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Ida et Carmelita

HECTOR MALOT (continued 2)

Reading edition

Alors, réunissant ces trois lettres, il passa dans la chambre de Carmelita, où se trouvait la comtesse.

—Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, dit-il.

—Ah! s'écria la comtesse.

Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil où elle était étendue, elle regarda son oncle fixement.

—Voici deux lettres qui vous sont adressées, continua le prince.

Et il remit ces lettres, l'une à sa soeur, l'autre à sa nièce.

—Ne me faites pas mourir d'impatience, s'écria la comtesse, les mains tremblantes, parlez donc.

—Lisez, dit-il.

Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la lettre des mains de son oncle, elle en avait commencé vivement la lecture, sans faire d'observation à propos du cachet brisé.

Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait lire; alors, le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la lettre et la lui lut à mi-voix.

—Ah! le bon garçon, s'écria la comtesse.

Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots inintelligibles.

Cependant Carmelita avait achevé la lecture de sa lettre, beaucoup plus longue que celle de sa mère.

Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage pâlir ou rougir.

Mais, lorsqu'elle fut arrivée à la dernière ligne, elle se leva vivement et lançant à son oncle un regard triomphant:

—Eh bien! dit-elle, suis-je une oie?

Le prince fléchit un genou devant elle, et lui prenant la main avec un geste d'humble adoration:

—Un ange! dit-il.

Respectueusement il lui baisa la main.

A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant la main, comme l'avait fait le prince, elle la baisa aussi avec une génuflexion.

Ainsi sa mère et son oncle se prosternaient devant elle.

L'élan de fierté qu'elle avait eu en lisant la lettre de son mari ne tint pas contre cette humilité; elle prit sa mère dans ses bras et l'embrassa tendrement, de même elle embrassa son oncle.

VI

Bien que le prince Mazzazoli eût pleine confiance dans le colonel et le jugeât incapable de ne pas tenir un engagement pris, il eût désiré que le mariage de Carmelita ne se fît point à Paris.

Sans doute, au point où les choses étaient arrivées, il n'y avait guère à craindre que ce mariage manquât.

Cependant il était dans la nature du prince de craindre toujours et de rester quand même sur ses gardes.

Dans les circonstances présentes, il lui semblait que, si un danger devait surgir, c'était du côté de Paris qu'il fallait l'attendre.

Il paraissait peu probable que le colonel retombât sous l'influence de madame de Lucillière, au moins avant le mariage. Après, cela était possible, et le prince, qui avait l'expérience de la passion, admettait ce retour jusqu'à un certain point; mais ce qui arriverait après le mariage, il n'avait pas présentement à en prendre souci.

Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la duperie dont il avait été victime? Cela était à présumer. Mais que pouvait-il? Ni lui ni Ida n'étaient maintenant bien redoutables.

Enfin pouvait-on être pleinement rassuré du côté de cette jeune cousine du colonel, cette petite Thérèse Chamberlain, qu'il avait eu un moment l'intention de prendre pour femme?

Quel que fût le plus ou moins de gravité de ces trois dangers, et à vrai dire le plus grand de tous paraissait bien peu sérieux, il y avait une chose certaine, qui était que le simple séjour à Paris du colonel et de Carmelita donnait tout de suite à ces craintes un caractère plus imminent.

Que le colonel ne rentrât pas en France et très probablement aucun de ces dangers n'éclatait.

Au contraire, que le mariage se fît à Paris, précédé et accompagné de toute la publicité qui fatalement devait se manifester d'une façon bruyante, et aussitôt ils pouvaient devenir menaçants.

Qui pouvait savoir à l'avance les fantaisies qui passeraient par la tête de la marquise de Lucillière, lorsqu'elle apprendrait que son ancien amant allait se marier? En voyant à qui avait profité la rupture, qu'on avait eu l'habileté d'amener entre elle et cet amant ne devinerait-elle pas quel avait été l'auteur de cette rupture?

Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le baron Lazarus, déçu dans ses espérances les plus chères, et de plus battu avec les armes mêmes qu'il avait eu la simplicité de donner?

Enfin qui pouvait prévoir ce que ferait cette Thérèse Chamberlain, alors surtout qu'on ne la connaissait pas, et qu'on ne savait rien de ce qui s'était passé entre elle et son cousin le colonel? Ce que M. Le Méhauté, le juge d'instruction, avait raconté du frère de cette jeune fille, lors de la tentative d'assassinat commise sur le colonel, devait donner à réfléchir. Il était évident qu'on avait la main hardie, dans cette famille, et un Italien, si brave qu'il soit, compte toujours dans la vie avec les mains hardies qui savent manier un couteau ou un poignard. Or, si le récit du juge d'instruction était exact, on ne se faisait pas scrupule, dans la famille Chamberlain, de mettre en mouvement les couteaux et les poignards; la poitrine du colonel était là pour le prouver.

Il valait donc mieux, à tous les points de vue et aussi au point de vue des intérêts personnels du prince, que le mariage ne se fît pas à Paris.

—Mais où le célébrer?

—Ah! si on avait commencé les réparations indispensables dans le château de Belmonte! Si on s'était occupé activement de meubler quelques pièces! Si....

Le prince avait haussé les épaules, ce n'était pas en quelques semaines ou en quelques mois qu'on pouvait restaurer Belmonte.

Comment célébrer un mariage entre les quatre murailles croulantes d'un château chancelant, sans un toit sur la tête des invités, sans vitres aux fenêtres, au milieu des oiseaux de nuit effrayés et des bêtes immondes qui cherchent leur abri dans les décombres?

La vue seule de cette misère ne ferait-elle pas fuir le colonel, peu sensible sans doute à la poésie des ruines?

Il fallait donc renoncer à Belmonte, et le prince y renonça, mais non pourtant sans tenter d'écarter Paris.

Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes pour une lune de miel.

Mais le colonel n'accueillit point cette proposition.

Le prince Mazzazoli avait-il une habitation à Venise? En avait-il une à Florence? une à Naples? Non, n'est-ce pas? Alors pourquoi aller à Venise ou à Naples? et pourquoi plutôt ne pas aller à Paris, où il possédait, lui, un hôtel prêt à le recevoir?

Paris était aussi une ville charmante pour une lune de miel.

Le prince résista, mais le colonel tint bon et de telle sorte que, finalement, le prince céda.

Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris? Aucune en réalité; et un refus persistant pourrait le surprendre et l'inquiéter, peut-être même donner de mauvaises pensées.

Le temps n'était pas encore venu où l'on pourrait impunément ne pas le ménager.

Il fut donc convenu qu'on rentrerait à Paris, et que ce serait à Paris que se ferait le mariage.

D'ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait écarter les dangers, s'ils se présentaient.

Et le colonel était dans des dispositions qui ne permettaient pas de croire que ces dangers, quels qu'ils fussent pussent être bien redoutables.

On pourrait risquer des efforts pour empêcher ce mariage, mais à coup sûr ils n'auraient aucun résultat.

Cependant, malgré cette confiance dans le succès, le prince aurait voulu tenir le mariage de sa nièce autant que possible caché, ayant pour cela de puissantes raisons qui lui étaient inclusivement personnelles.

Mais cela ne fut pas possible.

Le colonel se serait demandé ce que signifiait cet étrange mystère.

Et d'un autre côté lui-même revenant à Paris, après une assez longue absence, était obligé de donner des explications à ses créanciers pour les faire patienter.

Quelle meilleure assurance pour eux d'être sûrement payés que l'annonce du prochain mariage de Carmelita avec le colonel Chamberlain?

Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou moins probable; c'était un mariage arrêté, décidé, et le plus étonnant, le plus merveilleux, le plus miraculeux, le plus étourdissant, le plus triomphant, le plus beau, le plus grand, le plus riche, le plus extraordinaire, le plus brillant, le plus éblouissant, le plus digne d'envie qu'on pût rêver. Le mari, on pouvait le nommer: c'était... pour tout dire d'un seul mot, c'était l'homme le plus riche, le plus en vue, le plus à la mode de Paris, c'était le colonel Chamberlain.

Et le prince l'avait nommé tout bas, en cachette, avec prière de ne pas ébruiter cette nouvelle.

Non seulement il l'avait nommé, mais avec quelques créanciers qui avaient payé cher le droit d'être incrédules, il avait fait plus; il avait montré la lettre écrite par le colonel pour lui demander la main de Carmelita.

Le premier créancier à qui le prince avait montré la lettre du colonel était son bijoutier, qu'il avait intérêt à ménager. Le bijoutier avait promis le secret, mais, en rentrant chez lui, il avait joyeusement annoncé à sa femme que la créance du prince Mazzazoli serait payée, attendu que mademoiselle de Belmonte épousait le colonel Chamberlain. A ce moment était entrée une des principales clientes de la maison, la charmante comtesse d'Ardisson, amie et rivale de la marquise de Lucillière.

Naturellement, on lui avait conté cette grande nouvelle, qui, en conséquence de ses relations avec madame de Lucillière, devait avoir un certain intérêt pour elle.

C'était un secret, un grand secret, que personne ne connaissait encore à Paris; car le prince et sa famille venant de Suisse avec le colonel Chamberlain, étaient arrivés le matin même.

Une fois en possession de ce secret, la comtesse d'Ardisson n'eut qu'un désir, l'apprendre elle-même à madame de Lucillière, pour voir comment celle-ci recevrait cette nouvelle.

Précisément c'était jour d'Opéra de la marquise de Lucillière, l'occasion était vraiment heureuse.

A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'était installée dans sa loge, qui faisait face à celle de madame de Lucillière.

La marquise n'était point encore arrivée et sa loge était restée vide jusqu'à la fin du premier acte de Robert, qu'on donnait ce soir-là.

La toile était à peine tombée, que la comtesse d'Ardisson entrait dans la loge de madame de Lucillière pour lui faire une visite d'amitié.

La marquise était gaie, souriante, de belle humeur comme à l'ordinaire, et prenait plaisir pour le moment à plaisanter le prince Seratoff, qui l'avait accompagnée.

Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des démonstrations de joie affectueuse, comme une amie dont on a été trop longtemps séparée.

Après quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la loge, les laissant en tête à tête.

—Vous savez la nouvelle? demanda aussitôt la comtesse.

—Quelle nouvelle

—La grande, l'incroyable, la merveilleuse nouvelle: le colonel Chamberlain, qui avait disparu si brusquement, il y a quelques mois est retrouvé.

—Était-il donc perdu? demanda la marquise de Lucillière en pâlissant légèrement.

—Je ne sais s'il l'était pour vous,—la comtesse appuya sur le mot.—mais il l'était pour le monde parisien; heureusement le voici revenu, et je crois que son retour va faire un joli tapage.

Elle attendit un moment pour que madame de Lucillière lui demandât à propos de quoi allait éclater ce tapage; mais celle-ci, tout d'abord surprise en entendant prononcer le nom du colonel, s'était bien vite remise et maintenant elle se tenait sur ses gardes.

Évidemment ce n'était pas pour avoir le plaisir de lui faire une simple visite que sa chère amie, madame d'Ardisson, était venue dans sa loge. Madame de Lucillière avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour se livrer maladroitement; il fallait attendre et laisser venir.

—Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte? demanda la comtesse d'Ardisson.

—Très longtemps.

—Ils étaient en Suisse; ils sont revenus aussi.

—La comtesse est rétablie?

—Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a été malade?

—Je crois toujours ce qu'on me dit, quand je n'ai pas de motifs pour me défier de ceux qui parlent.

—Et vous n'avez pas de motifs pour vous défier de la comtesse ou du prince?

—Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me défie jamais de mes amis.

—Eh bien! dans cette circonstance, vous avez été dupe de votre confiance.

—Vraiment?

—Ce n'était pas pour cause de maladie que la comtesse allait en Suisse. En réalité, ce n'était pas elle qui faisait ce voyage; c'était Carmelita. Devinez-vous?

—Pas du tout; vous parlez, chère amie, comme le sphinx.

—Je voulais vous ménager cette nouvelle pour qu'elle ne vous... surprit pas trop brusquement. Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le colonel Chamberlain, qui s'était retiré sur les bords du lac de Genève en quittant Paris; ils ont passé tout le temps de cette absence ensemble, et de ce long tête-à-tête il est résulté ce qui fatalement devait se produire: le colonel Chamberlain épouse mademoiselle Carmelita Belmonte.

Bien que madame de Lucillière eût pu se préparer pendant les savantes lenteurs de cette attaque, elle tressaillit, et sa main, qui jouait nerveusement avec son éventail se crispa.

Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua très bien l'effet qu'elle avait produit.

—Vous ne me croyez pas? dit-elle.

—Pourquoi ne vous croirais-je pas?

—Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable que ce mariage entre deux êtres qui semblent faits l'un pour l'autre: le colonel est un homme charmant malgré l'excentricité de sa tenue, et Carmelita est la belle des belles. Ils devaient s'aimer, cela était écrit et cela s'est réalisé: il paraît qu'ils s'adorent. En tous cas, le certain est qu'ils s'épousent.

Il fallait bien dire quelque chose.

—Et pour quand ce mariage? demanda madame de Lucillière d'une voix qu'elle tâcha d'affermir.

—Ah! cela je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel ni le prince Mazzazoli qui m'ont donné cette nouvelle; je la tiens d'une personne tierce, en qui j'ai toute confiance et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui s'appelle vu, la lettre par laquelle le colonel Chamberlain demande au prince Mazzazoli la main de sa nièce, mademoiselle Carmelita Belmonte. Le mariage n'est donc plus douteux, seulement j'ignore la date; il est même probable que cette date vous la connaîtrez avant moi. Vous avez avec le colonel Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que personne à Paris, et sa première visite sera assurément pour vous. Mais, grâce à mon indiscrétion, vous ne serez pas surprise. Vous ne me remerciez pas?

—Au contraire; mais j'attendais que vous eussiez fini, afin de vous remercier une bonne fois pour toutes.

Puis, après quelques paroles insignifiantes, madame d'Ardisson regagna vivement sa loge, et, se plaçant dans l'ombre de manière à se cacher autant que possible, elle braqua sa lorgnette sur madame de Lucillière.

Elle s'était observée pendant cet entretien, dont toutes les paroles portaient; maintenant, sans doute qu'elle se croyait libre elle allait se livrer....

Et de fait, elle se tenait la tête appuyée sur sa main, immobile, le visage contracté, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, les narines dilatées.

Elle aimait donc toujours le colonel?

Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardisson prit plaisir à rappeler les coups qu'elle venait de porter: «Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le colonel; ils s'adorent, ils se marient.» Et cette allusion aux relations intimes qui existaient entre le colonel et la marquise?... Vraiment tout cela avait été bien filé.

A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit de nouveau, et le prince Seratoff parut; mais la marquise ne le laissa pas s'asseoir.

Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle; puis, après avoir dirigé ses regards vers les fauteuils d'orchestre du côté gauche, il sortit.

Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson braqua sa lorgnette vers la porte de l'orchestre, où bientôt se montra le prince Seratoff.

Au quatrième fauteuil, était assis le baron Lazarus, qui venait d'arriver.

Le prince se dirigea vers lui, et après quelques paroles l'emmena avec lui.

Deux minutes après, ils entrèrent dans la loge de la marquise de Lucillière, et le prince en sortit aussitôt, laissant le baron seul avec la marquise.

VI

Madame de Lucillière avait indiqué de la main au baron Lazarus un fauteuil dans le fond de la loge, et elle-même, reculant autant que possible celui qu'elle occupait, avait tourné le dos à la scène.

—Vous avez désiré me voir? demanda le baron, qui paraissait assez mal à l'aise.

—Oui, monsieur, et j'ai cru remarquer que vous n'accueilliez pas très favorablement la demande de mon ambassadeur.

—Mais, madame....

—Oh! je comprends très bien que vous ayez eu une certaine répugnance à revenir dans cette loge qui doit vous rappeler de mauvais souvenirs.

Le baron prit l'air d'un homme qui cherche vainement à comprendre ou à se rappeler ce dont on lui parle.

Bons ou mauvais, il était évident que les souvenirs auxquels on faisait allusion étaient sortis de sa mémoire.

—Cette loge? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester bouche ouverte sans rien dire), cette loge?

—N'est-ce pas dans cette loge, à cette place même, peut-être sur ce fauteuil, continua la marquise, que vous avez eu avec M. de Lucillière un entretien dont je faisais le sujet.

—Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez le sujet? Mon Dieu! c'est possible, cependant je ne me rappelle pas du tout de quoi il était question.

—D'une certaine lettre anonyme.

—Une lettre anonyme?

Et le baron Lazarus parut faire un appel désespéré à sa mémoire.

Mais ce fut en vain, il ne trouva rien à propos de cette lettre anonyme.

—Ne cherchez pas, dit madame de Lucillière avec dédain; je vois que vous ne trouveriez pas; je vais vous aider. Cette lettre anonyme parlait d'une petite porte de la rue de Valois.

—Comment? vous savez....

—Le marquis m'a tout dit; il est inutile de paraître ignorer ce que vous savez parfaitement. De mon côté, je trouve inutile de vous laisser croire plus longtemps que le prétexte mis en avant pour rompre nos relations était fondé; la vraie raison de cette rupture était cette lettre anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je présume que vous le saviez déjà; cependant j'ai tenu à vous le dire.

—Avez-vous pu supposer que je connaissais l'auteur de cette infamie?

—J'ai cru et je crois que l'auteur de cette infamie, comme vous dites, était vous.

—Madame!

—Oh! pas d'indignation; vous devez sentir que je ne m'y laisserais pas prendre. Ménagez-vous, réservez vos forces, ne prodiguez pas votre éloquence en pure perte; vous en aurez besoin bientôt, et vous trouverez à les employer plus utilement qu'avec moi.

Elle parlait avec une véhémence que le baron ne lui avait jamais vue, en contenant sa voix cependant de manière à n'être pas entendue distinctement par les personnes qui se trouvaient dans les loges voisines; mais la violence même qu'elle se faisait pour se contenir rendait son émotion plus évidente.

Décidément le baron avait eu tort de se rendre à l'invitation du prince Seratoff, et il aurait été beaucoup plus sage à lui d'écouter son inspiration première, qui lui conseillait de rester tranquillement dans son fauteuil. Comment n'avait-il pas deviné, après la rupture qui avait eu lieu entre lui et madame de Lucillière, qu'une invitation de celle-ci ne pouvait être que dangereuse!

Maintenant qu'il avait commis la sottise de se rendre à cette invitation et de venir dans cette loge, quand et comment en sortir?

Comme il se posait cette question, la porte de la loge s'ouvrit, et le duc de Mestosa s'avança vivement vers la marquise, en homme heureux de voir la femme qu'il adore.

Cette visite redoubla l'embarras du baron, car il connaissait madame de Lucillière et ses habitudes: c'était toujours publiquement qu'elle s'expliquait avec les gens dont elle croyait avoir à se plaindre, et elle le faisait avec un esprit diabolique qui lançait des allusions et les mots acérés d'une façon cruelle. Qu'elle eût tort ou raison elle arrivait toujours à mettre les rieurs de son côté, et l'on ne sortait de ses jolies griffes roses que déchiré aux endroits les plus sensibles, avec des blessures ridicules. Que de fois n'avait-il pas ri lui même de ses pauvres victimes!

Maintenant c'était son tour de recevoir ces blessures sans pouvoir les rendre. Il se leva pour céder la place au duc.

Mais de la main elle le retint.

—J'ai à peine commencé la confidence que j'ai à vous faire, dit-elle.

Puis s'adressant au duc de Mestosa, qui restait indécis:

—J'ai une affaire importante à traiter avec le baron, dit-elle; voulez-vous nous donner quelques minutes encore?

Au moins l'explication n'aurait pas de témoin.

Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction.

—Sachant la vérité au sujet de cette lettre anonyme, continua madame de Lucillière, vous devez vous demander comment l'idée m'est venue d'avoir une entrevue avec vous. J'avoue qu'en arrivant ce soir à l'Opéra, je ne me doutais guère que je vous ferais appeler dans ma loge, et je croyais bien que toutes relations entre nous étaient rompues. A vrai dire et pour ne pas m'en cacher, je vous considérais comme mon ennemi, et pour vous je n'avais d'autre sentiment que ceux d'une ennemie. Vous voyez que je suis franche.

—Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie à affirmer cette hostilité.

—Parfaitement observé; mais ce n'est pas seulement la joie qui me fait affirmer cette hostilité; j'obéis encore, en agissant ainsi, à d'autres considérations plus importantes. Je veux, en effet que cette hostilité soit bien constatée, bien reconnue par vous, afin que vous ne vous trompiez pas sur le traité d'alliance que je vais vous proposer.

Cette hostilité d'une part et cette alliance d'une autre, paraissaient tellement contradictoires que le baron laissa paraître un mouvement de surprise.

—Quand je me serais expliquée, continua madame de Lucillière, votre étonnement cessera, et ce qui vous paraît obscur en ce moment s'éclaircira. Écoutez donc cette explication, qui vous intéresse plus que vous ne pouvez le supposer, et revenons à la lettre, à votre lettre anonyme. Vous devez penser qu'il ne m'a pas fallu de grands efforts d'esprit pour deviner le mobile qui vous a poussé à faire usage de cette lettre: vous avez voulu amener une rupture entre nous et le colonel Chamberlain.

—Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous vous trompez.

—Je ne me trompe nullement. Vous désiriez cette rupture parce que, interprétant notre intimité selon vos craintes, vous vous figuriez que, cette intimité rompue, le colonel Chamberlain deviendrait un mari possible pour votre fille.

L'occasion était trop bonne pour que le baron ne la mit pas à profit: on attaquait sa fille, il dédaignait de répondre et quittait la place. Il se leva pour sortir.

Mais la marquise semblait avoir prévu ce mouvement; car, avant qu'il eût pu faire un pas en arrière, elle lui jeta vivement quelques mots qui l'arrêtèrent.

—Ce mari impossible alors est possible aujourd'hui, si vous voulez écouter ce que j'ai à vous dire.

Le baron hésita un moment.

—Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfin, notre ancienne amitié me fait une loi de les écouter jusqu'au bout, pour m'en défendre et vous montrer combien elles sont fausses.

C'était là une étrange réponse, mais la marquise ne s'en préoccupa pas autrement. Ce qu'elle voulait, c'était que le baron demeurât, et il demeurait; le reste lui importait peu.

Elle continua:

—L'histoire de cette lettre anonyme prouve que vous êtes doué de qualités... est-ce bien qualités qu'il faut dire? enfin peu importe. Vous êtes donc doué de qualités, puisque qualités il y a, que je ne possède pas; de plus vous avez, dans le choix des moyens auxquels vous recourez, une hardiesse d'esprit et une indépendance de... coeur qui, j'en conviens, peuvent rendre de très utiles services. En un mot, vous êtes un homme pratique, et voulant le succès, vous ne vous laissez point empêtrer dans toutes sortes de considérations sentimentales ou morales, qui sont un fardeau pour quiconque ne sait pas s'en débarrasser. Vous voyez que je vous rends justice.

Le baron fit la grimace.

—C'est cette... j'allais dire estime, poursuivit madame de Lucillière, c'est ce cas que je fais de vos qualités pratiques qui m'a donné l'idée de revenir sur notre rupture et de vous proposer une alliance dans un but commun, certaine à l'avance que personne n'était capable comme vous d'atteindre un résultat que je désire et que vous désirerez peut-être encore plus vivement que moi, quand vous le connaîtrez. Bien entendu, l'alliance dont je vous parle n'est point une alliance cordiale; c'est une alliance utile, voilà tout. Vous pouvez me servir, je m'adresse à vous; je puis vous aider, vous venez à moi. Les sentiments n'ont rien à voir dans ce pacte, ils restent ce qu'il sont.

—Mais je vous assure....

—Je vous en prie, ne revenons point sur cette question: nos sentiments personnels n'ont rien à voir ni à faire dans l'oeuvre commune que je veux vous proposer, ou plutôt c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont que précisément je vous la propose.

—J'avoue encore une fois, madame, que je ne comprends rien à ces paroles; aussi avant de savoir si je puis vous prêter mon concours, je vous prie de me dire ce que vous attendez de moi et quel but vous poursuivez.

—Le but, empêcher le colonel Chamberlain de devenir le mari de mademoiselle Belmonte; le concours, chercher les moyens, les trouver, de rompre ce mariage, qui est à la veille de se faire. Vous voyez que rien n'est plus simple.

—Ce mariage est à la veille de se faire! s'écria le baron.

—A la veille est une façon de parler pour dire prochainement: l'époque à laquelle il doit avoir lieu, je ne la connais pas. Tout ce que je sais, c'est que le prince Mazzazoli, accompagné de sa nièce, a été rejoindre le colonel en Suisse, où celui-ci s'était retiré en quittant Paris; que là Carmelita ou le prince, je ne sais lequel des deux, tous deux peut-être, ont trouvé moyen d'obtenir une promesse de mariage du colonel, et qu'ils sont revenus tous ensemble à Paris. Existe-il des moyens pour rompre ce mariage, je n'en sais rien; mais, comme j'ai de bonnes raisons pour être convaincue que vous désirez cette rupture non moins vivement que moi, je m'adresse à vous pour que vous les cherchiez de votre côté, tandis que je les chercherai du mien. Sans doute j'aurais pu agir seule, mais je vous ai expliqué tout à l'heure que je vous reconnaissais des qualités que je n'ai pas, de sorte que je n'ai pas hésité à vous demander votre concours, en même temps que je vous proposais le mien. Il est certain que nous n'agirons pas de la même manière; voilà pourquoi, à deux, nous serons beaucoup plus forts. Acceptez-vous.

Le baron hésita assez longtemps avant de répondre.

—Il est évident, dit-il enfin, qu'il serait tout à fait regrettable de voir un homme tel que le colonel épouser mademoiselle Belmonte.

—N'est-ce pas? J'étais sûre que ce serait là votre cri.

—J'ai pour ce cher colonel la plus vive amitié; je l'aime comme un fils, et il me semble que c'est un devoir d'empêcher, si cela est possible, un mariage qui certainement le rendrait malheureux. Ce brave colonel vient de loin, de très loin; il ne connaît pas les dessous de la vie parisienne.

—Il faudrait les lui montrer.

—Tout en reconnaissant le mérite du colonel, on peut dire qu'il y a en lui une certaine naïveté qui l'expose à être dupe quelquefois de ceux qui l'entourent. J'ai été témoin de sa confiance et de sa foi.

Ce fut à la marquise de faire un mouvement qui prouva que le coup du baron avait porté.

—Il se laisse facilement tromper par son coeur: c'est une qualité sans doute, mais qui nous expose souvent à de fâcheuses déceptions. Je crois donc que dans les circonstances qui nous occupent, il aura été victime de sa confiance et de son coeur. Mademoiselle Belmonte n'est pas du tout la femme qui lui convient, lui si droit, si franc, si tendre, car il est très tendre.

—Mille raisons rendent ce mariage impossible.

—Ce n'est pas avec des raisons qu'on ouvre les yeux d'un homme aveuglé par la passion, et sans doute le colonel aime passionnément la belle Carmelita. Savez-vous s'il l'aime passionnément?

Le baron posa cette question avec sa bonhomie ordinaire, en regardant la marquise.

—Je ne sais pas.

—Vous ne savez pas? Moi non plus; mais je trouve cette passion probable. Carmelita est assez belle pour l'avoir inspirée; pour moi, je ne connais pas de femme plus belle, et vous?

—Peu importe.

—Il me semble qu'il importe beaucoup; car c'est très probablement cette beauté qui fait sa toute-puissance. Sur cette beauté, nous ne pouvons rien, ni vous ni moi.

—Ce n'est pas avec sa beauté qu'une femme retient un homme.

—Je n'ai aucune expérience dans les choses de la passion, et je m'en remets pleinement à vous; je veux dire seulement qu'il est bien difficile de détruire l'influence que Carmelita doit à sa beauté, surtout avec un homme tel que le colonel, qui est fidèle dans ses attachements. Croyez-vous qu'il soit fidèle?

—Je ne sais pas.

—Moi, je crois, et il me semble qu'il n'y aurait qu'une arme qui pourrait agir efficacement sur lui.

—Laquelle?

—Celle qui sert toujours dans ces sortes de situations si épris que soit un amant, il s'éloigne de celle qu'il aime lorsqu'on lui donne la preuve qu'il est trompé. Quelque chose vous fait-il supposer que le colonel serait homme à s'obstiner dans sa passion, malgré une preuve de ce genre?

Décidément le baron prenait se revanche, et la marquise sentit que, par le fait seul de l'association qu'elle venait de lui proposer, elle lui avait permis de redresser la tête: il était utile, il profitait de sa position.

—Avant de savoir si le colonel s'obstinerait ou ne s'obstinerait pas dans sa passion, sittelle après un court moment de réflexion, il faudrait savoir si cette preuve dont vous parlez peut être fournie, et pour moi je l'ignore.

—Je l'ignore aussi.

—C'est donc ce qu'il faudrait chercher tout d'abord, il me semble.

—Et comment le découvrir? Une jeune fille qui aurait un amant ne conduirait pas ses amours comme certaines femmes qui se font un piédestal de leurs fautes. Car il y a de ces femmes, n'est-ce pas, dans le monde parisien, même dans le meilleur?

—Je n'ai jamais dit que mademoiselle Belmonte pouvait se trouver dans ce cas, bien au contraire.

—Et moi non plus, je vous prie de le bien constater.

—J'ai dit qu'il pouvait exister certaines raisons de nature à rompre son mariage; j'ai dit qu'on pouvait, en cherchant habilement, trouver peut-être des moyens pour arriver à ce résultat, et c'est ce que je répète, sans vouloir entrer dans le détail de ces raisons ou de ces moyens. Si vous en trouvez qui vous conviennent, je crois que vous en userez, sans qu'il soit besoin de nous entendre; si de mon côté j'en trouve qui ne soient pas en désaccord avec mes sentiments ou mes habitudes, j'en userai aussi. Cependant, puisque nous formons une association en vue de ce résultat, il peut être bon que nous nous concertions quelquefois; ma porte vous sera ouverte quand vous vous présenterez.

Le baron se leva:

—J'aurai donc l'honneur de vous revoir, madame la marquise.

—Au revoir, monsieur le baron.

Il sortit de la loge.

Le duc de Mestosa attendait sans doute ce départ dans le corridor, car la porte n'était pas fermée qu'elle se rouvrit devant lui.

—Une nouvelle, dit-il en se penchant vers la marquise, que tout le monde répète.

Madame de Lucillière leva les yeux sur lui, il paraissait radieux.

—Et vous voulez la répéter aussi? dit-elle; malheureusement pour vous, je la connais, votre nouvelle. Le colonel Chamberlain épouse Carmelita, n'est-ce pas? C'est cela que vous voulez m'apprendre?

—Il est vrai.

—Et c'est pour cela que vous paraissez si joyeux Eh bien! mon cher, cette joie est une injure pour moi; cachez-la donc, je vous prie, et tâchez de prendre un air indifférent.

—Ce mariage vous peine donc bien vivement?

—Ce que vous dites-là est une nouvelle injure, et de plus c'est une niaiserie. Ce mariage ne me peine ni me réjouit. Ce qui me fâche, c'est de vous voir montrer une joie qui prouve que vous n'avez jamais ajouté foi à mes paroles, que vous avez toujours et malgré tout persisté dans vos soupçons ridicules; si bien qu'aujourd'hui vous éclatez de satisfaction à l'annonce de ce mariage. Ce que je vous ai dit n'a servi à rien; il vous fallait une preuve, ce mariage vous la donne. Eh bien! mon cher, cela me blesse et me fâche. Faites-moi donc le plaisir d'aller porter ailleurs votre joie triomphante, ou plutôt cachez-la aux yeux des gens qui se moqueraient de vous.

—Mais....

—Je désire être seule. Cette nuit, vous réfléchirez, et demain matin sans doute vous aurez compris; s'il vous faut plusieurs jours, ne vous gênez pas, prenez-les.

Et le duc sortit la tête basse, beaucoup moins fier qu'il n'était entré.

Mais madame de Lucillière ne resta pas seule, comme elle le désirait.

Après le duc de Mestosa, ce fut le prince Seratoff qui vint lui faire visite; puis, après le prince, ce fut lord Fergusson. Tous entrèrent avec l'air triomphant qu'avait eu le duc de Mestosa.

Tous sortirent, la tête basse, comme le duc était sorti.

Car à tous elle fit la même réponse qu'au duc.

Seulement elle la fit plus âpre et plus mordante; car la répétition de la même nouvelle, qu'on venait lui communiquer avec des attitudes de vainqueur, l'avait exaspérée.

Mais elle n'eut pas à subir ces seules visites: ce qui cependant, dans l'état nerveux où elle se trouvait, était bien suffisant.

Dans l'entr'acte, sa loge ne désemplit pas: ce fut un défilé, une procession; tout ce qu'elle avait d'amis et surtout d'amies dans la salle voulut se donner la joie de venir lui annoncer la grande nouvelle.

—Eh bien! le colonel Chamberlain se marie donc?

—Avec la belle Carmelita! Qui s'en serait jamais douté?

—Savez-vous la date précise de ce fameux mariage?

A ces visiteurs, elle ne pouvait pas répondre comme elle l'avait fait avec le duc de Mestosa ou avec lord Fergusson.

Il fallait sourire, bavarder, parler pour ne rien dire.

De même, il fallait encore qu'elle gardât continuellement ce sourire et ne s'abandonnât pas aux sentiments qui la troublaient; car, dans la salle, tous les yeux étaient dirigés sur elle.

Et, quand un nouvel arrivant apprenait la grande nouvelle du mariage du colonel Chamberlain, son premier mouvement était de chercher avec sa lorgnette la loge de madame de Lucillière.

VII

Mais il ne lui convenait pas de paraître fuir.

Elle resta jusqu'au quatrième acte, et ce fut alors seulement qu'elle se retira.

—Je suis attendue chez ma mère.

La voiture qui l'attendait était le coupé noir traîné par les chevaux et conduit par le cocher anglais que le colonel lui avait donnés.

—A l'hôtel, dit-elle en baissant la glace pour parler à son cocher.

En quelques minutes, ils arrivèrent rue de Courcelles.

—Ne dételez pas, dit la marquise en descendant, je vais ressortir.

En effet, elle ne resta que fort peu de temps chez elle, et sa femme de chambre, après l'avoir aidée à remplacer sa toilette de théâtre par une toilette de ville, la vit chercher dans un meuble, où elle prit une petite clef qu'elle plaça dans sa poche.

Cela fait, elle remonta en voiture.

—Il ne fallut que quelques secondes pour arriver devant la petite porte où si souvent le cocher avait déposé et repris sa maîtresse.

La marquise, enveloppée dans un grand vêtement sombre et la tête couverte d'une épaisse voilette, descendit de voiture.

Mais, au lieu de renvoyer son cocher en lui indiquant comme à l'ordinaire l'heure à laquelle il devait venir la reprendre, elle lui dit d'attendre.

Puis, traversant le trottoir, elle introduisit la clef dans la petite porte. Mais, bien que la clef tournât librement dans la serrure en faisant jouer le pêne, la porte ne s'ouvrit point: elle était fermée à l'intérieur par un verrou.

Madame de Lucillière resta un moment embarrassée devant cette porte qu'elle poussait et qui refusait de s'ouvrir.

Mais son hésitation ne fut pas longue; comme toujours et en toutes circonstances, elle prit vivement sa résolution.

—Rentrez, dit-elle au cocher.

Longeant le mur du jardin de la rue de Valois, la marquise, sans s'inquiéter de l'heure avancée et de la solitude de ce quartier désert, se dirigea vers l'entrée principale de l'hôtel Chamberlain.

A son coup de marteau, la porte s'ouvrit et le concierge parut sur le seuil de sa porte.

—M. Horace Cooper, demanda la marquise d'une voix faible.

Le concierge, sans lui répondre, se retourna vers l'intérieur de sa loge, et madame de Lucillière entendit des éclats de rire à demi étouffée.

—Une dame demande M. Horace, dit le concierge; est-il chez lui?

—Déjà! répliqua une voix.

—A l'hôtel! dit une autre; c'est trop fort.

—Si madame veut monter à la chambre de M. Horace, dit le concierge, elle le trouvera en train de s'habiller.

Madame de Lucillière, rassurée par son voile, ne se laissa pas déconcerter.

—Faites prévenir M. Horace qu'une dame l'attend au parloir, dit-elle.

En femme qui sait où elle va, elle traversa la cour pour entrer à l'hôtel.

—Est-ce que celle-là est déjà venue? demanda une voix.

—Je ne la reconnais pas, mais elle n'a pas perdu de temps pour venir: le nègre est arrivé ce matin, et déjà j'ai reçu trois billets pour lui, l'un avec un bouquet. Si ça ne fait pas hausser les épaules?

—Mais qu'est-ce qu'il a donc pour lui, ce moricaud? demanda une voix de femme.

—Je vous le demande, mademoiselle Isabelle; ça va recommencer comme avant son départ, et on va le revoir dormir tout debout.

Cependant madame de Lucillière avait monté le perron de l'hôtel, et la porte vitrée, tirée par un valet de pied en grande livrée, s'était ouverte devant elle.

Malgré l'heure avancée, l'hôtel était encore éclairé du haut en bas et les domestiques étaient à leur poste.

Cela inspira une certaine crainte à la marquise; peut-être le colonel était-il chez lui, alors il pouvait la rencontrer; de même quelques personnes de son monde pouvaient, en traversant le vestibule, l'apercevoir et la reconnaître.

Par un mouvement de crainte instinctive, elle serra son manteau autour d'elle; puis tout de suite, réfléchissant que c'était le meilleur moyen pour se faire reconnaître, elle laissa retomber.

—M. le colonel n'est pas rentré, dit le domestique.

—C'est à M. Horace que j'ai affaire, dit-elle, avec un accent anglais très prononcé.

Elle attendit pendant près de dix minutes; puis enfin la porte s'ouvrit devant Horace, qui venait de s'habiller pour sortir, et portait sur sa personne, dans ses vêtements comme dans son linge, tous les parfums à la mode.

Elle avait rejeté son voile en arrière.

Il fut un moment sans parler, tant sa surprise était violente.

—Madame la marquise! s'écria-t-il.

—Quand votre maître doit-il rentrer?

—D'un moment à l'autre, je pense; je l'attendais pour sortir. Il est chez....

Horace s'arrêta.

—Chez mademoiselle Belmonte, acheva la marquise.

—Madame la marquise sait?...

—Le mariage prochain du colonel avec mademoiselle Belmonte! Parfaitement, et voilà pourquoi il faut que je lui parle ce soir.

—Mais, madame la marquise....

—Mon bon Horace, il le faut et je compte sur vous.

Horace était resté, pour madame de Lucillière, dans ses sentiments d'admiration et d'adoration d'autrefois; pour lui, elle était toujours la plus séduisante de toutes les femmes, et, sans savoir au juste quelles causes avaient amené une rupture entre elle et son maître, il regrettait vivement cette rupture. Bien souvent il se disait que la colonel avait peut-être été trop prompt à se fâcher; quand on a le bonheur d'être aimé par une femme telle que madame de Lucillière, il ne faut pas être trop rigoureux et l'on doit lui passer bien des choses. C'était d'ailleurs son propre système, faible avec les femmes en proportion de leur beauté; tout est permis à une belle femme, rien ne l'est à une laide. Assurément Carmelita aussi était belle, très belle: mais il préférait le genre de beauté de madame de Lucillière, qui, à ses yeux, était le charme en personne, la séduction, et puis Carmelita voulait se faire épouser, et il n'était pas pour le mariage, au moins à l'âge qu'avait présentement le colonel; plus tard il serait temps. Comment consentir à n'avoir qu'une femme, quand on pouvait les avoir toutes?

C'était non seulement au point de vue de son maître qu'il se plaçait pour condamner le mariage, mais encore au sien propre: une femme dans la maison dérangerait toutes ses habitudes et toutes ses idées, elle le gênerait aussi bien dans les choses matérielles que dans ses sentiments. Il ne pourrait jamais obéir à une femme qui parlerait au nom d'un droit et en vertu du principe d'autorité. Qu'une femme lui demandât n'importe quoi comme un service, il se jetterait à travers le feu ou l'eau pour le faire; mais qu'elle lui demandât la même chose sans qu'il pût recevoir d'elle un remercîment ou un sourire, il ne le ferait pas.

Dans ces conditions, madame de Lucillière l'appelant: «Mon bon Horace», en lui disant: «Je compte sur vous», devait produire sur lui une vive émotion.

—Que puis-je pour madame la marquise? dit-il en saluant.

—Me conduire dans l'appartement du colonel, où j'attendrai son retour.

Horace avait la certitude que son maître ne serait pas satisfait de trouver, en rentrant, madame de Lucillière installée dans son appartement et l'attendant.

Aussi cette demande lui causa-t-elle un véritable embarras: comme il demeurait hésitant, elle insista:

—Vous devez comprendre que cette entrevue aurait lieu en tous les cas, alors même que vous refuseriez ce que je vous demande; seulement il est préférable pour tous qu'elle soit secrète, et voilà pourquoi je m'adresse, je veux dire, pourquoi je me confie à vous.

Assurément on ne mettrait pas la marquise à la porte, et puisqu'elle était entrée dans l'hôtel, il importait peu en réalité que l'entretien qu'elle voulait, eût lieu dans ce parloir ou dans l'appartement du colonel.

Et puis elle se confiait à lui, elle, la marquise de Lucillière.

—Si madame la marquise veut me suivre, dit-il en se dirigeant vers la porte.

Mais, avant de le suivre, madame de Lucillière ramena son voile sur son visage et arrangea les plis de son manteau.

Deux autres domestiques étaient venus rejoindre le valet de pied dans le vestibule; en voyant cette femme voilée, monter derrière Horace l'escalier d'honneur, au lieu de prendre l'escalier de service, ils se regardèrent tous les trois avec des mines étonnées.

L'un d'eux était maître d'hôtel.

—Voilà qui explique la puissance de ce nègre, dit-il, il fait un joli métier.

Cependant madame de Lucillière, suivant Horace, était entrée dans la bibliothèque.

—J'attendrai ici, dit-elle.

Elle s'assit sur un fauteuil, tandis qu'Horace arrangeait les lampes.

—Il y a une question que je n'ai pas encore pu vous faire, dit-elle: comment se porte le colonel?

—Bien, madame la marquise.

—Il n'a pas été souffrant, à son arrivée en Suisse?

—Souffrant, non pas précisément, cependant il n'était pas à son aise.

—Se plaignait-il?

—On pourrait mettre mon colonel sur un gril, avec un bon feu sous lui, le tourner et le retourner comme on a fait pour saint Laurent, il ne se plaindrait pas. Du reste, madame la marquise l'a vu à Chalençon, elle l'a soigné, et elle sait mieux que personne si ce beau coup de couteau qui lui avait fendu la poitrine lui a jamais arraché une plainte.

—Alors à quoi avez-vous vu qu'il n'était pas dans son état ordinaire? Vous avez pu vous tromper.

—J'aime mon colonel comme s'il était mon enfant: je ne me suis pas trompé. Il ne mangeait pas, il ne dormait pas, et toujours il restait absorbé comme s'il suivait la même pensée; toujours, c'est-à-dire tant que je le voyais, car il passait ses journées entières à faire des courses dans les montagnes et souvent même il ne rentrait pas, couchant dans une grange ou un chalet.

—L'arrivée du prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte a du égayer cette sombre humeur?

—C'est avec plaisir que je les ai vus arriver; aussi j'ai tout fait pour les installer au Glion, ce qui n'a pas été facile.

—Le colonel ne leur avait pas retenu un appartement?

—Mais mon colonel ne savait pas qu'ils devaient venir en Suisse, et même, s'il l'avait su, il aurait quitté le Glion; c'est ce qu'il a voulu faire, quand il a appris leur arrivée.

—Et peu à peu il s'habitua à la présence de Carmelita?

—Cette présence lui fit du bien. Malgré lui il fut obligé de parler, de se distraire; il mangeait à la même table que le prince.

—Et que Carmelita?

—Mademoiselle Belmonte l'accompagnait souvent dans ses excursions. Elle marche très bien, mademoiselle Belmonte, et les ascensions ne lui font pas peur; elle n'est pas comme son oncle, qui, j'en suis sûr, n'a pas fait cent mètres au delà du jardin de l'hôtel.

—C'était en tête à tête que le colonel et Carmelita faisaient ces excursions; cela a duré longtemps, c'est-à-dire ce séjour s'est prolongé?

—Oui, assez longtemps. Mais tout à coup, sans que rien le fasse prévoir, mon colonel a quitté le Glion. La veille, par une journée d'orage terrible, le colonel et mademoiselle Carmelita avaient fait une longue course dans la montagne, et ils n'étaient rentrés à l'hôtel que le soir tard. Le lendemain matin, au petit jour, mon colonel partait, sans prévenir personne, sans même me laisser un mot. Nous voilà tous bien inquiets. Le prince voulait qu'on fît des recherches dans la montagne, craignant un accident; moi, j'en ai fait au chemin de fer, et j'ai appris que mon colonel était parti pour Genève. Les jours s'écoulèrent, il ne revint pas; il n'écrivait pas, ni au prince, ni à moi.

—Où était-il?

—J'ai su plus tard qu'il avait été en Italie, aux environs de Florence et de Rome; puis, de l'Italie, il était revenu à Paris. Ce fut de Paris qu'il m'écrivit et m'envoya trois lettres: une pour le prince, une pour madame la comtesse Belmonte; une pour mademoiselle Carmelita. Dans ses lettres, il paraît qu'il demandait mademoiselle Carmelita en mariage. Est-ce assez bizarre?

Mais la marquise ne trouvait pas cette conduite bizarre; au contraire, elle s'expliquait comme les choses s'étaient passées, depuis l'arrivée de Carmelita au Glion jusqu'au départ du colonel, et son expérience féminine suppléait aux lacunes qui se trouvaient dans le récit d'Horace.

La chance lui avait été favorable en ne lui permettant pas d'entrer par la petite porte.

A ce moment, une voiture roula sur le sable de la cour et s'arrêta devant le perron.

—Mon colonel, dit Horace en voulant descendre.

Mais la marquise le retint.

VIII

Tout à coup une porte claqua dans la chambre, le colonel était rentré.

Sans parler, madame de Lucillière fit un signe à Horace, et celui-ci sortit aussitôt, ouvrant et refermant la porte avec précaution.

Madame de Lucillière ramena son voile sur son visage et, s'étant enveloppée dans son manteau, elle attendit debout, les yeux fixés sur la porte de la chambre.

Mais les minutes s'écoulèrent, sans que le colonel parût et même sans qu'on entendit aucun bruit.

Doucement et marchant sur la pointe des pieds elle s'avança vers la porte de la chambre. Un des battants était ouvert, mais une tapisserie fermait le passage et empêchait de voir ce qui se passait dans la chambre.

Assis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tête appuyée dans sa main gauche, comme un homme qui réfléchit.

Elle écarta la portière et entra.

Le bruit de l'étoffe et le bruissement de la robe de la marquise frappèrent le colonel, qui releva lentement la tête et regarda machinalement du côté d'où venaient ces bruits.

A la vue de cette femme voilée qui s'avançait vers lui, il tressaillit.

—Qui est là? dit-il.

Elle ne répondit pas, mais d'un geste brusque elle releva son voile; en même temps, elle jeta loin d'elle le manteau qui l'enveloppait.

Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de théâtral, et son entrée ressemblait jusqu'à un certain point, à celle d'un premier rôle.

Le voile relevé d'une main, le manteau jeté d'une autre, avaient une couleur d'opéra-comique qui amusait la marquise.

—Henriette! s'écria-t-il en se levant de son fauteuil.

—Non, pas Henriette! mais la marquise de Lucillière.

—N'avez-vous pas reçu l'envoi que je vous ai fait avant mon départ? dit-il.

—Je l'ai reçu.

—Et vous n'avez pas compris pourquoi je quittais Paris?

—Longtemps je suis restée sans comprendre, mais enfin ma raison a pu admettre la possibilité de l'erreur dont vous étiez victime.

—Une erreur!

Elle inclina la tête par un geste qui en disait plus que toutes les paroles et qui signifiait clairement que cette erreur était si grande qu'on ne pouvait trouver de mots pour la qualifier?

—Votre buvard....

—Oui, c'est ce buvard, mais non mon buvard, comme vous dites, qui m'a fait comprendre comment vous aviez pu être trompé.

Il la regarda en face longuement, profondément; elle ne détourna pas les yeux.

—Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver combien grossière a été votre erreur; mais ce n'est pas pour cela que je suis venue, et, comme mes moments sont comptés, je n'ai pas de temps à perdre dans une démonstration maintenant superflue. C'est de vous que je veux vous entretenir, c'est pour vous que je suis ici, pour vous seul, non pour moi, pour votre bonheur, et aussi pour le bonheur des autres.

Disant cela, elle attira une chaise et s'assit en face de lui.

Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas le but d'une visite qui doit vous être pénible et qui pour moi est horriblement douloureuse.

—Tout à l'heure vous saurez ce qui m'a inspiré cette démarche, qui ne peut pas être aussi cruelle pour vous qu'elle l'est pour moi; car enfin je rentre dans une maison d'où j'ai été chassée et je parais devant un homme qui m'a infligé l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une femme. Je ne me suis point cependant laissée arrêter par le souvenir de cette injure, et je suis venue. Que vous vous mariiez, je vous répète, c'est bien. Je ne serais pas sincère si je vous disais qu'en apprenant cette nouvelle de la bouche de gens qui me la jetaient pour m'en accabler, je n'ai pas souffert: ma surprise a été profonde, mon saisissement a été terrible. J'ai éprouvé un moment de défaillance, et je crois que j'ai perdu un peu la tête; mais cela est sans importance, il ne doit pas être question de moi, et, si je vous parle de ce saisissement et de ce trouble, c'est pour que vous voyiez comment j'ai été entraînée dans cette démarche. Si, après m'avoir appris votre mariage, on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune cousine, j'aurais continué de penser qu'il n'y avait dans ce mariage rien que de naturel. En effet, cette jeune fille est charmante, elle est douée de toutes les qualités qui peuvent rendre un homme tel que vous pleinement heureux, et de plus elle vous aime. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observée près de vous, j'ai vu les regards qu'elle attachait sur vous, j'ai entendu sa voix lorsqu'elle vous parlait, j'ai fait exprès l'expérience de la jalousie que je pouvais lui inspirer, et je vous répète, je vous affirme qu'elle vous aime. Soyez certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour tel que celui que j'ai éprouvé pour vous, elle ne se trompe pas sur la nature des sentiments des autres femmes qui aiment sincèrement cet homme ou qui veulent s'en faire aimer: on sent une rivale et l'on ne se trompe pas. Thérèse était ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et, telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai donc cru que vous l'épousiez et que vous réalisiez ainsi le voeu de votre père mourant. Mais je me trompais. Ce n'est point la jeune fille qui vous aime que vous prenez pour femme, ce n'est point Thérèse Chamberlain, la douce, l'honnête, la pure, la charmante petite Thérèse, qui offrirait sa vie pour vous donner une journée de bonheur; c'est Carmelita, c'est la nièce du prince Mazzazoli. Ce nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que je devais faire.

—Ce mariage est arrêté, et rien, absolument rien, ne changera ma résolution; je ne suis jamais revenu sur ma parole donnée.

—Je n'ai jamais eu la prétention de changer votre résolution; je veux l'éclairer, voilà tout. Je veux accomplir ce que je crois un devoir, et je l'accomplirai.

Il se leva.

En même temps, elle se leva aussitôt et se plaça devant lui.

Puis, s'approchant au point qu'il sentit son souffle:

—Emploierez-vous la violence pour me forcer à quitter cette maison? Vous me connaissez, et vous savez si l'on peut me faire abandonner une résolution quand je l'ai arrêtée. Moi aussi, je veux ce que je veux; je veux vous parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe. Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez entendu ce que j'ai à vous dire.

Durant quelques secondes, ils se regardèrent les yeux dans les yeux.

Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu'il voulût tenter, il n'échapperait pas à cet entretien; après tout, le mieux était de le subir et d'en finir.

Elle reprit:

—Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli voulait vous faire épouser sa nièce et qu'il ne reculerait devant rien pour obtenir ce résultat. J'avoue cependant que je ne le croyais pas capable de recourir au moyens qu'il a employés.

Le colonel ne broncha pas; il s'était appuyé la tête sur sa main, et il restait dans l'attitude d'un homme qui écoute par convenance ce qu'on lui dit, mais qui ne l'entend pas.

—J'aurais voulu, continua madame de Lucillière, ne pas revenir sur ces feuilles de buvard qui ont amené notre rupture, cependant je suis obligée de le faire.

—Je vous en prie....

—Soyez assuré que mon but n'est pas de me disculper. Au moment où ces feuilles de papier sont venues entre vos mains, j'aurais pu vouloir, si vous me les aviez communiquées, vous prouver que je n'avais pas écrit ces lettres, cette preuve, je vous l'aurais donnée pour assurer notre amour; mais, maintenant que cet amour est mort, qu'importe que je fasse cette preuve? au moins qu'importe pour moi? Ai-je cherché à la faire jusqu'à ce jour? Vous ai-je écrit en Suisse? Ai-je été vous trouver pour vous montrer que vous étiez victime d'une infâme machination? Non, n'est-ce pas? Vous avez pu me soupçonner, vous avez pu admettre que j'avais écrit ces lettres? vous avez cru vos yeux au lieu de croire votre coeur. Vous ne m'aimiez plus, je n'avais qu'à m'enfermer dans le silence, ce que j'ai fait. Mais, à cette heure, il ne s'agit plus de moi, il s'agit de vous, et je parle.

Le bras du colonel était appuyé sur une table portant une papeterie et un encrier.

Vivement la marquise prit une feuille de papier, et, ayant trempé la plume dans l'encrier, elle traça quelques lignes.

Puis elle les tendit au colonel.

Il lut:

Dites-vous bien que je vous aime.

HENRIETTE.

A vendredi, votre vendredi.

HENRIETTE.

Je ne veux pas croire que vous douterez un moment de la tendresse, faut-il dire de l'amour de votre

HENRIETTE.

—Vous rappelez-vous avoir déjà lu ces lignes? demanda madame de Lucillière. Oui, n'est-ce pas? et je comprends, hélas! que vous ne les ayez pas oubliées, ayant eu la faiblesse de croire qu'elles étaient de moi. Ces lignes étaient celles qui se lisaient sur le buvard que vous m'avez envoyé. Voulez-vous vous rappeler maintenant l'écriture de ces lignes imprimées sur ce buvard et les comparer à celles que je viens de tracer sur ce papier? Comparez, regardez.

Mais au lieu de regarder le papier qu'elle lui plaçait devant les yeux, il la regarda elle-même.

—Où je veux en arriver, n'est-ce pas, dit-elle, c'est là ce que vos yeux demandent? A ceci; nous avons été l'un et l'autre victimes de gens qui voulaient rompre notre liaison, et vous, vous avez été leur dupe. Comment avez-vous pu vous laisser tromper de cette façon grossière? Comment avez-vous pu croire vos yeux au lieu de croire votre amour? C'est ce que je me demande, et la seule réponse, hélas! qui se présente, c'est que cet amour était bien peu puissant, puisqu'il n'a pas élevé la voix dans votre coeur pour crier: «Ces feuilles mentent. Non, Henriette n'est pas capable d'avoir écrit ces lettres.» Étant à votre place et recevant moi-même ces lettres qu'on m'aurait dit écrites par vous, c'est assurément le cri qui me serait échappé; jamais je n'aurais admis que l'homme que j'aimais avait pu écrire ces lettres. Tout en moi aurait protesté contre ses accusations: mon amour, ma foi en lui, le souvenir de ses caresses. J'aurais cherché qui avait intérêt à lancer ces accusations, j'aurais voulu voir sur quoi elles s'appuyaient. J'aurais examiné cette écriture, j'aurais interrogé la vraisemblance et les probabilités. Quelle idée vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi, mais des femmes en général, pour admettre comme possible et comme vraisemblable une pareille accusation? Mais on l'eût portée contre une inconnue, cette accusation monstrueuse, que vous auriez protesté, j'en suis certaine, et, parce qu'elle s'adressait à moi, vous l'avez crue! Avais-je tort de dire tout à l'heure que cet amour était bien peu puissant. Ah! Édouard!

Elle cacha son visage entre ses mains, étouffée par l'émotion; mais entre ses doigts, qui n'étaient pas étroitement serrés les uns contre les autres, elle regarda d'un rapide coup d'oeil le visage du colonel: il était bouleversé.

De même qu'elle l'avait laissé tout d'abord à son irrésolution, elle le laissa maintenant à son trouble.

Puis, après un moment de silence assez long, elle reprit:

—Je vous demande pardon d'avoir cédé à cet entraînement; en venant ici, je ne voulais pas vous parler de moi, et je ne l'ai fait que pour appeler votre attention sur cette manoeuvre et vous montrer d'où elle venait et où elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur, l'indignation, ont été plus forts que ma volonté; j'ai parlé de moi, de vous, de nous, de notre amour. Oubliez ce que j'ai dit, et revenons à l'auteur de cette accusation. Quel est-il? Le prince Mazzazoli.

Il leva la main.

—Vous avez admis les accusations les plus infâmes contre moi, s'écria-t-elle; vous écouterez celles que je porte moi-même maintenant. Ce n'est pas à la lettre anonyme que j'ai recours, ce n'est pas à l'insinuation; je viens à vous franchement, à visage découvert, et je vous dis qui j'accuse. Si vous trouvez des raisons valables pour repousser mon accusation, vous me les donnerez, et je les écouterai. Que n'avez-vous fait ainsi, lorsqu'il s'agissait de moi? Que n'êtes-vous venu, ce buvard à la main! Je vous aurais répondu, vous m'auriez écoutée, et aujourd'hui... Mais ne cherchons pas à voir ce qui serait résulté de cette explication, puisque l'irréparable, hélas! est accompli. Je reviens encore à l'auteur de cette accusation et pour ne plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous entendez bien? je vous jure que la main qui a écrit la lettre anonyme accompagnant les feuilles de buvard est la main du prince Mazzazoli. Vous n'avez pas plus cherché à savoir, n'est-ce pas, de qui était l'écriture de cette lettre que vous n'avez cherché à savoir de qui était l'écriture qui avait laissé ses empreintes sur le buvard? Moi, j'ai fait cette recherche et j'ai trouvé la main du Mazzazoli. Cela, encore une fois, je vous le jure! Regardez-moi et voyez si je vous trompe.

Elle était devant lui, le bras étendu; il baissa les yeux. Elle reprit:

—Que vous n'ayez pas, au moment où vous receviez cette lettre, porté vos soupçons sur le prince, je le comprends jusqu'à un certain point; il y avait tant d'infamie dans cette lâche dénonciation, que votre coeur s'est refusé à croire qu'un homme que vous connaissiez et dont vous serriez la main pouvait en être coupable. Malgré les charges qui, dans votre esprit, devaient s'élever contre le prince, vous avez pu, je le reconnais, conserver quelques faibles doutes; mais depuis, est-ce que ces doutes n'ont pas disparu sous la clarté de l'évidence! Vous partez, vous vous cachez; personne ne sait où vous êtes. Le prince le découvre, lui. Il arrive au Glion, il s'installe près de vous; il installe sa nièce dans la chambre voisine de la vôtre, porte à porte. Quand vous voulez partir, il s'arrange pour rendre votre départ impossible; il vous force à manger à la même table que lui, près de Carmelita. Puis arrivent les promenades dans la montagne, les longs tête-à-tête, les confidences, les épanchements de cette belle fille. Que s'est-il dit dans ces tête-à-tête, quelles leçons Carmelita vous a-t-elle répétées? Bien entendu, je l'ignore et n'ai point la prétention de chercher à l'apprendre. Que m'importe? Il me suffit que vous vous rappeliez, vous, ce qui s'est dit alors pour que vous trouviez vous-même l'influence et les leçons du prince dans les paroles, comme dans les actions de son élève. Dans cette journée d'orage, que s'est il passé encore? On ne me l'a pas dit, vous devez bien le penser; mais je le sais comme si j'en avais été témoin: Carmelita a eu peur, n'est-ce pas? et le lendemain vous êtes parti, ayant peur à votre tour. Puis, comme vous êtes un honnête homme, vous êtes revenu et vous avez voulu prendre Carmelita pour votre femme. Maintenant pouvez-vous me dire que ce n'est pas le prince Mazzazoli qui est l'auteur de notre séparation, et ne voyez-vous pas, depuis ce jour jusqu'à ce moment, le rôle qu'il a joué? C'était ce rôle que je voulais vous faire toucher du doigt. Maintenant j'ai fini et je vous prie de me conduire conduire à la petite porte par laquelle je sortais autrefois.

Elle s'était levée.

Il hésita un moment; puis, à son tour, il se leva, et, prenant une lampe, il la précéda dans le petit escalier qui descendait à la galerie aboutissant à la rue de Valois.

Ils marchèrent sans échanger un seul mot.

Arrivé à la porte, le colonel tira le verrou et l'ouvrit.

—Où est Tom? dit-il.

—Tom ne m'attend pas.

—Je vais vous conduire alors.

Pendant que ces quelques mots s'échangeaient, elle était sortie sur le trottoir.

Non, dit-elle.

Poussant elle-même la porte, elle la lui ferma sur le nez.

IX

Malgré les lettres écrites sous les yeux du prince Mazzazoli, madame de Lucillière avait éprouvé pour le colonel Chamberlain une véritable tendresse et elle l'avait aimé, au moins comme elle savait, comme elle pouvait aimer.

Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet amour puisse être aux yeux de certaines personnes, il n'en est pas moins vrai qu'elle s'était faite pour madame de Lucillière, qui écrivait ces lettres sans aucun scrupule, et qui cependant aimait sincèrement «son Huron.»

Seulement elle ne l'aimait point exclusivement, encore moins l'aimait-elle fidèlement.

L'amour ainsi compris peut paraître bizarre, invraisemblable, incompréhensible, cependant madame de Lucillière était ainsi.

Bien qu'elle eût aimé le colonel, bien qu'elle l'aimât encore, elle ne voulait point écarter Carmelita ou Ida pour prendre leur place.

Le lien qui les attachait l'un à l'autre était brisé et rien ne pourrait le rattacher: jamais sa fierté n'eût supporté les soupçons d'un amant qui pouvait à juste droit se montrer jaloux.

Ce n'était donc point pour elle qu'elle voulait arracher le colonel à Carmelita et à Ida.

C'était pour Thérèse. Le mariage lui plaisait. D'abord il avait quelque chose d'extraordinaire, qui amusait son esprit.... Une fille du faubourg Saint-Antoine femme du riche colonel Chamberlain, cela était drôle, original et romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme Ida. On ne dirait pas: «Le colonel Chamberlain a quitté madame de Lucillière pour épouser la belle Carmelita;» on dirait «Le colonel Chamberlain, quitté par madame de Lucillière, a épousé une petite cousine pauvre, que son père mourant lui avait demandé de prendre pour femme.»

Enfin à ces considérations s'en joignait une dernière, prise à une meilleure source: Thérèse lui avait plu, elle avait éprouvé pour cette petite fille une réelle sympathie, et elle voulait faire son bonheur. Évidemment cette petite aimait son cousin, et, toute question de fortune à part, elle devait rêver ce mariage, sans oser l'espérer.

Il est toujours agréable de jouer le rôle d'une bonne fée, et madame de Lucillière voulait se donner cette satisfaction.

D'un côté, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le mal. Pour elle, ce serait un bonheur complet, si elle réussissait.

Mais réussirait-elle?

Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette pièce le rôle qu'elle lui avait confié!

Les moyens à employer pour rompre ce mariage qu'on lui annonçait comme arrêté, le baron Lazarus ne les voyait pas en sortant de la loge de madame de Lucillière.

Mais il ne s'en inquiéta pas autrement, espérant bien trouver quelque chose avec la réflexion.

En effet, il n'était pas l'homme de l'improvisation, et il ne se lançait jamais dans une affaire avant d'en avoir examiné le fort et le faible.

Il redescendit donc à sa place, et ceux qui le virent, assis dans son fauteuil, écouter la musique de Robert, ne se doutèrent pas des idées qui roulaient dans sa tête.

Un mélomane ravi dans une douce béatitude, rien de plus.

—Voyez donc le baron Lazarus!...

—Je croyais qu'il espérait faire épouser la blonde Ida par le colonel Chamberlain?

—S'il en était ainsi, il faut convenir que ce projet ne lui était pas bien cher, car il paraît tout à fait indifférent à l'annonce du mariage du colonel et de la belle Carmelita.

—Évidemment il ne pense qu'à la musique.

A ce moment, le baron, comme s'il eût voulu confirmer ces paroles, se pencha contre son voisin.

Robert éperdu, venait de langer son cri désespéré:

—Si je pouvais prier!

—Tief eingreifende musik! dit le baron.

—Profonde en effet, répliqua le voisin, admirable.

Et le baron sortit l'un des derniers, souriant à tous et donnant de cordiales poignées de mains à ses amis.

Il s'en alla à pied, le long des boulevards, les mains derrière le dos, donnant un coup de tête affectueux à ceux qui le saluaient.

Le lendemain de bonne heure le baron se présenta à l'hôtel Chamberlain, et, comme on ne voulait pas le recevoir, il força la porte pour arriver jusqu'à son ami, son cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait à féliciter, à l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita.

—Enchanté, positivement enchanté. Vous êtes, vous et elle, chacun de votre côté, deux puissances, deux forces de la nature: vous par la fortune, elle par la beauté. Vous deviez donc vous allier un jour, c'était écrit, et laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez un devoir social.

Puis il développa longuement ce compliment philosophique avec des considérations un peu obscures peut-être, mais en tout cas très profondes.

—Quelle femme était plus digne de la fortune que Carmelita! Il n'en voyait pas. On pouvait dire qu'elle était née pour les diamants et les pierreries, et c'était un bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la nature, que son mariage les lui donnât. Car, dans un autre mariage, cette loi d'harmonie eût été violée: il se fût trouvé des contre-sens entre la femme et la position. C'était pour briller, pour éblouir, que la Providence l'avait créée, et, s'il elle n'avait point été sur un piédestal, elle eût été déclassée. De là une vie malheureuse pour elle aussi bien que pour son mari, car elle n'eût pas pu donner à celui-ci les joies de la famille, du ménage, du pot-au-feu.

Le colonel écoutait ces félicitations avec ennui; car, après la nuit qu'il venait de passer, il n'était pas disposé à la patience. Mais le baron était un homme qui ne se laissait pas démonter, quand il avait enfourché un dada.

Il tenait à prouver que Carmelita n'était qu'une belle statue, bonne à parer de bijoux et de pierreries, qui donnerait à son mari toutes les satisfactions de la vanité mondaine, sans rien autre chose, et il poursuivait sa démonstration assez habilement, sans rien dire de blessant, au moins d'une façon directe.

Mais il n'était pas venu seulement pour féliciter le colonel à propos de son mariage, il voulait encore le prier à dîner pour le lundi suivant: il s'agissait de fêter son propre anniversaire, et la fête ne serait pas réussie, si le colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami, ne l'honorait pas de sa présence. Il était venu pour la fille, ne viendrait-il pas pour le père? Et puis, au moment de ce mariage, il fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent après d'une façon suivie et intime, il ne serait pas mauvais pour Carmelita de voir souvent Ida, qui serait quelquefois de bon conseil et qui en tout cas, par sa simplicité, serait de bon exemple.

Si le baron était un homme qu'il fallait écouter quand même, c'était aussi un homme qu'on ne pouvait pas refuser.

Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation à dîner.

Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses félicitations auprès du prince Mazzazoli.

En agissant ainsi, il n'avait pas de but déterminé et ne savait pas trop ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce qui était quelque chose.

Il cherchait, il guettait.

En regardant, en écoutant, en apostant des gens habiles dans l'art de regarder et d'écouter, il devait bien, pendant ces trois semaines, découvrir un indice sur lequel il pourrait bâtir son plan d'attaque. Si le prince possédait une grande finesse, Carmelita était assez naïve, la comtesse n'était pas très-forte, et le colonel était assez ouvert pour ne rien cacher.

La première chose à faire, c'était d'être près d'eux, prêt à profiter des occasions qui se présenteraient ou qu'on provoquerait, si elles tardaient trop à naître spontanément.

Bientôt le baron arriva aux Champs-Élysées; mais avant de monter à l'appartement du prince, il voulut demander quelques renseignements au concierge, on apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres, les petits aussi bien que les grands.

Malheureusement le concierge n'était pas disposé à la conversation: c'était un personnage digne, qui ne se familiarisait pas avec le premier venu. Le baron n'en put rien tirer, si ce n'est que le prince était sorti avec la comtesse, que la vieille Marietta était dehors, et que mademoiselle Belmonte était seule.

Cela n'était pas pour contrarier le baron; Carmelita seule, il la ferait plus facilement parler et peut-être pourrait-il tirer quelque chose de sa naïveté.

En arrivant à la porte de l'appartement; le baron la trouva entre-bâillée.

Surpris, il s'arrêta un moment, se demandant ce que cela signifiait.

Comme il se posait cette question, il entendit un bruit de voix dans l'intérieur de l'appartement, arrivant jusqu'au palier par les portes restées ouvertes.

Une de ces voix était celle de Carmelita, qu'il reconnut facilement; l'autre était une voix d'homme qu'il ne se souvenait pas d'avoir entendue.

On parlait sur le ton de la colère et de la dispute.

—Je vous dis que j'empêcherai ce mariage, criait la voix d'homme avec fureur.

—Vous ne ferez pas cela, répliqua Carmelita avec moins d'emportement.

—Je le ferai si vous ne le faites pas vous-même, je vous en donne ma parole; réfléchissez à ce que je vous dis, vous êtes prévenue. Adieu.

Pour ne pas être surpris devant cette porte, écoutant, le baron monta rapidement quelques marches de l'escalier, comme s'il se rendait à un étage supérieur.

Presque aussitôt un homme tira la porte de l'appartement du prince et la referma derrière lui avec fracas.

Le baron s'était à demi retourné, mais il ne connaissait pas celui qui venait de tirer cette porte: c'était un homme de quarante-cinq ans environ, à barbe noire très-épaisse lui couvrant le visage ne laissant voir qu'un nez proéminent et deux yeux ardents; il était vêtu simplement, mais convenablement.

Le baron descendit derrière lui, pour demander au concierge quel était cet homme.

Mais en chemin la réflexion lui vint que le concierge ne connaissait peut-être pas cet homme, ou que le connaissant il ne voudrait peut-être pas plus parler maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants auparavant.

Il renonça donc à l'interroger et se mit à suivre cet inconnu.

Marchant derrière lui, il l'étudiait et il était à peu près certain de ne pas le perdre dans la foule: il avait vu sa tête; il le voyait de dos; il notait sa démarche, il le reconnaîtrait sans confusion possible.

Marchant tout d'abord avec cette rapidité fiévreuse qui résulte de la colère, il avait peu à peu ralenti le pas, et, par les Champs-Élysées, il se dirigeait vers l'intérieur de Paris, sans se retourner et sans se douter assurément qu'il était suivi.

Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la rue Neuve-Saint-Augustin, sans que le baron le perdît de vue.

Arrivé devant une maison de cette rue, dont la porte et l'entrée étaient couvertes d'écussons et d'enseignes de commerçants, il entra dans cette maison.

Le baron arriva une minute après lui, et, ayant regardé les écussons, se dirigea vers la loge du concierge.

—Est-ce que ce n'est pas M. Durand que je viens de voir rentrer? dit-il poliment en ôtant son chapeau.

Il venait de prendre ce nom de Durand sur un écusson.

—Non, monsieur, répondit le concierge; c'est M. Lorenzo Beio.

Sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand était ou n'était pas chez lui, le baron se retira.

Ainsi l'homme qui pouvait empêcher le mariage du colonel était Lorenzo Beio, le maître de chant de Carmelita, dont il avait souvent entendu parler.

Cela suffisait pour ce jour-là, plus tard, on verrait comment tirer parti de ce renseignement.

Et aussi comment utiliser ce nouvel allié.

X

En revenant à Paris, le colonel s'était dit que la première visite qu'il ferait, serait pour son oncle et sa petite cousine.

Ils étaient sa famille, toute sa famille; il leur annonçait son mariage et les invitait à y assister.

Mais les paroles de madame de Lucillière modifièrent ce projet.

S'il était vrai que Thérèse l'aimât, est-ce que ce ne serait pas cruauté d'aller annoncer à cette pauvre petite un mariage qui la désolerait?

Sans doute elle connaîtrait ce mariage, car il était impossible de le lui cacher; mais ce n'est pas du tout la même chose d'apprendre une pareille nouvelle par hasard, ou directement de la bouche même de celui qui se marie.

Décidément il valait mieux ne pas aller les voir; il écrirait.

Et, le coup porté par une lettre,—s'il était vrai que son mariage dût porter un coup à Thérèse,—il irait faire sa visite.

Un matin, qu'il réfléchissait à cette lettre,—car il ne l'oubliait pas, et comme toutes les lettres retardées qu'on doit écrire et qu'on n'écrit pas, celle-là s'imposait souvent à son esprit pour le relancer et le tourmenter,—un domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain demandait à le voir.

Il descendit vivement au premier étage et courut à son oncle, les mains tendues.

—Heureux de vous voir, mon cher oncle, dit le colonel.

—C'est pour cela que je me suis dépêché de venir vous demander à déjeuner, si je ne vous dérange pas.

—Jamais, vous le savez bien. Nous déjeunons donc ensemble.

—En tête-à-tête, n'est-ce pas? comme la dernière fois.

—Vous avez à me parler?

—Oui, et vous, de votre côté, n'avez-vous rien à me dire?

Ces paroles d'Antoine causèrent une vive surprise au colonel. Pourquoi son oncle se doutait-il qu'il voulait l'aller voir? et pourquoi aussi avait-il tenu à prévenir cette visite?

Le colonel sonna pour donner des ordres; puis, revenant à son oncle:

—Ma petite cousine va bien, j'espère?

—Pas trop, mais ce ne sera rien: un peu de fièvre.

Thérèse souffrante: qui causait cette fièvre?

Il y avait une autre question que le colonel avait sur les lèvres et qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser; cependant il se risqua, sachant combien vivement le sujet auquel elle se rapportait préoccupait et tourmentait son oncle.

—Avez-vous eu des nouvelles de l'affaire de... mon cousin? dit-il enfin, se servant du mot «mon cousin» pour atténuer ce qu'il pouvait y avoir de pénible pour son oncle dans cette interrogation.

—Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour mon égoïsme de père. On renonce à poursuivra l'affaire; les présomptions du juge d'instruction ne reposant sur rien de précis. On ne trouve pas de preuves, votre assassin a emporté le nom de ses complices dans sa tombe, et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Fourrier, décidément introuvable, il n'y a pas de charges contre celui que vous appelez votre cousin; il peut rentrer en France.

A ce moment, on vint prévenir le colonel que le déjeuner était prêt; ils passèrent dans la salle à manger, où le couvert était mis comme le jour où il avait été question entre eux du mariage de Thérèse avec Michel, c'est-à-dire que la table était servie de telle sorte qu'ils n'auraient pas besoin de domestiques autour d'eux, et qu'ils pourraient causer librement, en tête-à-tête, comme l'avait demandé Antoine.

Celui-ci s'assit à sa place et, ayant déplié sa serviette, il commença par se verser un plein verre de vin; puis, emplissant aussi le verre de son neveu, il regarda un moment le colonel en souriant:

—Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire à votre mariage, mon cher Édouard.

—Vous savez?...

—Eh oui! je sais. A votre santé, mon neveu, et à la santé de ma nièce, que je ne connais pas, mais qui, j'en suis certain, doit être digne de vous, et qui vous donnera le bonheur que vous méritez.

—Ah! c'est par les journaux que vous avez appris mon mariage?

C'est-à-dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est Thérèse.

—Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien surprenante, n'est-ce pas?

—Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la connaîtrions pas encore, si elle avait été seule à l'apprendre. Était-ce cette annonce qui avait donné la fièvre à Thérèse? Il était impossible de poser des questions directes à ce sujet, et en réalité le plus court, était de procéder avec ordre, surtout avec patience.

—Hier soir, avant le souper, Michel était sorti; en rentrant, il rapporta un journal, et, comme le souper n'était pas tout à fait prêt, en attendant il se mit à lire ce journal. Tout à coup il pousse une exclamation qui nous fait lever la tête à tous: Thérèse, Denizot, Sorieul et moi. Nous le regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si extraordinaire dans le journal. Thérèse et moi, nous ne demandions rien: Thérèse, vous saurez pourquoi tout à l'heure; moi, parce que chaque fois que je lis les journaux, j'ai peur d'y trouver le nom de quelqu'un que vous connaissez. Sorieul voulut même prendre le journal, mais Michel ne le laissa pas faire. «C'est une nouvelle qui concerne votre neveu Édouard.»

«Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon cousin Édouard se marie?» interrompit Thérèse. Vous pensez si à ce mot il y eut des exclamations; on voulut voir le journal, moi avant les autres. C'était vrai: je vis que vous épousiez mademoiselle Carmelita Belmonte, nièce du prince Mazzazoli. Là-dessus Sorieul nous dit que les princes Mazzazoli avaient joué un rôle dans l'histoire des républiques d'Italie, et il en eut pour un moment à nous citer les livres qui parlaient des ancêtres de votre future. Pendant qu'il faisait son récit, une réflexion me traversait l'esprit: comment Thérèse avait-elle appris votre mariage avant tout le monde? Je lui posai ma question, et elle me répondit qu'elle avait lu le matin même cette nouvelle dans le Sport. «Tu l'as lue ce matin, et tu ne nous l'as pas communiquée? s'écria Sorieul; voilà qui est un peu fort.» Il se fâcha contre elle. Moi, je ne me fâchai point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait tu cette nouvelle, qui pour nous tous était cependant intéressante.» J'ai pensé que mon cousin viendrait nous l'annoncer lui-même et qu'il serait fâché de voir qu'il avait été prévenu.—Pendant le souper, il ne fut question que de votre mariage; chacun dit son mot, excepté Thérèse, qui ne dit rien du tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille; il se mit à la gronder, parce qu'elle lisait le Sport, disant qu'une fille dans sa position ne devait pas s'intéresser aux courses de chevaux, et là-dessus il prétendit que c'était vous qui l'aviez corrompue en la conduisant aux courses du bois de Boulogne.

—Vous ne croyez pas cela; je l'espère, mon oncle?

—Assurément non, c'est une idée comme il en pousse dans la tête de Sorieul, qui s'amuse à chercher la raison des choses et qui la trouve plus ou moins bien. Enfin Thérèse ne répondit rien, et la discussion finit. Après le souper, chacun sortit et je restai seul avec Thérèse; j'avais un travail pressé à écrire et je voulus m'y mettre, tandis que Thérèse s'installait comme à l'ordinaire auprès de ma table. Mais je n'étais pas en train, les idées ne me venaient pas, et je ne pouvais même pas trouver mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me tourmentait: c'était le mariage de Thérèse. Depuis que vous aviez bien voulu venir avec nous au Moulin flottant pour entretenir Thérèse de mon projet, j'ai été condamné à un mois de prison? Le gouvernement, après avoir provoqué le mouvement ouvrier dans l'espérance de le diriger et de s'en servir pour faire peur à la bourgeoisie, a été pris de peur lui-même quand il a vu qu'il n'y aurait jamais rien de commun entre nous et lui. Vous me direz qu'il a été bien longtemps à faire cette découverte: cela est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour où il a été éclairé à ce sujet, il a commencé à nous poursuivre; on m'a envoyé en police correctionnelle, et j'en ai eu pour un mois. Ce que le gouvernement favorisait la veille était devenu, du jour au lendemain, coupable. Il y a comme cela des coups de lumière qui éblouissent subitement tout le monde: le chef de l'État, les ministres, les juges. Par une chance remarquable, le jour même où je sortais de prison, Sorieul y entrait à son tour, s'étant fait condamner à trois mois.

—Sorieul!

—Pas pour la même chose. Vous devez vous rappeler que Sorieul disait toujours qu'il écrirait les grandes idées qu'il roulait dans sa tête quand le moment serait venu. Il s'est enfin décidé, il a écrit une brochure portant pour titre: Les Césars par un César. C'était une critique de la Vie de César, par Napoléon III, et si vive, si pleine d'allusions, que Sorieul a attrapé trois mois de prison. Un peu plus, Thérèse restait seule à la maison: ce que j'avais toujours redouté, vous devez vous en souvenir. Voilà pourquoi je dis que ça été une chance que Sorieul entrât en prison, le jour même où j'en sortais. Mais ce qui avait failli arriver pouvait se réaliser une autre fois; car la prison, j'entends la prison politique, n'a jamais guéri personne. Ce n'était pas parce que les tribunaux m'avaient condamné qu'ils m'avaient fait renoncer à la lutte: j'ai continué ma tâche, nous avons continué notre organisation en l'étendant, et en ce moment je suis sous le coup de nouvelles poursuites. Il est donc probable que prochainement je vais de nouveau quitter la maison pour entrer en prison, et ce sera ainsi jusqu'à la fin de l'Empire ou jusqu'à ma fin: au plus vivant des deux. Vous me direz qu'il est bien malade, je l'espère; mais il n'est pas mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas un accident. J'étais donc exposé à voir se réaliser mes craintes: Thérèse seule, car Sorieul est exaspéré et lui aussi ne tardera pas à se faire condamner de nouveau. La nouvelle de votre mariage m'avait inspiré l'idée de faire une nouvelle tentative auprès de Thérèse: cela me donnait une ouverture. Je lui expliquai notre situation et mes craintes, en la priant, en la suppliant de se décider enfin à me rassurer sur son avenir. Pendant longtemps elle refusa, et je dois même dire qu'elle le fit avec une violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me décourageai pas, j'insistai, et toute la soirée se passa dans cette lutte. Enfin elle céda.

—Ah! elle a consenti!

—Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore; mais enfin elle a fixé une date: le 31 décembre 1870. Voilà pourquoi vous m'avez vu arriver la figure joyeuse. On peut m'envoyer en prison; j'espère bien que Thérèse ne m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, et qu'alors elle ne s'en tiendra pas à sa date. J'ai bu à votre mariage; ne boirez-vous pas à celui de ma fille, mon neveu?

Il devait épouser Carmelita.

Thérèse consentait à devenir la femme de Michel.

Les choses ainsi arrangées étaient pour le mieux,—puisqu'il n'y avait pas moyen qu'elles fussent autrement.

—Au mariage de Thérèse, dit-il, à son bonheur et au vôtre, mon oncle!

Le déjeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait commencé, au moins pour le colonel, tranquillisé dans sa conscience.

—Voulez-vous annoncer ma visite à ma petite cousine pour tantôt, dit le colonel à son oncle lorsque celui-ci se leva pour se retirer; je tiens à lui prouver qu'elle avait deviné juste en pensant que je voulais moi-même vous faire part de mon mariage.

—Et qu'appelez-vous tantôt?

—L'heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je vous demanderai de partager ce souper avec vous.

Maintenant que Thérèse se mariait, le colonel n'avait plus la même gêne à aller rue de Charonne; et puis elle connaissait son mariage, il n'aurait donc pas à le lui annoncer.

Il arrivé un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas sans une certaine émotion qu'il monta l'escalier de son oncle.

Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il poussa la porte et entra.

L'atelier était désert et sombre, il se dirigea vers la cuisine.

Mais dans l'obscurité, il accrocha un morceau de bois qui tomba et fit du bruit.

—Qui est là? demanda une voix, celle de Thérèse.

Il allait répondre quand la porte s'ouvrit et Thérèse parut tenant une lampe à la main.

—Ah! mon cousin, c'est vous! dit-elle.

C'était là le mot dont elle le saluait autrefois, mais il lui sembla qu'elle ne le jetait pas avec le même éclat joyeux.

Ils restèrent durant quelques secondes en face l'un de l'autre sans se parler.

Enfin il s'avança et lui tendit la main; elle lui donna la sienne.

Son aspect était en accord avec son accent: très pâle, avec les yeux ardents.

Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais, comme elle avait posé sur la table la lampe, dont l'abat-jour était posé très bas, il la voyait mal et seulement dans l'ombre.

—Mon père n'est pas encore rentré, dit-elle; mais il m'a envoyé un mot pour m'avertir que vous veniez souper avec nous, ce qui est bien aimable à vous. Alors, apprenant cela, Denizot a voulu vous servir un souper digne de vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle Sorieul n'est pas non plus rentré, de sorte que je suis seule.

Le colonel remarqua qu'elle avait évité de nommer Michel; cependant, en regardant sur la table qui était mise, il vit six couverts, ce qui indiquait que Michel devait souper avec eux.

—Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite; je vous remercie de n'avoir pas douté de moi.

—Comment aurais-je douté de vous, mon cousin! vous nous avez toujours témoigné une grande amitié.

—Si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je ne suis à Paris que depuis deux jours, et je ne sais comment cette indiscrétion à propos de... (il entassait les mots avant que d'arriver à celui qui était décisif), à propos de ce mariage, a pu être commise.

Elle ne répondit pas, et, comme il la regardait, elle leva la tête vers le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet que ce mot avait produit sur elle.

Alors il reprit, décidé à en finir tout de suite:

—En même temps, mon oncle m'a communiqué une nouvelle qui le rend bien heureux, celle de votre mariage.

—Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me marie, je me suis rendue aux désirs de mon père. Vous a-t-il dit quelles étaient ses craintes et dans quelle position il se trouvait?

—Il me l'a dit.

—J'ai voulu qu'il n'eût pas au moins d'inquiétude à mon égard, et, puisque mon mariage doit le rassurer, je me marie.

—Vous êtes un brave coeur, ma chère cousine, une bonne et tendre fille.

—Je ne suis pas la fille que vous croyez; car si je l'étais, je n'aurais pas attendu jusqu'à ce jour pour contenter mon père, qui souhaitait si ardemment de me voir mariée.

De nouveau il s'établit un silence, et il l'entendait respirer difficilement; il eût voulu parler et il ne savait que dire, il n'osait même pas la regarder.

Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la première.

—Vous souvenez-vous, dit-elle, du rêve que vous m'avez fait vous raconter, quand vous m'avez demandé de vous expliquer quel mari je prendrais: je voulais qu'il m'aimât comme je voulais l'aimer, et je disais, n'est-ce pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais pas en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand on est petite fille! comme on bâtit des châteaux qui sont peu solides!

—Oui, je me souviens, dit-il.

—Mais ce grand amour, c'est le rêve, n'est-ce pas, c'est la poésie, ce n'est pas la réalité. Dans la vie, on se marie parce qu'on doit se marier, et l'on peut être une honnête femme, je pense, une bonne mère, sans ces sentiments extraordinaires. Le pensez-vous aussi?

Sans répondre directement, il fit un signe affirmatif, car la gêne qu'il éprouvait déjà en montant l'escalier lui devenait plus pénible, et sa conscience était moins ferme.

—Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amitié que j'éprouvais pour... Michel; il a toujours été pour moi un camarade, un ami, un frère, et il sera désormais un mari. Je ne pouvais pas en espérer un plus honnête, un plus digne, et je crois comme mon père que notre vie sera heureuse. Je voulais des ailes à l'existence que je rêvais; mais c'est peut être sur la terre, terre à terre, qu'est le bonheur possible en ce monde. Il croit que je pourrai le rendre heureux, je m'y appliquerai de tout mon coeur.

La porte en s'ouvrant le tira de l'angoisse qui le serrait à la gorge et l'étouffait.

C'était Denizot qui rentrait, chargé d'un immense panier.

—Ah! colonel, dit-il en posant, son panier, ça ne se fait pas, ces choses-là; les grands cuisiniers veulent être prévenus au moins vingt-quatre heures à l'avance, vous n'allez pas trouver un souper digne de vous.

—Q'importe, mon bon Denizot?

—Comment, qu'importe! et ma gloire?

Puis, donnant une poignée de main au colonel:

—Comme homme, je suis joliment content de vous voir; mais comme cuisinier, vous savez, je suis vexé. Avez-vous faim?

—Pas trop.

—Comme homme, j'en suis fâché; mais, comme cuisinier, j'en suis bien aise.

Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles qui étaient entassées dans son panier.

Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel.

Contrairement à ce qu'il était d'ordinaire, le jeune ouvrier montra une physionomie ouverte et souriante; ses yeux semblaient moins enfoncés et moins sombres.

Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement, de sa santé.

Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et contrainte que Michel avait autrefois avec lui. Il dut se faire violence pour répondre convenablement quelques mots aux questions qui lui étaient adressées.

Le souper était servi sur la table.

Antoine invita son neveu à s'asseoir.

—Prenez la place de votre père, mon neveu.

A ce moment, Sorieul fit son entrée.

Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dût souper avec eux; en l'apercevant, il poussa des exclamations joyeuses.

Et après avoir déposé son chapeau sur le pupitre d'Antoine et vidé les poches de son habit pleines de livres, de papiers, de journaux, de brochures, il accapara la conversation.

—Il y avait vraiment des coïncidences dans la vie; ainsi, sans se douter le moins du monde qu'il verrait le colonel le soir même, il s'était occupé de lui pendant toute la journée.

—De moi?

—De vous incidemment, c'est-à-dire de votre nouvelle famille, de celle dans laquelle vous allez entrer, des princes Mazzazoli et du rôle qu'ils ont joué dans l'histoire. Je me rappelais très bien avoir vu leur nom dans Sismondi, mais je ne me rappelais pas au juste qu'elle avait été leur rôle.

Alors il se mit à parler de l'héritage de la comtesse Mathilde, de la guerre du sacerdoce et de l'empire, des Guelfes, des Gibelins, de la maison d'Este et de celle des Médicis, en citant Sismondi, Guicciardini. Pignotti, Quinet.

Il était ferré et prêt à coller le contradicteur qui aurait voulu l'arrêter.

La soirée ne se prolongea pas très avant, et, quand le colonel se retira, Michel voulut l'accompagner pour l'éclairer.

Mais, arrivé au bas de l'escalier, il posa sa petite lampe sur une marche; puis, tendant la main au colonel:

—Monsieur Édouard, dit-il, voulez-vous me permettre de vous demander votre amitié? Vous ne m'avez peut-être pas trouvé toujours très poli avec vous, et j'ai à me reprocher d'avoir mal accueilli vos bons procédés; je vous en fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre parent, puisque je serai le mari d'une femme à qui vous avez témoigné toujours une grande amitié. Je vous jure que je la rendrai heureuse.

Et il s'en revint à pied, le long des boulevards, réfléchissant.

—La pauvre petite! Elle n'aimait pas le mari qu'elle acceptait, et cependant elle l'épousait. Quelle vie aurait-elle?

Puis, abandonnant Thérèse, il fit un retour sur lui-même.

—Aimait-il Carmelita? cependant il l'épousait. Quelle vie serait la sienne?

XI

Le baron Lazarus n'était pas homme à employer à l'étourdie l'arme que le hasard avait mise entre ses mains.

Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer à travers le mariage de Carmelita, il était sage de voir dans quelle mesure on pouvait user de son concours; et le mieux semblait-il était de se concerter avec la marquise.

Il l'alla donc trouver.

Lorsqu'on annonça à madame de Lucillière que M. le baron Lazarus demandait à la voir, le marquis était avec elle.

—Vous recevez cet homme? dit-il.

—J'ai besoin de lui.

—Ah! c'est une raison.

—Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions il a pour les recherches policières; je désire l'employer conformément à son talent.

—Dès là que vous avez besoin de lui, c'est une raison suffisante; pour moi, qui n'ai rien à démêler avec lui, Dieu merci! je me prive volontiers de sa visite. Au revoir.

Le marquis sortit par une porte, tandis que le baron entrait par une autre.

—Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucillière en indiquant un siège au baron à une assez grande distance de celui qu'elle occupait.

—En avons-nous beaucoup devant nous?

—Beaucoup, non; cependant nous en avons assez pour ne rien risquer dans trop de hâte.

—Je n'ai rien risqué et c'est pour avoir votre avis avant de rien entreprendre, que je viens vous soumettre quelques petits renseignements que j'ai eu la bonne fortune d'obtenir.

Alors il raconta simplement, modestement, comme il convient à un homme qui a le sentiment de sa valeur, la conversation qu'il avait eu la chance de surprendre entre Carmelita et un inconnu.

—Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut, sans quoi cette conversation ne peut pas nous être d'une grande utilité.

—Précisément j'ai eu la bonne chance de l'obtenir: Lorenzo Beio.

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