un sourire crispé,—(elle avait perdu l'habitude...)—elle leur adressait de brusques paroles d'affection, auxquelles les enfants intimidées répondaient par des chuchotements oppressés. Elles continuaient d'avoir peur de la dame, plus peur qu'auparavant; et lorsqu'elles passaient devant sa porte, maintenant, elles couraient de crainte qu'elle ne les attrapât. Elle, de son côté, se cachait pour les voir. Elle avait honte. Il lui semblait qu'elle volait à sa petite morte un peu de l'amour, auquel celle-ci avait droit, tout entier. Elle se jetait à genoux et lui demandait pardon. Mais maintenant que l'instinct de vivre et d'aimer était réveillé, elle n'y pouvait plus rien, il était le plus fort.

Un soir,—Christophe rentrait,—il remarqua un désordre inaccoutumé dans la maison. On lui apprit que M. Watelel venait de mourir subitement, d'une angine de poitrine. Christophe fut pénétré de compassion, à la pensée de l'enfant, qui se trouvait abandonnée. On ne connaissait aucun parent à M. Watelet, et il y avait tout lieu de croire qu'il la laissait à peu près sans ressources. Christophe monta, quatre à quatre, et entra dans l'appartement du troisième, dont la porte était ouverte. Il trouva l'abbé Corneille auprès du mort, et la petite fille en larmes, qui appelait son papa; la concierge essayait maladroitement de la consoler. Christophe prit l'enfant dans ses bras, il lui dit des mots tendres. La petite s'accrocha désespérément à lui; il voulut l'emporter de l'appartement; mais elle s'y refusa. Il resta avec elle. Assis près de la fenêtre, dans le jour qui déclinait, il continuait de la bercer dans ses bras. L'enfant se calmait peu à peu; elle s'endormit, au milieu de ses sanglots. Christophe la déposa sur son lit, et il tâchait gauchement de défaire les lacets de ses petits souliers. C'était la tombée de la nuit. La porte de l'appartement était restée ouverte. Une ombre entra, avec un frôlement de jupe. Aux derniers reflets décolorés du jour, Christophe reconnut les yeux fiévreux de la femme en deuil. Debout au seuil de la chambre, elle dit, la gorge serrée:

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