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Jean-Christophe Volume 1

JEAN-CHRISTOPHE (continued 2)

Reading edition

—Ah! misérable ivrogne! cria-t-elle.

Ses veux flambaient de colère.

Christophe crut que son père allait la tuer. Mais Melchior fut si saisi par l'apparition menaçante de sa femme qu'il ne répliqua rien et se mit à pleurer. Il se roula par terre; et il se frappait la tête contre les meubles, en disant qu'elle avait raison, qu'il était un ivrogne, qu'il faisait le malheur des siens, qu'il ruinait ses pauvres enfants, et qu'il voulait mourir. Louisa lui avait tourné le dos avec mépris; elle emportait Christophe dans la chambre voisine, elle le caressait, elle cherchait à le rassurer. Le petit continuait de trembler, et il ne répondait pas aux questions de sa mère; puis il éclata en sanglots. Louisa lui baigna la figure avec de l'eau; elle l'embrassait, elle lui parlait tendrement, elle pleurait avec lui. Enfin, ils s'apaisèrent tous deux. Elle s'agenouilla, le mit à genoux auprès d'elle. Ils prièrent pour que le bon Dieu guérît le père de sa dégoûtante habitude, et que Melchior redevînt bon comme autrefois. Louisa coucha l'enfant. Il voulut qu'elle restât près de son lit, à lui tenir la main. Louisa passa une partie de la nuit, assise au chevet de Christophe qui avait la fièvre. L'ivrogne ronflait sur le carreau.

À quelque temps de là, à l'école, où Christophe passait son temps à regarder les mouches au plafond et à donner des coups de poing à ses voisins, pour les faire tomber du banc, le maître qui l'avait pris en grippe, parce qu'il se remuait toujours, parce qu'on l'entendait toujours rire, et parce qu'il n'apprenait jamais rien, fit une allusion inconvenante, un jour que Christophe s'était lui-même laissé choir, à certain personnage bien connu dont il semblait vouloir suivre brillamment les traces. Tous les enfants éclatèrent de rire; et certains se chargèrent de préciser l'allusion, en des commentaires aussi clairs qu'énergiques. Christophe se releva, rouge de honte, saisit son encrier, et le lança à toute volée à la tête du premier qu'il vit rire. Le maître tomba sur lui à coups de poing; il fut fustigé, mis à genoux, et condamné—à un pensum énorme.

Il rentra chez lui, blême, rageant en silence; et il déclara froidement qu'il n'irait plus à l'école. On ne fit pas attention à ses paroles. Le lendemain matin, quand sa mère lui rappela qu'il était l'heure de partir, il répondit avec tranquillité qu'il avait dit qu'il n'irait plus. Louisa eut beau prier, crier, menacer: rien n'y fit. Il restait assis dans son coin, le front obstiné. Melchior le roua de coups: il hurla; mais à toutes les sommations qu'on lui faisait après chaque correction, il répondait plus rageusement: «Non!» On lui demanda au moins de dire pourquoi: il serra les dents et ne voulut rien dire. Melchior l'empoigna, le porta à l'école, et le remit au maître. Revenu à son banc, il commença par casser méthodiquement tout ce qui se trouvait à sa portée: son encrier, sa plume; il déchira son cahier et son livre,—le tout d'une façon bien visible, en regardant le maître d'un air provocant. On l'enferma au cabinet noir.—Quelques instants après, le maître le trouva, son mouchoir noué autour du cou, tirant de toutes ses forces sur les deux coins: il tâchait de s'étrangler.

Il fallut le renvoyer.

Christophe était dur au mal. Il tenait de son père et de son grand-père leur robuste constitution. On n'était pas douillet dans la famille: malade ou non, on ne se plaignait jamais, et rien n'était capable de changer quelque chose aux habitudes des deux Krafft, père et fils. Ils sortaient, quelque temps qu'il fît, été comme hiver, restaient pendant des heures sous la pluie ou le soleil, quelquefois tête nue et les vêtements ouverts, par négligence ou par bravade, faisaient des lieues sans jamais être las, et regardaient avec une pitié méprisante la pauvre Louisa, qui ne disait rien, mais qui était forcée de s'arrêter, toute blanche, les jambes gonflées, et le cœur battant à se briser. Christophe n'était pas loin de partager leur dédain pour sa mère: il ne comprenait pas qu'on fût malade; quand il tombait, ou se frappait, ou se coupait, ou se brûlait, il ne pleurait pas; mais il était irrité contre l'objet ennemi. Les brutalités de son père et de ses petits compagnons, les polissons des rues, avec qui il se battait, le trempèrent solidement. Il ne craignait pas les coups; et il revint plus d'une fois au logis, avec le nez saignant et des bosses au front. Un jour, il fallut le dégager, presque étouffé, d'une de ces mêlées furieuses, où il avait roulé sous son adversaire, qui lui cognait avec férocité la tête sur le pavé. Il trouvait cela naturel, étant prêt à faire aux autres ce qu'on lui faisait à lui-même.

Cependant, il avait peur d'une infinité de choses; et, bien qu'on n'en sût rien,—car il était très orgueilleux,—rien ne le fit tant souffrir que ces terreurs continuelles, durant une partie de son enfance. Pendant deux ou trois ans surtout, elles sévirent en lui, comme une maladie.

Il avait peur du mystérieux qui s'abrite dans l'ombre, des puissances mauvaises qui semblent guetter la vie, du grouillement de monstres, que tout cerveau d'enfant porte en lui avec épouvante et mêle à tout ce qu'il voit: derniers restes sans doute d'une faune disparue, des hallucinations des premiers jours près du néant, du sommeil redoutable dans le ventre de la mère, de l'éveil de la larve au fond de la matière.

Il avait peur de la porte du grenier. Elle donnait sur l'escalier, et était presque toujours entrebâillée. Quand il devait passer devant, il sentait son cœur battre; il prenait son élan, et sautait sans regarder. Il lui semblait qu'il y avait quelqu'un ou quelque chose derrière. Les jours où elle était fermée, il entendait distinctement par la chatière entr'ouverte remuer, derrière la porte. Ce n'était pas étonnant, car il y avait de gros rats; mais il imaginait un être monstrueux, des os déchiquetés, des chairs comme des haillons, une tête de cheval, des yeux qui font mourir, des formes incohérentes; il ne voulait pas y penser et y pensait malgré lui. Il s'assurait d'une main tremblante que le loquet était bien mis: ce qui ne l'empêchait pas de se retourner dix fois, en descendant les marches.

Il avait peur de la nuit, au dehors. Il lui arrivait de s'arrêter chez le grand-père, ou d'y être envoyé le soir, pour quelque commission. Le vieux Krafft habitait un peu en dehors de la ville, la dernière maison sur la route de Cologne. Entre cette maison et les premières fenêtres éclairées de la ville, il y avait deux ou trois cents pas, qui paraissaient bien le triple à Christophe. Pendant quelques instants, le chemin faisait un coude, où l'on ne voyait rien. La campagne était déserte, au crépuscule; la terre devenait noire, et le ciel d'une pâleur effrayante. Lorsqu'on sortait des buissons qui entouraient la route, et qu'on grimpait sur le talus, on distinguait encore une lueur jaunâtre au bord de l'horizon; mais cette lueur n'éclairait pas, et elle était plus oppressante que la nuit; elle faisait l'obscurité plus sombre autour d'elle: c'était une lumière de glas. Les nuages descendaient presque au ras du sol. Les buissons devenaient énormes et bougeaient. Les arbres squelettes ressemblaient à des vieillards grotesques. Les bornes du chemin avaient des reflets de linges livides. L'ombre remuait. Il y avait des nains assis dans les fossés, des lumières dans l'herbe, des vols effrayants dans l'air, des cris stridents d'insectes, qui sortaient on ne sait d'où. Christophe était toujours dans l'attente angoissée de quelque excentricité sinistre de la nature. Il courait, et son cœur sautait dans sa poitrine.

Quand il voyait la lumière dans la chambre de grand-père, il se rassurait. Mais le pire était que souvent le vieux Krafft n'était pas rentré. Alors c'était plus effrayant encore. Cette vieille maison, perdue dans la campagne, intimidait l'enfant, même en plein jour. Il oubliait ses craintes, quand le grand-père était là; mais quelquefois, le vieux le laissait seul et sortait sans le prévenir. Christophe n'y avait pas pris garde. La chambre était paisible. Tous les objets étaient familiers et bienveillants. Il y avait un grand lit de bois blanc; au chevet du lit, une grosse Bible sur une planchette, des fleurs artificielles sur la cheminée, avec les photographies des deux femmes et des onze enfants,—le vieux avait écrit au bas de chacune d'elles, la date de la naissance et celle de la mort.—Aux murs, des versets encadrés, et de mauvaises chromos de Mozart et de Beethoven. Un petit piano dans un coin, un violoncelle dans l'autre; des rayons de livres pêle-mêle, des pipes accrochées, et, sur la fenêtre, des pots de géraniums. On était comme entouré d'amis. Les pas du vieux allaient et venaient dans la chambre à côté; on l'entendait raboter ou clouer; il se parlait tout seul, s'appelait imbécile, ou chantait de sa grosse voix, faisant un pot-pourri de bribes de chorals, de lieder sentimentaux, de marches belliqueuses et de chansons à boire. On se sentait à l'abri. Christophe était assis dans le grand fauteuil, près de la fenêtre, un livre sur les genoux; penché sur les images, il s'absorbait en elles; le jour baissait; ses yeux devenaient troubles; il finissait par ne plus regarder, et tombait dans une songerie vague. La roue d'un chariot grondait au loin sur la route. Une vache mugissait dans les champs. Les cloches de la ville, lasses et endormies, sonnaient l'angélus du soir. Des désirs incertains, d'obscurs pressentiments s'éveillaient dans le cœur de l'enfant qui rêvait.

Brusquement, Christophe se réveillait, pris d'une sourde inquiétude. Il levait les yeux: la nuit. Il écoutait: le silence. Grand-père venait de sortir. Il avait un frisson. Il se penchait à la fenêtre, pour tâcher de le voir encore: la route était déserte; les choses commençaient à prendre un visage menaçant. Dieu! si elle allait venir?—Qui?... Il n'aurait su le dire. La chose d'épouvante... Les portes fermaient mal. L'escalier de bois craquait comme sous un pas. L'enfant bondissait, traînait le fauteuil, les deux chaises et la table au coin le plus abrité de la chambre; il en formait une barrière: le fauteuil, adossé au mur, une chaise à droite, une chaise à gauche, et la table par devant. Au milieu, il installait une double échelle; et, juché sur le sommet, avec son livre et quelques autres volumes, comme munitions en cas de siège, il respirait, ayant décidé, dans son imagination d'enfant, que l'ennemi ne pouvait en aucun cas traverser la barrière: ce n'était pas permis.

Mais l'ennemi surgissait parfois du livre même.—Parmi les vieux bouquins achetés au hasard par le grand-père, il y en avait avec des images, qui faisaient sur l'enfant une impression profonde: elles l'attiraient et l'effrayaient. C'étaient des visions fantastiques, des tentations de Saint-Antoine, où des squelettes d'oiseaux fientent dans des carafes, où des myriades d'œufs s'agitent comme des vers dans des grenouilles éventrées, où des têtes marchent sur des pattes, où des derrières jouent de la trompette, et où des ustensiles de ménage et des cadavres de bêtes s'avancent gravement, enveloppés de grands draps, avec des révérences de vieilles dames. Christophe en avait horreur, et toujours y revenait, ramené par son dégoût. Il les regardait longuement, et jetait de temps en temps un œil furtif autour de lui, pour voir ce qui remuait dans les plis des rideaux.—Une image d'écorché dans un ouvrage d'anatomie lui était plus odieuse encore. Il tremblait de tourner la page, quand il approchait de l'endroit du livre où elle se trouvait. Ces informes bariolages avaient une intensité prodigieuse pour lui. La puissance de création, inhérente au cerveau des enfants, suppléait aux pauvretés de la mise en scène. Il ne voyait pas de différence entre ces barbouillages et la réalité. La nuit, ils agissaient plus fortement sur ses rêves que les images vivantes aperçues dans le jour.

Il avait peur du sommeil. Pendant plusieurs années, les cauchemars empoisonnèrent son repos:—Il errait dans des caves, et il voyait entrer par le soupirail l'écorché grimaçant.—Il était dans une chambre, seul, et il entendait un frôlement de pas dans le corridor; il se jetait sur la porte pour la fermer, il avait juste le temps d'en saisir la poignée; mais on la tirait du dehors; il ne pouvait tourner la clef, il faiblissait, il appelait au secours. Et, de l'autre côté, il savait bien qui voulait entrer.—Il était au milieu des siens; et soudain, leur visage changeait; ils faisaient des choses folles.—Il lisait tranquillement; et il sentait qu'un être invisible était autour de lui. Il voulait fuir, il se sentait lié. Il voulait crier, il était bâillonné. Une étreinte répugnante lui serrait le cou. Il s'éveillait, suffoquant, claquant des dents; et il continuait de trembler, longtemps après s'être réveillé; il ne parvenait pas à chasser son angoisse.

La chambre où il dormait était un réduit sans fenêtres et sans porte; un vieux rideau, accroché par une tringle au-dessus de l'entrée, le séparait seulement de la chambre des parents. L'air épais l'étouffait. Ses frères, qui couchaient dans le même lit, lui donnaient des coups de pied. Il avait la tête brûlante, et il était en proie à une demi-hallucination, où se répercutaient tous les petits soucis du jour, indéfiniment grossis. Dans cet état d'extrême tension nerveuse, voisin du cauchemar, la moindre secousse lui était une souffrance. Le craquement du plancher lui causait un effroi. La respiration de son père s'enflait d'une façon fantastique; elle ne paraissait plus être un souffle humain; ce bruit monstrueux lui faisait horreur: il semblait que ce fût une bête qui était couchée là. La nuit l'écrasait, elle ne finirait jamais, ce serait toujours ainsi; il y avait des mois qu'il était là. Il haletait, il se soulevait à demi sur son lit, il s'asseyait, il essuyait du bras de sa chemise sa figure couverte de sueur. Parfois, il poussait son frère Rodolphe, pour le réveiller; mais l'autre grognait, tirait à lui le reste des couvertures, et se rendormait solidement.

Il restait ainsi dans l'angoisse de la fièvre, jusqu'à ce qu'une raie pâle parût sur le plancher, au bas du rideau. Cette blancheur timide de l'aube lointaine faisait soudain descendre en lui la paix. Il la sentait se glisser dans la chambre, alors que nul encore n'aurait pu la distinguer de l'ombre. Aussitôt sa fièvre tombait, son sang s'apaisait, comme un fleuve débordé qui rentre dans son lit; une chaleur égale coulait dans tout son corps, et ses yeux brûlés d'insomnie se fermaient.

Le soir, il voyait revenir l'heure du sommeil avec effroi. Il se promettait de n'y pas céder, de veiller toute la nuit, par terreur des cauchemars. Mais la fatigue finissait par l'emporter; et c'était toujours quand il s'y attendait le moins, que les monstres revenaient.

Nuit redoutable! Si douce à la plupart des enfants, si terrible à certains d'entre eux!... Il avait peur de dormir. Il avait peur de ne pas dormir. Sommeil ou veille, il était entouré par des images monstrueuses, les fantômes de son esprit, les larves qui flottent dans le demi-jour crépusculaire de l'enfance, comme dans le clair-obscur sinistre de la maladie.

Mais ces terreurs imaginaires devaient bientôt s'effacer devant la grande Épouvante, celle qui ronge tous les hommes, et que la sagesse s'évertue vainement à oublier ou à nier: la Mort.

Un jour, en furetant dans un placard, il mit la main sur des objets qu'il ne connaissait pas: une robe d'enfant, une toque rayée. Il les apporta triomphalement à sa mère, qui, au lieu de lui sourire, prit une mine fâchée et lui ordonna de les reporter où il les avait pris. Comme il tardait à obéir, en demandant pourquoi, elle les lui arracha des mains, sans répondre, et les serra sur un rayon où il ne pouvait atteindre. Très intrigué, il la pressa de questions. Elle finit par dire que c'était à un petit frère qui était mort, avant que lui-même vînt au monde. Il en fut atterré: jamais il n'avait entendu parler de cela. Il resta un moment silencieux, puis il tâcha d'en savoir plus. Sa mère semblait distraite; elle dit cependant qu'il se nommait Christophe comme lui, mais qu'il était plus sage. Il lui fit d'autres questions; mais elle n'aimait pas à répondre. Elle dit qu'il était au ciel, et qu'il priait pour eux tous. Christophe n'en put rien tirer de plus; elle lui ordonna de se taire et de la laisser travailler. Elle parut s'absorber en effet dans sa couture; elle avait l'air soucieuse et ne levait pas les yeux. Mais après quelque temps, elle le regarda dans le coin où il s'était retiré pour bouder, se remit à sourire, et lui dit doucement d'aller jouer dehors.

Ces bribes de conversation agitèrent profondément Christophe. Ainsi, il y avait eu un enfant, un petit garçon de sa mère, tout comme lui, qui avait le même nom, qui était presque pareil, et qui était mort!—Mort, il ne savait pas au juste ce que c'était; mais c'était quelque chose d'affreux.—Et jamais on ne parlait de cet autre Christophe; il était tout à fait oublié. Ce serait donc de même pour lui, s'il mourait à son tour?—Cette pensée le travaillait encore, le soir, quand il se trouva à table avec toute sa famille, et quand il les vit rire et parler de choses indifférentes. On pourrait donc être joyeux après qu'il serait mort! Oh! il n'aurait jamais cru que sa mère fût assez égoïste pour rire après la mort de son petit garçon! Il les détestait tous; il avait envie de pleurer sur lui-même, sur sa propre mort, d'avance. En même temps, il aurait voulu poser une foule de questions; mais il n'osait pas; il se souvenait du ton sur lequel sa mère lui avait imposé silence.—Enfin, il n'y tint plus; et comme il se couchait, il demanda à Louisa, qui venait l'embrasser:

—Maman, est-ce qu'il couchait dans mon lit?

La pauvre femme tressaillit; et, d'une voix qu'elle tâchait de rendre indifférente, elle demanda:

—Qui?

—Le petit garçon... qui est mort, dit Christophe en baissant la voix.

Les mains de sa mère le serrèrent brusquement:

—Tais-toi, tais-toi, dit-elle.

Sa voix tremblait; Christophe, qui avait la tête appuyée contre sa poitrine, entendit son cœur qui battait. Il y eut un instant de silence; puis elle dit:

—Il ne faut plus jamais parler de cela, mon chéri... Dors tranquillement... Non, ce n'est pas son lit.

Elle l'embrassa; il crut que sa joue était mouillée, il aurait voulu en être sûr. Il était un peu soulagé: elle avait donc du chagrin! Pourtant il en douta de nouveau, l'instant d'après, quand il l'entendit dans la chambre à côté parler d'une voix tranquille, sa voix de tous les jours. Qu'est-ce qui était vrai, de maintenant ou de tout à l'heure?—Il se tourna longtemps dans son lit, sans trouver de réponse. Il aurait voulu que sa mère eût de la peine: sans doute, il eût été triste de penser qu'elle était triste; mais cela lui aurait fait, malgré tout, du bien! Il se serait senti moins seul.—Il s'endormit, et, le lendemain, n'y pensa plus.

Quelques semaines après, un des gamins avec qui il jouait dans la rue ne vint pas à l'heure habituelle. Un du groupe dit qu'il était malade; et l'on s'accoutuma à ne plus le voir aux jeux: on avait l'explication, c'était tout simple.—Un soir, Christophe était couché, de bonne heure; et du réduit où était son lit, il voyait la lumière dans la chambre de ses parents. On frappa à la porte. Une voisine vint causer. Il écouta distraitement, se contant une histoire suivant son habitude; les mots de la conversation ne lui arrivaient pas tous. Brusquement, il entendit la voisine qui disait qu'«il était mort». Tout son sang s'arrêta: car il avait compris de qui il s'agissait. Il écouta, retenant son souffle. Ses parents s'exclamaient. La voix bruyante de Melchior cria:

—Christophe, entends-tu? Le pauvre Fritz est mort.

Christophe fit un effort, et répondit d'un ton tranquille:

—Oui, papa.

Il avait la poitrine serrée.

Melchior revint à la charge:

—Oui, papa. Voilà tout ce que tu trouves à dire? Cela ne te fait pas de peine?

Louisa, qui comprenait l'enfant, fit:

—Chut! laisse-le dormir!

Et l'on parla plus bas. Mais Christophe, l'oreille tendue, épiait tous les détails: la fièvre typhoïde, les bains froids, le délire, la douleur des parents. Il ne pouvait plus respirer; une boule l'étouffait, lui montait dans le cou; il frissonnait: toutes ces horribles choses se gravaient dans sa tête. Surtout il retint que le mal était contagieux, c'est-à-dire qu'il pourrait mourir aussi de la même façon; et l'épouvante le glaçait: car il se rappelait qu'il avait donné la main à Fritz, la dernière fois qu'il l'avait vu, et que dans la journée même il avait passé devant sa maison.—Cependant, il ne faisait aucun bruit, pour ne pas être obligé de parler; et quand son père lui demanda, après le départ de la voisine; «Christophe, dors-tu?» il ne répondit pas. Il entendit Melchior qui disait à Louisa:

—Cet enfant n'a pas de cœur.

Louisa ne répliqua rien; mais un moment après, elle vint doucement soulever le rideau et regarda le petit lit. Christophe n'eut que le temps de fermer les yeux, et d'imiter le souffle régulier qu'il entendait à ses frères quand ils dormaient. Louisa s'éloigna sur la pointe des pieds. Qu'il eût voulu la retenir! Qu'il eût voulu lui dire combien il avait peur, lui demander de le sauver, de le rassurer au moins! Mais il craignait qu'on se moquât de lui, qu'on le traitât de lâche: et puis, il savait trop déjà que tout ce qu'on pourrait dire ne servirait à rien. Et, pendant des heures, il resta plein d'angoisse, croyant sentir le mal qui se glissait en lui, des douleurs dans la tête, une gêne au cœur, et pensant, terrifié: «C'est fini, je suis malade, je vais mourir, je vais mourir!...» Une fois, il se dressa dans son lit, appela sa mère à voix basse; mais ils dormaient, et il n'osa les réveiller.

Depuis ce temps, son enfance fut empoisonnée par l'idée de la mort. Ses nerfs le livraient à toutes sortes de petits maux sans cause, des oppressions, des élancements, des étouffements soudains. Son imagination s'affolait devant ces douleurs, et croyait voir en chacune d'elles la bête meurtrière qui lui prendrait sa vie. Que de fois il souffrit l'agonie, à quelques pas de sa mère, assise tout auprès de lui, sans qu'elle en devinât rien! Car, dans sa lâcheté, il avait le courage de renfermer en lui ses terreurs, par un bizarre mélange de sentiments: la fierté de ne pas recourir aux autres, la honte d'avoir peur, les scrupules d'une affection qui ne veut pas inquiéter. Mais il pensait sans cesse: «Cette fois je suis malade, je suis gravement malade. C'est une angine qui commence...» Il avait retenu ce mot d'angine au hasard... «Mon Dieu! pas cette fois!»

Il avait des idées religieuses: il croyait volontiers ce que lui disait sa mère, que l'âme après la mort montait devant le Seigneur, et que, si elle était pieuse, elle entrait dans le jardin du paradis. Mais il était beaucoup plus effrayé qu'attiré par ce voyage. Il n'enviait pas du tout les enfants que Dieu, par récompense, à ce que disait sa mère, enlevait au milieu de leur sommeil et rappelait à lui, sans les avoir fait souffrir. Il tremblait, au moment de s'endormir, que Dieu n'eût cette fantaisie à son égard. Ce devait être terrible de se sentir soudain détaché de la tiédeur du lit et entraîné dans le vide, mis en présence de Dieu. Il se figurait Dieu comme un soleil énorme, qui parlait avec une voix de tonnerre: quel mal cela devait faire! cela brûlait les yeux, les oreilles, l'âme entière! Puis, Dieu pouvait punir: on ne savait jamais...—D'ailleurs, cela n'empêchait pas toutes les autres horreurs, qu'il ne connaissait pas bien, mais qu'il avait pu deviner par les conversations: le corps dans une boîte, tout seul au fond d'un trou, perdu au milieu de la foule de ces dégoûtants cimetières, où on l'emmenait prier... Dieu! Dieu! quelle tristesse!...

Et pourtant, ce n'était pas gai de vivre, de voir le père ivrogne, d'être brutalisé, de souffrir de tant de façons, des méchancetés des autres enfants, de la pitié insultante des grands, et de n'être compris par personne, même pas par sa mère. Tout le monde vous humilie, personne ne vous aime, on est tout seul, tout seul, et l'on compte si peu!—Oui; mais c'était cela même qui lui donnait envie de vivre. Il sentait en lui une force bouillonnante de colère. Chose étrange que cette force! Elle ne pouvait rien encore; elle était comme lointaine, bâillonnée, emmaillotée, paralysée; il n'avait aucune idée de ce qu'elle voulait, de ce qu'elle serait plus tard. Mais elle était en lui: il en était sûr, elle s'agitait et grondait. Demain, demain, comme elle prendrait sa revanche! Il avait le désir enragé de vivre, pour se venger de tout le mal, de toutes les injustices, pour punir les méchants, pour faire de grandes choses. «Oh! que je vive seulement...» (il réfléchissait un peu) «... seulement jusqu'à dix-huit ans!»—D'autres fois, il allait jusqu'à vingt et un. C'était l'extrême limite. Il croyait que cela lui suffirait pour dominer le monde. Il pensait à ces héros qui lui étaient chers, à Napoléon, à cet autre plus lointain, mais qu'il aimait le mieux, à Alexandre le Grand. Sûrement il serait comme eux, si seulement il vivait encore douze ans... dix ans. Il ne songeait pas à plaindre ceux qui mouraient à trente. Ceux-là étaient des vieux; ils avaient joui de la vie: c'était leur faute, si elle était manquée. Mais mourir maintenant, quel désespoir! C'est trop malheureux de disparaître tout petit, et de rester pour toujours, dans la pensée des gens, un petit garçon à qui chacun se croit le droit de faire des reproches! Il en pleurait de rage, comme s'il était déjà mort.

Cette angoisse de la mort tortura des années de son enfance,—seulement corrigée par le dégoût de la vie.

Au milieu de ces lourdes ténèbres, dans la nuit étouffante qui semblait s'épaissir d'heure en heure, commença de briller, comme une étoile perdue dans les sombres espaces, la lumière qui devait illuminer sa vie: la divine musique...

Grand-père venait de donner à ses enfants un vieux piano, dont un de ses clients l'avait prié de le débarrasser, et que sa patiente ingéniosité avait remis à peu près en état. Le cadeau n'avait pas été très bien accueilli. Louisa trouvait que la chambre était déjà bien assez petite, sans l'encombrer encore; et Melchior dit que papa Jean-Michel ne s'était pas ruiné: c'était du bois à brûler. Seul, le petit Christophe fut joyeux du nouveau venu, sans bien savoir pourquoi. Il lui semblait que c'était une boîte magique, pleine d'histoires merveilleuses, comme dans ce volume des Mille et une Nuits, dont grand-père lui lisait de temps en temps quelques pages, qui les enchantaient tous deux. Il avait entendu son père, pour essayer les notes, en faire sortir une petite pluie d'arpèges, pareille à celle qu'un souffle de vent tiède fait tomber, après une averse, des branches mouillées d'un bois. Il avait battu des mains et crié: «Encore!»; mais Melchior, dédaigneusement, ferma le piano, disant qu'il ne valait rien. Christophe n'insista plus; mais il rôdait sans cesse autour de l'instrument; et, dès qu'on avait le dos tourné, il soulevait le couvercle et poussait une touche, comme il eût remué du doigt la carapace verte de quelque gros insecte: il voulait faire sortir la bête enfermée là. Quelquefois, dans sa hâte, il frappait un peu trop fort; et sa mère lui criait: «Ne te tiendras-tu pas tranquille? Ne touche pas à tout!»; ou bien, il se pinçait, en refermant la boîte; et il faisait de piteuses grimaces, en suçant son doigt meurtri...

Maintenant, sa plus grande joie est quand sa mère doit passer la journée en service, ou faire une course en ville. Il écoute ses pas descendre dans l'escalier: les voilà dans la rue; ils s'éloignent. Il est seul. Il ouvre le piano, il approche une chaise, il se juche dessus; ses épaules arrivent à hauteur du clavier: c'est assez pour ce qu'il veut. Pourquoi attend-il d'être seul? Personne ne l'empêcherait de jouer, pourvu qu'il ne fît pas trop de bruit. Mais il a honte devant les autres, il n'ose pas. Et puis, on cause, on se remue: cela gâte le plaisir. C'est tellement plus beau, quand on est seul!... Christophe retient son souffle, pour que ce soit plus silencieux encore, et aussi parce qu'il est un peu ému, comme s'il allait tirer un coup de canon. Le cœur lui bat, en appuyant le doigt sur la touche; quelquefois, il le relève, après l'avoir enfoncé à moitié, pour le poser sur une autre. Sait-on ce qui va sortir de celle-ci, plutôt que de celle-là?... Tout à coup, le son monte: il y en a de profonds, il y en a d'aigus, il y en a qui tintent, il y en a d'autres qui grondent. L'enfant les écoute longuement, un à un, diminuer et s'éteindre; ils se balancent comme les cloches, lorsqu'on est dans les champs, et que le vent les apporte et les éloigne tour à tour; puis, quand on prête l'oreille, on entend dans le lointain d'autres voix différentes qui se mêlent et tournent, ainsi que des vols d'insectes; elles ont l'air de vous appeler, de vous attirer loin... loin... de plus en plus loin, dans les retraites mystérieuses, où elles plongent et s'enfoncent... Les voilà disparues!... Non! elles murmurent encore... Un petit battement d'ailes... Que tout cela est étrange! Ce sont comme des esprits. Qu'ils obéissent ainsi, qu'ils soient tenus captifs dans cette vieille caisse, voilà qui ne s'explique point!

Mais le plus beau de tout, c'est quand on met deux doigts sur deux touches à la fois. Jamais on ne sait au juste ce qui va se passer. Quelquefois, les deux esprits sont ennemis; ils s'irritent, ils se frappent, ils se haïssent, ils bourdonnent d'un air vexé; leur voix s'enfle; elle crie, tantôt avec colère, tantôt avec douceur. Christophe adore ce jeu: on dirait des monstres enchaînés, qui mordent leurs liens, qui heurtent les murs de leur prison; il semble qu'ils vont les rompre et faire irruption au dehors, comme ceux dont parle le livre de contes, les génies emprisonnés dans des coffrets arabes sous le sceau de Salomon.—D'autres vous flattent: ils tâchent de vous enjôler; mais ils ne demandent qu'à mordre et ils ont la fièvre. Christophe ne sait pas ce qu'ils veulent: ils l'attirent et le troublent; ils le font presque rougir.—Et d'autres fois encore, il y a des notes qui s'aiment: les sons s'enlacent, comme on fait avec les bras, quand on se baise; ils sont gracieux et doux. Ce sont les bons esprits; ils ont des figures souriantes et sans rides; ils aiment le petit Christophe, et le petit Christophe les aime; il a les larmes aux yeux de les entendre, et il ne se lasse pas de les rappeler. Ils sont ses amis, ses chers, ses tendres amis...

Ainsi l'enfant se promène dans la forêt des sons, et il sent autour de lui des milliers de forces inconnues, qui le guettent et l'appellent, pour le caresser, ou pour le dévorer...

Un jour, Melchior le surprit. Il le fit tressauter de peur avec sa grosse voix. Christophe, se croyant en faute, porta ses mains à ses oreilles pour les préserver des redoutables claques. Mais Melchior ne grondait pas, par extraordinaire; il était de bonne humeur, il riait.

—Cela t'intéresse donc, gamin? demanda-t-il, en lui tapant amicalement la tête. Veux-tu que je t'apprenne à jouer?

S'il le voulait!... Il murmura que oui, ravi. Ils s'assirent tous deux devant le piano, Christophe juché, cette fois, sur une pile de gros livres; et, très attentif, il prit sa première leçon. Il apprit d'abord que ces esprits bourdonnants avaient de singuliers noms, des noms à la chinoise, d'une seule syllabe, ou même d'une seule lettre. Il en fut étonné, il les imaginait autres: de beaux noms caressants, comme les princesses des contes de fées. Il n'aimait pas la familiarité avec laquelle son père en parlait. Du reste, quand Melchior les évoquait, ce n'étaient plus les mêmes êtres; ils prenaient un air indifférent, en se déroulant sous ses doigts. Cependant Christophe fut content d'apprendre les rapports qu'il y avait entre eux, leur hiérarchie, ces gammes qui ressemblent à un roi, commandant une armée, ou à une troupe de nègres attachés à la file. Il vit avec étonnement que chaque soldat, ou chaque nègre, pouvait devenir à son tour monarque, ou tête de colonne d'une troupe semblable, et même qu'on pouvait en dérouler des bataillons entiers, du haut en bas du clavier. Il s'amusait à tenir le fil qui les faisait marcher. Mais tout cela était devenu plus puéril que ce qu'il voyait d'abord: il ne retrouvait plus sa forêt enchantée. Pourtant il s'appliquait: car ce n'était pas ennuyeux, et il était surpris de la patience de son père. Melchior ne se lassait point; il lui faisait recommencer la même chose dix fois. Christophe ne s'expliquait pas qu'il se donnât tant de peine: son père l'aimait donc? Qu'il était bon! L'enfant travaillait, le cœur plein de reconnaissance.

Il eût été moins satisfait, s'il avait su ce qui se passait dans la tête de son maître.

À partir de ce jour, Melchior l'emmena chez un voisin, où l'on avait organisé, trois fois par semaine, des séances de musique de chambre. Melchior tenait le premier violon, Jean-Michel le violoncelle. Les deux autres étaient un employé de banque, et le vieil horloger de la Schillerstrasse. De temps en temps, le pharmacien venait se joindre à eux et apportait sa flûte. On arrivait à cinq heures, et on restait jusqu'à neuf. Après chaque morceau, on absorbait de la bière. Des voisins entraient et sortaient, écoutaient sans mot dire, debout contre le mur, hochaient la tête, remuaient le pied en mesure, et remplissaient la chambre de nuages de tabac. Les pages succédaient aux pages, les morceaux aux morceaux, sans que rien pût lasser la patience des exécutants. Ils ne parlaient pas, contractés d'attention, le front plissé, poussant de loin en loin un grognement de plaisir, parfaitement incapables d'ailleurs non seulement d'exprimer la beauté d'un morceau, mais même de la sentir. Ils ne jouaient ni très juste ni très en mesure; mais ils ne déraillaient jamais, et suivaient fidèlement les nuances qui étaient marquées. Ils avaient cette facilité musicale, qui se contente à peu de frais, cette perfection dans la médiocrité, qui abonde dans la race qu'on dit la plus musicienne du monde. Ils en avaient aussi la voracité de goût, peu difficile sur la qualité des aliments, pourvu que la quantité y soit, ce robuste appétit, pour qui toute musique est bonne, d'autant plus qu'elle est plus substantielle,—et qui ne fait pas de différence entre Brahms et Beethoven, ou, dans l'œuvre d'un même maître, entre un concerto creux et une sonate émouvante, parce qu'ils sont de la même pâte.

Christophe se tenait à l'écart, dans un coin qui lui appartenait, derrière le piano. Nul ne pouvait l'y déranger: car il fallait, pour y entrer, qu'il marchât à quatre pattes. Il y faisait à moitié nuit; et l'enfant avait juste la place de s'y tenir, couché sur le plancher, en se recroquevillant. La fumée du tabac lui entrait dans les yeux et la gorge; et aussi, la poussière: il y en avait de gros flocons, comme des toisons de brebis; mais il n'y prenait pas garde, et écoutait gravement, assis sur ses jambes, à la turque, et élargissant les trous dans la toile du piano avec ses petits doigts sales. Il n'aimait pas tout ce qu'on jouait; mais rien de ce qu'on jouait ne l'ennuyait, et il ne cherchait jamais à formuler ses opinions: car il croyait qu'il était trop petit et qu'il n'y connaissait rien. Tantôt la musique l'endormait, tantôt elle le réveillait; en aucun cas, elle n'était désagréable. Sans qu'il le sût, c'était presque toujours la bonne musique qui l'excitait. Sûr de n'être point vu, il faisait des grimaces avec toute sa figure; il fronçait le nez, il serrait les dents, ou il tendait la langue, il faisait des yeux colères ou langoureux, il remuait bras et jambes, d'un air de défi et de vaillance, il avait envie de marcher, de frapper, de réduire le monde en poudre. Il se démenait si bien qu'à la fin une tête se penchait au-dessus du piano, et lui criait: «Eh bien, gamin, est-ce que tu es fou? Veux-tu laisser ce piano? Veux-tu ôter ta main? Je vais te tirer les oreilles!»—ce qui le rendait penaud et furieux. Pourquoi venait-on lui troubler son plaisir? Il ne faisait pas de mal. Il fallait qu'on le persécutât toujours! Son père faisait chorus. On lui reprochait de faire du bruit, de ne pas aimer la musique. Il finissait par le croire.—On eût bien étonné les honnêtes fonctionnaires, occupés à moudre des concertos, si on leur avait dit que le seul de la société qui sentît vraiment la musique était ce petit garçon.

Si l'on voulait qu'il se tînt tranquille, pourquoi lui jouait-on des airs qui font marcher? Il y avait dans ces pages des chevaux emportés, des épées, les cris de la guerre, l'orgueil du triomphe; et l'on aurait voulu qu'il restât, ainsi qu'eux, à branler la tête, et à marquer la mesure avec son pied. On n'avait qu'à lui jouer des rêveries placides, ou de ces pages bavardes, qui parlent pour ne rien dire; il n'en manque pas en musique: ce morceau de Goldmark, par exemple, dont le vieil horloger disait tout à l'heure, avec un sourire ravi: «C'est joli. Il n'y a pas d'aspérités. Tous les angles sont arrondis...» Le petit était bien tranquille alors. Il s'assoupissait. Il ne savait pas ce qu'on jouait; même il finissait par ne plus l'entendre; mais il était heureux, ses membres s'engourdissaient, il rêvassait.

Ses rêves n'étaient pas des histoires suivies; ils n'avaient ni queue ni tête. À peine s'il voyait de temps en temps une image précise: sa mère faisant un gâteau et enlevant avec un couteau la pâte restée entre ses doigts;—un rat d'eau qu'il avait aperçu la veille nageant dans le fleuve;—un fouet qu'il voulait faire avec une lanière de saule... Dieu sait pourquoi ces souvenirs lui revenaient à présent!—Mais le plus souvent, il ne voyait rien du tout; et pourtant, il sentait une infinité de choses. C'est comme s'il y avait une masse de choses très importantes, qu'on ne pouvait pas dire, ou qu'il était inutile de dire, parce qu'on les savait bien, et parce que cela était ainsi, depuis toujours. Il y en avait de tristes, de mortellement tristes; mais elles n'avaient, rien de pénible, comme celles qu'on rencontre dans la vie; elles n'étaient pas laides et avilissantes, comme lorsque Christophe avait reçu des gifles de son père, ou qu'il songeait, le cœur malade de honte, à quelque humiliation: elles remplissaient l'esprit d'un calme mélancolique. Et il y en avait de lumineuses, qui répandaient des torrents de joie; et Christophe pensait: «Oui, c'est ainsi... ainsi que je ferai plus tard.» Il ne savait pas du tout comment était ainsi, ni pourquoi il le disait; mais il sentait qu'il fallait qu'il le dît, et que c'était clair comme le jour. Il entendait le bruit d'une mer, dont il était tout proche, séparé seulement par une muraille de dunes. Christophe n'avait nulle idée de ce qu'était cette mer et ce qu'elle voulait de lui; mais il avait conscience qu'elle monterait par-dessus les barrières, et qu'alors!... Alors, ce serait bien, il serait tout à fait heureux. Rien qu'à l'entendre, à se bercer au bruit de sa grande voix, tous les petits chagrins et les humiliations s'apaisaient; ils restaient toujours tristes, mais ils n'étaient plus honteux, ni blessants: tout semblait naturel, et presque plein de douceur.

Bien souvent, de médiocres musiques lui communiquaient cette ivresse. Ceux qui les avaient écrites étaient de pauvres hères, qui ne pensaient à rien, qu'à gagner de l'argent, ou à se faire illusion sur le vide de leur vie, en assemblant des notes, suivant les formules connues, ou,—pour être originaux,—à l'encontre des formules. Mais il y a dans les sons, même maniés par un sot, une telle puissance de vie qu'ils peuvent déchaîner des orages dans une âme naïve. Peut-être même les rêves que suggèrent les sots sont-ils plus mystérieux et plus libres que ceux que souffle une impérieuse pensée, qui vous entraîne de force: car le mouvement à vide et le creux bavardage ne dérangent pas l'esprit de sa propre contemplation...

Ainsi, l'enfant restait, oublié, oubliant, dans le coin du piano,—jusqu'à ce que brusquement il sentît des fourmis lui monter dans les jambes. Et il se souvenait alors qu'il était un petit garçon, avec des ongles noirs, et qu'il frottait son nez contre le mur, en tenant ses pieds entre ses mains.

Le jour où Melchior, entré sur la pointe des pieds, avait surpris l'enfant assis devant le clavier trop haut, il l'avait observé; et une illumination lui avait traversé l'esprit: «Un petit prodige!... Comment n'y avait-il pas pensé?... Quelle fortune pour une famille!... Sans doute il avait cru que ce gamin ne serait qu'un petit rustre, comme sa mère. Mais il n'en coûtait rien d'essayer. Voilà qui serait une chance! Il le promènerait en Allemagne, peut-être même au dehors. Ce serait une vie joyeuse, et noble avec cela.»—Melchior ne manquait jamais de chercher la noblesse cachée de tous ses actes; et il était rare qu'il n'arrivât pas à la trouver.

Fort de cette assurance, aussitôt après le souper, dès la dernière bouchée prise, il plaqua de nouveau l'enfant devant le piano et il lui fit répéter la leçon de la journée, jusqu'à ce que ses yeux se fermassent de fatigue. Puis, le lendemain, trois fois. Puis, le surlendemain. Et tous les jours, depuis. Christophe se lassa vite; puis il s'ennuya à mourir; enfin, il n'y tint plus, et tenta de se révolter. Cela n'avait pas de sens, ce qu'on lui faisait faire; il ne s'agissait que de courir le plus vite possible sur les touches, en escamotant le pouce, ou d'assouplir le quatrième doigt, qui restait gauchement collé entre ses deux voisins. Il en avait mal aux nerfs; et cela n'avait rien de beau. Fini des résonances magiques, des monstres fascinants, de l'univers de songes pressenti un moment... Les gammes et les exercices se succédaient, secs, monotones, insipides, plus insipides que les conversations que l'on avait à table, et qui toujours roulaient sur les plats, et toujours sur les mêmes plats. L'enfant commença par écouter distraitement les leçons de son père. Semoncé rudement, il continua de mauvaise grâce. Les bourrades ne se firent pas attendre: il y opposa la plus méchante humeur. Ce qui y mit le comble, ce fut, un soir, d'entendre Melchior révéler ses projets, dans la chambre à côté. Ainsi, c'était pour l'exhiber comme un animal savant, qu'on l'ennuyait, qu'on l'obligeait tout le jour à remuer des morceaux d'ivoire! Il n'avait même plus le temps d'aller faire visite à son cher fleuve. Qu'est-ce qu'on avait donc à s'acharner contre lui?—Il était indigné, blessé dans son orgueil et dans sa liberté. Il décida qu'il ne jouerait plus de musique, ou le plus mal possible, qu'il découragerait son père. Ce serait un peu dur; mais il fallait sauver son indépendance.

Dès la leçon suivante, il tenta d'exécuter son plan. Il s'appliqua consciencieusement à taper à côté des notes et à rater tous ses traits. Melchior cria; puis il hurla; et les coups se mirent à pleuvoir. Il avait une forte règle. À chaque fausse note, il en frappait les doigts de l'enfant, en même temps qu'il lui vociférait à l'oreille, à le rendre sourd. Christophe grimaçait de douleur; il se mordait les lèvres pour ne pas pleurer, et, stoïquement, il continuait à accrocher les notes de travers, rentrant sa tête dans ses épaules, à chaque coup qu'il sentait venir. Mais le système était mauvais, et il ne tarda pas à s'en apercevoir. Melchior était aussi têtu que lui; et il jura que, quand ils y passeraient deux jours et deux nuits, il ne lui ferait grâce d'aucune note, avant qu'elle n'eût été exécutée correctement. Christophe mettait trop de conscience à ne jouer jamais juste; et Melchior commençait à soupçonner la ruse, en voyant à chaque trait la petite main retomber lourdement de côté, avec une mauvaise volonté évidente. Les coups de règle redoublèrent; Christophe ne sentait plus ses doigts. Il pleurait piteusement, en silence, reniflant, ravalant ses sanglots et ses larmes. Il comprit qu'il n'avait rien à gagner à continuer ainsi et qu'il lui fallait prendre un parti désespéré. Il s'arrêta, et, tremblant d'avance, à l'idée de l'orage qu'il allait déchaîner, il dit courageusement:

—Papa, je ne veux plus jouer.

Melchior fut suffoqué.

—Quoi!... quoi!... cria-t-il.

Il lui secouait le bras, à le briser. Christophe, tremblant de plus en plus et levant le coude pour se garer des coups, continua:

—Je ne veux plus jouer. D'abord, parce que je ne veux pas être tapé. Et puis...

Il ne put achever. Une énorme gifle lui coupa la respiration. Melchior hurlait:

—Ah! tu ne veux pas être tapé? tu ne veux pas?...

C'était une grêle de coups. Christophe braillait, au travers de ses sanglots:

—Et puis... je n'aime pas la musique!... je n'aime pas la musique!...

Il se laissa glisser de son siège. Melchior l'y rassit brutalement, et il lui frappait les poignets contre le clavier. Il criait:

—Tu joueras!

Et Christophe criait:

—Non! non! je ne jouerai pas!

Melchior dut y renoncer. Il le mit à la porte, lui disant qu'il n'aurait pas à manger de tout le jour, de tout le mois, qu'il n'eût joué ses exercices, sans en manquer un seul. Il le poussa dehors d'un coup de pied au derrière, et fit battre sur lui la porte.

Christophe se trouva dans l'escalier, le sale et obscur escalier, aux marches vermoulues. Un courant d'air venait par le carreau brisé d'une lucarne; l'humidité suintait suites murs. Christophe s'assit sur une des marches grasses; son cœur sautait dans sa poitrine, de colère et d'émotion. Tout bas, il injuriait son père:

—Animal! voilà ce que tu es! Un animal... un grossier personnage... une brute! oui, une brute!... Et je te hais, je te hais... oh! je voudrais que tu fusses mort, que tu fusses mort!

Sa poitrine se gonflait. Il regardait désespérément l'escalier gluant, la toile d'araignée que le vent balançait au-dessus de la vitre cassée. Il se sentait seul, perdu dans son malheur. Il regarda le vide entre les barreaux de la rampe... S'il se jetait en bas?... ou bien par la fenêtre?... Oui, s'il se tuait pour les punir? Quels remords ils auraient! Il entendait le bruit de sa chute dans l'escalier. La porte d'en haut s'ouvrait précipitamment. Des voix angoissées criaient: «Il est tombé! il est tombé!» Les pas dégringolaient l'escalier. Son père, sa mère, se jetaient sur son corps en pleurant. Elle sanglotait: «C'est ta faute! c'est toi qui l'as tué!» Lui, agitait les bras, se jetait à genoux, se frappait la tête contre la rampe, criant: «Je suis un misérable! Je suis un misérable!»—Ce spectacle adoucissait sa peine. Il était sur le point d'avoir pitié de ceux qui le pleuraient; mais il pensait après, que c'était bien fait pour eux, et il savourait sa vengeance...

Quand il eut terminé son histoire, il se retrouva en haut de l'escalier, dans l'ombre; il regarda encore une fois, en bas, et il n'eut plus du tout envie de s'y jeter. Même, il eut un petit frisson, et s'éloigna du bord, en pensant qu'il pourrait tomber. Alors il se sentit décidément prisonnier, comme un pauvre oiseau en cage, prisonnier pour toujours, sans aucune ressource que de se casser la tête et de se faire bien mal. Il pleura, il pleura; et il se frottait les yeux avec ses petites mains sales, si bien qu'en un moment il fut tout barbouillé. Tout en pleurant, il continuait de regarder les choses qui l'entouraient; et cela le distrayait. Il s'arrêta un instant de gémir, pour observer l'araignée, qui venait de bouger. Puis il recommença, mais avec moins de conviction. Il s'écoutait pleurer, et continuait son bourdonnement machinal, sans plus très bien savoir pourquoi il le faisait. Il se leva bientôt; la fenêtre l'attirait. Il s'assit sur le rebord intérieur, prudemment retiré dans le fond, et surveillant du coin de l'œil l'araignée qui l'intéressait, mais qui le dégoûtait.

Le Rhin coulait en bas, au pied de la maison. De la fenêtre de l'escalier, on était suspendu au-dessus du fleuve comme dans un ciel mouvant. Christophe ne manquait jamais de le regarder quand il descendait les marches en clopinant; mais jamais il ne l'avait vu encore, comme aujourd'hui. Le chagrin aiguise les sens; il semble que tout se grave mieux dans les regards, après que les pleurs ont lavé les traces fanées des souvenirs. Le fleuve apparut à l'enfant comme un être,—inexplicable, mais combien plus puissant que tous ceux qu'il connaissait! Christophe se pencha pour mieux voir; il colla sa bouche et écrasa son nez sur la vitre. Où allait-il? Que voulait-il? Il avait l'air sûr de son chemin... Rien ne pouvait l'arrêter. À quelque heure que ce fût du jour ou de la nuit, pluie ou soleil au ciel, joie ou chagrin dans la maison, il continuait de passer; et l'on sentait que tout lui était égal, qu'il n'avait jamais de peine et qu'il jouissait de sa force. Quelle joie d'être comme lui, de courir à travers les prairies, les branches de saules, les petits cailloux brillants, le sable grésillant, et de ne se soucier de rien, de n'être gêné par rien, d'être libre!...

L'enfant regardait et écoutait avidement; il lui semblait qu'il était emporté par le fleuve... Quand il fermait les yeux, il voyait des couleurs: bleu, vert, jaune, rouge, et de grandes ombres qui courent, et des nappes de soleil... Les images se précisent. Voici une large plaine, des roseaux, des moissons ondulant sous la brise qui sent l'herbe fraîche et la menthe. Des fleurs de tous côtés, des bleuets, des pavots, des violettes. Que c'est beau! Que l'air est délicieux! Il doit faire bon s'étendre dans l'herbe épaisse et douce! Christophe se sent joyeux et un peu étourdi, comme lorsque son père lui a, les jours de fête, versé dans son grand verre un doigt de vin du Rhin...—Le fleuve passe... Le pays a changé... Ce sont maintenant des arbres qui se penchent sur l'eau; leurs feuilles dentelées, comme de petites mains, trempent, s'agitent et se retournent sous les flots. Un village, parmi les arbres, se mire dans le fleuve. On voit les cyprès et les croix du cimetière par-dessus le mur blanc, que lèche le courant... Puis, ce sont des rochers, un défilé de montagnes, les vignes sur les pentes, un petit bois de sapins, et les burgs ruinés. Et de nouveau, la plaine, les moissons, les oiseaux, le soleil...

La masse verte du fleuve continue de passer, comme une seule pensée, sans vagues, presque sans plis, avec des moires luisantes et grasses. Christophe ne la voit plus; il a fermé tout à fait les yeux, pour mieux l'entendre. Ce grondement continu le remplit, lui donne le vertige; il est aspiré par ce rêve éternel et dominateur. Sur le fond tumultueux des flots, des rythmes précipités s'élancent avec une ardente allégresse. Et le long de ces rythmes, des musiques montent, comme une vigne qui grimpe le long d'un treillis: des arpèges de claviers argentins, des violons douloureux, des flûtes veloutées aux sons ronds... Les paysages ont disparu. Le fleuve a disparu. Il flotte une atmosphère tendre et crépusculaire. Christophe a le cœur tremblant d'émoi. Que voit-il maintenant? Oh! les charmantes figures!...—Une fillette aux boucles brunes l'appelle, langoureuse et moqueuse... Un visage pâlot de jeune garçon aux yeux bleus le regarde avec mélancolie... D'autres sourires, d'autres yeux,—des yeux curieux et provocants, dont le regard fait rougir,—des yeux affectueux et douloureux, comme un bon regard de chien,—et des yeux impérieux, et des yeux de souffrance... Et cette figure de femme, blême, les cheveux noirs, et la bouche serrée, dont les yeux semblent manger la moitié du visage, et le fixent avec une violence qui fait mal... Et la plus chère de toutes, celle qui lui sourit avec ses clairs yeux gris, la bouche un peu ouverte, ses petites dents qui brillent... Ah! le beau sourire indulgent et aimant! il fond le cœur de tendresse! qu'il fait de bien, qu'on l'aime! Encore! Souris-moi encore! Ne t'en va point!...—Hélas! il s'est évanoui! Mais il laisse dans le cœur une douceur ineffable. Il n'y a plus rien de mal, il n'y a plus rien de triste, il n'y a plus rien... Rien qu'un rêve léger, une musique sereine, qui flotte dans un rayon de soleil, comme les fils de la Vierge par les beaux jours d'été...—Qu'est-ce donc qui vient de passer? Quelles sont ces images qui pénètrent l'enfant d'un trouble passionné? Jamais il ne les avait vues; et pourtant il les connaissait: il les a reconnues. D'où viennent-elles? De quel gouffre obscur de l'Être! Est-ce de ce qui fut... ou de ce qui sera?...

Maintenant, tout s'efface, toute forme s'est fondue... Une dernière fois encore, à travers un voile de brunie, apparaît, comme si l'on planait très haut, au-dessus de lui, le fleuve débordé, couvrant les champs, roulant auguste, lent, presque immobile. Et tout à fait au loin, comme une lueur d'acier au bord de l'horizon, une plaine liquide, une ligne de flots qui tremblent,—la Mer. Le fleuve court à elle. Elle semble courir à lui. Elle l'aspire. Il la veut. Il y va disparaître... La musique tournoie, les beaux rythmes de danse se balancent éperdus; tout est balayé dans leur tourbillon triomphal... L'âme libre fend l'espace, comme le vol des hirondelles, ivres d'air, qui traversent le ciel avec des cris aigus... Joie! Joie! Il n'y a plus rien!... Ô bonheur infini!...

Les heures avaient passé, le soir était venu, l'escalier était dans la nuit. Des gouttes de pluie faisaient sur la robe du fleuve des cercles, que le courant entraînait en dansant. Parfois une branche d'arbre, quelques écorces noires passaient sans bruit et s'en allaient. L'araignée meurtrière s'était retirée, repue, dans le coin le plus obscur.—Et le petit Christophe était toujours penché au bord du soupirail, avec sa figure pâle, barbouillée, rayonnante de bonheur. Il dormait.

TROISIÈME PARTIE

E la faccia del sol nascere ombrata

Purg. XXX

Il avait fallu céder. Malgré l'obstination d'une résistance héroïque, les coups avaient eu raison de sa mauvaise volonté. Tous les matins, trois heures, et trois heures, tous les soirs, Christophe était placé devant l'instrument de torture. Crispé d'attention et d'ennui, de grosses larmes coulant le long de ses joues et de son nez, il remuait sur les touches blanches et noires ses petites mains rouges, souvent gourdes de froid, sous la menace de la règle qui s'abattait à chaque fausse note, et des vociférations de son maître, qui lui étaient plus odieuses que les coups. Il pensait qu'il haïssait la musique. Il s'appliquait pourtant avec un acharnement, que la peur de Melchior ne suffisait pas à expliquer. Certains mots du grand-père avaient fait impression sur lui. Le vieux, voyant pleurer son petit-fils, lui avait dit avec gravité qu'il valait bien la peine de souffrir un peu pour le plus bel art et le plus noble qui fût donné aux hommes, pour leur consolation et pour leur gloire. Et Christophe, qui était reconnaissant à grand-père de ce qu'il lui parlait comme à un homme, avait été secrètement touché par cette naïve parole, qui s'accordait avec son stoïcisme enfantin et son orgueil naissant.

Mais, plus que tous les arguments, le souvenir profond de certaines émotions musicales l'attacha malgré lui, l'asservit, pour la vie, à cet art détesté, contre lequel il tentait en vain de se révolter.

Il y avait dans la ville, comme c'est l'habitude en Allemagne, un théâtre qui jouait l'opéra, l'opéra-comique, l'opérette, le drame, la comédie, le vaudeville, et tout ce qui pouvait se jouer, de tous les genres et de tous les styles. Le représentations avaient lieu trois fois par semaine, de six à neuf heures du soir. Le vieux Jean-Michel n'en manquait pas une, et témoignait à toutes un intérêt égal. Il emmena une fois avec lui son petit-fils. Plusieurs jours à l'avance, il lui avait raconté longuement le sujet de la pièce. Christophe n'y avait rien compris; mais il avait retenu qu'il se passerait des choses terribles; et, tout en brûlant du désir de les voir, il en avait grand'peur. Il savait qu'il y aurait un orage, et il craignait d'être foudroyé. Il savait qu'il y aurait une bataille, et il n'était pas sûr de ne pas être tué. La veille, dans son lit, il en avait une véritable angoisse; et, le jour de la représentation, il souhaitait presque que grand-père fût empêché de venir. Mais l'heure approchant et grand-père ne venant pas, il commençait à se désoler et regardait à tout instant par la fenêtre. Enfin le vieux parut et ils partirent ensemble. Le cœur lui sautait dans la poitrine. Il avait la langue sèche, il ne pouvait articuler une syllabe.

Ils arrivèrent à cet édifice mystérieux, dont il était souvent question dans les entretiens de la maison. À la porte, Jean-Michel rencontra des gens de connaissance; et le petit, qui lui serrait la main très fort, tant il avait peur de le perdre, ne comprenait pas comment ils pouvaient causer tranquillement et rire, en cet instant.

Grand-père s'installa à sa place habituelle, au premier rang, derrière l'orchestre. Il s'appuyait sur la balustrade, et commençait aussitôt avec la contre-basse une interminable conversation. Il se trouvait là dans son milieu; là, on l'écoutait parler, à cause de son autorité musicale; et il en profitait: on peut même dire qu'il en abusait. Christophe était incapable de rien entendre. Il était écrasé par l'attente du spectacle, par l'aspect de la salle qui lui paraissait magnifique, par l'affluence du public qui l'intimidait horriblement. Il n'osait tourner la tête, croyant que tous les regards étaient fixés sur lui. Il serrait convulsivement entre ses genoux sa petite casquette; et il fixait le rideau magique avec des yeux ronds.

Enfin on frappa les trois coups. Grand-père se moucha, tira de sa poche le libretto, qu'il ne manquait jamais de suivre scrupuleusement, au point de négliger parfois ce qui se passait sur la scène; et l'orchestre commença de jouer. Dès les premiers accords, Christophe se sentit tranquillisé. Dans ce monde des sons, il était chez lui; et, à partir de ce moment, quelque extravagant que fût le spectacle, tout lui parut naturel.

Le rideau s'était levé, découvrant des arbres en carton et des êtres qui n'étaient pas beaucoup plus réels. Le petit regardait, béant d'admiration; mais il n'était pas surpris. Cependant, la pièce se passait dans un Orient de fantaisie, dont il ne pouvait avoir aucune idée. Le poème était un tissu d'inepties, où il était impossible de se reconnaître. Christophe n'y voyait goutte; il confondait tout, prenait un personnage pour un autre, tirait son grand-père par la manche, pour lui poser des questions saugrenues, qui prouvaient qu'il n'avait rien compris. Et non seulement il ne s'ennuyait pas, mais il était passionnément intéressé. Sur l'imbécile libretto, il bâtissait un roman de son invention, qui n'avait aucun rapport avec ce que l'on jouait; à tout instant les événements le démentaient, et il fallait le remanier, mais cela ne troublait pas l'enfant. Il avait fait son choix parmi les êtres qui évoluaient sur la scène, avec des cris variés; et il suivait, palpitant, les destinées de ceux à qui il avait accordé ses sympathies. Surtout il était troublé par une belle personne, entre deux âges, qui avait de longs cheveux blond ardent, des yeux d'une largeur exagérée, et qui marchait pieds nus. Les invraisemblances monstrueuses de la mise en scène ne le choquaient point. Ses yeux aigus d'enfant ne remarquaient pas la laideur grotesque des acteurs, énormes et charnus, les choristes difformes de toutes les dimensions, alignés sur deux rangs, la niaiserie des gestes, les faces congestionnées par les hurlements, les perruques touffues, les hauts talons du ténor, et le fard de sa belle amie, au visage tatoué de coups de crayon multicolores. Il était dans l'état d'un amoureux, à qui sa passion ne permet plus de voir, comme il est, l'objet aimé. Le merveilleux pouvoir d'illusion, qui est le propre des enfants, arrêtait au passage les sensations déplaisantes et les transformait à mesure.

La musique opérait ces miracles. Elle baignait les objets d'une atmosphère vaporeuse, où tout devenait beau, noble et désirable. Elle communiquait à l'âme un besoin dévorant d'aimer; et en même temps, elle lui offrait des fantômes d'amour, pour remplir le vide qu'elle-même avait creusé. Le petit Christophe était éperdu d'émotion. Il y avait des mots, des gestes, des phrases musicales, qui le mettaient mal à l'aise; il n'osait plus lever les yeux, il ne savait pas si c'était mal ou bien, il rougissait et pâlissait tour à tour; il en avait des gouttes de sueur au front; et il tremblait que les gens qui étaient là ne s'aperçussent de son trouble. Quand arrivèrent les catastrophes inévitables qui fondent sur les amants, au quatrième acte des opéras, afin de fournir au ténor et à la prima donna l'occasion de faire valoir leurs cris les plus aigus, l'enfant crut qu'il allait étouffer; il avait la gorge douloureuse, comme quand il avait pris froid; il se serrait le cou avec ses mains, il ne pouvait plus avaler sa salive; il était gonflé de larmes. Heureusement que grand-père n'était pas beaucoup moins ému. Il jouissait du théâtre avec une naïveté d'enfant. Aux passages dramatiques, il toussotait d'un air indifférent, pour cacher son trouble; mais Christophe le voyait; et cela lui faisait plaisir. Il avait horriblement chaud, il tombait de sommeil, et il avait très mal où il était assis. Mais il pensait uniquement: «Y en a-t-il encore pour longtemps? Pourvu que ce ne soit pas fini!...»

Et brusquement, tout fut fini, sans qu'il comprit pourquoi. Le rideau tomba, tout le monde se leva, l'enchantement était rompu.

Ils revinrent dans la nuit, les deux enfants ensemble, le vieux et le petit. Quelle belle nuit! Quel calme clair de lune! Ils se taisaient tous deux, ruminant leurs souvenirs. Enfin le vieux lui dit:

—Es-tu content?

Christophe ne pouvait pas répondre; il était encore intimidé par son émotion, et il ne voulait pas parler, de peur de briser le charme; il dut faire un effort, pour murmurer tout bas, avec un gros soupir:

—Oh! oui!

Le vieux sourit. Après un temps, il reprit:

—Vois-tu quelle chose admirable est le métier de musicien? Créer ces spectacles merveilleux, y a-t-il rien de plus glorieux? C'est être Dieu sur terre.

Le petit fut saisi. Quoi! c'était un homme qui avait créé cela! Il n'y avait pas songé. Il lui semblait presque que cela s'était fait tout seul, que c'était l'œuvre de la nature... Un homme, un musicien, comme il serait un jour! Oh! être cela un jour, un seul jour! Et puis après... Après, tout ce qu'on voudra! mourir, s'il faut! Il demanda:

—Qui est-ce, grand-père, celui qui a fait cela?

Grand-père lui parla de François-Marie Hassler, un jeune artiste allemand, qui habitait Berlin, et qu'il avait connu jadis. Christophe écoutait, tout oreilles. Brusquement, il dit:

—Et toi, grand-père?

Le vieux eut un tressaillement.

—Quoi? demanda-t-il.

—Est-ce que tu en as fait, toi aussi, de ces choses?

—Certainement, fit le vieux, d'une voix fâchée.

Il se tut; et après quelques pas, il soupira profondément. C'était une des douleurs de sa vie. Il avait toujours désiré écrire pour le théâtre, et l'inspiration l'avait toujours trahi. Il avait bien dans ses cartons un ou deux actes de sa façon; mais il conservait si peu d'illusion sur leur valeur qu'il n'avait jamais osé les soumettre au jugement de personne.

Ils ne se dirent plus un mot, jusqu'à ce qu'ils fussent rentrés. Ils ne dormirent ni l'un ni l'autre. Le vieux avait de la peine. Il avait pris sa Bible pour se consoler. Christophe repassait dans son lit les événements de la soirée; il se rappelait les moindres détails, et la fille aux pieds nus lui réapparaissait. Quand il allait s'assoupir, une phrase de musique résonnait à son oreille, aussi distinctement que si l'orchestre était là; il tressautait; il se soulevait sur son oreiller, la tête ivre, et il pensait: «Un jour, j'en écrirai aussi, moi. Oh! est-ce que je pourrai jamais?»

À partir de ce moment, il n'eut plus qu'un désir: retourner au théâtre; et il se remit au travail avec d'autant plus d'ardeur qu'on lui fit du théâtre la récompense de son travail. Il ne songeait plus qu'à cela: pendant la moitié de la semaine, il pensait au spectacle passé; et il pensait au spectacle prochain, pendant l'autre moitié. Il tremblait de tomber malade pour la représentation; et sa crainte lui faisait éprouver souvent les symptômes de trois ou quatre maladies. Le jour venu, il ne dînait pas, il s'agitait comme une âme en peine, il allait regarder cinquante fois l'horloge, il croyait que le soir n'arriverait jamais; enfin, n'y tenant plus, il partait de la maison une heure avant l'ouverture des bureaux, dans la peur de ne pas trouver de place; et, comme il était le premier dans la salle déserte, il commençait à s'inquiéter. Son grand-père lui avait raconté que, deux ou trois fois, le public n'étant pas assez nombreux, les comédiens avaient préféré ne pas jouer et rendre le prix des places. Il guettait les arrivants, il les comptait, il pensait: «Vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq... oh! ce n'est pas assez... jamais ce ne sera assez!» Et quand il voyait entrer au balcon ou à l'orchestre quelque personnage d'importance, il avait le cœur plus léger; il se disait: «Celui-là, ils n'oseront pas le renvoyer. Sûrement, ils joueront pour lui.»—Mais il n'était pas convaincu; il ne se rassurait que quand les musiciens s'installaient. Encore craignait-il jusqu'au dernier moment que le rideau se levât, et que l'on annonçât, comme l'on fit un soir, un changement de spectacle. Il regardait de ses petits yeux de lynx sur le pupitre de la contrebasse si le titre inscrit sur le cahier était celui de la pièce attendue. Et quand il avait bien vu, deux minutes après, il regardait de nouveau pour s'assurer qu'il ne s'était pas trompé... Le chef d'orchestre n'était pas encore là. Sûrement il était malade... On s'agitait derrière le rideau, on entendait un bruit de voix et de pas précipités. C'était un accident, un malheur imprévu?... Le silence se rétablissait. Le chef d'orchestre était à son poste. Tout semblait enfin prêt... On ne commençait pas! Mais que se passait-il donc?... Il bouillait d'impatience.—Enfin, le signal retentissait. Il avait des battements de cœur. L'orchestre préludait; et, pendant quelques heures, Christophe nageait dans une félicité, que troublait seulement l'idée qu'elle finirait.

À quelque temp de là, un événement musical surexcitas les pensées de Christophe. François-Marie Hassler, l'auteur du premier opéra qui l'avait bouleversé, allait venir. Il devait diriger un concert de ses œuvres. La ville fut en émoi. Le jeune maître était violemment discuté en Allemagne; et, pendant quinze jours, on ne parla que de lui. Ce fut bien autre chose, quand il fut arrivé. Les amis de Melchior et ceux du vieux Jean-Michel venaient constamment aux nouvelles; et ils en apportaient d'extravagantes sur les habitudes du musicien et ses excentricités. L'enfant suivait ces récits avec une attention passionnée. L'idée que le grand homme était là, dans sa ville, qu'il respirait le même air, qu'il foulait les mêmes pavés, le jetait dans un état d'exaltation muette. Il ne vivait plus que dans l'espérance de le voir.

Hassler était descendu au palais, où le grand-duc lui avait offert l'hospitalité. Il ne sortait guère que pour aller au théâtre diriger les répétitions, où Christophe n'était pas admis; et comme il était fort indolent, il allait et revenait toujours dans la voiture du prince. Christophe avait donc peu d'occasions de le contempler; il ne réussit qu'une fois à apercevoir au passage, au fond de la voiture, son manteau de fourrure, bien qu'il perdît des heures à l'attendre dans la rue, donnant de forts coups de poing à droite, à gauche, pour conquérir et maintenir sa place au premier rang des badauds. Il se consolait, en passant la moitié de ses journées à guetter les fenêtres du palais qu'on lui avait désignées comme étant celles du maître. Le plus souvent, il ne voyait que les volets: car Hassler se levait tard, et les fenêtres restaient fermées presque toute la matinée. C'est ce qui avait fait dire aux gens bien informés que Hassler ne pouvait supporter le jour, et qu'il vivait dans une nuit perpétuelle.

Enfin Christophe fut admis à approcher son héros. C'était le jour du concert. Toute la ville était là. Le grand-duc et sa cour occupaient la grande loge princière, surmontée d'une couronne, que tenaient dans les airs, avec des ronds de jambes, deux chérubins joufflus. Le théâtre avait un aspect de gala. La scène était ornée de branches de chêne et de lauriers fleuris. Tous les musiciens de quelque valeur s'étaient fait honneur de tenir leur partie dans l'orchestre. Melchior était à son poste, et Jean-Michel dirigeait les chœurs.

Lorsque Hassler parut, une acclamation monta de toutes parts, et les dames se levaient afin de mieux le voir. Christophe le dévorait des yeux. Hassler avait une figure jeune et fine, mais déjà un peu bouffie et fatiguée; les tempes étaient dégarnies; une calvitie précoce se montrait au sommet du crâne, parmi les cheveux blonds qui frisaient. Ses yeux bleus avaient un regard vague. Sous la petite moustache blonde, la bouche ironique restait rarement en repos, contractée par mille mouvements imperceptibles. Il était grand, et se tenait mal, non par gêne, mais par fatigue ou par ennui. Il dirigeait avec une souplesse capricieuse, de tout son grand corps dégingandé qui ondulait, comme sa musique, avec des gestes tour à tour caressants et cassants. On voyait qu'il était prodigieusement nerveux; et sa musique était son reflet. Cette vie trépidante et saccadée pénétrait l'apathie ordinaire de l'orchestre. Christophe haletait; malgré sa crainte d'attirer sur lui les regards, il ne pouvait rester immobile à sa place; il s'agitait, il se levait, et la musique lui causait de si violentes secousses, et si inattendues, qu'il était contraint de remuer la tête, les bras, les jambes, au grand dommage de ses voisins, qui se garaient comme ils pouvaient de ses ruades. Au reste, tout le public était dans l'enthousiasme, fasciné par le succès, bien plus que par les œuvres. À la fin, il y eut un orage d'applaudissements et de cris, où les trompettes de l'orchestre, selon la mode allemande, mêlèrent leurs clameurs triomphales, pour saluer le vainqueur. Christophe tressaillait d'orgueil, comme si ces honneurs étaient pour lui. Il jouissait de voir le visage de Hassler s'illuminer d'un contentement enfantin. Les dames jetaient des fleurs, les hommes agitaient leurs chapeaux; et ce fut une ruée du public vers l'estrade. Chacun voulait serrer la main du maître. Christophe vit une enthousiaste porter cette main à ses lèvres, et une autre dérober le mouchoir que Hassler avait laissé sur le coin de son pupitre. Il voulut, lui aussi, arriver à l'estrade, bien qu'il ne sût pas du tout pourquoi; car, s'il s'était trouvé en ce moment près de Hassler, il se serait enfui aussitôt, d'émotion. Mais il donnait des coups de tête, comme un bélier, dans les robes et les jambes qui le séparaient de Hassler.—Il était trop petit. Il ne put arriver.

Heureusement, grand-père vint le prendre à la sortie du concert, pour l'emmener à une sérénade qu'on donnait à Hassler. C'était la nuit, on avait allumé des torches. Tous les musiciens de l'orchestre étaient là. On ne s'entretenait que des œuvres merveilleuses que l'on venait d'entendre. On arriva devant le palais, et on se disposa sans bruit sous les fenêtres du maître. On affectait des airs mystérieux, bien que tout le monde fût au courant, et Hassler comme les autres, de ce qu'on allait faire. Dans le beau silence de la nuit, on commença de jouer des pages célèbres de Hassler. Il parut à la fenêtre avec le prince, et on hurla en leur honneur. Ils saluaient, tous les deux. Un domestique vint, de la part du prince, inviter les musiciens à entrer au palais. Ils traversèrent des salles dont les murs étaient badigeonnés de peintures, qui représentaient des hommes nus avec des casques: ils étaient de couleur rougeâtre, et faisaient des gestes de défi. Le ciel était couvert de gros nuages, pareils à des éponges. Il y avait aussi des hommes et des femmes en marbre, vêtus de pagnes en tôle. On marchait sur des tapis si doux qu'on n'entendait point ses pas; et on pénétra dans une salle, où il faisait clair comme en plein jour, et où des tables étaient chargées de boissons et de choses excellentes.

Le grand-duc était là; mais Christophe ne le vit pas: il n'avait d'yeux que pour Hassler. Hassler s'avança vers les musiciens, il les remercia; il cherchait ses mots, s'embarrassa dans une phrase, et s'en tira par une saillie burlesque qui fit rire tout le monde. On se mit à manger. Hassler prit à part quatre ou cinq artistes. Il distingua grand-père et lui dit quelques mots très flatteurs; il se rappelait que Jean-Michel avait été un des premiers à faire exécuter ses œuvres; et il dit qu'il avait souvent entendu parler de son mérite par un ami, qui avait été l'élève de grand-père. Grand-père se confondit en remerciements; il riposta par des louanges si énormes que, malgré son adoration pour Hassler, le petit en eut honte. Mais Hassler semblait les trouver très agréables et naturelles. Enfin grand-père, qui s'était perdu dans son amphigouri, tira Christophe par la main et le présenta à Hassler. Hassler sourit à Christophe, lui caressa négligemment la tête; et quand il sut que le petit aimait sa musique et qu'il ne dormait plus depuis plusieurs nuits, dans l'attente de le voir, il le prit dans ses bras et le questionna amicalement. Christophe, rouge de plaisir et muet de saisissement, n'osait pas le regarder. Hassler lui prit le menton, le força à lever le nez. Christophe se hasarda: les yeux de Hassler étaient bons et rieurs; il se mit à rire aussi. Puis il se sentit si heureux, si admirablement heureux dans les bras de son cher grand homme qu'il fondit en larmes. Hassler fut touché par cet amour naïf; il se fit plus affectueux encore, il embrassa le petit, et lui parla avec une tendresse maternelle. En même temps, il disait des mots drôles, et il le chatouillait pour le faire rire; et Christophe ne pouvait s'empêcher de rire au milieu de ses larmes. Bientôt il fut familiarisé tout à fait, il répondit à Hassler sans aucune gêne; et, de lui-même, il se mit à lui raconter à l'oreille tous ses petits projets, comme si Hassler et lui étaient de vieux amis: comment il voulait être musicien comme Hassler, faire de belles choses comme Hassler, devenir un grand homme. Lui, qui avait toujours honte, il parlait avec une entière confiance, il ne savait ce qu'il disait, il était dans une extase. Hassler riait de son babillage. Il dit:

—Quand tu seras grand, quand tu seras devenu un brave musicien, tu viendras me voir à Berlin. Je ferai quelque chose de toi.

Christophe était trop ravi pour répondre. Hassler le taquina.

—Tu ne veux pas?

Christophe hocha la tête avec énergie, cinq à six fois, pour affirmer que si.

—Alors, c'est convenu?

Christophe recommença sa mimique.

—Embrasse-moi, au moins!

Christophe jeta ses bras autour du cou de Hassler et le serra de toutes ses forces.

—Allons, diable, tu me mouilles! laisse-moi! veux-tu bien te moucher!

Hassler riait, et il moucha lui-même l'enfant honteux et heureux. Il le déposa à terre, puis le prit par la main, le mena à une table, bourra ses poches de gâteaux, et le laissa en lui disant:

—Au revoir! Souviens-toi de ce que tu m'as promis.

Christophe nageait dans le bonheur. Le reste du monde n'existait plus. Il suivait avec amour tous les jeux de physionomie et les gestes de Hassler. Un mot de lui le frappa. Hassler tenait un verre; il parlait, et son visage s'était subitement contracté; il disait:

—La joie de telles journées ne doit pas nous faire oublier nos ennemis. On ne doit jamais oublier ses ennemis. Il n'a pas dépendu d'eux que nous ne fussions écrasés. Il ne dépendra pas de nous qu'ils ne soient écrasés. C'est pourquoi mon toast sera qu'il y a des gens à la santé desquels... nous ne buvons pas!

Tout le monde avait applaudi, et ri de ce toast original; Hassler avait ri avec les autres et repris son air de bonne humeur. Mais Christophe était gêné. Bien qu'il ne se permît pas de discuter les actes de son héros, il lui déplaisait que celui-ci eût pensé à des choses laides, quand il ne devait y avoir, ce soir-là, que des figures et des pensées lumineuses. Mais son impression était confuse; elle fut vite chassée par l'excès de sa joie et par le petit doigt de champagne qu'il but dans la coupe de grand-père.

Au retour, grand-père ne cessait de parler tout seul: les éloges qu'il avait reçus de Hassler le transportaient; il s'écriait que Hassler était un génie, comme on n'en voit qu'un par siècle. Christophe se taisait, renfermant dans son cœur son ivresse amoureuse: Il l'avait embrassé, Il l'avait tenu dans ses bras! Qu'il était bon! Qu'il était grand!

—Ah! pensait-il, dans son petit lit, en embrassant passionnément son oreiller, je voudrais mourir, mourir pour lui!

Le brillant météore, qui avait passé un soir dans le ciel de la petite ville, eut une influence décisive sur l'esprit de Christophe. Pendant toute son enfance, ce fut le modèle vivant, sur lequel il eut les yeux fixés; et c'est à son exemple que le petit homme de six ans décida, lui aussi, qu'il écrirait de la musique. À vrai dire, il y avait longtemps déjà qu'il en faisait sans s'en douter; il n'avait pas attendu, pour composer, de savoir qu'il composait.

Tout est musique pour un cœur musicien. Tout ce qui vibre, et s'agite, et palpite, les jours d'été ensoleillés, les nuits où le vent siffle, la lumière qui coule, le scintillement des astres, les orages, les chants d'oiseaux, les bourdonnements d'insectes, les frémissements des arbres, les voix aimées ou détestées, les bruits familiers du foyer, de la porte qui grince, du sang qui gonfle les artères dans le silence de la nuit,—tout ce qui est, est musique: il ne s'agit que de l'entendre. Toute cette musique des êtres résonnait en Christophe. Tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il sentait, se muait en musique. Il était comme une ruche bourdonnante d'abeilles. Mais nul ne le remarquait. Lui, moins que personne.

Comme tous les enfants, il chantonnait sans cesse. À toute heure du jour, quelque chose qu'il fît:—qu'il se promenât dans la rue, en sautillant sur un pied;—ou que, vautré sur le plancher de grand-père, et la tête dans ses mains, il fût plongé dans les images d'un livre;—ou qu'assis sur sa petite chaise, dans le coin le plus obscur de la cuisine, il rêvassât sans penser, tandis que la nuit tombait;—toujours on entendait le murmure monotone de sa petite trompette, bouche close, et les joues gonflées, en s'ébrouant des lèvres. Cela durait des heures, sans qu'il s'en lassât. Sa mère n'y faisait pas attention; puis, brusquement, elle en criait d'impatience.

Quand il était las de cet état de demi-somnolence, il était pris d'un besoin de se remuer et de faire du bruit. Alors, il inventait des musiques, qu'il chantait à tue-tête. Il en avait fabriqué pour toutes les occasions de sa vie. Il en avait pour quand il barbotait dans sa cuvette, le matin, comme un petit canard. Il en avait pour quand il montait au tabouret de piano, devant l'instrument détesté,—et surtout quand il en descendait (celle-ci était bien plus brillante que l'autre). Il en avait pour quand maman apportait la soupe sur la table:—il la précédait alors, en sonnant des fanfares.—Il se jouait à lui-même des marches triomphales, pour se rendre solennellement de la salle à manger à sa chambre à coucher. Parfois, à cette occasion, il organisait des cortèges, avec ses deux petits frères: tous trois défilaient gravement, à la suite l'un de l'autre; et chacun avait sa marche. Mais Christophe se réservait, comme de juste, la plus belle. Chacune de ces musiques était affectée rigoureusement à une occasion spéciale; et Christophe n'aurait jamais eu l'idée de les confondre. Tout autre s'y serait trompé; mais il y distinguait des nuances d'une précision lumineuse.

Un jour que, chez grand-père, il tournait autour de la chambre, en tapant des talons, la tête en arrière et le ventre en avant, il tournait, tournait indéfiniment, à se rendre malade, en exécutant une de ses compositions,—le vieux, qui se faisait la barbe, s'arrêta de se raser, et, la figure toute barbouillée de savon, il le regarda et dit:

—Qu'est-ce que tu chantes donc, gamin?

Christophe répondit qu'il ne savait pas.

—Recommence! dit Jean-Michel.

Christophe essaya: il ne put jamais retrouver l'air. Fier de l'attention de grand-père, il voulut faire admirer sa belle voix, en chantant à sa façon un grand air d'opéra; mais ce n'était pas là ce que demandait le vieux. Jean-Michel se tut et parut ne plus s'occuper de lui. Mais il laissa la porte de sa chambre entrouverte, tandis que le petit s'amusait seul dans la pièce à côté.

Quelques jours après, dans un cercle de chaises disposées autour de lui, Christophe était en train de jouer une comédie musicale, qu'il s'était fabriquée avec les bribes de ses souvenirs de théâtre; très sérieux, il exécutait sur un air de menuet, comme il avait vu faire, des pas et des révérences qu'il adressait au portrait de Beethoven, suspendu au-dessus de la table. En se retournant pour une pirouette, il vit, par la porte entre-bâillée, la tête de grand-père, qui le regardait. Il pensa que le vieux se moquait de lui: il eut bien honte, il s'arrêta net; et, courant à la fenêtre, il écrasa sa figure contre les carreaux, comme s'il était absorbé dans une contemplation du plus haut intérêt, Mais le vieux ne dit rien: il vint vers lui, il l'embrassa; et Christophe vit bien qu'il était content. Son petit amour-propre ne manqua pas de travailler sur ces données; il était assez fin pour juger qu'on l'avait apprécié; mais il ne savait pas au juste ce que grand-père avait le plus admiré en lui: si c'étaient ses talents d'auteur dramatique, de musicien, de chanteur, ou de danseur. Il penchait pour ces derniers; car il en faisait cas.

Une semaine plus tard, quand il avait tout oublié, grand-père lui dit d'un air mystérieux qu'il avait quelque chose à lui montrer. Il ouvrit son secrétaire, en tira un cahier de musique, le mit sur le pupitre du piano, et dit à l'enfant de jouer. Christophe, très intrigué, déchiffra tant bien que mal. Le cahier était écrit à la main, de la grosse écriture du vieux, qui s'était spécialement appliqué. Les en-tête étaient ornés de boucles et de paraphes.—Après un moment, grand-père, qui était assis à côté de Christophe et lui tournait les pages, lui demanda quelle était cette musique. Christophe, trop absorbé par son jeu pour distinguer ce qu'il jouait, répondit qu'il n'en savait rien.

—Fais attention. Tu ne connais pas cela?

Oui, il croyait bien le connaître; mais il ne savait pas où il l'avait entendu... Grand-père riait:

—Cherche.

Christophe secouait la tête:

—Je ne sais pas.

À vrai dire, des lueurs lui traversaient l'esprit; il lui semblait que ces airs... Mais non! il n'osait pas... Il ne voulait pas reconnaître...

—Grand-père, je ne sais pas.

Il rougissait.

—Allons, petit sot, tu ne vois pas que ce sont tes airs?

Il en était sûr; mais de l'entendre dire lui fit un coup au cœur:

—Oh! grand-père!...

Le vieux, rayonnant, lui expliqua le cahier:

—Voilà: Aria. C'est ce que tu chantais mardi, quand tu étais vautré par terre.—Marche. C'est ce que je t'ai demandé de recommencer, l'autre semaine, et que tu n'as jamais pu retrouver.—Menuet. C'est ce que tu dansais devant mon fauteuil... Regarde.

Sur la couverture était écrit, en gothiques admirables:

LES PLAISIRS DU JEUNE AGE: ARIA, MINUETTO, WALZER, e MARCIA, op. I de JEAN-CHRISTOPPHE KRAFFT.

Christophe fut ébloui. Voir son nom, ce beau titre, ce gros cahier, son œuvre!... Il continuait de balbutier:

—Oh! grand-père! grand-père!...

Le vieux l'attira à lui. Christophe se jeta sur ses genoux, et cacha sa tête dans la poitrine de Jean-Michel. Il rougissait de bonheur. Le vieux, encore plus heureux que lui, reprit d'un ton qu'il tâchait de rendre indifférent,—car il sentait qu'il allait s'émouvoir:

—Naturellement, j'ai ajouté l'accompagnement, et les harmonies dans le caractère du chant. Et puis...—(il toussa)—et puis, j'ai aussi ajouté un trio au menuet, parce que... parce que c'est l'habitude...; et puis... enfin, je crois qu'il ne fait pas mal.

Il le joua.—Christophe était très fier de collaborer avec grand-père:

—Mais alors, grand-père, il faut que tu mettes aussi ton nom.

—Cela n'en vaut pas la peine. Il est inutile que d'autres que toi le sachent. Seulement...—(ici, sa voix trembla)—seulement, plus tard, quand je n'y serai plus, cela te rappellera ton vieux grand-père, n'est-ce pas? Tu ne l'oublieras pas?

Le pauvre vieux ne disait pas tout: il n'avait pu résister au plaisir, bien innocent, d'introduire un de ses malheureux airs dans l'œuvre de son petit-fils, qu'il pressentait devoir lui survivre; mais son désir de participer à cette gloire imaginaire était bien humble et bien touchant, puisqu'il lui suffisait de transmettre, anonyme, une parcelle de sa pensée, afin de ne pas mourir tout entier.—Christophe, très touché, lui couvrait la figure de baisers. Le vieux, qui se laissait attendrir de plus en plus, lui embrassait les cheveux.

—N'est-ce pas, tu te souviendras? Plus tard, quand tu seras devenu un bon musicien, un grand artiste, qui fera honneur à sa famille, à son art, et à la patrie, quand tu seras célèbre, tu te souviendras que c'est ton vieux grand-père qui t'a le premier deviné, qui a prédit ce que tu serais?

Il avait les larmes aux yeux, de s'entendre parler. Il ne voulut pas laisser voir cette marque de faiblesse. Il eut une quinte de toux, prit un air bourru, et renvoya le petit, en serrant précieusement le manuscrit.

Christophe revint chez lui, étourdi de joie. Les pierres dansaient autour de lui. L'accueil qu'il reçut des siens le dégrisa un peu. Comme il se hâtait naturellement de leur raconter, tout glorieux, son exploit musical, ils jetèrent les hauts cris. Sa mère se moqua de lui. Melchior déclara que le vieux était fou et qu'il ferait beaucoup mieux de se soigner que de tourner la tête au petit; quant à Christophe, il lui ferait le plaisir de ne plus s'occuper de ces niaiseries, de se mettre illico à son piano, et de jouer des exercices pendant quatre heures. Qu'il tâche d'abord d'apprendre à jouer proprement: pour la composition, il avait le temps de s'en occuper plus tard, quand il n'aurait rien de mieux à faire.

Ce n'est pas, comme ces sages paroles auraient pu le faire croire, que Melchior se préoccupât de défendre l'enfant contre l'exaltation dangereuse d'un orgueil prématuré. Il devait se charger de démontrer promptement le contraire. Mais, n'ayant jamais eu lui-même aucune idée à exprimer en musique, ni le moindre besoin d'en exprimer aucune, il en était arrivé, dans son infatuation de virtuose, à considérer la composition comme une chose secondaire, à laquelle l'art de l'exécutant donnait seul tout son prix. Il n'était certes pas insensible aux enthousiasmes suscités par les grands compositeurs, comme Hassler; il avait pour ces ovations le respect qu'il éprouvait toujours pour le succès,—mêlé secrètement d'un peu de jalousie, car il lui semblait que ces applaudissements lui étaient dérobés. Mais il savait par expérience que les succès des grands virtuoses ne sont pas moins bruyants, qu'ils sont même plus personnels et plus fertiles en conséquences agréables et flatteuses. Il affectait de rendre un profond hommage au génie des maîtres musiciens; mais il avait plaisir à raconter d'eux des anecdotes ridicules, qui donnaient de leur intelligence et de leurs mœurs une triste opinion. Il plaçait le virtuose au sommet de l'échelle artistique: car, disait-il, il est bien connu que la langue est la plus noble partie du corps; et que serait la pensée sans la parole? que serait la musique sans l'exécutant?

Quelle que fût d'ailleurs la raison de la semonce qu'il administra à Christophe, cette semonce n'était pas inutile pour rendre au petit l'équilibre, que les louanges du grand-père risquaient fort de lui faire perdre. Elle ne suffisait même pas. Christophe ne manqua point de juger que son grand-père était beaucoup plus intelligent que son père; et, s'il se mit au piano sans rechigner, ce fut bien moins pour obéir que pour pouvoir rêver à son aise, ainsi qu'il avait coutume, tandis que ses doigts couraient machinalement sur le clavier. Tout en exécutant ses interminables exercices, il entendait une voix orgueilleuse qui répétait en lui: «Je suis un compositeur, un grand compositeur.»

À partir de ce jour, puisqu'il était un compositeur, il se mit à composer. Avant de savoir à peine écrire ses lettres, il s'évertua à griffonner des noires et des croches sur des lambeaux de papier, qu'il arrachait aux cahiers de comptes du ménage. Mais la peine qu'il se donnait pour savoir ce qu'il pensait, et pour le fixer par écrit, faisait qu'il ne pensait plus rien, sinon qu'il voulait penser quelque chose. Il ne s'en obstinait pas moins à construire des phrases musicales; et comme il était naturellement musicien, il y arrivait tant bien que mal, encore qu'elles ne signifiassent rien. Alors il s'en allait les porter, triomphant, à grand-père, qui en pleurait de joie,—il pleurait facilement maintenant qu'il vieillissait,—et qui proclamait que c'était admirable.

Il y avait de quoi le gâter tout à fait. Heureusement, son bon sens naturel le sauva, aidé par l'influence d'un homme, qui ne prétendait pourtant exercer aucune influence sur qui que ce fût, et qui ne donnait aux yeux du monde rien moins que l'exemple du bon sens.—C'était le frère de Louisa.

Il était petit comme elle, mince, chétif, un peu voûté. On ne savait au juste son âge; il ne devait pas avoir passé la quarantaine; mais il semblait avoir cinquante ans, et plus. Il avait une petite figure ridée, rosée, avec de bons yeux bleus très pâles, comme des myosotis un peu fanés. Quand il enlevait sa casquette, qu'il gardait frileusement partout, de crainte des courants d'air, il montrait un petit crâne tout nu, rose, et de forme conique, qui faisait la joie de Christophe et de ses frères. Ils ne se lassaient pas de le taquiner à ce sujet, lui demandant ce qu'il avait fait de ses cheveux, et menaçant de le fouetter, excités par les grosses plaisanteries de Melchior. Il en riait le premier et se laissait faire avec patience. Il était petit marchand ambulant; il allait de village en village, portant sur son dos un gros ballot, où il y avait de tout: de l'épicerie, de la papeterie, de la confiserie, des mouchoirs, des fichus, des chaussures, des boîtes de conserve, des almanachs, des chansons et des drogues. Plusieurs fois, on avait tenté de le fixer quelque part, de lui acheter un petit fonds, un bazar, une mercerie. Mais il ne pouvait s'y faire: une nuit il se levait, mettait la clef sous la porte, et repartait avec son ballot. On restait des mois sans le voir. Puis il reparaissait: un soir, on entendait gratter à l'entrée; la porte s'entre-bâillait, et la petite tête chauve, poliment découverte, se montrait avec ses bons yeux et son sourire timide. Il disait: «Bonsoir à toute la compagnie», prenait soin d'essuyer ses souliers avant d'entrer, saluait chacun, en commençant par le plus âgé, et allait s'asseoir dans le coin le plus modeste de la chambre. Là, il allumait sa pipe, et il baissait le dos, attendant tranquillement que la grêle habituelle de quolibets fût passée. Les deux Krafft, le grand-père et le père, avaient pour lui un mépris goguenard. Cet avorton leur paraissait ridicule; et leur orgueil était blessé de l'infime condition du marchand ambulant. Ils le lui faisaient sentir; mais il ne semblait pas s'en apercevoir, et il leur témoignait un respect profond, qui les désarmait, surtout le vieux, très sensible aux égards qu'on avait pour lui. Ils se contentaient de l'écraser de lourdes plaisanteries qui faisaient monter le rouge au visage de Louisa. Celle-ci, habituée à s'incliner sans discussion devant la supériorité des Krafft, ne doutait pas que son mari et son beau-père n'eussent raison; mais elle aimait tendrement son frère, et son frère avait pour elle une adoration muette. Ils étaient tous deux seuls de leur famille, et tous deux humbles, effacés, écrasés par la vie; un lien de mutuelle pitié et de souffrances communes, secrètement supportées, les attachait ensemble avec une triste douceur. Au milieu des Krafft, robustes, bruyants, brutaux, solidement bâtis pour vivre, et vivre joyeusement, ces deux êtres faibles et bons, qui semblaient en dehors ou à côté de la vie, se comprenaient et se plaignaient, sans se le dire jamais.

Christophe, avec la légèreté cruelle de l'enfance, partageait le dédain de son père et de son grand-père pour le petit marchand. Il s'en divertissait comme d'un objet comique; il le harcelait de taquineries stupides, que l'autre supportait avec son inaltérable tranquillité. Christophe l'aimait cependant, sans bien s'en rendre compte. Il l'aimait d'abord comme un jouet docile, dont on fait ce qu'on veut. Il l'aimait aussi parce qu'il y avait toujours quelque chose de bon à attendre de lui: une friandise, une image, une invention amusante. Le retour du petit homme était une joie pour les enfants; car il leur faisait toujours quelque surprise. Si pauvre qu'il fût, il trouvait moyen d'apporter un souvenir à chacun; et il n'oubliait la fête d'aucun de la famille. On le voyait arriver ponctuellement aux dates solennelles; et il tirait de sa poche quelque gentil cadeau, choisi avec cœur. On y était si habitué qu'on songeait à peine à le remercier: il paraissait suffisamment payé par le plaisir qu'il avait à l'offrir. Mais Christophe, qui ne dormait pas très bien, et qui, pendant la nuit, ressassait dans son cerveau les événements de la journée, réfléchissait parfois que son oncle était très bon; il lui venait pour le pauvre homme des effusions de reconnaissance, dont il ne lui montrait rien, une fois le jour venu, parce qu'alors il ne pensait plus qu'à se moquer. Il était d'ailleurs trop petit encore pour attacher à la bonté tout son prix: dans le langage des enfants, bon et bête sont presque synonymes; et l'onde Gottfried en semblait la preuve vivante.

Un soir que Melchior dînait en ville, Gottfried, resté seul dans la salle du bas, tandis que Louisa couchait les deux petits, sortit, et alla s'asseoir à quelques pas de la maison, au bord du fleuve. Christophe l'y suivit par désœuvrement; et, comme d'habitude, il le persécuta de ses agaceries de jeune chien, jusqu'à ce qu'il fût essoufflé et se laissât rouler sur l'herbe à ses pieds. Couché sur le ventre, il s'enfonça le nez dans le gazon. Quand il eut repris haleine, il chercha quelque nouvelle sottise à dire; et, l'ayant trouvée, il la cria, en se tordant de rire, la figure toujours enfouie en terre. Rien ne lui répondit. Étonné de ce silence, il leva la tête, et s'apprêta à redire son bon mot. Son regard rencontra le visage de Gottfried, éclairé par les dernières lueurs du jour qui s'éteignait, dans des vapeurs dorées. Sa phrase lui resta dans la gorge. Gottfried souriait, les yeux à demi fermés, la bouche entr'ouverte; et sa figure souffreteuse était d'un sérieux indicible. Christophe, appuyé sur les coudes, se mit à l'observer. La nuit venait; la figure de Gottfried s'effaçait peu à peu. Le silence régnait. Christophe fut pris à son tour par les impressions mystérieuses qui se reflétaient sur le visage de Gottfried. La terre était dans l'ombre, et le ciel était clair: les étoiles naissaient. Les petites vagues du fleuve clapotaient sur la rive. L'enfant s'engourdissait; il mâchait, sans les voir, de petites tiges d'herbes. Un grillon criait près de lui. Il lui semblait qu'il allait s'endormir.... Brusquement, dans l'obscurité, Gottfried chanta. Il chantait d'une voix faible, voilée, comme intérieure; on n'aurait pu l'entendre à vingt pas. Mais elle avait une sincérité émouvante; on eût dit qu'il pensait tout haut, et qu'au travers de cette musique, comme d'une eau transparente, on pût lire jusqu'au fond de son cœur. Jamais Christophe n'avait entendu chanter ainsi. Et jamais il n'avait entendu une pareille chanson. Lente, simple, enfantine, elle allait d'un pas grave, triste, un peu monotone, sans se presser jamais,—avec de longs silences,—puis se remettait en route, insoucieuse d'arriver, et se perdait dans la nuit. Elle semblait venir de très loin, et allait on ne sait où. Sa sérénité était pleine de trouble; et, sous sa paix apparente, dormait une angoisse séculaire. Christophe ne respirait plus, il n'osait faire un mouvement, il était tout froid d'émotion. Quand ce fut fini, il se traîna vers Gottfried, et, la gorge serrée:

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