TROISIÈME PARTIE
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LA FÊLURE
I
Cinq ans plus tard.
Un matin.
Barois achève de déjeuner.
PASCAL.—Il y a là un abbé, qui voudrait voir Monsieur.
BAROIS.—Un abbé?
PASCAL.—Il n'a pas voulu dire son nom.
Barois entre dans son cabinet.
Un prêtre âgé, debout à contre-jour: l'abbé Joziers.
L'ABBÉ.—Je ne me suis pas fait nommer, je n'étais pas sûr d'être reçu... (Il rencontre le regard joyeux de Barois, et baisse la tête.) Bonjour, Jean.
Depuis plus de dix ans, aucune voix amie ne l'a appelé «Jean»... Ses yeux s'emplissent de larmes; il tend les mains. L'abbé les saisit.
Ils sont un instant l'un contre l'autre sans parler. L'abbé Joziers: la soixantaine.
Le corps, maigre et long, est demeuré alerte. Mais le visage est d'un vieillard: les cheveux sont tout gris; la peau est jaune, fripée; aux coins des lèvres, deux entailles, par où les joues semblent s'être vidées de leur chair.
Barois, familièrement, avance un siège. L'abbé s'y assied avec réserve.
Barois aussi a changé: il a maigri; il porte ses cheveux emmêlés sur le front; le regard est plus pensif; la moustache noire, striée de blanc, masque maintenant la révolte de la bouche.
L'ABBÉ.—Je ne viens pas en ami, vous vous en doutez bien... Je viens, parce qu'on me l'a demandé, et qu'il n'y avait personne d'autre pour faire cette démarche...
Vous devinez sans doute pourquoi?
Barois secoue négativement la tête; sa bonne foi est évidente.
L'abbé était venu, indigné; et, devant ce regard loyal, il se sent incliné à plus d'indulgence: «C'est un irresponsable...» Mais il reprend son rôle; et l'affection ancienne redescend au fond de son cœur.
L'ABBÉ (agressif).—-Vous avez récemment fait une leçon publique, je ne sais à quelle occasion, sous ce titre: Documents psychologiques pour l'évolution contemporaine de la foi.
BAROIS (intrigué).—Oui.
L'ABBÉ.—Vous y êtes délibérément sorti du domaine des idées générales, pour donner des détails ... dont le caractère autobiographique est manifeste. Les fragments que j'ai dû lire, font allusion à des circonstances de votre jeunesse, de votre mariage ... qui y sont étalées ... avec une absence de ... respect...
BAROIS (sèchement).—Vous allez un peu loin. Les détails dont vous parlez sont anonymes et présentés sous une forme scientifique, qui écarte toute autre interprétation. J'ai étudié un grand nombre de cas psychologiques, dont une partie m'était fournie par des correspondants, médecins en province, et dont quelques autres, je le reconnais, m'étaient personnels...
L'ABBÉ (haussant le ton).—C'est là où vous vous trompez, Jean. Ces détails n'appartiennent pas à vous seul. (Amèrement.) J'ai eu la douleur de perdre, à votre sujet, bien des illusions déjà. Mais je ne croyais pas qu'il me faudrait un jour vous rappeler à votre plus élémentaire dignité d'homme. Il y a des analyses intimes dont le secret est inviolable. On n'expose pas à la curiosité d'un public, quel qu'il soit, pour quelque motif que ce soit, les sentiments d'une femme, qui est et qui reste la vôtre, qui est la mère de votre enfant!
Barois reçoit le coup au visage, sans un geste de protestation.
Il devient pourpre.
Des souvenirs s'abattent sur lui, en rafale: au fond de sa conscience, un passé, qui n'était qu'enseveli, ressuscite.
L'ABBÉ.—Un journal franc-maçon de l'Oise a relevé dans vos paroles ce qui pouvait blesser Mme Barois, et...
Barois n'écoute pas. Il regarde l'abbé avec une expression concentrée, lointaine. Blesser sa femme?... Pas une seule fois, depuis leur séparation, l'idée ne lui est venue qu'elle pût encore être blessée par lui!
Il a besoin de se ressaisir. Il gagne sa table de travail, comme un refuge, et s'assied lourdement, les mains crispées sur les bras de son fauteuil, son fauteuil quotidien.
BAROIS.—Oui, je comprends maintenant... Mais c'est si involontaire!
Le regard de l'abbé est incrédule.
BAROIS (vivement).—Vous ne le croyez pas? Ah, rendez-vous compte: je vis ici, seul, depuis plus de dix ans; je ne vois personne; quelques amis, des collaborateurs... Je suis terriblement occupé... Je n'ai pas le temps de regarder en arrière; et puis, ce n'est pas dans ma nature... Je n'ai jamais aucune nouvelle de Buis: une fois par an, un clerc de notaire m'avertit que la pension a été versée: et c'est tout.
L'abbé le considère avec stupéfaction.
BAROIS.—Je vous étonne? c'est la pure vérité. Le passé est le passé, j'en suis sorti; il est loin, il est mort pour moi; je n'y pense jamais, jamais.
Quand j'ai préparé le cours en question, j'ai cherché avant tout des documents authentiques, exacts. J'en ai pris dans ma propre expérience, sans hésiter. Evidemment, ces souvenirs ne m'appartenaient pas entièrement... C'est vrai...
(S'interrogeant.) Je me suis peut-être conduit comme un goujat...
Il fixe le sol.
Ses mains ont un imperceptible tremblement.
Ah, je suis très contrarié, d'avoir été, sans le vouloir, la cause... (Spontanément.) Expliquez-lui, dites-lui bien tout ce que je...
L'ABBÉ (désarmé par tant d'inconscience).—Non, Jean, il vaut mieux que je ne répète pas tout ce que vous venez de me dire là...
Un silence. L'abbé prend son chapeau.
BAROIS.—Vous n'êtes pas pressé... (Il hésite.) Donnez-moi quelques nouvelles. Est-ce que... Cécile vit toujours chez sa mère?
Le visage du prêtre reste fermé; il fait un signe affirmatif.
BAROIS.—Et elles mènent toujours la même vie? Les patronages, les ouvroirs?
L'ABBÉ (désapprobateur).—Mme Barois donne aux œuvres le temps qu'elle ne consacre pas à sa fille.
BAROIS.—Ah, oui, l'enfant ... qui a maintenant ... voyons ... treize ans...? Hein? (Naïvement.) Comment est-elle, cette petite? A-t-elle une bonne santé?
Il croise le regard de l'abbé; sa phrase s'achève dans un sourire gêné.
BAROIS.—Je vous parais être un monstre? Que voulez-vous... (Geste brutal.) J'ai rayé tout ça! C'est passé, c'est fini! Ma vie, elle est toute ailleurs, et elle me passionne exclusivement! Pourquoi feindrais-je? Souvenez-vous: cette petite, j'étais déjà parti en Angleterre, quand elle est née... Elle ne m'intéresse vraiment à aucun titre, elle n'a rien de moi...
L'ABBÉ (qui le considère soigneusement).—Si. J'en suis même frappé depuis ce matin: elle vous ressemble.
BAROIS (la voix changée).—Elle me ressemble?
L'ABBÉ.—L'expression générale... Le regard... Le menton...
Nouveau silence. L'abbé se lève.
Il s'en va, mécontent de Barois, mécontent de lui-même, gardant pour lui ce qu'il eût aimé dire, emportant de cette visite une rancœur nouvelle.
BAROIS (qui l'accompagne vers la porte).—Et ... vous habitez toujours à Buis?
L'ABBÉ.—Monseigneur m'a confié la cure de Buis, il y aura quatre ans à la Fête-Dieu...
BAROIS.—Je ne savais pas.
Ils ont atteint le vestibule.
L'ABBÉ (avec une soudaine rancune).—Ah, nous sommes cruellement éprouvés, là-bas, par votre nouvelle loi des Congrégations!
BAROIS (souriant).—Ce n'est pas parce que je m'obstine à réclamer la liberté de la pensée, ou parce que j'ai combattu l'injustice, que je suis solidaire de tout ce qui se fait en France...
L'abbé qui avait déjà entr'ouvert la porte du palier, la referme doucement, et se retourne.
BAROIS.—Si vous suiviez, même de loin, le périodique que je dirige ... (L'abbé laisse échapper un geste de répugnance qui provoque un nouveau sourire de Barois.) ... vous sauriez que je n'ai cessé d'appliquer à l'Église les principes qui nous animaient pendant l'Affaire: exactement les mêmes. (Mélancolique.) Nous y avons perdu, d'ailleurs, bien des abonnés... Peu importe. J'ai protesté de toutes mes forces, en voyant le gouvernement s'appuyer sur les dreyfusards de la nouvelle couche, pour trahir le vote de la Chambre et faire exécuter la loi dans un tout autre esprit que celui où elle avait été conçue.
L'ABBÉ (froidement).—J'enregistre avec satisfaction ce que vous me dites là... Mais si vous apercevez combien ce qui se fait aujourd'hui en France est vil, je déplore que vous n'en voyiez pas la cause et combien lourde est la responsabilité qui vous en incombe, à vous, et à vos amis... (Avec gravité.) Au revoir.
BAROIS (serrant sa main).—Cette rencontre m'a fait un grand plaisir, je l'avoue... Quoique je regrette profondément ce qui vous a amené: dites-le à ... à Buis...
(Avec un sourire forcé.) D'ailleurs, soyez rassuré pour l'avenir... Oui, il paraît que je me détraque ... (la main sur le cœur) ... par là... Défense de parler en public, ménagements... Un tas de misères...
L'ABBÉ (affectueux).—Vraiment? Mais rien de grave?
BAROIS.—Non, si je suit raisonnable.
L'ABBÉ (ardemment).—Il faut l'être! Votre vie n'est pas terminée, elle ne peut pas finir comme ça...
BAROIS (coupant court).—J'ai plus que jamais la certitude d'être dans ma voie, et de la suivre, comme je dois!
L'ABBÉ (hochant la tête).—Au revoir.
II
A Auteuil.
Une après-midi de printemps.
Luce est assis dans son jardin à l'ombre des marronniers. Des taches de soleil tremblent sur son front et sur sa barbe blanchie. Reposé et triste, il regarde devant lui. Sur ses genoux, un journal déplié.
En caractère gras:
LES CENDRES DE ZOLA AU PANTHÉON CORTÈGE OFFICIEL. LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE ET LES MINISTRES. LES MESURES DE POLICE. LA BAGARRE.
Tout à coup son visage s'éclaire: à travers les arbustes, Barois vient vers lui.
Leurs mains s'étreignent.
Pas d'explications superflues...
Ils s'asseyent, en silence; ils sont résolus à ne pas épancher leurs cœurs. Mais la même pensée se croise dans leurs regards: ce défilé théâtral, dont ils ont été exclus, cette parade de foire pour glorifier leur grand Zola, cet accaparement d'un nom qui signifie loyauté et justice, pour couvrir une politique d'intérêt!
LUCE (mélancolie profonde).—Le beau soleil, n'est-ce pas?
Barois approuve de la tête, longuement.
Peu importent les mots...
Quelques secondes passent.
Puis Luce fait un nouvel effort.
LUCE.—Et vous, cher ami, comment va?
BAROIS.—Pas mal. Depuis que j'ai interrompu mes cours, je vais même bien.
LUCE.—Et le Semeur?
Barois regarde Luce; rire silencieux.
BAROIS.—Vous rappelez-vous votre surprise quand vous avez appris les désabonnements, après ma campagne contre les exagérations de l'antimilitarisme?
LUCE.—Eh bien?
BAROIS.—Eh bien, tenez, j'ai voulu tenter une épreuve... (Il rit à nouveau, et tout à coup s'arrête, comme s'il craignait de laisser monter un sanglot.) J'ai choisi vingt des nôtres, vingt combattants de la première heure; depuis trois mois j'ai cessé de leur envoyer le Semeur. (Articulant.) Pas un seul ne s'en est aperçu: je n'ai pas reçu une lettre de réclamation!
(Une pause.) Tenez, voilà ma liste.
Mais Luce repousse le papier de la main.
BAROIS (quelques allées et venues sous l'ombrage des arbres).—Bah... Ce ne serait rien, si l'on se sentait toujours aussi combattif, aussi jeune...
LUCE (spontanément).—Vous, Barois?
BAROIS (fierté involontaire; souriant).—Je vous remercie...
Mais c'est exact pourtant: je remarque depuis plusieurs mois des symptômes qui me préoccupent... Des heures de fatigue, des tendances à devenir sceptique, trop indulgent... (Avec lassitude.) Il y a des soirs où je me sens terriblement seul...
LUCE (adroitement).—Vous n'êtes pas seul quand vous êtes à votre table de travail!
BAROIS (se redressant).—Ça, c'est vrai! J'ai tant à faire encore!
Il passe ses doigts à travers ses cheveux, et fait quelques pas. Son regard se fixe, s'éteint.
BAROIS.—Oui, mais tenez, quelque chose qui est mauvais signe: maintenant, quand j'ai un prétexte à quitter mon bureau, une démarche, une course, en bien, au lieu d'enrager, comme autrefois, je ... je suis plutôt... Hein? Vous n'éprouvez pas encore ça, vous?...
LUCE (amusé).—Non.
BAROIS.—Et puis, par moments, j'ai l'impression que la part des souvenirs devient plus importante que celle des acquisitions nouvelles... Je résiste, je m'astreins à lire tout ce qui paraît. Mais, malgré tout, je me sens moins souple, comme engourdi par un poids mort..
LUCE.—L'expérience!
BAROIS (sérieux).—Peut-être... Le sentiment qu'on serait encore apte à tout comprendre, et que pourtant, on est un peu entravé, physiquement... Une sorte d'insoumission de l'organisme... Très pénible.
Sourire incrédule de Luce.
BAROIS (sans répondre à ce sourire).—Pendant longtemps on croit que la vie est une ligne droite, dont les deux bouts s'enfoncent à perte de vue aux deux extrémités de l'horizon: et puis, peu à peu, on découvre que la ligne est coupée, et qu'elle se courbe, et que les bouts se rapprochent, se rejoignent... L'anneau va se boucler... (Souriant à son tour.) On va devenir un vieux qui ne sait plus que tourner dans son cercle!
LUCE.—Oh, oh, oh...
(Brusquement il se dresse.) Ah, les braves cœurs, les voilà tous!
Au fond de la cour, trois hommes surgissent de l'ombre de la voûte: Breil-Zoeger, Cresteil d'Allize et Woldsmuth.
LUCE (bas, vivement).—Dites-moi... Est-ce que Cresteil a perdu quelqu'un de proche?
BAROIS (de même).—Personne ne sait. Il est en grand deuil depuis quinze jours.
Effusions silencieuses.
LUCE (simplement, après quelques secondes de gêne).—L'un de vous y a-t-il été?
ZOEGER.—Non.
CRESTEIL (de sa voix rauque).—Ils ont bien senti qu'il fallait choisir: eux, ou nous!
Il est plus décharné que jamais. Le front s'est dégarni, exagérant le port hautain de sa tête. Sa peau, collée sur les méplats du crâne et sur la courbe du nez, a l'aspect du buis.
WOLDSMUTH (exprimant la pensée de tous).—Quand on se rappelle les obsèques de Zola, les vraies!...
LUCE.—Nous n'étions, autour de ce mort, que des cœurs purs...
ZOEGER (ricanant).—Nous n'avions pas besoin de police pour protéger les ministres!
Le noir de ses yeux est dur comme une pierre taillée. Sa maladie de foie le ronge, sans le vaincre: il la porte au flanc comme un cilice.
BAROIS.—Et, lorsqu'Anatole France s'est levé, vous souvenez-vous de ce frisson, de cette vaillance qui nous a saisis? Quand il a dit: «Je ne lirai que ce qu'il faut dire, mais je dirai tout ce qu'il faut dire...» Et que la France était la patrie de la Justice...
WOLDSMUTH (rassemblant ses souvenirs).—Attendez...
«Il n'y a qu'un pays au monde dans lequel ces grandes choses pouvaient s'accomplir... Qu'elle est belle, cette âme de la France, qui, dans les siècles passés, enseigna le Droit à l'Europe et au monde!...»
Ils écoutent, les yeux sur sa broussaille qui grisonne, et où luisent deux disques de verre fumé.
Cresteil rompt le charme.
CRESTEIL (rire amer).—Ah, oui, tout était beau, c'était du cristal!
Et qu'en est-il résulté? Hein? Nous avons crevé l'abcès: nous comptions sur la guérison: et maintenant, c'est la gangrène!
Luce fait un geste de la main. Breil-Zoeger hausse les épaules.
CRESTEIL.—En avons-nous assez vu!... La gabegie politique, les abus d'autorité, le mercantilisme partout! Les spoliations anticléricales, le contre-sens antimilitariste... Enfin,—faillite générale!
ZOEGER (sèchement).—La politique d'aujourd'hui, je ne la défends pas. Mais elle n'est pas pire, en tout cas, que celle qu'on faisait avant l'Affaire!
BAROIS (après un instant de perplexité).—Ma foi, je ne sais pas...
LUCE (vivement).—Ah, ne regrettons rien, Barois, ne regrettons rien!
ZOEGER.—Si le gouvernement d'alors avait été digne de son poste, ce n'est pas nous qui eussions fait la lumière, c'est lui!
LUCE.—Vous ne regardez que les choses mauvaises, mon pauvre Cresteil. Vous ne voyez pas les bonnes qui se préparent. La République porte en elle-même une vertu précieuse: elle est le seul régime perfectible par nature. Laissez la démocratie s'organiser à nouveau...
CRESTEIL.—Il est tout de même inadmissible que ceux dont tous les actes politiques trahissent nos intentions, revendiquent effrontément notre héritage! Rappelez-vous l'histoire des fiches! Ceux qui s'étaient permis d'organiser officiellement la délation dans l'armée, n'ont pas hésité, devant la Chambre, à s'abriter derrière nos principes!
ZOEGER.—Verbiage de tribune!
BAROIS (tristement).—Et puis, c'est une loi historique: les vainqueurs prennent immédiatement les vices des vaincus. On dirait qu'une immoralité spéciale et contagieuse suinte directement du pouvoir.
CRESTEIL (sombre).—Non. La vérité, c'est que tout ce qui a été touché par cette affaire, tout ce qui est né d'elle, est resté empoisonné.
LUCE (sur un ton de reproche).—Cresteil...
CRESTEIL.—Pourquoi nier l'évidence? Depuis le dossier secret de 94, jusqu'au dessaisissement de la Chambre Criminelle, en passant par le procès Esterhazy et par le procès Zola, la route est jalonnée d'irrégularités!
(Avec exaspération.) Et ça n'est pas le plus fort! Quand nous avons abouti à la condamnation de Rennes,—et puis, à la grâce... (Il paraît prendre plaisir à rouvrir toutes les blessures)... ceux dont l'activité n'était pas détruite jusque dans ses racines, gardaient, malgré tout, l'espérance d'un triomphe final. Mais c'était encore trop pour notre destinée de laissés-pour-compte! Il fallait que nous fussions irrémédiablement trahis! Alors, tout le sens de l'Affaire, tout ce pour quoi nous avions sacrifié notre vigueur, notre repos, tout a sombré dans l'acceptation d'une illégalité définitive: la cassation sans renvoi d'un tribunal qui n'avait pas le droit de la prononcer, et qui n'a pas reculé, pour faire la justice, devant le viol flagrant de la Loi! Ah, ah...
LUCE.—Cresteil...
ZOEGER (de sa voix atone et sarcastique).—Estimez-vous qu'un nouveau conseil de sept officiers quelconques, improvisés juges, eût été plus qualifié que la Cour de Cassation, la plus haute juridiction civile?
Barois croise le regard de Luce et détourne le sien sans prendre la parole.
CRESTEIL.—Ce n'est pas ainsi que la question doit être posée, Zoeger. On a raconté que la Cour de Cassation était cuisinée depuis deux ans,—et il est positif qu'en ces deux ans, bien des sièges ont reçu de nouveaux titulaires... Mais ce n'est pas à ces points de vue-là que je désire me placer.
(Avec une élégance dédaigneuse.) Je dis seulement qu'il y avait une façon plus propre de conclure, sans obtenir, en dernier ressort, l'assentiment de juges civils, après d'interminables ergotages de juristes et de scribes autour de l'article 445. Je dis que pour annuler l'injustice de Rennes, il fallait le verdict éclatant d'une autre juridiction militaire. Et je dis que l'Affaire en est restée, pour toujours, comme une plaie qui suppure, et qui ne pourra pas se fermer!
BAROIS (sans conviction).—C'était tout recommencer.
CRESTEIL.—Tant pis!
BAROIS.—Les forces humaines ont des limites.
CRESTEIL.—Barois, vous pensez exactement comme moi, à ce sujet, vous l'avez assez souvent répété dans votre Semeur!
Barois baisse la tête en souriant.
CRESTEIL.—D'autant plus que l'occasion d'un nouveau conseil de guerre était magnifique!... Les généraux, ceux-là mêmes dont les réticences avaient emporté la condamnation de 99, venaient de démentir formellement, à l'enquête de la Chambre Criminelle, l'histoire du bordereau annoté par le Kaiser! Il eût donc suffi de leur faire répéter leurs dépositions devant les juges-officiers, et l'acquittement était assuré!
LUCE.—A quoi sert de récriminer? Votre pessimisme est excessif, Cresteil,—même aujourd'hui!
BAROIS (se levant).—Nous avons l'air d'être venus là tout exprès, pour étaler les déceptions de nos cinquantaines...
ZOEGER (montrant le journal déplié à terre; rire bref).—C'est notre jour des cendres...
Sourires. Barois s'approche de Luce pour prendre congé.
CRESTEIL (brusque, à Barois).—Vous rentrez par le Bois? Je vous accompagne...
LUCE.—Voyez-vous, le grand mal, c'est que le peuple français n'est pas un peuple moral: et pourquoi? parce que, depuis des siècles, la politique et l'intérêt priment le droit. C'est une nouvelle éducation à faire... Notre but n'est pas atteint, c'est vrai, mais il n'est pas manqué pour ça, il est en voie de réalisation. (Serrant la main de Cresteil.) Vous aurez beau dire, Cresteil, c'est un fameux siècle, celui qui a commencé par la Révolution et qui finit par l'Affaire!
CRESTEIL (avec une sombre désinvolture).—C'est aussi celui de la fièvre, des utopies et des incertitudes, des échafaudages hâtifs et des malfaçons. Nous ne savons pas. On l'appellera peut-être le siècle de la camelote!
Une allée du Bois.
Fin de journée, très douce.
Cresteil, énervé, presse le pas.
CRESTEIL (sur un ton différent, confidentiel).—Quand je me retrouve avec les autres, vous avez vu, je m'emballe, j'ai des airs convaincus... Mais quand je suis rendu à moi-même, ah la la! Non, mon cher, c'est fini, je ne peux plus me payer de mots... J'en ai trop vu, je sais trop bien ce qu'est la vie, la foire que c'est, la vie!... Le bien, le devoir, la vertu, allons donc! Des déguisements de nos instincts égoïstes, notre seule réalité. Ah, fantoches!
BAROIS (ému).—Voyons, voyons, mais c'est pitoyable, ce que vous me racontez-là!
CRESTEIL (durement).—On est comme on est. Encore une chose que je n'ai bien comprise que depuis peu. Je n'ai pas demandé à vivre, ni surtout à vivre la vie que j'ai vécue...
BAROIS (en dernier recours).—Vous ne travaillez donc pas en ce moment?
CRESTEIL (éclatant de rire).—Oui, mes livres! Je suis un beau type de raté, hein?... L'art! C'est comme la Justice et comme la Vérité, c'est un de ces mots qui ne représentent rien, qui sont plus creux qu'une noix véreuse, et pour lesquels je me suis enivré d'abnégation! L'Art! L'homme, cet infirme, veut ajouter à la nature, il tient à créer! Créer! Lui! C'est du dernier grotesque!...
Barois écoute, le cœur terré, comme on écoute la rafale, les arbres tordus, tous les gémissements de la tempête...
CRESTEIL.—Savez-vous, mon cher? Si j'avais mon existence à recommencer, j'anéantirais en moi toute ambition, je me «payerais ma tête», jusqu'à ce que j'aie bien renoncé à croire en quoi que ce soit! Je m'appliquerais à n'aimer la vie que sous ses formes minimes,—les seules qui ne contiennent pas trop d'amertume à avaler en une fois... Ramasser le bonheur par miettes... C'est la seule chance que l'homme ait d'en récolter un peu ... avant de mourir ... puisqu'il faut toujours en arriver là ... au trou...
Il a prononcé les derniers mots avec une angoisse poignante. Barois l'examine, surpris.
Cresteil s'est tu. Il fait quelques pas, et tout à coup, comme s'il était à bout de souffle et de volonté, il étend le bras vers une allée transversale.
CRESTEIL.—Je vous quitte, je vais par là...
Barois le regarde fuir, dans son deuil, dégingandé, le dos rond, les basques au vent.
L'ENFANT
I
«A Monsieur l'Abbé Joziers
«Curé de Buis-la-Dame (Oise).
«26 décembre.
«Mon cher ami,
«Maître Mougin, sur la demande de Madame Barois, vient de me rappeler, qu'au terme de nos conventions, je suis en droit d'exiger que ma fille passe un an auprès de moi, puisqu'elle atteint dans quelques semaines sa dix-huitième année. Je veux éviter que ma réponse ne soit transmise par voie de notaire: ai-je eu tort de penser que vous ne refuseriez pas ce rôle d'intermédiaire?
«Je vous serais donc reconnaissant de remercier Madame Barois de l'initiative qu'elle a prise, et de lui exprimer, sous la forme que vous jugerez la meilleure, les raisons qui me font décliner cette offre.
«Ces raisons, je vous les donnerai avec ma sincérité coutumière.
«Au moment de notre rupture, j'ai voulu me réserver la possibilité d'intervenir, à un moment donné, dans l'éducation de ma fille. Mais les circonstances ont bien changé. Depuis dix-huit ans, vous le savez, je n'ai revu ni ma femme, ni l'enfant. J'abuserais vraiment de mon droit, en réclamant aujourd'hui la moindre parcelle d'une existence dans laquelle je n'ai tenu jusqu'ici et ne tiendrai jamais aucune place. D'ailleurs, pour vous dire toute ma pensée, les sentiments que ma fille doit nécessairement éprouver pour ce Père inconnu, lui rendraient, comme à moi-même, un pareil rapprochement intolérable.
«Il n'y a donc pas lieu de changer quoi que ce soit à nos situations respectives, et j'ai compté sur vous pour délier ma femme de tout engagement à ce sujet.
«Je vous prie de croire à ma gratitude, et d'accepter l'assurance de ma sympathie dévouée.
Barois.»
Quelques jours après. Neuf heures du matin. Barois, levé tard, achève en flânant sa toilette.
Il n'a rien à faire: c'est le 1er janvier. Pascal apporte un paquet de cartes et de lettres.
PASCAL.—Monsieur dînera-t-il ici?
Barois s'est approché du plateau et trie le courrier.
BAROIS.—Non, non... disposez de votre soirée. (Coup d'œil hésitant.) Vous devez avoir de la famille, des amis?
PASCAL (placide).—Ma foi, non: si Monsieur n'est pas là, je dînerai de bonne heure et j'irai au cinéma.
BAROIS (le rappelant).—Eh bien, alors, Pascal, préparez-moi donc à dîner ici... Hein? N'importe quoi, à l'heure que vous voudrez: je ne bouge pas de la journée. Les restaurants sont si bêtes, les jours comme aujourd'hui...
Il ouvre quelques lettres. Puis il aperçoit le timbre de Buis, et, sans hâte, déchire l'enveloppe.
«Presbytère de Buis-la-Dame.
«31 décembre.
«Mon cher Jean,
«Je serai toujours prêt, en souvenir du passé, à être votre porte-paroles.
«Je me suis acquitté de la présente tâche avec d'autant plus de zèle, que toute autre solution m'eût semblé singulièrement inconsidérée. Votre décision épargne à Madame Barois de nouvelles épreuves, et c'est justice: la pauvre femme mérite d'être un peu récompensée du digne renoncement de sa vie.
«Je croirais cependant manquer envers vous d'une certaine loyauté, en vous cachant que c'est Marie qui a obligé sa mère à vous faire écrire par Maître Mougin. Vous voyez à quel point les sentiments filiaux que vous prêtez à la chère enfant, sont différents de ceux qu'une éducation profondément chrétienne a su développer en elle.
«Je vous serre la main,
M. L. Joziers, pr.»
Barois est debout contre la fenêtre; il lui faut un instant pour se ressaisir. Il regarde l'enveloppe, puis la chambre, puis la rue.
Il reprend la lettre, posément, cherchant de bonne foi à concentrer sa pensée:
—«Pourquoi Joziers dit-il: Je manquerais d'une certaine loyauté.....? C'est qu'il a bien le sentiment que ce dernier paragraphe change du tout au tout mon point de vue.....
«Si c'était une exigence de ma part, un caprice, je dirais non... Ou bien, si j'avais eu le dessein d'avoir sur elle une influence secrète, je dirais non... Mais ce n'est pas ça: c'est elle qui...
«Alors? Pourquoi pas?» Il sourit. —«C'est tout de même curieux que ce soit elle qui ait tenu à me rappeler l'échéance. Et malgré sa mère, en somme, puisque mon refus épargne à Cécile de nouvelles épreuves? Cécile a donc très peur que je ne renonce pas à nos conventions; et la petite a dû avoir à lutter ferme... Il faut qu'elle y tienne bien!
«Du diable, par exemple, si je devine pourquoi! Curiosité? Invraisemblable... Elle doit avoir très peur de quitter Buis, sa mère, sa grand'mère, ses habitudes; et surtout pour venir ici! Qu'est-ce qui s'est passé dans cette tête de dix-huit ans?
«En tous cas, il a fallu une volonté extraordinaire pour obtenir le consentement de Cécile. Ça prouve qu'elle a de l'énergie, des idées à elle... C'est bien étrange... Joziers m'a laissé entendre, autrefois, qu'elle me ressemblait un peu... Nous avons peut-être aussi des traits de caractère communs, la même ténacité? Qui sait? Peut-être certaines tournures d'esprit qui sont les mêmes?... Elle cherche peut-être à comprendre, à reviser ce qu'on lui a appris?... Elle se débat peut-être là-bas, comme moi jadis?... Elle vient peut-être vers moi, pour respirer plus librement, pour s'affranchir?»
Il s'attarde complaisamment; il aperçoit en lui un foyer de tendresse inemployée qu'il ignorait...
Puis il hausse les épaules.
—Mais non... Les sentiments que l'éducation chrétienne a su développer en elle..... Ah, je divague, ils la tiennent bien!» Un geste d'impatience. —«Bon... Je souffre maintenant à l'idée que cette gamine inconnue est de l'autre côté de la barricade! Et il y a dix minutes, rien ne m'était plus indifférent que sa piété! Je deviens stupide..... (Souriant.) C'est qu'il n'y a pas plus de dix minutes qu'elle existe pour moi, qu'elle a manifesté son existence, qu'elle est autre chose qu'un nom ... Marie.....» Il déplie la lettre pour la troisième fois.
Et à mesure qu'il la relit, il sent sa réflexion impuissante contre la décision irrévocable que chaque mot de cette lettre incruste davantage en lui.
II
Un après-midi de février. Pascal, entendant la clé dans la serrure, s'avance vers la porte.
BAROIS.—Me voilà, Pascal: tout est prêt?
Pascal sourit familièrement.
Barois fait le tour de son cabinet, comme s'il passait l'inspection. Rien ne traîne; le bureau seul est en désordre. Sur la cheminée, L'Esclave enchaîné de Michel-Ange s'épuise toujours en son effort stérile.
Il gagne hâtivement l'autre partie de l'appartement: deux chambres, communiquant par un cabinet de toilette; la plus grande est tendue de toile claire, et meublée à neuf.
Regard d'ensemble angoissé et satisfait.
Il redresse un abat-jour, tâte le radiateur, consulte sa montre, et retourne dans son cabinet.
BAROIS.—Pascal, nous avons oublié quelque chose!... Vous allez descendre quatre à quatre... Une belle botte de fleurs blanches... (Montrant la grosseur.) Et blanches, vous entendez?
Cinq minutes plus tard. On a sonné.
Barois, qui errait de long en large, pâlit.
—«Et cet imbécile n'est pas revenu!»
Il se dirige vers le vestibule, hésite, et ouvre la porte.
L'abbé Joziers entre le premier, précédant une jeune fille et une femme de cinquante ans, simplement mise.
BAROIS.—Mon domestique est justement..... (Poussant la porte de son cabinet.) Entrez donc...
L'abbé passe, puis la jeune fille.
Barois s'apprête à les suivre; mais la femme de chambre marche résolument dans les pas de sa maîtresse, et frôle Barois, sans s'effacer.
L'ABBÉ (gravement).—Bonjour Jean. Je vous amène votre fille... Et Julie, la fidèle Julie... (Geste ecclésiastique.) Deux de mes meilleures paroissiennes...
Barois ébauche un mouvement vers Marie, qui se tient droite, le visage empourpré. Elle est petite, brune, fraîche de teint.. Une image s'impose à lui, aigüe: Cécile à vingt ans!
Elle avance une main qu'il serre.
Puis, un court silence. La porte s'ouvre. Pascal paraît, un bouquet à la main. Il s'arrête, et, tranquillement, sourit.
BAROIS.—Je l'avais envoyé chercher quelques fleurs... (Vers Marie.) C'est si sévère, un appartement d'homme...
Ils sont debout, les uns devant les autres, inertes. Marie baisse à demi les paupières. Julie ne quitte pas Barois des yeux. L'abbé promène un regard désapprobateur.
Barois sent qu'il faut à tout prix rompre ce mutisme.
BAROIS (à Marie).—Voulez-vous ... que je vous montre votre chambre? (Il fait un pas vers la porte, et se retourne vers l'abbé.) Venez-vous avec nous?
Son coup d'œil signifie: «Venez voir où elle habitera, pour pouvoir en parler là-bas...»
L'abbé les suit. Dans cette chambre pleine de jour, ils sont encore plus mal à l'aise que dans le cabinet aux teintes neutres; et ils restent pareillement plantés au milieu de la pièce.
Barois prodigue des renseignements.
BAROIS.—Ici, votre cabinet de toilette. Et ici, la chambre de ... Julie. Vous voyez, vous ne serez pas trop isolée... (A Pascal qui apporte les bagages.) Devant la fenêtre...
Sa joie est tombée, il n'en peut plus: une amertume envahissante... Il faut en finir.
BAROIS (à Marie, dont le regard fuit).—Eh bien, nous allons vous laisser ... n'est-ce pas?... Vous devez avoir envie de déballer vos affaires...
L'ABBÉ.—D'ailleurs, il va falloir que je reprenne mon train. Ma chère petite, je vais vous dire au revoir.
Marie le regarde, et ses yeux grands ouverts se mouillent lentement. Immobile, elle paraît prête à s'élancer dans les bras du vieil abbé, qui s'approche, et, paternellement, l'embrasse au front.
L'ABBÉ.—Au revoir, Marie.
Le ton est affectueux et ferme. On y sent cette indifférence pour la vie quotidienne de ceux qui ont toujours vécu pour l'autre. Il semble dire: «Je vous plains, mais vous avez appelé cette épreuve; et Dieu n'est-il pas avec vous?»
Barois conduit l'abbé dans son cabinet.
Ses lèvres tremblent, sa volonté est tendue, à se briser. Il sourit péniblement.
BAROIS.—A quelle heure est votre.....
Il ne peut achever; il s'assied lourdement à son bureau, la tête dans ses mains, le corps brusquement secoué de sanglots. Ce souvenir obsédant de Cécile jeune..... Ces yeux d'enfant, pleins d'anxiété..... Et lui, qu'une tendresse sans issue étouffe soudain..... Ah, la responsabilité de créer une autre chair, capable de souffrir!
L'abbé assiste, impassible, les bras joints, les doigts enfouit sous les manches. Il pense au roc frappé par Moïse; mais sa pitié est volontairement contenue.
Barois se relève, s'essuie les yeux.
BAROIS.—Excusez-moi... Tout ça m'a secoué; je suis si nerveux maintenant... (L'abbé a repris son bréviaire et son chapeau.) A quelle heure est donc votre train?
Deux heures plus tard. Barois n'a cessé d'aller et de venir de la fenêtre à la porte, prêtant l'oreille à tous les bruits de la maison.
Il n'y tient plus. A pas rapides, il se dirige vers la chambre de Marie.
Silence.
Il frappe.
Quelques mouvements effarés.
MARIE.—Entrez.
Debout, dans le soir, deux ombres se détachent sur la pâleur de la croisée. Elles viennent de se lever précipitamment; leurs deux chaises sont là, deux épaves au milieu de la pièce.
Le cœur de Barois se serre.
BAROIS.—Vous êtes donc sans lumière?
Il tourne le commutateur, et reçoit au visage le regard de Julie; un chapelet pend au bout de son bras. Marie, les paupières rougies et baissées, esquisse un geste gauche.
BAROIS.—Vous avez déjà défait vos malles? Vous manque-t-il quelque chose? (A Julie.) Demandez bien tout ce dont vous aurez besoin... Pascal est un brave garçon, il vous rendra tous les services possibles...
(A Marie.) Eh bien, voulez-vous que nous allions dans mon cabinet, en attendant le dîner?... Je vous montre le chemin.
Elle le suit, résignée.
Il se retourne.
BAROIS.—J'ai l'air de vous mener à la guillotine...
Elle essaye de sourire, mais cette voix affectueuse lui donne envie de pleurer. Dans le cabinet, Barois allume toutes les lumières et avance gaiement un fauteuil, sur le bord duquel Marie s'assied.
Il se sent aussi gêné qu'elle,—et ridicule, à cause de son âge. Marie:
Le front est étroit, un peu bombé. Une peau de brune, avec des roseurs transparentes et des pourpres soudaines, d'un éclat de fleur. Des yeux clairs et sans douceur, d'un gris bleu inattendu sous les sourcils noirs, qui ont le même dessin tourmenté que ceux de son père. Le menton accuse une volonté d'homme. Mais la finesse du nez, la gaieté qui erre autour de la bouche, corrigent ces duretés.
Le charme d'une jeunesse saine et fière.
BAROIS.—Oui, je comprends très bien que ce soit dur, très dur, cette séparation, Paris, cet appartement inconnu ... et puis moi..... (Elle esquisse un mouvement de politesse intimidée.) Si, si, je me rends bien compte..... Moi-même, tenez, je suis là, devant vous, je ne sais plus comment dire ce que je pense... (Elle sourit gentiment. Il s'enhardit.) Et pourtant, c'est vous qui avez eu l'idée de passer deux mois ici... Je n'aurais jamais osé le demander... Eh bien, vous y voilà, il n'y a aucune raison pour que nous ne fassions pas bon ménage... Aucune, n'est-ce pas?
Elle tente un visible effort.
MARIE.—Non, mon père.
Il pense avec humeur: «Comme au confessionnal.»
Sa physionomie devient sérieuse.
BAROIS.—Je ne sais pas du tout ce que ... on vous a raconté sur moi...
Elle rougit brusquement, et l'interrompt par un geste de protestation. Il heurte un regard qui résiste. Il continue, sur un ton camarade.
BAROIS.—En tous cas, puisque vous avez désiré me connaître (Interrogation sous-entendue.), je suis décidé à m'expliquer franchement. Je puis paraître avoir eu des torts irréparables vis-à-vis de votre mère et de vous. Je ne nie pas que j'aie certains reproches à me faire mais il y a du pour et du contre... Vous êtes bien jeune, Marie, pour être mêlée à ces questions: je le ferai le plus discrètement, le plus loyalement possible.
Au mot «loyalement» elle a relevé le front.
PASCAL (solennel).—Mademoiselle est servie.
Elle se tourne à demi, surprise.
BAROIS (souriant).—Vous voyez, je ne compte déjà plus... Vous êtes chez vous. (Se levant.) Allons à table. Ce soir si vous n'êtes pas fatiguée, nous causerons de tout ça.
Après le dîner.
La glace est rompue.
Marie entre la première dans le cabinet et aperçoit les fleurs enveloppées.
MARIE.—Oh, il fallait les mettre dans l'eau...
BAROIS (à Pascal qui porte le café).—Tenez, Pascal, donnez-donc vos fleurs à Julie, elle saura les...
MARIE (vivement).—Mais non, donnez... Avez-vous un vase assez grand?
Pascal lui apporte ce qu'elle demande; il la regarde faire le bouquet, et sort sans cesser de sourire.
BAROIS.—Marie, vous avez fait la conquête de Pascal.
Elle rit.
BAROIS.—Du café?
MARIE.—Non, jamais.
BAROIS.—Eh bien, voulez-vous me servir le mien, puisque vous êtes maîtresse de maison? Une demi-tasse... C'est tout ce qu'on me permet maintenant... Merci.
Ils sourient, comme deux enfants qui jouent aux grandes personnes.
BAROIS (brusquerie affectueuse).—Voyez-vous, Marie, depuis que vous êtes là, je me pose la même question: pourquoi a-t-elle désiré venir?
Un silence.
BAROIS (de sa voix chaude).—Oui, pourquoi?
Marie ne sourit plus. Elle subit, sans un clignement de cil, le regard de Barois; puis elle secoue la tête. Elle semble dire: «Non. Plus tard peut-être... Aujourd'hui, non.»
III
Six semaines après. Aux bureaux du Semeur, dans le cabinet du Directeur.
LE SECRÉTAIRE DE LA RÉDACTION.—L'article de M. Breil-Zoeger sur les instituteurs?
BAROIS (regardant l'heure).—Faites passer autre chose.
Il se lève.
LE SECRÉTAIRE.—C'est qu'il va y avoir quatre mois bientôt...
BAROIS (debout).—Je ne dis pas le contraire. Mais je ne veux pas publier ça, sous cette forme... Il faudra que je voie Breil-Zoeger.
LE SECRÉTAIRE.—Eh bien, l'article de Bernardin?
BAROIS.—Si vous voulez.
LE SECRÉTAIRE.—Je voulais vous demander aussi ce qu'il faut répondre à Merlet.
BAROIS.—Ça ne presse pas, mon ami. Je n'ai pas le temps ce soir. Nous verrons demain.
Il prend son chapeau et son pardessus. En passant devant la gare d'Orsay, il lève la tête:
—«Quatre heures moins le quart... Je rentre tous les jours un peu plus tôt... Je finirai par ne plus sortir de chez moi...
«Je finirai... Non! puisqu'elle va partir dans trois semaines...»
Une angoisse déchirante. Il hâte le pas. Il entrevoit un coin de son cabinet, et, sous la lampe, un front dans l'ombre, une nuque caressée de lumière.
Il sourit en marchant.
—«Elle s'est installée là comme chez elle! Ce petit air décidé, cette assurance, ces timidités! Et sachant toujours ce qu'elle veut... Elle m'en impose. Elle a quelque chose de sain, de parfaitement équilibré: c'est un tout, un anneau fermé.
«Non, je n'ai aucunement les sentiments d'un père... J'ai un sentiment paternel, ce qui n'est pas la même chose. Un père se sent une autorité, des droits. Rien de semblable. J'ai cinquante ans passés, elle en a dix-huit: voilà ce qu'il y a de paternel entre nous. Ce que j'éprouve pour elle, au fond, c'est tout bêtement une inclination sentimentale, une sympathie ... amoureuse... Mais oui, pourquoi avoir peur des mots?...»
Il gravit l'escalier, allègrement. Il répète avec complaisance:
—«Une inclination amoureuse...» Le visage rond de Pascal.
BAROIS.—Mademoiselle est là?
PASCAL.—Non, Monsieur. Mademoiselle n'est pas rentrée.
Une déception; puis une poignante tristesse: dans trois semaines, ce sera tous les jours ainsi.
MARIE.—Bonjour, Père.
Elle entre, en toilette sombre, les joues fraîches, les yeux vifs.
BAROIS (souriant de plaisir).—Comme vous rentrez tard aujourd'hui...
Il regrette déjà sa phrase: il vient d'apercevoir la tranche dorée du paroissien qu'elle dépose sur la cheminée, pour enlever son chapeau.
MARIE (simplement).—C'est le premier jour de la retraite...
Quelques minutes plus tard, elle revient portant deux années reliées du Semeur. Elle fait glisser sa charge sur le bureau.
MARIE.—Voilà: j'ai fini. Qu'est-ce que vous me donnerez, maintenant, père?
BAROIS.—Je ne sais pas. Qu'est-ce que vous désirez?
Le ton signifie: «Vous savez bien que je ne comprends rien à vos lectures.»
MARIE (gaiement).—La suite.
BAROIS.—Ce volume-là va jusqu'en décembre dernier. Il n'y a eu que huit numéros depuis. (Se tournant vers un casier.) Ils sont là. Mais si vous ne voulez lire que mes articles, ce n'est pas le peine, je n'ai rien publié depuis janvier. (Il rit.) Vous devinez pourquoi?
MARIE.—Est-ce que vraiment je vous empêche de travailler?
BAROIS (souriant).—Non, vous ne m'empêchez pas de travailler, ce n'est pas ça... Mais depuis que vous êtes là, je travaille moins, voilà tout... Je n'en ai plus le même désir...
Il la regarde. Elle semble éprouver un réel remords. Cependant, quelle importance pour elle, qu'il écrive ou non? Au contraire, elle devrait se réjouir d'interrompre la production maudite...
BAROIS (repris par la pensée du départ).—Je peux bien le dire. Vous avez mis dans ma vie quelque chose qui n'y était pas, dont je ne soupçonnais même pas le prix... Une présence, une affection... Je parle de l'affection que je ressens, moi... (Elle esquisse une rectification, et rougit.) Enfin, il n'y a pas à dire: l'idée que vous allez bientôt me quitter, m'est très dure, très dure...
MARIE (gentiment).—Je reviendrai...
Il la remercie d'un sourire âgé. Un temps.
BAROIS.—Je me suis attaché à vous, Marie, et pourtant vous m'êtes une énigme, vous êtes indéchiffrable!
Elle fronce les sourcils: sur la défensive.
BAROIS (montrant du doigt le paroissien).—Je sens qu'il y a là un abîme entre nous: je le sens tous les matins, quand je vous vois revenir de la messe... Et, à d'autres moments, quand vous êtes ici, le soir, près de moi, recherchant dans le Semeur tout ce que j'ai écrit, lisant mes livres, demandant des explications, et les écoutant sans broncher comme si vous étiez curieuse de libre-pensée,—il me semble alors que vous n'êtes pas si loin!... Ah, c'est vrai, je ne vous comprends pas...
Marie est debout, le genou sur un fauteuil, les mains nouées sur sa jupe, le corps abandonné. Son regard seul est actif. Elle jette un coup d'œil aux Semeur qu'elle a rapportés, semble brusquement prendre un parti, et se laisse glisser dans le fauteuil.
MARIE.—J'ai voulu tout lire, d'abord...
Elle s'arrête. Sa voix alourdie marque la contraction de cette petite âme, au seuil de l'entretien toujours reculé.
Barois rencontre son regard bleu: et il a l'intuition qu'elle s'est interrompue pour lancer vers Dieu un appel de courage.
Il cherche à l'aider.
BAROIS.—Si je comprenais seulement pourquoi vous avez désiré venir?
Elle le fixe, l'œil chargé de pensées.
MARIE.—Par épreuve.
Il ne réprime pas son amertume. Elle s'empourpre et baisse les yeux: son front est rond comme un bouclier.
MARIE (vite).—Je veux être religieuse, père...
Barois sursaute. Elle relève la tête.
MARIE.—Je savais que vous aviez perdu la foi. Alors j'ai voulu vous connaître, vivre de votre vie, étudier vos œuvres, subir votre influence: c'était l'épreuve décisive de ma vocation... (Fièrement.) Et je suis contente d'être venue!
Long silence.
BAROIS (morne).—Vous voulez être religieuse, Marie?
Il surprend alors une certaine façon qu'elle a de sourire: une crispation des lèvres, dépouillée de joie; et, en même temps, un regard qui se fige, assuré, légèrement ironique, mais terne et sans vie.
BAROIS (soulevant les bras, d'un geste las, sans la regarder).—Je ne m'y attendais guère... Je me disais: «Pourquoi est-elle là?» J'ai fait vingt hypothèses. Finalement je m'étais dit: «Elle va essayer de me convertir...»
Son rire éclate, puéril, nerveux, trop vif.
BAROIS (agacé).—Eh bien, ce n'aurait pas été si mal, pour une future religieuse!
Marie a repris son sérieux. Elle va chercher son paroissien, le feuillète, et le tend à son père.
BAROIS (lisant).—«Je voudrais que vous fussiez tous comme moi; mais chacun a son don particulier, selon qu'il le reçoit de Dieu.»
MARIE (souriant).—Vous me croyez bien orgueilleuse! Si Dieu vous désirait pour lui, est-ce qu'il aurait besoin de moi? C'est donc qu'il a d'autres vues sur vous... (Secouant la tête.) Non, non, chacun cherche son devoir où il peut. Moi j'ai le bonheur de l'avoir trouvé devant moi, simple et facile. Vous pas. Je vous plains... (Hésitation.) Je ne peux que vous plaindre, père... Mais essayer, moi, de vous convertir, vous!
BAROIS.—Et vous n'avez pas craint, en soumettant votre foi à mon influence...
Marie secoue la tête.
MARIE.—D'abord, je savais bien que si vous aviez ces idées-là, c'était, comment dire...—d'une façon élevée... On ne peut pas vous en vouloir..
BAROIS.—Comment le saviez-vous?
MARIE.—Je le savais.
BAROIS (pris d'une curiosité étrange).—C'est votre mère, qui...?
Marie rougit brusquement et fait un imperceptible signe d'assentiment.
Il n'insiste pas.
Il va vers sa bibliothèque, l'ouvre, et, pensif, manie quelques volumes.
BAROIS.—Voyons, Marie... Vous avez lu: Les raisons de ne pas croire, huit articles qui se suivent?
MARIE.—Oui.
BAROIS.—Et ça: Le dogme devant la science?... Et ça: Les origines comparées des religions?...
MARIE.—Oui.
BAROIS (repoussant le battant vitré).—Vous avez lu tout ça, en y appliquant votre esprit,—et ce que vous aviez cru vrai jusque-là ne vous a pas semblé...
Il voudrait dire: «Vous ne me ferez pas croire que tout le labeur d'une vie comme la mienne, employée à combattre la religion par des arguments précis, puisse se briser contre votre foi d'enfant!»
Mais il s'arrête: il vient de reconnaître le sourire et le regard butés de Marie.
MARIE (cherchant à formuler sa pensée).—Mais, père, si ma certitude était à la merci des objections, ce ne serait plus une certitude...
Elle sourit, naïvement cette fois. Et Barois entrevoit une vérité psychologique.
Il pense:
—«Une certitude qui n'offre pas de prise aux objections... Qu'est-ce qu'elle veut dire? Que les difficultés de la religion ne peuvent pas exister pour elle, parce qu'elle possède, a priori, une certitude? Ce qui veut dire qu'elle a mis d'avance sa foi au-dessus de tout raisonnement; et que, même si sa raison se laissait convaincre par les objections, sa foi n'en serait pas même effleurée, parce qu'elle est au-dessus, hors d'atteinte!
«C'est enfantin... et inattaquable!»
BAROIS (doucement).—Mais cette certitude, Marie, sur quoi donc l'asseyez-vous si solidement?
Elle se contracte; mais elle ne veut pas se dérober.
MARIE.—Quand on a éprouvé ce que j'ai éprouvé, père... Je ne sais pas comment vous dire... La présence même de Dieu... Dieu qui pénètre l'âme, qui l'inonde d'amour, de bonheur... Ah, quand on a éprouvé ça, ne fût-ce qu'une fois dans sa vie, tous ces raisonnements que vous échafaudez pour vous prouver à vous même que votre âme n'est pas immortelle, qu'elle n'est pas une parcelle de Dieu, tous vos raisonnements, père...! (Un sourire souverain...)
Barois ne répond pas.
Il pense:
—«Ce que j'ai éprouvé... Là-contre, il n'y a rien à faire, il n'y aura jamais rien à faire!
«Si seulement je pouvais empêcher qu'elle ne prenne une résolution irréparable...»
BAROIS.—Est-ce que votre mère vous encourage dans cette voie?
Marie baisse la tête avec une expression douloureuse et têtue.
BAROIS (stupéfait).—Comment? Vous ne lui avez rien dit encore?
Marie ne répond pas.
BAROIS.—Mais pourquoi? Vous pensez donc qu'elle s'y opposerait?
Un temps.
BAROIS.—Voilà le meilleur des avertissements: il est en vous-même... Quel que soit votre désir d'être religieuse, vous sentez, devant une pareille décision, tant de chagrins à franchir, que vous n'avez même pas osé...
MARIE (prête à pleurer).—Pourquoi lui aurais-je fait cette peine dès maintenant? J'ai pitié. Maman n'a jamais été heureuse...
Elle a parlé vite, sans réfléchir. Elle rougit.
Barois ne semble pas avoir compris. Il se penche vers elle.
BAROIS.—Marie, écoutez-moi... Je ne veux pas discuter avec vous; il ne s'agit pas de votre foi. Vous avez lu dans mes articles tous les arguments que je pourrais développer; ils ne vous ont pas convaincue,—n'en parlons plus...
(Longue aspiration.) Vous voyez, ce n'est pas le libre-penseur qui parle... C'est simplement l'homme de cinquante ans, l'homme de bon sens, qui a vu des idées se modifier au cours d'une même vie! S'engager, à vingt ans, se lier pour toujours... Quelle folie! Des serments éternels! Songez à tout ce qui peut encore se passer en vous et que vous ne soupçonnez pas, à tout ce que l'âge, et la réflexion, et les circonstances, pourront modifier...
Geste de Marie: «Oh, je suis bien sûre de moi!»
BAROIS.—Mais rien que votre atavisme devrait vous faire frémir d'inquiétude! Tous les instincts qui m'ont affranchi, moi, quand j'avais votre âge, ils sont en vous, quoi que vous fassiez, plus ou moins obscurs, plus ou moins mâtés, mais ils sont, et ils peuvent remonter brusquement à la surface et bouleverser votre vie!
Voyons, Marie, comment pouvez-vous affirmer que vous ne douterez pas? Pouvez-vous soutenir que vous n'ayez jamais eu un seul doute? Rentrez en vous, voyons... Il n'est pas possible que jusqu'ici... (Il montre les tomes du Semeur.) Aucun, aucun doute ne vous a frôlée?
MARIE.—Aucun, je vous assure... Jamais.
Ses yeux brillent de candeur. Il la considère en silence.
Un temps.
MARIE.—Non, le monde est trop vide... Rien n'est grand, rien ne dure...
BAROIS.—Croyez-vous qu'il n'y ait pas de place sur terre pour un cœur qui veut s'agrandir?
Elle l'examine longuement, avec respect, avec compassion.
MARIE.—Oui, père, j'ai souvent pensé à vous, depuis que je suis ici... Vous n'avez pas eu la chance de connaître la grâce, vous n'avez pas senti ce que c'est qu'un regard de Dieu: et pourtant vous êtes bon, et juste. Mais comme vous avez dû vous donner du mal! C'est tellement plus simple d'être bon pour l'amour de Dieu!
BAROIS.—Croyez-vous qu'il soit plus beau d'abdiquer toutes les responsabilités, tout le labeur de la vie, de s'en remettre une fois pour toujours à une règle monastique,—plutôt que de prendre courageusement la tâche qui se présente, et de l'accomplir, par les chemins de tout le monde? Ce que vous désirez, c'est un suicide de la pensée et de l'action!
MARIE (souriant à son rêve).—Le don de soi...
BAROIS.—Ah, qu'est-ce qu'il est, ce don de soi, au seuil d'une vie qui sera dure, comme toute vie humaine, si ce n'est le sacrifice des devoirs les plus élémentaires? Et ne vantez pas les mérites de la soumission! c'est un anesthésiant qui endort la douleur à mesure qu'elle la cause. Vous êtes jeune, ardente, intelligente, et vous aspirez au néant de la vie contemplative? Est-ce digne de vous?
MARIE.—Vous parlez comme tous les autres; vous ne pouvez pas deviner... (S'exaltant avec des réminiscences.) Je suis une privilégiée, cela crée des devoirs.. Toutes ne sont pas appelées; mais celles que Dieu choisit, doivent se donner sans restriction. Elles sont le rachat de tous ceux qui vivent en faisant à Dieu la plus petite part possible ... et de ceux qui ne lui en font pas du tout...
BAROIS (brusque).—C'est ma rançon que vous voulez payer?
MARIE.—Je ne vous demande pas de me comprendre, père...
Oui, ces vœux, ils acquittent un peu la dette de la famille, ils réparent un peu ... ce que vous avez pu faire par vos livres... (Tendrement.) Et qui sait si cette vocation n'a pas été voulue par Dieu, en échange d'une âme qui est belle, très belle, et qui, sans ça, serait damnée?
Son regard est devenu une surface plate et dure où le regard d'autrui, où l'interrogation et le doute d'autrui, ne pénètrent plus.
Barois pense:
—«Quelle religion, celle qui peut amener des cerveaux humains à un tel écart de la réalité, et les y faire tenir!
«Ça ne repose sur rien... Le plus humble bon sens en aurait raison, si les esprits ne se trouvaient pas d'avance préparés par des siècles de servitude sereine...
«Ça mijote dans les âmes d'enfants, tenu à feu doux par les surexcitations du catéchisme, les communions brûlantes... Ça monte à un tel degré de chaleur artificielle qu'une vie toute entière peut en être réchauffée!...
«Et c'est là que Marie trouve cet équilibre qui fait mon admiration depuis que je la vois vivre?
«Dans combien d'années, après combien de générations hésitantes, la vérité scientifique donnera-t-elle cet apaisement total?
«Jamais peut-être...»
IV
«A Monsieur Marc-Elie Luce, Auteuil.
«Mon cher ami,
«Je pensais vous rencontrer cet après-midi à notre réunion, et vous annoncer que je profite des vacances de Pâques pour faire une absence de quinze jours. J'ai tant de questions à régler avant de quitter Paris que je ne suis pas sûr de pouvoir aller vous serrer la main.
«J'aurais eu pourtant bien des choses à vous dire. J'ai passé, ces dernières semaines, par des émotions bien inattendues, bien cruelles.
«Ma fille désire entrer au couvent...
«Vous imaginez ce que j'ai pu éprouver. Rien ne me le laissait soupçonner. Au contraire, l'intérêt qu'elle avait pris, depuis son arrivée, à lire tout ce qui porte atteinte au catholicisme, me faisait illusion. Je vous en ai parlé déjà. Je me trompais étrangement. Le sentiment religieux a pris chez elle une forme qui le rend invulnérable à nos raisonnements. Je crois que sa nature résolue et intuitive a souffert de la vie de province, et qu'elle s'est défendue en se donnant une activité intérieure démesurée. La religion dogmatique de l'Église n'est plus pour elle qu'un cadre, précis mais large, dans lequel son sentiment personnel s'est exagérément développé; et ce qui domine aujourd'hui sa sensibilité, ce n'est pas le dogme, c'est l'élan spontané de sa petite âme vers l'infini,—et l'illusion qu'elle l'embrasse!
«Il n'est pas douteux, qu'avec le fond de santé et l'intelligence claire qu'elle possède, sa croyance d'enfant eût pu évoluer si elle avait attaché au dogme l'importance qu'elle accorde aux aspects sentimentaux de la foi. Mais il n'en est rien. Et l'état mystique où elle atteint aujourd'hui est autoritatif, au point de lui donner une certitude absolument irréfutable du monde spirituel.
«Nous qui sommes habitués à plier notre sensibilité au travail de notre raison, nous n'avons aucune idée de ces certitudes-là. Marie a éprouvé le contact de Dieu, et nous sommes aussi désarmés devant une auto-suggestion de cette espèce, que nous sommes impuissants à convaincre un malade de l'irréalité de ses hallucinations. Rien ne fera comprendre à Marie, que ce milieu surnaturel où elle a projeté le meilleur d'elle-même (et que ses dispositions extatiques lui permettent de percevoir nettement) n'est qu'un mirage, un égarement de sa sensibilité, un conte de magicien qu'elle se répète à elle-même depuis des années. «Mon cher ami, je sais que vous ne m'approuverez pas. Mais en présence de cette situation sans issue, les dispositions où vous m'aviez laissé, les conseils que vous m'aviez donnés pour amener cette enfant à substituer progressivement une vérité féconde à son erreur, m'ont paru sans objet. J'ai vu mon impuissance à la convaincre, et en même temps, quelle force elle puise à se tromper. Elle m'est apparue façonnée par la religion et pour la religion... Devant un ensemble si fort, j'ai reculé... Une telle foi, c'est évidemment un mensonge, mais c'est aussi du bonheur humain: son bonheur! Vous êtes père—et plus que moi; vous me comprendrez peut-être. Autrefois j'aurais dit: la vérité d'abord, fût-ce au prix de la souffrance. Aujourd'hui je ne sais pas, je ne peux plus dire de même. Je me tais, et je crois l'aimer plus en me taisant, malgré mon chagrin, qu'en m'acharnant à détruire ce qui est le secret de son activité.
«J'ai obtenu de passer encore les vacances de Pâques avec elle. Ce séjour, qui aura été dans ma vie quelque chose d'inattendu et de délicieux, je veux le finir comme un beau rêve, par un voyage dans un pays de lumière et de fleurs.
«Nous partons après-demain pour les lacs italiens.
«A mon retour, je sais d'avance l'amertume que je trouverai à ma solitude. Je ne veux pas y penser. J'aurai bien besoin de vous, et je sais que vous ne vous refuserez pas: c'est la pensée consolante qui me permettra de revenir seul.
«Au revoir, mon grand et cher ami. Je vous serre la main très affectueusement.
Barois.»
V
A Pallanza. Avril. Six heures du soir. Une barque plate sur l'eau.
Marie et Barois sont assis à l'arrière, côte à côte, tournant le dos à la ville, dont l'animation ne les atteint plus.
Autour d'eux, le lac palpite à peine. Un glissement mou et lent, dans une lumière grise, à la fois intense et voilée. La lune est si haut dans le ciel qu'il faudrait renverser la tête pour la voir; son éclat, diffus dans la buée, isole la barque au centre d'une immensité silencieuse et blême.
A l'avant, le torse du rameur s'incline et se relève; la chemise, le pantalon de toile, forment deux clartés nébuleuses; son visage, ses mains, ses pieds nus, sont noirs comme ceux d'une icône. Barois ne peut détacher sa pensée de la séparation prochaine.
Marie, le front renversé, hors du temps et de l'espace, diluant son âme dans la fluidité du ciel et de l'eau, s'enivre, comme s'il n'y avait plus rien entre elle et Dieu. Soudain, une bouffée odorante, chaude comme l'haleine d'une bouche: les roses, les giroflées, les iris, les citronniers, les eucalyptus de l'île San Giovanni. La main de Barois cherche celle de Marie, qui, penchée en arrière, laisse traîner dans le sillage son bras nu; la fraîcheur résistante de l'eau encercle leurs deux poignets.
Sept coups sonnent à un campanile; sur l'autre rive, un écho répète les sept coups, durement, comme un gong. Ils reviennent vers Pallanza.
Julie les attend sous le péristyle, deux dépêches à la main: Mme Pasquelin vient de mourir.
Neuf heures, le même soir.
Barois, ayant bouclé sa malle, s'accoude au balcon de sa chambre.
Devant lui, le lac couleur de perle. Au-dessous de lui, la place: une vie désordonnée: des chants, un orchestre, des trompes de tramways, un bruit de foire.
Un gros vapeur illuminé verse sa fourmillière sur le ponton.
—«Pauvre petite... Ces quinze jours qu'elle m'a donnés... Ah!... Ce que je vais me sentir seul...»
Le vapeur, d'un coup, s'éteint. Il était sombre et semé de lumières; il devient blanchâtre et percé de trous noirs, comme une carcasse abandonnée. Il tremblote lourdement au clapotis de l'eau, et le peu de vie qui lui reste s'exhale dans le panache hésitant de sa fumée.
A Buis.
Veillée mortuaire: deux cierges; le lit; les cornettes des religieuses.
Cécile, épuisée par un long agenouillement, est prostrée dans un fauteuil. Ses paupières irritées se ferment à demi: sa pensée s'évade, s'élance au-devant de Marie:
«A l'aube, elle sera là, je ne serai plus seule...»
Mais, au fond d'elle-même, sa pensée est: «A l'aube, ils seront là...»
Elle se remémore ce qu'elle a appris sur Jean, par sa fille, par Julie. Elle se passe la main sur le visage.
—«Il va me trouver changée...»
Elle ne l'a pas revu depuis dix-huit ans, et soudain son image surgit, dans l'épanouissement de la trentaine... Elle se lève précipitamment; et, pour ne plus penser qu'à la morte, elle retourne s'agenouiller au bord du lit.
Depuis son arrivée à Buis, Barois n'a pas quitté sa chambre d'hôtel.
Une moisissure, qui tombe sur les épaules, suinte des murs comme un brouillard.
Il est resté assis tout le jour devant son feu, les joues brûlantes, le dos transi, tournant entre ses doigts la lettre de Marie:
«Mon cher Père,
«Le service a lieu demain matin, mais maman vous demande de ne pas y assister. Elle a été sensible à votre sympathie et elle me charge de vous dire que si vous êtes encore à Buis demain, elle sera heureuse de vous remercier elle-même de ce que vous avez fait pour moi. Venez à six heures, il n'y aura plus personne.
«Je vous embrasse tristement.
Marie.»
La nuit tombée, Barois n'y tient plus, et se glisse dehors.
D'abord la ville basse, comme s'il fuyait le coin qui l'attire. La vie paisible des rues, le soir; les étalages qu'on rentre, automatiquement, depuis un demi-siècle; le même vacarme sur le passage de l'omnibus branlant; les mêmes enseignes, grinçant aux mêmes angles... Tant de fixité!...
Il remonte maintenant vers l'église. Il ne se souvenait pas que la pente fût si raide. Essoufflé, le cœur battant, il passe devant le presbytère, il arrive à sa rue...
Elle est déserte. Un courant d'air glacé la balaye toujours. La maison de la grand'mère Barois... Une à une, les fenêtres des chambres, celle où il couchait, celle où son père est mort... Le grand portail: A LOUER. Et, debout, le beffroi noir.
Puis, quelques pas: la maison des Pasquelin.
Cécile est là, avec Marie... Marie, qui va demeurer ici maintenant!
Cette lueur derrière les volets, le corps sans doute...
Il s'immobilise, envahi par son enfance...
L'horloge du clocher... Il sourit; les larmes lui viennent aux yeux.
Autour de lui, la bise impitoyable; il relève en frissonnant le col de son pardessus d'Italie.
Puis, grelottant, il regagne son hôtel. Le feu s'est éteint. On le rallume. Il allonge les jambes vers la maigre flambée. Le passé danse dans les flammes: l'abbé Joziers, Cécile, les fiançailles...
—«Je me suis marié comme un imbécile!...»
Il tremble de froid, d'angoisse. Des souvenirs l'accablent.
—«C'est difficile, de vivre...»
Le lendemain; six heures du soir. Barois, rongé de fièvre, toussotant, arrive devant la porte close des Pasquelin.
Le même timbre, les mêmes socques de la servante sur le carrelage. Un mot de province lui vient aux lèvres: la coutume d'une maison...
Dans le petit salon, Cécile, en noir, est assise sous la lampe, devant une pile de faire-part.
Il la reconnaît si mal qu'il n'a pas de peine à être comme un étranger.
BAROIS.—J'ai bien compati à votre chagrin...
Elle s'est levée. Elle le regarde: elle ne s'attendait pas à cette maigreur; et, dans la physionomie quelque chose d'inconnu la déroute.
CÉCILE.—Merci Jean.
Elle tend la main. Il la serre avec une effusion polie, comme à des obsèques.
Il est surpris qu'elle ait tant changé; il n'avait pas réfléchi qu'elle continuait, depuis dix-huit ans, à vivre, un à un, les mêmes jours que lui. C'est bien elle, cependant: le front bombé, le regard inégal, ce zézayement intimidé... Tout à l'heure, il ne l'imaginait même pas: et maintenant, il ne conçoit pas qu'elle aurait pu se faner autrement.
Marie rompt le silence.
MARIE.—Prenez ce fauteuil, père.
CÉCILE (s'asseyant).—Je vous remercie de la façon dont vous avez reçu Marie... Vous avez été très bon pour elle, je vous remercie.
BAROIS (machinalement).—C'était tout naturel.
Il rougit aussitôt.
BAROIS.—Est-ce que votre mère s'est vu mourir?
CÉCILE.—Non. Elle avait tant de fois reçu les sacrements depuis sa première attaque... D'ailleurs, le dernier jour, elle n'avait plus sa tête, la paralysie gagnait. (Pleurant.) Elle n'a reconnu personne.
Cette voix larmoyante réveille en lui une résonnance inattendue.
MARIE.—Maman, il faudrait donner à père une des dernières photographies de grand'mère?
Cécile jette un regard biais vers Jean, qui a baissé le front.
CÉCILE (hésitation).—Si tu veux, mon enfant.
Ils restent seuls.
Ce tête-à-tête, dans ce cadre...
Leurs regards se croisent, se fuient. Ensemble, obscurément, ils espèrent le mot d'oubli, d'amitié... Mais la porte s'ouvre. De nouveau Marie est entre eux.
La minute est passée. Ils peuvent se séparer, maintenant, ils n'ont plus rien à se dire.
VI
«Paris, le 25 avril.
«Je m'adresse à Mademoiselle pour lui annoncer que depuis son retour, Monsieur est bien malade d'une pleurésie. Il est si faible qu'il ne parle presque plus. Le médecin est revenu ce matin avec deux autres; ils sont restés longtemps auprès de Monsieur, ils ont dit qu'ils enverraient une garde, et ils m'ont demandé si Monsieur avait de la famille.
«Je crois bien faire en prévenant Mademoiselle,
«Votre serviteur dévoué,
Pascal.»
Deux jours après. Le soir. Marie est dans la chambre de Barois, avec le médecin. Cécile est assise sur la banquette du vestibule. Rien ne la retenant plus à Buis, elle a voulu accompagner sa fille à Paris. Mais devant la gravité du mal, Marie s'est réinstallée chez son père. Et Cécile, déracinée, s'est cloîtrée dans la chambre d'une pension voisine, d'où elle ne sort que pour venir aux nouvelles. Le médecin paraît, suivi de Marie.
MARIE.—Revenez vite, docteur, ne nous laissez pas seuls...
Ses traits sont décomposés. Elle s'effondre sur l'épaule de sa mère.
Cécile n'ose plus interroger.
MARIE.—Il a changé, depuis midi, d'une façon effrayante. Le docteur ne répond plus de rien. Il a demandé une autre consultation, pour ce soir. Il ne veut pas essayer une nouvelle ponction, sans l'avis des autres...
CÉCILE (voix brisée).—Il souffre?
MARIE.—Un peu moins. (Sanglotant.) La garde dit que c'est mauvais signe... Ah, laissez, ça me fait du bien de pleurer! C'est affreux... Il m'a appelée tout à l'heure... Il a prononcé votre nom, deux fois...
Un silence.
MARIE (brusquement).—Maman, entrez le voir...
Cécile ne résiste pas; c'est la dernière fois, la mort est dans la maison. Elle est épouvantée de cet irréparable qui va sceller leur rupture pour l'éternité.
Jamais elle n'a si douloureusement senti ses torts... Elle traverse, en évitant de regarder, le cabinet de travail; elle entre dans la chambre; elle aperçoit le lit, le visage livide.
Il ouvre les yeux et la reconnaît sans la moindre surprise. Elle saisit sa main, elle veut y mettre ses lèvres. Mais il l'attire, il se soulève vers elle, et la regarde jusqu'au fond des yeux, avec désespoir.
BAROIS.—Cécile, tu sais, je vais mourir...
Elle secoue la tête, crispant sa volonté pour ne pas fondre en larmes. Mais l'infirmière s'approche avec des ventouses.
Pascal soutient le corps. Marie écarte les plaques d'ouate. Ils sont tous trois penchés sur le malade. Cécile aperçoit un peu de chair pâle.
Elle s'est reculée. Elle est là, en visiteuse, avec son voile de crêpe, ses gants noirs. Un accablement sans borne...
Elle gagne la porte. Jette un dernier regard vers le lit, et s'enfuit en sanglotant.
Trois semaines plus tard.
Barois est dans son bureau étendu sous une couverture. Il fixe avec anxiété Breil-Zoeger, debout devant lui.
ZOEGER.—Nous y étions tous.
BAROIS.—Qui conduisait le deuil?
ZOEGER.—Le père Cresteil, en colonel.
BAROIS.—Ah, il avait encore son père? Il n'en parlait jamais...
ZOEGER.—Tout était mystérieux dans sa vie.
BAROIS.—Et tu ne sais toujours pas ce qu'il allait faire à Genève?
ZOEGER.—Non. Mais je suppose qu'il allait se tuer, simplement. Il devait logiquement en arriver là... (Un temps.) Des détails poignants: il avait brûlé tout ce qui pouvait le faire reconnaître: il s'était même rasé la moustache, en wagon! La police a mis quatre jours à retrouver son identité... Hein? cette hantise, non seulement de mourir, mais de disparaître...
BAROIS (les yeux pleins de larmes).—Ah, mon pauvre ami, que la vie est...
Il n'achève pas. Breil-Zoeger ne répond rien; de son œil jaune, il mesure les ravages de la pleurésie.
Barois avait des cheveux noirs, emmêlés; beaucoup sont tombés, en quelques jours. Les yeux sont creusés, le regard est las, les paupières alourdies; le corps se tasse au fond de la chaise-longue. Les mains reposent, molles.
BAROIS (triste sourire).—Tu me trouves changé?
ZOEGER (de sa voix douce et coupante).—Oui.
Un silence.
BAROIS.—J'ai été très touché, vois-tu, très touché...
Breil-Zoeger l'examine froidement, sans répondre. Puis il se lève pour partir.
ZOEGER.—Woldsmuth s'est chargé de l'article nécrologique. Je lui dirai de te l'apporter.
BAROIS.—Non, je t'assure, je ne peux encore m'occuper de rien. Prends toutes les décisions... Avant de t'en aller, voudrais-tu me donner un tome du Semeur ... 1900, le deuxième semestre... Merci.
Resté seul, il feuillète le volume avec une préoccupation maladive. Enfin il retrouve cet article dont le souvenir l'obsède; il le parcourt; puis, lentement, il relit la dernière page:
«Pourquoi craindre la mort? Est-elle si différente de la vie? Notre existence n'est qu'un passage incessant d'un état à un autre: la mort n'est qu'une transformation de plus. Pourquoi la craindre? Qu'y a-t-il de redoutable à cesser d'être ce tout, momentanément cordonné, que nous sommes? Comment peut-on s'effrayer d'une restitution de nos éléments au milieu inorganique, puisque c'est en même temps un retour assuré à l'inconscience?
«Pour moi, depuis que j'ai compris le néant qui m'attend, le problème de la mort n'existe plus. J'ai même ... plaisir ... à penser que ma personnalité n'est pas durable... Et la certitude que ma vie est limitée ... augmente singulièrement le goût ... que j'y prends...»
Il laisse retomber le livre sur ses genoux. Il est écrasé par ce qu'il a osé écrire, jadis, sans savoir...
Pascal ouvre la porte.
Cécile paraît, suivie de Marie.
MARIE.—Comment vous trouvez-vous, père, aujourd'hui?
BAROIS.—Mieux, mieux... Bonjour Cécile. Vous êtes bonne de venir me voir.
Marie se penche.
Il l'embrasse, et s'adresse à elle, en souriant.
BAROIS.—La maladie nous apprend combien nous avons besoin des autres...
Cécile s'est assise sur le bord d'un fauteuil. Le jour l'éclaire durement. Barois remarque son visage bouleversé.
Marie reste debout, contre la fenêtre; elle aussi, a pleuré.
MARIE (répondant au regard de Barois).—Père, j'ai parlé à maman de ma vocation religieuse... Je lui ai dit que vous consentiez...
BAROIS (vivement).—Moi, Marie?... Mais je n'ai pas à consentir!
Cécile fait un mouvement.
CÉCILE.—Vous avez connu le projet de Marie avant moi, Jean. Est-il possible que vous ne l'en ayiez pas détournée?
MARIE (fixant Barois).—Dites tout ce que vous pensez, père!
Il fait un effort pour rassembler ses idées.
BAROIS (à Cécile).—Je lui ai fait des objections. Une telle vocation est trop loin de moi pour que je puisse comprendre... Mais j'ai trouvé Marie si résolue ... et, d'avance, si heureuse...
Il ne peut s'expliquer davantage sans rouvrir des blessures dont il respecte maintenant les cicatrices; et il regarde tristement sa femme et sa fille, qui souffrent l'une par l'autre.
Marie est toujours debout; le regard est terne; elle tend son front, où la pensée semble volontairement figée.
Une image s'impose à Barois: Cécile, l'année de la rupture...
Et c'est alors qu'il découvre combien Cécile a changé: plus rien d'obstiné, rien d'inerte: une douleur qui palpite... Les larmes coulent sur ses joues. Un atroce débat la divise: l'instinct se révolte contre la foi: elle ne peut se résoudre à livrer son enfant, même à Dieu.
CÉCILE (dont le cœur éclate).—Ah, vous avez cédé, vous, mais ça ne vous est pas difficile! Qu'elle soit avec moi à Buis, ou bien qu'elle soit dans un couvent... (Zézayant.) Mais moi, si seule aujourd'hui, qu'est-ce que vous voulez que je devienne, si elle s'en va?...
Marie esquisse un geste involontaire; ses yeux vont de l'un à l'autre...
Ils ont compris, tous les deux, et se détournent. Un silence.
L'AGE CRITIQUE
"Nostra vita a che val?"
Leopardi.
I
Dix-huit mois plus tard. Aux bureaux du Semeur, un jeudi, jour de réception du Directeur.
Barois, dans son cabinet, avec Portal.
PORTAL.—Vous y écrivez moins souvent.
BAROIS.—C'est vrai, mais je n'ai pas la fatuité de croire que ce soit la vraie cause... D'autant que le Semeur s'est renouvelé, et que nous avons maintenant quelques jeunes, de premier ordre.
PORTAL.—Parbleu, vous avez contre vous, la réaction nouvelle. Dans tous les domaines, c'est le même recul.
Barois s'approche frileusement du brasier de coke, et s'assied dans la cheminée, les épaules basses, les coudes sur les genoux.
BAROIS.—La mode n'y est plus; ça tourne, c'est la loi de la vie. On n'a qu'un temps... (Il tend ses mains au foyer.) Moi-même, quand j'écris maintenant, je n'ai plus la spontanéité d'autrefois! J'y mets la même conviction, mais, comment dire, malgré moi, par le seul effet du temps qui s'est écoulé, cette sincérité est devenue quelque chose de tout fait, un outil, un procédé...
Pause.
PORTAL (enjoué).—Et votre enquête sur la jeunesse? Vous ne l'abandonnez pas, je pense?
BAROIS.—Non, j'attends même aujourd'hui une visite à ce sujet. (Las.) Mais, au fond, j'ai eu tort d'entreprendre ça; les jeunes sont des énigmes pour moi. Voilà plus d'un mois que je n'ai touché à cet article...
Il est vrai que mon déménagement m'a mis en retard pour tout.
PORTAL.—Vous êtes tout à fait installé?
BAROIS (assombri).—A peu près...
(Il se dirige vers la croisée.) Tenez, vous voyez, là-haut, ces trois fenêtres?... Ça n'est pas grand, mais je m'y ferai. Mon appartement était vraiment devenu trop lourd. (Souriant.) Les affaires ne sont pas brillantes...
(Il continue, avec la visible satisfaction de confier les détails de son existence.) En somme, mon cher, j'ai eu de la chance de trouver ça dans la maison! Les jours de brouillard, ou même d'humidité, j'étais obligé de rester confiné chez moi. Tandis que, de là-haut, vous comprenez ... en me couvrant bien ... je peux toujours descendre jusqu'ici...
PORTAL (gagnant la porte).—Allons, je viendrai vous surprendre un de ces soirs; nous bavarderons...
BAROIS.—Oui, comme autrefois...
Resté seul, il regarde le feu. Puis il se lève, cherche des papiers dans un carton, et s'installe à son bureau.
Quelques minutes. Il griffonne dans les marges.
Brusquement il repousse les feuillets, et sonne.
BAROIS (au garçon).—Voulez-vous voir si M. Dalier est à la rédaction?
Peu après, entre un jeune homme de vingt-cinq ans. Dalier: petit, les jambes courtes, mais le buste dilaté; la tête forte.
Visage blanc et maigre, entièrement rasé. Lèvres fines, un peu dédaigneuses. Lorgnon.
Barois l'enveloppe d'un coup d'œil, et se renverse légèrement en arrière.
BAROIS.—Je viens de parcourir votre article, mon ami. Ça ne va pas, mais pas du tout... (Mouvement de Dalier.) Je ne dis pas qu'il soit mal construit: mais il ne peut pas être publié tel quel, dans notre revue.
Dalier debout: surpris, réservé.
Barois choisit quelques feuilles et les lui tend.
BAROIS.—Tenez... Si c'est là votre conception personnelle du sentiment religieux, tant pis pour vous. Le Semeur ne peut pas s'en faire l'écho.
DALIER.—Mais, monsieur, je ne comprends pas; c'est bien dans ce sens-là que M. Breil-Zoeger m'avait dit...
BAROIS (brusquerie inattendue).—M. Breil-Zoeger a le droit d'envisager la question comme bon lui semble! Mais le Directeur de la revue, c'est moi. Et jusqu'à nouvel ordre, je ne laisserai pas paraître, dans un périodique que je dirige, un article aussi étroitement sectaire!
Son visage s'empourpre, puis pâlit. Un silence. Dalier fait un pas en arrière pour se retirer.
Barois passe sa main sur son front; d'un geste, il invite Dalier à s'asseoir.
BAROIS (ton voulu de causerie).—Voyez-vous Dalier, vous escamotez une partie de la réalité... C'est trop commode.
Moi aussi j'ai proclamé toute ma vie la faillite des religions,—et je crois même y avoir contribué, dans ma sphère... Mais la faillite des religions dogmatiques: et non la faillite du sentiment religieux. (Hésitant.) Ou, si j'ai fait la confusion, ce qui est possible, c'est que je n'avais pas compris ce qu'est le sentiment religieux, et qu'il échappe, par définition, à l'action de l'esprit critique. (Il regarde Dalier bien en face.) La forme dogmatique des religions, voilà ce qui ne compte pas; mais le sentiment religieux, lui, subsiste, et c'est une ânerie de le nier, mon ami, croyez-moi: je puis le dire, puisque je l'ai fait... Quand une forme artistique est périmée, l'art ne disparaît pas avec elle, n'est-ce pas? Eh bien, c'est exactement la même chose.
Dalier se tait, mais sa physionomie exprime un avis nettement opposé.
BAROIS.—D'abord vous êtes trop jeune pour pouvoir parler de ces questions-là. Vous venez de traverser la première crise, vous en êtes à l'affranchissement absolu, sans restriction...
DALIER (positif).—Il n'y a pas eu la moindre crise religieuse dans ma vie jusqu'à présent, et je crois pouvoir prétendre qu'il n'y en aura pas.
Barois: sourire incrédule.
DALIER (mécontent).—Je vous affirme, monsieur, que je ne sais pas ce que vous voulez dire. Chez moi, l'athéisme est inné. Mon père, mon grand-père étaient athées. Ma raison n'a jamais eu à lutter contre ma sensibilité, pour me faire accepter que le ciel soit vide; et, dès que j'ai eu l'âge de réfléchir, j'ai compris que les causes s'engendrent, les unes les autres, aveuglément, sans but, et que rien dans l'univers ne nous permet de supposer une direction, ni un progrès... Ce sont des mouvements, voilà tout.
BAROIS (après l'avoir considéré).—il y a peut-être des gens absolument dénués de sens religieux, comme il y a des daltoniens par exemple... Mais il est évident que ce sont des exceptions: ils ne doivent pas généraliser d'après eux. Et puisque vous ignorez tout du sentiment religieux, pourquoi en parlez-vous? Qu'est-ce que vous pourriez en dire? Votre logique vous amène à des solutions qui vous paraissent simples, rationnelles, définitives: et pourtant, toute conscience religieuse les rejettera, je vous l'affirme, comme absolument insuffisantes à expliquer l'intensité de la vie intérieure!
DAMER.—Mais monsieur, vous-même, vous avez soutenu, vingt fois, devant moi...
BAROIS (soucieux).—Eh bien, c'est possible. Mais aujourd'hui je vous dis que si l'on déracine les dogmes, le sentiment religieux persistera. Il prendra une forme différente. Regardez autour de vous: tout l'effort de la raison n'a pu l'ébranler, au contraire! Le sentiment religieux, il se laïcise déjà, il est partout! Dans tout ce qu'on tente, d'un bout à l'autre du monde, pour défendre le droit, pour préparer un avenir social meilleur, une répartition plus équitable des biens et des devoirs! La charité, l'espérance et la foi... Mais c'est exactement ce que, sans employer les mêmes termes, je m'efforce de pratiquer depuis que je suis affranchi. Alors? N'est-ce qu'une question de mots? Qu'est-ce qui me guide obscurément vers le bien, sinon la permanence en moi d'un sentiment religieux qui a survécu à ma foi? Et d'où vient qu'il y ait, en chacun de nous, ce même principe de perfectionnement?
Non, non, la conscience humaine est religieuse, en son essence. Il faut l'admettre comme un fait... Le besoin de croire à quelque chose!... Ce besoin-là est en nous comme le besoin de respirer.
(A Dalier, qui semble prêt à l'interrompre.) Dites!
DALIER.—C'est au nom de ce besoin-là qu'on a toujours légitimé les préjugés,—les erreurs!
Barois le regarde longuement. Il semble hésiter.
BAROIS.—Et s'il y avait des erreurs ... qui fussent utiles,—du moins pour l'état actuel de l'humanité...—est-ce que ces erreurs-là ... à notre point de vue humain ... ne ressembleraient pas singulièrement à des vérités?...
DALIER (sourire imperceptible).—J'avoue que je suis surpris, monsieur, de vous entendre plaider le droit à l'erreur...
Barois ne répond pas tout de suite.
BAROIS (penché en avant, sans regarder Dalier).—C'est parce que je me suis rendu compte, mon ami, qu'il existe des êtres, des êtres qui vivent, qui aiment,—des êtres qui sont aimés!—auxquels l'erreur est mille fois plus nécessaire que la vérité, pour cette raison qu'ils l'assimilent entièrement, qu'elle les fait vivre! Tandis que la vérité les laisserait mourir d'inanition, comme des poissons tirés sur la terre ferme... Et à ces êtres-là, nous n'avons pas le droit ... non, nous n'avons pas le droit...
Il lève la tête et heurte le regard de Dalier.
Vous me regardez? Vous vous dites: «Décidément le patron est fini...» (Sourire indifférent.) Je n'en sais rien, vous avez peut-être raison.
La vérité, oui... La vérité quand même! C'est le grand mobile des consciences, tant qu'elles sont jeunes. Plus tard, on perd cette assurance: on admet la possibilité d'erreurs provisoires, individuelles; on préfère l'indulgence à la stricte justice...
Un temps.
Que voulez-vous, on est à peu près forcé de se contredire en vieillissant... On s'est donné, trente ans de suite, la tâche de rendre la vie plus complète, plus harmonieuse: et on s'aperçoit qu'en somme, on n'a pas perfectionné grand'chose... On se demande même quelquefois si, à la pratique, le neuf vaut toujours l'ancien?... Alors, on ne sait plus... Comment ne pas se contredire? Quand on est sincère, quand, année par année, on a acquis le sens total de la réalité, il est impossible de n'être que logique...
DALIER (dur).—Vous sembleriez dire que l'homme n'est pas capable de profiter jusqu'au bout des enseignements de la raison seule!
Barois le regarde longuement. Pause.
BAROIS (inattentif).—On est jeune—je l'ai été!—on va, on va... Jusqu'au moment où l'on comprend qu'il y aura une fin à tout ça... A partir de ce moment-là!... Oh, on est prévenu longtemps d'avance, on a tout le temps de s'y habituer... Même, au début, on ne sait pas ce que c'est; la confiance, l'entrain fléchissent; on se dit: «Qu'est-ce que j'ai donc, maintenant?» Et puis, doucement, peu à peu, on se sent tiré en arrière... Et il n'y a pas de résistance possible!
A partir de ce moment-là, vous verrez, mon petit, comme on considère différemment les choses...
Il sourit péniblement...
Dalier sent vibrer sa jeunesse: un plaisir sportif, à arracher le flambeau aux mains qui tremblent!
DALIER (vivement).—En tous cas, je ne vois vraiment aucun moyen de modifier mon article selon vos vues actuelles.
Un garçon remet à Barois une carte de visite.
BAROIS.—Faites attendre, je sonnerai.
Un temps.
DALIER.—Il faudrait refaire tout le travail. (Ferme.) Je ne le pourrais plus.
Barois, distrait, roule la carte entre ses doigts. Puis il se tourne vers Dalier avec lassitude.
BAROIS.—Eh bien, faites comme vous voudrez.
Dalier sorti, il s'approche de la cheminée, active les charbons, et sonne.
Tout à coup, il hausse les épaules.
—«C'est stupide... J'aurais dû m'y opposer carrément.»
Le garçon introduit deux jeunes gens d'une vingtaine d'années.
BAROIS.—Monsieur de Grenneville?
GRENNEVILLE.—C'est moi, monsieur. Permettez-moi de vous présenter mon camarade Maurice Tillet, un normalien.
De Grenneville: mince, taille moyenne; sobre élégance.
Un visage fin, sans dominante. Très français. Petite moustache blonde.
Regard sincère, décidé. Sur les lèvres, une nuance de fatuité ironique.
Dans l'ensemble, ce mélange d'assurance et de retenue, que le bon élève d'une institution religieuse conserve jusqu'à sa première aventure. Tillet: grand, robuste, un peu gauche.
La figure largement taillée; des yeux bruns, vivants et précis; un grand nez; la bouche fendue; une barbe noire, peu fournie.
De fortes mains qui disparaissent dans les poches dès qu'il veut parler, et qui, par réflexion, en ressortent aussitôt.
GRENNEVILLE.—La lettre que vous avez reçue en réponse à votre enquête, est de nous deux.
BAROIS.—Veuillez vous asseoir, messieurs. Je vous remercie de vous être dérangés. (A Grenneville.) Comme je vous l'ai écrit, j'ai l'intention de publier votre étude in-extenso. Elle est de beaucoup la plus intéressante que nous ayons reçue jusqu'ici. Mais, puisque je dois l'accompagner d'un commentaire ... (Souriant) ... critique, j'ai été très heureux d'avoir cette occasion de causer avec vous.
(A Tillet) Vous êtes encore à l'Ecole Normale?
TILLET.—Oui, monsieur. Je commence ma seconde année.
BAROIS.—Normale-lettres, naturellement?
TILLET.—Normale-sciences.
BAROIS (à Grenneville).—Et vous, monsieur, je crois que vous préparez l'agrégation de philosophie?
GRENNEVILLE.—Non, monsieur. Je ne suis que licencié. Je fais mon Droit, et ma dernière année de Sciences politiques.
Barois prend sur son bureau un dossier qu'il feuillète. Il fait un effort pour concentrer son attention.
BAROIS.—Il y a d'abord dans votre réponse quelque chose qui, je l'avoue, m'a choqué infiniment: c'est le mépris manifeste en lequel vous tenez vos aînés, quoi qu'ils aient fait. Croyez qu'il n'y a dans cette observation rien de personnel: c'est le principe qui me surprend. Car ce n'est pas seulement insouciance de jeunesse: votre arrogance a quelque chose d'assuré, de réfléchi, d'intentionnel. (Souriant.) Nous aussi, nous étions convaincus d'avoir raison; mais il me semble que nous respections davantage ceux qui nous avaient précédés. Nous avions,—comment dire?...—une certaine modestie; ou, plus exactement, le sentiment que nous pouvions nous tromper... Vous, au contraire, vous paraissez certains de représenter seuls la partie saine de la jeunesse...
Et pourtant, il y a bien à dire! Car enfin le nationalisme que vous prêchez, est, par définition, une anomalie; ce n'est pas une attitude naturelle pour un peuple; c'est une posture de combat, une parade défensive!
GRENNEVILLE (voix jeune, un peu caustique).—Tout à fait exact. Il est en effet regrettable que la France soit, en ce moment, obligée de se contracter pour expulser d'elle un germe qui serait mortel,—exactement comme un organisme vigoureux dans lequel se serait introduit un corps étranger.
BAROIS.—Ce germe, c'est?
GRENNEVILLE (offensif).—-L'anarchie.
Il s'arrête, prêt à la riposte.
Barois le regarde placidement.
GRENNEVILLE (demi-sourire).—Vous ne nierez pas, monsieur, que notre pays soit en proie à une véritable anarchie? Anarchie raisonnée, sans éclats, mais généralisée, et progressivement destructive... La cause n'en est pas secrète: la majorité, lorsqu'elle a perdu ses croyances traditionnelles, a perdu en même temps sa mesure d'appréciation, les éléments les plus nécessaires à son équilibre.
BAROIS.—Mais ce que vous appelez anarchie, c'est tout simplement la vitalité intellectuelle d'une nation! Il n'y a pas plus de dogmes en morale qu'en religion. La loi morale, ce n'est qu'un ensemble de convenances sociales, et cet ensemble est, par nature, provisoire, puisqu'il doit, pour garder sa valeur pratique, évoluer en même temps que la société: or cette évolution n'est possible que s'il y a, dans la société, ce ferment que vous appelez anarchique, ce levain sans lequel aucun progrès ne peut lever.
TILLET.—Si vous appelez progrès cette succession de soubresauts incohérents!
BAROIS.—Les transitions sont brusques parce que les états se succèdent à intervalles de plus en plus rapprochés: jadis la morale variait d'un siècle à l'autre; actuellement, elle varie d'une génération à la suivante: c'est un fait, il faut l'accepter.
Léger silence. Les jeunes gens échangent un coup d'œil.
TILLET.—Nous ne sommes pas autrement surpris, de vous voir défendre cette anarchie. Vous avez été, comme vos contemporains, élevé par des écrivains révolutionnaires, insurgés contre tout ce qui avait une stabilité...
BAROIS (plaisantant).—Taine?
TILLET.—Parfaitement! Depuis Gœthe jusqu'à Renan, Flaubert, Tolstoï, Ibsen, tous!...
Barois hausse les épaules sans cesser de sourire.
GRENNEVILLE (pitié tranquille).—Le XIXe siècle tout entier, des Déclarations de 89 à Jaurès, en passant par Lamartine et par Gambetta, est empoisonné par ce romantisme: d'un bout du siècle à l'autre, c'est le même verbiage, pittoresque peut-être, mais dénué de direction et de pensée...
TILLET.—... ou plutôt gonflé de pensées généreuses, mais sans la moindre compréhension du réel. Rien de logique: des nuées. Aucun rapport entre les mots et la vérité sociale.
BAROIS (conciliant).—Ne pensez-vous pas que les mots, quels qu'ils soient, s'appauvrissent mécaniquement de leur sens, quand on les agite à tous les carrefours, pendant un siècle? Ces mots que vous rejetez aujourd'hui comme des coques vides, vous en avez assimilé, malgré vous, le suc...
Ils font, ensemble, le même geste de protestation.
BAROIS.—Et vous-mêmes? Croyez-vous que vous ne vous grisez pas à votre tour de mots creux?
(Il saisit sur son bureau le dossier de l'enquête, et le soulève.) «Discipline», «Héroïsme», «Renaissance», «Génie national»!... Croyez-vous qu'avant quinze ans d'ici ce tintamarre verbal ne paraîtra pas dépourvu de toute pensée précise!
GRENNEVILLE.—Les termes passeront peut-être de mode, mais les fortes réalités qu'ils expriment, dureront. «Nationalisme», «Classicisme», ce ne sont pas des formules vagues: ce sont des pensées claires; ce sont même les pensées les plus claires et les plus riches de notre civilisation!
TILLET (précis).—Le malentendu vient peut-être de ce que nous employons le mot pensée dans une acception différente de la vôtre. Pour nous, toute pensée qui ne se concilie pas avec la vie active jusqu'à se confondre avec elle, n'est pas une pensée: elle n'est rien, elle n'existe pas. On peut, j'en conviens, dire que la pensée doit diriger la vie; mais il faut que ce soit la vie qui fasse naître cette pensée directrice, et qui l'alimente, et qui la règle.
GRENNEVILLE.—Votre génération, contrairement à la nôtre, se contentait de théories abstraites, qui, non seulement ne développaient pas en elle le désir d'agir, mais contribuaient à le stériliser. (Fat.) Ce jeu de mandarin, qui aboutit à une complète inactivité, répugne aujourd'hui à la France nouvelle, à la France de la menace allemande, à la France d'Agadir...
BAROIS (se révoltant enfin).—Mais vous considérez toujours vos aînés comme des rêveurs, incapables de vouloir et d'agir! C'est une monstrueuse injustice,—j'allais dire une monstrueuse ingratitude!
Est-ce que la génération qui a fait l'affaire Dreyfus mérite d'être qualifiée d'inactive? Aucune génération, depuis la Révolution, n'a eu davantage que la nôtre à lutter, à payer de sa personne! Beaucoup d'entre nous ont été des héros! Si vous l'ignorez, allez apprendre votre histoire contemporaine! Notre goût de l'analyse était autre chose qu'un stérile dilettantisme, et notre passion pour certains mots qui vous semblent aujourd'hui sonores et vides, comme «Vérité» et «Justice», a pu être, à son heure, inspiratrice d'action!
Courte pause.
GRENNEVILLE (respectueux et froid).—Vous revendiquez bien haut ce court moment, où certains d'entre vous ont consenti—et pour quelle cause!—à descendre dans l'arène. Remarquez justement combien cette crise a été brève, et vite suivie de découragements célèbres...
Barois ne répond pas.
GRENNEVILLE (avec douceur).—Non, Monsieur, cette génération-là n'était pas taillée pour la lutte: elle n'était pas susceptible de durée.
TILLET.—La preuve, c'est que son activité, pendant ces heures troubles de l'Affaire, s'épanchait au hasard. A tel point qu'aujourd'hui l'Affaire Dreyfus paraît, à ceux qui n'y étaient pas, une mêlée d'énergumènes sans doctrines et sans chefs, se lançant au visage des mots à majuscules!
GRENNEVILLE (sans lâcher prise).—Et voyez les résultats! Qu'est devenu notre régime parlementaire? Vous avez reconnu vous-même, dans Le Semeur, la faillite de vos espérances, et que les réalisations de vos amis avaient trahi vos intentions!
Barois ébauche un geste vague.
Que leur dirait-il? Ils se servent d'armes qu'il a lui-même forgées. D'ailleurs, empêcherait-il ces esprits simplistes de juger l'arbre à ses seuls fruits?
TILLET (concluant).—Les mœurs de la politique actuelle, voilà où nous ont conduits ceux qui, depuis tant d'années, méconnaissent notre génie national. Il est grand temps de nous soumettre à une discipline. Il nous faut une république, où les droits et les devoirs soient différemment répartis.
BAROIS (surpris).—Seriez-vous républicains?
TILLET.—Certes!
BAROIS.—Je ne le croyais pas.
TILLET (vivement).—Malgré de sérieuses divergences d'opinion, malgré le développement incontestable du parti monarchique, la majorité de la jeunesse reste ardemment démocrate.
BAROIS.—Tant mieux...
GRENNEVILLE.—C'est d'ailleurs le sentiment intime de la nation.
BAROIS.—Je m'étonne que vous n'estimiez pas le gouvernement républicain incompatible avec vos principes de hiérarchie et d'autorité.
GRENNEVILLE.—Pourquoi donc? Il s'agirait seulement de l'améliorer.
TILLET.—Il s'agirait de réformer le régime parlementaire pour épurer les habitudes politiques; et de dévier le principe de la souveraineté nationale, qui ne correspond en fait à rien de précis, vers la souveraineté des syndicats professionnels ou autres groupements constitués. Cela reviendrait au même, du reste, avec l'ordre et la mesure en plus.
BAROIS (souriant).—C'est encore sur ces points-là, voyez-vous, que nous pourrions nous entendre le mieux. Je souhaite que la jeune couvée parvienne à réglementer notre régime, et à faire passer les préoccupations sociales avant les agitations des partis politiques...
GRENNEVILLE (avec assurance).—Ce but, nous l'atteindrons tout naturellement, lorsque nous aurons davantage accrédité dans le pays notre morale traditionnelle.
BAROIS (souriant toujours).—Et qu'est-ce que vous appelez «notre morale traditionnelle?»
GRENNEVILLE.—La morale catholique.
Barois ne sourit plus; il les regarde posément.
BAROIS.—Car vous êtes tous deux catholiques? Catholiques pratiquants?
GRENNEVILLE.—Oui.
BAROIS.—Ah...
Une pause.
BAROIS (avec une angoisse soudaine).—Répondez-moi loyalement, messieurs; est-ce que vraiment, aujourd'hui, la grande majorité des jeunes gens est catholique?
GRENNEVILLE (brève hésitation).—Je ne sais pas; je sais seulement que nous sommes très nombreux. Parmi les plus jeunes, parmi ceux qui sortent du collège, je crois qu'il y a une majorité incontestable de pratiquants. Parmi nous, leurs aînés de quatre ou cinq ans, je crois pouvoir affirmer qu'il y a approximativement autant de croyants que d'incrédules; mais ceux qui n'ont pas la foi le regrettent pour la plupart, et agissent en toutes circonstances comme s'ils l'avaient.
BAROIS.—Je vous avoue que cette restriction enlève, selon moi, à cette moitié d'entre vous, toute autorité pour une propagande catholique!
TILLET.—C'est parce que vous ne comprenez pas leur sentiment. S'ils défendent une foi qu'ils ne partagent pas,—mais qu'ils voudraient pouvoir partager,—c'est qu'ils ont reconnu ses vertus actives. Ils ont eux-mêmes expérimenté ces vertus; ils éprouvent une recrudescence d'activité à être enrôlés parmi les défenseurs de la religion. Et, tout naturellement, ils contribuent, par leur effort raisonné, à l'épanouissement d'un ensemble moral qu'ils savent le meilleur possible.
BAROIS (après réflexion).—Non, je ne puis admettre que la protestation religieuse d'un individu qui n'a pas la foi, ait quelque sens. Votre explication est spécieuse, mais elle n'atténue pas ma sévérité pour certains de vos chefs spirituels... Ils n'ont vraiment pas assez voilé le mépris aristocratique que leur inspirent les masses. Toutes les fois qu'ils sont acculés au mur, leur échappatoire équivaut à cet aveu: «La religion est faite pour le peuple, comme le bât pour l'âne; mais nous ne sommes pas bêtes de somme.» Ce qui revient à dire, sans plus, qu'ils considèrent le catholicisme comme une excellente garantie sociale. Mais eux, ils préfèrent se réserver le privilège de la vérité.
(S'animant.) J'ai toujours obéi à un principe diamétralement opposé: j'estime que toute vérité doit d'abord être répandue; qu'il faut affranchir les hommes aussi largement qu'on le peut, sans se préoccuper s'ils sont prêts à faire tout de suite un bon emploi de leur affranchissement; enfin, que la liberté est un bien dont on n'apprend à se servir que petit à petit, et seulement par un usage démesuré!
Silence courtois et désapprobateur.
BAROIS (haussant les épaules).—Mais je vous demande pardon de cette profession inutile... Il s'agit seulement de vous. (Un temps.)
Votre lettre montre assez bien ce qui peut vous attacher au catholicisme; mais elle n'explique pas le chemin qui vous y a mené. Sans doute une foi d'enfant, qui n'a jamais été ébranlée?
GRENNEVILLE.—En effet,—pour moi du moins. J'ai reçu une éducation catholique; j'ai même eu une enfance assez fervente. Pourtant, vers les quinze ans, j'ai subi une éclipse... Mais la foi était en moi, et elle a reparu d'elle-même, pendant que je suivais à la Sorbonne les cours pour la licence de philosophie.
BAROIS.—Pendant que vous suiviez les cours de philosophie à la Sorbonne?
GRENNEVILLE (très naturel).—Oui, monsieur.
Barois n'insiste pas.
Il se tourne vers Tillet.
BAROIS.—Vous aussi, monsieur, vous avez toujours été pratiquant?
TILLET.—Non. Mon père était professeur de sciences naturelles, en province, et il nous a élevés dans une libre-pensée absolue. Aussi ne suis-je venu au catholicisme que très tard, pendant ma préparation à Normale...
BAROIS.—Une véritable conversion, alors?
TILLET.—Oh non, rien de brusque, aucune exaltation. Je suis arrivé au port, naturellement, après avoir cherché à atterrir un peu partout... Et j'ai compris ensuite que j'aurais pu, par la seule logique, m'éviter tous ces tâtonnements; il est tellement évident que seul le catholicisme apporte à notre génération ce dont elle a besoin!
BAROIS.—C'est là ce que je comprends mal...
TILLET.—Rien n'est plus simple, cependant. Pour stimuler notre volonté d'action, il nous faut, de toute nécessité, une discipline morale. Il nous faut un cadre immuable et tout fait, pour endiguer définitivement ces restes de fièvre intellectuelle qui nous viennent de vous, et dont nous avons, malgré tout, quelques traces dans le sang.
Eh bien, la religion catholique nous offre tout ça. Elle étaye notre personnalité de son pouvoir et de son expérience, fondés sur une épreuve de vingt siècles. Elle exalte notre sens de l'action, parce qu'elle s'adapte à toutes les nuances de la sensibilité humaine, et qu'elle confère un merveilleux supplément de vie à ceux qui l'embrassent sans marchander. Or, tout est là: il nous faut aujourd'hui une foi capable de décupler notre activité.
BAROIS (qui a suivi attentivement).—Soit. Mais enfin, cette défaveur que vous affichez complaisamment pour l'intelligence spéculative, ne va pas jusqu'à vous laisser dans l'ignorance de certaines vérités, acquises aujourd'hui par la science, et qui ont ruiné les bases de cette religion dogmatique?
Comment l'acceptez-vous alors, dans son intégrité? Comment conciliez-vous, par exemple...
TILLET (vivement).—Mais nous ne cherchons pas à concilier, monsieur... La religion est sur un plan; la science est sur un autre. Les savants ne pourront jamais atteindre la religion, dont les racines sont hors de leur portée.
BAROIS.—Mais l'exégèse attaque directement ... dans ses origines mêmes...
GRENNEVILLE (sourire tranquille).—Non, nous ne nous comprenons pas...
Ces difficultés auxquelles vous faites allusion, elles n'existent pas pour nous. Quelle valeur peut avoir la contestation d'un professeur d'hébreu, qui tire ses arguments d'une comparaison de vieux textes, à côté de la certitude intime de notre foi? (Riant.) Je vous assure, je suis stupéfait de penser que des affirmations de cette qualité ont pu avoir une influence décisive sur la croyance de nos aînés!
TILLET.—Au fond, la logique d'un raisonnement historique ou philologique n'est qu'apparente: elle ne peut rien contre le cri du cœur. Lorsqu'on a éprouvé personnellement l'efficacité pratique de la foi...
BAROIS.—Permettez. Cette efficacité, à laquelle vous revenez toujours, il y a bien des convictions philosophiques qui...
TILLET.—Mais nous les avons passés en revue, tous vos systèmes! Depuis votre fétichisme de l'évolution, jusqu'au mysticisme romantique de vos philosophes athées! Non! Notre vitalité renaissante exige d'autres appuis que ceux-là! Nous aspirons à nous passionner, mais nous voulons que ça en vaille la peine! Votre génération ne nous a rien légué qui puisse servir de règle à une existence pratique.
BAROIS.—Toujours ce même refrain: la vie pratique! Vous ne paraissez pas vous douter que cette recherche exclusive de résultats palpables et immédiats, est au détriment de votre noblesse intellectuelle!
Nous étions moins intéressés!
GRENNEVILLE.—Pardon, monsieur, pardon... C'est qu'il ne faudrait pas confondre vie active et vie simplement pratique... (Souriant.) Je vous affirme que nous continuons à penser, et même que nos pensées s'élèvent assez haut. Mais elles ne se perdent plus dans les nuages, et c'est un incontestable progrès. Nous les asservissons à des besoins précis. Tout ce qui est abstraction stérile nous fait horreur, comme une lâcheté devant la vie et devant les responsabilités qu'elle impose.
BAROIS.—C'est la faillite de l'intelligence.
TILLET.—De l'intellectualisme, tout au plus...
BAROIS.—Tant pis pour vous, si vous ne connaissez plus l'ivresse de la raison et de la pensée pure...
TILLET.—C'est consciemment que nous ayons substitué le goût du devoir présent à ces méditations fumeuses qui n'aboutissaient qu'à faire des sceptiques et des pessimistes.
Nous avons une superbe confiance en nous.
BAROIS.—Je le vois bien. Nous aussi, nous avions confiance!
TILLET.—Ce n'était pas une confiance de même nature, puisque la vôtre ne vous a pas empêchés de sombrer dans le doute...
BAROIS.—Mais le doute n'est pas uniquement cette position négative que vous croyez! Allez-vous nous faire un grief de ne pas avoir trouvé la clef de l'énigme universelle? Les recherches de ces cinquante dernières années ont établi que la plupart des affirmations dogmatiques qui passaient pour exprimer la vérité, ne la renfermaient pas. Et c'est déjà quelque chose, à défaut de posséder la vérité, que d'avoir bien repéré les endroits où elle n'est pis!
GRENNEVILLE.—Vous vous êtes heurté à l'inconnaissable, et vous n'avez pas su lui faire dans votre vie sa véritable place, en y découvrant un principe de force. Vous étiez parti de cette conviction a priori, que l'incrédulité était supérieure à la foi, et vous...