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Jean-Christophe Volume 3

JEAN-CHRISTOPHE (continued 4)

Reading edition

Ils ne faisaient aucun bruit dans la maison; ils avaient une peur maladive de gêner leurs voisins, d'autant plus qu'ils souffraient d'être gênés par eux, et qu'il mettaient leur orgueil à ne pas s'en plaindre. Christophe avait pitié des deux petites filles, dont les élans de gaieté, le besoin de crier, de sauter et de rire, étaient, à tout instant, comprimés. Il adorait les enfants, et il faisait mille amitiés à ses petites voisines, quand il les rencontrait dans l'escalier. Les fillettes, d'abord intimidées, n'avaient pas tardé à se familiariser avec Christophe, qui avait toujours pour elles quelque drôlerie à raconter, ou quelque friandise; elles parlaient de lui à leurs parents; et ceux-ci, qui avaient commencé par voir ces avances, d'un assez mauvais œil, se laissèrent gagner par l'air de franchise de leur bruyant voisin, dont ils avaient maudit plus d'une fois le piano et le remue-ménage endiablé, au-dessus de leurs têtes:—(car Christophe, qui étouffait dans sa chambre, tournait comme un ours en cage.)—Ce ne fut pas sans peine qu'ils lièrent conversation. Les manières un peu rustres de Christophe donnaient parfois un haut-le-corps a Elie Elsberger. Vainement, l'ingénieur voulut maintenir le mur de réserve, derrière lequel il s'abritait: impossible de résister à l'impétueuse bonne humeur de cet homme qui vous regardait avec de braves yeux affectueux. Christophe arrachait de loin en loin quelques confidences à son voisin. Elsberger était un curieux esprit, courageux et apathique, chagrin et résigné. Il avait l'énergie de porter avec dignité une vie difficile, mais non pas de la changer. On eût dit qu'il lui savait gré de justifier son pessimisme. On venait de lui offrir au Brésil une situation avantageuse, une entreprise à diriger; mais il avait refusé, par crainte des risques du climat pour la santé des siens.

—Eh bien, laissez-les, dit Christophe. Allez seul, et faites fortune pour eux.

—Les laisser! s'était écrié l'ingénieur. On voit bien que vous n'avez pas d'enfants.

—Si j'en avais, je penserais de même.

—Jamais! Jamais!... Et puis, laisser le pays!... Non. J'aime mieux souffrir ici.

Christophe trouvait singulière cette façon d'aimer son pays et les siens, qui consistait à végéter ensemble. Olivier la comprenait:

—Pense donc! disait-il, risquer de mourir là-bas, sur une terre qui ne vous connaît pas, loin de ceux qu'on aime! Tout vaut mieux que cette horreur. Et puis, pour quelques années qu'on a à vivre, cela ne vaut pas la peine de tant s'agiter!...

—Comme s'il fallait penser toujours à mourir! disait Christophe, en haussant les épaules. Et même si cela arrive, est-ce que ce n'est pas mieux de mourir en luttant pour le bonheur de ceux qu'on aime, que de s'éteindre dans l'apathie?

Sur le même palier, dans le petit appartement du quatrième étage, logeait un ouvrier électricien, nommé Aubert.—Si celui-là vivait isolé du reste de la maison, ce n'était point tout à fait sa faute. Cet homme, sorti du peuple, avait le désir passionné de n'y plus jamais rentrer. Petit, l'air souffreteux, il avait le front dur, une barre au-dessus des yeux, dont le regard vif et droit s'enfonçait comme une vrille; la moustache blonde, la bouche persifleuse, un parler sifflotant, la voix voilée, un foulard autour du cou, la gorge toujours malade, irritée encore par sa manie perpétuelle de fumer, une activité fébrile, un tempérament de phtisique. Mélange de fatuité, d'ironie, d'amertume, qui recouvraient un esprit enthousiaste, emphatique, naïf, mais constamment déçu par la vie. Bâtard de quelque bourgeois qu'il n'avait pas connu, élevé par une mère qu'il était impossible de respecter, il avait vu bien des choses tristes et sales dans sa petite enfance. Il avait fait toutes sortes de métiers, voyagé beaucoup en France. Avec une volonté admirable de s'instruire, il s'était formé seul, au prix d'efforts inouïs; il lisait tout: histoire, philosophie, poètes décadents; il était au courant de tout: théâtre, expositions, concerts; il avait un culte attendrissant de la littérature et de la pensée bourgeoises: elles le fascinaient. Il était imbibé de l'idéologie vague et brûlante qui faisait délirer les bourgeois des premiers temps de la Révolution. Il croyait avec certitude à l'infaillibilité de la raison, au progrès illimité,—quo non ascendam?—à l'avènement prochain du bonheur sur la terre, à la science omnipotente, à l'Humanité-Dieu, et à la France, fille aînée de l'Humanité. Il avait un anticléricalisme enthousiaste et crédule qui traitait toute religion,—surtout le catholicisme,—d'obscurantisme, et voyait dans le prêtre l'ennemi-né de la lumière. Socialisme, individualisme, chauvinisme, se heurtaient dans sa tête. Il était humanitaire d'esprit, despotique de tempérament, et anarchiste de fait. Orgueilleux, il savait les manques de son éducation, et, dans la conversation, il était très prudent; il faisait son profit de ce qu'on disait devant lui, mais il ne voulait pas demander conseil: cela l'humiliait; or, quelles que fussent son intelligence et son adresse, elles ne pouvaient pas tout à fait suppléer à l'éducation. Il s'était mis en tête d'écrire. Comme nombre de gens en France qui n'ont pas appris, il avait le don du style, et il voyait bien; mais il pensait confusément. Il avait montré quelques pages de ses élucubrations à un grand homme de journal en qui il croyait, et qui s'était moqué de lui. Profondément humilié, depuis lors, il ne parlait plus à personne de ce qu'il faisait. Mais il continuait d'écrire: ce lui était un besoin de se répandre et une joie orgueilleuse. Il était très satisfait de ses pages éloquentes et de ses pensées philosophiques, qui ne valaient pas un liard. Et il ne faisait nul cas de ses notations de la vie réelle qui étaient excellentes. Il avait la marotte de se croire philosophe et de vouloir composer du théâtre social, des romans à idées. Il résolvait sans peine les questions insolubles, et il découvrait l'Amérique, à chaque pas. Quand il s'apercevait ensuite qu'elle était découverte, il en était déçu, un peu amer; il n'était pas loin d'en accuser l'intrigue. Il brûlait d'un amour de la gloire et d'une ardeur de dévouement, qui souffrait de ne pas trouver comment s'employer. Son rêve eût été d'être un grand homme de lettres, de faire partie de cette élite écrivassière, qui lui apparaissait revêtue d'un prestige surnaturel. Malgré son désir de se faire illusion, il avait trop de bon sens et d'ironie pour ne pas savoir qu'il n'avait aucune chance pour cela. Mais il eût voulu vivre au moins dans cette atmosphère de pensée bourgeoise, qui de loin lui semblait lumineuse. Ce désir, bien innocent, avait le tort de lui rendre pénible la société des gens avec qui sa condition l'obligeait à vivre. Et comme la société bourgeoise, dont il cherchait a se rapprocher, lui tenait porte close, il en résultait qu'il ne voyait personne. Aussi Christophe n'eut-il aucun effort à faire pour entrer en relations avec lui. Il dut plutôt, très vite, s'en garer: sans quoi, Aubert eût été plus souvent chez Christophe que chez lui. Il était trop heureux de trouver un artiste à qui parler musique, théâtre, etc. Mais Christophe, comme on l'imagine, n'y trouvait pas le même intérêt: avec un homme au peuple, il eût préféré causer du peuple. Or c'était ce que l'autre ne voulait, ne savait plus.

À mesure qu'on descendait aux étages inférieurs, les rapports devenaient naturellement plus lointains entre Christophe et les autres locataires. Au reste, il eût fallu avoir je ne sais quel secret magique, un Sésame, ouvre-toi, pour pénétrer chez les gens du troisième.—D'un côté, habitaient deux dames, qui s'hypnotisaient dans un deuil déjà ancien: Mme Germain, femme de trente-cinq ans, qui avait perdu son mari et sa petite fille, et vivait en recluse, avec sa belle-mère, âgée et dévote. —De l'autre côté du palier, était installé un personnage énigmatique, d'âge indécis, entre cinquante et soixante ans, avec une fillette d'une dizaine d'années. Il était chauve, avait une belle barbe bien soignée, une façon de parler douce, des manières distinguées, des mains aristocratiques. On le nommait: M. Watelet. On le disait anarchiste, révolutionnaire, étranger, on ne savait trop de quel pays, Russe ou Belge. En réalité, il était Français du Nord, et il n'était plus guère révolutionnaire; mais il vivait sur sa réputation passée. Mêlé à la Commune de 71, condamné à mort, il avait échappé, il ne savait lui-même comment; et pendant une dizaine d'années, il avait vécu un peu partout en Europe. Il avait été le témoin de tant de vilenies pendant la tourmente parisienne, et après, et aussi dans l'exil, et aussi depuis son retour, parmi ses anciens compagnons ralliés au pouvoir, et aussi dans les rangs de tous les partis révolutionnaires, qu'il s'était retiré d'eux, gardant pacifiquement ses convictions pour lui-même, sans tache, et inutiles. Il lisait beaucoup, écrivait un peu des livres doucement incendiaires, tenait—(à ce qu'on prétendait)—les fils de mouvements anarchistes très lointains, dans l'Inde, ou dans l'Extrême-Orient, s'occupait de la révolution universelle, et, en même temps, de recherches non moins universelles, mais d'aspect plus débonnaire: une langue mondiale, une méthode nouvelle pour l'enseignement populaire de la musique. Il ne frayait avec personne dans la maison; il se contentait d'échanger avec ceux qu'il rencontrait des saluts excessivement polis. Il consentit pourtant à dire à Christophe quelques mots de sa méthode musicale. C'était ce qui pouvait le moins intéresser Christophe: les signes de sa pensée ne lui importaient guère; en quelque langue que ce fût, il fût toujours parvenu à l'exprimer. Mais l'autre n'en démordait point et continuait d'expliquer son système, avec un doux entêtement; du reste de sa vie, Christophe ne put rien savoir. Aussi, quand il le croisait dans l'escalier, ne s'arrêtait-il plus que pour regarder la fillette, qui toujours l'accompagnait: une petite enfant blonde, pâlotte, de sang pauvre, les yeux bleus, le profil d'un dessin un peu sec, le corps frêle, l'air souffreteux et pas très expressif. Il croyait, comme tout le monde, qu'elle était la fille de Watelet. Elle était orpheline, fille d'ouvriers; Watelet l'avait adoptée, à l'âge de quatre ou cinq ans, après la mort des parents dans une épidémie. Il s'était pris d'un amour presque sans bornes pour les enfants pauvres. C'était chez lui une tendresse mystique, à la Vincent de Paule. Comme il se méfiait de toute charité officielle, et qu'il savait que penser des associations philanthropiques, il faisait la charité seul; il s'en cachait: il y trouvait une jouissance secrète. Il avait appris la médecine, afin de se rendre utile. Un jour qu'il était entré chez un ouvrier du quartier, il avait trouvé des malades, il s'était mis à les soigner; il avait quelques connaissances médicales, il entreprit de les compléter. Il ne pouvait voir un enfant souffrir: cela le déchirait. Mais aussi, quelle joie exquise, quand il était parvenu à arracher au mal un de ces pauvres petits êtres, quand un pâle sourire reparaissait, sur le visage maigriot! Le cœur de Watelet se fondait. Minutes de paradis... Elles lui faisaient oublier les ennuis qu'il avait trop souvent avec ses obligés. Car il était rare qu'ils lui témoignassent de la reconnaissance. La concierge était furieuse de voir tant d'individus aux pieds sales monter son escalier: elle se plaignait aigrement. Le propriétaire, inquiet de ces réunions d'anarchistes, faisait des observations. Watelet songeait à quitter l'appartement; mais il lui en coûtait: il avait ses petites manies; il était doux et tenace, il laissait dire.

Christophe gagna un peu sa confiance, par l'amour qu'il témoignait aux enfants. Ce fut le lien commun. Christophe ne pouvait rencontrer la fillette, sans un serrement de cœur: par une de ces mystérieuses analogies de formes, que l'instinct perçoit en dehors de la conscience, l'enfant lui rappelait la petite fille de Sabine, son premier et lointain amour, l'ombre éphémère, dont la grâce silencieuse ne s'effaçait pas de son cœur. Aussi s'intéressait il à la petite pâlotte, qu'on ne voyait jamais ni sauter, ni courir, dont on entendait à peine la voix, qui n'avait aucune amie de son âge, qui était toujours seule, muette, s'amusant à des jeux immobiles et sans bruit, avec une poupée ou un morceau de bois, remuant les lèvres, tout bas, pour se raconter une histoire. Elle était affectueuse et indifférente; il y avait en elle quelque chose d'étranger, d'incertain; mais le père adoptif ne le voyait pas: il aimait. Hélas! cet incertain, cet étranger n'existe-t-il pas toujours, même dans les enfants de notre chair?...—Christophe essaya de faire connaître à la petite solitaire les fillettes de l'ingénieur. Mais de la part de Elsberger comme de Watelet, il se heurta à une fin de non-recevoir, polie, catégorique. Ces gens-là semblaient mettre leur point d'honneur à s'enterrer vivants, chacun dans une case à part. À la rigueur, ils eussent consenti, chacun, à aider l'autre; mais chacun avait peur qu'on ne crût que c'était lui qui avait besoin d'aide; et comme, des deux côtés, l'amour-propre était le même,—la même aussi, la situation précaire,—il n'y avait pas d'espoir qu'aucun d'eux se décidât le premier à tendre la main à l'autre.

Le grand appartement du second étage restait presque toujours vide. Le propriétaire de la maison se l'était réservé; et il n'était jamais là. C'était un ancien commerçant, qui avait arrêté net ses affaires, aussitôt qu'il avait réalisé un certain chiffre de fortune, qu'il s'était fixé. Il passait la majeure partie de l'année, hors de Paris: l'hiver, dans un hôtel de la Côte d'Azur; l'été, sur une plage de Normandie, vivant en petit rentier, qui se donne à peu de de frais l'illusion du luxe, en regardant le luxe des autres, et en menant, comme eux, une vie inutile.

Le petit appartement était loué à un couple sans enfants: M. et Mme Arnaud. Le mari, qui avait quarante à quarante-cinq ans, était professeur dans un lycée. Accablé d'heures de cours, de copies, de répétitions, il n'avait pu arriver à écrire sa thèse; il avait fini par y renoncer. La femme, de dix ans plus jeune, était gentille, excessivement timide. Intelligents tous deux, instruits, s'aimant bien, ils ne connaissaient personne et ne sortaient jamais de chez eux. Le mari n'avait pas le temps. La femme avait trop de temps; mais c'était une brave petite, qui combattait ses accès de mélancolie, et qui surtout les cachait, s'occupant du mieux qu'elle pouvait, lisant, prenant des notes pour son mari, recopiant les notes de son mari, raccommodant les habits de son mari, se faisant elle-même ses robes, ses chapeaux. Elle eût bien voulu aller de temps en temps au théâtre; mais Arnaud n'y tenait guère: il était trop fatigué, le soir. Et elle se résignait.

Leur grande joie était la musique. Ils l'adoraient. Il ne savait pas jouer; et elle, n'osait pas, bien qu'elle sût: quand elle jouait devant quelqu'un, même devant son mari, on eût dit un enfant qui pianotait. Cela leur suffisait pourtant; et Gluck, Mozart, Beethoven, qu'ils balbutiaient, étaient pour eux des amis; ils savaient leur vie en détail, et leurs souffrances les pénétraient d'amour. Les beaux livres aussi, les bons livres, lus en commun, étaient un bonheur. Mais il n'y en a guère dans la littérature d'aujourd'hui: les écrivains ne s'occupent pas de ceux qui ne peuvent leur apporter ni réputation, ni plaisir, ni argent, comme ces humbles lecteurs, qu'on ne voit jamais dans le monde, qui n'écrivent nulle part, qui ne savent qu'aimer et se taire. Cette lumière silencieuse de l'art, qui prenait en ces cœurs honnêtes et religieux un caractère presque surnaturel, suffisait, avec leur affection commune, à les faire vivre en paix, assez heureux, quoiqu'assez tristes—(cela ne se contredit point),—bien seuls, un peu meurtris. Ils étaient l'un et l'autre très supérieurs à leur position. M. Arnaud était plein d'idées; mais il n'avait ni le temps, ni le courage maintenant de les écrire. Il fallait trop se remuer pour faire paraître des articles, des livres: cela n'en valait pas la peine; vanité inutile! Il se jugeait si peu de chose auprès des penseurs qu'il aimait! Il aimait trop les belles œuvres d'art pour vouloir «faire de l'art»: il eût estimé cette prétention impertinente et ridicule. Son lot lui semblait de les répandre. Il faisait donc profiter ses élèves de ses idées: ils en feraient des livres plus tard,—sans le nommer, bien entendu.—Nul ne dépensait autant d'argent que lui, pour souscrire à des publications. Les pauvres sont toujours les plus généreux: ils achètent leurs livres; les autres se croiraient déshonorés, s'ils ne réussissaient à les avoir pour rien. Arnaud se ruinait en livres: c'était là son faible, son vice. Il en était honteux, il s'en cachait à sa femme. Elle ne le lui reprochait pourtant pas, elle en eût fait autant.—Ils formaient toujours de beaux projets d'économies, en vue d'un voyage en Italie,—qu'ils ne feraient jamais, ils le savaient trop bien; et ils riaient de leur incapacité à garder de l'argent. Arnaud se consolait. Sa chère femme lui suffisait, et sa vie de travail et de joies intérieures. Est-ce que cela ne lui suffisait pas aussi, à elle?—Elle disait: oui. Elle n'osait pas dire qu'il lui serait doux que son mari eût quelque réputation, qui rejaillirait un peu sur elle, qui éclairerait sa vie, qui y apporterait du bien-être: c'est beau, la joie intérieure; mais un peu de lumière du dehors fait tant de bien aussi!... Mais elle ne disait rien, parce qu'elle était timide; et puis, elle savait que même s'il voulait parvenir à la réputation, il ne serait pas sûr de pouvoir: trop tard, maintenant!... Leur plus gros regret était de ne pas avoir d'enfant. Ils se le cachaient mutuellement; et ils n'en avaient que plus de tendresse l'un pour l'autre: c'était comme si ces pauvres gens avaient eu à se faire pardonner. Mme Arnaud était bonne, affectueuse; elle eût aimé à se lier avec Mme Elsberger. Mais elle n'osait pas: on ne lui faisait aucune avance. Quant à Christophe, mari et femme n'eussent pas demandé mieux que de le connaître: ils étaient fascinés par sa lointaine musique. Mais, pour rien au monde, ils n'eussent fait les premiers pas: cela leur eût paru indiscret.

Le premier étage était occupé en entier par M. et Mme Félix Weil. De riches juifs, sans enfants, qui passaient six mois de l'année à la campagne, aux environs de Paris. Bien qu'ils fussent depuis vingt ans dans la maison—(ils y restaient par habitude, quoiqu'il leur eût été facile de trouver un appartement plus en rapport avec leur fortune),—ils y semblaient toujours des étrangers de passage. Ils n'avaient jamais adressé la parole à aucun de leurs voisins, et l'on n'en savait pas plus long sur eux qu'au premier jour. Ce n'était pas une raison pour qu'on se privât de les juger: bien au contraire. Ils n'étaient pas aimés. Et sans doute, ils ne faisaient rien pour cela. Pourtant, ils eussent mérité d'être un peu mieux connus: ils étaient l'un et l'autre d'excellentes gens, et d'intelligence remarquable. Le mari, âgé d'une soixantaine d'années, était assyriologue, fort connu par des fouilles célèbres dans l'Asie centrale; esprit ouvert et curieux, comme la plupart des esprits de sa race, il ne se limitait pas à ses études spéciales; il s'intéressait à une infinité de choses: beaux-arts, questions sociales, toutes les manifestations de la pensée contemporaine. Elles ne suffisaient pas à l'occuper: car elles l'amusaient toutes, et aucune ne le passionnait. Il était très intelligent, trop intelligent, trop libre de tout lien, toujours prêt à détruire d'une main ce qu'il construisait de l'autre; car il construisait beaucoup: œuvres et théories; c'était un grand travailleur; par habitude, par hygiène d'esprit, il continuait de creuser patiemment et profondément son sillon dans la science, sans croire à l'utilité de ce qu'il faisait. Il avait toujours eu le malheur d'être riche: en sorte qu'il n'avait point connu l'intérêt de la lutte pour vivre; et depuis ses campagnes en Orient, dont il s'était lassé après quelques années, il n'avait plus accepté aucune fonction officielle. En dehors de ses travaux personnels, il s'occupait cependant, avec clairvoyance, de questions à l'ordre du jour, de réformes sociales d'un caractère pratique et immédiat, de la réorganisation de l'enseignement public en France; il lançait des idées, il créait des courants; il mettait en train de grandes machines intellectuelles, et il s'en dégoûtait aussitôt. Plus d'une fois, il avait scandalisé des gens que ses arguments avaient amenés à une cause, en leur faisant la critique la plus mordante et la plus décourageante de cette cause. Il ne le faisait pas exprès: c'était chez lui un besoin de nature; très nerveux, ironique, il avait peine à tolérer les ridicules des choses et des gens, qu'il voyait avec une perspicacité gênante. Et comme il n'est pas de belle cause, ni de bonnes gens, qui, vus sous un certain angle ou avec un grossissement, n'offrent des côtés ridicules, il n'en était pas non plus que son ironie respectât longtemps. Cela n'était point destiné à lui attirer des amis. Pourtant, il avait la meilleure volonté de faire du bien aux gens; il en faisait; mais on lui en savait peu de gré; ses obligés mêmes ne lui pardonnaient pas, en secret, de s'être aperçus ridicules, dans ses yeux. Il avait besoin de ne pas trop voir les hommes, pour les aimer. Non qu'il fût misanthrope. Il était trop peu sûr de soi pour ce rôle. Il était timide vis-à-vis de ce monde qu'il raillait; au fond, il n'était pas certain que le monde n'eût pas raison contre lui; il évitait de se montrer trop différent des autres, il s'étudiait à calquer sur eux ses façons et ses opinions apparentes. Mais il avait beau faire: il ne pouvait s'abstenir de les juger; il avait le sens aigu de toute exagération, de tout ce qui n'est pas simple; et il ne savait point cacher son agacement. Il était surtout sensible aux ridicules des Juifs, parce qu'il les connaissait mieux; et comme, malgré sa liberté d'esprit qui n'admettait pas les barrières des races, il se heurtait souvent à celles que lui opposaient les gens des autres races,—comme lui-même, en dépit qu'il en eût, se trouvait dépaysé dans la pensée chrétienne, il se repliait a l'écart, avec dignité, dans son labeur ironique, et dans l'affection profonde qu'il avait pour sa femme.

Le pire était que celle-ci n'était pas à l'abri de son ironie. C'était une femme bonne, active, désireuse de se rendre utile, toujours occupée d'œuvres charitables. D'une nature beaucoup moins complexe que son mari, elle était engoncée dans sa bonne volonté morale, et dans l'idée un peu raide, intellectuelle, mais très haute, qu'elle se faisait du devoir. Toute sa vie, assez mélancolique, sans enfants, sans grande joie, sans grand amour, reposait sur cette croyance morale, qui était surtout une volonté de croire. L'ironie du mari n'avait pas manqué de saisir la part de duperie volontaire qu'il y avait dans cette foi, et—(c'était plus fort que lui)—de s'égayer à ses dépens. Il était tissu de contradictions. Il avait du devoir un sentiment qui n'était pas moins haut que celui de sa femme, et, en même temps, un impitoyable besoin d'analyser, de critiquer, de n'être pas dupe, qui lui faisait déchiqueter, mettre en pièces, son impératif moral. Il ne voyait pas qu'il sapait le sol sous les pas de sa femme; il la décourageait, d'une façon cruelle. Lorsqu'il le sentait, il en souffrait plus qu'elle; mais le mal était fait. Ils n'en continuaient pas moins de s'aimer fidèlement, de travailler, et de faire du bien. Mais la dignité froide de la femme n'était pas mieux jugée que l'ironie du mari; et comme ils étaient trop fiers pour proclamer le bien qu'ils faisaient, ou le désir qu'ils avaient d'en faire, on traitait leur réserve d'indifférence et leur isolement d'égoïsme. Et plus ils sentaient qu'on avait d'eux cette opinion, plus ils se seraient gardés de rien faire pour la combattre. Par réaction contre l'indiscrétion grossière de tant d'autres de leur race, ils étaient victimes d'un excès de réserve, où s'abritait beaucoup d'orgueil.

Quant au rez-de-chaussée, élevé de quelques marches au-dessus du petit jardin, il était habité par le commandant Chabran, un officier d'artillerie coloniale, en retraite; cet homme vigoureux, encore jeune, avait fait de brillantes campagnes au Soudan et à Madagascar; puis, brusquement, il avait tout envoyé promener, et s'était terré là, ne voulant plus entendre parler d'armée, passant ses journées à bouleverser ses plates-bandes, à étudier sans succès des exercices de flûte, à bougonner contre la politique, et à rabrouer sa fille, qu'il adorait: une jeune femme de trente ans, pas très jolie, mais aimable, qui se dévouait à lui, et ne s'était point mariée pour ne pas le quitter. Christophe les voyait souvent, en se penchant à sa fenêtre; et, comme il est naturel, il faisait plus attention à la fille qu'au père. Elle passait une partie de son après-midi au jardin, cousant, rêvassant, tripotant le jardin, toujours de bonne humeur avec son vieux bougon de père. On entendait sa voix calme et claire, répondant d'un ton rieur à la voix grondeuse du commandant, dont le pas traînait indéfiniment sur le sable des allées; puis il rentrait, et elle restait assise, sur un banc du jardin, à coudre pendant des heures, sans bouger, sans parler, en souriant vaguement, tandis qu'à l'intérieur de la maison, l'officier désœuvré s'escrimait sur sa flûte aigrelette, ou, pour changer, faisait gauchement vagir un harmonium poussif, à l'amusement—ou à l'agacement de Christophe—(cela dépendait des jours).

Tous ces gens-là vivaient côte à côte, dans la maison au jardin fermé, abrités des souffles du monde, hermétiquement clos même les uns aux autres. Seul, Christophe, avec son besoin d'expansion et son trop-plein de vie, les enveloppait tous, sans qu'ils le sussent, de sa vaste sympathie, aveugle et clairvoyante. Il ne les comprenait pas. Il n'avait pas les moyens de les comprendre. Il lui manquait l'intelligence psychologique d'Olivier. Mais il les aimait. D'instinct, il se mettait à leur place. Lentement montait en lui, par mystérieux effluves, la conscience obscure de ces vies voisines et lointaines, l'engourdissement de douleur de la femme en deuil, le silence stoïque des pensées orgueilleuses: du prêtre, du juif, de l'ingénieur, du révolutionnaire; la flamme pâle et douce de tendresse et de foi qui, sans bruit, consumait les deux cœurs des Arnaud; l'aspiration naïve de l'homme du peuple vers la lumière; la révolte refoulée et l'action inutile que l'officier étouffait en lui; et le calme résigné de la jeune fille, qui rêvait à l'ombre des lilas. Mais cette musique silencieuse des âmes, Christophe était le seul à la pénétrer; ils ne l'entendaient pas; chacun s'absorbait dans sa tristesse et dans ses rêves.

Tous travaillaient d'ailleurs, et le vieux savant sceptique, et l'ingénieur pessimiste, et le prêtre, et l'anarchiste, et tous ces orgueilleux, ou ces découragés. Et, sur le toit, le maçon chantait.

Autour de la maison, Christophe trouvait, chez les meilleurs, la même solitude morale,—même quand ils se groupaient.

Olivier l'avait mis en relations avec une petite revue, où il écrivait. Elle se nommait Esope, et avait pris pour devise cette citation de Montaigne:

«On mit Æsope en vente avec deux autres esclaves. L'acheteur s'enquit du premier ce qu'il sçavoit faire; celuy-là, pour se faire valoir, respondit monts et merveilles; le deuxiesme en respondit autant de soy ou plus. Quand ce fut à Æsope, et qu'on lui eut aussi demandé ce qu'il sçavoit faire:—Rien, fit-il, car ceux-cy ont tout préoccupé; ils sçavent tout.»

Pure attitude de réaction dédaigneuse contre «l'impudence», comme disait Montaigne, «de ceux qui font profession de savoir et leur outrecuidance démesurée!» Les prétendus sceptiques de la revue: Esope avaient, au fond, la foi la mieux trempée. Mais aux yeux du public, ce masque d'ironie offrait, naturellement, peu d'attraits; il était fait pour dérouter. On n'a le peuple avec soi que quand on lui apporte des paroles de vie simple, claire, vigoureuse, et certaine. Il aime mieux un robuste mensonge qu'une vérité anémique. Le scepticisme ne lui agrée que lorsqu'il recouvre quelque bon gros naturalisme, ou quelque idolâtrie chrétienne. Le pyrrhonisme dédaigneux dont s'enveloppait l'Esope, ne pouvait être entendu que d'un petit nombre d'esprits,—«alme sdegnose»,—qui connaissaient leur solidité cachée. Cette force était perdue pour l'action.

Ils n'en avaient cure. Plus la France se démocratisait, plus sa pensée, son art, sa science semblaient s'aristocratiser. La science, abritée derrière ses idiomes spéciaux, au fond de son sanctuaire, et sous un triple voile, que seuls les initiés avaient le pouvoir d'écarter, était moins accessible qu'au temps de Buffon et des Encyclopédistes. L'art,—celui, du moins, qui avait le respect de soi et le culte du beau,—n'était pas moins hermétique; il méprisait le peuple. Même parmi les écrivains moins soucieux de beauté que d'action, parmi ceux qui donnaient le pas aux idées morales sur les idées esthétiques, régnait souvent un étrange esprit aristocratique. Ils paraissaient plus occupés de conserver en eux la pureté de leur flamme intérieure que de la communiquer aux autres. On eût dit qu'ils ne tenaient pas à faire vaincre leurs idées, mais seulement à les affirmer.

Il en était pourtant dans le nombre, qui se mêlaient d'art populaire. Entre les plus sincères, les uns jetaient dans leurs œuvres des idées anarchistes, destructrices, des vérités à venir, lointaines, qui seraient peut-être bienfaisantes dans un siècle, ou dans vingt, mais qui, pour le moment, corrodaient, brûlaient l'âme; les autres écrivaient des pièces amères, ou ironiques, sans illusions, très tristes. Christophe en avait les jarrets coupés, pour deux jours, après les avoir lues.

—Et vous donnez cela au peuple? demandait-il, apitoyé sur ces pauvres gens, qui venaient pour oublier leurs maux pendant quelques heures, et à qui l'on offrait ces lugubres divertissements. Il y a de quoi le mettre en terre!

—Sois tranquille, répondait Olivier, en riant. Le peuple ne vient pas.

—Il fait fichtrement bien! Vous êtes fous. Vous voulez donc lui enlever tout courage à vivre?

—Pourquoi? Ne doit-il pas apprendre à voir, comme nous, la tristesse des choses, et à faire pourtant son devoir sans défaillance?

—Sans défaillance? J'en doute. Mais à coup sûr, sans plaisir. Et l'on ne va pas loin, quand on a tué dans l'homme le plaisir de vivre.

—Qu'y faire? On n'a pas le droit de fausser la vérité.

—Mais on n'a pas non plus celui de La dire tout entière à tous.

—Et c'est toi qui parles? Toi qui ne cesses pas de réclamer la vérité, toi qui prétends l'aimer plus que tout au monde!

—Oui, la vérité pour moi et pour ceux qui ont les reins assez forts pour la porter. Mais pour les autres, c'est une cruauté et une bêtise. Je le vois maintenant. Dans mon pays, cela ne me serait jamais venu à l'idée; là-bas, en Allemagne, ils n'ont pas, comme chez vous, la maladie de la vérité: ils tiennent trop à vivre; ils ne voient, prudemment, que ce qu'ils veulent voir. Je vous aime de n'être pas ainsi: vous êtes braves, vous y allez franc jeu. Mais vous êtes inhumains. Quand vous croyez avoir déniché une vérité, vous la lâchez dans le monde, sans vous inquiéter si, comme les renards de la Bible, à la queue enflammée, elle ne va pas mettre le feu au monde. Que vous préfériez la vérité à votre bonheur, je vous en estime. Mais au bonheur des autres... halte-là! Vous en prenez trop à votre aise. Il faut aimer la vérité plus que soi-même, mais son prochain plus que la vérité.

—Faut-il donc lui mentir?

Christophe lui répondit par les paroles de Gœthe:

—«Nous ne devons exprimer parmi les vérités les plus hautes que celles qui peuvent servir au bien du monde. Les autres, nous devons les garder en nous; semblables aux douces lueurs d'un soleil caché, elles répandront leur lumière sur toutes nos actions.»

Mais ces scrupules ne touchaient guère ces écrivains français. Ils ne se demandaient point si l'arc qu'ils tenaient à la main lançait «l'idée ou la mort» ou toutes les deux ensemble. Ils manquaient d'amour. Quand un Français a des idées, il veut les imposer aux autres. Quand il n'en a pas, il le veut tout de même. Et quand il voit qu'il ne le peut, il se désintéresse d'agir. C'était la raison principale pour laquelle cette élite s'occupait peu de politique. Chacun s'enfermait dans sa foi, ou dans son manque de foi.

Bien des essais avaient été tentés pour combattre cet individualisme et former des groupements; mais la plupart de ces groupes avaient immédiatement versé dans des parlotes littéraires, ou des factions ridicules. Les meilleurs s'annihilaient mutuellement. Il y avait là quelques hommes excellents, pleins de farce et de foi, qui étaient faits pour rallier et guider les bonnes volontés faibles. Mais chacun avait son troupeau et ne consentait pas à le fondre avec celui des autres. Ils étaient ainsi une poignée de petites revues, unions, associations, qui avaient toutes les vertus morales, hors une: l'abnégation; car aucune ne voulait s'effacer devant les autres; et, se disputant ainsi les miettes d'un public de braves gens, peu nombreux et encore moins fortunés, elles végétaient quelque temps, exsangues, affamées; et elles tombaient enfin, pour ne plus se relever, non sous les coups de l'ennemi, mais—(le plus lamentable!)—sous leurs propres coups. Les diverses professions,—hommes de lettres, auteurs dramatiques, poètes, prosateurs, professeurs, instituteurs, journalistes,—formaient une quantité de petites castes, elles-mêmes subdivisées en castes plus petites, dont chacune était fermée aux autres. Nulle pénétration mutuelle. Il n'y avait unanimité sur rien en France, qu'à des instants très rares où cette unanimité prenait un caractère épidémique, et, généralement, se trompait: car elle était maladive. L'individualisme régnait dans tous les ordres de l'activité française: aussi bien dans les travaux scientifiques que dans le commerce, où il empêchait les négociants de s'unir, d'organiser des ententes patronales. Cet individualisme n'était pas abondant et débordant, mais obstiné, replié. Être seul, ne devoir rien aux autres, ne pas se mêler aux autres, de peur de sentir son infériorité en leur compagnie, ne pas troubler la tranquillité de son isolement orgueilleux: c'était la pensée secrète de presque tous ces gens qui fondaient des revues «à côté», des théâtres «à côté», des groupes «à côté»; revues, théâtres, groupes n'avaient le plus souvent d'autre raison d'être que le désir de n'être pas avec les autres, l'incapacité de s'unir aux autres dans une action ou une pensée commune, la défiance des autres, quand ce n'était pas l'hostilité des partis, qui armait les uns contre les autres les hommes les plus dignes de s'entendre.

Même lorsque des esprits qui s'estimaient se trouvaient associés à une même tâche, comme Olivier et ses camarades de la revue Esope, ils semblaient toujours rester, entre eux, sur le qui-vive; ils n'avaient point cette bonhomie expansive, si commune en Allemagne, où elle devient facilement encombrante. Dans ce groupe de jeunes gens, il en était un surtout[4] qui attirait Christophe, parce qu'il devinait en lui une force exceptionnelle: c'était un écrivain de logique inflexible, de volonté tenace, passionné d'idées morales, intraitable dans sa façon de les servir, prêt à leur sacrifier le monde entier et lui-même; il avait fondé et il rédigeait presque à lui seul une revue pour les défendre; il s'était juré d'imposer à la France et à l'Europe l'idée d'une France pure, libre et héroïque; il croyait fermement que le monde reconnaîtrait un jour qu'il écrivait une des pages les plus intrépides de l'histoire de la pensée française;—et il ne se trompait pas. Christophe eût désiré le connaître davantage et se lier avec lui. Mais il n'y avait pas moyen. Quoique Olivier eût souvent affaire avec lui, ils se voyaient très peu, et seulement pour affaires; ils ne se disaient rien d'intime; tout au plus échangeaient-ils quelques idées abstraites; ou plutôt—(car, pour être exact, il n'y avait pas échange, et chacun gardait ses idées)—ils monologuaient ensemble, chacun de son côté. Cependant, c'étaient là des compagnons de lutte, et qui savaient leur prix.

Cette réserve avait des causes multiples, difficiles à discerner, même à leurs propres yeux. D'abord, un excès de critique, qui voit trop nettement les différences irréductibles entre les esprits, et un excès d'intellectualisme qui attache trop d'importance à ces différences; un manque de cette puissante et naïve sympathie qui a besoin, pour vivre, d'aimer, de dépenser son trop-plein d'amour. Peut-être aussi, l'écrasement de la tâche, la vie trop difficile, la fièvre de pensée, qui, le soir venu, ne laisse plus la force de jouir des entretiens amicaux. Enfin, ce sentiment terrible, qu'un Français craint de s'avouer, mais qui gronde souvent au fond de lui: qu'on n'est pas de la même race, qu'on est de races différentes, établies à des âges différents sur le sol de France, et qui, tout en étant alliées, ont peu de pensées communes, et ne doivent pas trop y songer, dans l'intérêt commun. Et, par-dessus tout, la passion enivrante et dangereuse de la liberté: quand on y a goûté, rien qu'on ne lui sacrifie! Cette libre solitude est d'autant plus précieuse qu'on a dû l'acheter par des années d'épreuves. L'élite s'y est réfugiée, pour échapper à l'asservissement des médiocres. C'est une réaction contre la tyrannie des blocs religieux ou politiques, des poids énormes qui écrasent l'individu, en France: la famille, l'opinion, l'État, les associations occultes, les partis, les coteries, les écoles. Imaginez un prisonnier qui aurait, pour s'évader, à sauter par-dessus vingt murailles qui l'enserrent. S'il parvient jusqu'au bout, sans s'être cassé le cou, il faut qu'il soit bien fort. Rude école pour la volonté libre! Mais ceux qui ont passé par là, en gardent, toute leur vie, le dur pli, la manie de l'indépendance, et l'impossibilité de se fondre jamais avec les autres.

À côté de la solitude par orgueil, il y avait celle par renoncement. Que de braves gens en France, dont toute la bonté, la fierté, l'affection, aboutissaient à se retirer de la vie! Mille raisons, bonnes ou mauvaises, les empêchaient d'agir. Chez les uns, l'obéissance, la timidité, la force de l'habitude. Chez les autres, le respect humain, la peur du ridicule, la peur de se mettre en vue, de se livrer aux jugements de la galerie, d'entendre prêter à des actes désintéressés des mobiles intéressés. Celui-ci ne prenait point part à la lutte politique et sociale, celle-là se détournait des œuvres philanthropiques, parce qu'ils voyaient trop de gens qui s'en occupaient sans conscience ou sans bon sens, et parce qu'ils avaient peur qu'on ne les assimilât à ces charlatans et à ces sots. Chez presque tous, le dégoût, la fatigue, la peur de l'action, de la souffrance, de la laideur, de la bêtise, du risque, des responsabilités, le terrible: «À quoi bon?» qui anéantit la bonne volonté de tant de Français d'aujourd'hui. Ils sont trop intelligents—(d'une intelligence sans larges coups d'aile),—ils voient toutes les raisons pour et contre. Manque de force. Manque de vie. Quand on est très vivant, on ne se demande pas pourquoi l'on vit; on vit pour vivre,—parce que vivre est une fameuse chose!

Enfin, chez les meilleurs, un ensemble de qualités sympathiques et moyennes: une philosophie douce, une modération de désirs, un attachement affectueux à la famille, au sol, aux habitudes morales, une discrétion, une peur de s'imposer, de gêner, une pudeur de sentiment, une réserve perpétuelle. Tous ces traits aimables et charmants pouvaient se concilier, en certains cas, avec la sérénité, le courage, la joie intérieure; mais ils n'étaient pas sans rapports avec l'appauvrissement du sang, la décrue progressive de la vitalité française.

Le gracieux jardin d'en bas, au pied de la maison de Christophe et d'Olivier, au fond de ses quatre murs, était le symbole de cette petite France. C'était un coin de verdure, fermé au monde extérieur. Parfois, seulement, le grand vent du dehors, qui descendait en tourbillonnant, apportait à la jeune fille qui rêvait le souffle des champs lointains et de la vaste terre.

Maintenant que Christophe commençait à entrevoir les ressources cachées de la France, il s'indignait qu'elle se laissât opprimer par la canaille. Le demi-jour, où cette élite silencieuse s'enfonçait, lui était étouffant. Le stoïcisme est beau, pour ceux qui n'ont plus de dents. Lui, il avait besoin du grand air, du grand public, du soleil de la gloire, de l'amour de milliers d'âmes, d'étreindre ceux qu'il aimait, de pulvériser ses ennemis, de lutter et de vaincre.

—Tu le peux, dit Olivier, tu es fort, tu es fait pour vaincre, par tes vices—(pardonne!)—autant que par tes vertus. Tu as la chance de n'être pas d'un peuple trop aristocratique. L'action ne te dégoûte pas. Tu serais même capable, au besoin, d'être un homme politique!... Et puis, tu as le bonheur inappréciable d'écrire en musique. On ne te comprend pas, tu peux tout dire. Si les gens savaient le mépris pour eux qu'il y a dans ta musique, et ta foi en ce qu'ils nient, et cet hymne perpétuel en l'honneur de ce qu'ils s'évertuent à tuer, ils ne te pardonneraient pas, et tu serais si bien entravé, poursuivi, harcelé, que tu perdrais le meilleur de ta force à les combattre; quand tu en aurais eu raison, le souffle te manquerait pour accomplir ton œuvre; ta vie serait finie. Les grands hommes qui triomphent bénéficient d'un malentendu. On les admire, pour le contraire de ce qu'ils sont.

—Peuh! fit Christophe, vous ne connaissez pas la lâcheté de vos maîtres. Je te croyais seul d'abord, je t'excusais de ne pas agir. Mais en réalité, vous êtes toute une armée, qui pensez de même. Vous êtes cent fois plus forts que ceux qui vous oppriment, vous valez mille fois mieux, et vous vous en laissez imposer par leur effronterie! Je ne vous comprends pas. Vous avez le plus beau pays, la plus belle intelligence, le sens le plus humain, et vous ne faites rien de tout cela, vous vous laissez dominer, outrager, fouler aux pieds par une poignée de drôles. Soyez vous-mêmes, que diable! N'attendez pas que le ciel vous aide, ou un Napoléon! Levez-vous, unissez-vous. À l'œuvre, tous! Balayez votre maison.

Mais Olivier, haussant les épaules, avec une lassitude ironique, dit:

—Se colleter avec eux? Non, ce n'est pas notre rôle, nous avons mieux à faire. La violence me répugne. Je sais trop ce qui arriverait. Les vieux ratés aigris, les jeunes serins royalistes, les apôtres odieux de la brutalité et de la haine s'empareraient de mon action, et la déshonoreraient. Voudrais-tu pas que je reprisse la vieille devise de haine: Fuori Barbari! ou: la France aux Français!

—Pourquoi pas? dit Christophe.

—Non, ce ne sont pas là des paroles françaises. En vain les propage-t-on chez nous, sous couleur de patriotisme. Bon pour les patries barbares! La nôtre n'est point faite pour la haine. Notre génie ne s'affirme pas en niant ou détruisant les autres, mais en les absorbant. Laissez venir à nous et le Nord trouble et le Midi bavard...

—et l'Orient vénéneux?

—et l'Orient vénéneux: nous l'absorberons comme le reste; nous en avons absorbé bien d'autres! Je ris des airs triomphants qu'il prend et de la pusillanimité de certains de ma race. Il croit nous avoir conquis, il fait la roue sur nos boulevards, dans nos journaux, nos revues, sur nos scènes de théâtre, sur nos scènes politiques. Le sot! Il est conquis. Il s'éliminera de lui-même, après nous avoir nourris. La Gaule a bon estomac; en vingt siècles, elle a digéré plus d'une civilisation. Nous sommes à l'épreuve du poison... Libre à vous, Allemands, de craindre! Il faut que vous soyez purs, ou que vous ne soyez pas. Mais nous autres, ce n'est pas de pureté qu'il s'agit, c'est d'universalité. Vous avez un empereur, la Grande-Bretagne se dit un empire; mais en fait, c'est notre génie latin qui est impérial. Nous sommes les citoyens de la Ville-Univers. Urbis. Orbis.

—Cela va bien, dit Christophe, tant que la nation est saine et dans la fleur de sa virilité. Mais un jour vient où son énergie tombe; alors, elle risque d'être submergée par l'afflux étranger. Entre nous, ne te semble-t-il pas que ce jour est venu?

—On l'a dit tant de fois depuis des siècles! Et toujours notre histoire a démenti ces craintes. Nous avons traversé de bien autres épreuves, depuis le temps de la Pucelle, où, dans Paris désert, des bandes de loups rôdaient. Le débordement d'immoralité, la ruée au plaisir, la veulerie, l'anarchie de l'heure présente ne m'effraient point. Patience! Qui veut durer, doit endurer. Je sais très bien qu'il y aura ensuite une réaction morale,—qui, d'ailleurs, ne vaudra pas mieux, et qui conduira probablement à des sottises pareilles: les moins bruyants à la mener ne seront pas ceux qui vivent aujourd'hui de la corruption publique!... Mais que nous importe? Ces mouvements n'effleurent pas le vrai peuple de France. Le fruit pourri ne pourrit pas l'arbre. Il tombe. Tous ces gens-là sont si peu de la nation! Que nous fait qu'ils vivent ou qu'ils meurent? Vais-je m'agioter pour former contre eux des ligues et des révolutions? Le mal présent n'est pas l'œuvre d'un régime. C'est la lèpre du luxe, les parasites de la richesse et de l'intelligence. Ils passeront.

—Après vous avoir rongés.

—Avec une telle race, il est interdit de désespérer. Il y a en elle une telle vertu cachée, une telle force de lumière et d'idéalisme agissant qu'elles se communiquent même à ceux qui l'exploitent et la ruinent. Même les politiciens avides subissent sa fascination. Les plus médiocres, au pouvoir, sont saisis par la grandeur de son Destin; il les soulève au-dessus d'eux-mêmes; il leur transmet, de main en main, le flambeau; l'un après l'autre, ils reprennent la lutte sacrée contre la nuit. Le génie de leur peuple les entraîne; bon gré mal gré, ils accomplissent la loi du Dieu qu'ils nient, Gesta Dei per Francos... Cher pays, cher pays, jamais je ne douterai de toi! Et quand même tes épreuves seraient mortelles, ce me serait une raison de plus pour garder jusqu'au bout l'orgueil de notre mission dans le monde. Je ne veux point que ma France se renferme peureusement dans une chambre de malade, contre l'air du dehors. Je ne tiens pas à prolonger une existence souffreteuse. Quand on a été grand comme nous, il faut mourir plutôt que cesser de l'être. Que la pensée du monde se rue donc dans la nôtre! Je ne la crains point. Le flot s'écoulera, après avoir engraissé ma terre de son limon.

—Mon pauvre petit, dit Christophe, ce n'est pas gai, en attendant. Et où seras-tu, quand ta France émergera du Nil? Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux lutter? Tu n'y risquerais rien de plus que la défaite, à laquelle tu te condamnes, toute ta vie.

—Je risquerais beaucoup plus que la défaite, dit Olivier. Je risquerais de perdre le calme de l'esprit; et c'est à quoi je tiens, plus qu'à la victoire. Je ne veux pas haïr. Je veux rendre justice même à mes ennemis. Je veux garder au milieu des passions la lucidité de mon regard, comprendre tout et tout aimer.

Mais Christophe, à qui cet amour de la vie, détaché de la vie, semblait peu différent de la résignation à mourir, sentait gronder en lui, comme le vieil Empédocle, un hymne à la Haine et à l'Amour frère de la Haine, l'Amour fécond, qui laboure et ensemence la terre, il ne partageait pas le tranquille fatalisme d'Olivier; et, moins confiant que lui dans la durée d'une race qui ne se défendait point, il eût voulu faire appel aux forces saines de la nation, à une levée en masse de tous les honnêtes gens de la France tout entière.

Comme une minute d'amour en dit plus sur un être que des mois passés à l'observer, Christophe en avait plus appris sur la France, après huit jours d'intimité avec Olivier, sans presque sortir de la maison, qu'après un an de courses errantes à travers Paris et de stage dans les salons intellectuels et politiques. Au sein de cette anarchie universelle où il se sentait perdre pied, l'âme de son ami lui était apparue comme «l'Ile de France»,—l'île de raison et de sérénité, au milieu de la mer. La paix intérieure, qui était en Olivier, frappait d'autant plus qu'elle n'avait aucun support intellectuel,—que les circonstances de sa vie étaient pénibles,—(il était pauvre, seul, et son pays semblait en décadence),—que son corps était faible, maladif, et livré à ses nerfs. Cette sérénité ne semblait pas le fruit d'un effort de volonté—(il avait peu de volonté);—elle venait des profondeurs de son être et de sa race. Chez bien d'autres, autour d'Olivier, Christophe apercevait la lueur lointaine de cette σωφροσύνη,—«le calme silencieux de la mer immobile»;—et lui qui savait le fond orageux et trouble de son âme, et que ce n'était pas trop de toutes les forces de sa volonté pour maintenir l'équilibre de sa puissante nature, il admirait cette harmonie voilée.

Le spectacle de la France cachée achevait de bouleverser toutes ses idées sur le caractère français. Au lieu d'un peuple gai, sociable, insouciant et brillant, il voyait des esprits concentrés, isolés, enveloppés d'une apparence d'optimisme, comme d'une buée lumineuse, mais baignant dans un pessimisme profond et serein, possédés d'idées fixes, de passions, intellectuelles, des âmes inébranlables, qu'il eût été plus facile de détruire que de changer. Ce n'était là sans doute qu'une élite française; mais Christophe se demandait où elle avait puisé ce stoïcisme et cette foi. Olivier lui répondit:

—Dans la défaite. C'est vous, mon bon Christophe, qui nous avez reforgés. Ah! ce n'a pas été sans douleur. Vous ne vous doutez pas de la sombre atmosphère, où nous avons grandi, dans une France humiliée et meurtrie, qui venait de voir la mort, et qui sentait toujours peser sur elle la menace meurtrière de la force. Notre vie, notre génie, notre civilisation française, la grandeur de dix siècles,—nous savions qu'elle était dans la main d'un conquérant brutal, qui ne la comprenait point, qui la haïssait au fond, et qui, d'un moment à l'autre, pouvait achever de la broyer pour jamais. Et il fallait vivre pour ces destins! Songe à ces petits Français, nés dans des maisons en deuil, à l'ombre de la défaite, nourris de ces pensées découragées, élevés pour une revanche sanglante, fatale et peut-être inutile: car, si petits qu'ils fussent, la première chose dont ils avaient pris conscience, c'était qu'il n'y a pas de justice, il n'y a pas de justice en ce monde: la force écrase le droit! De pareilles découvertes laissent l'âme d'un enfant dégradée ou grandie pour jamais. Beaucoup s'abandonnèrent; ils se dirent: «Puisque c'est ainsi, pourquoi lutter? pourquoi agir? Rien n'est rien. N'y pensons pas. Jouissons.»—Mais ceux qui ont résisté sont à l'épreuve du feu; nulle désillusion ne peut atteindre leur foi: car, dès le premier jour, ils ont su que sa route n'avait rien de commun avec celle du bonheur, et que pourtant on n'a pas le choix, il faut la suivre: on étoufferait ailleurs. On n'arrive pas, du premier coup, à cette assurance. On ne peut pas l'attendre de garçons de quinze ans. Il y a des angoisses avant, et des larmes versées. Mais cela est bien, ainsi. Il faut que cela soit ainsi...

«Ô Foi, vierge d'acier... Laboure de ta lance le cœur foulé des races!...»

Christophe serra en silence la main d'Olivier.

—Cher Christophe, dit Olivier, ton Allemagne nous a fait bien souffrir.

Et Christophe s'excusait presque, comme s'il en était cause.

—Ne t'afflige pas, dit Olivier, souriant. Le bien qu'elle nous a fait, sans le vouloir, est plus grand que le mal. C'est vous qui avez fait reflamber notre idéalisme, c'est vous qui avez ranimé chez nous les ardeurs de la science et de la foi, c'est vous qui avez fait couvrir d'écoles notre France, c'est vous qui avez surexcité les puissances de création d'un Pasteur, dont les seules découvertes ont suffi à combler la rançon de guerre de cinq milliards, c'est vous qui avez fait renaître notre poésie, notre peinture, notre musique; c'est à vous que nous devons le réveil de la conscience de notre race. On est récompensé de l'effort qu'on a dû faire de préférer sa foi au bonheur: car on a pris ainsi le sentiment d'une telle force morale, parmi l'apathie du monde, qu'on finit par ne plus douter, même de la victoire. Si peu que nous soyons, vois-tu, mon bon Christophe, et si faibles que nous paraissions,—une goutte d'eau dans l'océan de la force allemande,—nous croyons que ce sera la goutte d'eau qui colorera l'océan. La phalange macédonienne enfoncera les massives armées de la plèbe européenne.

Christophe regarda le chétif Olivier, dont les regards brillaient de foi:

—Pauvres petits Français débiles! Vous êtes plus forts que nous.

—Ô bonne défaite, répétait Olivier. Béni soit le désastre! Nous ne le renierons pas! Nous sommes ses enfants.

DEUXIÈME PARTIE

La défaite reforge les élites; elle fait le tri des âmes; elle met de côté ce qu'il y a de pur et fort; elle le rend plus pur et plus fort. Mais elle précipite la chute des autres, ou brise leur élan. Par là, elle sépare le gros du peuple, qui tombe, de l'élite qui continue sa marche. L'élite le sait, et elle en souffre; même chez les plus vaillants, il y a une mélancolie secrète, le sentiment de leur impuissance et de leur isolement. Et le pire,—séparés du corps de leur peuple, ils sont aussi séparés entre eux. Chacun lutte, pour son compte. Ceux qui sont forts ne pensent qu'à se sauver. Ô homme, aide-toi toi-même!... Ils ne songent pas que la virile maxime veut dire: Ô hommes, aidez-vous! À tous manquent la confiance, l'expansion de sympathie et le besoin d'action commune que donne la victoire d'une race, le sentiment de la plénitude, du passage au zénith.

Christophe et Olivier en savaient quelque chose. Dans ce Paris, rempli d'âmes faites pour les comprendre, dans cette maison peuplée d'amis inconnus, ils étaient aussi seuls que dans un désert d'Asie.

La situation était rude. Leurs ressources, presque nulles. Christophe avait tout juste les travaux de copies et de transcriptions musicales, commandés par Hecht. Olivier avait imprudemment donné sa démission de l'Université, dans la période de découragement qui avait suivi la mort de sa sœur et qu'avait encore accru une expérience douloureuse d'amour dans le monde de Mme Nathan:—(il n'en avait jamais parlé à Christophe, car il avait la pudeur de ses peines; un de ses charmes était qu'il conservait toujours un peu de mystère intime, même avec ses plus intimes).—Dans cet affaissement moral où il avait faim de silence, sa tâche de professeur lui était devenue intolérable. Il n'avait aucun goût pour ce métier, où il faut s'étaler, dire tout haut sa pensée, où l'on n'est jamais seul. Le professorat de lycées exige, pour avoir quelque noblesse, une vocation d'apostolat, qu'Olivier ne possédait point; et le professorat de Facultés impose un contact perpétuel avec le public, qui est douloureux aux âmes éprises de solitude, comme celle d'Olivier. Deux ou trois fois, il avait dû parler en public: il en avait éprouvé une humiliation singulière. Cette exhibition sur une estrade lui était odieuse. Il voyait le public, il le sentait, comme avec des antennes, il le savait composé, en majorité, de désœuvrés qui cherchaient uniquement à se désennuyer; et le rôle d'amuseur officiel n'était pas de son goût. Mais surtout, cette parole du haut de la chaire déforme la pensée; si l'on n'y prend garde, elle risque d'entraîner à un cabotinisme dans les gestes, la diction, l'attitude, la façon de présenter les idées,—dans la mentalité même. La conférence est un genre qui oscille entre deux écueils: la comédie ennuyeuse et le pédantisme mondain. Cette forme de monologue à haute voix, en présence de centaines de personnes inconnues et muettes, ce vêtement tout fait, qui doit aller à tous et qui ne va à personne, est, pour un cœur d'artiste un peu sauvage et fier, quelque chose d'intolérablement faux. Olivier, qui sentait le besoin de se concentrer et de ne rien dire qui né fût l'expression intégrale de sa pensée, laissa donc le professorat, où il avait eu tant de peine à entrer; et n'ayant plus sa sœur pour le retenir sur la pente de ses songeries, il se mit à écrire. Il avait la naïve croyance qu'ayant une valeur artistique, cette valeur ne pouvait manquer d'être reconnue, sans qu'il fît rien pour cela.

Il fut bien détrompé. Impossible de rien publier. Il avait un amour jaloux de la liberté, qui lui inspirait l'horreur de tout ce qui y porte atteinte et qui le faisait vivre à part, plante étouffée, entre les blocs des églises politiques dont les associations ennemies se partageaient le pays et la presse. Il n'était pas moins à l'écart de toutes les coteries littéraires et rejeté par elles. Il n'avait là, il n'y pouvait avoir aucun ami. Il était rebuté par la dureté, la sécheresse, l'égoïsme de ces âmes d'intellectuels (à part le très petit nombre qu'entraîne une vocation réelle, ou qu'absorbe une recherche scientifique passionnée). C'est une triste chose qu'un homme, qui a atrophié son cœur, au profit de son cerveau,—quand le cerveau n'est pas grand. Nulle bonté, et une intelligence comme un poignard dans le fourreau: ou ne sait jamais si elle ne vous égorgera pas. Il faut rester perpétuellement armé. Nulle amitié possible qu'avec les bonnes gens, qui aiment les belles choses, sans y chercher leur profit,—ceux qui vivent en dehors de l'art. Le souffle de l'art est irrespirable pour la plupart des hommes. Seuls, les très grands y peuvent vivre, sans perdre l'amour, qui est la source de la vie.

Olivier ne pouvait compter que sur lui seul. C'était un appui bien précaire. Toute démarche lui coûtait. Il n'était pas disposé à s'humilier, dans l'intérêt de ses œuvres. Il rougissait de voir la cour obséquieuse, que faisaient bassement les jeunes auteurs à tel directeur de théâtre, bien connu, qui abusait de leur lâcheté pour les traiter comme il n'eût pas osé traiter ses domestiques. Olivier en était incapable, quand il se fût agi de sa vie. Il se contentait d'envoyer ses manuscrits par la poste, ou de les déposer au bureau du théâtre ou de la revue: ils y restaient des mois sans qu'on les lût. Le hasard fit pourtant qu'un jour il rencontra un de ses anciens camarades de lycée, un aimable paresseux, qui lui avait gardé une reconnaissance admirative, pour la complaisance et la facilité avec laquelle Olivier lui faisait ses devoirs d'école; il ne connaissait rien à la littérature; mais il connaissait les littérateurs, ce qui valait beaucoup mieux; et même, riche et mondain, il se laissait, par snobisme, discrètement exploiter par eux. Il dit un mot pour Olivier au secrétaire d'une grande revue dont il était actionnaire: aussitôt on déterra et lut un des manuscrits ensevelis; et, après bien des tergiversations—(car si l'œuvre semblait avoir quelque valeur, le nom de l'auteur n'en avait aucune, étant d'un inconnu),—on se décida à l'accepter. Quand il apprit cette bonne nouvelle, Olivier se crut au bout de ses peines. Il ne faisait que commencer.

Il est relativement facile de faire recevoir une œuvre, à Paris; mais c'est une autre affaire pour qu'elle soit publiée. Il faut attendre, attendre pendant des mois, au besoin toute la vie, si l'on n'a pas appris le talent de courtiser les gens, ou de les assommer, de se faire voir de temps en temps aux petits-levers de ces petits monarques, de leur rappeler qu'on existe et qu'on est résolu à les ennuyer, tout le temps qu'il faudra. Olivier ne savait que rester chez lui; et il s'épuisait, dans l'attente. Tout au plus, écrivait-il des lettres, auxquelles on ne répondait pas. D'énervement, il ne pouvait plus travailler. Absurde! mais cela ne se raisonne point. Il attendait chaque courrier, assis devant sa table, l'esprit noyé dans une souffrance irritée; il ne sortait que pour jeter un regard d'espoir, aussitôt déçu, dans son casier à lettres, en bas, chez le concierge; il se promenait sans voir, et il n'avait d'autre pensée que de revenir; et quand l'heure de la dernière poste était passée, quand le silence de sa chambre n'était plus troublé que par les pas brutaux de ses voisins au-dessus de sa tête, il étouffait dans cette indifférence. Un mot de réponse, un mot! Se pouvait-il qu'on lui refusât cette aumône? Celui qui la lui refusait ne se doutait pas du mal qu'il lui faisait. Chacun voit le monde à son image. Ceux dont le cœur est sans vie voient l'univers desséché; et ils ne songent guère aux frémissements d'attente, d'espoir et de souffrance, qui gonflent les jeunes poitrines; ou, s'ils y pensent, ils les jugent froidement, avec la lourde ironie d'un corps rassasié.

Enfin, l'œuvre parut. Olivier avait tant attendu que cela ne lui fit aucun plaisir: chose morte pour lui. Toutefois, il espérait qu'elle serait encore vivante pour les autres. Il y avait là des éclairs de poésie et d'intelligence, qui ne pouvaient rester inaperçus. Elle tomb dans le silence.—Il fit encore un ou deux essais. Étant libre de tout clan, il trouva toujours le même silence, ou, mieux, de l'hostilité. Il n'y comprenait rien. Il avait cru bonnement que le sentiment naturel de chacun devait être la bienveillance, à l'égard d'une œuvre nouvelle, même si elle n'était pas très bonne. On devrait être reconnaissant à celui qui a voulu apporter aux autres un peu de beauté, de force, ou de joie. Or, il ne rencontrait qu'indifférence ou dénigrement. Il savait pourtant qu'il n'était pas le seul à sentir ce qu'il avait écrit, que d'autres le pensaient. Mais il ne savait pas que ces braves gens ne le lisaient pas, et qu'ils n'avaient aucune part à l'opinion littéraire. S'il s'en trouvait deux ou trois, sous les yeux desquels ses lignes étaient parvenues et qui sympathisaient avec lui, jamais ils ne le lui diraient; ils restaient cadenassés dans leur silence. De même qu'ils ne votaient pas, ils s'abstenaient de prendre parti en art; ils ne lisaient pas les livres, qui les choquaient; ils n'allaient pas au théâtre, qui les dégoûtait; mais ils laissaient leurs ennemis voter, élire leurs ennemis, faire un succès scandaleux et une bruyante réclame à des œuvres et à des idées, qui ne représentaient qu'une minorité impudente.

Olivier, ne pouvant compter sur ceux qui étaient de sa race d'esprit, puisqu'ils l'ignoraient, se trouva donc livré à la horde ennemie: à des littérateurs hostiles à sa pensée, et aux critiques qui étaient à leurs ordres.

Ces premiers contacts le firent saigner. Il était aussi sensible à la critique que le vieux Bruckner, qui n'osait plus faire jouer une œuvre, tant il avait souffert de la méchanceté de la presse. Il n'était même pas soutenu par ses anciens collègues, les universitaires, qui, grâce à leur profession, conservaient quelque sens de la tradition intellectuelle française, et qui auraient pu le comprendre. En général, ces excellentes gens, pliés à la discipline, absorbés dans leur tâche, un peu aigris par un métier ingrat, ne pardonnaient pas à Olivier de vouloir faire autrement qu'eux. En bons fonctionnaires, ils avaient tendance à n'admettre la supériorité du talent que quand elle se conciliait avec la supériorité hiérarchique.

Dans un tel état de choses, trois partis étaient possibles: briser les résistances par la force; se plier à des compromis humiliants; ou se résigner à n'écrire que pour soi. Olivier était incapable du premier, comme du second parti: il s'abandonna au dernier. Il donnait péniblement des répétitions pour vivre, et il écrivait des œuvres, qui n'ayant aucune possibilité de s'épanouir à l'air, s'étiolaient, devenaient chimériques, irréelles.

Christophe tomba comme un orage, dans cette vie crépusculaire. Il était indigné de la vilenie des gens et de la patience d'Olivier:

—Mais tu n'as donc pas de sang? cria-t-il. Comment peux-tu supporter une telle vie? Toi qui te sais supérieur à ce bétail, tu te laisses écraser par lui!

—Que veux-tu? disait Olivier, je ne sais pas me défendre, j'ai le dégoût de lutter avec ceux que je méprise; je sais qu'ils peuvent employer toutes les armes contre moi; et moi, je ne le puis pas. Non seulement je répugnerais à me servir de leurs moyens injurieux, mais j'aurais peur de leur faire du mal. Quand j'étais petit, je me laissais battre bêtement par mes camarades. On me croyait lâche, on pensait que j'avais peur des coups. J'avais beaucoup plus peur d'en donner que d'en recevoir. Quelqu'un me dit, un jour qu'un de mes bourreaux me persécutait: «Finis-en, une bonne fois, flanque-lui un coup de pied au ventre!» Cela m'a fait horreur. J'aimais mieux être battu.

—Tu n'as pas de sang, répétait Christophe. Avec cela, tes diables d'idées chrétiennes!... Votre éducation religieuse, en France, réduite au catéchisme; l'Évangile châtré, le Nouveau Testament affadi, désossé... Une bondieuserie humanitaire, toujours la larme à l'œil... Et la Révolution, Jean-Jacques, Robespierre, 48, et les Juifs par là-dessus!... Prends donc une bonne tranche de vieille Bible, bien saignante, chaque matin.

Olivier protestait. Il avait pour l'Ancien Testament une antipathie native. Ce sentiment remontait à son enfance, quand il feuilletait en cachette la Bible illustrée, qui était dans la bibliothèque de province, et qu'on ne lisait jamais—(il était même défendu aux enfants de la lire).—Défense bien inutile! Olivier ne pouvait garder le livre longtemps. Il le fermait, irrité, attristé; et ce lui était un soulagement de se plonger, après, dans l'Iliade ou l'Odyssée, ou dans les Mille et Une Nuits.

—Les dieux de l'Iliade sont des hommes beaux, puissants, vicieux: je les comprends, dit Olivier, je les aime, ou je ne les aime pas; même quand je ne les aime pas, je les aime encore; j'en suis amoureux. Je baise, avec Patrocle, les beaux pieds d'Achille sanglant. Mais le Dieu de la Bible est un vieux Juif monomane, un fou furieux, qui passe son temps à gronder, menacer, hurler comme un loup enragé, délirer dans son nuage. Je ne le comprends pas, je ne l'aime pas, ses imprécations éternelles me cassent la tête, et sa férocité me fait horreur:

Sentence contre Moab... Sentence contre Damas... Sentence contre Babylone... Sentence contre l'Égypte... Sentence contre le désert de la mer... Sentence contre la vallée de la vision...

C'est un fou, qui se croit juge, accusateur public, et bourreau à lui seul, et qui prononce des arrêts de mort, dans la cour de sa prison, contre les fleurs et les cailloux. On suffoque de la ténacité de haine, qui remplit ce livre de ses cris de carnage...—«le cri de la ruine,... le cri enveloppe la contrée de Moab; son hurlement va jusqu'en Eglazion; son hurlement va jusqu'en Béer...»—De temps en temps, il se repose au milieu des massacres, des petits enfants écrasés, des femmes violées et éventrées; et il rit, du rire d'un soudard de l'armée de Josué, à table, après le sac d'une ville:

«Et le Seigneur des armées fait à ses peuples un banquet de viandes grasses, de graisse moelleuse, un banquet de vins vieux, de vins vieux bien purifiés... L'épée du Seigneur est pleine de sang. Elle s'est rassasiée de la graisse des rognons de moutons...»

Le pire, c'est la perfidie avec laquelle ce dieu envoie son prophète pour aveugler les hommes, afin d'avoir une raison pour les faire souffrir:

«Va, endurcis le cœur de ce peuple, bouche ses yeux et ses oreilles, de peur qu'il ne comprenne, qu'il ne se convertisse et ne recouvre la santé.—Jacques à quand, Seigneur?—Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'habitants dans les maisons, et que la terre soit plongée dans la désolation...»

Non, de ma vie, je n'ai vu un aussi méchant homme!...

Je ne suis pas assez sot pour méconnaître la puissance du langage. Mais je ne puis séparer la pensée de la forme; et si j'admire parfois ce dieu juif, c'est à la façon dont j'admire un tigre. Shakespeare, enfanteur de monstres, n'a jamais réussi à enfanter un tel héros de la Haine,—de la Haine sainte et vertueuse. Ce livre est effrayant. Toute folie est contagieuse. Le péril de celle-ci est d'autant plus grand que sou orgueil meurtrier a des prétentions purificatrices. L'Angleterre me fait trembler, quand je pense que, depuis des siècles, elle s'en repait. J'aime à sentir entre elle et moi le fossé de la Manche. Je ne croirai jamais un peuple tout à fait civilisé, tant qu'il se nourrira de la Bible.

—Tu feras bien, en ce cas, d'avoir peur de moi, dit Christophe, car je m'en enivre. C'est la moelle des lions. Les cœurs robustes en sont nourris. L'Évangile, sans l'antidote de l'Ancien Testament, est un plat fade et malsain. La Bible est l'ossature des peuples qui veulent vivre. Il faut lutter, il faut haïr.

—J'ai la haine de la haine, dit Olivier.

—Si seulement tu l'avais! dit Christophe.

—Tu dis vrai, je n'en ai même pas la force. Que veux-tu? Je ne puis pas ne pas voir les raisons de mes ennemis. Je me répète le mot de Chardin: «De la douceur! De la douceur!»

—Diable de mouton! dit Christophe. Mais tu auras beau faire, je te ferai sauter le fossé, je te mènerai tambour battant.

En effet, il prit en main la cause d'Olivier, et se mit en campagne. Ses débuts ne furent pas très heureux. Il s'irritait au premier mot, et il faisait du tort à son ami, en le défendant; il s'en rendait compte, après, et se désolait de ses maladresses.

Olivier n'était pas en reste. Il bataillait pour Christophe. Il avait beau redouter la lutte et être doué d'une intelligence lucide et ironique, qui raillait les paroles et les actes excessifs: quand il s'agissait de défendre Christophe, il dépassait en violence tous les autres et Christophe. Il perdait la tête. En amour, il faut savoir déraisonner. Olivier ne s'en faisait pas faute.—Toutefois, il se montrait plus habile que Christophe. Ce garçon, intransigeant et maladroit pour lui-même, était capable de politique et presque de rouerie pour le succès de son ami; il dépensait une énergie et une ingéniosité admirables à lui gagner des partisans; il savait intéresser à lui des critiques musicaux et des Mécènes, qu'il eût rougi de solliciter pour lui-même.

Au bout du compte, ils avaient bien du mal à améliorer leur sort. Leur amour l'un pour l'autre leur faisait commettre beaucoup de sottises. Christophe s'endettait pour faire éditer en cachette un volume de poésies d'Olivier, dont on ne vendit pas un exemplaire. Olivier décidait Christophe à donner un concert, où il ne vint presque personne. Christophe, devant la salle vide, se consolait bravement avec le mot de Hændel: «Parfait! Ma musique en sonnera mieux...» Mais cette forfanterie ne leur rendait pas l'argent qu'ils avaient dépensé; et ils rentraient au logis, le cœur gros.

Parmi ces difficultés, le seul qui leur vînt en aide était un Juif d'une quarantaine d'années, nommé Taddée Mooch. Il tenait un magasin de photographies d'art; il s'intéressait à son métier, il y apportait beaucoup de goût et d'habileté; mais il s'intéressait à tant de choses, à côté, qu'il en négligeait son commerce. Quand il s'en occupait, c'était pour chercher des perfectionnements techniques, pour s'engouer de nouveaux procédés de reproductions, qui, malgré leur ingéniosité, réussissaient rarement et coûtaient beaucoup d'argent. Il lisait énormément et se tenait à l'affût de toutes les idées neuves en philosophie, en art, en science, en politique; il avait un flair surprenant pour découvrir les forces originales: on eût dit qu'il en subissait l'aimant caché. Entre les amis d'Olivier, isolés comme lui et travaillant chacun de son côté, il servait de lien. Il allait des uns aux autres; et par lui s'établissait entre eux, sans qu'ils en eussent conscience, un courant permanent d'idées.

Quand Olivier voulut le faire connaître à Christophe, Christophe s'y refusa d'abord; il était las de ses expériences avec la race d'Israël. Olivier, en riant, insista, disant qu'il ne connaissait pas mieux les Juifs qu'il ne connaissait la France. Christophe consentit donc; mais la première fois qu'il vit Taddée Mooch, il fit la grimace. Mooch était, d'apparence, plus Juif que de raison: le Juif, tel que le représentent ceux qui ne l'aiment point: petit, chauve, mal fait, le nez pâteux, de gros yeux qui louchaient derrière de grosses lunettes, la figure enfouie sous une barbe mal plantée, rude et noire, les mains poilues, les bras longs, les jambes courtes et torses: un petit Baal syrien. Mais il y avait en lui une telle expression de bonté que Christophe en fut touché. Surtout Mooch était simple et ne disait aucune parole inutile. Pas de compliments exagérés. Un mot discret seulement. Mais un empressement à se rendre utile; et, avant même qu'on lui eût rien demandé, un service accompli. Il revenait souvent, trop souvent; et presque toujours il apportait quelque bonne nouvelle: un travail à faire pour l'un des deux amis, un article d'art ou des cours pour Olivier, des leçons de musique pour Christophe. Il ne restait jamais longtemps. Il mettait une affectation à ne pas s'imposer. Peut-être percevait-il l'agacement de Christophe, dont le premier mouvement était toujours d'impatience, lorsqu'il voyait paraître à la porte la figure barbue de l'idole carthaginoise,—(il l'appelait: Moloch),—quitte, le moment d'après, à se sentir le cœur plein de gratitude pour sa parfaite bonté.

La bonté n'est pas rare chez les Juifs: c'est de toutes les vertus celle qu'ils admettent le mieux, même quand ils ne la pratiquent pas. À la vérité, elle reste chez la plupart sous une forme négative ou neutre: indulgence, indifférence, répugnance à faire le mal, tolérance ironique. Chez Mooch, elle était passionnément active. Il était toujours prêt à se dévouer pour quelqu'un ou pour quelque chose. Pour ses coreligionnaires pauvres, pour les réfugiés russes, pour les opprimés de toutes les nations, pour les artistes malheureux, pour toutes les infortunes, pour toutes les causes généreuses. Sa bourse était toujours ouverte; et, si peu garnie qu'elle fût, il trouvait moyen d'en faire sortir quelque obole; quand elle était vide, il en faisait sortir de la bourse des autres; il ne comptait jamais ses peines, ni ses pas, du moment qu'il s'agissait de rendre service. Il faisait cela simplement,—avec une simplicité exagérée. Il avait le tort de dire un peu trop qu'il était simple et sincère: mais le plus fort, c'est qu'il l'était.

Christophe, partagé entre son agacement et sa sympathie pour Mooch, eut une fois un mot cruel d'enfant terrible. Un jour qu'il était ému de la bonté de Mooch, il lui prit affectueusement les deux mains et dit:

—Quel malheur!... Quel malheur que vous soyez Juif!

Olivier sursauta et rougit, comme s'il s'agissait de lui. Il en était malheureux et il tâchait d'effacer la blessure causée par son ami.

Mooch sourit, avec une ironie triste, et il répondit tranquillement:

—C'est un bien plus grand malheur d'être un homme.

Christophe ne vit là qu'une boutade. Mais le pessimisme de cette parole était plus profond qu'il ne l'imaginait; et Olivier, avec la finesse de sa sensibilité, en eut l'intuition. Sous le Mooch qu'on connaissait, il en était un autre tout différent, et même en beaucoup de choses entièrement opposé. Sa nature apparente était le produit d'un long combat contre sa véritable nature. Cet homme qui semblait simple avait un esprit contourné: lorsqu'il s'abandonnait, il avait toujours besoin de compliquer les choses simples et de donner à ses sentiments les plus vrais un caractère d'ironie maniérée. Cet homme qui semblait modeste et trop humble parfois, avait un fond d'orgueil qui se connaissait et se châtiait durement. Son optimisme souriant, son activité incessante, incessamment occupée à rendre service aux autres, recouvraient un nihilisme profond, un découragement mortel qui avait peur de se voir. Mooch manifestait une grande foi en une foule de choses: dans le progrès de l'humanité, dans l'avenir de l'esprit juif épuré, dans les destinées de la France, soldat de l'esprit nouveau—(il identifiait volontiers les trois causes).—Olivier, qui n'était point dupe, disait à Christophe:

—Au fond, il ne croit à rien.

Avec tout son bon sens et son calme ironiques, Mooch était un neurasthénique qui ne voulait pas regarder le vide qui était en lui. Il avait des crises de néant; il se réveillait brusquement, au milieu de la nuit, en gémissant d'effroi. Il cherchait partout des raisons d'agir auxquelles s'accrocher, comme à des bouées dans l'eau.

On paye cher le privilège d'être d'une trop vieille race. On porte un faix écrasant de passé, d'épreuves, d'expériences lassées, d'intelligence et d'affection déçues,—toute une cuvée de vie séculaire, au fond de laquelle s'est déposé un âcre résidu d'ennui... L'Ennui, l'immense ennui sémite, sans rapports avec notre ennui aryen, qui nous fait bien souffrir aussi, mais qui du moins a des causes précises et qui passe avec elles: car il ne nous vient le plus souvent que du regret de n'avoir pas ce que nous désirons. Mais c'est la source même de la vie qui est atteinte, chez certains Juifs, par un poison mortel. Plus de désirs, plus d'intérêt à rien: ni ambition, ni amour, ni plaisir. Une seule chose persiste, non pas intacte, mais maladivement hyperesthésiée, en ces déracinés d'Orient, épuisés par la dépense d'énergie qu'ils ont dû faire depuis des siècles, et aspirant à l'ataraxie, sans pouvoir y atteindre: la pensée, l'analyse sans fin, qui empêche d'avance la possibilité de toute jouissance et qui décourage de toute action. Les plus énergiques se donnent des rôles, les jouent, plus qu'ils n'agissent pour leur compte. Chose curieuse, à nombre d'entre eux,—et non des moins intelligents, ni parfois des moins graves,—ce désintérêt de la vie réelle souffle la vocation, ou le désir inavoué de se faire acteurs, de jouer la vie,—seule façon pour eux de la vivre!

Mooch était aussi acteur, à sa façon. Il s'agitait, afin de s'étourdir. Mais au lieu que tant de gens s'agitent pour leur égoïsme, lui, s'agitait pour le bonheur des autres. Son dévouement à Christophe était touchant et fatigant. Christophe le rabrouait, et en avait regret ensuite. Jamais Mooch n'en voulait à Christophe. Rien ne le rebutait. Non qu'il eût pour Christophe une affection bien vive. C'était le dévouement qu'il aimait, plus que les hommes auxquels il se dévouait. Ils lui étaient un prétexte pour faire du bien, pour vivre.

Il fit tant qu'il décida Hecht à publier le David et quelques autres compositions de Christophe. Hecht estimait le talent de Christophe; mais il n'était point pressé de le faire connaître. Lorsqu'il vit Mooch tout prêt à lancer la publication, à ses frais, chez un autre éditeur, lui-même, par amour-propre, en prit l'initiative.

Mooch eut encore l'idée, dans une occasion critique où Olivier tomba malade et où l'argent manquait, de s'adresser à Félix Weil, le riche archéologue qui habitait dans la maison des deux amis. Mooch et Weil se connaissaient, mais ils avaient peu de sympathie l'un pour l'autre. Ils étaient trop différents; Mooch, agité, mystique, révolutionnaire, avec des façons «peuple» que peut-être il outrait, provoquait l'ironie de Weil, placide et gouailleur, de manières distinguées et d'esprit conservateur. Ils avaient bien un fonds commun: tous deux étaient également dénués d'intérêt profond à agir; seule, les soutenait leur vitalité tenace et machinale. Mais c'étaient là des choses dont ni l'un ni l'autre n'aimait à prendre conscience: ils préféraient n'être attentifs qu'aux rôles qu'ils jouaient, et ces rôles avaient peu de points de contact. Mooch rencontra donc un accueil assez froid auprès de Weil; quand il voulut l'intéresser aux projets artistiques d'Olivier et de Christophe, il se heurta à un scepticisme railleur. Les perpétuels emballements de Mooch pour une utopie ou pour une autre égayaient la société juive, où il était signalé comme un «tapeur» dangereux. Cette fois comme tant d'autres, il ne se découragea point; et tandis qu'il insistait, parlant de l'amitié de Christophe et d'Olivier, il éveilla l'intérêt de Weil. Il s'en aperçut et continua.

Il touchait là une corde sensible. Ce vieillard, détaché de tout, sans amis, avait le culte de l'amitié; la grande affection de sa vie avait été une amitié qui l'avait laissé en chemin: c'était son trésor intérieur; quand il y pensait, il se sentait meilleur. Il avait fait des fondations, au nom de son ami. Il avait dédié des livres à sa mémoire. Les traits que lui raconta Mooch de la tendresse mutuelle de Christophe et d'Olivier l'émurent. Son histoire personnelle avait quelque ressemblance avec la leur. L'ami qu'il avait perdu avait été pour lui une sorte de frère aîné, un compagnon de jeunesse, un guide qu'il idolâtrait. C'était un de ces jeunes Juifs, brûlés d'intelligence et d'ardeur généreuse qui souffrent du dur milieu qui les entoure, qui se sont donné pour tâche de relever leur race, et, par leur race, le monde, qui se dévorent eux-mêmes, qui se consument de toutes parts et flambent, en quelques heures, comme une torche de résine. Sa flamme avait réchauffé l'apathie du petit Weil. Tant que l'ami vécut. Weil marcha à ses côtés, dans l'auréole de foi,—foi dans la science, dans le pouvoir de l'esprit, dans le bonheur futur,—que rayonnait autour d'elle cette âme messianique. Après qu'elle l'eut laissé seul, Weil, faible et ironique, se laissa couler des hauteurs de cet idéalisme dans les sables de l'Ecclésiaste, que porte en elle toute intelligence juive, et qui sont toujours prêts à la boire. Mais jamais il n'avait oublié les heures passées avec l'ami, dans la lumière: il en gardait jalousement la clarté presque effacée. Il n'avait jamais parlé de lui à personne, même pas à sa femme, qu'il aimait: c'était chose sacrée. Et ce vieil homme, qu'on croyait prosaïque et de cœur sec, arrivé au terme de sa vie, se répétait en secret la pensée tendre et amère d'un brahmane de l'Inde antique:

«L'arbre empoisonné du monde produit deux fruits plus doux que l'eau de la fontaine de la vie: l'un est la poésie, et l'autre est l'amitié.»

Il s'intéressa dès lors à Christophe et Olivier. Discrètement, connaissant leur fierté, il se fit remettre par Mooch le volume des poésies d'Olivier, qui venait d'être publié; et, sans que les deux amis fissent une démarche, sans qu'ils eussent même soupçon de ses projets, il obtint pour l'ouvrage un prix d'Académie, qui tomba fort à point, au milieu de leur gêne.

Quand Christophe apprit que ce secours inattendu leur venait d'un homme qu'il était disposé à juger mal, il eut remords de ce qu'il avait pu dire ou penser; et surmontant son aversion pour les visites, il alla le remercier. Sa bonne intention ne fut pas récompensée. L'ironie du vieux Weil se réveilla en présence du jeune enthousiasme de Christophe, quoiqu'il fît effort pour la lui cacher; et ils s'entendirent assez mal ensemble.

Le jour où Christophe, reconnaissant et irrité, remontait dans sa mansarde, après la visite à Weil, il y trouva, avec le bon Mooch, qui venait rendre à Olivier quelque service nouveau, un article de revue désobligeant sur sa musique, par Lucien Lévy-Cœur,—non pas une franche critique, mais d'une bienveillance insultante, qui, par un jeu de persiflage raffiné, s'amusait à le mettre sur la même ligne que des musiciens de troisième ou de quatrième ordre, qu'il exécrait.

—Remarques-tu, dit Christophe à Olivier, après le départ de Mooch, que nous avons toujours affaire aux Juifs, uniquement aux Juifs? Ah! ça, serions-nous Juifs, nous-mêmes? Rassure-moi! On dirait que nous les attirons. Ils sont partout sur notre chemin, ennemis ou alliés.

—C'est qu'ils sont plus intelligents que les autres, dit Olivier. Les Juifs sont presque les seuls chez nous, avec qui un homme libre peut causer des choses neuves, des choses vivantes. Les autres s'immobilisent dans le passé, les choses mortes. Par malheur, ce passé n'existe pas pour les Juifs, ou du moins il n'est pas le même que pour nous. Avec eux, nous ne pouvons nous entretenir que d'aujourd'hui, avec ceux de notre race que d'hier. Vois l'activité juive, dans tous les ordres: commerce, industrie, enseignement, science, bienfaisance, œuvres d'art...

—Ne parlons pas de l'art, dit Christophe.

—Je ne dis pas que ce qu'ils font me soit toujours sympathique: c'est même odieux, souvent. Du moins, ils vivent et ils savent comprendre ceux qui vivent. Nous ne pouvons nous passer d'eux.

—Il ne faut rien exagérer, dit Christophe, gouailleur. Je saurais m'en passer.

—Tu saurais vivre, peut-être. Mais à quoi te servirait, si ta vie et ton œuvre restaient inconnues de tous, comme elles le seraient probablement sans eux? Sont-ce nos coreligionnaires qui viendraient à notre secours? Le Catholicisme laisse périr, sans un geste pour les défendre, les meilleurs de son sang. Tous ceux qui sont religieux du fond de l'âme, tous ceux qui donnent leur vie à la défense de Dieu,—s'ils ont eu l'audace de se détacher de la règle catholique et de s'affranchir de l'autorité de Rome,—aussitôt ils deviennent à l'indigne horde qui se dit catholique, non seulement indifférents, mais hostiles; elle fait le silence sur eux, elle les abandonne en proie aux ennemis communs. Un esprit libre, quelle que soit sa grandeur,—si, chrétien de cœur, il n'est pas chrétien d'obéissance,—qu'importe aux catholiques qu'il incarne ce qu'il y a de plus pur dans leur foi et de vraiment divin? Il n'est pas du troupeau, de la secte aveugle et sourde, qui ne pense point par soi-même. On le rejette, on se réjouit de le voir souffrir seul, déchiré par l'ennemi, appelant à l'aide ses frères, pour la foi desquels il meurt. Il y a dans le catholicisme d'aujourd'hui une puissance d'inertie meurtrière. Il pardonnerait plus aisément à ses ennemis qu'à ceux qui veulent le réveiller et lui rendre la vie... Que serions-nous, mon pauvre Christophe, quelle serait notre action, à nous, catholiques de race, qui nous sommes faits libres, sans une poignée de libres protestants et de Juifs? Les Juifs sont dans l'Europe d'aujourd'hui les agents les plus vivaces de tout ce qu'il y a de bien et de mal. Ils transportent au hasard le pollen de la pensée. N'as-tu pas eu en eux tes pires ennemis et tes amis de la première heure?

—Cela est vrai, dit Christophe; ils m'ont encouragé, soutenu, adressé les paroles qui raniment dans la lutte, en montrant qu'on est compris. Sans doute, de ces amis-là, bien peu me sont restés fidèles: leur amitié n'a été qu'un feu de paille. N'importe! C'est beaucoup que cette lueur passagère, dans la nuit. Tu as raison: ne soyons pas ingrats!

—Ne soyons pas inintelligents surtout, dit Olivier. N'allons pas mutiler notre civilisation déjà malade, en prétendant l'ébrancher de quelques-uns de ses rameaux les plus vivaces. Si le malheur voulait que les Juifs fussent chassés d'Europe, elle en resterait appauvrie d'intelligence et d'action, jusqu'au risque de la faillite complète. Chez nous particulièrement, dans l'état de la vitalité française, leur expulsion serait pour la nation une saignée plus meurtrière encore que l'expulsion des protestants au XVIIe siècle.—Sans doute, ils tiennent, en ce moment, une place sans proportion avec leur valeur réelle. Ils abusent de l'anarchie politique et morale d'aujourd'hui, qu'ils ne contribuent pas peu à accroître, par goût naturel, et parce qu'ils s'y trouvent bien. Les meilleurs, comme cet excellent Mooch, ont le tort d'identifier sincèrement les destinées de la France avec leurs rêves juifs, qui nous sont souvent plus dangereux qu'utiles. Mais on ne peut leur en vouloir de ce qu'ils rêvent de faire la France à leur image: c'est qu'ils l'aiment. Si leur amour est redoutable, nous n'avons qu'à nous défendre et à les tenir à leur rang, qui est, chez nous, le second. Non que je croie leur race inférieure à la nôtre:—( ces questions de suprématie de races sont niaises et dégoûtantes.)—Mais il est inadmissible qu'une race étrangère, qui ne s'est pas encore fondue avec la nôtre, ait la prétention de connaître mieux ce qui nous convient, que nous-mêmes. Elle se trouve bien en France: j'en suis fort aise; mais qu'elle n'aspire point à en faire une Judée! Un gouvernement intelligent et fort, qui saurait tenir les Juifs à leur place, ferait d'eux un des plus utiles instruments de la grandeur française; et il leur rendrait service, autant qu'à nous. Ces êtres hypernerveux, agités et incertains, ont besoin d'une loi qui les tienne et d'un maître sans faiblesse, mais juste, qui les mate. Les Juifs sont comme les femmes: excellents, quand on les tient en bride; mais leur domination, à celles-ci et à ceux-là, est exécrable; et ceux qui s'y soumettent donnent un spectacle ridicule.

Malgré leur mutuel amour et l'intuition qu'il leur donnait de l'âme de l'ami, il y avait en eux des choses que Christophe et Olivier n'arrivaient pas à bien comprendre, et qui même les choquaient. Dans les premiers temps de l'amitié, où chacun fait effort pour ne laisser subsister de lui que ce qui ressemble à son ami, ils ne s'en aperçurent pas. Mais peu à peu l'image des deux races revint flotter à la surface. Ils eurent de petits froissements, que leur tendresse ne réussissait pas toujours à éviter.

Ils s'égaraient dans des malentendus. L'esprit d'Olivier était un mélange de foi, de liberté, de passion, d'ironie, de doute universel, dont Christophe ne parvenait pas à saisir la formule. Olivier, de son côté, était choqué du manque de psychologie de Christophe; son aristocratie de vieille race intellectuelle souriait de la maladresse de cet esprit vigoureux, mais lourd et tout d'une pièce, qui ne savait pas s'analyser, et qui était la dupe des autres et de soi. La sentimentalité de Christophe, ses effusions bruyantes, sa facilité d'émotion, semblaient à Olivier quelquefois agaçantes et même légèrement ridicules. Sans parler d'un certain culte de la force, de cette conviction allemande en l'excellence morale du poing, Faustrecht, dont Olivier et son peuple avaient de bonnes raisons pour n'être pas persuadés.

Et Christophe ne pouvait souffrir l'ironie d'Olivier, qui l'irritait souvent jusqu'à la fureur; il ne pouvait souffrir sa manie de raisonner, son analyse perpétuelle, je ne sais quelle immoralité intellectuelle, surprenante chez un homme aussi épris qu'Olivier de la pureté morale, et qui avait sa source dans la largeur de son intelligence: car elle répugnait à toute négation, et se plaisait au spectacle des pensées opposées. Olivier regardait les choses, d'un point de vue en quelque sorte historique, panoramique; il avait un tel besoin de tout comprendre qu'il voyait à la fois le pour et le contre; et il les soutenait tour à tour, suivant qu'on soutenait devant lui la thèse opposée; il finissait par se perdre lui-même dans ses contradictions. À plus forte raison, déroutait-il Christophe. Cependant, ce n'était chez lui ni désir de contredire, ni penchant au paradoxe; c'était une nécessité impérieuse de justice et de bon sens: il était froissé par la sottise de tout parti pris; et il lui fallait réagir. La façon crue dont Christophe jugeait les actes et les hommes immoraux, en grossissant la réalité, choquait Olivier, qui, bien qu'aussi pur, n'était pas du même acier inflexible, mais se laissait tenter, teinter, toucher par les influences extérieures. Il protestait contre les exagérations de Christophe, et il exagérait en sens inverse. Journellement, ce travers d'esprit le conduisait à soutenir contre ses amis la cause de ses adversaires. Christophe se fâchait. Il reprochait à Olivier ses sophismes et son indulgence. Olivier souriait: il savait bien quelle absence d'illusions recouvrait cette indulgence; il savait que Christophe croyait à beaucoup plus de choses que lui, et qu'il les acceptait mieux! Mais Christophe, sans regarder ni à droite ni à gauche, fonçait, comme un sanglier. Il en avait surtout à la «bonté» parisienne.

—Le grand argument dont ils sont si fiers pour «pardonner» aux gredins, c'est, disait-il, que les gredins sont assez malheureux de l'être, ou qu'il sont irresponsables... Mais d'abord, il n'est pas vrai que ceux qui font le mal soient malheureux. C'est là une idée de morale en action, de mélodrames niais, d'optimisme stupide, comme celui qui s'étale béatement dans Scribe et dans Capus,—(Scribe et Capus, vos grands hommes parisiens, les artistes dont est digne votre société de bourgeois jouisseurs, hypocrites, enfantins, trop lâches pour oser regarder en face leur bassesse)... Un gredin peut très bien être un homme heureux. Il a même les plus grandes chances pour l'être. Et quant à son irresponsabilité, c'est une autre sottise. Ayez donc le courage de reconnaître que la Nature étant indifférente au bien et au mal, et parla même méchante, un homme peut être criminel et parfaitement sain. La vertu n'est pas une chose naturelle. Elle est l'œuvre de l'homme. Qu'il la défende! La société humaine a été bâtie par une poignée d'êtres plus forts et plus grands. Leur devoir est de ne pas laisser entamer leur ouvrage héroïque par la racaille au cœur de chien.

Ces pensées n'étaient pas, au fond, très différentes de celles d'Olivier; mais, par un secret instinct d'équilibre, il ne se sentait jamais aussi dilettante que quand il entendait des paroles de combat.

—Ne t'agite donc pas, ami, disait-il à Christophe. Laisse le monde mourir. Comme les compagnons du Décaméron, respirons en paix les jardins embaumés de la pensée, tandis qu'autour de la colline de cyprès, enguirlandés de roses, Florence est dévastée par la peste noire.

Il s'amusait pendant des journées à démonter l'art, la science, la pensée, pour en chercher les rouages cachés; il en arrivait à un pyrrhonisme, où rien de ce qui était n'était plus qu'une fiction de l'esprit, une construction en l'air, qui n'avait même pas l'excuse, comme les figures géométriques, d'être nécessaire à l'esprit. Christophe enrageait:

—La machine allait bien; pourquoi la démonter? Tu risques de la briser. Et te voilà bien avancé, après! Qu'est-ce que tu veux prouver? Que rien n'est rien? Parbleu! Je le sais bien. C'est parce que le néant nous envahit de toutes parts que je lutte. Rien n'existe?... Moi, j'existe. Il n'y a pas de raison d'agir?... Moi, j'agis. Ceux qui aiment la mort, qu'ils meurent s'ils veulent! Moi, je vis, je veux vivre. Ma vie sur un plateau de la balance, la pensée sur l'autre... Au diable, la pensée!...

Il se laissait emporter par sa violence; et, dans la discussion, il disait des paroles blessantes. À peine les avait-il dites qu'il en avait le regret. Il eût voulu les retirer; mais le mal était fait. Olivier était sensible; il avait l'épiderme facilement écorché; un mot rude, surtout de quelqu'un qu'il aimait, le déchirait. Il n'en disait rien par orgueil, il se repliait en soi. Il n'était pas sans voir non plus, chez son ami, de ces soudaines lueurs d'égoïsme inconscient, qui sont chez tout grand artiste. Il sentait qu'à certaines heures, sa vie ne valait pas cher pour Christophe, au prix d'une belle musique:—(Christophe ne prenait guère la peine de le lui cacher!)—Il le comprenait, il trouvait que Christophe avait raison; mais il était triste.

Et puis, Christophe avait dans sa nature toutes sortes d'éléments troubles, qui échappaient à Olivier et qui l'inquiétaient. C'étaient des bouffées brusques d'humour baroque et redoutable. Certains jours, il ne voulait pas parler; ou il avait des accès de malice diabolique, il cherchait à blesser. Ou bien, il disparaissait: on ne le revoyait plus de la journée et d'une partie de la nuit. Une fois, il resta deux jours de suite absent. Dieu sait ce qu'il faisait! Il ne le savait pas trop lui-même... En vérité, sa puissante nature, comprimée dans cette vie et ce logement étroits, comme dans une cage à poulets, était par moments sur le point d'éclater. La tranquillité de son ami le rendait enragé: il avait envie de lui faire du mal. Il lui fallait se sauver, se tuer de fatigue. Il battait les rues de Paris et la banlieue, en quête vaguement de quelque aventure, que parfois il trouvait; et il n'eût pas été fâché d'une mauvaise rencontre, qui lui permît de dépenser le trop-plein de sa force, dans une rixe... Olivier, avec sa pauvre santé et sa faiblesse physique, avait peine à comprendre. Christophe ne comprenait pas mieux. Il s'éveillait de ces égarements, comme d'un rêve éreintant,—un peu honteux, inquiet de ce qu'il avait fait et de ce qu'il pourrait encore faire. Mais la bourrasque de folie passée, il se retrouvait comme un grand ciel lavé après l'orage, pur de toute souillure, serein et souverain. Il redevenait plus tendre que jamais pour Olivier, et il se tourmentait du mal qu'il lui avait causé. Il ne s'expliquait plusieurs petites brouilles. Tous les torts n'étaient pas toujours de son côté; mais il ne s'en regardait pas comme moins coupable; il se reprochait la passion qu'il mettait à avoir raison: il pensait qu'il vaut mieux se tromper avec son ami, qu'avoir raison contre lui.

Leurs malentendus était surtout pénibles, lorsqu'ils se produisaient le soir, et que les deux amis devaient passer la nuit dans cette désunion, qui était pour tous deux un désarroi moral. Christophe se relevait pour écrire un mot, qu'il glissait sous la porte d'Olivier; et le lendemain, à son réveil, il lui demandait pardon. Ou même, dans la nuit, il frappait à sa porte: il n'aurait pu attendre au lendemain. Olivier ne dormait pas plus que lui. Il savait bien que Christophe l'aimait et n'avait pas voulu l'offenser; mais il avait besoin de le lui entendre dire. Christophe le disait: tout était effacé. Quel calme délicieux! Ils dormaient bien, après!

Notes in this chapter

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