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Jean-Christophe Volume 1

JEAN-CHRISTOPHE (continued 5)

Reading edition

Au demeurant, la sentimentale Minna était tranquille et froide. En dépit de son nom aristocratique et de la fierté que lui donnait sa particule nobiliaire, elle avait une âme de petite ménagère allemande, à l'âge exquis de l'adolescence.

Christophe ne comprenait naturellement rien au mécanisme compliqué,—plus compliqué en apparence qu'en réalité,—du cœur féminin. Il était souvent dérouté par les façons de ses belles amies; mais il était si heureux de les aimer qu'il leur faisait crédit de tout ce qui chez elles l'inquiétait et l'attristait un peu, afin de se persuader qu'il en était aimé autant qu'il les aimait. Un mot ou un regard affectueux le plongeait dans le ravissement. Il en était si bouleversé parfois qu'il avait des crises de larmes.

Assis devant la table, dans le tranquille petit salon, à quelques pas de madame de Kerich, qui cousait à la lueur de la lampe...—(Minna lisait de l'autre côté de la table; ils ne se parlaient pas: par la porte entr'ouverte du jardin, on voyait le sable de l'allée briller au clair de lune; un murmure léger venait des cimes des arbres...)—il se sentait le cœur gonflé de bonheur. Brusquement, sans raison, il sautait de sa chaise, se jetait aux genoux de madame de Kerich, lui saisissait la main, armée ou non de l'aiguille, et la couvrait de baisers, y appuyait sa bouche, ses joues, ses yeux en sanglotant. Minna levait les yeux de son livre, et haussait légèrement les épaules, en faisant sa petite moue. Madame de Kerich regardait en souriant le grand garçon qui se roulait à ses pieds, et elle lui caressait la tête de sa main restée libre, en disant de sa jolie voix, affectueuse et ironique:

—Eh bien, mon grand bêta, eh bien! qu'est-ce qu'il y a donc?

Ô la douceur de cette voix, de cette paix, de ce silence, de cette atmosphère délicate, sans cris, sans heurts, sans rudesse, de cette oasis au milieu de la rude vie, et,—lumière héroïque, dorant de ses reflets les objets et les êtres,—de ce monde enchanté qu'évoquait la lecture des divins poètes, Gœthe, Schiller, Shakespeare, torrents de force, de douleur et d'amour!...

Minna lisait, la tête penchée sur le livre, la figure légèrement colorée par l'animation du débit, avec sa voix fraîche, qui zézayait un peu et tâchait de prendre un ton important, quand elle parlait au nom des guerriers et des rois. Parfois, madame de Kerich prenait elle-même le livre; elle prêtait alors aux actions tragiques la grâce spirituelle et tendre de son être; mais, le plus souvent, elle écoutait, renversée dans son fauteuil, son éternel ouvrage sur ses genoux; elle souriait à sa propre pensée:—car c'était toujours elle qu'elle retrouvait au fond de toutes les œuvres.

Christophe aussi avait essayé de lire; mais il avait dû y renoncer: il ânonnait, s'embrouillait dans les mots, sautait les ponctuations, semblait ne rien comprendre, et était si ému qu'il devait s'arrêter aux passages pathétiques, sentant venir les larmes. Alors, dépité, il jetait le livre sur la table; et ses deux amies riaient aux éclats... Combien il les aimait! Il emportait partout leur image avec lui, et cette image se mêlait à celles des figures de Shakespeare et de Gœthe. Il ne les distinguait presque plus les unes des antres. Telle suave parole du poète, qui éveillait jusqu'au fond de son être des frémissements passionnés, ne se séparait plus pour lui de la chère bouche qui la lui avait fait entendre pour la première fois. Vingt ans plus tard, il ne pourra relire ou voir jouer Egmont ou Romeo, sans que surgisse à certains vers le souvenir de ces calmes soirées, de ces rêves de bonheur, et les visages aimés de madame de Kerich et de Minna.

Il passait des heures à les regarder, le soir, quand elles lisaient,—la nuit, quand il rêvait, dans son lit, éveillé, les yeux ouverts,—le jour, quand il rêvait, au pupitre d'orchestre, jouant machinalement, les paupières à demi closes. Il avait pour toutes deux la plus innocente tendresse; et, ne connaissant pas l'amour, il se croyait amoureux. Mais il ne savait pas au juste s'il l'était de la mère ou de la fille. Il s'interrogeait gravement, et ne savait laquelle choisir. Cependant, comme il lui semblait qu'il fallait se décider à tout prix, il penchait pour madame de Kerich. Et en effet il découvrit, aussitôt après avoir pris ce parti, que c'était elle qu'il aimait. Il aimait ses yeux intelligents, le sourire distrait de sa bouche entrouverte, son joli front d'un caractère si jeune, avec la raie de côté dans les cheveux fins et lisses, sa voix un peu voilée, avec sa petite toux, ses mains maternelles, l'élégance de ses mouvements, et son âme inconnue. Il frissonnait de bonheur, quand, assise auprès de lui, elle lui expliquait avec bonté un passage d'un livre qu'il ne comprenait pas: elle appuyait sa main sur l'épaule de Christophe; il sentait la tiédeur de ses doigts, son haleine sur sa joue, et le doux parfum de son corps; il écoutait dans l'extase, ne pensait plus au livre, et ne comprenait rien. Elle s'en apercevait, elle lui demandait de répéter ce qu'elle avait dit: il restait muet; elle se fâchait en riant, et lui poussait le nez dans son livre, en lui disant qu'il ne serait jamais qu'un petit âne. À quoi il répliquait que cela lui était égal, pourvu qu'il fût son petit âne, et qu'elle ne le chassât pas de chez elle. Elle feignait de faire des difficultés; puis elle disait que, bien qu'il fût un vilain petit âne, fort stupide, elle consentait à le garder,—et peut-être même à l'aimer,—quoiqu'il ne fût bon à rien, si au moins il était bon tout court. Alors ils riaient tous deux, et il nageait dans la joie.

Depuis qu'il avait découvert qu'il aimait madame de Kerich, Christophe se détachait de Minna. Il commençait à être irrité de sa froideur dédaigneuse; et comme, à force de la voir, il s'était enhardi peu à peu à reprendre avec elle sa liberté de manières, il ne lui cachait pas sa mauvaise humeur. Elle aimait à le piquer, et il répliquait vertement. Ils se disaient des choses désagréables, dont madame de Kerich ne faisait que rire. Christophe, qui n'avait pas le dessus dans cette joute de parole, sortait parfois si exaspéré qu'il croyait détester Minna; il se persuadait qu'il ne revenait chez elle qu'à cause de madame de Kerich.

Il continuait à lui enseigner le piano. Deux fois par semaine, le matin, de neuf heures à dix heures, il surveillait les gammes et les exercices de la fillette. La chambre où ils se tenaient était le studio de Minna. Curieuse salle de travail, qui reflétait avec une fidélité amusante le fouillis baroque de ce petit cerveau féminin.

Sur la table, de minuscules statuettes de chats musiciens,—tout un orchestre,—l'un jouant du violon, l'autre du violoncelle, une petite glace de poche, des objets de toilette, et des objets pour écrire, parfaitement rangés. Sur l'étagère, des bustes microscopiques de musiciens: Beethoven renfrogné, Wagner avec son béret, et l'Apollon du Belvédère. Sur la cheminée, à côté d'une grenouille fumant une pipe de roseau, un éventail en papier, sur lequel était peint le théâtre de Bayreuth. Dans la bibliothèque à deux rayons, quelques livres: Lübke, Mommsen, Schiller, Sans famille, Jules Verne, Montaigne. Aux murs, de grandes photographies de la Vierge Sixtine et de tableaux de Herkomer: elles étaient bordées de rubans bleus et verts. Il y avait aussi une vue d'hôtel suisse, dans un cadre de chardons argentés; et surtout, une profusion, partout, dans tous les coins de la chambre, de photographies d'officiers, de ténors, de chefs d'orchestre, d'amies,—toutes avec des dédicaces, presque toutes avec des vers, ou du moins, avec ce qu'on est convenu, en Allemagne, d'appeler des vers. Au milieu de cette pièce, sur un socle de marbre, trônait le buste de Brahms barbu; et, au-dessus du piano, se balançaient au bout d'un fil de petits singes en peluche et des souvenirs de cotillon.

Minna arrivait en retard, les yeux encore gonflés de sommeil, l'air boudeur; elle tendait à peine la main à Christophe, disait un froid bonjour, et, muette, grave et digne, allait s'asseoir au piano. Quand elle était seule, elle ses plaisait à faire d'interminables gammes: car cela lui permettait de prolonger agréablement son état de demi-sommeil et les rêves qu'elle se contait. Mais Christophe l'obligeait à fixer son attention sur des exercices difficiles: aussi, pour se venger, elle s'ingéniait quelquefois à jouer le plus mal qu'elle pouvait. Elle était assez musicienne, mais n'aimait pas la musique,—comme beaucoup d'Allemandes. Mais, comme beaucoup d'Allemandes, elle croyait devoir l'aimer; et elle prenait ses leçons assez consciencieusement, à part quelques moments de malice diabolique, pour faire enrager son maître. Elle le faisait enrager bien davantage par l'indifférence glaciale avec quoi elle s'appliquait. Le pire était quand elle imaginait qu'il était de son devoir de mettre de l'âme dans un passage d'expression: elle devenait sentimentale, et elle ne sentait rien.

Le petit Christophe, assis auprès d'elle, n'était pas très poli. Il ne lui faisait jamais de compliments: loin de là. Elle lui en gardait rancune, et ne laissait passer aucune de ses observations, sans réplique. Elle discutait tout ce qu'il disait; quand elle se trompait, elle s'obstinait à soutenir qu'elle jouait ce qui était marqué. Il s'irritait, et ils continuaient à échanger des impertinences. Les yeux baissés sur les touches, elle observait Christophe et jouissait de sa fureur. Pour se désennuyer, elle inventait de petites ruses stupides, qui n'avaient d'autre objet que d'interrompre la leçon et d'agacer Christophe. Elle feignait de s'étrangler, pour se rendre intéressante; elle avait une quinte de toux, ou bien elle avait quelque chose de très important à dire à la femme de chambre. Christophe savait que c'était de la comédie; et Minna savait que Christophe savait que c'était de la comédie; et elle s'en amusait: car Christophe ne pouvait lui dire ce qu'il pensait.

Un jour qu'elle se livrait à ce divertissement, et qu'elle toussotait languissamment, le museau caché dans son mouchoir, comme si elle était près de suffoquer, guettant du coin de l'œil Christophe exaspéré, elle eut l'idée ingénieuse de laisser tomber le mouchoir, pour forcer Christophe à le ramasser: ce qu'il fit de la plus mauvaise grâce du monde. Elle l'en récompensa d'un «Merci!» de grande dame, qui faillit le faire éclater.

Elle jugea ce jeu trop bon pour ne pas le redoubler. Le lendemain, elle recommença. Christophe ne broncha pas: il bouillait de colère. Elle attendit un moment, puis dit d'un ton dépité:

—Voudriez-vous, je vous prie, ramasser mon mouchoir?

Christophe n'y tint plus.

—Je ne suis pas votre domestique! cria-t-il grossièrement. Ramassez-le vous-même!

Minna fut suffoquée. Elle se leva brusquement de son tabouret, qui tomba:

—Oh! c'est trop fort, dit-elle, tapant rageusement sur le clavier. Elle sortit furieuse.

Christophe l'attendit. Elle ne revint pas. Il avait honte de son action: il sentait qu'il s'ôtait conduit comme un petit goujat. Aussi, il était à bout, elle se moquait de lui avec trop d'effronterie! Il craignit que Minna ne se plaignît à sa mère et qu'il ne se fût aliéné pour toujours l'esprit de madame de Kerich. Il ne savait que faire; car, s'il regrettait sa brutalité, pour rien au monde il n'eût demandé pardon.

Il revint à tout hasard le lendemain, quoiqu'il pensât que Minna refuserait de prendre sa leçon. Mais Minna, qui était trop fière pour se plaindre, Minna, dont la conscience n'était pas d'ailleurs à l'abri de tout reproche, reparut, après s'être fait attendre cinq minutes de plus qu'à l'ordinaire; et elle alla s'asseoir devant le piano, droite, raide, sans tourner la tête, ni prononcer un mot, comme si Christophe n'existait pas. Elle n'en prit pas moins sa leçon et toutes les leçons suivantes, parce qu'elle savait fort bien que Christophe se connaissait en musique et qu'elle devait apprendre à jouer proprement du piano, si elle voulait être—ce qu'elle prétendait être: une demoiselle bien née, d'une éducation accomplie.

Mais qu'elle s'ennuyait! Qu'ils s'ennuyaient tous deux!

Un matin de mars brumeux, que de petits flocons de neige voltigeaient, comme des plumes, dans l'air gris, ils étaient dans le studio. Il faisait a peine jour. Minna discutait, selon son habitude, une fausse note qu'elle avait faite, et prétendait que «c'était écrit». Bien qu'il sût parfaitement qu'elle mentait, Christophe se pencha sur le cahier, pour voir de près le passage en question. Elle avait sa main posée sur le pupitre, elle ne la dérangea même pas. Il avait la bouche tout près de cette main. Il essayait de lire et n'y parvenait pas: il regardait autre chose,—cette chose délicate, transparente, comme des pétales de fleur. Brusquement,—(il ne sut ce qui lui passait par la tête)—il appuya de toutes ses forces ses lèvres sur cette menotte.

Ils en furent aussi saisis l'un que l'autre. Il se rejeta en arrière, elle retira sa main,—rougissants tous les deux. Ils ne se dirent pas un mot, ils ne se regardaient pas. Après un moment de silence confus, elle se frémit à jouer; sa poitrine se soulevait légèrement, comme si elle était oppressée; et elle faisait fausse note sur fausse note. Il ne s'en apercevait pas: il était bien plus troublé qu'elle; ses tempes battaient, il n'entendait rien, et, pour rompre le silence, faisait d'une voix étranglée quelques observations à tort et à travers. Il pensait qu'il était définitivement perdu dans l'opinion de Minna. Il était confondu de son action, il la jugeait stupide et grossière. L'heure de la leçon écoulée, il quitta Minna sans la regarder, et il oublia même de la saluer. Elle ne lui en voulut pas. Elle ne pensait plus à trouver Christophe mal élevé; si elle avait fait tant de fautes en jouant, c'est qu'elle ne cessait de l'observer du coin de l'œil avec une curiosité étonnée, et,—pour la première fois,—sympathique.

Quand elle fut seule, au lieu d'aller retrouver sa mère, comme les autres jours, elle s'enferma dans sa chambre et s'interrogea sur cet événement extraordinaire. Elle s'était accoudée devant sa glace. Ses yeux lui semblaient doux et brillants. Elle mordait légèrement sa lèvre dans l'effort de la réflexion. Et tout en regardant avec complaisance son gentil visage, elle revoyait la scène, rougissait et souriait. À table, elle fut animée et joyeuse. Elle refusa de sortir ensuite et resta au salon, une partie de l'après-midi; elle avait un ouvrage à la main et n'y fit pas dix points qui ne fussent de travers; mais que lui importait! Dans un coin de la chambre, le dos tourné à sa mère, elle souriait; ou, prise d'un soudain besoin de se détendre, elle bondissait dans la pièce, en chantant à tue-tête. Madame de Kerich tressautait, et l'appelait folle. Minna se jetait à son cou, en se tordant de rire, et l'embrassait à l'étrangler.

Le soir, rentrée dans sa chambre, elle fut longtemps avant de se coucher. Elle se regardait toujours dans sa glace, cherchait à se souvenir, et ne pensait à rien, à force d'avoir pensé tout le jour à la même chose. Elle se déshabilla lentement; elle s'arrêtait à chaque instant, assise sur son lit, cherchant à retrouver l'image de Christophe: c'était un Christophe de fantaisie qui lui apparaissait; et maintenant, il ne lui semblait plus si mal. Elle se coucha et éteignit la lumière. Dix minutes après, la scène du matin lui revint brusquement à l'esprit, et elle éclata de rire. Sa mère se leva doucement et ouvrit la porte, croyant que malgré sa défense elle lisait dans son lit. Elle trouva Minna tranquillement couchée, les yeux grands ouverts dans la demi-lueur de la veilleuse.

—Qu'y a-t-il donc, demanda-t-elle, qui te met en gaieté?

—Rien du tout, répondit gravement Minna. Je pense.

—Tu es bien heureuse de t'amuser ainsi dans ta compagnie. Mais maintenant, il faut dormir.

—Oui, maman, répondit la docile Minna.

En elle-même, elle grondait:

—Mais va-t'en donc! Va-t'en donc! jusqu'à ce que la porte se refermât, et qu'elle pût continuer à savourer ses rêves. Elle tomba dans un mol engourdissement. Tout près de s'endormir, elle sursauta de joie:

—Il m'aime... Quel bonheur! Qu'il est gentil de m'aimer!... Comme je l'aime!

Elle embrassa son oreiller, et s'endormit tout à fait.

La première fois que les deux enfants se retrouvèrent ensemble, Christophe fut surpris de l'amabilité de Minna. Elle lui dit bonjour, et lui demanda comment il allait, avec une voix très douce; elle s'assit au piano, d'un air sage et modeste; et elle fut un ange de docilité. Elle n'eut plus aucune de ses fantaisies de malicieuse écolière; mais elle écoutait religieusement les observations de Christophe, reconnaissait leur justesse, poussait elle-même de petits cris effarouchés quand elle avait fait une faute, et s'appliquait à se corriger. Christophe n'y comprenait rien. En très peu de temps, elle fit des progrès étonnants. Non seulement elle jouait mieux, mais elle aimait la musique. Si peu flatteur qu'il lût, il dut lui en faire compliment. Elle rougit de contentement et l'en remercia d'un regard humide de reconnaissance. Elle se mettait en frais de toilette pour lui; elle avait des rubans d'une nuance exquise; elle faisait à Christophe des sourires et des yeux langoureux, qui lui déplaisaient, qui l'irritaient, qui le remuaient jusqu'au fond de l'âme. À présent, c'était elle qui cherchait à causer; mais ses conversations n'avaient rien d'enfantin: elle parlait gravement, et citait les poètes d'un petit ton pédant et prétentieux. Lui, ne répondait guère; il était mal à l'aise: cette nouvelle Minna, qu'il ne connaissait pas, l'étonnait et l'inquiétait.

Elle l'observait toujours. Elle attendait... Quoi?... Le savait-elle exactement?... Elle attendait qu'il recommençât.—Il s'en fût bien gardé, convaincu qu'il avait agi comme un rustre; il semblait même n'y plus penser du tout. Elle s'énervait; et, un jour qu'il était tranquillement assis, à distance respectable des dangereuses petites pattes, une impatience la prit: d'un mouvement si prompt qu'elle n'eut pas le temps d'y réfléchir, elle lui colla sa menotte sur les lèvres. Il en fut ahuri, puis furieux et honteux. Il ne la baisa pas moins, et passionnément. Cette effronterie naïve l'indignait; il était sur le point de planter là Minna.

Mais il ne pouvait plus. Il était pris. Un tumulte de pensées s'agitait en lui: il n'y reconnaissait rien. Comme des vapeurs qui montent d'une vallée, elles s'élevaient du fond de son cœur. Il allait en tout sens, au hasard, dans cette brume d'amour; et quoi qu'il fît, il ne faisait que tourner en rond autour d'une obscure idée fixe, un Désir inconnu, redoutable et fascinant, comme la flamme pour l'insecte. Soudain bouillonnement des forces aveugles de la Nature...

Ils passèrent par une période d'attente. Ils s'observaient, se désiraient, et se craignaient tous deux. Ils étaient inquiets. Ils n'en continuaient pas moins leurs petites hostilités et leurs bouderies; mais il n'y avait plus de familiarités entre eux: ils se taisaient. Chacun était, en silence, occupé à construire son amour.

L'amour a de curieux effets rétroactifs. Dès l'instant que Christophe découvrit qu'il aimait Minna, il découvrit du même coup qu'il l'avait toujours aimée. Depuis trois mois, ils se voyaient presque chaque jour, sans qu'il se fût douté de cet amour. Mais du moment qu'il l'aimait aujourd'hui, il fallait absolument qu'il l'eût aimée de toute éternité.

Ce fut un bien-être pour lui de découvrir enfin qui il aimait. Il y avait si longtemps qu'il aimait, sans savoir qui! Il fut soulagé, à la façon d'un malade qui, souffrant d'un malaise général, vague et énervant, le voit se préciser en une douleur aiguë, localisée sur un point. Rien ne brise autant que l'amour sans objet précis: il ronge et dissout les forces. Une passion qu'on connaît tend l'esprit à l'excès; on est harassé: du moins, on sait pourquoi. Tout plutôt que le vide!

Bien que Minna eût donné à Christophe de bonnes raisons de croire qu'il ne lui était pas indifférent, il ne manquait pas de se tourmenter, et pensait qu'elle le dédaignait. Ils n'avaient jamais eu une idée nette l'un de l'autre; mais jamais cette idée n'avait été plus confuse qu'aujourd'hui: c'était une suite incohérente d'imaginations baroques, qui ne parvenaient pas à s'accorder ensemble: car ils passaient d'un extrême à l'autre, se prêtant tour à tour des défauts et des charmes qu'ils n'avaient pas: ceux-ci, quand ils étaient éloignés l'un de l'autre, ceux-là quand ils étaient réunis. Dans les deux cas, ils se trompaient juste autant.

Ils ne savaient pas ce qu'ils désiraient eux-mêmes. Pour Christophe, son amour prenait la forme de cette soif de tendresse, impérieuse, absolue, qui le brûlait depuis l'enfance, qu'il réclamait des autres, qu'il eût voulu leur imposer, de gré ou de force. Par moments, se mêlaient à ce désir despotique d'un sacrifice entier de soi et des autres,—surtout des autres, peut-être,—des bouffées de désir brutal et obscur, qui lui donnaient le vertige et qu'il ne comprenait pas. Minna, surtout curieuse, et ravie d'avoir un roman, cherchait à en tirer tout le plaisir possible d'amour-propre et de sentimentalité; elle se dupait de tout cœur sur ce qu'elle éprouvait. Une bonne partie de leur amour était purement livresque. Ils se ressouvenaient des romans qu'ils avaient lus, et se prêtaient des sentiments qu'ils n'avaient point.

Mais le moment venait où ces petits mensonges, ces petits égoïsmes allaient s'évanouir devant le divin rayonnement de l'amour. Un jour, une heure, quelques secondes éternelles... Et ce fut si inattendu!...

Ils causaient seuls, un soir. L'ombre tombait dans le salon. Leur entretien avait pris une teinte grave. Ils parlaient de l'infini, de la vie, et de la mort. C'était un cadre plus grandiose pour leur passionnette. Minna se plaignait de sa solitude: ce qui amena naturellement la réponse de Christophe, qu'elle n'était pas si seule qu'elle disait.

—Non, fit-elle en secouant sa petite tête, tout cela, ce sont des mots. Chacun vit pour soi, personne ne s'intéresse à vous, personne ne vous aime.

Un silence.

—Et moi? dit brusquement Christophe, pâle d'émotion.

L'impétueuse petite personne se leva d'un bond et lui saisit les mains.

La porte s'ouvrit. Ils se rejetèrent en arrière. Madame de Kerich entra. Christophe se plongea dans un livre, qu'il lisait à l'envers. Minna, pliée sur son ouvrage, s'enfonçait son aiguille dans le doigt.

Ils ne se trouvèrent plus seuls, de toute la soirée, et ils avaient peur de l'être. Madame de Kerich s'étant levée pour chercher un objet dans la chambre voisine, Minna, peu complaisante d'ordinaire, courut le prendre à sa place; et Christophe profita de son absence pour partir, sans lui dire bonsoir.

Le lendemain, ils se retrouvèrent, impatients de reprendre l'entretien interrompu. Ils n'y réussirent point. Les circonstances leur furent cependant favorables. Ils allèrent en promenade avec madame de Kerich, et ils eurent dix occasions de causer à leur aise. Mais Christophe ne pouvait parler; et il en était si malheureux qu'il se tenait sur la route le plus loin possible de Minna. Celle-ci faisait semblant de ne pas remarquer son impolitesse; mais elle en fut piquée, et elle le montra bien. Quand Christophe se força enfin à articuler quelques mots, elle l'écouta d'un air glacé: ce fut à peine s'il eut le courage d'aller jusqu'au bout de sa phrase. La promenade s'achevait. Le temps passait. Et il se désolait de n'avoir pas su l'employer.

Une semaine s'écoula. Ils crurent s'être trompés sur leurs sentiments réciproques. Ils n'étaient pas sûrs de n'avoir pas rêvé la scène de l'autre soir. Minna gardait rancune à Christophe. Christophe redoutait de la rencontrer seule. Ils étaient plus en froid que jamais.

Un jour vint.—Il avait plu toute la matinée et une partie de l'après-midi. Ils étaient restés enfermés dans la maison, sans se parler, à lire, bâiller, regarder par la fenêtre; ils étaient ennuyés et maussades. Vers quatre heures, le ciel s'éclaircit. Ils coururent au jardin. Ils s'accoudèrent sur la terrasse, contemplant au-dessous d'eux les pentes de gazon qui descendaient vers le fleuve. La terre fumait, une tiède vapeur montait au soleil; des gouttelettes de pluie étincelaient sur l'herbe; l'odeur de la terre mouillée et le parfum des fleurs se mêlaient; autour d'eux bruissait le vol doré des abeilles. Ils étaient côte à côte, et ne se regardaient pas; ils ne pouvaient se décider à rompre le silence. Une abeille vint gauchement s'accrocher à une grappe de glycine, lourde de pluie, et fit basculer sur elle une cataracte d'eau. Ils rirent en même temps; et aussitôt, ils sentirent qu'ils ne se boudaient plus, qu'ils étaient bons amis. Pourtant ils continuaient à ne pas se regarder.

Brusquement, sans tourner la tête, elle lui prit la main, et elle lui dit:

—Venez!

Elle l'entraîna en courant vers le petit labyrinthe boisé, aux sentiers bordés de buis, qui s'élevait au centre du bosquet. Ils escaladèrent la pente, ils glissaient sur le sol détrempé; et les arbres mouillés secouaient sur eux leurs branches. Près d'arriver au faîte, elle s'arrêta, pour respirer.

—Attendez... attendez... dit-elle tout bas, tâchant de reprendre haleine.

Il la regarda. Elle regardait d'un autre côté: elle souriait, haletante, la bouche entr'ouverte; sa main était crispée dans la main de Christophe. Ils sentaient leur sang battre dans leurs paumes pressées et leurs doigts qui tremblaient. Autour d'eux, le silence. Les pousses blondes des arbres frissonnaient au soleil; une petite pluie s'égouttait des feuilles, avec un bruit argentin; et dans le ciel passaient les cris aigus des hirondelles.

Elle retourna la tête vers lui: ce fut un éclair. Elle se jeta à son cou, il se jeta dans ses bras.

—Minna! Minna! chérie!...

—Je t'aime, Christophe! Je t'aime!

Ils s'assirent sur un banc de bois mouillé. Ils étaient pénétrés d'amour, un amour doux, profond, absurde. Tout le reste avait disparu. Plus d'égoïsme, plus de vanité, plus d'arrière-pensées. Toutes les ombres de l'âme étaient balayées par ce souffle d'amour. «Aimer, aimer»,—disaient leurs yeux riants et humides de larmes. Cette froide et coquette petite fille, ce garçon orgueilleux, étaient dévorés du besoin de se donner, de souffrir, de mourir l'un pour l'autre. Ils ne se reconnaissaient plus, ils n'étaient plus eux-mêmes; tout était transformé: leur cœur, leurs traits, leurs yeux rayonnaient d'une bonté et d'une tendresse touchantes. Minutes de pureté, d'abnégation, de don absolu de soi, qui ne reviendront plus dans la vie!

Après un balbutiement éperdu, après des promesses passionnées d'être l'un à l'autre toujours, après des baisers et des mots incohérents et ravis, ils s'aperçurent qu'il était tard, et ils revinrent en courant, se tenant par la main, au risque de tomber dans les allées étroites, se heurtant aux arbres, ne sentant rien, aveugles et ivres de joie.

Lorsqu'il l'eut quittée, il ne rentra pas chez lui: il n'aurait pu dormir. Il sortit de la ville et marcha à travers champs; il se promena au hasard, dans la nuit. L'air était frais, la campagne obscure et déserte. Une chouette hululait frileusement. Il allait comme un somnambule. Il monta la colline, au milieu des vignes. Les petites lumières de la ville tremblaient dans la plaine, et les étoiles dans le ciel sombre. Il s'assit sur un mur du chemin, et fut pris brusquement d'une crise de larmes. Il ne savait pourquoi. Il était trop heureux; et l'excès de sa joie était fait de tristesse et de joie; il s'y mêlait de la reconnaissance pour son bonheur, de la pitié pour ceux qui n'étaient pas heureux, un sentiment mélancolique et doux de la fragilité des choses, l'enivrement de vivre. Il pleura avec délices, il s'endormit au milieu de ses pleurs. Quand il se réveilla, c'était l'aube incertaine. Les brouillards blancs traînaient sur le fleuve et enveloppaient la ville, où Minna dormait, écrasée de fatigue, le cœur illuminé par un rire de bonheur.

Dès le matin, ils réussirent à se revoir au jardin, et ils se dirent de nouveau qu'ils s'aimaient; mais déjà, ce n'était plus la divine inconscience de la veille. Elle jouait un peu l'amoureuse; et lui, quoique plus sincère, tenait aussi un rôle. Ils parlèrent de ce que serait leur vie. Il regretta sa pauvreté, son humble condition. Elle affecta la générosité, et elle jouit de sa générosité. Elle se disait indifférente à l'argent. Il est vrai qu'elle l'était: car elle ne le connaissait pas, ne connaissant pas son manque. Il lui promit de devenir un grand artiste; elle trouvait cela amusant et beau, comme un roman. Elle crut de son devoir de se conduire en véritable amoureuse. Elle lut des poésies, elle fut sentimentale. Il était gagné par la contagion. Il soignait sa toilette: il était ridicule; il surveillait sa façon de parler: il était prétentieux. Madame de Kerich le regardait en riant, et se demandait ce qui avait pu le rendre aussi stupide.

Mais ils avaient des minutes d'ineffable poésie. Elles éclataient subitement au milieu des journées un peu pâles, tel un rayon de soleil au travers du brouillard. C'était un regard, un geste, un mot qui ne signifiait rien, et les inondait de bonheur; c'étaient les: «Au revoir!», le soir, dans l'escalier mal éclairé, les yeux qui se cherchaient, se devinaient dans la demi-obscurité, le frisson des mains qui se touchaient, le tremblement de la voix, tous ces petits riens, dont leur souvenir se repaissait, la nuit, quand ils dormaient d'un sommeil si léger que le son de chaque heure les réveillait, et quand leur cœur chantait: «Il m'aime», comme le murmure d'un ruisseau.

Ils découvrirent le charme des choses. Le printemps souriait avec une merveilleuse douceur. Le ciel avait un éclat, l'air avait une tendresse, qu'ils ne connaissaient pas. La ville tout entière, les toits rouges, les vieux murs, les pavés bosselés, se paraient d'un charme familier, qui attendrissait Christophe. La nuit, quand tout le monde dormait, Minna se levait du lit et restait à la fenêtre, assoupie et fiévreuse. Et les après-midi, quand il n'était pas là, elle rêvait, assise dans la balançoire, un livre sur les genoux, les yeux à demi fermés, somnolente de lassitude heureuse, le corps et l'esprit flottant dans l'air printanier. Elle passait des heures maintenant au piano, répétant, avec une patience exaspérante pour les autres, des accords, des passages, qui la faisaient devenir toute blanche et froide d'émotion. Elle pleurait en entendant de la musique de Schumann. Elle se sentait pleine de pitié et de bonté pour tous; et il l'était, comme elle. Ils donnaient de furtives aumônes aux pauvres qu'ils rencontraient, et ils échangeaient des regards compatissants: ils étaient heureux d'être si bons.

À vrai dire, ils ne l'étaient que par intermittences. Minna découvrait tout à coup combien était triste l'humble vie de dévouement de la vieille Frida, qui servait dans la maison, depuis l'enfance de sa mère; et elle courait se jeter à son cou, au grand étonnement de la bonne vieille, occupée à repriser du linge dans la cuisine. Mais cela ne l'empêchait pas, deux heures après, de lui parler durement, parce que Frida n'était pas venue au premier coup de sonnette. Et Christophe, qui était dévoré d'amour pour tout le genre humain, et se détournait de sa route, pour ne pas écraser un insecte, était plein d'indifférence pour sa propre famille. Par une réaction bizarre, il était même d'autant plus froid et plus sec envers les siens qu'il avait plus d'affection pour le reste des êtres: à peine s'il pensait à eux; il leur parlait avec brusquerie et les voyait avec ennui. Leur bonté à tous deux n'était qu'un trop-plein de tendresse, qui débordait par crises, et dont bénéficiait, au hasard, le premier qui passait. En dehors de ces crises, ils étaient plus égoïstes qu'à l'ordinaire; car leur esprit était rempli par une pensée unique, et tout y était ramené.

Quelle place avait prise dans la vie de Christophe la figure de la fillette! Quelle émotion, quand, la cherchant dans le jardin, il apercevait de loin; la petite robe blanche;—quand, au théâtre, assis à quelques pas de leurs places encore vides, il entendait la porte de la baignoire s'ouvrir, et la rieuse voix qu'il connaissait si bien;—quand, dans une conversation étrangère, le cher nom de Kerich était prononcé! Il pâlissait, rougissait; pendant quelques minutes, il ne voyait ni n'entendait plus rien. Et aussitôt après, un torrent de sang lui remontait dans le corps, un assaut de forces inconnues.

Cette petite Allemande naïve et sensuelle avait des jeux bizarres. Elle posait sa bague sur une couche de farine; et il fallait la prendre, l'un après l'autre, avec les dents, sans se blanchir le nez. Ou bien elle passait au travers d'un biscuit une ficelle, dont chacun mettait un des bouts dans sa bouche; et il s'agissait d'arriver le plus vite possible, en mangeant la ficelle, à mordre le biscuit. Leurs visages se rapprochaient, leurs souffles se mêlaient, leurs lèvres se touchaient, ils riaient d'un rire factice, et leurs mains étaient glacées. Christophe se sentait envie de mordre, de faire du mal; il se rejetait brusquement en arrière; et elle continuait à rire, d'une façon forcée. Ils se détournaient l'un de l'autre, feignaient l'indifférence, et se regardaient à la dérobée.

Ces jeux troubles avaient pour eux un attrait inquiétant. Christophe en avait peur et leur préférait la gêne même des réunions, où madame de Kerich ou quelque autre assistait. Nulle présence importune ne pouvait interrompre l'entretien de leurs cœurs amoureux; la contrainte ne faisait que le rendre plus intense et plus doux. Tout alors prenait entre eux un prix infini: un mot, un plissement de lèvres, un coup d'œil, suffisaient à faire transparaître sous le voile banal de la vie ordinaire le riche et frais trésor de leur vie intérieure. Eux seuls le pouvaient voir: ils le croyaient du moins et se souriaient, heureux de leurs petits mystères. À écouter leurs paroles, on n'eût rien remarqué qu'une conversation de salon sur des sujets indifférents: pour eux, c'était un chant perpétuel d'amour. Ils lisaient les nuances les plus fugitives de leurs traits et de leur voix, comme en un livre ouvert; aussi bien auraient-ils pu lire, les yeux fermés: car ils n'avaient qu'à écouter leur propre cœur, pour y entendre l'écho du cœur de l'ami. Ils débordaient de confiance dans la vie, dans le bonheur, en eux-mêmes. Leurs espoirs étaient sans limites. Ils aimaient, ils étaient aimés, heureux, sans une ombre, sans un doute, sans une crainte pour l'avenir. Sérénité unique de ces jours de printemps! Pas un nuage au ciel. Une foi si fraîche que rien ne semble pouvoir la faner jamais. Une joie si abondante que rien ne pourra l'épuiser. Vivent-ils? Rêvent-ils? Ils rêvent sans doute. Il n'y a rien de commun entre la vie et leur rêve. Rien, sinon qu'à cette heure magique, eux-mêmes ne sont qu'un rêve: leur être s'est fondu, au souffle de l'amour.

Madame de Kerich ne fut pas longue à s'apercevoir de leur petit manège, qui se croyait très fin, et qui était très gauche. Minna en avait quelque soupçon, depuis que sa mère était entrée à l'improviste, un jour qu'elle parlait à Christophe de plus près qu'il ne convenait, et qu'au bruit de la porte ils s'étaient éloignés précipitamment, avec une maladroite confusion. Madame de Kerich avait feint de ne rien remarquer. Minna le regrettait presque. Elle eût voulu avoir à lutter contre sa mère: c'eût été plus romanesque.

Sa mère se garda bien de lui en fournir l'occasion; elle était trop intelligente pour s'inquiéter. Mais devant Minna, elle parlait de Christophe avec ironie, et raillait impitoyablement ses ridicules: elle le démolit en quelques mots. Elle n'y mettait aucun calcul, elle agissait d'instinct, avec la perfidie naturelle d'une bonne femme, qui défend son bien. Minna eut beau se rebiffer, bouder, dire des impertinences, et s'obstiner à nier la vérité des observations: elles n'étaient que trop justifiées, et madame de Kerich avait une habileté cruelle à blesser au bon endroit. La largeur des souliers de Christophe, la laideur de ses habits, son chapeau mal brossé, sa prononciation provinciale, sa façon ridicule de saluer, la vulgarité de ses éclats de voix, rien n'était oublié de ce qui pouvait atteindre l'amour-propre de Minna: c'était une simple remarque, décochée en passant; jamais cela ne prenait la forme d'un réquisitoire; et quand Minna, irritée, se dressait sur ses ergots pour répliquer, madame de Kerich, innocemment, était déjà occupée d'un autre sujet. Mais le trait restait, et Minna était touchée.

Elle commença à voir Christophe d'un œil moins indulgent. Il le sentait vaguement et lui demandait, inquiet:

—Pourquoi me regardez-vous ainsi?

Elle répondait:

—Pour rien.

Mais, l'instant d'après, quand il était joyeux, elle lui reprochait avec âpreté de rire trop bruyamment. Il était consterné, il n'eût jamais pensé qu'il fallût se surveiller avec elle, pour lire: toute sa joie était gâtée.—Ou bien, quand il causait, dans un entier abandon, elle l'interrompait d'un air distrait, pour faire une remarque désobligeante sur sa toilette, ou elle relevait ses expressions communes avec un pédantisme agressif. Il n'avait plus envie de parler, et parfois se fâchait. Puis il se persuadait que ces façons qui l'irritaient étaient une preuve de l'intérêt que lui portait Minna; et elle se le persuadait elle-même. Il tâchait humblement d'en faire son profit. Elle lui en savait peu de gré: car il n'y réussissait guère.

Mais il n'eut pas le temps de s'apercevoir du changement qui s'opérait en elle. Pâques était venu, et Minna devait faire, avec sa mère, un petit voyage chez des parents, du côté de Weimar.

La dernière semaine avant la séparation, ils retrouvèrent leur intimité des premiers jours. Sauf quelques impatiences, Minna fut plus affectueuse que jamais. La veille du départ, ils se promenèrent longuement dans le parc; elle attira Christophe au fond de la charmille, et lui passa au cou un sachet parfumé, où elle avait enfermé une boucle de ses cheveux; ils se renouvelèrent des serments éternels, ils jurèrent de s'écrire chaque jour; et, dans le ciel, ils firent choix d'une étoile, afin de la regarder, chaque soir, au même moment, tous deux.

Le jour fatal arriva. Dix fois, dans la nuit, il s'était demandé: «Où sera-t-elle demain?»; et maintenant, il pensait: «C'est aujourd'hui. Ce matin, elle est encore ici. Ce soir...» Il alla chez elle, avant qu'il fût huit heures. Elle n'était pas levée. Il essaya de se promener dans le jardin: il ne put, il revint. Les corridors étaient pleins de malles et de paquets; il s'assit dans le coin d'une chambre, épiant les bruits de porte, les craquements de plancher, reconnaissant les pas qui trottaient à l'étage au-dessus. Madame de Kerich passa, eut un léger sourire, et lui jeta, sans s'arrêter, un bonjour railleur. Minna parut enfin; elle était pâle, elle avait les yeux gonflés; elle n'avait pas plus dormi que lui, cette nuit. Elle donnait des ordres aux domestiques, d'un air affairé; elle tendit la main à Christophe, en continuant de parler à la vieille Frida. Elle était déjà prête à partir. Madame de Kerich revint. Elles discutèrent ensemble, au sujet d'un carton à chapeau. Minna ne semblait faire aucune attention à Christophe, qui se tenait, oublié, malheureux, à côté du piano. Elle sortit avec sa mère, puis rentra; du seuil, elle cria encore quelque chose à madame de Kerich. Elle ferma la porte. Ils étaient seuls. Elle courut à lui, lui saisit la main, et l'entraîna dans le petit salon voisin, dont les volets étaient clos. Alors elle approcha brusquement sa figure de celle de Christophe, et elle l'embrassa violemment, de toutes ses forces. Elle demandait, en pleurant:

—Tu promets, tu promets, tu m'aimeras toujours?

Ils sanglotaient tout bas, et faisaient des efforts convulsifs, pour qu'on ne les entendît pas. Ils se séparèrent, au bruit de pas qui venaient. Minna, s'essuyant les yeux, reprit avec les domestiques son petit air important; mais sa voix tremblait.

Il réussit à lui voler son mouchoir, qu'elle avait laissé tomber, son petit mouchoir sale, fripé, humide de ses pleurs.

Il accompagna ses amies dans leur voiture jusqu'à la gare. Assis en face l'un de l'autre, les deux enfants osaient à peine se regarder, de peur de fondre en larmes. Leurs mains se cherchaient furtivement et se serraient, à se faire mal. Madame de Kerich les observait avec une bonhomie narquoise et semblait ne rien voir.

Enfin, l'heure sonna. Debout près de la portière, quand le train s'ébranla, Christophe se mit à courir à côté de la voiture, sans regarder devant lui, bousculant les employés, les yeux attachés aux yeux de Minna, jusqu'à ce que le train le dépassât.. Il continua de courir, jusqu'à ce qu'il ne vît plus rien. Alors il s'arrêta, hors d'haleine; et il se retrouva sur le quai de la gare, au milieu d'indifférents. Il rentra à sa maison, d'où par bonheur les siens étaient sortis; et, tout le matin, il pleura.

Il connut pour la première fois l'affreux chagrin de l'absence. Tourment intolérable pour tous les cœurs aimants. Le monde est vide, la vie est vide, tout est vide. On ne peut plus respirer: c'est une angoisse mortelle. Surtout quand persistent autour de nous les traces matérielles du passage de l'amie, quand les objets qui nous entourent l'évoquent constamment, quand on reste dans le décor familier où l'on vécut ensemble, quand on s'acharne à revivre aux mêmes lieux le bonheur disparu. Alors, c'est comme un gouffre qui s'ouvre sous les pas: on se penche, on a le vertige, on va tomber, on tombe. On croit voir la mort en face. Et c'est bien elle qu'on voit: l'absence n'est qu'un de ses masques. On assiste tout vif à la disparition du plus cher de son cœur: la vie s'efface, c'est le trou noir, le néant.

Christophe alla revoir tous les endroits aimés, pour souffrir davantage. Madame de Kerich lui avait laissé la clef du jardin, pour qu'il pût s'y promener en leur absence. Il y retourna, le jour même, et faillit suffoquer de douleur. Il lui semblait, en venant, qu'il y retrouverait un peu de celle qui était partie: il ne la retrouva que trop, son image flottait sur toutes les pelouses; il s'attendait à la voir paraître à tous les détours des allées: il savait bien qu'elle ne paraîtrait pas; mais il se torturait à se persuader le contraire, à rechercher les traces de ses souvenirs amoureux, le chemin du labyrinthe, la terrasse tapissée de glycine, le banc dans la charmille; et il mettait une insistance de bourreau à se répéter: «Il y a huit jours... il y a trois jours... hier, c'était ainsi, hier, elle était ici... ce matin même...» Il se labourait le cœur avec ces pensées, jusqu'à ce qu'il dût s'arrêter, étouffant, près de mourir.—À son deuil se mêlait une colère contre lui de tout ce beau temps perdu, sans qu'il en eût profité. Tant de minutes, tant d'heures, où il jouissait du bonheur infini de la voir, de la respirer, de se nourrir d'elle! Et il ne l'avait pas apprécié! Il avait laissé fuir le temps, sans avoir savouré chacun des plus petits moments! Et maintenant!... Maintenant, il était trop tard... Irréparable! Irréparable!

Il revint chez lui. Les siens lui furent odieux. Il ne put supporter leurs visages, leurs gestes, leurs entretiens insipides, les mêmes que la veille, les mêmes que les jours d'avant, les mêmes que lorsqu'elle était là. Ils continuaient de mener leur vie accoutumée, comme si un tel malheur ne venait pas de s'accomplir auprès d'eux. La ville non plus ne se doutait de rien. Les gens allaient à leurs occupations, riants, bruyants, affairés; les grillons chantaient, le ciel rayonnait. Il les haïssait tous, il se sentait écrasé par l'égoïsme universel. Mais il était plus égoïste, a lui seul, que l'univers entier. Rien n'avait plus de prix pour lui. Il n'avait plus de bonté. Il n'aimait plus personne.

Il passa de lamentables journées. Ses occupations le reprirent d'une façon automatique; mais il n'avait plus de courage pour vivre.

Un soir qu'il était à table avec les siens, muet et accablé, le facteur heurta à la porte et lui remit une lettre. Son cœur la reconnut, avant d'avoir vu l'écriture. Quatre paires d'yeux, braqués sur lui, avec une curiosité indiscrète, attendaient qu'il la lût, s'accrochant à l'espoir de cette distraction, qui les sortit de leur ennui accoutumé. Il posa la lettre à côté de son assiette et se força à ne pas l'ouvrir, prétendant avec indifférence qu'il savait de quoi il s'agissait. Mais ses frères, vexés, n'en crurent rien, et continuèrent de l'épier: en sorte qu'il fut à la torture, jusqu'à la fin du repas. Alors seulement il fut libre de s'enfermer dans sa chambre. Son cœur battait si fort qu'il faillit déchirer la lettre en l'ouvrant. Il tremblait de ce qu'il allait lire; mais, dès qu'il eut parcouru les premiers mots, une joie l'envahit.

C'était quelques lignes très affectueuses. Minna lui écrivait en cachette. Elle l'appelait: «Cher Christlein», elle lui disait qu'elle avait bien pleuré, qu'elle avait regardé l'étoile, chaque soir, qu'elle avait été à Francfort, qui était une ville grandiose, où il y avait des magasins admirables, mais qu'elle ne faisait attention à rien, parce qu'elle ne pensait qu'à lui. Elle lui rappelait qu'il avait juré de lui rester fidèle, et de ne voir personne en son absence, afin de penser uniquement à elle. Elle voulait qu'il travaillât pendant tout le temps qu'elle ne serait pas là, afin qu'il devint célèbre, et qu'elle le fût aussi. Elle finissait en lui demandant s'il se souvenait du petit salon, où ils s'étaient dit adieu, le matin du départ; et elle le priait d'y retourner un matin; elle assurait qu'elle y serait encore, en pensée, et qu'elle lui dirait encore adieu, de la même façon. Elle signait: «Éternellement à toi! Éternellement!...»; et elle avait ajouté un post-scriptum, pour lui recommander d'acheter un chapeau canotier, au lieu de son vilain feutre:—«tous les messieurs distingués en portent ici: un canotier de grosse paille, avec un large ruban bleu».

Christophe lut quatre fois la lettre, avant d'arriver à la comprendre tout à fait. Il était étourdi, il n'avait même plus la force d'être heureux; il se sentit brusquement si las qu'il se coucha, relisant et baisant la lettre à tout instant. Il la mit sous son oreiller, et sa main s'assurait sans cesse qu'elle était là. Un bien-être ineffable se répandait en lui. Il dormit d'un trait jusqu'au lendemain.

Sa vie devint plus supportable. La pensée fidèle de Minna flottait autour de lui. Il entreprit de lui répondre; mais il n'avait pas le droit de lui écrire librement, il devait cacher ce qu'il sentait; c'était pénible et difficile. Il s'évertua à voiler maladroitement son amour sous des formules de politesse cérémonieuse, dont il se servait toujours d'une façon ridicule.

Sa lettre partie, il attendit la réponse de Minna, il ne vécut plus que dans cette attente. Pour prendre patience, il essaya de se promener, de lire. Mais il ne pensait qu'à Minna, il se répétait son nom avec une obstination de maniaque; il avait pour ce nom un amour si idolâtre qu'il gardait dans sa poche un volume de Lessing, parce que le nom de Minna s'y trouvait; et, chaque jour, il faisait un long détour, au sortir du théâtre, pour passer devant une boutique de mercière, dont l'enseigne portait les cinq lettres adorées.

Il se reprocha de se distraire, quand elle lui avait recommandé avec insistance de travailler, pour la rendre illustre. La naïve vanité de cette demande le touchait, comme une marque de confiance. Il résolut, pour y répondre, d'écrire une œuvre qui lui serait non seulement dédiée, mais vraiment consacrée. Aussi bien n'aurait-il pu rien faire d'autre, en ce moment. À peine en eut-il conçu le dessein que les idées musicales affluèrent. Telle une masse d'eau, accumulée dans un réservoir depuis des mois, et qui s'écroulerait d'un coup, brisant ses digues. Il ne sortit plus de sa chambre, pendant huit jours. Louisa déposait son dîner à la porte: car il ne la laissait même pas entrer.

Il écrivit un quintette pour clarinette et instruments à cordes. La première partie était un poème d'espoir et de désir juvéniles; la dernière, un badinage d'amour, où faisait irruption l'humour un peu sauvage de Christophe. Mais l'œuvre entière avait été écrite pour le second morceau: le larghetto, où Christophe avait peint une petite âme ardente et ingénue, était, ou devait être le portrait de Minna. Nul ne l'y eût reconnue, et elle moins que personne; mais l'important était qu'il l'y reconnût parfaitement; il éprouvait un frémissement de plaisir à l'illusion de sentir qu'il s'était emparé de l'être de la bien-aimée. Nul travail ne lui fut plus facile et heureux: c'était une détente à l'excès de l'amour, que l'absence amassait en lui; et en même temps, le souci de l'œuvre d'art, l'effort nécessaire pour dominer et concentrer la passion dans une forme belle et claire, lui donnait une santé d'esprit, un équilibre de toutes ses facultés, qui lui causait une volupté physique. Souveraine jouissance connue de tout artiste: pendant le temps qu'il crée, il échappe à l'esclavage du désir et de la douleur; il en devient le maître; et tout ce qui le faisait jouir, et tout ce qui le faisait souffrir, lui semble le libre jeu de sa volonté. Instants trop courts: car il retrouve ensuite, plus lourdes, les chaînes de la réalité.

Tant que Christophe fut occupé de ce travail, il eut à peine le temps de songer à l'absence de Minna: il vivait avec elle. Minna n'était plus en Minna, elle était toute en lui. Mais quand il eut fini, il se retrouva seul, plus seul qu'avant, plus las; il se rappela qu'il y avait deux semaines qu'il avait écrit à Minna, et qu'elle ne lui avait pas répondu.

Il lui écrivit de nouveau; et, cette fois, il ne put se résoudre à observer tout à fait la contrainte qu'il s'était imposée dans la première lettre. Il reprochait à Minna, sur un ton de plaisanterie,—car il n'y croyait pas,—de l'avoir oublié. Il la taquinait sur sa paresse et lui faisait d'affectueuses agaceries. Il parlait de son travail avec beaucoup de mystère, pour piquer sa curiosité, et parce qu'il voulait lui en faire une surprise, au retour. Il décrivait minutieusement le chapeau qu'il avait acheté; et il racontait que, pour obéir aux ordres de la petite despote,—car il avait pris à la lettre toutes ses prétentions,—il ne sortait plus de chez lui, et se disait malade, afin de refuser toutes les invitations. Il n'ajoutait pas qu'il était même en froid avec le grand-duc, parce que, dans l'excès de son zèle, il s'était dispensé de se rendre à une soirée du château, où il était convié. Toute la lettre était d'un joyeux abandon, et pleine de ces petits secrets, chers aux amoureux: il s'imaginait que Minna seule en avait la clef, et il se croyait fort habile, parce qu'il avait eu soin de remplacer partout le mot d'amour par celui d'amitié.

Après avoir écrit, il éprouva un soulagement momentané: d'abord, parce que la lettre lui avait donné l'illusion d'un entretien avec l'absente; et parce qu'il ne doutait pas que Minna n'y répondît aussitôt. Il fut donc très patient pendant les trois jours qu'il avait accordés à la poste pour porter sa lettre à Minna et lui rapporter la réponse. Mais, quand le quatrième jour fut passé, il recommença à ne plus pouvoir vivre. Il n'avait plus d'énergie, ni d'intérêt aux choses, que pendant l'heure qui précédait l'arrivée de chaque poste. Alors il trépidait d'impatience. Il devenait superstitieux et cherchait dans les moindres signes—le pétillement du foyer, un mot dit au hasard—l'assurance que la lettre arrivait. Une fois l'heure passée, il retombait dans sa prostration. Plus de travail, plus de promenades: le seul but de l'existence était d'attendre le prochain courrier; et toute son énergie était dépensée à trouver la force d'attendre jusque-là. Mais quand le soir venait et qu'il n'y avait plus d'espérance pour la journée, alors c'était l'accablement: il lui semblait qu'il ne réussirait jamais à vivre jusqu'au lendemain; et il restait des heures, assis devant sa table, sans parler, sans penser, n'ayant même pas la force de se coucher, jusqu'à ce qu'un reste de volonté lui fît gagner son lit; et il dormait d'un lourd sommeil, plein de rêves stupides, qui lui faisaient croire que la nuit ne finirait jamais.

Cette attente continuelle devenait à la longue une véritable maladie. Christophe en arrivait à soupçonner son père, ses frères, le facteur même, d'avoir reçu la lettre et de la lui cacher. Il était rongé d'inquiétudes. De la fidélité de Minna, il ne doutait pas un instant. Si donc elle ne lui écrivait pas, c'est qu'elle était malade, mourante, morte peut-être. Il sauta sur sa plume et écrivit une troisième lettre, quelques lignes déchirantes, où il ne pensait pas plus, cette fois, à surveiller ses sentiments que son orthographe. L'heure de la poste pressait; il avait fait des ratures, brouillé la page en la tournant, sali l'enveloppe en la fermant: n'importe! Il n'aurait pu attendre au courrier suivant. Il courut jeter la lettre à la poste, et attendit dans une angoisse mortelle. La seconde nuit, il eut la vision nette de Minna, malade, qui l'appelait; il se leva, fut sur le point de partir à pied, d'aller la rejoindre. Mais où? Où la retrouver?

Le quatrième matin, arriva la lettre de Minna,—une demi-page,—froide et pincée. Minna disait qu'elle ne comprenait pas ce qui avait pu lui inspirer ces stupides appréhensions, qu'elle allait bien, qu'elle n'avait pas le temps d'écrire, qu'elle le priait de s'exalter moins à l'avenir et d'interrompre sa correspondance.

Christophe fut atterré. Il ne mit pas en doute la sincérité de Minna. Il s'accusa lui-même, il pensa que Minna était justement irritée des lettres imprudentes et absurdes qu'il avait écrites. Il se traita d'imbécile, et se frappa la tête avec ses poings. Mais il avait beau faire: il était bien forcé de sentir que Minna ne l'aimait pas autant qu'il l'aimait.

Les jours qui suivirent furent si mornes qu'ils ne peuvent se raconter. Le néant ne se décrit point. Privé du seul bien qui le rattachât à l'existence: ses lettres à Minna, Christophe ne vécut plus que d'une façon machinale; et le seul acte de sa vie auquel il s'intéressât, était lorsque, le soir, au moment de se coucher, il rayait, comme un écolier, sur son calendrier, une des interminables journées qui le séparaient du retour de Minna.

La date du retour était passée. Depuis une semaine déjà, elle aurait dû être là. À la prostration de Christophe avait succédé une agitation fébrile. Minna lui avait promis, en partant, de l'avertir du jour et de l'heure de l'arrivée. Il attendait, de moment en moment, pour aller au-devant d'elle; et il se perdait en conjectures pour expliquer ce retard.

Un soir, un voisin de la maison, un ami de grand-père, le tapissier Fischer, était venu fumer sa pipe et bavarder avec Melchior, comme il faisait souvent, après dîner. Christophe, qui se rongeait, allait remonter dans sa chambre, après avoir en vain guetté le passage du facteur, quand un mot le fit tressaillir. Fischer disait que le lendemain matin, de bonne heure, il irait chez les de Kerich, pour poser des rideaux. Christophe, saisi, demanda:

—Elles sont donc revenues?

—Farceur! tu le sais aussi bien que moi, dit le vieux Fischer, goguenard. Il y a beau temps! Elles sont rentrées avant-hier.

Christophe n'entendit rien de plus; il quitta la chambre et se prépara à sortir. Sa mère, qui depuis quelque temps le surveillait à la dérobée, le suivit dans le couloir et lui demanda timidement où il allait. Il ne répondit pas et sortit. Il souffrait.

Il courut chez mesdames de Kerich. Il était neuf heures du soir. Elles étaient au salon toutes deux, et ne parurent pas surprises de le voir. Elles lui dirent bonsoir avec tranquillité. Minna, occupée à écrire, lui tendit la main par-dessus la table, et continua sa lettre, en lui demandant de ses nouvelles, d'un air distrait. Elle s'excusait d'ailleurs de son impolitesse et feignait d'écouter ce qu'il disait; mais elle l'interrompit' pour demander un renseignement à sa mère. Il avait préparé des paroles touchantes sur ce qu'il avait souffert pendant leur absence: il put à peine en balbutier quelques mots; personne ne les releva, et il n'eut pas le courage de continuer: cela sonnait faux.

Quand Minna eut terminé la lettre, elle prit un ouvrage, et, s'asseyant à quelques pas de lui, se mit à lui raconter le voyage qu'elle avait fait. Elle parlait des semaines agréables qu'elle avait passées, des promenades à cheval, de la vie de château, de la société intéressante; elle s'animait peu à peu et faisait des allusions à des événements ou à des gens, que Christophe ne connaissait pas, et dont le souvenir les faisait rire, sa mère et elle. Christophe se sentait un étranger au milieu de ce récit; il ne savait quelle contenance faire, et riait d'un air gêné. Il ne quittait pas des yeux le visage de Minna, implorant l'aumône d'un regard. Mais quand elle le regardait,—ce qu'elle faisait rarement, s'adressant plus souvent à sa mère qu'à lui,—ses yeux, comme sa voix, étaient aimables et indifférents. Se surveillait-elle à cause de sa mère? Il eût voulu lui parler, seul à seule; mais madame de Kerich ne les quitta pas un moment. Il essaya de mettre la conversation sur un sujet qui lui fût personnel; il parla de ses travaux, de ses projets; il avait conscience que Minna lui échappait; et il tâchait de l'intéresser à lui. En effet, elle sembla l'écouter avec beaucoup d'attention; elle coupait son récit par des interjections variées, qui ne tombaient pas toujours très à propos, mais dont le ton semblait plein d'intérêt. Mais au moment où il se remettait à espérer, grisé par un de ses charmants sourires, il vit Minna mettre sa petite main devant sa bouche, et bâiller. Il s'interrompit net. Elle s'en aperçut, et s'excusa aimablement, prétextant sa fatigue. Il se leva, pensant qu'on le retiendrait encore; mais on ne lui dit rien. Il prolongeait ses saluts, il attendait une invitation à revenir le lendemain: il n'en fut pas question. Il fallut partir. Minna ne le reconduisit pas. Elle lui tendit la main,—une main indifférente, qui s'abandonnait froidement dans sa main; et il prit congé d'elle au milieu du salon.

Il rentra chez lui, l'effroi au cœur. De la Minna d'il y avait deux mois, de sa chère Minna, il ne restait plus rien. Que s'était-il passé? Qu'était-elle devenue? Pour un pauvre garçon, qui n'avait jamais encore éprouvé les changements incessants, la disparition totale, et le renouvellement absolu des âmes vivantes, dont la plupart ne sont pas des âmes, mais des collections d'âmes, qui se succèdent, et s'éteignent constamment, la simple vérité était trop cruelle pour qu'il pût se résoudre à y croire. Il en repoussait l'idée avec épouvante, et tâchait de se persuader qu'il avait mal su voir, que Minna était toujours la même. Il décida de retourner chez elle, le lendemain matin, de lui parler à tout prix.

Il ne dormit pas. Il compta, dans la nuit, toutes les sonneries de l'horloge. Dès la première heure, il alla roder autour de la maison des de Kerich; il entra aussitôt qu'il put. Ce ne fut pas Minna qu'il vit, ce fut madame de Kerich. Active et matinale, elle s'occupait à arroser avec une carafe les pots de fleurs sous la véranda. Elle eut une exclamation moqueuse, en apercevant Christophe:

—Ah! fit-elle, c'est vous!... Vous venez à propos, j'ai justement à vous parler. Attendez, attendez...

Elle rentra un moment, pour déposer la carafe et s'essuyer les mains, et revint, avec un petit sourire, en voyant la mine déconfite de Christophe, qui sentait l'approche du malheur.

—Allons au jardin, reprit-elle, nous serons plus tranquilles.

Dans le jardin, tout rempli de son amour, il suivit madame de Kerich. Elle ne se pressait pas de parler, s'amusant du trouble de l'enfant.

—Asseyons-nous là, dit-elle enfin.

Ils étaient sur le banc, où Minna lui avait tendu ses lèvres, la veille du départ.

—Je pense que vous savez de quoi il s'agit, dit madame de Kerich, qui prit un air grave, pour achever de le confondre. Je n'aurais jamais cru cela, Christophe. Je vous estimais un garçon sérieux. J'avais confiance en vous. Je n'aurais jamais pensé que vous en abuseriez, pour essayer de tourner la tête à ma fille. Elle était sous votre garde. Vous deviez la respecter, me respecter, vous respecter vous-même.

Il y avait une légère ironie dans le ton:—madame de Kerich n'attachait pas la moindre importance à cet amour d'enfants;—mais Christophe ne le sentit pas; et ces reproches, qu'il prit au tragique, comme il prenait toute chose, lui allèrent au cœur:

—Mais, madame... mais, madame... (balbutia-t-il, les larmes aux yeux.) Je n'ai jamais abusé de votre confiance... Ne le croyez pas, je vous en prie... Je ne suis pas un malhonnête homme, je vous jure!... J'aime mademoiselle Minna, je l'aime de toute mon âme, mais je veux l'épouser.

Madame de Kerich sourit.

—Non, mon pauvre garçon, (dit-elle, avec cette bienveillance, si dédaigneuse au fond, qu'il allait enfin comprendre,) non, ce n'est pas possible, c'est un enfantillage.

—Pourquoi? Pourquoi? demandait-il.

Il lui saisissait les mains, ne croyant pas qu'elle parlât sérieusement, rassuré presque par sa voix plus douce. Elle continuait de sourire, et disait:

—Parce que.

Il insistait. Avec des ménagements ironiques,—(elle ne le prenait pas tout a fait au sérieux,)—elle lui dit qu'il n'avait pas de fortune, que Minna avait d'autres goûts. Il protestait que cela ne faisait rien, qu'il serait riche, célèbre, qu'il aurait les honneurs, l'argent, tout ce que voudrait Minna. Madame de Kerich se montrait sceptique; elle était amusée de cette confiance en soi, et se contentait de secouer la tête pour dire non. Il s'obstinait toujours.

—Non, Christophe, dit-elle d'un ton décidé, non, ce n'est pas la peine de discuter, c'est impossible. Il ne s'agit pas seulement d'argent. Tant de choses!... La situation...

Elle n'eut pas besoin d'achever. Ce fut une aiguille qui le perça jusqu'aux moelles. Ses yeux s'ouvrirent. Il vit l'ironie du sourire amical, il vit la froideur du regard bienveillant, il comprit brusquement tout ce qui le séparait de cette femme, qu'il aimait d'un amour filial, qui semblait le traiter d'une façon maternelle; il sentit ce qu'il y avait de protecteur et de dédaigneux dans son affection. Il se leva, tout pâle. Madame de Kerich continuait à lui parler de sa voix caressante: mais c'était fini; il n'entendait plus la musique des paroles, il percevait sous chaque mot la sécheresse de cette âme élégante. Il ne put répondre un mot. Il partit. Tout tournait autour de lui.

Rentré dans sa chambre, il se jeta sur son lit, et il eut une convulsion de colère et d'orgueil révolté, comme quand il était petit. Il mordait son oreiller, il enfonçait son mouchoir dans sa bouche, pour qu'on ne l'entendît pas crier. Il haïssait madame de Kerich. Il haïssait Minna. Il les méprisait avec fureur. Il lui semblait qu'il avait été souffleté, il tremblait de honte et de rage. Il lui fallait répondre, agir sur-le-champ. Il mourrait, s'il ne se vengeait.

Il se releva, et écrivit une lettre d'une violence imbécile:

«Madame,

«Je ne sais pas si, comme vous le dites, vous vous êtes trompée sur moi. Mais ce que je sais, c'est que je me suis trompé cruellement sur vous. J'avais cru que vous étiez mes amies. Vous le disiez, vous faisiez semblant de l'être, et je vous aimais plus que ma vie. Je vois maintenant que tout cela est un mensonge, et que votre affection pour moi n'était qu'une duperie: vous vous serviez de moi, je vous amusais, je vous distrayais, je vous faisais de la musique,—j'étais votre domestique. Votre domestique, je ne le suis pas! Je ne suis celui de personne!

«Vous m'avez fait durement sentir que je n'avais pas le droit d'aimer votre fille. Rien au monde ne peut empêcher mon cœur d'aimer ce qu'il aime; et si je ne suis pas de votre rang, je suis aussi noble que vous. C'est le cœur qui ennoblit l'homme: si je ne suis pas comte, j'ai peut-être plus d'honneur en moi que bien des comtes. Valet ou comte, du moment qu'il m'insulte, je le méprise. Je méprise comme la boue tout ce qui se prétend noble, s'il n'a pas la noblesse de l'âme.

«Adieu! Vous m'avez méconnu. Vous m'avez trompé. Je vous déteste.

«Celui qui aime, en dépit de vous, et qui aimera jusqu'à sa mort mademoiselle Minna, parce qu'elle est à lui, et que rien ne peut la lui reprendre.»

À peine eut-il jeté sa lettre à la boîte qu'il eut la terreur de ce qu'il avait fait. Il essaya de n'y plus penser; mais certaines phrases lui revenaient à la mémoire; et il avait une sueur froide, en songeant que madame de Kerich lisait ces énormités. Au premier moment, il était soutenu par son désespoir même; mais, dès le lendemain, il comprit que sa lettre n'aurait d'autre résultat que de le séparer tout à fait de Minna: et cela lui parut le pire des malheurs. Il espérait encore que madame de Kerich, qui connaissait ses emportements, ne prendrait pas celui-ci au sérieux, qu'elle se contenterait d'une sévère remontrance, et,—qui sait?—qu'elle serait peut-être touchée par la sincérité de sa passion. Il n'attendait qu'un mot pour se jeter à ses pieds. Il l'attendit cinq jours. Puis vint une lettre. Elle disait:

«Cher Monsieur,

«Puisque, à votre avis, il y a eu un malentendu entre nous, le plus sage est sans doute de ne point le prolonger. Je me reprocherais de vous imposer davantage des relations, devenues pénibles pour vous. Vous trouverez donc naturel que nous les interrompions. J'espère que vous ne manquerez pas, dans la suite, d'autres amis, qui sauront vous apprécier, comme vous désirez l'être. Je ne doute point de votre avenir, et suivrai de loin, avec sympathie, vos progrès dans la carrière musicale. Salutations.

«Josepha von Kerich»

Les plus amers reproches eussent été moins cruels. Christophe se vit perdu. On peut répondre à qui vous accuse injustement. Mais que faire contre le néant de cette indifférence polie? Il s'affola. Il pensa qu'il ne verrait plus Minna, qu'il ne la verrait plus jamais; et il ne put le supporter. Il sentit le peu que pèse tout l'orgueil du monde, au prix d'un peu d'amour. Il oublia toute dignité, il devint lâche, il écrivit de nouvelles lettres, où il suppliait qu'on lui pardonnât. Elles n'étaient pas moins stupides que celle où il s'emportait. On ne lui répondit rien.—Et tout fut dit.

Il faillit mourir. Il pensa à se tuer. Il pensa à tuer. Il se figura du moins qu'il le pensait. Il eut des désirs incendiaires. On ne se doute pas du paroxysme d'amour et de haine qui dévorent certains cœurs d'enfants. Ce fut la crise la plus terrible de son enfance. Elle mit fin à son enfance. Elle trempa sa volonté. Mais elle fut bien près de la briser pour toujours.

Il ne pouvait plus vivre. Accoudé sur sa fenêtre, pendant des heures, et regardant le pavé de la cour, il songeait, comme quand il était petit, qu'il y avait un moyen d'échapper à la torture de la vie. Le remède était là, sous ses yeux, immédiat .. Immédiat? Qui le savait?... Peut-être après des heures—des siècles—de souffrances atroces!... Mais si profond était son désespoir d'enfant qu'il se laissait glisser au vertige de ces pensées.

Louisa voyait qu'il souffrait. Elle ne pouvait se douter exactement de ce qui se passait en lui; mais son instinct l'avertissait du danger. Elle tâchait de se rapprocher de son fils, de connaître ses peines, afin de le consoler. Mais la pauvre femme avait perdu l'habitude de causer intimement avec Christophe; depuis bien des années, il renfermait ses pensées en lui; et elle était trop absorbée par les soucis matériels de la vie, pour avoir le temps de chercher à le deviner. Maintenant qu'elle eût voulu lui venir en aide, elle ne savait que faire. Elle rôdait autour de lui, comme une âme en peine; elle eût souhaité de trouver les mots qui lui eussent fait du bien; et elle n'osait parler, de crainte de l'irriter. Et malgré ses précautions, elle l'irritait par tous ses gestes, par sa présence même; car elle n'était pas très adroite, et il n'était pas très indulgent. Cependant il l'aimait, ils s'aimaient. Mais il suffit de si peu pour séparer des êtres qui se chérissent! Un parler trop fort, des gestes maladroits, un tic inoffensif dans les yeux ou le nez, une façon de manger, de marcher et de rire, une gêne physique qu'on ne peut analyser... On se dit que ce n'est rien; et pourtant, c'est un monde. C'est assez, bien souvent, pour qu'une mère et un fils, deux frères, deux amis, qui sont tout près l'un de l'autre, restent éternellement étrangers l'un à l'autre.

Christophe ne trouvait donc pas auprès de sa mère un appui dans la crise qu'il traversait. Et d'ailleurs, de quel prix est l'affection des autres pour l'égoïsme de la passion, préoccupée d'elle seule?

Une nuit que les siens dormaient, et qu'assis dans sa chambre, sans penser, sans bouger, il s'enlizait dans ses dangereuses idées, un bruit de pas fit résonner la petite rue silencieuse, et un coup frappé à la porte l'arracha à son engourdissement. On entendait un murmure de voix indistinctes. Il se rappela que son père n'était pas rentré le soir, et il pensa avec colère qu'on le ramenait encore ivre, comme l'autre semaine, où on l'avait trouvé couché en travers de la rue. Car Melchior n'observait plus aucune retenue; il se livrait à son vice, sans que sa santé athlétique parût souffrir d'excès et d'imprudences, qui eussent tué un autre homme. Il mangeait comme quatre, buvait à tomber ivre-mort, passait des nuits dehors sous la pluie glacée, se faisait assommer dans des rixes, et se retrouvait sur ses pieds, le lendemain, avec sa bruyante gaieté, voulant que tout le monde fût gai autour de lui.

Louisa, déjà levée, allait précipitamment ouvrir. Christophe, qui n'avait pas bougé, se boucha les oreilles, pour ne pas entendre la voix avinée de Melchior et les réflexions goguenardes des voisins...

Soudain, une angoisse inexplicable le saisit: il eut peur de ce qui allait venir... Et aussitôt, un cri déchirant lui fit relever la tête. Il bondit à la porte...

Au milieu d'un groupe d'hommes, qui parlaient à voix basse, dans le corridor obscur, éclairé par la lueur tremblante d'une lanterne, sur une civière était couché, comme autrefois grand-père, un corps ruisselant d'eau, immobile. Louisa sanglotait à son cou. On avait trouvé Melchior noyé dans le ru du moulin.

Christophe poussa un cri. Tout le reste du monde disparut, ses autres peines furent balayées. Il se jeta sur le corps de son père, à côté de Louisa, et ils pleurèrent ensemble.

Assis auprès du lit, veillant le dernier sommeil de Melchior, dont le visage avait pris maintenant une expression sévère et solennelle, il sentait la sombre tranquillité du mort entrer en lui. Sa passion enfantine s'était dissipée, comme un accès de fièvre; le souffle glacial de la tombe avait tout emporté. Minna, son orgueil, son amour, hélas! quelle misère! Que tout était peu de chose auprès de cette réalité, la seule réalité: la mort! Était-ce la peine de tant souffrir, désirer, s'agiter, pour en arriver là!...

Il regardait son père endormi, et il était pénétré d'une pitié infinie. Il se rappelait ses moindres actes de bonté et de tendresse. Car, avec toutes ses tares, Melchior n'était pas méchant, il y avait beaucoup de bon en lui. Il aimait les siens. Il était honnête. Il avait un peu de la probité intransigeante des Krafft, qui, dans les questions de moralité et d'honneur, ne souffrait pas de discussion et n'eût jamais admis ces petites saletés morales, que tant de gens de la société ne regardent pas tout à fait comme des fautes. Il était brave et, en toute occasion dangereuse, s'exposait avec une sorte de jouissance. S'il était dépensier pour lui-même, il l'était aussi pour les autres: il ne pouvait supporter qu'on fût triste; et il faisait volontiers largesse de ce qui lui appartenait,—et de ce qui ne lui appartenait pas,—aux pauvres diables qu'il rencontrait sur son chemin. Toutes ses qualités apparaissaient maintenant à Christophe: il les exagérait. Il lui semblait qu'il avait méconnu son père. Il se reprochait de ne l'avoir pas assez aimé. Il le voyait vaincu par la vie: il croyait entendre cette malheureuse âme, entraînée à la dérive, trop faible pour lutter, et gémissant de sa vie inutilement perdue. Il entendait cette lamentable prière, dont l'accent l'avait déchiré naguère:

—Christophe! ne me méprise pas!

Et il était bouleversé de remords. Il se jetait sur le lit et baisait le visage du mort, en pleurant. Il répétait, comme autrefois:

—Mon cher papa, je ne te méprise pas, je t'aime! Pardonne-moi!

Mais la plainte ne s'apaisait pas, et reprenait, angoissée:

—Ne me méprisez pas! Ne me méprisez pas!...

Et brusquement, Christophe se vit couché lui-même à la place du mort; il entendait les terribles paroles sortir de sa propre bouche, il sentait sur son cœur peser le désespoir d'une inutile vie, irrémédiablement perdue. Et il pensait avec épouvante: «Toutes les souffrances, toutes les misères du monde, plutôt que d'en arriver là! »... Combien il en avait été près! N'avait-il pas failli céder à la tentation de briser sa vie, pour échapper lâchement à sa peine? Comme si toutes les peines, toutes les trahisons n'étaient pas des chagrins d'enfant auprès de la torture et du crime suprêmes de se trahir soi-même, de renier sa foi, de se mépriser dans la mort!

Il vit que la vie était une bataille sans trêve et sans merci, où qui veut être un homme digne du nom d'homme doit lutter constamment contre des armées d'ennemis invisibles: les forces meurtrières de la nature, les désirs troubles, les obscures pensées, qui poussent traîtreusement à s'avilir et à s'anéantir. Il vit qu'il avait été sur le point de tomber dans le piège. Il vit que le bonheur et l'amour étaient une duperie d'un moment, pour amener le cœur à désarmer et à abdiquer. Et le petit puritain de quinze ans entendit la voix de son Dieu:

—Va, va, sans jamais te reposer.

—Mais où irai-je, Seigneur? Quoique je fasse, où que j'aille, la fin n'est-elle pas toujours la même, le terme n'est-il point là?

—Allez mourir, vous qui devez mourir! Allez souffrir, vous qui devez souffrir! On ne vit pas pour être heureux. On vit pour accomplir ma Loi. Souffre. Meurs. Mais sois ce que tu dois être:—un Homme.

L'ADOLESCENT

PREMIÈRE PARTIE

LA MAISON EULER

La maison était plongée dans le silence. Depuis la mort du père, tout semblait mort. Maintenant que s'était tue la voix bruyante de Melchior, on n'entendait plus, du matin au soir, que le murmure lassant du fleuve.

Christophe s'était rejeté dans un travail obstiné. Il mettait une rage muette à se punir d'avoir voulu être heureux. Aux condoléances et aux mots affectueux il ne répondait rien, raidi dans son orgueil. Il s'acharnait à ses tâches quotidiennes, et donnait ses leçons avec une attention glacée. Ses élèves qui connaissaient son malheur étaient choquées de son insensibilité. Mais ceux qui, plus âgés, avaient quelque expérience de la douleur, savaient ce que cette froideur apparente pouvait, chez un enfant, dissimuler de souffrance; et ils avaient pitié. Il ne leur savait point gré de leur sympathie. La musique même ne lui apportait aucun soulagement. Il en faisait sans plaisir, comme un devoir. On eût dit qu'il trouvât une joie cruelle à ne plus avoir de joie à rien, ou à se le persuader, à se priver de toutes les raisons de vivre, et à vivre pourtant.

Ses deux frères, effrayés par le silence de la maison en deuil, s'étaient empressés de la fuir. Rodolphe était entré dans la maison de commerce de son oncle Théodore, et il logeait chez lui. Quant à Ernst, après avoir essayé de deux ou trois métiers, il s'était engagé sur un des bateaux du Rhin, qui font le service entre Mayence et Cologne; et il ne reparaissait que quand il avait besoin d'argent. Christophe restait donc seul avec sa mère dans la maison trop grande; et l'exiguïté des ressources, le paiement de certaines dettes qui s'étaient découvertes après la mort du père, les avaient décidés, quelque peine qu'ils en eussent, à chercher un autre logement plus humble et moins coûteux.

Ils trouvèrent un petit étage,—deux ou trois chambres au second étage d'une maison de la rue du Marché. Le quartier était bruyant, au centre de la ville, loin du fleuve, loin des arbres et de tous les lieux familiers. Mais il fallait consulter la raison, et non le sentiment; Christophe avait là une belle occasion de satisfaire à son besoin chagrin de mortification. D'ailleurs, le propriétaire de la maison, le vieux greffier Euler, était un ami de grand-père, il connaissait la famille: c'était assez pour décider Louisa, perdue dans sa maison vide, et irrésistiblement attirée vers ceux qui gardaient le souvenir des êtres qu'elle avait aimés.

Ils se préparèrent au départ. Ils savourèrent longuement l'amère mélancolie des derniers jours passés au foyer triste et cher que l'on quitte pour jamais. Ils osaient à peine échanger leur douleur; ils en avaient honte ou peur. Chacun pensait qu'il ne devait pas montrer sa faiblesse à l'autre. À table, tous deux seuls dans une lugubre pièce aux volets demi-clos, ils n'osaient pas élever la voix, ils se hâtaient de manger et évitaient de se regarder, par crainte de ne pouvoir cacher leur trouble. Ils se séparaient aussitôt après. Christophe retournait à ses affaires; mais, dès qu'il avait un instant de liberté, il revenait, il s'introduisait en cachette chez lui, il montait sur la pointe des pieds dans sa chambre ou au grenier. Alors il fermait la porte, il s'asseyait dans un coin, sur une vieille malle, ou sur le rebord de la fenêtre, et il restait sans penser, se remplissant du bourdonnement indéfinissable de la vieille maison qui tressaillait au moindre pas. Son cœur tremblait comme elle. Il épiait anxieusement les souffles du dedans et du dehors, les craquements du plancher, les bruits imperceptibles et familiers: il les reconnaissait tous. Il perdait conscience, sa pensée était envahie par les images du passé; il ne sortait de son engourdissement qu'au son de l'horloge de Saint-Martin, qui lui rappelait qu'il était temps de repartir.

À l'étage au-dessous, le pas de Louisa allait et venait doucement. Pendant des heures, on ne l'entendait plus; elle ne faisait aucun bruit. Christophe tendait l'oreille. Il descendait, un peu inquiet, comme on le reste longtemps, après un grand malheur. Il entr'ouvrait la porte: Louisa lui tournait le dos; elle était assise devant un placard, au milieu d'un fouillis de choses: des chiffons, de vieux effets, des objets dépareillés, des souvenirs qu'elle avait sortis, sous prétexte de les ranger. Mais la force lui manquait: chacun lui rappelait quelque chose; elle le tournait et le retournait; et elle se mettait à rêver; l'objet s'échappait de ses mains; elle restait, des heures, les bras pendants, affaissée sur sa chaise et perdue dans une torpeur douloureuse.

La pauvre Louisa vivait maintenant la meilleure partie de ses jours dans le passé,—ce triste passé, qui avait été pour elle bien avare de joie; mais elle était si habituée à souffrir qu'elle conservait la gratitude des moindres bienfaits rendus, et que les pâles lueurs qui brillaient de loin en loin dans sa vie suffisaient à l'illuminer. Tout le mal que lui avait fait Melchior était oublié, elle ne se souvenait que du bien. L'histoire de son mariage avait été le grand roman de sa vie. Si Melchior y avait été entraîné par un caprice, dont il s'était vite repenti, c'était de tout son cœur qu'elle s'était donnée; elle s'était crue aimée, comme elle aimait; et elle en avait gardé à Melchior une reconnaissance attendrie. Ce qu'il était devenu, par la suite, elle ne cherchait pas à le comprendre. Incapable de voir la réalité comme elle est, elle savait seulement la supporter comme elle est, en humble et brave femme, qui n'a pas besoin de comprendre la vie, pour vivre. Ce qu'elle ne s'expliquait pas, elle s'en remettait à Dieu de l'expliquer. Par une piété singulière, elle prêtait à Dieu la responsabilité des injustices qu'elle avait pu souffrir de Melchior et des autres, n'attribuant à ceux-ci que le bien qu'elle en avait reçu. Aussi cette existence de misère ne lui avait laissé aucun souvenir amer. Elle se sentait seulement usée,—chétive créature,—par ces années de privations et de fatigues; et maintenant que Melchior n'était plus là, maintenant que deux de ses fils s'étaient envolés du foyer, et que le troisième semblait pouvoir se passer d'elle, elle avait perdu tout courage pour agir; elle était lasse, somnolente, sa volonté était engourdie. Elle traversait une de ces crises de neurasthénie, qui frappent souvent, au déclin de la vie, les personnes laborieuses, quand un coup imprévu leur enlève toute raison de travailler. Elle n'avait plus le courage de finir le bas qu'elle tricotait, de ranger le tiroir où elle cherchait, de se lever pour fermer la fenêtre: elle restait assise, la pensée vide, sans force,—que pour se souvenir. Elle avait conscience de sa déchéance, et elle en rougissait; elle s'efforçait de la cacher à son fils; et Christophe, absorbé par l'égoïsme de sa propre peine, n'avait rien remarqué. Sans doute, il avait des impatiences secrètes contre les lenteurs de sa mère, maintenant, à parler, à faire les moindres choses; mais, si différentes que fussent ces façons de son activité accoutumée, il ne s'en était pas préoccupé.

Il en fut frappé, pour la première fois, un jour qu'il la surprit, au milieu de ses chiffons répandus sur le parquet, entassés à ses pieds, remplissant ses mains et couvrant ses genoux. Elle avait le cou tendu, la tête penchée en avant, le visage rigide. En l'entendant entrer, elle eut un tressaillement; une rougeur monta à ses joues blanches; d'un mouvement instinctif, elle s'efforça de cacher les objets qu'elle tenait, et elle balbutia, avec un sourire gêné:

—Tu vois, je rangeais...

Il eut la sensation poignante de cette pauvre âme échouée parmi les reliques de son passé, et il fut saisi de compassion. Pourtant il prit un ton un peu brusque et grondeur, afin de l'arracher à son apathie:

—Allons, maman, allons, il ne faut pas rester ainsi, au milieu de cette poussière, dans cette chambre fermée! Cela fait du mal. Il faut se secouer, il faut en finir avec ces rangements.

—Oui, dit-elle docilement.

Elle essaya de se lever, pour remettre les objets dans le tiroir. Mais elle se rassit aussitôt, laissant retomber avec découragement ce qu'elle avait pris.

—Je ne peux pas, je ne peux pas, gémit-elle, je n'en viendrai jamais à bout!

Il fut effrayé. Il se pencha sur elle, il lui caressa le front avec ses mains.

—Voyons, maman, qu'est-ce que tu as? dit-il. Veux-tu que je t'aide? Est-ce que tu es malade?

Elle ne répondait pas. Elle avait une sorte de sanglot intérieur. Il lui prit les mains, il se mit à genoux devant elle, pour mieux la voir dans la demi-ombre de la chambre.

—Maman! dit-il, inquiet.

Louisa, le front appuyé sur son épaule, s'abandonna à une crise de larmes.

—Mon petit, répétait-elle, en se serrant contre lui, mon petit!... Tu ne me quitteras pas? Promets-moi, tu ne me quitteras pas?

Il avait le cœur déchiré de pitié:

—Mais non, maman, je ne te quitterai pas. Qu'est-ce que c'est que cette idée?

—Je suis si malheureuse! Ils m'ont tous quitté, tous...

Elle montrait les objets qui l'entouraient, et l'on ne savait si elle parlait d'eux, ou de ses fils et de ses morts.

—Tu resteras avec moi? Tu ne me quitteras pas?... Qu'est-ce que je deviendrais, si tu t'en allais aussi?

—Je ne m'en irai pas. Nous resterons ensemble. Ne pleure plus. Je te le promets.

Elle continuait à pleurer, sans pouvoir s'arrêter. Il lui essuya les yeux avec son mouchoir.

—Qu'as-tu, chère maman? Tu souffres?

—Je ne sais pas, je ne sais pas ce que j'ai.

Elle faisait effort pour se calmer et sourire.

—J'ai beau me raisonner: pour un rien, je me remets à pleurer... Tiens, tu vois, je recommence... Pardonne-moi. Je suis bête. Je suis vieille. Je n'ai plus de force. Je n'ai plus de goût à rien. Je ne suis plus bonne à rien. Je voudrais être enterrée avec tout cela...

Il la pressait contre son cœur, comme un enfant.

—Ne te tourmente pas, repose-toi, ne pense plus...

Elle s'apaisait peu à peu.

—C'est absurde, j'ai honte... Mais, qu'est-ce que j'ai? Qu'est-ce que j'ai?

Cette vieille travailleuse ne parvenait pas à comprendre pourquoi sa force s'était tout à coup rompue; et elle en était humiliée. Il feignit de ne pas s'en apercevoir.

—Un peu de fatigue, maman, dit-il, tâchant de prendre un ton indifférent. Cela ne sera rien, tu verras...

Mais il était inquiet aussi. Depuis l'enfance, il était habitué à la voir vaillante, résignée, silencieusement résistante à toutes les épreuves. Et cet abattement lui faisait peur.

Il l'aida à ranger les affaires éparses sur le plancher. De temps en temps, elle s'attardait à un objet; mais il le lui prenait des mains doucement, et elle le laissait faire.

À partir de ce jour, il s'obligea à rester davantage avec elle. Dès qu'il avait fini sa tâche, au lieu de s'enfermer chez lui, il venait la rejoindre. Il sentait combien elle était seule, et qu'elle n'était pas assez forte pour l'être: il y avait danger à la laisser.

Il s'asseyait à côté d'elle, le soir, près de la fenêtre ouverte qui donnait sur la route. La campagne s'éteignait peu à peu. Les gens rentraient à leur foyer. Les petites lumières s'allumaient dans les maisons, au loin. Ils avaient vu cela mille fois. Mais bientôt, ils ne le verraient plus. Ils échangeaient des mots entrecoupés. Ils se faisaient mutuellement remarquer les moindres incidents connus, prévus, de la soirée, avec un intérêt toujours renouvelé. Ils se taisaient longuement. Louisa rappelait, sans raison apparente, un souvenir, une histoire décousue, qui lui passait par la tête. Sa langue se déliait un peu, maintenant qu'elle sentait auprès d'elle un cœur aimant. Elle faisait effort pour parler. Cela lui était difficile: car elle avait pris l'habitude de rester à l'écart des siens; elle regardait ses fils et son mari comme trop intelligents, pour causer avec elle; elle n'osait pas se mêler à leur conversation. La pieuse sollicitude de Christophe lui était chose nouvelle et infiniment douce, mais qui l'intimidait. Elle cherchait ses mots, elle avait peine à s'exprimer; ses phrases restaient inachevées, obscures. Parfois, elle avait honte de ce qu'elle disait; elle regardait son fils, et s'arrêtait au milieu d'une histoire. Mais il lui serrait la main: elle se sentait rassurée. Il était pénétré d'amour et de pitié pour cette âme enfantine et maternelle, où il s'était blotti, quand il était enfant, et qui cherchait en lui maintenant un appui. Et il prenait un plaisir mélancolique à ces petits bavardages sans intérêt pour tout autre que pour lui, à ces souvenirs insignifiants d'une vie toujours médiocre et sans joie, mais qui semblaient à Louisa d'un prix infini. Il cherchait quelquefois à l'interrompre; il craignait que ces souvenirs ne l'attristassent encore, il l'engageait à se coucher. Elle comprenait son intention, et elle lui disait, avec des yeux reconnaissants:

—Non, je t'assure, cela me fait du bien; restons encore un peu.

Ils restaient jusqu'à ce que la nuit fût avancée, et le quartier endormi. Alors, ils se disaient bonsoir, elle, un peu soulagée de s'être déchargée d'une partie de ses peines, lui, le cœur un peu gros de ce fardeau nouveau.

Le jour du départ arrivait. La veille, ils restèrent plus longtemps que d'habitude dans la chambre sans lumière. Ils ne se parlaient pas. De temps en temps, Louisa gémissait: «Ah! mon Dieu!» Christophe tâchait d'occuper son attention des mille petits détails du déménagement du lendemain. Elle ne voulait pas se coucher. Il l'y obligea affectueusement. Mais lui-même, remonté dans sa chambre, ne se coucha pas avant longtemps. Penché à la fenêtre, il s'efforçait de percer l'obscurité, de voir une dernière fois les ténèbres mouvantes du fleuve, au pied de la maison. Il entendait le vent dans les grands arbres du jardin de Minna. Le ciel était noir. Nul passant dans la rue. Une pluie froide commençait à tomber. Les girouettes grinçaient. Dans une maison voisine, un enfant pleurait. La nuit pesait sur la terre, d'une tristesse écrasante. Les heures monotones, les demies et les quarts au timbre fêlé, s'égouttaient dans le silence morne, que ponctuait le bruit de la pluie sur les toits.

Comme Christophe se décidait enfin à se coucher, le cœur transi, il entendit la fenêtre au-dessous qui se fermait. Et, dans son lit, il pensa qu'il est cruel pour les pauvres gens de s'attacher au passé: car ils n'ont pas le droit d'avoir, comme les riches, un passé; ils n'ont pas de maison, pas un coin sur la terre où ils puissent abriter leurs souvenirs: leurs joies, leurs peines, tous leurs jours sont dispersés au vent.

Le lendemain, ils transportèrent, sous la pluie battante, leur pauvre mobilier dans le nouveau logis. Fischer, le vieux tapissier, leur avait prêté une charrette et son petit cheval; et il vint leur donner un coup de main. Mais ils ne purent emporter tous les meubles; car l'appartement où ils allaient était beaucoup plus étroit que l'ancien. Christophe dut décider sa mère à laisser les plus vieux et les plus inutiles. Ce ne fut pas sans peine; les moindres avaient du prix pour elle: une table boiteuse, une chaise brisée, elle ne voulait rien sacrifier. Il fallut que Fischer, fort de l'autorité que lui donnait sa vieille amitié avec grand-père, joignît sa voix grondeuse à celle de Christophe, et même que, bonhomme, et comprenant sa peine, il promît de lui conserver en dépôt quelques-uns de ces précieux débris pour le jour où elle pourrait les reprendre. Alors elle consentit à s'en séparer, avec déchirement.

Les deux frères avaient été prévenus du déménagement; mais Ernst était venu dire, la veille, qu'il ne pourrait être là; et Rodolphe ne parut qu'un moment, vers midi; il regarda charger les meubles, donna quelques conseils, et repartit d'un air affairé.

Le cortège se mit en marche par les rues boueuses. Christophe tenait la bride du cheval qui glissait sur les pavés gluants. Louisa, marchant à côté de son fils, tâchait de l'abriter de la pluie. Ce fut ensuite la lugubre installation dans l'appartement humide, rendu plus sombre encore par les reflets blafards du ciel bas. Ils n'eussent pas résisté au découragement qui les oppressait, sans les attentions de leurs hôtes. Mais, la voiture étant partie et leurs meubles entassés pêle-mêle dans la chambre, comme la nuit tombait, Christophe et Louisa, harassés, affalés l'un sur une caisse, l'autre sur un sac, entendirent une petite toux sèche dans l'escalier: on frappa à leur porte. Le vieux Euler entra. Il s'excusa cérémonieusement de déranger ses chers hôtes; il ajouta que, pour fêter le premier soir de cette heureuse arrivée, il espérait qu'ils voudraient bien souper en famille avec eux. Louisa, enfoncée dans sa tristesse, voulait refuser. Christophe n'était pas très tenté non plus par cette réunion familiale; mais le vieux insista, et Christophe, songeant qu'il était mieux pour sa mère de ne point passer cette première soirée dans la nouvelle maison, seule avec ses pensées, la força à accepter.

Ils descendirent à l'étage au-dessous, où ils trouvèrent toute la famille réunie: le vieux, sa fille, son gendre Vogel, et ses petits-enfants, un garçon et une fille, un peu moins âgés que Christophe. Tous s'empressèrent autour d'eux, leur souhaitant la bienvenue, s'informant s'ils étaient fatigués, s'ils étaient contents de leurs chambres, s'ils n'avaient besoin de rien, leur posant dix questions, auxquelles Christophe ahuri ne comprenait rien; car ils parlaient tous à la fois. La soupe était déjà servie: ils se mirent à table. Mais le bruit continua. Amalia, la fille de Euler, avait entrepris aussitôt de mettre Louisa au courant de toutes les particularités locales, de la topographie du quartier, des habitudes et des avantages de la maison, de l'heure où passait le laitier, de l'heure où elle se levait, des divers fournisseurs et des prix qu'elle payait. Elle ne la lâchait point, qu'elle n'eût tout expliqué. Louisa, assoupie, s'efforçait de témoigner de l'intérêt à ces renseignements; mais les remarques qu'elle se hasardait à faire témoignaient qu'elle n'avait rien compris, et provoquaient, avec les exclamations indignées d'Amalia, un redoublement d'informations. Le vieux greffier Euler expliquait à Christophe les difficultés de la carrière musicale. L'autre voisine de Christophe, Rosa, la fille d'Amalia, parlait sans s'arrêter, depuis le commencement du repas, avec une telle volubilité qu'elle n'avait pas le temps de respirer: elle perdait haleine au milieu d'une phrase; mais elle reprenait aussitôt. Vogel, morne, se plaignait de ce qu'il mangeait. Et c'étaient à ce sujet des discussions passionnées. Amalia, Euler, la petite, interrompaient leurs discours, pour prendre part au débat; et il s'élevait des controverses sans fin sur la question de savoir s'il y avait trop de sel dans le ragoût, ou pas assez: ils se prenaient à témoin les uns les autres; et pas un avis n'était semblable à l'autre. Chacun méprisait le goût de son voisin, et croyait le sien seul raisonnable et sain. On aurait pu discuter là-dessus jusqu'au Jugement Dernier.

Mais, à la fin, tous s'entendirent pour gémir en commun sur la méchanceté des temps. Ils s'apitoyèrent affectueusement sur les chagrins de Louisa et de Christophe, dont ils louèrent, en termes qui le touchèrent, la conduite courageuse. Ils se complurent à rappeler non seulement les malheurs de leurs hôtes, mais les leurs, et ceux de leurs amis et de tous ceux qu'ils connaissaient; et ils tombèrent d'accord que les bons étaient toujours malheureux, et qu'il n'y avait de joie que pour les égoïstes et les malhonnêtes gens. Ils conclurent que la vie était triste, qu'elle ne servait à rien, et qu'il vaudrait beaucoup mieux être mort, si ce n'était la volonté de Dieu, sans doute, qu'on vécût pour souffrir. Comme ces idées se rapprochaient du pessimisme actuel de Christophe, il en conçut plus d'estime pour ses hôtes, et ferma les yeux sur leurs petits travers.

Quand il remonta avec sa mère dans la chambre en désordre, ils se sentaient tristes et las, mais un peu moins seuls; et tandis que Christophe, les yeux ouverts dans la nuit, ne pouvant dormir à cause de sa fatigue et du bruit du quartier, écoutait les lourdes voitures qui ébranlaient les murs, et les souffles de la famille endormie à l'étage au-dessous, il tâchait de se persuader qu'il serait, sinon heureux, moins malheureux ici, au milieu de ces braves gens,—à vrai dire, un peu ennuyeux,—qui souffraient des mêmes maux que lui, qui semblaient le comprendre, et qu'il croyait comprendre.

Mais s'étant à la fin assoupi, il fut désagréablement réveillé dès l'aube par les voix de ses voisins qui commençaient à discuter, et par le grincement de la pompe qu'une main rageuse faisait marcher, pour procéder ensuite au lavage à grande eau de la cour et de l'escalier.

Justus Euler était un petit vieillard voûté, aux yeux inquiets et moroses, une figure rouge, plissée, bossuée, la mâchoire édentée, et une barbe mal soignée, qu'il ne cessait de tourmenter avec ses mains. Très brave homme, un peu prudhomme, profondément moral, il s'entendait assez bien avec grand-père. On prétendait qu'il lui ressemblait. Et, en vérité, il était de la même génération et élevé dans les mêmes principes; mais il lui manquait la forte vie physique de Jean-Michel: c'est-à-dire que, tout en pensant comme lui sur une quantité de points, au fond il ne lui ressemblait guère; car ce qui fait les hommes, c'est le tempérament, bien plus que les idées; et quelles que soient les divisions, factices ou réelles, que l'intelligence a mises entre eux, la grande division de l'humanité est celle des gens bien portants et de ceux qui ne le sont point. Le vieux Euler n'était pas des premiers. Il parlait de morale, comme grand père; mais sa morale n'était pas la même que celle de grand-père; elle n'avait pas son estomac, ses poumons, et sa face joviale. Tout chez lui et les siens était bâti sur un plan plus parcimonieux et plus étriqué. Quarante ans fonctionnaire, maintenant retraité, il souffrait de cette tristesse de l'inaction, si lourde chez les vieillards qui ne se sont pas ménagé pour leurs dernières années la ressource d'une vie intérieure. Toutes ses habitudes naturelles ou acquises, toutes celles de son métier lui avaient donné quelque chose de méticuleux et de chagrin, qui se retrouvait à quelque degré chez chacun de ses enfants.

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