HECTOR MALOT (continued 3)
Reading edition
—Le maître de chant de Carmelita!
—Lui-même.
—Mais alors?...
—Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour empêcher ce mariage? Ce sont ces raisons que je viens justement vous demander.
—Il semble qu'il est maître d'un secret qui peut perdre Carmelita dans l'esprit du colonel. Il ne veut pas que Carmelita épouse le colonel Chamberlain; nous, de notre côté, nous ne voulons pas que le colonel Chamberlain épouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant seul, empêche ce mariage; il est possible aussi que nous, sans son secours, nous l'empêchions par un moyen différent du sien. Mais il est bien certain que si, au lieu d'agir séparément, nous agissions collectivement, nous aurions beaucoup plus de chances de réussir. Il faut donc avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de Lorenzo Beio.
—On pourrait peut-être le lui acheter.
—La négociation serait aventureuse, tous les gens ne sont pas à vendre, et, en tout cas, elle serait pour celui qui s'en chargerait bien compromettante, surtout s'il y était répondu par un refus.
—En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait avoir aux mains quelque lettre significative qui, mise sous les yeux du colonel, pourrait l'éclairer.
—Décidément vous êtes pour les lettres, monsieur; sans doute, c'est une arme, mais elle n'est pas toujours sûre, vous devez en savoir quelque chose. Dans le cas présent, on peut aller à Beio franchement et lui dire: «Vous voulez empêcher le mariage de mademoiselle Belmonte avec le colonel Chamberlain; moi, je veux aussi empêcher ce mariage. Vous avez un moyen pour cela, je le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous aiderai.» Comment accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons pas à l'avance le prévoir. Un refus est possible, une acceptation l'est aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini; vous n'avez qu'à marcher d'accord. Mais, s'il refuse, car enfin il peut avoir des raisons pour refuser, supposons que ce soit la vengeance qui le pousse à rompre ce mariage,—souvent la vengeance est jalouse, elle veut agir seule, sans secours étranger; elle veut faire le mal, mais elle veut être seule à le faire; si elle voit celui qu'elle poursuit entouré de plusieurs ennemis, elle lui vient souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer seule. Tel peut-être le cas de Beio: il n'est pas impossible qu'il tienne à vider sa querelle avec Carmelita en tête à tête.
—Peut-être aime-t-il surtout le tête-à-tête, dit le baron en riant d'un gros rire.
Mais la marquise ne partagea pas cette hilarité, elle continua:
—Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir à la charge près de lui, et nous aurons le désagrément de voir un moyen qui pouvait nous être utile nous échapper. Ce n'est pas ainsi que nous devons procéder. Vous intéressez-vous toujours à la petite Flavie, du théâtre des Bouffes?
—Je ne vois pas en quoi cette question touche notre affaire.
—Vous allez le voir, si vous voulez bien me répondre; soyez certain que je ne vous adresse pas cette demande pour savoir vos secrets, ni ceux de mademoiselle Flavie.
—Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi. Cette enfant était la fille de mon caissier, elle restait orpheline sans fortune et sans métier; on disait qu'elle était jolie. Je me suis occupé d'elle pour ne pas la laisser exposée aux tentations de la misère.
—Et, pour cela, vous l'avez fait débuter aux Bouffes?
—C'est bien naturel.
—Oh! assurément, rien n'est plus naturel, cela se voit tous les jours, et je savais ce que vous venez de me raconter; seulement ce que je ne sais pas et ce que je vous demande, c'est si vous avez continué à vous occuper de cette jeune fille depuis, qu'ayant un métier, elle n'est plus, comme vous dites, exposée aux tentations de la misère. Car elle n'y est plus exposée, n'est-ce pas? Je l'ai vue hier au Bois dans un petit coupé, qui ne sent pas du tout la misère.
—Je la vois quelquefois.
—Et vous pouvez lui demander ce que vous désirez?
—J'espère qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance.
—Il faut l'espérer ou bien alors ce serait à prendre en mépris l'humanité. Donc vous pouvez faire appel à ces sentiments de reconnaissance et vous serez écouté?
—Je le pense.
—Eh bien! ce que vous aurez à lui demander devra accroître encore cette reconnaissance déjà si grande.
—J'avoue que je ne comprends pas du tout où vous voulez arriver.
—Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise que cette petite Flavie n'a aucun talent; je l'ai vue deux ou trois fois, et c'est ce que ces messieurs appellent une grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait de la prose, sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent, son nez qui se retrousse, sa poitrine qu'elle montre tant qu'elle peut, sa taille qui se tortille, enfin elle chante avec tout ce que la nature lui a donné,—une seule chose exceptée, la voix;—il est vrai que de ce côté la nature lui a été assez avare. Eh bien! il faut que vous lui donniez ce qui lui manque.
—La voix? moi!
—Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgré tous vos mérites, vous n'avez peut-être pas ceux d'un maître de chant; mais Lorenzo Beio, qui les possède, lui, ces mérites.
Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration, car bien qu'il professât le plus profond mépris pour madame de Lucillière, il ne pouvait pas ne pas admirer une combinaison si bien trouvée, alors surtout que cette combinaison devait lui profiter.
—Je comprends, s'écria-t-il, je comprends.
—Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo Beio pour professeur à Flavie? Sans doute vous pourriez tout aussi bien le donner à Ida?
—Oh! ma fille!
—Justement, je sens ce cri d'un père qui ne veut pas mêler une fille comme mademoiselle Ida....
—Sie ist eine engel.
—Ja, ja, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien à fond que d'intervenir d'une façon si directe et si personnelle; tandis que, par l'entremise de Flavie, les choses se font sans que vous y mettiez la main. C'est Flavie qui demande des leçons à Beio, et rien n'est plus naturel. Beio a chanté sur les grands théâtres du monde, et c'est quand sa voix a été perdue qu'il s'est fait professeur; les leçons qu'il donne ont pour but de former des chanteurs et des chanteuses de théâtre. Flavie qui est une chanteuse de théâtre,—au moins elle peut le croire,—ne veut pas rester aux Bouffes, elle veut passer à l'Opéra-Comique ou à l'Opéra,—on a vu des exemples de cette ambition chez de simples grues;—elle s'adresse à Beio pour lui demander des leçons. Vous allez la voir quelquefois chez elle, n'est-ce pas?
—Quelquefois.
—Plusieurs fois par semaine?
—Oui, souvent.
—Tous les jours?
—Je la vois souvent, mais pas régulièrement.
-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent, tous les jours. Oh! bien entendu, devant Beio. Vous assisterez aux leçons. Rien n'est plus légitime. Vous vous intéressez à cette petite fille de votre caissier, vous désirez qu'elle cultive son talent pour n'être pas exposée aux tentations de la misère, et vous surveillez vous-même ses leçons pour constater ses progrès. C'est d'un père, cette conduite; elle vous fera honneur.
—Il est certain qu'il n'y aura rien à dire.
—En assistant aux leçons, vous parlerez de temps en temps du colonel Chamberlain et de son prochain mariage. Cela encore est tout naturel puisque vous êtes l'ami du marié et de la mariée. Je crois que tout d'abord il sera bon que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce mariage, afin de ne pas éveiller les soupçons de cet Italien. Ce sera peu à peu que vous les manifesterez, ces sentiments, en insistant principalement sur la certitude où vous êtes que rien ne peut l'empêcher. Sans doute, tout mariage qui n'est pas conclu peut se rompre; mais, pour que cette rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il soit ardemment désiré des deux côtés, et c'est précisément ce qui se rencontre dans celui-là: par intérêt, mademoiselle Belmonte le veut; par amour, le colonel le désire non moins vivement.
—Parfaitement.
—Vous voyez le thème, je n'ai donc pas besoin d'insister. Il arrive un moment,—ah! nous n'avons pas besoin de nous presser; la veille il sera temps encore;—il arrive un moment où Beio doute de l'efficacité du moyen dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera quand même. Il a compris que vous désiriez qu'il ne se fasse pas et que vous pouvez l'empêcher; il pense qu'en réunissant vos deux actions, la vôtre et la sienne, vous serez plus puissants: il vous livre son moyen. Naturellement vous ne livrez pas le vôtre, «qui ne vaut pas le sien»; on agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part votre main soit visible: ce que vous devez désirer... en vue de l'avenir.
Le baron se retira en pensant que la marquise n'était vraiment pas sotte.
Mais quelle femme corrompue, bon Dieu!
Il n'y avait qu'une Française au monde capable d'inventer une pareille combinaison, et encore sans paraître y toucher.
Quelle Babylone que ce Paris!
XII
Mademoiselle Flavie Schwerdtmann, connue au théâtre sous le nom de Flavie Engel, plus facile à prononcer pour une bouche française, ou plus simplement sous celui de Flavie tout court, beaucoup plus facile encore, était ce qu'on appelait alors dans un certain monde une jeune grue, et elle n'était que cela.
Dix-neuf ans, une beauté assez pâle, pas le moindre talent, et cependant elle avait une certaine réputation.
Elle la devait, cette réputation, à l'étrangeté et à la bizarrerie qui se montraient en elle.
C'était une Allemande de la Poméranie, née d'un père et d'une mère qui l'un et l'autre étaient deux types de pure race; cette pureté de race, ils l'avaient transmise à leur fille, et celle-ci, au milieu de comédiennes françaises, frappait le spectateur le moins attentif par ses yeux bleus, ses cheveux d'un blond pâle, et tous les caractères constitutifs de la «Germaine». C'est déjà une raison de succès de ne pas ressembler aux autres. A Berlin ou à Stettin, on ne l'eût pas regardée; à Paris, on la remarquait.
Mais à cette attraction, en réalité assez légère, elle en joignait une autre, plus puissante: Allemande de naissance, elle avait cessé de l'être par son éducation. De là en elle un curieux mélange de qualités et de défauts disparates, jurant de se trouver ensemble, et qui, précisément par cela seul, la rendaient séduisante pour certains esprits blasés, amoureux de ce qui sort du naturel.
Elle était enfant à son arrivée à Paris et orpheline de mère; son père, qui était un excellent employé, comme le sont souvent les Allemands, laborieux, exact, zélé, l'avait livrée aux soins d'une domestique par malheur richement douée de tous les vices; de sorte que l'éducation que la petite Flavie avait reçue était celle de la rue, et même, pour tout dire, celle du ruisseau.
Dans son roman des Liaisons dangereuses, Laclos a peint une jeune fille sage et innocente, que son amant prend plaisir à corrompre en apprenant à son écolière naïve une espèce de «catéchisme de débauche.» Sans savoir ce qu'elle dit, cette petite répète les monstruosités les plus étonnantes, et, dans la lettre où il raconte cette histoire, cet homme, qui ne se plaît plus qu'aux choses bizarres, dit que rien n'est plus drôle que l'ingénuité avec laquelle sa maîtresse se sert de la langue qu'il vient de lui apprendre, n'imaginant pas qu'on puisse parler autrement: le contraste de la candeur naïve qui est en elle avec son langage plein d'effronterie est tout à fait séduisant.
C'était une éducation de ce genre que Flavie s'était donnée, mais bien entendu en sachant très bien «qu'on pouvait parler autrement,» et, comme avec cela elle était restée enfant pour le visage, gardant des yeux innocents, un sourire naïf, une bouche mignonne et chaste, elle produisait justement un effet de séduction provoquante, qui résultait du contraste de son apparence naïve avec son langage plein d'effronterie.
Pour certaines gens, elle était irrésistible par la façon candide dont elle récitait «son catéchisme de débauche.»
Tous ceux qui la connaissaient disaient d'elle:
—Est-elle drôle, cette Flavie!
Et ce mot était généralement accepté.
Les jeunes beaux des avant-scènes et de l'orchestre étaient assez indifférents pour elle; mais, parmi les hommes qui avaient passé la soixantaine, elle avait de zélés partisans. Il est vrai qu'ils ne la défendaient pas ouvertement quand on l'attaquait, mais, à ces attaques, ils répondaient par des haussements d'épaules ou des sourires discrets qui en disaient long pour qui savait comprendre.
Le baron Lazarus était un de ces fidèles, et de tous, celui qui lui témoignait publiquement le plus d'intérêt.
—Elle était la fille de son caissier, cet intérêt n'était-il pas tout naturel?
Si cette explication était accueillie par des sourires, il ne se fâchait pas et riait lui-même.
—Je voudrais bien, disait-il.
En sortant de chez madame de Lucillière, il se rendit directement chez Flavie, et, avec de longues circonlocutions, il lui expliqua ce qu'il désirait, c'est-à-dire qu'elle prît des leçons de Lorenzo Beio.
A ce mot, Flavie se jeta à la renverse sur un canapé en riant aux éclats.
—Des leçons, dit-elle; moi à mon âge, ah! zut!
—Mais, ma chère petite....
Et le baron se mit à développer tous les avantages qu'il y avait pour elle à prendre de leçons de Beio. Cette idée lui était venue la veille en l'entendant chanter. Évidemment, si elle voulait, elle pouvait devenir une grande artiste; elle avait tout ce qu'il fallait pour cela. Est-ce que madame Ugalde, madame Cabel, madame Sass, n'avaient pas débuté dans des cafés-concerts?
Et comme Flavie continuait à rire en secouant la tête:
—C'est au nom de ton père que je te parle, dit-il.
Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron, les bras croisés:
—Vous savez, dit-elle, ce n'est pas à moi qu'il faut la faire, celle-là; bonne pour la galerie, la balançoire de la paternité. Et puis là, franchement, est-ce que si mon pauvre bonhomme de père était encore de ce monde, il ne vous casserait pas les reins, ô! monsieur la baron? J'ose espérer que oui; car enfin qu'avez-vous fait de la fille de mon père? Soyez franc pendant cinq minutes, si vous pouvez.
—Je veux en faire une grande artiste.
—Il fallait commencer par là, c'était peut-être possible; maintenant il est trop tard; et à qui la faute?
—Il n'est jamais trop tard.
—Ne faites donc pas le naïf avec moi, vous savez que je ne m'y laisse plus prendre. Pourquoi avez-vous eu l'idée de me faire donner des leçons par Beio? Dites-moi la raison vraie.
—Pour que tu me donnes les nobles jouissances de l'art.
Elle se jeta de nouveau sur son canapé en riant de plus belle.
—Non, non! criait-elle; impayable!
Le baron vint s'asseoir près d'elle:
—Tu sais bien que je t'adore, dit-il, et je n'ai qu'un désir, qui est de t'aimer plus encore, si cela est possible. Une seule chose peut faire ce miracle: le talent.
—Ah! ça! je n'ai donc pas de talent?
—Si, si, tu en as beaucoup, et c'est justement pour que tu en aies davantage. Cela te sera facile avec Beio; tu iras à l'Opéra-Comique, à l'Opéra. Vois-tu l'affiche: Débuts de mademoiselle Flavie Engel. Cela ne te dit rien.
—Après tout, pourquoi pas?
—Un peu de travail, et tu arrives; Beio est un excellent professeur, qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu'à présent tu as eu les succès d'une petite fille, mais tu vas devenir une femme; avec l'âge, il te faut d'autres succès, plus grands, plus beaux et, si tu le veux, tu les auras.
Elle parut réfléchir un moment; puis, s'appuyant sur son coude et regardant le baron dans les yeux:
—Vous y tenez donc bien à ces leçons?
—Beaucoup, je t'assure.
—Alors, qu'est-ce que vous me les payez l'heure?
—Comment! ce que je te les paye?
—Qu'est-ce qui aura à s'ennuyer, à travailler, à s'exterminer?
—Mais il me semble....
—Pour qui aurais-je tout ce mal?
—Pour toi.
—Pour vous donner les nobles jouissances de l'art, comme vous dites.
—Sans doute, mais....
—Combien estimez-vous que ça vaut, ce genre de jouissance? Cher, n'est-ce pas? Alors, payez.
Il fallut que le baron cédât; mais il se consola des exigences de Flavie en se disant que Beio ne serait probablement pas long à parler, et que par conséquent il n'y aurait pas trop de leçons à payer.
Ils tombèrent d'accord à cent francs.
Seulement, comme le baron n'aimait pas à jeter son argent par les fenêtres, il voulut rattraper quelque chose sur ces cent francs.
—Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio.
Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son côté, avait le sens du calcul très développé, et un crâniologiste eût remarqué chez elle une forte saillie à l'angle externe de l'orbite, autrement dit l'organe des nombres.
Une nouvelle discussion s'engagea.
—Tu comprends, dit le baron en tâchant de la prendre par la persuasion, que si je demande moi-même à Beio de te donner des leçons, il me les fera payer très cher, sous le prétexte que je suis un financier; tandis que toi, tu es une artiste, il te fera un prix de faveur.
—Eh bien! je traiterai moi-même avec Beio comme si je payais de mon propre argent; mais vous me rembourserez ce que j'aurai avancé.
Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop s'avancer vis-à-vis de Beio, le décida à accéder à la demande de Flavie.
—Je fais tout ce que tu veux, dit-il.
—Ainsi vous payerez Beio?
—Tous les jours; seulement, comme tu es une espiègle capable de me compter des leçons que tu ne prendrais pas, j'assisterai à ces leçons, et je jugerai par moi-même de tes progrès.
Les choses étant ainsi convenues entre le baron et Flavie, celle-ci traita elle-même avec Lorenzo Beio; mais, au premier mot, le maître de chant l'arrêta.
Son temps était pris.
En réalité, l'idée de donner des leçons à mademoiselle Engel, du théâtre des Bouffes, n'avait rien d'attrayant pour lui. Que ferait-il d'une pareille élève? Il choisissait ses leçons et n'acceptait pas toutes celles qu'on lui demandait, et puis, d'un autre côté, s'il n'était pas en disposition de s'occuper de ses élèves anciens, ce n'était pas pour en prendre une nouvelle.
Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait bien, et les cent francs promis par le baron lui avaient inspiré une ferme volonté: elle fit si bien qu'elle parvint à décider Beio.
Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque Beio y arriva pour donner sa leçon.
Flavie avait été prévenue, et elle savait ce qu'elle avait à faire.
Le baron était installé sur un canapé, dans le salon.
—A mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous fausse compagnie.
—Et pourquoi donc, petite fille?
Petite fille était un mot paternel dont il se servait en public.
—Parce que je vais prendre une leçon avec monsieur.
Alors, continuant son rôle, elle avait fait la présentation de Beio au baron, du baron à Beio.
—Comment! s'écria le baron, vous êtes monsieur Lorenzo Beio? Mais j'ai l'honneur de vous connaître; j'entends souvent parler de vous par la meilleure amie de ma fille, mademoiselle Carmelita Belmonte, dont vous êtes le professeur.
Beio, sans répondre, s'inclina.
—Mes compliments, cher monsieur, continua le baron; vous avez dans Carmelita une élève qui vous fait le plus grand honneur. Quel malheur, n'est-ce pas, qu'une organisation si splendide soit perdue pour l'art! Combien de fois en la faisant travailler, avez-vous dû vous dire que sa place était sur la scène? Elle y eût été admirable, j'en suis certain: avec sa beauté, avec son talent, elle aurait obtenu des succès prodigieux. C'est, il me semble, un vif chagrin pour un professeur de se dire qu'un pareil talent est ignoré; car qu'est-ce que la gloire des salons! Et puis, quand elle sera mariée, chantera-t-elle? Le monde, la famille, lui en laisseront-ils la possibilité?
Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si elle n'était pas prête à commencer.
—Commencez, dit le baron; ne vous troublez pas pour moi. J'ai bien souvent assisté aux leçons de cette petite fille; elle est habituée à moi.
Dans un moment de repos, le baron revint au sujet qui le préoccupait.
—Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui épouse mademoiselle Belmonte? C'est aussi un de mes bons amis, charmant garçon.
Beio répondit qu'il ne connaissait pas le colonel.
—Fâcheux, très fâcheux. Je suis sûr que quand vous aurez fait sa connaissance, vous regretterez moins de perdre votre élève. Il me semble que ce soit l'homme destiné par la Providence à devenir la mari de Carmelita, comme s'ils étaient faits l'un pour l'autre.
L'Italien écoutait ces paroles avec une figure sombre, en lançant de temps en temps des regards furieux au baron, que celui-ci paraissait ne pas voir, mais qu'il remarquait très bien.
—Cependant seront-ils heureux? continua le baron, ne craignant pas de mettre une certaine incohérence dans son discours; c'est ce que je me demande. L'apparence est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des choses, on aperçoit des causes de trouble.
Comme Beio, à ce mot, avait fait un mouvement, le baron insista.
—Parfaitement, des causes de trouble, on peut même dire de division. Cela est sensible pour qui connaît la vie. Aussi ce mariage m'inquiète-t-il jusqu'à un certain point. J'aurais su qu'il devait se faire, que j'aurais assurément présenté mes doutes et mes observations, avant qu'il fût décidé, au prince Mazzazoli aussi bien qu'au colonel. Mais à quoi bon des observations qui ne doivent servir à rien? Ce mariage est arrêté; ce ne sont pas des observations qui maintenant pourront l'empêcher, d'autant mieux qu'il est vivement désiré des deux côtés.
Beio s'était rapproché du baron, montrant pour la première fois qu'il s'intéressait à ce qu'il entendait; mais ces derniers mots le firent se retourner vers Flavie, qui, elle, écoutait attentivement le baron, se demandant ce que signifiaient ces paroles et à quel but elles tendaient, car ce n'était assurément pas un simple bavardage.
—Je dis que ce mariage est vivement désiré des deux côtés, poursuivit le baron, et c'est là ce qui me ferme la bouche. Le colonel aime passionnément Carmelita, et cette passion s'explique: Carmelita est si belle! D'autre part, le prince Mazzazoli est ébloui par la fortune du colonel, et cet éblouissement se comprend, le colonel est si riche! Le prince voulait un roi pour sa nièce: il a trouvé mieux, car le royaume du colonel Chamberlain n'a rien à craindre des révolutions.
Le baron s'arrête, et s'adressant à Flavie:
—Excusez-moi, chère petite fille; je vous fais perdre votre temps, je bavarde, et j'oublie que ce temps est précieux. Travaillez, mon enfant, je vous prie; si je vous interromps encore, mettez-moi à la porte.
Et le baron n'interrompit plus, en effet, que par quelques paroles qui se rapportaient à la leçon même.
—Très bien, cela ira, n'est-ce pas votre avis, monsieur Beio! Je n'en dirais pas autant pour une Française; mais cette petite fille est Allemande, et, grâce à Dieu, les Allemands sont autrement organisés pour la musique que les Français.
Cette observation arriva à propos pour rendre un peu d'espérance au professeur, qui se disait déjà qu'il n'avait rien à faire avec une pareille élève. Le baron avait peut-être raison, c'était une Allemande, et, comme il partageait pleinement l'avis du baron sur le sentiment musical des Français, il se raccrocha à cette branche: il fallait voir, et ne pas renoncer dès la première leçon.
Quand Beio se disposa à partir, le baron se leva en même temps que lui et l'accompagna jusque dans la rue.
Précisément sa voiture était à la porte, l'attendant.
-De quel côté allait M. Beio?
Justement le baron avait besoin dans ce même quartier, et il força le professeur à prendre place dans sa voiture. En chemin, il ne parlât que musique, et il en parla bien, en homme qui sait et qui sent. Ce fut seulement quelques instants avant d'arriver, qu'il glissa quelques mots personnels dans cet entretien.
—Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous demande de ne pas lui dire que j'assiste aux leçons de Flavie; le monde est si méchant et si facile à tout mal interpréter! Le prince ferait des plaisanteries sur mon assiduité, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne veux pas qu'un soupçon, si léger qu'il soit, puisse effleurer l'esprit de ma fille, une ange, monsieur, une ange.
Beio répondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de ses leçons au prince Mazzazoli.
Les leçons se continuèrent, et chaque fois le baron Lazarus y assista, trouvant toujours moyen de parler de son cher ami le prince Mazzazoli et de son autre ami, non moins cher, non moins excellent, le colonel Chamberlain.
Ses discours n'étaient guère que des répétitions, de celui qu'il avait tenu au maître de chant, la première fois qu'il l'avait rencontré; seulement il mettait un peu plus de précision dans ses paroles, surtout en ce qui touchait la rupture de ce mariage.
—Ah! si on pouvait l'empêcher. Bien certainement ce serait pour le bonheur de l'un comme de l'autre. Mais comment?
Et alors, se conformant aux instructions de madame de Lucillière, il insistait sur les impossibilités qu'il y avait à cette rupture: l'intérêt du prince, l'amour du colonel.
Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilités, voyant chaque jour, comme il le voyait, l'empressement que de part et d'autre on mettait à accomplir ce mariage.
Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer à de grands efforts d'imagination; il lui suffisait de rapporter ce qu'il remarquait et chez le prince et chez le colonel.
Car jamais il n'avait été plus assidu dans l'une et dans l'autre maison.
Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent même plusieurs fois par jour.
Et le baron voyait lui-même le colonel tout aussi souvent.
C'était ainsi qu'il savait par le détail les cadeaux que le colonel préparait pour sa fiancée, avec une générosité qui rappelait la prodigalité orientale.
C'était ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement fixée pour le mariage serait forcément retardée pour l'accomplissement de certaines formalités. Le père de Carmelita, le comte Belmonte, était mort en Syrie, où il avait eu l'idée d'aller chercher fortune, et où il n'avait trouvé que le choléra; son acte de décès n'était pas régulier, et il fallait le faire régulariser, ce qui, à cause de la distance, demandait des délais, et, d'un autre côté, par suite du bon ordre qui règne dans les pays administrés par les Turcs, présentait des difficultés.
En même temps qu'il fréquentait le prince et le colonel, le baron, ne s'en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait, auprès des uns et des autres, les recherches qui pouvaient lui fournir des armes nouvelles.
Il n'avait plus qu'un seul sujet de conversation: le mariage de mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain.
Par malheur pour lui, il ne trouvait rien.
Tous les créanciers du prince, et ils étaient nombreux, étaient remplis de joie par ce mariage, et, bien entendu, ils n'auraient rien fait, rien dit pour l'empêcher.
Quant aux quelques amis que le colonel avait en France, ils blâmaient bien ce mariage, ils en riaient bien, mais c'était tout.
Encore, tous ne lui étaient pas hostiles, et plusieurs trouvaient que Carmelita était assez belle pour qu'on fît la folie de l'épouser.
Parmi ceux qui raisonnaient ainsi sa trouvait Gaston de Pompéran.
Comme le baron s'étonnait un jour de le voir appuyer ce mariage:
—C'est que j'aime mieux Carmelita que Thérèse, répondit Gaston; au moins Carmelita est du monde. Je vous avoue que j'ai eu une belle peur quand le colonel a rompu avec la marquise; j'ai cru qu'il allait retourner à sa petite cousine, ce qui était indiqué, et la prendre pour femme. C'est un miracle qu'il ne l'ait pas fait, et je suis reconnaissant à Carmelita de l'avoir empêché. Voyez-vous le colonel Chamberlain marié à une ouvrière du faubourg Saint-Antoine!
Non, vraiment; non, le baron Lazarus ne voyait pas cela.
XIII
Cependant ces paroles de Gaston de Pompéran lui donnèrent à réfléchir.
Si le colonel Chamberlain avait dû, au dire de son ami, revenir à sa petite cousine après sa rupture avec madame de Lucillière, n'y reviendrait-il pas après sa rupture avec Carmelita?
Il devait donc prendre des précautions contre cette faubourienne, mais quelles précautions?
Il se mit à étudier cette question et à chercher un moyen de la résoudre, qui, tout en étant sûr, ne le compromît pas; car il ne fallait pas s'avancer à l'étourdie en cette affaire, ni s'exposer à blesser le colonel en agissant d'une façon brutale et surtout directe contre un membre de sa famille.
Le premier point à obtenir, c'était de savoir ce qu'était cette petite Thérèse, et de réunir sur elle autant de renseignements qu'il était possible, afin de chercher dans ces renseignements un moyen d'action.
Mais c'était là une tâche peu commode, au moins pour le baron, qui ne pouvait pas aller entreprendre une enquête de ce genre en plein faubourg Saint-Antoine.
Heureusement cette enquête pouvait être faite par des tiers, et le baron n'avait pas besoin de la poursuivre lui-même; restant soigneusement dans la coulisse, sans même laisser voir son ombre, il devait se contenter de faire jouer cette pièce par des marionnettes qu'il ferait agir et dont il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait qu'à reprendre et à répéter la tactique qui lui avait si bien réussi, lorsqu'il avait voulu savoir comment la marquise de Lucillière s'introduisait la nuit chez le colonel.
Seulement cette fois ce n'était pas d'une balayeuse qu'il devait se servir.
Ce n'était pas ce que Thérèse faisait dans la rue qui l'inquiétait, c'était ce qui se passait chez elle.
C'était donc quelqu'un qui pénétrât journellement dans l'intérieur d'Antoine Chamberlain, et qui fût en relations suivies avec celui-ci, qu'il devait employer.
Pour tout autre que le baron, un agent réunissant ces conditions, et de plus étant assez intelligent pour s'acquitter de sa mission, assez fin pour tout voir, assez discret pour ne rien dire, eût été difficile à trouver, les financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des rapports intimes avec les menuisiers ou les ébénistes.
Mais ce qui eût été à peu près impraticable pour un financier français, anglais ou russe, ne l'était pas pour un financier allemand, ayant, comme le baron Lazarus, des relations avec la colonie allemande établie à Paris, dans celle qui habite les hôtels de la Chaussée-d'Autin, aussi bien que dans celle qui grouille dans les bouges de «la colline», ce quartier central des balayeurs Hessois, ou dans ceux du quartier Saint-Marcel.
Ce n'était pas seulement sur les riches étrangers que Paris, à cette époque, exerçait une toute-puissante attraction; de tous les coins du monde, l'ancien comme le nouveau, on accourait à Paris. Mais ce n'était pas uniquement pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore pour mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour gagner le morceau de pain qu'on ne trouvait pas dans son pays, trop pauvre. A tous riches ou misérables, Paris ouvrait ses portes.
—Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous êtes chez vous, nous n'avons de défiance ou de jalousie contre personne. C'est à l'entrée de Paris que devait être accrochée cette enseigne, qu'on ne trouve plus que dans les villages perdus: Au soleil d'or, il luit pour tout le monde; cela vaudra bien le Fluctuat nec mergitur.
De tous les étrangers, ceux qui avaient le plus largement profité de cette hospitalité étaient les Allemands. Combien y avait-il d'Allemands à Paris. On ne le savait pas. Les uns disaient quarante mille; les autres, plus de deux cent mille, Et ce qui rendait la statistique à peu près impossible, c'était que les Allemands, contrairement à ce qui se produit généralement, cachaient souvent leur nationalité. A ce moment, ils n'étaient pas encore fiers de la grande patrie allemande, et bien souvent, quand on demandait quel était leur pays à des gens qui prononçaient d'une étrange façon les p, les b et les v, ils vous faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit au compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens, on aurait trouvé qu'il y avait plus d'Alsaciens à Paris que dans le Haut-Rhin et dans le Bas-Rhin.
Quoi qu'il en fût du chiffre exact, il y avait un fait certain, qui était que ce chiffre était considérable: partout des Allemands. Dans la finance, des Allemands: dans le commerce d'exportation et de commission, des Allemands; chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers, des Allemands; dans les hôtels, comme kellner et comme oberkellner, des Allemands; pour balayer nos rues, des Allemands; dans le charronnage, la carrosserie, l'ébénisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris des quartiers exclusivement occupés par des Allemands «la colline» à la Villette; d'autres sans nom particulier, aux Batignolles, à la barrière de Fontainebleau, au boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de grandes cours allemandes (deutsche hoefe).
Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des États-Unis on n'aurait trouvé une pareille agglomération d'Allemands.
Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupât à Paris aucune position officielle et qu'il ne fût ni consul ni chargé d'affaires d'aucun petit prince allemand, était en relations avec le plus grand nombre de ses compatriotes: avec les uns, ceux qui formaient la tête de la colonie allemande, par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient au bas de l'échelle, par des oeuvres de bienfaisance ou de propagande religieuse; les financiers de la Chaussée-d'Antin lui serraient la main; les carriers de la barrière de Fontainebleau, les balayeurs de la Villette, les ouvriers du quartier Saint-Antoine, le connaissaient.
Plusieurs de ces derniers venaient même quelquefois rue du Colisée, et lorsqu'ils étaient enfermés dans son cabinet, où il les recevait seuls, son secrétaire veillait sur sa porte pour la défendre. Lorsqu'ils parlaient de lui, ils le faisaient d'une façon mystérieuse, et lorsqu'on les interrogeait sur leurs relations assez étranges avec un homme occupant une haute position sociale comme le baron, ils répondaient contradictoirement. Pour les uns, le baron était simplement un banquier qui voulait bien faire passer, généreusement et sans frais, à leur famille, l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu plus francs, c'était le correspondant d'associations établies dans la mère-patrie.
Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le baron pouvait organiser les recherches qu'il désirait, car plusieurs de ces ouvriers étaient les camarades et les amis d'Antoine.
Il n'eut qu'un mot à dire pour qu'on lui indiquât à qui il devait s'adresser:
—Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le connaît bien; ils se voient tous les jours.
Hermann était précisément un de ces ouvriers que le baron recevait mystérieusement ou tout au moins avec lesquels il s'enfermait.
Mandé par un mot pressant, il arriva le soir même rue du Colisée. Et, en moins d'une heure, le baron connut Antoine Chamberlain, comme s'il avait été en relations avec lui depuis plusieurs années; il comprit quel était le rôle qu'il avait joué, et il sentit quelle était son influence.
Mais Thérèse?
Les réponses d'Hermann ne pouvaient être que plus vagues sur cette petite fille, qu'il avait bien souvent vue, mais sans jamais la regarder, et qui pour lui était sans importance. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il était question d'un mariage entre cette jeune fille et l'associé d'Antoine, un jeune sculpteur sur bois, nommé Michel, un brave garçon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine.
Le baron respira: si Thérèse épousait ce jeune sculpteur, cet associé de son père, elle n'était pas à craindre, et l'on pouvait ne pas s'occuper d'elle davantage.
—Quand doit se faire ce mariage? Il faut savoir cela, mon brave Hermann, et discrètement.
Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait reçu du ciel d'heureuses dispositions pour faire des recherches et des enquêtes, s'occupa d'apprendre quand Thérèse devait épouser Michel.
Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et après avoir interrogé adroitement Antoine, qui se livra peu, Michel, qui se livra moins encore, et enfin Denizot, qui parla tant qu'on voulut l'écouter et emplir son verre, il apprit que la date de ce mariage était fixée à la fin de l'année 1870.
—Et pourquoi cette date éloignée? demanda la baron lorsqu'Hermann, tout fier de sa découverte, lui reporta cette nouvelle.
—Une idée de la jeune fille; son père voudrait avancer le mariage.
—C'est un brave homme.
—Il est exposé à être renvoyé un de ces jours en prison, et il voudrait marier sa fille avant; mais la petite ne veut pas.
—Pourquoi ne veut-elle pas?
—On ne sait pas: idée de jeune fille, sans doute, elle ne donne pas ses raisons.
Cela n'était pas pour rassurer le baron; avant la fin de 1870, il pouvait se passer tant de choses! En tout cas, ce qui se passerait certainement ce serait la rupture du mariage du colonel et de Carmelita. Or, à ce moment, Thérèse n'étant pas la femme de l'ouvrier Michel, le colonel pouvait très bien revenir à elle et l'épouser lui-même.
Il fallait donc que Thérèse quittât Paris et c'était à ce départ qu'il devait employer les ressources de son esprit, son énergie, ses relations.
Sans perdre de temps il appela Hermann à son aide.
—Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est malheureusement vrai, j'ai appris confidentiellement qu'il allait être arrêté sous l'inculpation de société secrète. Prévenez-le qu'il ne se laisse pas prendre, mais ne lui dites pas de qui vous tenez ce renseignement.
—Antoine ne voudra pas se sauver.
—Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager à user de tous les moyens pour l'y décider. Si votre association est d'avis qu'Antoine Chamberlain peut vous mieux servir en restant libre qu'en se laissant mettre en prison, il me semble qu'il n'aura qu'à obéir. Et cela est facile à démontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann. Antoine a de mauvais antécédents judiciaires; la justice le condamnera sévèrement, il aura au moins trois ans de prison et peut-être plus. Croyez-vous qu'il ne vous manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront pris, qui affirmeront hautement vos droits. Antoine a trop de valeur pour être réduit à ce rôle de martyr.
—Il ne voudra jamais partir.
—Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il voit qu'il peut être utile. C'est précisément ce qui aura lieu. Vous rappelez-vous ce qui s'est passé en 1867, au moment où l'on a pu craindre une guerre entre la France et la Prusse?
—Les ouvriers ont écrit et signé des adresses fraternelles qui se sont échangées entre Allemands et Français.
—Eh bien, nous sommes peut-être à la veille d'événements plus menaçants qu'en 1867; la guerre est dans l'air, tout le monde la sent. C'est le moment plus que jamais de revenir à ces adresses fraternelles. Antoine Chamberlain est connu des chefs de votre association en Allemagne; il pourra exercer une utile influence et entraîner une vigoureuse pression sur l'opinion publique, et quoi qu'on dise, on compte toujours avec l'opinion publique. Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre intelligence tirer les conséquences de cette indication, Antoine Chamberlain n'a aucun rôle utile à remplir à Paris, il en a un d'une importance capitale à prendre en Allemagne. Il me semble que vous devez le décider à partir. Commencez par mettre vos archives en sûreté, et vous-mêmes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le peuvent et qui le doivent.
XIV
C'était un système dont le baron s'était toujours bien trouvé de donner, dans des circonstances graves, ses instructions d'une façon assez vague.
Il s'en rapportait à l'intelligence de ceux qu'il employait.
Si l'affaire réussissait, il en avait tout le mérite, puisqu'il l'avait inspirée;
Si elle échouait, son agent avait toute la responsabilité de cet échec: c'était sa faute, il avait mal compris ce qui lui avait été expliqué. On ne lui avait pas noté le détail.
Mais qu'importe le détail pour qui est intelligent?
En tous cas le baron trouvait à ce système l'avantage de ne s'engager qu'autant qu'il lui convenait.
Avec Hermann, qu'il avait plus d'une fois employé, il était pleinement tranquille, et il savait que les quelques indications qu'il n'avait pas voulu préciser seraient intelligemment développées: si Antoine Chamberlain pouvait être poussé à quitter Paris et la France, il le serait sûrement par Hermann, qui s'emploierait avec zèle et dévouement à cette tâche.
Depuis longtemps le baron savait par expérience que ce sont les gens de bonne foi, qui peuvent rendre les plus grands services.
Hermann avait la foi, il était de plus attaché à Antoine; il agirait sans qu'il fût besoin de le relancer.
Et de fait il aurait agi, mais Antoine avait refusé de quitter Paris.
—On devait l'arrêter? eh bien! on l'arrêterait; il ne lui convenait pas de fuir comme un coupable.
On lui avait montré qu'il ne s'agissait pas en cette question de ce qui lui convenait ou ne lui convenait pas; il fallait avoir souci de ce qui pouvait être utile à la cause et à l'association, rien de plus.
L'avis unanime avait été qu'il ne devait pas se laisser arrêter.
Antoine aven cédé, mais sur un point il avait été inébranlable: il attendrait qu'on eût lancé contre lui un ordre d'arrestation.
Huit jours après que le baron Lazarus avait annoncé à Hermann qu'Antoine Chamberlain devait être prochainement arrêté, un commissaire de police, accompagné de trois agents en petite tenue et de six agents en bourgeois, la canne à la main, se présenta rue de Charonne à cinq heures du matin: la grande porte était fermée.
Elle ne s'ouvrit pas aussitôt que la sonnette eut été tirée, et cependant le concierge s'était réveillé: un agent, qui avait collé son oreille contre la porte, entendit un bruit qui ressemblait à des pas légers courant sur le pavé de la cour.
Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui était là.
—Au nom de la loi, ouvrez!
—C'est bon, dit-il sans s'émouvoir, on va vous ouvrir.
Instantanément cinq agents se jetèrent dans la cour; mais elle était sombre et de plus encombrée, comme à l'ordinaire, de ferraille et de pièces de bois, il y eut une chute et des jurons.
Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets et la lumière se fit.
Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du commissaire de police, se dirigea vers l'escalier qui conduisait au logement d'Antoine.
Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans sa loge et se plaça devant la porte; d'autres agents suivirent leur chef, marchant en évitant autant que possible de faire du bruit.
Ils arrivèrent au quatrième étage, devant une porte sur laquelle se lisait, gravé dans le bois, Chamberlain.
Le commissaire frappa, on ne répondit pas; il frappa de nouveau plus fort, un agent frappa à son tour avec sa canne.
Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un bruit de pas à l'intérieur.
—Qui est là? demanda une voix d'homme.
—Au nom de la loi, ouvrez!
—Qui me dit que vous n'êtes pas des voleurs! répondit une voix goguenarde, ça s'est vu.
Gravement le commissaire déclara qu'il avait un mandat de justice à faire exécuter.
—La justice, on ne lui demande rien, répondit la même voix goguenarde.
—C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais gredin, dit un agent.
—Des injures! c'est la police, dit la voix, et presque aussitôt la porte s'ouvrit, tirée par Denizot, qui montra son visage narquois.
Derrière lui, se tenait Sorieul, calme et digne.
—De quel droit troublez-vous notre repos? demanda Sorieul.
—J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain, dit le commissaire, ouvrant son paletot et montrant son écharpe.
—Faites voir, je vous prie, dit Sorieul.
Pendant ces quelques paroles qui s'étaient échangées assez rapidement, les agents avaient envahi l'atelier et la cuisine.
—Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul.
—Allons donc! on a établi une surveillance; depuis trois jours, il n'est pas sorti.
—Dites qu'il n'est pas rentré.
—C'est bien, nous allons voir.
—Faut-il donner du feu à ces messieurs? demanda Denizot, ils auront besoin de voir clair.
Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre de Thérèse, Sorieul se plaça devant lui.
—C'est la chambre de ma nièce, dit-il, et vous n'entrez pas dans la chambre d'une jeune fille, sans doute?
—En v'là des manières! dit l'agent, et il écarta Sorieul. Mais, comme il mettait la main sur la clef, la porte s'ouvrit, tirée du dedans, et Thérèse parut, vêtue d'une robe, passée à la hâte.
A ce moment, un agent qui avait disparu, revint et s'adressant au commissaire de police:
—L'oiseau a déniché, dit-il; je viens de tâter son lit, il est chaud encore.
—Que personne ne bouge, dit le commissaire et qu'on fouille toutes les armoires.
Puis, après avoir placé deux agents en faction devant la porte, il commença ses recherches.
Mais elles n'aboutirent à aucun résultat; on regarda sous les lits, on déplaça les panneaux de bois qui étaient entassés dans l'atelier, on fouilla les commodes et les armoires en jetant les habits au milieu de la chambre; on ne trouva pas celui qu'on venait arrêter.
—Vous n'y voyez peut-être pas assez clair, disait Denizot; si ces messieurs veulent une autre lampe?
Les agents le regardaient de travers, mais il conservait sa figure narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant.
Dans sa chambre, caché derrière son lit, se trouvait un grand placard posé contre la muraille, la clef n'était pas sur la porte.
—La clef? dit un agent en tirant le lit.
Denizot prit une figure navrée et leva son bras au ciel avec un geste désolé, en homme désespéré qu'on eût découvert cette cachette.
—La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... Je ne sais pas où elle est... mais il n'y a rien, je vous assure, ma parole!
—Voyons, la clef, répéta l'agent, et plus vite que ça.
Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une autre.
—Enfoncez la porte, dit un agent.
En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se décida à prendre la clef à un clou où elle était accrochée, mais il parut n'avoir pas la force d'ouvrir la porte lui-même.
La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un formidable éclat de rire.
Ce placard, qui était collé contre la muraille, n'avait pas dix centimètres de profondeur! il ne renfermait que de vieux habits accrochés à des clous.
C'était une nouvelle farce que Denizot s'était amusé à jouer aux agents.
—Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est égal, il aurait été aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire? Je vous avais donné ma parole qu'il n'y avait rien là-dedans.
Il était évident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement, cela tenait à ce qu'il savait celui qu'on recherchait en sûreté.
Cette jeune fille aussi était trop calme pour craindre quelque chose.
L'arrestation avait été mal combinée; pendant tout le temps qu'on avait perdu à se faire ouvrir les portes, celle de la rue comme celle du logement de l'ouvrier, celui-ci avait pu se sauver.
On ouvrit les fenêtres, on regarda dans le chêneau, on chercha sur le toit. On ne le trouva pas, mais un agent remarqua qu'il avait pu par ce toit gagner facilement la maison voisine.
Ne pouvant saisir l'homme lui-même, on n'eut pas la consolation de saisir ses papiers; son pupitre était vide et ne contenait que du papier blanc: pas le moindre registre, pas la moindre lettre.
Pendant qu'on procédait aux dernières recherches, Denizot avait été se placer à la porte et là il attendait au port d'armes, fredonnant entre ses dents une chanson dont les paroles arrivaient aux oreilles des agents:
Zut au préfet, Mes respects aux mouchards; Oui, voilà, oui, voilà Balochard.
Quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait avec la démonstration de la joie la plus respectueuse.
—Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir; l'escalier est mauvais, faites attention à la soixante-treizième marche.
Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la porte, et alors il se mit à danser dans l'atelier.
—Enfoncée la police!
Et les copeaux, mêlés à la sciure de bois, soulevés par ses pieds, voltigeaient autour de lui.
Mais Sorieul l'arrêta, déclarant cette joie intempestive.
—Attends qu'Antoine soit sorti de France; s'ils n'ont pas pu le prendre ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu n'aurais pas dû les exaspérer par tes plaisanteries.
—Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront vous arrêter, répondit Denizot; car on arrêtera tout le monde bientôt.
—Quand aurons-nous des nouvelles de mon père? demanda Thérèse.
—Il faut attendre, répondit Sorieul; le colonel trouvera moyen de nous faire savoir indirectement ce qui se sera passé.
—Pourvu que mon cousin soit chez lui!
Une heure environ après que les gens de police eurent quitté la rue de Charonne, un commissionnaire sonna à la porte de l'hôtel Chamberlain. Malgré l'heure matinale le concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand il apprit qu'il s'agissait de porter une lettre à M. Horace et qu'on attendait la réponse, il poussa les hauts cris.
—Ce n'est plus seulement le soir, c'est encore le matin maintenant; rentré à minuit, on le relance dès le petit jour, on le tuera.
Cependant il consentit à faire remettre la lettre, et dix minutes après Horace descendit pour dire au commissionnaire qu'il allait porter lui-même la réponse demandée.
En effet, il se dirigea vers un petit café de la rue du Faubourg-Saint-Honoré; là il trouva Antoine Chamberlain attablé dans un coin et tournant le dos à la lumière.
Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit un doigt sur les lèvres. Alors Horace s'avança discrètement et s'assit en face d'Antoine.
—Le colonel est-il chez lui? demanda celui-ci.
—Oui.
—Eh bien! je vous prie de l'éveiller et de lui dire de venir me trouver ici. On a voulu m'arrêter pour affaires politiques, et j'ai besoin de le voir. Ne l'accompagnez pas, donnez-lui le numéro de ce café, et qu'il ne vienne qu'après avoir fait un détour, de peur d'être suivi.
Une demi-heure après, le colonel entra à son tour dans le café et vint s'asseoir à la table de son oncle.
Ils se serrèrent la main affectueusement; puis, s'accoudant l'un et l'autre sur la table qui les séparait, ils se mirent à parler à voix basse, de telle sorte que le garçon qui allait çà et là, tournant autour de ces deux consommateurs mystérieux, ne pouvait entendre ce qu'ils disaient.
—Eh bien! mon oncle?
—Eh bien! ce que je vous avais annoncé s'est réalisé, on est venu ce matin pour m'arrêter. Mais j'attendais cette descente de police et j'avais pris mes précautions en conséquence, décidé à ne pas me laisser arrêter. On faisait bonne garde autour de moi, le concierge et des amis. Quand la police a frappé à la porte de la cour, on a attendu avant d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me prévenir; je ne me suis pas amusé à faire ma barbe. Ce n'était pas la première fois que les agents venaient dans l'atelier des Chamberlain, et je n'étais pas le premier de la famille qu'on tentait d'arrêter. Nous avons une route par le toit qui, pour ainsi dire, nous appartient: notre père l'a suivie, votre père l'a prise en 1831; moi, je l'ai employée plusieurs fois. Je suis sorti par la fenêtre.
—A votre âge, mon oncle!
—A mon âge, j'ai le pied sûr encore, surtout quand je sais que les agents montent l'escalier. Et puis Michel avait voulu m'accompagner; il m'a tendu la main, et le voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est heureusement accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette; j'ai dit adieu à Michel, et me voilà.
—Pourquoi n'êtes-vous pas venu directement chez moi?
—Par prudence; d'ailleurs ce n'est pas l'hospitalité que je vous demande, c'est plus que cela; mon intention n'est pas de rester à Paris où je n'aurais rien à faire présentement; je veux quitter la France et passer en Allemagne, où j'ai besoin, et je viens vous demander de m'aider à franchir la frontière.
—Je suis à votre disposition, mon oncle.
—J'étais sûr de votre réponse, mon neveu, et voilà pourquoi je suis venu à vous. A Paris, je ne suis pas trop maladroit pour manoeuvrer; mais au delà des fortifications, je suis certain que je me ferais prendre tout de suite. Le gendarme me rend timide et bête.
—Et où voulez-vous aller?
—En Allemagne, où Thérèse me rejoindra, mais la route m'est indifférente, je prendrai celle que vous me conseillerez.
Le colonel réfléchit un moment.
—Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre plan, nous n'avons pas d'indicateur; nous allons sortir. Moi, je vais rentrer à l'hôtel par la grande porte; vous, vous allez prendre la rue de Valois, à cette heure déserte. En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une petite porte: elle sera ouverte. Vous la pousserez, et vous serez chez moi, où nous pourrons délibérer en paix.
Les choses s'accomplirent ainsi, et le résultat de cette délibération, tenue tranquillement dans l'appartement du colonel, fut qu'Antoine partirait le soir pour Bâle; seulement, au lieu de prendre le train à Paris, où une surveillance pouvait être organisée, il le prendrait à Nogent. Le colonel l'accompagnerait jusqu'à Bâle.
Laissant son oncle dans son appartement, où Horace seul le servit, le colonel, pour écarter tous les soupçons, sortit comme il en avait l'habitude.
A onze heures du soir, ils montèrent ensemble en voiture, rue de Valois, et se firent conduire à l'entrée de Nogent, où ils renvoyèrent leur voiture. Ils traversèrent à pied le village et arrivèrent à la gare en temps pour prendre le train d'une heure. Mais le colonel ne demanda pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Bâle; il les prit pour Longueville; à Longueville, il en prit d'autres pour Troyes; à Troyes, d'autres pour Vesoul; à Vesoul, d'autres pour Mulhouse; à Mulhouse enfin, d'autres pour Bâle.
Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnaître dans cette confusion.
Ils passèrent la frontière sans difficulté. A Saint-Louis, Antoine crut, il est vrai, qu'on l'examinait avec attention, mais ce fut une fausse alerte.
A Bâle, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant hâte de revenir à Paris pour rassurer Thérèse.
Il eût voulu faire pour elle ce qu'il avait fait pour Antoine, et l'accompagner jusqu'à Bâle pour la remettre aux mains propres de son père qui l'attendait; mais il n'osa pas se proposer pour ce voyage, par respect pour Michel, et ce fut Sorieul qui dut la conduire.
Il se trouva seulement à la gare de l'Est, pour lui faire ses adieux avant qu'elle montât en wagon.
Michel était là aussi.
Ces adieux furent tristes: elle partait pour l'exil. Quand se reverraient-ils? Quelle existence allait-elle mener? Antoine, il est vrai, lui avait dit et répété qu'il ne resterait pas longtemps en Allemagne, et qu'il rentrerait quand l'Empire serait renversé, ce qui devait arriver très prochainement. Mais c'étaient là les paroles d'un fanatique qui croyait naïvement ce qu'il espérait.
Comme il témoignait ses craintes à Sorieul, tandis que Michel entretenait Thérèse:
—Soyez sûr que l'Empire n'en a pas pour longtemps, dit Sorieul; avec ma brochure je lui ai porté un rude coup dont il ne se relèvera pas.
XV
Exactement et régulièrement renseigné, le baron Lazarus fut informé jour par jour de ce qui se passait chez Antoine Chamberlain.
Par Hermann, il apprit la descente de police rue de Charonne, la fuite d'Antoine par les toits, le séjour chez le colonel, la conduite faite par celui-ci à son oncle jusqu'à Bâle, enfin le départ prochain de Thérèse pour aller rejoindre son père.
Il voulut même assister à ce départ, pour voir comment le colonel se séparait de sa petite cousine, et il se rendit à la gare de l'Est.
Trois quarts d'heure avant le départ du train, il vit arriver le colonel, qui se promena en long et en large dans la salle des pas-perdus, insensible à ce qui l'entourait, n'ayant d'attention que pour les voitures qui apportaient des voyageurs.
Il était visible que ce départ le troublait; il marchait vite, il s'arrêtait tout à coup, et ses lèvres s'agitaient comme si elles prononçaient tout bas des paroles qui de temps en temps étaient accompagnées d'un geste énergique de la main.
Assis sur un banc dans l'ombre, et de plus cachant son visage derrière un numéro de l'Allgemeine Zeitung, qu'il ne pouvait pas lire, le baron ne perdit pas le colonel de vue, sans que celui-ci eût l'idée de regarder ce lecteur dont les yeux le suivaient.
Une voiture s'arrêta devant le perron et il en descendit deux hommes, un vieux et un jeune, puis une jeune fille.
Le colonel se dirigea vers eux et tendit tout d'abord la main à la jeune fille. Le baron l'étudia: elle lui parut jolie avec quelque chose d'attrayant, de charmant dans toute sa personne qui la rendait véritablement dangereuse.
Il était heureux qu'elle quittât Paris; car, à la regarder, on comprenait très bien que le colonel éprouvât pour elle de tendres sentiments.
Pour le moment, il lui parlait avec un embarras qui se trahissait manifestement, et elle-même en lui répondant paraissait assez contrainte.
Chez tous deux, il y avait de l'émotion.
Le baron eût voulu entendre ce qu'ils disaient, mais il n'osa les approcher.
—De même, il n'osa pas non plus les suivre dans le vestibule de la salle d'attente, lorsqu'ils eurent pris leurs billets: il y aurait trop à craindre que le colonel le reconnût.
Il attendit qu'on fermât les portes, et, quand le colonel revint avec Michel dans la salle des pas-perdus, il l'aperçut par hasard.
—Vous ici, colonel? quelle heureuse rencontre! J'étais venu accompagner un ami qui repart pour l'Allemagne.
Le colonel ne paraissait pas disposé aux longues conversations, mais il fallut, bon gré, mal gré, qu'il acceptât la compagnie du baron.
Mais en chemin le baron n'en put rien tirer: c'était à peine si le colonel répondait par un oui ou par un non aux questions qui lui étaient posées.
Il ne dit pas un mot des personnes qu'il venait de quitter, et le baron ne laissa pas comprendre qu'il connaissait ces personnes.
Le but qu'il s'était proposé en venant à la gare était atteint: il avait vu partir cette petite cousine qu'il redoutait tant, et l'effet produit par ce départ sur le colonel lui avait montré le bien fondé de ses craintes.
Maintenant il pouvait agir plus librement, et tourner toutes ses forces du côté de Beio.
Il était inutile de laisser les choses traîner en longueur mieux valait frapper le coup aussitôt que possible.
Ce jour-là il était arrivé à la leçon avec un retard assez long, et, pendant que Flavie travaillait, il avait donné des marques de préoccupation assez fortes pour que Beio dût les remarquer. Comme à l'ordinaire, la leçon finie, ils sortirent ensemble. Le baron paraissait si mal à l'aise, que Beio s'informa de sa santé.
—Ce n'est pas la santé qui va mal, c'est l'esprit. Je suis sous l'impression d'une grave contrariété et je crains bien d'avoir fait une double sottise.
Le maître de chant n'était pas questionneur, mais le baron n'avait pas besoin d'être interrogé pour parler.
—J'ai risqué un grand coup aujourd'hui; je me suis franchement expliqué avec le prince Mazzazoli d'une part, et d'autre part, avec le colonel Chamberlain, à propos de ce mariage qui me tourmente de plus en plus. En face, je leur ai dit ce que j'en pensais; tout ce que j'en pensais, c'est-à-dire tout ce que je vous ai souvent raconté.
—Et le prince s'est fâché? demanda Beio, qui arrivait toujours à lâcher une question quand le baron avait fouetté sa curiosité.
—Fâché, n'est pas le mot, mais il est vivement contrarié, et il m'a donné à comprendre que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas. Nous avons échangé quelques paroles malsonnantes. Avec le colonel, la scène a été moins vive, mais elle n'a pas produit un meilleur résultat! D'un côté comme de l'autre, il y a parti pris, et le mariage se fera. Pour moi, je ne m'en mêlerai plus. C'est leur affaire après tout, ce n'est pas la mienne. Je ne vais pas, par simple bonté d'âme, me jeter ainsi entre eux. Qu'ils s'arrangent! S'ils sont malheureux et ils le seront, ils ne diront pas qu'ils n'ont pas été prévenus. D'ailleurs il n'y a plus rien à faire. Il paraît que les formalités sont accomplies, et l'on va pouvoir fixer la date précise du mariage. J'avais toujours espéré qu'au dernier moment, le bienheureux hasard me fournirait un empêchement, et je vous donne ma parole que je ne l'aurais pas laissé passer sans m'en servir; mais je vois qu'il faut renoncer à cette espérance et j'y renonce.
Beio hésita un moment, le baron crut qu'il allait enfin parler, bien certainement un combat se livrait en lui. Mais, après quelques secondes, le maître de chant salua le baron et s'éloigna.
—Quel imbécile! se dit le baron; il est capable de me traîner ainsi et de me faire dépenser mon argent. J'en ai assez de ses leçons!
Deux jours après, il revint à la charge, mais cette fois en employant une autre tactique.
—Puisque les allusions et les insinuations ne réussissent pas, se dit-il, essayons d'un moyen plus direct.
Et il mit ce moyen en oeuvre en sortant de chez Flavie. Au lieu de monter en voiture, il prit le professeur par le bras, comme il l'aurait fait avec un intime.
—Vous voyez en moi, dit-il de sa voix la plus insinuante, un homme qui a pris une grande résolution: c'est celle de vous faire violence.
Comme Beio le regardait avec surprise, le baron se mit à rire d'un air bon enfant, plein de franche cordialité.
—Rassurez-vous, n'ayez aucune peur; je ne veux pas vous faire de mal, au contraire. Quels sentiments croyez-vous que je ressens pour vous, monsieur Beio? demanda-t-il en regardant le maître de chant en face.
—Mais, monsieur le baron, je ne sais en vérité que vous répondre.
—Comment, vous ne savez pas que j'éprouve pour vous une vive, une très vive sympathie? Je suis donc bien dissimulé, ou bien vous, vous êtes donc aveugle? Il faut que je vous dise en plein visage que j'ai pour vous, nonseulement pour votre talent, que j'admire, mais encore pour votre personne, une grande estime? Elle est si vive qu'elle m'a inspiré une idée qui a germé dans mon esprit en pensant à ce maudit mariage. Savez-vous ce que je me suis dit souvent en vous regardant pendant que vous faisiez travailler Flavie? Je vais vous le répéter, parce que j'ai pour habitude de ne rien cacher; tout ce qui me passe par l'esprit, tout ce que je pense des gens, je le dis. Voilà comme je suis fait. Est-ce bien? est-ce mal? ce n'est pas la question. Je suis ainsi. Eh bien! ce que je me suis dit souvent, c'est que le mari qui convenait à Carmelita, c'était....
Le baron fit une pause, en s'arrêtant et en forçant Beio à s'arrêter aussi et à le regarder en face.
—Je me suis dit que c'était... vous.
—Moi?
—Oui, vous, vous-même, et je vais vous expliquer comment cette idée m'est venue et sur quoi elle repose. Cela ne vous ennuie point, n'est-ce pas?
Les yeux, les lèvres, les mains tremblantes de Beio, son attitude, toute sa personne, répondirent pour lui.
—Qu'est-ce en réalité que Carmelita? continua le baron. Une créature placée par la Providence dans une classe à part et au-dessus des autres; en un mot et pour tout dire, une artiste, créée, née artiste, Qu'êtes vous vous-même? Aussi un artiste, et des plus remarquables; mais bien différent de Carmelita, qui a reçu tous les dons dont elle est si riche, de la nature, tandis que vous devez beaucoup au travail et à l'art. Mais cela importe peu, et le point de départ est l'essentiel. Ce point vous est donc commun et vous rapproche l'un de l'autre, sympathiquement il vous unit. Vous me direz que d'un autre côté des choses vous séparent. C'est juste et je n'en disconviens pas. Cependant il ne faut pas s'exagérer leur importance, au contraire, il faut reconnaître ce qu'elles ont de factice.
Ainsi ne pensez pas que pour moi j'aie été dupe des raisons mises ostensiblement en avant par le prince pour expliquer le travail de Carmelita; j'ai vu clair sous ces raisons. Le prince, désespérant de réaliser le beau mariage qu'il poursuivait depuis longtemps pour sa nièce, pensait à la faire débuter au théâtre. Est-ce vrai?
Beio ne répondit rien à cette interrogation directe.
—Vous ne voulez pas livrer un secret qui vous a été confié, j'approuve cette discrétion; mais, que cous confirmiez ou ne confirmiez pas ce que je vous dis là, il n'en est pas moins certain que c'est la vérité. Alors rien d'étonnant à penser, n'est-ce pas? que Carmelita, entrant au théâtre, vous prenait pour guide et pour soutien. Toutes les raisons de famille et de noblesse, écartées de fait pour le théâtre, l'étaient naturellement pour le mariage. Vous avez vu, vous voyez en ce moment que mon besoin de tout dire m'entraîne parfois à d'étranges confidences. Cette idée de mariage entre vous et Carmelita ayant poussé dans ma tête, je n'ai pu m'empêcher d'en parler à Carmelita en cherchant à découvrir son sentiment à ce sujet.
—Et....
—Vous connaissez Carmelita mieux que moi, vous savez comme elle est réservée, même mystérieuse: c'est un sphinx. Elle ne m'a pas répondu franchement que j'avais raison, et je dois même, pour être sincère, vous avouer qu'elle n'est nullement désespérée de ce beau mariage.
—Elle aime la fortune.
—Sans doute. Cependant, après avoir reconnu le mauvais, je dois constater aussi le bon; c'est que ce n'est pas seulement la fortune qu'elle aime; elle n'est pas uniquement une femme d'argent. Il y a en elle d'autres sentiments, plus nobles, plus désintéressés. Sans doute cette immense fortune du colonel Chamberlain l'éblouit, et, placée dans le milieu où elle est, avec son entourage, son oncle, sa mère, le monde qui, tous, s'occupent à faire miroiter cette fortune, il n'est pas étonnant qu'elle subisse cette influence. Mais il n'en est pas moins vrai qu'au fond, malgré cet éblouissement qui la trouble, elle jette des regards en arrière. Me croyez-vous sincère?
Assurément Beio ainsi interrogé, croyait le baron Lazarus sincère.
—Eh bien, je suis convaincu que si on avait fait une tentative sérieuse, ce mariage aurait été rompu, et il l'aurait été par Carmelita. Quand je dis «on» vous comprenez de qui je parle; c'est de vous, monsieur Beio. Moi, je l'ai faite, cette tentative, mais d'une façon indirects, indécise, qui ne pouvait aboutir, puisque je parlais en l'air sans pouvoir donner une conclusion à mes paroles; et cependant l'effet que j'ai produit a été si grand que j'ai eu la conviction que le succès était encore possible. Et voilà pourquoi j'ai eu avec vous cet entretien, qui a dû vous surprendre mais dont vous voyez maintenant le but. J'aime le colonel Chamberlain, j'aime tendrement Carmelita; je crois qu'ils seront malheureux s'ils se marient. D'un autre côté, j'ai pour vous une haute estime, une vive sympathie, je crois que vous êtes le mari qui peut donner le bonheur à Carmelita, je me mets à votre disposition pour rompre le premier mariage et conclure le second.
Arrivé à cette conclusion, le baron s'arrêta de nouveau, et abandonnant le bras du chanteur, il lui tendit la main.
Beio mit sa main dans celle du baron.
—Monsieur le baron, dit-il, j'aurai l'honneur de vous revoir.
—Est-ce qu'il est fou? se demanda le baron.
Mais non, il n'était pas fou; troublé, bouleversé, affolé par ce qu'il venait d'entendre.
Décidément le baron avait bien fait de risquer cette tentative hardie, et qui pouvait même paraître au premier abord désespérée. Il ne s'était pas trompé dans ses observations. Beio aimait Carmelita et il avait entretenu l'espérance de l'obtenir pour femme.
Et le baron, rentrant chez lui satisfait de sa journée, alla embrasser tendrement sa fille.
—Cette chère enfant, c'était pour elle qu'il travaillait, et l'espérance de la voir heureuse lui donnait des idées. Elle aurait la fortune du Colonel Chamberlain et il administrerait cette fortune. S'appuyant, se haussant sur elle, où ne parviendrait-il pas? Et le prince Mazzazoli, qui se flattait d'avoir cette fortune! Qu'en aurait-il fait, le pauvre homme! Et puis franchement, est-ce que ce brave colonel Chamberlain méritait d'avoir pour femme une Carmelita, une chanteuse! Allons donc! C'était venir en aide à la Providence que d'empêcher ce mariage. Avec Ida le colonel serait l'homme le plus heureux du monde: c'était pour le bonheur de tous qu'il agissait, au moins de ceux qui méritent le bonheur.
Il pria sa fille de se mettre au piano:
—Joue-moi du Mozart, dit-il; j'ai besoin d'entendre une musique simple et pure.
Et, pendant une heure, il resta à écouter cette musique qui accompagnait délicieusement sa rêverie.
Le lendemain matin, à son lever, on lui annonça qu'un monsieur, dont on lui remit la carte, l'attendait depuis longtemps déjà.
Ce monsieur, c'était Lorenzo Beio.
Le baron n'avait pas l'habitude de se livrer à des mouvements de joie intempestifs, cependant il ne put pas s'empêcher de se frotter les mains.
Il avait réussi. Beio, de qui il avait si longtemps attendu une parole, était là prêt à parler.
—A mon tour maintenant, se dit le baron, de le voir venir.
XVI
Malgré le désir qu'il avait d'entendre ce que Lorenzo venait lui dire, il ne le reçut pas aussitôt.
Il y avait toutes sortes d'avantages à lui donner la fièvre par l'impatience de l'attente; il parlerait avec moins de retenue et se livrerait plus facilement.
Il se mit à décacheter son courrier, mais sans le lire, classant seulement les lettres devant lui.
Lorsqu'il eut formé des liasses assez grosses pour bien montrer qu'il avait été absorbé par le travail, il sonna.
On introduisit Beio, grave et solennel.
Se levant vivement, le baron alla au-devant de lui, et s'excusa de l'avoir fait si longtemps attendre:
Des affaires qui ne souffraient aucun retard et qu'il m'a fallu expédier tout de suite, mais au moins j'ai gagné ainsi la liberté d'être tout à vous.
—Monsieur le baron, dit Beio, j'ai tout d'abord des excuses à vous faire pour la façon inconvenante dont j'ai reçu hier la proposition que vous avez bien voulu m'adresser.
—Ne parlons pas de cela, je vous prie.
—J'étais en proie à une profonde émotion, à un trouble qui m'avait bouleversé; je ne me sentais pas maître de moi, et, dans une affaire aussi grave, je ne voulais pas céder à un entraînement.
—Très-bien! s'écria le baron en frappant plusieurs fois son bureau du plat de sa main; vous êtes un homme de raison, monsieur Beio, et j'aime la raison par-dessus tout. Où va-t-on avec l'entraînement?
Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant évidemment par où commencer cet entretien.
Enfin, il se décida; mais ses premiers mots furent prononcés d'une voix si basse, que ce fut à peine si le baron les entendit.
—Hier vous m'avez fait part de certaines observations et de certaines suppositions s'appliquant à mademoiselle Belmonte et à moi. Pour répondre à l'appel à la franchise que vous venez de m'adresser, je dois déclarer que ces observations et ces suppositions sont fondées... au moins jusqu'à un certain point. Je veux dire qu'en supposant que j'avais pu m'éprendre d'un tendre sentiment pour mademoiselle Belmonte, vous ne vous êtes pas trompé. J'ai aimé, j'aime en effet mademoiselle Belmonte d'une passion profonde, absolue, folle.
Il n'avait pas besoin d'entasser ces qualificatifs les uns sur les autres; à la façon dont il avait dit: «J'ai aimé, j'aime mademoiselle Belmonte,» on sentait combien grand était cet amour. Jamais le baron n'avait entendu prononcer ces mots avec un accent si passionné.
—Bien, se dit-il, si malgré tout le mariage s'accomplit, le colonel ne tardera pas à être veuf; les Italiens ont du bon.
Beio continua:
—Ce qui doit vous faire comprendre comment cet amour s'est développé, c'est cette autre remarque de votre part, qui, elle aussi, est juste, que mademoiselle Belmonte se destinait au théâtre. Il est certain que l'amour naît souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune fille destinée à prendre une haute position dans le monde que j'ai aimée, c'est une camarade. Ceci expliquera pour vous comment j'ai pu penser que mademoiselle Belmonte serait ma femme un jour, et aussi comment, sous l'influence de cette espérance, mon amour s'est développé. N'avait-il pas un but légitime? Sans doute mademoiselle Belmonte pouvait arriver sans moi au théâtre, mais combien je lui rendais la route plus facile, combien je lui ouvrais de portes! En réalité, elle était mon élève; pour tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les choses du théâtre....
—Oh! bien peu.
—Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu'on n'obtient pas de grands succès seulement avec la beauté et des dons heureux; il faut plus, beaucoup plus. Ce plus, je le donnais à Carmelita; je la soutenais et elle devenait une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage, peut-être. En tout cas, Carmelita le comprit ainsi, et je pus croire qu'elle serait ma femme.
—Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demandé de préciser autant que possible; je ne veux pas vous obliger à entrer dans des détails, un mot seul me suffira: y eut-il engagement formel de la part de Carmelita envers vous?
Beio hésita un moment, puis il se décida:
—Il y eut un engagement formel entre nous, dit-il d'une voix ferme. Vous devez comprendre alors quelle fut ma stupéfaction en entendant parler de ce mariage. Je ne crus pas à cette nouvelle. Cependant je courus chez mademoiselle Belmonte pour avoir une explication avec elle; je la trouvai seule, et cette explication fut terrible. A mes reproches, elle ne répondit que par un mot: elle était obligée d'obéir à son oncle. Tout ce que peut inspirer la passion et la fureur, je le lui dis. Elle s'enferma dans cette réponse; pendant une heure, il me fut impossible d'obtenir d'elle autre chose. Je la quittai fou de colère. Mais, prêt à sortir, je rentrai et lui dis que puisqu'elle était insensible à la passion, je n'avais aucun ménagement à garder envers elle et que, n'importe comment, j'empêcherais ce mariage, si elle ne le rompait pas elle-même. Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l'ai pas revue. Toutes mes tentatives pour arriver près d'elle ont été inutiles; on faisait bonne garde. Je lui ai écrit, mais j'ai la certitude que mes lettres ne lui sont pas parvenues.
—Alors, vous avez renoncé à demander l'accomplissement de l'engagement pris par Carmelita?
—Non, certes; mais, avant d'en venir à l'exécution des moyens désespérés dont je l'ai menacée, j'ai voulu attendre encore et faire une dernière tentative: c'est dans ce but que je viens vous demander votre concours.
—Que faut-il faire? Je suis à vous.
Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint un moment avec embarras dans sa main, avant de pouvoir se décider à répondre.
—Je n'ose vraiment, dit-il enfin.
—Vous n'osez me demander de remettre cette lettre à Carmelita? dit le baron.
Beio inclina la tête et avança la main qui tenait la lettre.
Le baron eut un frisson de joie, cependant il ne prit pas la lettre.
—Vous me refusez? dit Beio.
—Non, certes, et c'est me faire injure de croire que je puis reprendre ma parole. Je vous ai promis mon concours, je suis à vous. Si vous me voyez hésitant, c'est que je me demande si cette lettre produira l'effet que vous attendez, si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita. Écrire est bien, mais parler est mieux.
—Et comment voulez-vous que je parle? où le voulez-vous?
-Où? ici. Que diriez-vous, si je vous ménageais une entrevue avec Carmelita?
—Vous feriez cela?
—Oui, je le ferai. Ce n'est pas une lettre qui vous rendra celle que vous aimez et qui vous aime: il faut que vous lui parliez; il faut qu'elle vous voie, qu'elle vous entende. Que ne peut obtenir la voix de celui qu'on aime? Vous lui parlerez donc ici même. Comment? je n'en sais rien encore; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain. Quand je l'aurai trouvé, le vous préviendrai. Jusque-là, tout ce que je vous demande, c'est de vous tenir en paix et de rester à ma disposition.
—Ah! monsieur le baron, s'écria Beio tremblant d'émotion; comment reconnaîtrai-je jamais ce que vous faites pour moi?
Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant affectueusement:
—Mon Dieu, mon ami, qu'est-ce que je veux? Le bonheur de tous: le vôtre, celui de Carmelita et aussi celui de mon brave et cher colonel. Que je vous voie heureux, et je serai payé de ma peine. A bientôt!
XVII
Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de ne pas prendre la lettre que celui-ci voulait lui confier. Assurément il y avait des avantages à la tenir entre ses mains; car, sans savoir ce qu'elle contenait, il était bien certain que ce n'était point une lettre innocente. Beio parlait de son amour et de l'engagement pris par Carmelita; assuré que Carmelita serait seule à lire cette lettre, il s'exprimait en toute franchise, entraîné par la passion. Remise au colonel, elle serait plus que suffisante pour l'éclairer.
Et cependant il ne l'avait pas prise.
Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laissé échapper l'occasion qui se présentait si belle?
Mais cette détermination, prise à l'improviste et sans avoir pu la peser, sans l'examiner lentement, comme il avait coutume de faire dans les circonstances graves, n'était pas sans le jeter dans le doute et l'inquiétude.
Si le plan qu'il avait adopté si vite, sans l'avoir étudié, allait ne pas réussir?
Il était bien hardi, ce plan, et bien aventureux. Car il ne s'agissait de rien moins que de rendre le colonel témoin de l'entrevue qui aurait lieu entre Carmelita et Beio.
A coup sûr, cela était audacieux. Mais aussi quel résultat décisif et triomphant!
Bien que Beio n'eût point expliqué de quelle façon il avait obtenu l'engagement de Carmelita, le baron était fixé à ce sujet. Carmelita était une fille passionnée, cela se lisait dans ses yeux noirs, dans sa bouche charnue, dans ses lèvres sensuelles; elle avait la chaleur du Midi dans le sang; elle était de race latine, et qui plus est encore, de race italienne. Les principes ethnographiques, auxquels il croyait fermement, indiquaient qu'elle n'avait pas dû aimer Beio d'un amour idéal; c'était sur un fait matériel que cet engagement reposait. Il était donc bien certain que dans une explication comme celle qui s'engagerait entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait des choses suffisantes pour éclairer le colonel sur le passé de sa fiancée.
Mais pour cela il fallait réunir chez lui, en même temps, Carmelita, Beio et le colonel.
Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assurés contre toute surprise, de telle sorte qu'ils se laissassent entraîner à parler en toute franchise, à agir en toute liberté.
Enfin il fallait placer le colonel dans des conditions où ce serait le hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien. Il y avait là un ensemble qui présentait de sérieuses difficultés, car rien ne devait manquer: au même moment, ces trois acteurs devaient se trouver nécessairement en face les uns des autres.
Mais le baron n'était pas homme à s'embarrasser des difficultés.
Une serre occupait le milieu du jardin et s'appuyait sur l'hôtel, communiquant avec le grand salon par deux larges baies qu'on tenait ouvertes ou fermées à volonté avec des portes-fenêtres ou avec des stores.
Ce fut cette serre que le baron choisit pour le lieu de la scène entre Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter le colonel; quant à Beio, il se tiendrait dans le jardin, caché n'importe où.
On ferait tout d'abord entrer le colonel dans le salon, dont les fenêtres en communication avec la serre seraient fermées par les stores.
Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, où on la laisserait seule, et où Beio viendrait aussitôt la rejoindre.
Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait dans la serre, et il arriverait certes un moment où, si peu curieux qu'il fût, il voudrait voir ce qui s'y passerait.
Mais, pour mener à bien ce plan ainsi disposé, le baron avait besoin d'un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne jugea pas utile de lui expliquer à quoi il l'employait.
—Ma chère enfant, lui dit-il quand tout fut prêt, nous avons une surprise à faire à Carmelita; quand je dis nous, il faut entendre le colonel Chamberlain, qui a besoin de lui parler en particulier et qui ne veut pas lui demander cet entretien. Il faudra donc qu'un de ces jours tu amènes Carmelita avec toi, ici; tu la feras entrer dans la serre, et, sous un prétexte quelconque, tu la laisseras seule. Le colonel, qui sera dans le salon, ira la surprendre. C'est un service qu'il m'a demandé et que je puis d'autant moins lui refuser, que je crois qu'il s'agit de choses sérieuses. J'ai comme un pressentiment que le mariage de Carmelita avec le colonel n'est pas encore fait.
—Oh! papa.
—Chut!
Et le baron, mettant un doigt sur ses lèvres, se retira discrètement: il en avait dit assez.
Cela fait, il se retourna vers Beio et l'alla trouver chez lui; car, en pareille affaire, il ne lui convenait pas d'écrire: les lettres se gardent.
—J'ai arrangé les choses, dit-il, ou plutôt je les ai préparées. Voici ce que j'ai imaginé (cela n'est peut-être pas très habile, car je reconnais que je n'entends rien à l'intrigue, mais il me semble que ce que j'ai en vue peut néanmoins réussir): je fais venir Carmelita chez moi, et on l'introduit dans la serre, où on la laisse seule; aussitôt vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la précaution de ne pas vous laisser voir, vous vous glissez derrière elle, et, la porte de la serre refermée par vous au verrou, vous vous expliquez, sans craindre d'être entendu ou dérangé par personne. Vous trouverez dans cette serre un coin où vous serez cachés comme dans un bois: c'est auprès de la grotte, dans le fond, contre le mur de la maison. Amenez-la dans ce coin et ne craignez rien, vous y serez chez vous.
Beio trouva cet arrangement très heureux, cependant il proposa au baron une légère modification:
—Si, au lieu d'attendre l'arrivée de Carmelita dans le jardin, il l'attendait dans la serre même, caché dans la grotte ou derrière un arbuste?
Mais le baron n'adopta pas cette combinaison, qui pouvait faire échouer son plan: en effet, Beio s'introduisant le premier dans la serre, pouvait appeler l'attention du colonel, tandis que c'était la voix de Carmelita qui devait frapper cette attention.
—Non, dit-il, j'aime mieux le jardin; dans la serre il y aurait préméditation de votre part et complicité de la mienne. Il vaut mieux que cette rencontre arrive par hasard; vous voyez Carmelita entrer dans la serre, vous la suivez: rien de plus naturel.
Enfin le baron s'adressa au colonel pour un service à lui demander, un renseignement sur l'Amérique, qui ne pouvait être précis qu'en ayant sous les yeux une masse de lettres.
Le colonel promit de se rendre le lendemain à l'hôtel de la rue du Colisée.
Mais ce n'était pas assez, il fallait préciser l'heure.
Le colonel indiqua trois heures de l'après-midi.
Aussitôt le baron prévient Beio de se tenir prêt pour le lendemain, et en même temps il envoya Ida chez Carmelita pour l'avertir que le lendemain, vers deux heures et demie, elle viendrait la chercher pour sortir en voiture.
Tout était prêt.
XVIII
Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient qu'aux grands capitaines.
Il avait fait pour le succès ce qui était humainement possible, le reste était aux mains de la Providence.
Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il dans une dévote prière, pour qu'elle lui donnât une victoire qu'il croyait avoir bien méritée.
C'était pour sa fille chérie qu'il se donnait tant de peine; Dieu ne bénirait-il pas ses efforts?
Le lendemain, avant que la bataille s'engageât, il voulut veiller lui-même aux dernières dispositions à prendre et ne rien laisser au hasard.
Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'était pas tirer intérieurement, puis il disposa les chaises devant la grotte et tira le tête-à-tête de manière à le bien placer vis-à-vis les baies du salon.
Cela fait, il arrangea lui-même les stores du salon et les tira jusqu'en bas.
Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence, personne ne pénétrât dans le salon ou dans la serre, afin que tout restât bien tel qu'il l'avait disposé.
A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Élysées, en lui recommandant de rester avec Carmelita jusqu'à deux heures cinquante-cinq minutes, de manière à ne revenir avec elle, rue du Colisée, qu'à trois heures précises.
Poussé par l'impatience et la fièvre, Beio arriva un peu avant l'heure qui lui avait été fixée; mais cela ne dérangeait en rien le plan du baron, mieux valait cette avance qu'un retard.
Par quelques paroles adroites, le baron exaspéra cette impatience du maître de chant, en même temps qu'il s'efforça d'enflammer son espérance.
—Il était certain que Carmelita serait vaincue; c'était une affaire d'entraînement, de passion. Non, jamais il ne croirait, lui, baron Lazarus, que cette charmante fille serait sourde à la voix de son coeur et n'écouterait que le tintement de l'argent. Son oncle et sa mère avaient pu la dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aimé, qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-même. Que fallait-il pour cela? Assurément il n'avait pas la prétention, lui vieux bonhomme, n'ayant jamais été entraîné par la passion, de l'indiquer. Mais, dans son coeur, M. Beio trouverait certainement des élans irrésistibles. Personne à craindre, liberté absolue.
A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un rendez-vous d'une importance considérable l'appelait au dehors.
—Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon espoir!
Avant de partir, le baron voulut indiquer à Beio l'endroit où il pourrait attendre dans le jardin l'arrivée de Carmelita, sans craindre d'être aperçu par celle-ci.
—A trois heures! Prenez patience, et, aussitôt qu'elle sera entrée dans la serre, glissez-vous derrière elle, franchement, et ne craignez rien.
L'affaire qui appelait le baron dehors était en effet pour lui d'une importance considérable: il ne s'agissait de rien moins que d'aller chercher le colonel.
Il ne fallait pas que celui-ci fût en retard.
Le succès tenait uniquement à une concordance parfaite dans les heures.
Au moment où le baron arriva chez le colonel, celui-ci allait sortir pour se rendre rue du Colisée.
—Passant devant votre hôtel, j'ai voulu voir si vous étiez encore chez vous, dit le baron.
Quelques minutes après, ils arrivaient rue du Colisée. Il était deux heures cinquante minutes.
Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du baron, mais celui-ci l'arrêta par le bras:
—J'ai installé deux comptables dans mon cabinet pour une vérification importante, dit-il; nous ne pourrions pas parler librement devant eux. Entrons dans le salon, je vous prie; je donnerai des ordres pour que nous ne soyons pas dérangés. Au reste, à ce moment de la journée, je ne suis visible pour personne, et Ida est sortie.
Ils entrèrent dans le salon, où, sur une table devant la cheminée, entre les deux baies communiquant avec la serre, étaient disposées des liasses de lettres.
C'étaient quelques-unes de ces lettres que le baron voulait soumettre au colonel, pour avoir son sentiment sur la solvabilité et surtout la valeur morale de ceux qui les avaient écrites.
En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y avait encore un point décisif dans le plan du baron: il fallait qu'au moment où Carmelita entrerait dans la serre, le colonel et lui gardassent le silence dans le salon; car, si Carmelita entendait la voix du colonel, il était bien certain que, malgré la surprise que lui causerait la brusque arrivée de Beio, elle ne parlerait pas.
Quand on se poste pour surprendre les gens, il est facile de garder le silence; mais ce n'était point là le cas du colonel, et il était impossible de lui dire franchement: Taisez-vous.
Le baron avait prévu cette difficulté et il avait trouvé un moyen pour la tourner.
Tout d'abord, après avoir fait asseoir le colonel devant la table chargée de lettres et de manière à faire face à la serre, il prit ces lettres et d'une voix forte il adressa ses questions au colonel en lui nommant les personnes sur lesquelles il désirait être renseigné.
Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait encore six minutes pour être bruyant.
Ce qui devait arriver se réalisa: le colonel répondit que parmi les noms qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il ne connaissait pas.
Le baron se montra vivement contrarié.
—Je suis un bien mauvais négociant, dit le colonel en riant, et puis ces personnes habitent Cincinnati, et mes relations avec cette ville n'ont jamais été bien fréquentes.
—Cependant vous connaissez M. Wright, le père de cette délicieuse jeune fille avec laquelle j'ai dîné chez vous.
—Sans doute, mais....
—Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner à ce sujet? interrompit le baron, pressé par l'heure.
—Ah! assurément, et je lui demanderai volontiers ce que vous désirez savoir.
—Si vous vouliez....
—Quoi donc?
—Me donner une lettre d'introduction auprès de M. Wright, je lui demanderais moi-même ces renseignements.
—Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction, il me semble.
—Si, je préfère une lettre non-seulement d'introduction, mais encore de recommandation; cette affaire est pour moi capitale, ma fortune est en jeu.
—Alors je vous ferai cette lettre.
—Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant une plume pleine d'encre.
—Volontiers.
Il était deux heures cinquante-huit minutes.
Le baron tenait ses yeux attachés sur la pendule, et, malgré son flegme ordinaire, il était agité par des mouvements impatients.
Trois heures sonnèrent, le colonel écrivait toujours.
A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le gravier de la serre, puis presqu'aussitôt une porte se referma dans un châssis en fer et un verrou glissa dans une gâche.
Beio était entré derrière Carmelita.
Instantanément un cri retentit:
—Lorenzo!
Le colonel leva brusquement la tête, la voix qui avait crié était celle de Carmelita.
—Oui, moi, répondit une voix que le baron reconnut pour celle de Beio.
—Ici!
—Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous n'avez pas répondu â mes lettres; je vous ai suivie, et me voilà. Maintenant nous allons nous expliquer.
—Et quelle explication voulez-vous?
—Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne voulez pas pour votre mari celui que vous avez bien voulu pour votre amant.
Le colonel s'était levé et il se dirigeait vers la serre.
Le baron le retint par le bras:
—Écoutez, dit-il.
Mais le colonel se dégagea.
—Je vous ai dit que j'empêcherais ce mariage, continuait la voix de Beio, et je l'empêcherai, dussé-je aller dire au colonel Chamberlain que vous êtes ma maîtresse?
Le colonel était arrivé contre le store; d'un brusque mouvement, il le remonta.
Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un de l'autre.
A la vue du colonel, ils reculèrent tous deux de quelques pas, et Carmelita se cacha le visage entre ses mains.
Le colonel, l'ayant regardée durant quelques secondes, se tourna vers Beio.
—Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il; vous n'aurez pas besoin d'aller à lui pour accomplir votre lâche menace.
Puis, revenant à Carmelita:
—Vous donnerez à votre oncle, dit-il, les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez d'être ma femme.
Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita, il rentra dans le salon.
Alors, s'adressant au baron.
—Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il.
Le baron courut à lui, les deux bras tendus; mais déjà le colonel avait ouvert la porte.
XVIII
Carmelita et Beio étaient restés en face l'un de l'autre, sans bouger, sans parler, comme s'ils avaient été pétrifiés par cette apparition du colonel, ses paroles et son départ.
Le baron s'avança vers Carmelita; elle le regarda venir en attachant sur lui des yeux qui jetaient des flammes.
—Vous plaît-il que je vous reconduise chez vous? dit-il.
Sans lui répondre, Carmelita resta les yeux posés sur lui avec une fixité si grande que malgré son assurance, il se sentit troublé.
—Quel guet-apens infâme! dit-elle enfin en étendant son bras vers le baron par un geste tragique.
Puis, détournant la tête avec dégoût:
—Lorenzo! dit-elle.
A cet appel, le maître de chant eut un frisson, car la façon dont elle avait prononcé ce nom lui rappelait sans doute d'heureux souvenirs.
Cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation.
Il s'avança d'un pas vers elle.
—Voulez-vous me reconduire chez ma mère? dit-elle.
Et elle passa devant le baron en détournant la tête et le corps tout entier, avec un mouvement d'épaules qui manifestait le dédain et le mépris le plus profonds.
Lorsqu'elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de Beio, et le baron les vit s'éloigner, marchant d'un même pas.
—Eh bien! elle n'a pas été longue à prendre son parti, se dit-il; le prince prendra-t-il le sien aussi facilement?
Mais cette pensée ne l'occupa pas longtemps, il avait un devoir à remplir envers sa fille et il n'oubliait jamais ses devoirs.
Ne lui avait-il pas promis de l'avertir de ce qui se serait passé dans cette entrevue?
Il entra chez elle.
Ida se tenait, le front appuyé contre une fenêtre de son appartement qui donnait sur le jardin.
—Le colonel parti seul! s'écria-t-elle; Carmelita partie avec M. Beio! Qu'est-ce que cela signifie? Le colonel a-t-il vu Carmelita? l'a-t-il entretenue comme il le désirait? sommes-nous arrivés trop tard!
—N'anticipons pas, dit le baron en riant, et avant tout, chère fille, parle-moi franchement? Que penses-tu du colonel?
—C'est la troisième fois que tu me poses cette question: la première fois, tu me l'as adressée lors de l'arrivée du colonel à Paris; la seconde, un peu avant le départ du colonel pour la Suisse; enfin voici maintenant que tu veux que je te répète ce que je t'ai déjà dit. A quoi bon?
—Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un de ces jours, dois-je répondre oui ou non? Il faut que je sois fixé.
—Que s'est-il donc passé?
—Il s'est passé que le colonel vient de rompre avec mademoiselle Belmonte.
—Rompre! en si peu de temps!
—Quelques paroles ont suffi.
—Le colonel avait donc bien peu d'affection pour Carmelita?
—Je crois, en effet, qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'il avait été amené malgré lui à ce mariage par les intrigues de Mazzazoli. Voilà pourquoi je désire savoir ce que je dois répondre au colonel, si un jour ou l'autre il me demande ta main; car j'ai de bonnes raisons pour croire qu'il m'adressera cette demande.
—Quelles raisons, cher papa?
—Nous parlerons de cela plus tard, le moment n'est pas venu. Sache seulement que si le colonel n'avait pas pensé à toi, il n'aurait pas rompu avec Carmelita.
—Ah! papa!
—J'ai vécu en ces derniers temps, assez intimement avec le colonel pour connaître l'état de son coeur; ne doute pas de ce que je dis et réponds-moi franchement.
—La réponse d'aujourd'hui sera celle que je t'ai déjà faite deux fois; je n'ai pas changé.
Le baron prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement.
Puis, ayant essuyé ses yeux mouillés de larmes, il la quitta; car il n'avait pas le loisir, hélas! de se donner tout entier aux douces joies de la tendresse paternelle.
Il lui fallait voir le colonel.
A ses questions, le concierge répondit que le colonel venait de rentrer.
Alors, sans en demander davantage et sans parler à aucun domestique, le baron, en habitué, en ami de la maison, se dirigea vers l'appartement du colonel et, après avoir frappé deux petits coups, il entra dans la bibliothèque.