DEUXIÈME PARTIE (continued 3)
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Serrés dans leur coin, Barois, Cresteil et Woldsmuth causent à voix basse.
WOLDSMUTH.—Le plus triste, c'est que cette pensée estimable de rendre service au pays, a été, j'en suis sûr, le principal mobile de beaucoup de nos adversaires...
CRESTEIL.—Mais non! Vous avez toujours tendance, Woldsmuth, à croire que les autres sont mûs par des sentiments élevés, des idées... Ils sont mûs, le plus souvent, par leur intérêt, conscient ou inconscient, et à défaut de calcul, par de simples habitudes sociales...
BAROIS.—Tenez, à propos d'habitudes, je me souviens d'une scène qui m'a beaucoup frappé à la troisième ou quatrième audience.
J'étais en retard. J'arrivais par le couloir de la presse, juste au moment où les juges s'engageaient dans l'entrée. Presque en même temps qu'eux, un peu en arrière, débouchent quatre témoins, quatre généraux en grande tenue. Eh bien, les sept officiers-juges, sans avoir eu le temps de se concerter, d'un même mouvement devenu chez eux machinal et qui révèle un asservissement de trente ans, se sont arrêtés net, le dos au mur, au garde-à-vous... Et les généraux, simples témoins, ont passé devant eux, comme à la revue, pendant que les officiers-juges faisaient automatiquement leur salut militaire...
CRESTEIL (spontanément).—Ça a sa beauté!
BAROIS.—Non, mon petit, non... C'est l'ancien Saint-Cyrien qui vient de parler, ce n'est pas le Cresteil d'aujourd'hui.
CRESTEIL (tristement).—Vous avez raison... Mais ça s'explique, voyez-vous... Pour des êtres fiers et énergiques, la discipline demande un tel sacrifice de toutes les heures, qu'on ne peut pas perdre l'habitude de l'estimer au prix qu'elle coûte...
BAROIS (suivant son idée).—D'ailleurs, le verdict de tout à l'heure, c'est la répétition de cette scène du couloir... Cette condamnation d'un traître avec circonstances atténuantes, cela paraît boiteux, inepte... Mais, réfléchissez: la condamnation, c'est le salut militaire qu'ils ont fait sans s'en rendre compte, par discipline professionnelle; et les circonstances atténuantes, ça, c'est, malgré tout, l'hésitation de leurs consciences d'hommes...
L'arrivée à Paris, au petit jour.
Un silence morne emplit les wagons, qui vident sur le quai leur bétail frissonnant et blême.
Luce est là, pâle, son regard doux cherchant les amis.
Etreinte silencieuse: une immense affection, une immense tristesse. Les yeux sont pleins de larmes.
Woldsmuth embrasse la main de Luce, en pleurant.
BAROIS (après une hésitation).—Julia n'est pas avec vous?
Breil-Zoeger redresse la tête.
ZOEGER.—Non.
Quelques pas silencieux, en groupe serré.
BAROIS (timidement, à Luce).—Quoi de nouveau? (Inquiet de son mutisme.) La cassation?
LUCE.—Non, il paraît que c'est impossible, juridiquement...
BAROIS.—Alors?
Luce ne répond pas tout de suite.
LUCE.—La grâce...
CRESTEIL ET BAROIS (ensemble).—Il la refusera.
LUCE (fermement).—Non.
C'est un dernier coup, au visage.
Ils restent immobiles, debout sur le trottoir, les lèvres entr'ouvertes, la gorge serrée, sans rien voir. Leurs épaules plient...
WOLDSMUTH.—Ayez pitié de lui... Retourner là-bas? Recommencer le supplice? Et pourquoi faire?
CRESTEIL (pathétique).—Pour rester le symbole!
WOLDSMUTH (patient).—Il en mourrait. Et alors?
LUCE (avec une indulgence infinie).—Woldsmuth a raison... Au moins nous réhabiliterons un vivant...
Le même soir. Barois a quitté de bonne heure son journal, et il s'est mis à marcher, devant lui, froissant au fond de sa poche le billet de Julia, qu'il a trouvé, le matin, sur son bureau:
«Tu vas revenir de Rennes, tu vas être étonné de ne pas me trouver au Semeur.
«Je ne veux pas te tromper.
«Je me suis donnée librement, je me reprends de même.
«Tant que je t'ai aimé, je t'ai appartenu, sans restriction. Mais depuis que j'en aime un autre, je te le dis avec franchise, tu ne peux plus exister pour moi. Je te préviens loyalement; c'est ma façon de te prouver jusqu'au bout mon estime.
«Quand tu liras ce mot, j'aurai repris la libre disposition de moi-même. Tu es assez énergique et trop intelligent pour ne pas comprendre, et pour te diminuer par une souffrance inutile.
«Moi je resterai toujours ton amie,
Julia.»
Il rentre rue Jacob et se laisse choir tout habillé sur son lit.
Une douleur aigüe, personnelle, malsaine, s'est greffée sur l'autre, sur ce vaste découragement qui l'a épuisé. Ses tempes sont lourdes et brûlantes.
Soudain, dans cette chambre, mille souvenirs sensuels... Un désir éperdu de revivre, à quelque prix que ce soit, certains instants précis... Il se soulève, hagard, mordant ses lèvres, tordant ses bras; puis il retombe en sanglotant sur son lit.
Il se débat, quelques secondes encore, comme un suicidé qu'un remous emporte...
Puis tout sombre en un noir sommeil.
Un coup de sonnette le réveille, le rejette, d'un saut égaré, en plein désespoir.
Il fait grand jour: dix heures...
Il va ouvrir la porte: sur le palier, Woldsmuth.
WOLDSMUTH (troublé par le visage bouffi et ravagé de Barois).—Je vous dérange...
BAROIS (agacé).—Entrez donc!
Il referme la porte.
WOLDSMUTH (évitant de le regarder).—Je vous avais cherché au Semeur ... pour ces renseignements que vous m'avez demandés... (Il relève les yeux.) J'ai pu voir Reinach... (Balbutiant.) Je suis ... j'ai...
Ils se regardent. Woldsmuth n'a pas le courage de poursuivre Et Barois comprend que Woldsmuth sait tout; il en éprouve un soulagement immense: il lui tend les deux mains.
WOLDSMUTH (avec simplicité).—Ah... Et Zoeger, un ami!
Barois pâlit, jusqu'à en perdre le souffle.
BAROIS (des lèvres).—Zoeger?
WOLDSMUTH (effaré).—Je ne sais pas ... je dis ça...
Barois reste assis, les bras raidis, les poings crispés, la tête en avant, le cerveau vide.
WOLDSMUTH (que ce silence épouvante).—Mon pauvre ami... Je me mêle de ce qui ne me regarde pas... J'ai tort... Mais j'arrive justement... Je voudrais vous aider à moins souffrir...
Sans répondre, sans le regarder, Barois enfonce sa main dans sa poche et lui tend la lettre de Julia.
Woldsmuth la lit avidement, et sa respiration devient sifflante; à travers la barbe, ses lèvres ont un tremblement flasque.
Puis il replie le feuillet, et vient s'asseoir à côté de Barois; maladroitement il lui entoure la taille de son bras trop petit.
WOLDSMUTH.—Ah, cette Julia... Je sais... On souffre, on souffre... On voudrait tuer!
(Avec un sourire poignant.) Et puis ça passe...
Tout à coup, sans faire un mouvement, il commence à pleurer, doucement, intarissablement,—comme on ne peut pleurer que sur soi-même.
Barois l'examine. Ces paroles, cet accent, ces larmes... Il soupçonne, et presqu'en même temps, il découvre la vérité.
Et aussitôt, avant toute pitié, c'est une sorte de satisfaction sombre, une diversion à sa douleur, à lui. Il est moins seul. Une crise de bonté sentimentale lui mouille les yeux.
Ah, la vie est trop cruelle...
BAROIS (humblement, comme si les mots pouvaient effacer).—Mon bon Woldsmuth, comme j'ai dû vous faire du mal...
VI
A l'Exposition.
Le 30 mai 1900. Sur le bord de la Seine, dans un de ces restaurants de carton, pavoisés et fleuris, en terrasse sur l'eau. Une trentaine de jeunes hommes, autour d'une table servie.
Les garçons viennent d'allumer les candélabres, et, dans la nuit hésitante, la lueur mate des petits abat-jour jaunes, enveloppant les cristaux et les fleurs qui penchent, crée autour du banquet qui s'achève une atmosphère languissante et recueillie.
Un léger silence. Marc-Elie Luce, qui préside, se lève.
Ses yeux clairs, enfoncés sous le front qui fait ombre, promènent sur les convives un regard pénétrant et grave.
Puis il sourit, comme s'il voulait se faire pardonner les feuillets qu'il tient dans sa main.
Son accent franc-comtois souligne le relief des phrases et donne à son discours une bonhomie provinciale, simple et imposante.
LUCE.—Mes chers amis.
Il y a aujourd'hui un an, c'était pour nous une grande allégresse. M. Ballot-Beaupré venait de lire publiquement son rapport. Nous venions de voir toute l'Affaire revivre sous nos yeux, résumée avec une vigueur de raccourci et une exactitude de détails, qui font de ce travail un impérissable modèle. Un silence sympathique nous garantissait la conversion de ce public, qui, l'année précédente, avait hué Zola. Nous éprouvions une immense confiance à voir enfin soulevé par des mains officielles, ce poids qui nous écrasait depuis trois ans. Et nous avions tous sur les lèvres cette parole d'espoir, que M. Mornard, se tournant vers la Cour, prononçait d'une voix anxieuse: «J'attends votre arrêt comme l'aurore du jour qui fera luire sur la patrie la grande lumière de la concorde et de la vérité.»
C'est pour commémorer ces heures sacrées,—qui sont, n'est-il pas vrai, parmi les dernières heures pures de l'Affaire?—que nous sommes réunis ce soir.
Je ne reviendrai pas sur le drame douloureux de cet été. Déjà les détails s'estompent. Le souci généreux qu'a eu le Gouvernement de rendre inefficace en fait l'hésitante condamnation du Conseil de Guerre, nous permet d'attendre, avec une patience qui est nouvelle pour nous, l'instant où, par la nécessité même des choses, la vérité anéantira jusqu'aux moindres traces de l'injustice; car la force de la vérité est opiniâtre, et finit par plier les événements sous sa loi.
En réalité, la crise est traversée. L'un de nous n'écrivit-il pas, dernièrement: «La violence des hommes est comme les grands vents dans la nature: elle s'enfle et grossit comme eux, puis s'apaise et disparaît, laissant les germes à leur activité...»[1]
C'est un pénible moment de désarroi pour tous ceux qui, depuis plusieurs années, vivent en pleine intensité d'action. Ils s'arrêtent, essoufflés, comme des chiens de meute au soir de la chasse; la journée a été rude; leur rôle est terminé. Et voici qu'une angoisse nouvelle les étreint, une angoisse devant ces ruines et ces morts qui encombrent le champ de bataille... Je crois exprimer ce que nous ressentons tous, n'est-ce pas? Une angoisse devant cette France endolorie où régnent les rancunes et les dissensions.
Au fort de la lutte nous ne pensions guère aux conséquences. C'était l'argument de nos ennemis. Nous leur répondions,—et à bon escient—que l'honneur national devait passer avant l'ordre public, et qu'une illégalité, manifestement commise, fût-ce au nom de la sécurité de l'Etat, si elle est officiellement acceptée par tous, engendre des maux mille fois plus graves que le trouble passager d'un peuple: elle compromet la seule acquisition dont les hommes puissent avoir quelque fierté, ces libertés sacrées dont le sang français a jadis enrichi les nations; exactement, elle compromet le Droit et la Justice de tout le monde civilisé.
(Applaudissements.) Mais enfin, maintenant que nous avons eu satisfaction, il faut bien reconnaître en quelle posture l'entêtement de l'opinion publique a mis le pays: nous sommes au lendemain d'une révolution.
Dans la période confuse qui a précédé l'issue, au cours des derniers assauts, une foule de partisans, que nous ne soupçonnions pas, est venue se mêler au groupe de penseurs actifs que nous formions jusque-là[2].
Notre humble et tenace drapeau, ils nous l'ont arraché des mains, pour le brandir ostensiblement à notre place. Ils ont envahi les espaces libres que notre travail d'assainissement social avait déblayés. Et aujourd'hui, au lendemain de la Victoire, ce sont eux qui occupent, en maîtres, le terrain. Voulez-vous me permettre une distinction qui m'est chère: nous étions une poignée de dreyfusistes; et maintenant, ils sont une armée de dreyfusards...
Que valent-ils? Je n'en sais rien. Ils font des confusions que nous nous étions sévèrement interdites, entre le militarisme et l'armée, entre le nationalisme et la France. Que feront-ils? Que sont-ils capables d'édifier sur les ruines que nous avons voulu faire? Je n'en sais rien. L'ère resplendissante dont nous avions rêvé l'avènement, se lève-t-elle avec eux?
Hélas! Ils ressemblent, par bien des côtés, A ceux que nous avons renversés: mais je ne pense pas qu'ils puissent être pires.
Pour nous, notre tâche est accomplie; la réalisation de ce que nous avons passionnément espéré, n'est pas pour nous. Ce branle-bas dont nous avons sciemment donné le signal, nous le payons presque tous de notre repos, de notre bonheur individuel.
Mes chers amis, c'est dur, c'est très dur. Je le sais comme vous: j'ai perdu mes auditeurs au Collège de France; et si j'ai été réélu au Sénat, je ne dois pas m'illusionner: aucune commission n'a fait appel à mon travail, toute la besogne se fait loin de moi. Ceux qui, actuellement, tirent de notre effort le plus manifeste profit, sont généralement aussi ceux qui se détournent de nous avec la plus inquiète méfiance... Ils ont tort: ils nous feraient supposer, qu'après avoir constaté de près le danger que nous sommes pour qui n'a pas les mains pures, notre voisinage leur fait peur...
(Sourires.) Les moins à plaindre, ce sont les plus jeunes, ceux qui ont le temps de refaire leur vie. Oh, pour ceux-là, le beau baptême du feu, au seuil d'une existence consciencieuse! La flamme a dévoré tout le factice, tout le décor, tout le carton-peint de leurs caractères: il ne reste plus que la masse essentielle: le roc! Et quelle bienfaisante nécessité ce fut pour eux, d'avoir à choisir, une fois pour toutes, leur direction et leurs amitiés!
J'en connais beaucoup, en somme, qui s'en tireront...
(Il sourit, quitte un instant ses feuillets des yeux, et se penche vers Barois que l'on a placé auprès de lui.)
... Notre ami Barois, tenez, dont la confiance aventureuse et la générosité ne se sont jamais démenties; qui a été, depuis le début, pour chacun de nous, un perpétuel réconfort aux jours de défaillance!
(Reprenant la lecture.) Barois demeure au centre de nous tous. C'est lui qui a la garde de notre feu sacré, ce Semeur qui est son œuvre, dont il constitue le foyer central, et autour duquel nous devons rester groupés. Voyez-le à l'œuvre, et que son exemple soit notre sauvegarde. Depuis des années, il s'est consacré à son journal, ne spéculant pas, semant sans arrière-pensée toutes ses idées, tous ses projets, sans avoir la crainte mesquine qu'on s'en empare et qu'on les réalise avant lui; ne ménageant rien,—que sa conscience! Près de lui, il y aura toujours du travail pour les hommes de bonne volonté. Le Semeur, après les tirages inouïs qu'il a eus et qui seront historiques, est revenu à une expansion mieux proportionnée à son objet: il s'adresse à une minorité, et cette minorité intellectuelle lui reste scrupuleusement attachée. Apportons-lui tous notre concours. Messieurs; apportons-lui cette part d'expérience, dont, parmi nous, les plus jeunes mêmes sont aujourd'hui pourvus,—car ces années troublées valent une vie entière. Que Barois continue à centraliser nos efforts, et à leur donner cette diffusion qui les aiguillonne et les justifie!
Et surtout, mes amis, ne nous laissons pas atteindre par le stérile découragement, qui déjà rôde et nous guette. Je sais autant que vous, combien la tentation peut être forte. (D'une voix angoissée.) Devant les difficultés que notre pays s'est préparées, lequel de nous n'a pas éprouvé un sentiment d'effroi, et senti planer sur lui l'ombre lourde d'une responsabilité? Comment en serait-il autrement? Comment ne garderions-nous pas de cette épreuve, un indélébile pessimisme? Il nous a fallu joncher le chemin de tant d'illusions!
(Redressant la tête.) Mais un pareil malaise, si légitime soit-il, ne doit pas obscurcir notre discernement. Nous nous sommes sacrifiés pour une belle cause, et cela seul importe! Ce que nous avons fait, mes amis, nous devions le faire, et s'il fallait recommencer, nous n'hésiterions pas! Répétons-nous-le, aux heures de doute et de scrupule!
La France est divisée: c'est grave, mais ce n'est pas irréparable; le pire qui puisse en résulter c'est, pour notre pays, un dommage matériel et momentané; tandis que nous lui avons sauvé l'intégrité de ses principes, sans lesquels il n'y a pas de vie pour une nation.
Songeons que, dans quelques cinquante ans, l'affaire Dreyfus ne sera qu'un petit épisode des luttes de la raison humaine contre les passions qui l'aveuglent; un moment, et pas davantage, de ce lent et merveilleux cheminement de l'humanité vers plus de bien.
Notre façon de concevoir la justice et la vérité est infailliblement condamnée à être dépassée dans les âges à venir; nous le savons; et loin d'abattre notre courage, cet espoir est le plus efficace stimulant de notre élan actuel. Le devoir strict de chaque génération est donc d'aller dans le sens de la vérité, aussi loin qu'elle peut, à la limite extrême de ce qu'il lui est permis d'entrevoir,—et de s'y tenir désespérément, comme si elle prétendait atteindre la Vérité absolue. La progression de l'homme est à ce prix.
La vie d'une génération, ce n'est qu'un effort qui en suit et en précède d'autres. Eh bien, mes amis, notre génération a fait le sien.
La paix soit sur nous.
Il s'assied. Une grande émotion silencieuse.
LE CALME
I
Rue de l'Université, plusieurs années après. L'immeuble entier est occupé par le Semeur. L'entrée est encombrée de rames et de ballots. Le rez-de-chaussée et l'entresol servent de locaux aux machines. Les autres étages sont réservés aux bureaux de la revue et de la maison d'édition.
Au 3e étage: Rédaction.
UN EMPLOYÉ (entrant).—Monsieur Henry vous demande à l'appareil.
LE SECRÉTAIRE.—Connais pas.
L'EMPLOYÉ.—C'est pour le New-York Herald.
LE SECRÉTAIRE.—Ah, Harris? Donnez...
Il prend le récepteur.
LE SECRÉTAIRE.—Allô! Parfaitement... J'en ai parlé à M. Barois, il veut bien: mais pas de phrases, pas d'éloges, les faits, sa vie... A votre disposition; questionnez...
Depuis l'affaire Dreyfus? (Riant.) Pourquoi pas depuis 70?
Oui, la besogne actuelle, ça vaudra mieux...
Si vous voulez... D'abord ses cours du soir, aux mairies de Belleville, de Vaugirard, du Panthéon. Beaucoup d'ouvriers; au Panthéon, une majorité d'étudiants... Oui, insistez: c'est l'idée directrice: tout ce qui peut servir à faire évoluer le cerveau des masses vers la liberté de la pensée.
Maintenant, il y a son cours aux Etudes sociales, deux fois par semaine...
Cette année? Sur la crise universelle des religions. Ça fait un livre par an.
Enfin il y a le Semeur... C'est le gros morceau... deux cents pages tous les quinze jours...
Je ne sais pas, mais certainement une quinzaine d'articles personnels dans l'année. Et puis, dans chaque numéro, une chronique régulière, toutes ses idées du moment...
Non! Les Conversations du Semeur, c'est autre chose. Voilà: chaque semaine il y a une réception ici; on apporte les articles, on combine les numéros suivants. Il a eu l'idée de faire sténographier la conversation, et de publier, sous forme de Fiches, les digressions d'ordre général. Les abonnés s'en sont mêlés. Ils ont écrit pour qu'on abordât tel ou tel sujet. C'est très bon, ça met en contact avec le public: on voit les points qui préoccupent... Bref, les Fiches sont devenues les Conversations du Semeur, presqu'un volume tous les trois mois...
Allo? Soit, mais vous auriez trouvé la liste partout... D'abord les livres sur l'Affaire: Pour la vérité (1re, 2e et 3e séries), sans compter les brochures; je passe. Ensuite, les conférences, qui paraissent à la fin de chaque année: Paroles de combat, six volumes; le septième est sous presse. Et puis, quatre bouquins: son enseignement aux Etudes sociales: Les progrès de l'instruction populaire.—La libre-pensée hors de France.—Essai sur le déterminisme.—La divisibilité de la matière.
Allo! Il serait bon de dire que la conférence de dimanche au Trocadéro est tout à fait exceptionnelle, hors des habitudes de M. Barois. Insistez... Que jamais il n'a voulu prendre la parole devant tant de monde...
Hein? je ne sais pas, trois mille places, je crois; et il paraît que la moitié de la salle est déjà louée...
Oui, le nom attire, et puis le sujet: L'avenir de l'incroyance.
Merci... A votre disposition... Au revoir!
II
Au Trocadéro. Le dimanche suivant; l'après-midi. Grande animation. Des files de fiacres viennent se décharger au bas des escaliers. Un cordon d'agents assure l'ordre. Tout à coup, un mouvement se produit parmi les jeunes gens qui stationnent sur le trottoir: une voiture s'est arrêtée devant l'entrée particulière de la salle.
Barois descend, accompagné de Luce.
Les têtes se découvrent.
Les deux hommes s'engagent vivement dans l'intérieur du palais, suivis de quelques intimes.
A trois heures la salle est comble; des gens debout obstruent les dégagements.
Les rideaux s'écartent lentement, découvrant la scène vide, où Barois paraît presque aussitôt. Une immense ovation roule en tonnerre, s'élève, retombe, se relève lourdement, ondule comme un essaim qui hésite avant de prendre son vol, et subitement s'évanouit en un silence total.
Barois gravit lentement les marches de l'estrade.
Il est un nain au centre du vaste hémicycle. On distingue mal ses traits; mais son entrée rapide, la fermeté de son salut, le long et calme regard qu'il promène sur ces milliers de têtes nues concentriquement alignées autour et au dessus de lui, révèlent l'assurance d'un homme qui a le vent en poupe.
Il s'assied sans quitter la salle des yeux.
BAROIS.—Mesdames, Messieurs...
Une brève angoisse; son cœur se crispe.
Mais le silence de ces visages immobiles, la confiance de ces innombrables regards qui convergent sur lui, desserrent l'étau. Il cède à une inspiration subite: il renonce au préambule préparé, laisse retomber ses notes, et se livre, en souriant, sur un ton de causerie affectueuse.
... Mes chers amis,
Vous êtes ici deux ou trois mille ... vous n'avez pas hésité à abandonner vos occupations du dimanche pour entendre parler de l'Avenir de l'incroyance. A ce seul titre, vous êtes accourus.
Symptôme caractéristique, et combien émouvant!
Tous les peuples civilisés subissent actuellement la même crise religieuse: dans tous les coins du monde où la culture, où la pensée ont quelque autorité, un même mouvement soulève la conscience humaine, un même courant de réflexion et d'incrédulité rejette les fables des églises, un même geste d'affranchissement repousse la tutelle dogmatique de tous les dieux. La France qui, par son équilibre intellectuel, son appétit de liberté, son besoin de vérification positive, est, depuis deux cents ans, le véritable foyer de la libre-pensée dans le monde, semble avoir donné le signal de cet ébranlement. L'Italie, l'Espagne, l'Amérique du Sud, tous les pays latins où dominait le catholicisme, ont suivi son exemple. Une transformation parallèle travaille les pays protestants, l'Angleterre, l'Amérique du Nord, le sud de l'Afrique. Et ce mouvement est si général qu'il atteint, dès aujourd'hui, les centres instruits de l'Islam et du Bouddhisme, les parties civilisées de l'Afrique, de l'Inde, le Japon tout entier. Partout les églises ont dû renoncer à ce pouvoir civil qu'elles avaient exercé pendant de longs siècles et qui renforçait habilement leur puissance. Elles se sont vu retirer un à un leurs privilèges, et exclure impitoyablement du domaine temporel. En fait, il n'y a pour ainsi dire plus de religions nationales; partout, l'Etat est laïc, et il affirme sa neutralité entre les croyances dont il tolère les cultes.
Cet immense assaut de la pensée contre le bloc des religions est trop complexe pour être étudié en détail: mais j'ai voulu vous rappeler qu'il est universel, afin que vous ne fussiez pas tentés de considérer l'évolution irreligieuse de notre pays comme un événement local et sans retentissement; il est étroitement lié au frémissement parallèle de tous les peuples.
Il s'arrête. Il avait devant lui une agglomération d'hommes, de jeunes gens, de femmes; c'est maintenant un auditoire. La synthèse est faite. Ses yeux, sa voix, sa pensée, sont maintenant en contact direct avec une masse uniforme, une seule et riche sensibilité, dont la sienne n'est plus distincte, mais forme l'élément central et moteur.
L'Église catholique, qui se prétend au-dessus de toute loi humaine, ne s'est pas laissé assujettir au droit commun sans une vive résistance. Elle a dû capituler cependant, et reporter tout ce qu'elle garde encore d'influence, dans le domaine spirituel: dernier retranchement, dont le flot qui monte, malgré certaines apparences momentanées, ronge activement les fondations... Car l'insuffisance de la théodicée à satisfaire les esprits actuels s'accroît, dans des proportions colossales, à mesure que se succèdent les générations: chaque découverte nouvelle ajoute invariablement une objection de plus aux affirmations dogmatiques de la religion, qui, par contre, ne reçoit plus, depuis longtemps, le moindre renfort des études contemporaines.
En lutte contre cet irrésistible courant, il n'y aurait pour l'Église qu'une seule chance de salut: évoluer, afin de rendre ses formules acceptables aux consciences modernes. C'est pour elle question de vie ou de mort. Si elle ne se transforme pas, elle provoquera infailliblement, en quelques générations, une désertion générale et définitive.
Or je voudrais vous montrer qu'il est littéralement impossible que ses dogmes se modifient, si peu que ce soit. Je voudrais vous montrer que l'Église catholique est condamnée. Quoi qu'elle fasse, elle est fatalement vouée à une dissolution totale, que l'on doit, dès maintenant, tenir pour inévitable, et dont on pourrait presque fixer l'échéance!
Une doctrine philosophique peut évoluer; elle est composée de pensées humaines qui sont groupées dans un ordre arbitraire, et, par nature, provisoire. Mais une religion révélée,—dont le point de départ n'est pas sujet à correction, mais parfait dès l'origine, immuable par définition, comme l'absolu,—une telle religion ne peut varier sans se détruire elle-même. Car, pour elle, s'amender, c'est reconnaître que sa forme précédente n'était pas parfaite, c'est avouer que sa source n'est pas en Dieu, qu'il n'y a pas de révélation à son origine. Ceci est de telle évidence, que l'Église n'a cessé d'affirmer son immutabilité comme une preuve de sa provenance divine, et que, récemment encore, le concile de 1870 n'a pas hésité à déclarer: «La doctrine de la foi que Dieu a révélée n'a pas été livrée comme une invention philosophique aux perfectionnements humains, mais elle a été transmise comme un dépôt divin.»[1]
Le catholiscime est donc prisonnier de son principe essentiel.
Mais allons plus loin. Même s'il lui était loisible d'opérer sans se contredire quelque réforme dans sa doctrine, il ne pourrait s'assurer par là qu'un sursis passager.
Voici pourquoi:
Le plus élémentaire aperçu historique sur le développement des religions nous montre qu'elles sont toutes nées de la curiosité de l'homme en présence de l'univers; leur noyau initial est toujours le même: il est constitué par les premières et naïves explications que l'homme a pu trouver aux phénomènes naturels. A ce point que l'on pourrait simplifier, jusqu'à dire: il n'y a pas eu, à proprement parler, de religion primitive; depuis l'humanité balbutiante jusqu'à nous, il n'y a qu'une seule trame de pensée: la trame scientifique; rudimentaire à son origine, elle s'enrichit peu à peu. Et ce que nous désignons sous le terme de religion, c'est une des étapes de la recherche humaine, l'étape de l'affirmation déiste; c'est une simple minute de l'effort scientifique, stupidement arrêtée et prolongée jusqu'à nous par la crainte du surnaturel; en un mot, l'homme est resté dupe des hypothèses mystiques qu'il avait ébauchées pour s'expliquer le monde. Cette cristallisation accidentelle a ralenti pendant plusieurs siècles le cheminement de la science; et, dès lors, le mouvement scientifique s'est trouvé nettement distinct du mouvement religieux.
J'en reviens donc à ce que je voulais vous dire. La religion, c'est la science d'autrefois, desséchée, devenue dogme; ce n'est que l'enveloppe d'une explication scientifique dépassée depuis longtemps. Elle a perdu, en se figeant, son principe de vie; elle est morte. Si, par impossible, elle tentait aujourd'hui de se transformer, de rejoindre le progrès scientifique,—qui représente ce qu'elle devrait être normalement,—... eh bien, elle ne le pourrait pas! Elle n'a pu durer tant de siècles qu'en berçant, avec ses mensonges, l'âme apeurée des hommes, en atténuant par des promesses leur effroi de mourir, et en engourdissant leur instinct d'investigation par des affirmations gratuites et invérifiables. Le jour où elle renoncerait à cet appareil qui la rend semblable à une imagerie populaire, il ne resterait plus rien de l'armature qui lui donne encore, pour certains, une apparence de vie. Car le sentiment religieux, sur l'existence duquel elle a spéculé depuis son origine, n'a pas d'équivalent dans les cerveaux vraiment modernes: et ce serait une lourde erreur de prendre pour un résidu des croyances mystiques de nos ancêtres, ce besoin inné de comprendre et d'expliquer, qui est bien antérieur à toute sentimentalité religieuse, et qui trouve aujourd'hui sa large et complète satisfaction dans le développement scientifique de notre temps.
Il ne me semble donc pas douteux qu'une religion dogmatique comme le catholicisme soit condamnée sans recours. La rigidité fondamentale de ses formules la rend de plus en plus suspecte à ces esprits, qui ont trop souvent expérimenté la relativité de leur connaissance, pour admettre une doctrine qui se proclame infaillible et immuable.
D'ailleurs le mal qui la mine ne vient pas seulement du dehors: une paralysie progressive l'envahit et la rend inapte à vivre parmi nous.
Non, le courant actuel est indiscutablement orienté vers une société sans Dieu, vers une conception purement scientifique de l'univers!
Il s'aperçoit aussitôt que cette dernière phrase a déclenché quelque chose. La tension des yeux qui le guettent, s'accentue soudain. Il se sent dominé par une pression de la volonté collective.
Il comprend: après avoir suivi jusqu'au bout sa pensée destructive, ils ont soif de quelque mirage, ils attendent, comme des enfants, leur conte de fée.
Il n'a rien préparé, mais il obéit. Son regard devient lumineux; un sourire de visionnaire joue sur ses lèvres.
Que sera-t-elle, cette irréligion de l'avenir? Ah, qui de nous peut l'entrevoir et la décrire?
Ce que l'on peut affirmer c'est qu'elle ne sera, à aucun degré, une religion scientifique! On répète trop souvent que les savants sont des prêtres d'un nouveau culte, qu'ils remplacent une foi par une autre... Il se peut que, dans le désarroi actuel, certains d'entre nous apportent à la science qu'ils servent, un reste de religiosité héritée et sans emploi. N'y attachons pas d'importance. En fait, il n'y a plus de place pour de nouvelles idoles, et la science ne peut en être une; car l'intelligence est négative, et c'est une constatation à laquelle il faudra bien que se résignent les imaginations les plus exaltées.
Je crois que le ralliement des esprits et des cœurs, égarés encore, ne saurait tarder; et qu'il se fera, d'une part, sur le terrain de la solidarité sociale, et de l'autre, sur le terrain de la connaissance scientifique. J'entrevois la possibilité de lois morales, basées sur l'analyse de l'individu et de ses rapports avec ce qui l'entoure. Le cœur y trouvera son compte, parce qu'une telle orientation laisse à l'instinct altruiste son plein développement: en face d'une nature indifférente et qui le dépasse, l'homme semble avoir besoin de s'associer; et de ce besoin naissent des obligations morales. J'imagine aisément que ces devoirs, réglés par leur attraction les uns sur les autres, puissent établir, pour un temps, un bon équilibre social.
Pronostics vagues, simples jeux de l'esprit... Je le sais bien! (Souriant.) Mais les temps nouveaux n'ont plus de prophètes...
Ce qui est indubitable c'est que le terrain de ralliement ne sera plus métaphysique. Il nous faut en toutes choses, maintenant, une base expérimentale. Aux religions qui affirmaient connaître le sens de l'univers, succédera sans doute une philosophie positive et neutre, sans cesse alimentée par les découvertes scientifiques, essentiellement mobile, transitoire, modelée sur les mouvements de la réflexion humaine. On peut prévoir, en conséquence, qu'elle ne cessera d'élargir son horizon, et bien au delà des conceptions restreintes auxquelles nous devons actuellement borner notre vue. Remarquez déjà combien nous semble mesquin et incomplet le matérialisme sentimental d'il y a cinquante ans! Le nôtre, plus scientifique, tend déjà à s'élever au-dessus des visions qui satisfaisaient nos pères; le suivant s'en écartera davantage encore. La pensée pousse en plein inconnu son investigation; je crois que nous possédons déjà quelques bonnes méthodes de recherche... Mais que nous sommes loin de pouvoir deviner vers quels nouveaux aspects de la réalité notre élan nous mène!
Courte pause. Son expression change. L'œil reprend sa dureté naturelle. La voix redevient incisive.
Il baisse la tête, et palpe les feuillets épars devant lui.
Je me laisse entraîner par ces visions hypothétiques... L'heure avance, et je ne veux pas vous quitter sans avoir abordé le second point de cette causerie:
Quelle action chacun de nous peut-il avoir sur la réalisation plus ou moins rapide de ces espérances?
Cette action est immense! Pour ingrat que puisse paraître le rôle des hommes d'aujourd'hui, après ce coup d'œil complaisant vers l'avenir, il est capital, et nous ne saurions l'envisager avec trop de fermeté.
Nous sommes l'une de ces quelques générations, auxquelles incombe le soin d'opérer l'évolution scientifique: nous sommes l'une des minutes tragiques de la douloureuse agonie du passé.
Ah, mes amis, si l'on comprend quels abîmes d'angoisses morales représente chaque génération de consciences, écartelées comme sont tant des nôtres, entre ce qui a été et ce qui sera; si l'on songe que notre option plus ou moins vigoureuse, peut abréger ou prolonger la souffrance de ces milliers de sensibilités,—quelle lourde responsabilité pèse sur nous!
Eh bien, nous avons deux moyens d'agir: par notre attitude personnelle et par l'éducation de nos enfants...
Faisons ensemble notre examen de conscience, voulez-vous?
Combien d'entre nous, dont les convictions sont nettement opposées aux croyances religieuses, supportent néanmoins que la religion domine tous les actes graves de leur vie, depuis leur mariage, jusqu'à leur mort!
(Sombre.) Oui, je sais, je sais aussi bien que vous...—mieux que vous, peut-être!—tout ce que l'on peut dire pour excuser cette faiblesse, et quel morne supplice endure souvent l'homme libre qui croit devoir se soumettre à ces gestes rituels... Quels déchirements, quelles rancunes, quelles sourdes luttes entre une conscience qui voudrait être rigide, et tant de forces dissolvantes, les engagements de la tendresse, le respect d'autrui!... Mais il n'est pas moins vrai qu'il y a dans une semblable résignation une immoralité que rien, rien ne saurait légitimer! Aux heures troubles que traverse notre humanité, il n'est rien de plus grave qu'un acte de foi public, non seulement pour la dignité individuelle de celui qui l'accomplit, mais pour la répercussion illimitée qu'il peut avoir sur les irrésolutions voisines. La probité envers soi-même comme envers ceux qui nous regardent vivre, voilà, pour le moment, la plus certaine, la plus inflexible des règles morales. Et ceux qui transigent avec elle, qui, par l'incohérence de leur attitude, retardent, dans leur sphère, le cours de l'évolution commettent un crime social mille fois plus redoutable que tous les chagrins sentimentaux qu'ils auraient pu causer!
Plus impardonnable encore est leur faute, en ce qui concerne l'éducation de leurs fils.
L'esprit de l'enfant n'est pas capable de prévention: la notion du doute est le résultat d'une longue pratique des phénomènes; elle suppose l'expérience de l'erreur, une défiance de soi et de ses sensations, une défiance d'autrui. L'enfant est crédule, comme tout primitif; le sens du vraisemblable n'existe pas en lui: le miracle ne le surprend pas.
Le prêtre, à qui vous abandonnez cet esprit vierge, y marquera sans peine une empreinte ineffaçable. Il lui inspirera d'abord une crainte arbitraire de son dieu; puis il lui présentera les mystères de son culte, comme autant de vérités révélées, qui échappent et doivent échapper à l'entendement humain. Le prêtre affirme plus facilement qu'il ne prouve; l'enfant croit plus facilement qu'il ne raisonne: la concordance est parfaite... Le raisonnement est l'opposé de la foi; un cerveau que la foi a façonné, reste longtemps, sinon toujours inapte aux jugements critiques.
Et c'est l'esprit sans défense de cet enfant que vous allez confier, dès le plus jeune âge, à l'influence religieuse?
Il s'est levé, emporté par la fougue de cette indignation, où vibre un remords personnel.
C'est l'homme d'action: la polémique quotidienne lui a révélé sa puissance: il aime la lutte; si violent est son élan qu'il renverse parfois l'obstacle avant de l'avoir aperçu: une force qui se rue...
Quoi! L'Église nous maudit, elle lance l'anathème sur ce qui constitue les réalités les plus vivantes de notre existence; et c'est à elle que nous allons livrer nos enfants? Comment expliquer pareille aberration? Est-ce parce que nous gardons l'espoir secret qu'ils sauront bientôt se dégager de ces superstitions? Alors, comment qualifier cette hypocrisie?
Et puis, la grossière erreur de croire qu'en mûrissant, l'esprit secouera sans peine ces fumées! Ne vous rappelez-vous pas combien peut être tenace une foi d'enfant?... Hélas, l'homme que la religion a marqué dès l'enfance ne s'en débarrasse pas d'un simple mouvement d'épaule, comme d'un vêtement usé, devenu trop étroit! Les éléments religieux trouvent chez l'enfant un sol préparé par dix-huit siècles d'asservissement consenti; ils se mêlent inextricablement à tous les autres éléments de sa formation intellectuelle et morale. La dissociation, lorsqu'elle est possible, est longue, irrégulière, souvent incomplète, toujours douloureuse. Et combien sont-ils, ceux qui, dans les conditions actuelles de la vie, ont le loisir ou le courage de procéder à cette refonte totale de leur personnalité?
Encore ai-je jusqu'ici restreint la question: je n'ai envisagé ces dangers de l'enseignement religieux qu'à l'égard de l'individu. Mais ils menacent directement la Société. A notre époque, où les croyances religieuses sont partout ébranlées, il y a un véritable péril à laisser, dans l'âme des enfants, se souder les lois de la morale aux dogmes de la religion. Car, s'ils s'habituent à considérer ces règles de vie sociale comme autant d'ordres divins le jour probable où la certitude de Dieu vacillera dans leur esprit, tout en eux s'effondrera à la fois, et ils perdront du même coup leur direction morale.
Voilà donc, brièvement résumés, les risques que nous courons, lorsque nous agissons en pères insouciants ou trop faibles. Et sous quels principes retentissants masquerons-nous notre apathie?
Je vous entends... Nous proclamerons généreusement la neutralité!
Ah, notre devoir est difficile, je le sais. Mais ne soyons pas dupes des mots... Cette neutralité, nos adversaires ont beau nous reprocher de la violer souvent,—(est-il possible à un enseignement d'être strictement neutre?)—c'est nous seuls qu'elle entrave! Neutralité, cela veut dire aujourd'hui: effacement devant la propagande acharnée de l'Église.
Eh bien, cette situation fausse n'a que trop duré. Prenons franchement notre parti d'une lutte qui est inévitable, qui est la grande lutte de notre temps; et au lieu de la mener sourdement, acceptons-la au grand jour, avec des armes égales. Laissons les prêtres libres d'ouvrir des écoles et d'y enseigner que le monde a été créé de rien en six jours; que Jésus-Christ était le fils de Dieu-le-Père et d'une Vierge; et que son cadavre s'est échappé tout seul de son tombeau, trois jours après son ensevelissement, pour monter dans le Ciel, où il est assis, depuis lors, à la droite de Dieu! Mais soyons libres, nous aussi, d'ouvrir des écoles où nous aurons le droit de prouver, avec tout l'appui de la raison et de la science, sur quelles inqualifiables crédulités se fonde encore la foi catholique! Quand la vérité est libre et l'erreur aussi, ce n'est pas l'erreur qui triomphe! La liberté, oui, mais pas seulement pour l'abbé du catéchisme: la liberté pour la raison, la liberté pour l'enfant!
Il s'avance sur le bord de l'estrade, le visage dressé, les prunelles ardentes, les mains tendues.
Ah, mes amis, je voudrais terminer sur ce cri: la liberté pour l'enfant!
Je voudrais secouer toutes vos consciences, je voudrais surprendre dans vos regards le feu des résolutions nouvelles!
Souvenons-nous de ce que nous avons souffert pour extirper de nous le vieil homme... Souvenons-nous de cet incendie qui nous a dévasté... Souvenons-nous de nos terreurs nocturnes, de nos révoltes, de nos confessions désespérées... Souvenons-nous de nos d'angoisses et de nos agenouillements...
Pitié pour nos fils!
III
La même année, quelques mois plus tard.
Barois hèle un fiacre, place de la Madeleine.
BAROIS.—Au Semeur, rue de l'Université.
Il claque la portière.
La voiture ne démarre pas. Coup de fouet; une ruade.
BAROIS.—Allons! je suis pressé...
Nouveau coup de fouet. Le cheval, une bête jeune et rétive, hésite, se cabre, lève les naseaux et part comme une flèche.
Il enfile la rue Royale, traverse d'un trait la place de la Concorde, et s'élance dans le boulevard Saint-Germain.
Quatre heures de l'après-midi. Circulation intense.
Le cocher, arcbouté sur son siège, incapable de maîtriser l'animal, parvient à le diriger, à grand'peine.
Un tramway poussif barre la route.
Pour le dépasser, l'homme lance sa voiture à gauche, sur les rails libres. Il n'a pas vu le tramway qui vient en sens inverse...
Impossible de ralentir... Impossible de passer entre les deux véhicules...
Barois, blême, se jette en arrière, contre les coussins. La vision de son impuissance au fond de cette boîte, la certitude de l'inévitable, pénètrent en lui, comme la foudre. Il balbutie: «Je vous salue, Marie, pleine de grâces...» Un fracas infernal de vitres pulvérisées..
Un choc mortel...
Du noir...
Plusieurs jours après.
Chez Barois, à la tombée du jour. Woldsmuth, sur une chaise, près de la fenêtre, lit sans faire un mouvement.
Barois est étendu sur son matelas, les jambes noyées jusqu'aux hanches dans du plâtre.
Il n'a recouvré sa pleine conscience que depuis quelques heures; et, pour la dixième fois, il reconstruit mentalement l'aventure:
—«Il y avait la place, si celui de droite n'avait pas accéléré...
«Ai-je eu le temps de sentir le frôlement de la mort? Je ne sais plus... J'ai eu peur, une peur atroce.. Et puis le hurlement des freins bloqués...»
Il sourit involontairement: entre la mort et lui, tout le bouillonnement de sa vie présente, reconquise!
—«Curieux, cette peur qu'on a de mourir... Comment peut-on craindre la suppression de toute pensée, de toute sensation, de toute souffrance? Craindre de ne plus être?
«Peut-être est-ce uniquement l'inconnu qui terrifie? C'est évidemment la seule sensation qui nous soit totalement nouvelle; personne n'a, dans son hérédité, la moindre expérience de ça...
«Et pourtant, un homme de science, qui a le temps de réfléchir quelques secondes, doit se résigner, sans beaucoup de peine. Quand on a bien compris que la vie n'est qu'une suite de transformations, pourquoi s'effrayer de celle-là? Ce n'est pas la première... Ce n'est vraisemblablement pas la dernière...
«Et puis, quand on a su employer son existence, quand on a lutté, quand on laisse derrière soi, qu'est-ce qu'on peut regretter?
«Je suis bien sûr, moi, de m'en aller, très calme...» Soudain, son visage se contracte. Il reste épouvanté, anéanti.
Il vient de revivre la minute tragique, et, brutalement, il s'est rappelé le seul cri venu à ses lèvres:
«Je vous salue Marie...» Une heure s'écoule. Woldsmuth tourne ses pages, sans bouger.
Pascal apporte une lampe; il ferme les volets et s'approche de son maître; sa figure plate de Suisse, aux cheveux ras, aux yeux larges et clairs, est bonne à regarder. Mais Barois ne l'aperçoit pas; son regard est fixe; son cerveau fonctionne avec une activité déréglée; sa pensée est extraordinairement lucide, clarifiée comme l'atmosphère des montagnes après l'orage.
Enfin son visage, crispé par l'effort cérébral, se détend progressivement.
BAROIS.—Woldsmuth...
WOLDSMUTH (se levant avec précipitation).—Vous souffrez?
BAROIS (d'une voix brève).—Non. Ecoutez-moi. Asseyez-vous là.
WOLDSMUTH (qui lui a pris le poignet).—Vous avez un peu de fièvre... Restez tranquille, ne parlez pas.
BAROIS (dégageant son bras).—Asseyez-vous là, et écoutez-moi. (Avec colère.) Non, non, je veux parler! Je ne me rappelais pas tout... J'oubliais le plus beau...
Woldsmuth! Au moment où j'ai vu que j'étais perdu, savez-vous ce que j'ai fait?
Eh bien, j'ai prié la Sainte Vierge!
WOLDSMUTH (conciliant).—Ne pensez plus à tout ça... Il faut vous reposer...
BAROIS.—Non, je n'ai pas le délire. Je parle sérieusement, je veux que vous m'écoutiez. Je ne serai tranquille que lorsque j'aurai fait ce que je dois faire...
Woldsmuth s'assied.
BAROIS (les yeux brillants, les pommettes rouges).—A ce moment-là, moi, Jean Barois, je n'ai pensé à rien d'autre, j'ai été soulevé par un espoir fou, j'ai supplié de tout mon être la Sainte Vierge de faire un miracle!... (Il rit violemment.) Ah, mon cher, après ça, on peut être fier de son armature!
(Il redresse le buste, resté libre.) Alors, vous comprenez, je suis hanté par l'idée que ça pourrait recommencer... Ce soir, cette nuit, est-ce que je sais, maintenant? Je veux rédiger quelque chose, protester d'avance. Je ne serai pas tranquille avant.
WOLDSMUTH,—Oui, demain, je vous promets. Vous me dicterez...
BAROIS (avec une violence irrésistible).—Tout de suite, Woldsmuth, tout de suite, vous entendez! Je veux tout écrire moi-même, ce soir! Je ne pourrais pas dormir... (Se passant la main sur le front.) D'ailleurs, c'est là, tout prêt, je ne me fatiguerai pas... Le plus dur est fait...
Woldsmuth cède. Il soulève Barois sur deux oreillers, et lui donne son stylographe, du papier. Puis il reste debout, contre le lit.
Barois écrit, sans une hésitation, sans lever les yeux, d'une écriture droite et ferme.
«Ceci est mon testament.
«Ce que j'écris aujourd'hui, ayant dépassé la quarantaine, en pleine force et en plein équilibre intellectuel, doit, de toute évidence, prévaloir contre ce que je pourrai penser ou écrire à la fin de mon existence, lorsque je serai physiquement et moralement diminué par l'âge ou par la maladie. Je ne connais rien de plus poignant que l'attitude d'un vieillard, dont la vie toute entière a été employée au service d'une idée, et qui, dans l'affaiblissement final, blasphème ce qui a été sa raison de vivre, et renie lamentablement son passé.
«En songeant que l'effort de ma vie pourrait aboutir à une semblable trahison; en songeant au parti que ceux dont j'ai si ardemment combattu les mensonges et les empiètements, ne manqueraient pas de tirer d'une si lugubre victoire, tout mon être se révolte, et je proteste d'avance, avec l'énergie farouche de l'homme que je suis, de l'homme vivant que j'aurai été, contre les dénégations sans fondement, peut-être même contre la prière agonisante du déchet humain que je puis devenir. J'ai mérité de mourir debout, comme j'ai vécu, sans capituler, sans quêter de vaines espérances, sans craindre le retour aux lentes évolutions de la germination universelle.
«Je ne crois pas à l'âme humaine, substantielle et immortelle.
«Je ne crois pas que la matière s'oppose à l'esprit. L'âme est la somme des phénomènes psychiques, comme le corps est la somme des phénomènes organiques. L'âme est une résultante occasionnelle de la vie, une propriété de la matière vivante. Je ne vois aucune raison pour que l'énergie universelle qui produit le mouvement, la chaleur et la lumière, ne produise pas la pensée. Les fonctions physiologiques et les fonctions psychiques sont solidaires; et la pensée est une manifestation de la vie organique, au même titre que les autres fonctions du système nerveux. Je n'ai jamais constaté de la pensée hors de la matière, hors d'un corps en vie; je n'ai jamais rencontré qu'une substance unique, la substance vivante.
«Que nous l'appellions matière ou vie, je la crois éternelle: la vie a toujours été et produira la vie éternellement. Mais je sais que ma personnalité n'est qu'une agglomération de particules matérielles, dont la désagrégation entraînera la mort totale. «Je crois au déterminisme universel, et que notre dépendance est absolue.
«Tout évolue; tout réagit; la pierre et l'homme; il n'y a pas de matière inerte. Je n'ai donc aucun motif pour attribuer plus de liberté individuelle à mon activité que je n'en attribue aux transformations plus lentes d'un cristal.
«Ma vie résulte d'une lutte incessante entre mon organisme et le milieu où je baigne: j'agis donc, à chaque instant, selon mes réactions particulières, c'est-à-dire pour des raisons qui n'appartiennent qu'à moi seul: ce qui donne aux autres l'illusion que je suis libre de mes actes. Mais en aucun cas je n'agis librement: aucune de mes déterminations ne pourrait être différente de ce qu'elle est. Le libre arbitre équivaudrait au pouvoir d'accomplir un miracle, de dévier les rapports des causes aux effets. C'est une conception métaphysique, qui prouve simplement l'ignorance où nous avons été si longtemps, et où nous sommes encore, des lois auxquelles nous obéissons.
«Je nie donc que l'homme puisse en rien influer sur sa destinée.
«Le bien et le mal sont des distinctions arbitraires. Je concède qu'elles ont une utilité pratique, tant que la notion de responsabilité, qui ne se fonde sur rien de réel, sera nécessaire à l'échafaudage de notre organisation sociale. «Je crois que, si tous les phénomènes de la vie ne sont pas encore analysés, ils le seront un jour.
«Quant aux causes premières de ces phénomènes, je crois quelles sont hors de notre plan de vision, et inaccessibles à nos recherches. L'homme, par suite de sa place limitée dans l'univers, être relatif et fini par essence, ne peut pas avoir la notion de l'absolu et de l'infini; il s'est forgé des mots pour exprimer ce qui n'est pas comme lui, mais il n'en est pas plus avancé: il est victime de son langage; ces mots ne correspondent, pour l'entendement humain, à aucune réalité précise. Elément d'un tout, il est naturel que l'ensemble lui échappe.
«Se révolter contre cette nécessité, c'est s'insurger contre les conditions planétaires de ce monde.
«J'estime donc qu'il est vain d'échafauder, pour expliquer l'inconnaissable, des hypothèses qui n'ont aucune base expérimentale. Il est temps que nous nous guérissions de notre délire métaphysique, et que nous renoncions enfin aux «pourquoi» sans réponse, que notre hérédité mystique nous incite encore à poser.
«L'homme a, devant lui, un champ d'observation pratiquement illimité. Peu à peu, la science reculera si loin les bornes de ce qui n'est pas constatable, que si l'homme s'employait à comprendre tout le réel qui est à sa portée, il n'aurait plus le temps de gémir sur ce qui échappe irrémédiablement à ses facultés.
«Je suis certain que la science, en apprenant aux hommes à savoir ignorer, procurera à leurs consciences un équilibre qu'aucune foi n'a jamais su leur offrir.
Jean Barois.»
D'une main lourde, il achève lentement sa signature.
Puis sa volonté tendue se rompt. Sa face congestionnée devient brusquement livide. Il se renverse dans les bras de Woldsmuth.
Les feuillets s'éparpillent sur les draps.
Woldsmuth, d'une voix anxieuse, appelle Pascal. Mais déjà Barois soulève les paupières, et sourit aux deux hommes. Quelques instants plus tard, sa respiration régulière révèle un profond et calme sommeil.