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Histoires du bon Dieu

EN GUISE D’INTRODUCTION

Maurice Betz translation

LE CONTE DES MAINS DE DIEU

Dernièrement, un matin, je rencontrai ma voisine. Nous nous saluâmes.

— Quel automne ! dit-elle après un silence, et leva les yeux au ciel.

Je fis de même. La matinée était en effet très claire, et délicieuse pour une matinée d’octobre. Tout à coup quelque chose me revint à l’esprit.

— Quel automne ! m’écriai-je et agitai un peu les mains.

Et ma voisine approuva d’un hochement de tête. Je l’observai pendant un moment. Sa bonne figure bien portante allait et venait si gentiment. Elle était toute claire ; autour des lèvres et aux tempes seulement, il y avait de petits plis d’ombre. D’où pouvait-elle donc tenir cela ? Et, à l’improviste, je demandai :

— Et vos fillettes ?

Les rides de son visage disparurent une seconde, puis se ramassèrent, presque plus sombres.

— Elles se portent bien, Dieu merci, mais…

Ma voisine se mit en mouvement, et je marchai à sa gauche, selon l’usage.

— Savez-vous, elles ont toutes deux l’âge où les enfants posent des questions, du matin au soir. Pourquoi, du matin jusqu’à la nuit ?

— Oui, murmurai-je, il y a une période…

Mais elle ne se laissait pas troubler :

— Et pas seulement des questions comme : Où va ce tramway ? Combien d’étoiles y a-t-il ? Dix mille, est-ce plus que beaucoup ? Mais bien d’autres choses encore ! Par exemple : Est-ce que le bon Dieu parle aussi chinois ? ou bien : Le bon Dieu, comment est-il ? Toujours tout sur le bon Dieu ! On ne sait pourtant rien là-dessus…

— Non, en effet, approuvai-je. On a certaines suppositions.

— Par exemple, sur les mains du bon Dieu, qu’est-ce qu’il faut…

Je regardai ma voisine en face.

— Permettez, demandai-je très poliment. Ne disiez-vous pas à l’instant : Les mains du bon Dieu ?

Ma voisine hocha la tête. Je crois qu’elle était un peu surprise.

— Oui, m’empressai-je d’ajouter, sur les mains il m’est revenu en effet quelques renseignements. Par hasard, ajoutai-je vite, lorsque je vis ses yeux s’arrondir. Tout à fait par hasard… j’ai… Bref, conclus-je assez résolument, je vais vous raconter ce que j’en sais. Si vous avez un instant, je vous raccompagnerai jusque chez vous, cela suffira tout juste.

— Volontiers, dit-elle, lorsque, enfin, je lui cédai de nouveau la parole, mais ne croyez-vous pas peut-être que les enfants eux-mêmes…

— Moi ? Raconter cela aux enfants eux-mêmes ? Non, chère madame, cela ne se peut pas. Cela, en aucune façon. Voyez-vous, je serais tout de suite gêné si je devais parler aux enfants. Ceci, en soi, ne serait peut-être pas très grave, mais les enfants, en voyant mon trouble, pourraient supposer que je me sens mentir. Et comme je tiens beaucoup à ce que mon histoire soit vraie… D’ailleurs ne pourrez-vous pas la répéter aux enfants ? D’autant plus que vous y réussirez beaucoup mieux que moi. Vous enchaînerez et ornerez l’ensemble, tandis que je ne fais que vous raconter les événements, en toute brièveté. N’est-ce pas ?

— Bon, bon ! fit ma voisine distraitement.

Je réfléchis. « Au commencement… », allais-je dire, mais je m’interrompis aussitôt :

— Je peux supposer connues de vous bien des choses que je devrais commencer par raconter aux enfants. Par exemple, la création.

Il y eut une pause assez longue. Puis :

— Oui, et le septième jour ?

La voix de l’excellente femme était pointue et sèche.

— Un instant, dis-je. Nous voulons quand même penser aux jours précédents, car c’est d’eux justement qu’il s’agit. Donc, le bon Dieu commença son ouvrage, comme vous le savez, en créant la terre, en la séparant de l’eau et en commandant la lumière. Puis, avec une merveilleuse rapidité, il forma les choses, je veux dire les grandes choses véritables, à savoir : des rochers, des montagnes, un arbre, et sur ce modèle, beaucoup d’autres.

Depuis un instant déjà j’entendais derrière nous des pas qui ne nous dépassaient ni ne ralentissaient. Cela me troublait et je m’embrouillai dans l’histoire de la création en poursuivant ainsi :

— On ne peut se faire une idée de cette activité rapide et féconde qu’en admettant qu’après de longues et profondes réflexions cela se trouvait tout prêt dans sa tête avant que…

Enfin les pas étaient à côté de nous, et une voix dépourvue d’agrément se colla contre nous :

— Oh, vous parlez sans doute de M. Schmidt ? Excusez-moi…

Je me retournai avec impatience vers la nouvelle venue, mais madame la voisine paraissait très embarrassée.

— Hum, toussotait-elle, non, — c’est-à-dire, oui… nous parlions justement, en quelque sorte…

— Quel automne ! dit tout à coup l’autre femme, comme si rien n’était arrivé, et sa petite figure rouge luisait.

— Oui, entendis-je répondre ma voisine, vous avez raison, madame Hupfer, c’est un automne d’une rare beauté.

Puis les femmes se séparèrent. Mme Hupfer gloussa encore :

— Et bien des choses à vos petits, s’il vous plaît.

Ma bonne voisine n’écoutait plus ; elle était quand même curieuse de connaître mon histoire. Mais, avec une cruauté incroyable j’affirmai :

— Voilà que je ne sais vraiment plus où nous en étions restés.

— Vous disiez justement quelque chose de sa tête, c’est-à-dire…

Ma voisine devint toute rouge.

Elle me faisait vraiment pitié et je me dépêchai de raconter :

— Oui, voyez-vous, tant qu’il n’avait formé que des choses, le bon Dieu n’avait pas besoin de regarder continuellement vers la terre. Rien ne pouvait s’y passer. Sans doute, le vent franchissait déjà les montagnes, si semblables aux nuages qu’il connaissait depuis longtemps, mais il évitait encore les cimes des arbres avec une certaine méfiance. Et le bon Dieu en était très content. Il a fait les choses, en quelque sorte en dormant. Mais pour les bêtes déjà, il commença à trouver le travail intéressant : il se penchait dessus et ne fronçait que rarement ses larges sourcils pour jeter un regard sur la terre. Il oublia complètement celle-ci tandis qu’il créait l’homme. Je ne sais pas à quelle partie compliquée du corps il en était arrivé lorsqu’il y eut autour de lui un battement d’ailes. Un ange en passant chantait : « O toi qui vois tout… »

Le bon Dieu prit peur. Il avait induit l’ange en péché, car celui-ci venait de chanter un mensonge. Vite Dieu le Père regarda sur terre. Et, en effet, déjà quelque chose s’y était produit qui serait difficile à réparer. Un petit oiseau errait de-ci de-là comme s’il avait peur, et le bon Dieu n’était pas capable de lui montrer le chemin du retour, car il n’avait pas vu de quelle forêt la pauvre bête était venue. Il se fâcha et dit :

— Les oiseaux doivent rester perchés là où je les ai posés.

Mais il se rappela que sur les instances des anges il avait prêté des ailes aux oiseaux pour que, sur la terre aussi, il y eût quelque chose qui ressemblât à des anges, et cette circonstance rendit son humeur encore plus désagréable. Mais à de tels états d’âme il n’est de meilleur remède que le travail. Et, tout absorbé par la construction de l’homme, Dieu eut vite retrouvé sa gaieté. Il avait les yeux des anges devant soi comme des miroirs ; il y mesurait ses traits et, dans une boule posée sur ses genoux, pétrissait lentement et avec soin le premier visage. Le front était réussi. C’était plus difficile de rendre symétriques les deux narines. Il se penchait de plus en plus sur son travail, jusqu’à ce qu’il y eût de nouveau un souffle au-dessus de lui. Il leva la tête. Le même ange tournait autour de lui ; cette fois-ci on n’entendait pas d’hymne, car la voix de l’enfant avait expiré avec son mensonge, mais à sa bouche Dieu reconnut qu’il chantait encore toujours : « O toi, qui vois tout ». En même temps, saint Nicolas qui jouit de l’estime particulière de Dieu, s’approcha de lui et dit à travers sa grande barbe :

— Tes lions se tiennent tranquilles, ce sont des créatures bien orgueilleuses, je dois le dire. Mais un petit chien trotte à la limite de la terre, c’est un fox-terrier, regarde, tout à l’heure, il va tomber en bas.

Et, en effet, le bon Dieu vit danser quelque chose de clair et de blanc, comme un lumignon, dans la région de la Scandinavie, là où la terre est déjà si dangereusement arrondie. Et il se fâcha pour de bon et répondit à saint Nicolas que, si les lions ne lui convenaient pas, il n’eût qu’à s’en créer d’autres pour son propre usage. Sur quoi saint Nicolas quitta le ciel en frappant la porte, ce qui fit tomber une étoile, juste sur la tête du fox-terrier.

Voici que le désastre était complet, et le bon Dieu devait s’avouer qu’il était seul responsable de tout. Il décida de ne plus détourner un seul regard de la terre. Et ainsi fut fait. A ses mains qui, après tout, elles aussi contenaient la sagesse, il confia tout le travail, et, bien qu’il fût lui-même très curieux de savoir quel serait l’aspect de l’homme, il regarda fixement la terre, où, comme pour le défier, il n’y avait plus maintenant la moindre feuille qui consentît à bouger. Pour avoir quand même une petite joie après cette longue peine, Dieu avait ordonné à ses mains de lui montrer l’homme avant de le livrer à la vie. Plusieurs fois il demanda, comme les enfants lorsqu’ils jouent à cache-cache : « Prêt ? » Mais pour toute réponse il n’entendait que ses mains qui continuaient à pétrir, et il attendait toujours. Le temps lui paraissait très long. Tout à coup il vit tomber quelque chose à travers l’espace : c’était sombre et paraissait venir de son voisinage. Pris d’un mauvais pressentiment, il appela ses mains. Elles parurent, toutes couvertes de glaise, chaudes et tremblantes.

— Où est l’homme ? s’écria-t-il.

La droite alors se jeta sur la gauche :

— C’est toi qui l’as lâché.

— Je t’en prie, répliqua la gauche, irritée, n’as-tu pas voulu tout faire toi-même, sans me laisser dire un mot ?

— C’est justement. Tu aurais dû le retenir.

Et la droite allait prendre son élan. Mais elle réfléchit, et les deux mains dirent en se rattrapant l’une l’autre :

— Il était si impatient, l’homme… Il voulait toujours vivre de suite… Nous n’en pouvons rien… Certainement nous sommes toutes deux innocentes.

Mais le bon Dieu était sérieusement fâché. Il repoussa les deux mains qui lui bouchaient la vue sur la terre :

— Je ne vous connais plus. Faites ce que vous voudrez.

Et les mains depuis lors s’y essaient, mais elles ne peuvent que commencer ce qu’elles font. Sans Dieu, il n’y a pas d’accomplissement. Et enfin elles furent lasses. A présent elles s’agenouillent du matin au soir et font pénitence ; ainsi du moins raconte-t-on. Mais nous croyons que Dieu se repose, parce qu’il est fâché contre ses mains. C’est toujours encore le septième jour qui dure.

Je me tus un instant. Madame la voisine mit, avec beaucoup de bon sens, ce silence à profit :

— Et vous croyez que la réconciliation ne se fera plus jamais ?

— Oh si, répondis-je. Du moins je l’espère.

— Et quand cela sera-t-il ?

— Je pense, quand Dieu connaîtra l’aspect de l’homme que ses mains ont lâché contre sa volonté.

Madame la voisine réfléchit, puis elle eut un rire :

— Mais il n’aurait eu qu’à regarder en bas.

— Pardonnez, répondis-je gentiment, votre remarque témoigne d’un esprit très subtil, mais mon histoire n’est pas encore finie. Or donc, lorsque les mains se furent effacées et que Dieu put de nouveau dominer la terre du regard, une minute de nouveau s’était écoulée, ou disons : un millénaire, ce qui, nous le savons, revient au même. Au lieu d’un homme, il y en avait un million. Mais tous étaient déjà habillés. Et comme la mode était alors justement très laide, Dieu se fit des hommes une idée très fausse et — je ne veux pas le dissimuler — plutôt défavorable.

— Hum, fit la voisine qui voulait dire quelque chose.

Mais je n’y pris pas garde et conclus avec une intonation appuyée :

— Et voilà pourquoi il est indispensable et urgent que Dieu apprenne comment l’homme est en réalité fait. Réjouissons-nous qu’il y en ait du moins quelques-uns pour le lui dire…

Mais madame la voisine ne se réjouissait pas encore :

— Et qui serait-ce, s’il vous plaît ?

— Tout simplement les enfants, et de temps à autre aussi les hommes qui peignent, ceux qui écrivent des poésies, qui bâtissent…

— Bâtissent quoi ? Des églises ?

— Oui, et n’importe quoi, en général.

Madame la voisine secoua lentement la tête. Plus d’une chose lui semblait étrange. Nous avions déjà dépassé sa maison et revenions maintenant lentement sur nos pas. Soudain quelque chose l’amusa et elle rit :

— Mais c’est stupide, tout cela, puisque Dieu sait tout. Par exemple, il aurait même dû savoir exactement d’où était venu le petit oiseau.

Elle me regarda d’un air de triomphe. J’étais un peu troublé, je l’avoue. Mais lorsque je me fus ressaisi, je réussis à faire montre d’un visage infiniment grave :

— Chère madame, lui enseignai-je, cela c’est en réalité une histoire à part. Mais pour que vous ne croyiez pas que ma réponse ne soit de ma part qu’un prétexte (naturellement, elle s’en défendit aussitôt avec véhémence), je veux vous la dire en deux mots : Dieu a toutes les qualités, naturellement. Mais avant qu’il fût en état de les appliquer en quelque sorte au monde, elles lui apparaissaient toutes comme une seule et immense force. Je ne sais pas si je m’exprime clairement. Mais en présence des choses, ses facultés se spécialisèrent et devinrent dans une certaine mesure des devoirs. Il avait du mal à les retenir tous. C’est qu’il y a des conflits. (Entre nous : tout cela je ne le dis qu’à vous, et gardez-vous bien de le répéter aux enfants.)

— A quoi pensez-vous ? se récria-t-elle.

— Voyez-vous, si un ange était passé en chantant : « Toi qui sais tout », il est évident que tout eût été pour le mieux.

— Et cette histoire serait superflue ?

— Certainement, confirmai-je, et je voulus prendre congé.

— Mais êtes-vous bien sûr de tout cela ? interrogea-t-elle.

— Absolument sûr, répondis-je presque solennellement.

— Alors j’aurai de quoi raconter aux enfants, aujourd’hui.

— J’aimerais bien entendre cela. Au revoir, madame.

— Au revoir, monsieur, répondit-elle.

Puis elle revint encore une fois vers moi :

— Mais pourquoi cet ange justement est-il…

— Madame la voisine, l’interrompis-je, je vois bien à présent que vos deux fillettes ne posent pas tant de questions parce qu’elles sont des enfants…

— Mais ? demanda-t-elle, curieuse.

— Oui, les médecins affirment que certains défauts se transmettent…

Madame la voisine me menaça du doigt. Mais nous nous quittâmes quand même bons amis.

Lorsque plus tard — et d’ailleurs au bout d’un temps assez long — je rencontrai de nouveau ma chère voisine, elle n’était pas seule, et je ne pus apprendre si elle avait raconté mon histoire à ses petites filles, et avec quel succès. De ce doute me tira une lettre que je reçus peu de temps après. Comme son auteur ne m’a pas donné la permission de la publier, je me borne à raconter comment elle finissait, et l’on en conclura sans peine de qui elle provenait. Elle se terminait par ces mots : « Moi, et encore cinq enfants, c’est-à-dire parce que je suis compté avec ».

Je répondis par retour du courrier ce qui suit :

« Je crois volontiers, chers enfants, que mon conte sur les mains du bon Dieu vous ait plu ; il me plaît aussi. Mais je ne peux quand même pas aller chez vous. Ne m’en voulez pas ! Qui sait si je vous plairais ? Je n’ai pas de beau nez, et si, comme cela m’arrive quelquefois, un petit bouton devait pousser à sa pointe, vous regarderiez tout le temps ce point, et vous vous étonneriez, et n’entendriez pas du tout ce que je serais en train de dire un peu plus bas que mon nez. Peut-être même en rêveriez-vous, et ce ne serait pas bien du tout. Je vous propose donc une autre solution. Nous avons — même en dehors de votre mère — un grand nombre d’amis et de connaissances communs, qui ne sont pas des enfants. Vous apprendrez facilement lesquels. A eux, de temps en temps, je raconterai une histoire, et par ces intermédiaires vous la connaîtrez toujours plus belle que je n’aurais pu la rendre. Car il y a de bien grands poètes parmi nos amis. Je ne vous trahirai pas de quoi il sera question dans mes histoires. Mais comme rien ne vous occupe et ne vous tient à cœur autant que le bon Dieu, je vous promets qu’à chaque occasion j’y introduirai ce que je sais de lui. Si quelque chose de ce que je vous en dirai n’était pas dans l’ordre, écrivez-moi de nouveau une belle lettre, ou faites-le-moi savoir par votre maman. Car il est possible qu’en plus d’un endroit je me trompe, parce qu’il y a si longtemps que j’ai appris les plus belles histoires, et parce que, depuis, j’ai dû en retenir beaucoup d’autres qui ne sont pas belles. Cela arrive ainsi, en même temps que la vie. Pourtant la vie est une chose bien merveilleuse : de cela aussi il sera souvent question dans mes histoires. Je vous salue bien. — Moi qui ne suis aussi un que parce que je suis compté avec. »

HISTOIRES DU BON DIEU

L’ÉTRANGER

Un homme étranger m’a écrit une lettre. Ce n’est pas de l’Europe que m’a parlé cet homme étranger, ni de Moïse, ni des grands ni des petits prophètes, ni de l’empereur de Russie, ni du tsar Ivan le Terrible, son dangereux ancêtre. Il n’était question dans cette lettre ni du maire, ni de notre voisin le cordonnier, ni de la ville voisine, ni des villes lointaines ; et les chevreuils de la forêt où je m’égare tous les matins, non plus ne paraissent pas dans sa lettre. Il ne me raconte même rien de sa petite mère ou de ses sœurs qui sans doute sont depuis longtemps mariées. Comment serait-il possible autrement qu’elles ne soient même pas nommées dans une lettre de quatre pages ? Il me témoigne une confiance beaucoup, beaucoup plus grande ; il fait de moi son frère, il me parle de sa détresse.

Le soir, l’homme étranger vient chez moi. Je n’allume pas de lampe, je l’aide à défaire son manteau et je l’invite à prendre le thé avec moi, parce que c’est justement l’heure de mon thé quotidien. Et pour de si proches visites il ne faut s’imposer aucune contrainte. Lorsque nous sommes déjà sur le point de nous mettre à table, je remarque que mon hôte est inquiet ; son visage est plein d’anxiété et ses mains tremblent.

— C’est juste, lui dis-je, voici une lettre pour vous.

Et je m’apprête à verser le thé :

— Prenez-vous du sucre, et peut-être du citron ? J’ai appris en Russie à boire le thé avec du citron. Voulez-vous essayer ?

Puis j’allume une lampe, et je la place dans un angle éloigné, un peu haut, pour que la pénombre en réalité reste dans la chambre, plus chaude seulement qu’auparavant, — une pénombre rosée.

Et voici que le visage de mon hôte semble être plus sûr, plus chaud et beaucoup plus connu. Je le salue encore par ces mots :

— Vous savez, voilà longtemps que je vous attendais.

Et, avant que l’étranger ait eu le temps de s’étonner, je lui explique :

— Je connais une histoire que je ne peux raconter qu’à vous. Ne me demandez pas pourquoi ; dites-moi seulement si vous êtes bien assis, si votre thé est assez sucré et si vous voulez entendre mon histoire.

Mon hôte dut sourire. Puis il répondit simplement :

— Oui.

— Aux trois questions, oui ?

— Aux trois questions.

Tous deux en même temps nous nous rencognâmes dans nos sièges, de sorte que nos visages devinrent pleins d’ombre. Je reposai mon verre de thé, me réjouis de le voir luire d’un éclat si doré, oubliai de nouveau lentement et demandai soudain :

— Vous rappelez-vous encore le bon Dieu ?

L’étranger réfléchit. Ses yeux s’enfoncèrent dans l’obscurité et, avec leurs petits points de lumière dans les pupilles, ils ressemblaient à deux longues treilles dans un parc, au-dessus desquelles sont répandus, rayonnants et larges, l’été et le soleil. Ces yeux aussi commençaient par un crépuscule rond, s’étiraient dans une obscurité de plus en plus étroite, jusqu’à un point lointain et scintillant : la sortie, de l’autre côté, sur un jour peut-être encore beaucoup plus clair.

Tandis que je reconnaissais cela, il dit en hésitant et comme s’il ne se servait qu’à contre-cœur de sa voix :

— Oui, je me souviens encore de Dieu.

— Bien, le remerciai-je, car c’est justement de lui que traite mon histoire. Mais d’abord, dites-moi encore : Parlez-vous quelquefois à des enfants ?

— Cela m’arrive de temps à autre, en passant…

— Sans doute vous est-il revenu que Dieu, par suite d’une vilaine désobéissance de ses mains, ne sait pas comment sont faits les hommes ?

— J’ai peut-être entendu dire cela quelque part, mais je ne sais plus à qui, répondit mon hôte, et je vis des souvenirs imprécis traverser son front.

— N’importe, le troublai-je. Écoutez la suite ! Longtemps Dieu supporta cette incertitude. Car sa patience, autant que sa puissance, est grande. Mais une fois que d’épais nuages depuis de longs jours stationnaient entre lui et la terre, de sorte qu’il savait à peine encore si tout cela : le monde et les hommes et le temps, — n’avait pas été simplement un rêve, il rappela sa main droite qui depuis longtemps était restée exilée et s’était cachée en de petites œuvres insignifiantes. Celle-ci accourut avec empressement ; car elle croyait que Dieu voulait enfin lui pardonner. Lorsque Dieu la vit devant soi, dans sa beauté, sa jeunesse et sa force, il fut tenté de lui pardonner. Mais il réfléchit à temps, et, sans regarder, lui ordonna : « Tu vas descendre sur la terre. Tu y prendras la forme que tu vois aux hommes, et tu te mettras nue sur une montagne, afin que je puisse te voir distinctement. Dès que tu seras arrivée en bas, va chez une jeune femme et dis-lui, mais tout doucement : « Je voudrais vivre ». Il y aura d’abord autour de toi une petite obscurité, puis une grande obscurité qui s’appelle l’enfance, et ensuite tu seras un homme et tu monteras sur la montagne, ainsi que je te l’ai ordonné. Tout cela ne dure qu’un instant. Adieu. »

La main droite prit congé de la gauche, lui donna beaucoup de noms aimables. Oui, l’on affirme même que, soudain, elle se serait inclinée devant l’autre, et aurait dit : « O saint esprit ! » Mais déjà saint Paul s’approchait, coupait la main droite du bon Dieu, et un archange la recevait et l’emportait sous son large vêtement. De sa main gauche cependant Dieu couvrait la blessure pour empêcher que son sang ne coulât sur les étoiles, et de là ne retombât en tristes gouttes sur la terre. Peu de temps après, Dieu qui observait attentivement tout ce qui se passait en bas, remarqua que des hommes vêtus de fer se faisaient autour d’une certaine montagne plus nombreux et plus actifs qu’autour de toutes les autres. Et il attendit de voir apparaître sa main. Mais il ne vit paraître qu’un homme enveloppé d’un manteau rouge, semblait-il, et qui traînait avec peine une chose noire et vacillante. Au même instant, la main gauche de Dieu qui était couchée devant son sang ouvert, commença de s’agiter, et tout à coup, avant que Dieu pût l’en empêcher, elle quitta sa place et erra comme folle au milieu des étoiles et cria : « Oh, la pauvre main droite, et dire que je ne peux pas l’aider ». En même temps elle tiraillait le bras gauche de Dieu, à l’extrémité duquel elle était pendue, et s’efforçait de s’échapper. Mais toute la terre rougit du sang de Dieu, et l’on ne pouvait plus distinguer ce qui se passait en dessous. Il s’en fallut peu alors que Dieu ne mourût. Par un suprême effort il rappela sa main droite ; elle vint, pâle et tremblante, et se coucha à sa place, comme un animal malade. Mais la main gauche elle-même — qui cependant savait bien des choses puisqu’elle avait reconnu la main droite de Dieu, en bas, sur la terre, lorsque celle-ci, vêtue du manteau rouge, avait gravi la montagne — ne put apprendre de sa sœur ce qui, ensuite, s’était passé sur cette montagne. Cela doit avoir été effroyable. Car la main droite de Dieu ne s’en est pas encore remise, et elle ne souffre pas moins de son souvenir que de l’ancienne colère de Dieu qui n’a toujours pas pardonné à ses mains.

Ma voix se reposa un peu. L’étranger avait caché sa figure sous ses mains. Longtemps il demeura ainsi. Puis dit d’une voix que je connaissais depuis longtemps :

— Et pourquoi m’avez-vous raconté cette histoire ?

— Qui d’autre m’aurait compris ? Vous venez chez moi, sans rang, sans emploi, sans fonction temporelle, presque sans nom. Il faisait sombre lorsque vous êtes entré, mais je remarquai dans vos traits une ressemblance…

L’homme étranger leva un regard interrogateur.

— Oui, répondis-je à son regard muet, je pense souvent que peut-être la main de Dieu est de nouveau en route…

Les enfants ont appris cette histoire, et sans doute la leur a-t-on racontée de telle façon qu’ils ont tout compris ; car ils aiment cette histoire.

POURQUOI LE BON DIEU VEUT QU’IL Y AIT DES PAUVRES

L’histoire qui précède s’est tellement répandue que monsieur l’instituteur se promène dans la rue avec une expression profondément blessée. Je comprends cela. C’est toujours un danger pour un instituteur que les enfants tout à coup sachent quelque chose qu’il ne leur a pas lui-même raconté. L’instituteur doit être en quelque sorte le seul trou dans la planche par lequel on peut regarder dans le potager ; s’il y a encore d’autres trous, les enfants se pressent chaque jour autour d’un autre, et se lassent bientôt définitivement de cette vue. Je n’aurais pas retenu ici cette comparaison, car tous les instituteurs ne consentent peut-être pas à n’être que des trous ; mais l’instituteur dont je parle et qui est mon voisin, l’a lui-même qualifiée de « tout à fait pertinente ». Et dussiez-vous être d’un autre avis, c’est devant l’autorité de mon voisin que je m’incline.

Il était debout devant moi, reculait toujours de nouveau ses lunettes, et disait :

— Je ne sais pas qui a raconté cette histoire aux enfants, mais c’est certainement incorrect de surcharger et de tendre leur imagination par d’extraordinaires inventions comme celles-ci. Il s’agit d’une sorte de conte…

— Je l’ai par hasard entendu raconter, l’interrompis-je.

(Et ce disant, je ne mentais pas, car, en effet, depuis ce soir-là, il m’avait été rapporté par madame ma voisine).

— Ah voilà ! fit l’instituteur à qui cela semblait facilement explicable. Eh bien, qu’en pensez-vous ?

J’hésitai, aussi reprit-il très vite :

— Tout d’abord il me semble incorrect d’utiliser librement et de son propre chef des matières religieuses et surtout bibliques. Tout cela a été évidemment exprimé dans le catéchisme de telle manière que cela ne peut être mieux dit.

Je voulus faire une remarque, mais me rappelai au dernier instant que l’instituteur avait dit : « tout d’abord » ; et que par conséquent la syntaxe et le sain équilibre de la phrase exigeaient un « ensuite », peut-être même un « et enfin », avant que je pusse me permettre d’ajouter quoi que ce fût. C’est ce qui arriva en effet. Mais, comme l’instituteur a transmis à d’autres encore qui l’oublieront aussi peu que moi, cette phrase dont la construction sans défaut emplira d’aise tous les connaisseurs, je ne veux que rappeler encore ce qui, après ces belles paroles annonciatrices « et enfin », venait comme le finale d’une ouverture :

— … Et enfin… (tout en négligeant la conception très fantastique du thème) il me semble que le sujet n’a même pas été suffisamment pénétré et envisagé dans tous les sens. Si j’avais le temps d’écrire des histoires…

— Il vous semble donc que quelque chose manque dans ladite histoire ? ne pus-je me retenir de l’interrompre.

— Oui, plus d’une chose. Du point de vue de la critique littéraire, en quelque sorte. Si vous me permettez de vous parler en confrère…

Je ne compris pas ce qu’il voulait dire et répliquai avec modestie :

— Vous êtes trop aimable, mais je n’ai pas que je sache exercé dans l’enseignement aucune…

Un souvenir, tout à coup, me revint, je m’interrompis, et il poursuivit d’un ton plus froid :

— Pour ne citer qu’un défaut, il n’est pas possible d’admettre que Dieu (en supposant que nous commencions par accepter le sens même de l’histoire), il n’est pas possible que Dieu, dis-je, — que Dieu donc n’ait fait aucune autre tentative pour voir un homme, tel qu’il est, je veux dire…

A présent je croyais pouvoir de nouveau me concilier les bonnes grâces de monsieur l’instituteur. Je m’inclinai légèrement et commençai :

— Tout le monde sait, cher monsieur, que vous vous êtes consacré avec beaucoup de dévouement (et, si j’ose m’exprimer ainsi, non sans être payé de retour), à la question sociale.

Monsieur l’instituteur sourit.

— Je puis donc admettre que ce dont je me propose dans la suite de vous faire part, n’est pas trop éloigné de votre intérêt, d’autant plus que je puis le rattacher à votre dernière et très pénétrante remarque.

Il me regarda avec étonnement :

— Dieu, par hasard, aurait-il ?…

— En effet, confirmai-je, Dieu est justement en train de faire une nouvelle tentative.

— Vraiment ? s’écria l’instituteur. Sait-on cela dans les milieux autorisés ?

— Je regrette de ne pouvoir vous le dire, déplorai-je, je ne suis pas en rapports avec ces milieux, mais si vous voulez bien quand même entendre ma petite histoire ?

— Vous me rendriez un réel service.

L’instituteur enleva ses lunettes et en essuya les verres avec soin, tandis que ses yeux nus avaient honte.

Je commençai :

— Un jour le bon Dieu regardait dans une grande ville. Comme tout ce remue-ménage fatiguait ses yeux (à la vérité les rets de fils électriques n’y contribuaient pas peu), il décida de confiner ses regards pour quelque temps à une haute maison de rapport, parce que ce serait beaucoup moins fatigant. En même temps il se souvint de son ancien désir de voir une fois un homme vivant, et dans ce but ses regards plongèrent, en remontant peu à peu, dans les fenêtres des divers étages. Les gens du premier (c’était un riche commerçant avec sa famille), n’étaient pour ainsi dire que vêtements. Non seulement toutes les parties de leur corps étaient couvertes d’étoffes précieuses, mais les contours extérieurs même de ces habits montraient en beaucoup d’endroits une telle forme qu’aucun corps ne pouvait se dissimuler dessous. Au deuxième étage il n’en allait guère mieux. Les gens du troisième étaient sans doute beaucoup moins couverts, mais ils étaient si sales que le bon Dieu ne distinguait que des sillons gris et que dans sa bonté il était déjà tout prêt à leur ordonner de produire des fruits. Enfin, sous le toit, dans une petite chambre mansardée, le bon Dieu trouva un homme, vêtu d’un méchant habit, qui était occupé à pétrir de la glaise. « Oho, d’où tiens-tu cela ? » l’interpella-t-il. L’homme ne retira même pas sa pipe des dents, et grommela : « Le diable sait d’où. J’aimerais bien mieux n’être qu’un cordonnier. On est assis là, toute la sainte journée, et l’on s’échine. » Et le bon Dieu eut beau poser d’autres questions encore, l’homme était de mauvaise humeur et ne répondait plus. Jusqu’au jour où arriva pour lui une grande lettre du maire de cette ville. Alors, sans que le bon Dieu l’eût même interrogé, il se mit à tout lui raconter. Depuis si longtemps il n’avait plus reçu de commande. Maintenant, tout à coup, il devait faire une statue pour le parc municipal, et elle devait s’appeler : la Vérité. L’artiste travailla jour et nuit dans un atelier lointain, et en voyant cela, le bon Dieu retrouvait de vieux souvenirs. S’il n’en avait toujours encore voulu à ses mains, il aurait peut-être de nouveau entrepris quelque chose.

» Mais lorsque vint le jour où la statue qui s’appelait la Vérité, devait être portée à sa place, au jardin, où Dieu aussi eût pu la voir dans sa perfection, il y eut un gros scandale, car une commission de conseillers municipaux, de professeurs et d’autres personnages d’importance avait réclamé que la statue fût en partie vêtue avant que le public l’eût sous les yeux. Le bon Dieu ne put comprendre pourquoi, tant l’artiste poussait des jurons. Les conseillers municipaux et les professeurs lui ont fait commettre ce péché, et le bon Dieu sûrement prendra sur ceux… Mais qu’avez-vous, cher monsieur ? Vous toussez terriblement !

— C’est déjà passé, répondit mon instituteur d’une voix tout à fait claire.

— D’ailleurs je n’ai plus que peu de chose à vous apprendre. Le bon Dieu quitta la maison de rapport et le parc municipal, et il allait déjà retirer son regard, d’un seul mouvement, comme on tire une ligne de l’eau, pour voir si rien n’a mordu. Or justement il y avait quelque chose à l’hameçon : une toute petite maison habitée par plusieurs hommes, à peine vêtus, car ils étaient très pauvres. « C’est donc cela ? pensa le bon Dieu. Il faut que les hommes soient pauvres. Ceux-ci, me semble-t-il, sont déjà très pauvres, mais je veux les rendre pauvres au point qu’ils n’aient même plus une chemise à se mettre. » Ainsi en décida le bon Dieu.

Je fis une pause pour indiquer que j’étais au bout de mon histoire. Monsieur l’instituteur cependant n’était pas satisfait ; il trouvait mon conte aussi peu achevé et arrondi que le précédent.

— Oui, m’excusai-je, à présent il faudrait qu’arrivât un poète qui inventât à cette histoire quelque conclusion fantastique, car en réalité elle n’est pas encore finie.

— Comment cela ? fit monsieur l’instituteur, et il me regarda d’un air attentif.

— Mais, cher monsieur, lui rappelai-je, comme vous avez la mémoire courte ! N’êtes-vous pas le président de l’œuvre de charité qui fonctionne ici ?

— Oui, je le suis depuis une dizaine d’années et…

— C’est justement cela. Vous et votre œuvre, vous empêchez le plus souvent Dieu d’atteindre son but. Vous habillez les gens.

— Mais je vous en prie, monsieur, fit modestement l’instituteur, ce n’est que de l’élémentaire charité, et qui ne peut être que très agréable à Dieu.

— Ah, on est sans doute convaincu de cela dans les milieux autorisés ? demandai-je sans un soupçon de malice.

— Bien entendu, on l’est. En ma qualité de président de notre œuvre j’ai même dû entendre plus d’une parole élogieuse. Soit dit entre nous, à l’occasion de la prochaine promotion on veut même reconnaître mon activité en… vous comprenez ?

Monsieur l’instituteur rougit pudiquement.

— Mes meilleurs souhaits, répondis-je.

Nous nous tendîmes la main et monsieur l’instituteur s’en fut d’un pas si digne et si mesuré que je suis convaincu qu’il a dû arriver en retard à l’école.

Comme je l’ai appris plus tard, une partie de cette histoire (autant qu’elle pouvait leur convenir), est quand même parvenue aux enfants. Monsieur l’instituteur aurait-il inventé une conclusion ?

COMMENT LA TRAHISON VINT EN RUSSIE

J’ai encore un ami, ici, dans le voisinage. C’est un homme blond et paralytique qui, l’été comme l’hiver, a sa chaise tout contre la fenêtre. Il peut paraître très jeune ; oui, dans son visage qui écoute il y a parfois quelque chose de presque puéril. Mais d’autres jours au contraire il vieillit, les minutes passent sur lui comme des années, et soudain il est un vieillard dont les yeux las ont presque déjà lâché la vie. Nous nous connaissons depuis longtemps. D’abord nous nous regardions toujours, plus tard, involontairement, nous nous sourîmes, pendant une année nous nous saluâmes, et, Dieu sait depuis quand, nous nous racontons ceci et cela, sans choix, comme cela vient.

— Bonjour, appela-t-il lorsque je passai. (Et sa fenêtre était encore ouverte sur le riche et calme automne.) Il y a longtemps que je ne vous ai pas vu.

— Bonjour Ewald.

Je m’approchai de la fenêtre, comme j’en ai l’habitude, en passant.

— J’étais en voyage.

— Où étiez-vous ? demanda-t-il avec des yeux impatients.

— En Russie.

— Oh ! si loin ?

Il se pencha en arrière, et puis :

— Quelle espèce de pays est-ce, la Russie ? Très grand, n’est-ce pas ?

— Oui, répondis-je, grand et en outre…

— Ai-je posé une question stupide ? interrompit Ewald en souriant, et il rougit.

— Non, Ewald, au contraire. Comme vous me demandez : Quelle espèce de pays est-ce ? bien des choses m’apparaissent plus clairement. Par exemple, les frontières de la Russie.

— A l’est ? s’enquit mon ami.

Je pensai : « Non ».

— Au nord, interrogeait le paralytique.

— Voyez-vous, me vint-il à l’esprit, l’habitude de lire des cartes a gâté les hommes. Tout n’y est-il pas montré en un plan égal et lisse ? Lorsqu’ils ont nommé les trois continents, ils croient avoir tout fait. Un pays n’est pourtant pas un atlas. Il a des montagnes et des abîmes. En haut et en bas aussi, il doit toucher à quelque chose.

— Hum, réfléchit mon ami, vous avez raison. A quoi la Russie pourrait-elle confiner de ces deux côtés-là ?

Soudain, le malade leva les yeux comme un jeune garçon.

— Vous le savez, m’écriai-je.

— Peut-être à Dieu ?

— Oui, confirmai-je, à Dieu.

— Ah oui, approuva mon ami d’un air de comprendre. Ce n’est qu’ensuite que lui vinrent quelques doutes.

— Dieu est-il donc un pays ?

— Je ne crois pas, répondis-je, mais dans les langues primitives beaucoup de choses portent les mêmes noms. Il y a sans doute là un empire qui s’appelle Dieu. Les peuples simples souvent ne savent pas distinguer leur pays de leur empereur ; tous deux sont grands et bons, terribles et grands.

— Je comprends, dit lentement l’homme assis près de la fenêtre. Et ce voisinage, le sent-on en Russie ?

— On le sent à chaque occasion. L’influence de Dieu y est toute puissante. Quoi que l’on apporte, là-bas, qui vient d’Europe, ce ne sont jamais que des pierres, dès qu’elles ont traversé la frontière. Parfois des pierres précieuses, mais seulement bonnes pour les riches, les hommes prétendus « cultivés », tandis que de l’autre côté, de l’autre empire, vient le pain dont vit le peuple.

— Et le peuple, sans doute, en a en surabondance ?

J’hésitai :

— Non, ce n’est pas le cas. L’importation de Dieu est rendue plus difficile par certaines circonstances.

Je tentai de le détourner de cette pensée :

— Mais on a adopté beaucoup des coutumes de ce vaste voisinage. Tout le cérémonial, par exemple. On s’adresse au tsar presque comme à Dieu.

— Ah, on ne lui dit donc pas : Votre Majesté ?

— Non, on les appelle tous deux : petit père.

— Et l’on s’agenouille devant tous deux ?

— On se jette à terre devant eux, on touche du front le sol, on pleure et on dit : « J’ai péché, pardonne-moi, petit père ». Les Allemands qui voient cela prétendent que c’est un esclavage indigne. Je pense autrement. Que signifie la génuflexion ? Elle veut dire : j’ai du respect. Mais il suffit pour cela de se découvrir, dit l’Allemand. Oui, sans doute le salut, la révérence, sont en quelque sorte aussi des expressions de déférence, des abréviations qui se sont formées dans des pays où il n’y avait pas assez d’espace pour que tout le monde pût s’étendre par terre. Mais on se sert bientôt mécaniquement des abréviations, sans plus prendre conscience de leur signification. C’est pourquoi il est bon d’écrire en entier, partout où le temps et l’espace le permettent, cette belle et importante parole : Respect.

— Oui, si je le pouvais, je m’agenouillerais aussi, rêvait le paralytique.

— Mais, poursuivis-je après une pause, beaucoup d’autres choses en Russie viennent encore de Dieu. On a le sentiment que chaque chose nouvelle, chaque vêtement, chaque plat nouveau, chaque vertu et même chaque péché doivent d’abord être autorisés par lui, avant d’entrer en usage.

Le malade me regarda, d’un air presque effrayé.

— Ce n’est que sur un conte que je m’appuie en disant cela, me hâtai-je de le rassurer, une bylina, comme on dit, ce qui signifie : une chose qui a été. Je veux brièvement vous en dire le contenu. Le titre est : « Comment la trahison vint en Russie ».

Je m’appuyai contre la fenêtre, et le paralytique ferma les yeux comme il faisait volontiers, lorsqu’une histoire commençait quelque part.

— Le terrible tsar Ivan voulait imposer un tribut aux princes qui étaient ses voisins et les menaçait d’une grande guerre s’ils n’envoyaient pas de l’or à Moscou, dans la ville blanche. Les princes, après avoir tenu conseil, dirent comme un seul homme : « Nous te proposons trois énigmes. Viens, au jour que nous t’indiquons, en Orient, près de la pierre blanche, où nous serons réunis, et apporte-nous les trois solutions. Si elles sont justes, nous te donnons aussitôt les douze tonnes d’or que tu nous réclames. » Tout d’abord le tsar Ivan Vassiliévitch réfléchit, mais les nombreuses cloches de sa ville blanche le dérangeaient. Alors il convoqua ses savants et ses conseillers, et tous ceux qui ne pouvaient pas répondre à ses questions, il les faisait conduire sur la grande place rouge où l’on construisait justement l’église consacrée à Vassili le Nu, et il les faisait tout simplement décapiter. Cette occupation faisait passer le temps si vite que, soudain, il se trouva en route pour l’Orient et la pierre blanche où l’attendaient les princes. Il n’avait de réponse à aucune des trois énigmes, mais la chevauchée est longue et il lui restait toujours encore la chance de rencontrer un sage ; car, en ce temps-là, beaucoup de sages étaient en fuite, parce que tous les rois avaient l’habitude de leur faire couper la tête lorsqu’ils ne leur paraissaient pas assez sages. Cependant aucun sage ne paraissait à l’horizon, mais un matin il aperçut un vieux paysan barbu qui bâtissait une église. Celui-ci en était déjà arrivé à la charpente, et il était occupé à poser sur elle les petits chevrons. Or c’était vraiment curieux d’observer que le vieux paysan descendait toujours de nouveau de l’église, pour chercher un à un les chevrons qui étaient entassés en bas, au lieu d’en prendre beaucoup à la fois dans son long caftan. Aussi devait-il toujours de nouveau descendre et monter à l’échelle, et l’on ne pouvait pas du tout prévoir, si, de cette manière, il réussirait jamais à fixer ces centaines de chevrons. Le tsar s’impatienta :

— Idiot, s’écria-t-il (c’est ainsi qu’en Russie on interpelle d’ordinaire les paysans), idiot, tu devrais prendre une sérieuse charge de bois, et puis escalader ton église, ce serait beaucoup plus simple.

Le paysan qui était justement descendu, s’arrêta, tint la main au-dessus des yeux, et répondit :

— Laisse-moi plutôt faire, tsar Ivan Vassiliévitch, chacun entend son métier mieux que les autres ; mais puisque te voici justement, je veux te donner les réponses aux trois énigmes que tu devras connaître, en Orient, non loin d’ici, à la pierre blanche.

Et il lui inculqua les trois réponses, l’une après l’autre. D’étonnement le tsar ne parvenait même pas à le remercier.

— Que dois-je te donner pour ta récompense ? demanda-t-il enfin.

— Rien, fit le paysan, qui saisit un chevron et voulut remonter à l’échelle.

— Halte, ordonna le tsar. Cela ne peut aller ainsi. Il faut que tu formes un vœu.

— Eh bien, petit père, si tu l’ordonnes, envoie-moi une des douze tonnes d’or que tu recevras des princes, en Orient.

— Bien, approuva le tsar. Je te donne une tonne d’or.

Puis il s’en fut au galop, pour ne pas oublier entre temps les réponses.

Plus tard, lorsque le tsar fut revenu de l’Orient, avec les douze tonnes, il s’enferma dans son palais, à Moscou, au milieu du Kremlin à cinq portes, et vida une tonne après l’autre sur le parquet luisant de la salle, jusqu’à ce qu’il eût devant lui une véritable montagne d’or qui projetait une grande ombre noire sur le sol. Oublieux de sa promesse, le tsar avait vidé la douzième tonne. Il voulut de nouveau la remplir, mais regretta de devoir enlever une telle quantité d’or de ce magnifique monceau. La nuit, il sortit dans la cour, puisa du sable fin dans la tonne jusqu’à ce qu’elle fût aux trois quarts pleine, rentra sans bruit dans son palais, étendit l’or par-dessus le sable, et, le lendemain matin, envoya la tonne par un messager dans la région de la vaste Russie où le vieux paysan bâtissait son église. Lorsque celui-ci vit arriver le messager, il descendit de son toit qui n’était toujours pas achevé, et appela :

— N’approche pas, mon ami. Repars avec ta tonne qui contient trois quarts de sable et à peine un petit quart d’or. Je n’en ai pas besoin. Dis à ton maître que jusqu’à présent il n’y avait pas eu de trahison en Russie. Ce sera sa faute à lui, si dorénavant il devait s’apercevoir qu’il ne peut compter sur personne ; car il a montré comment on trahit, et de siècle en siècle son exemple, dans toute la Russie, trouvera beaucoup d’imitateurs. Je n’ai pas besoin d’or, je peux vivre sans or. Je n’attendais pas de l’or de lui, mais de la véracité et de la probité. Au lieu de cela, il m’a trompé. Répète cela à ton maître, le terrible tsar Ivan Vassiliévitch qui est assis dans sa blanche ville de Moscou, avec sa mauvaise conscience et sa robe garnie d’or.

Après quelques instants de chevauchée, le messager se retourna encore une fois : le paysan et son église avaient disparu. Et là où avait été le tas de chevrons la terre était plate et vide. Alors l’homme, épouvanté, prit le galop vers Moscou, arriva hors d’haleine devant le tsar et lui raconta assez confusément ce qui venait d’arriver, et que le prétendu paysan n’avait été nul autre que Dieu.

— Je me demande s’il avait raison, fit mon ami à voix basse, lorsque le dernier écho de mon histoire se fut perdu.

— Peut-être, répondis-je, mais vous savez, le peuple est superstitieux.

— Dommage, dit sincèrement le paralytique.

— Ne voulez-vous pas me raconter bientôt une nouvelle histoire ?

— Volontiers, mais à une condition.

Je m’approchai encore une fois de la fenêtre.

— Laquelle ? s’étonna Ewald.

— Il faut qu’à l’occasion vous racontiez tout cela aux enfants du voisinage, le priai-je.

— Oh, les enfants viennent en ce moment si rarement chez moi.

Je le consolai :

— Ils viendront. Sans doute n’aviez-vous pas envie de leur raconter ces temps derniers, — peut-être faute de sujet, ou par excès de sujets. Mais lorsque quelqu’un sait une véritable histoire, pensez-vous que cela puisse demeurer longtemps secret ? Jamais de la vie ! Cela se répète, surtout entre enfants.

— Au revoir !

Sur ce je m’en allai.

Et le même jour encore les enfants ont entendu cette histoire.

COMMENT LE VIEUX TIMOFEI MOURUT EN CHANTANT

Quel bonheur de raconter à un paralytique ! Les hommes bien portants sont si peu stables ; ils considèrent toutes choses, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, et lorsque pendant une heure on a marché avec eux et qu’ils se tenaient à votre droite, il arrive que tout à coup ils vous répondent à votre gauche, parce qu’ils se sont avisés que ce serait plus poli et que cela témoignerait d’une meilleure éducation. De la part d’un paralytique on n’a rien de pareil à redouter. Son immobilité le rend semblable aux objets avec lesquels il entretient en effet les relations les plus intimes. Et il est en quelque sorte lui-même un objet, un objet qui non seulement écoute par son silence, mais encore par ses paroles rares et douces, par ses sentiments tendres et respectueux.

Je n’aime rien autant que de raconter à mon ami Ewald. Et je fus tout joyeux lorsqu’il m’appela de sa fenêtre quotidienne :

— J’ai quelque chose à vous demander.

Vite j’entrai chez lui et le saluai.

— D’où provient cette histoire que vous m’avez racontée dernièrement ? demanda-t-il enfin. Est-elle tirée d’un livre ?

— Hélas, oui, répondis-je. Les savants l’y ont ensevelie depuis qu’elle est morte ; il n’y a pas très longtemps de cela. Voici cent ans elle vivait encore, insoucieuse, sur beaucoup de lèvres. Mais les mots dont les hommes se servent à présent, ces mots lourds, difficiles à chanter, lui étaient hostiles, et lui enlevèrent une bouche après l’autre, jusqu’à ce qu’elle ne vécût plus que retirée, et pauvrement, sur quelques lèvres sèches, comme sur un douaire. Et elle périt là, sans descendance, et fut, comme on dit, enterrée avec tous les honneurs dans un livre où reposaient déjà d’autres histoires de la même origine.

— Et était-elle très âgée lorsqu’elle mourut ? demanda Ewald.

— Quatre à cinq cents ans, répondis-je en rapportant la vérité, et plusieurs de ses parents ont même atteint un âge beaucoup plus considérable.

— Comment ? Sans jamais reposer dans un livre ? s’étonna Ewald.

Je déclarai :

— Autant que je sache, elles ont toujours erré de bouche en bouche.

— Et n’ont jamais dormi ?

— Si. Lorsqu’elles s’étaient élevées de la bouche du chanteur, elles s’attardaient parfois dans un cœur où il faisait chaud et sombre.

— Les hommes étaient-ils donc assez tranquilles pour que les chansons pussent dormir dans leurs cœurs ?

Ewald me sembla très incrédule.

— Il faut bien que les choses aient été ainsi. On prétend qu’ils parlaient moins, qu’ils dansaient des danses qui grandissaient peu à peu et qui berçaient. Et surtout on dit qu’ils ne riaient pas à haute voix, comme cela devient aujourd’hui de plus en plus fréquent malgré notre degré de culture.

Ewald allait encore me poser une question, mais il se contint et sourit :

— Je vous interroge… je ne cesse de vous interroger… Mais peut-être vouliez-vous me raconter une histoire ?

Il me jeta un regard plein d’attente.

— Une histoire ? Je ne sais pas. Je voulais seulement dire que ces chansons étaient l’héritage de certaines familles. On les avait reçues et on les léguait à d’autres, non sans les avoir usées un peu par l’emploi quotidien, mais intactes néanmoins, comme une vieille bible que l’on se transmet de père en fils. Et les enfants déshérités se distinguaient de leurs frères par ceci qu’ils ne savaient pas chanter, ou du moins qu’ils ne connaissaient qu’une petite partie des chansons de leurs pères et aïeux, et ils perdaient avec les autres chansons la grande part d’expérience que toutes ces bylines et ces skaski contenaient aux yeux du peuple. C’est ainsi, par exemple, que Jegor Timofejevitch avait épousé contre la volonté de son père, le vieux Timofei, une belle jeune femme, et était parti avec elle pour Kiew, la ville sainte où se trouvent les tombeaux des plus grands martyrs de la sainte église orthodoxe. Le père Timofei, qui passait dans la région pour le chanteur le plus savant, à dix journées de ronde, maudit son fils et raconta à ses voisins qu’il était souvent convaincu de n’en avoir jamais possédé. Cependant il devint muet de regret et de tristesse. Et il chassait tous les jeunes gens qui s’introduisaient dans sa chaumière, pour devenir les héritiers des innombrables chansons qui étaient enfermées dans le vieillard comme à l’intérieur d’un violon poussiéreux.

« Père, petit père, donne-nous donc l’une ou l’autre de tes chansons. Vois, nous voulons les porter dans les bourgs, et tu les entendras retentir dans toutes les cours, lorsque le soir tombe, et que le bétail s’est calmé dans les étables. »

Mais le vieux, qui était toujours assis sur le poêle, secouait la tête du matin au soir. Il avait l’ouïe dure, et comme il ne savait pas si quelqu’un des jeunes gens qui guettaient à présent sans cesse autour de la maison, n’avait pas de nouveau supplié, il agitait en tremblant sa tête blanche, et faisait : Non, non ! jusqu’à ce qu’il s’endormît, — et puis encore une fois : non, dans son sommeil.

Il eût volontiers fait ce plaisir aux jeunes gens ; il regrettait lui-même que la poussière muette de son corps dût bientôt reposer sur ses chansons, peut-être dans très peu de temps. Mais s’il avait essayé de leur en enseigner une, il se serait sans doute souvenu de son Jegorouchka, et puis qui sait ce qui serait arrivé. Car, c’est seulement parce qu’il se taisait toujours, que jamais on ne l’avait entendu pleurer. Derrière chaque mot veillait un sanglot, et il devait toujours fermer la bouche, vite et doucement, pour qu’il ne s’échappât en même temps.

Le vieux Timofei, depuis très longtemps déjà, avait enseigné à son fils quelques chansons, et à l’âge de quinze ans celui-ci en savait plus long et chantait plus juste que tous les hommes du village et des environs. Néanmoins, le vieux disait à son fils, les jours de fête, lorsqu’il était un peu ivre :

— Jegorouchka, ma colombe, je t’ai déjà enseigné beaucoup de chansons, beaucoup de bylins, et aussi les légendes des saints, une presque pour chaque jour. Mais je suis, tu le sais, le plus savant de tout le gouvernement, et mon père connaissait toutes les chansons de la Russie, et même des chansons tartares. Tu es encore jeune, et c’est pourquoi je ne t’ai pas encore conté les plus beaux bylins, où il y a des mots pareils à des icones, et que l’on ne peut même pas comparer aux mots ordinaires. Et tu n’as pas encore appris à chanter ces mélodies que personne, fût-il cosaque ou paysan, n’a jamais pu entendre sans pleurer.

Timofei répétait cela à son fils, tous les dimanches et tous les jours de fête de l’année russe, c’est-à-dire assez souvent. Jusqu’à ce que celui-ci, après une discussion violente, disparût en même temps que la belle Ustjenka, la fille d’un pauvre paysan.

La troisième année qui suivit cet événement, Timofei tomba malade, à l’époque précisément où l’un de ces nombreux cortèges de pèlerins, qui de toutes les régions de l’empire se dirigent vers Kiew, allait se mettre en route. Et l’on vit alors Ossip, le voisin de Timofei, entrer chez le malade :

— Je pars avec les pèlerins, Timofei Ivanitch, permets-moi de t’embrasser encore une fois.

Ossip n’était pas un grand ami du vieillard, mais à présent qu’il allait entreprendre ce long voyage, il jugea nécessaire de prendre congé de lui comme d’un père.

— Je t’ai quelquefois offensé, fit-il en sanglotant, pardonne-moi, mon petit cœur, c’était la boisson, et tu sais qu’on n’en peut rien. Mais je vais prier pour toi et j’allumerai un cierge. Adieu, Timofei Ivanitch, porte-toi bien, mon petit père ; peut-être guériras-tu, si Dieu le veut, et tu nous chanteras de nouveau quelque chose. Oui, oui, voilà bien longtemps que tu ne nous as plus rien chanté. Quelles chansons étaient-ce donc ? Celle de Djuk Stépanovitch par exemple, crois-tu donc que je l’aie oubliée ? Que tu es bête ! Je la sais bien par cœur. Pas comme toi, naturellement : pardi, tu connaissais ton affaire. Dieu t’avait accordé cela comme il accorde à d’autres ceci. A moi par exemple…

Le vieillard qui était couché sur le poêle se tourna en gémissant et fit un mouvement comme s’il voulait dire quelque chose. Ce fut comme si l’on avait entendu prononcer doucement le nom de Jegor. Peut-être voulait-il envoyer un message à son fils. Mais lorsque le voisin, debout près de la porte, demanda : « Tu disais quelque chose, Timofei Ivanitch ? » il était déjà de nouveau couché là et secouait doucement sa tête blanche. Cependant, Dieu sait comment cela advint, une année à peine après le départ d’Ossip, Jegor rentra de façon très inattendue. Le vieillard ne le reconnut pas tout de suite, car il faisait nuit dans la chaumière, et ses yeux fatigués ne recueillaient plus que malaisément une forme nouvelle. Mais lorsque Timofei eut entendu la voix de l’étranger, il prit peur, et sauta en bas du poêle, sur ses vieilles jambes vacillantes. Jegor l’attrapa au vol et ils s’étreignirent. Timofei pleurait.

Le jeune homme ne cessait d’interroger :

— Es-tu depuis longtemps malade, père ?

Lorsque le vieux se fut un peu calmé, il grimpa de nouveau sur son poêle, et interrogea d’une voix sévère :

— Et ta femme ?

Silence. Jegor cracha :

— Je l’ai chassée, sais-tu, avec l’enfant.

Il se tut un instant, puis reprit :

— Voici qu’un jour Ossip arrive chez moi. « Ossip Nikiphorovitch », que je lui dis. Il répond : « Oui, c’est moi. Ton père est malade, Jegor. Il ne peut plus chanter. Tout est silencieux au village, comme s’il n’avait plus d’âme notre village. Rien ne frappe, rien ne bouge, plus personne ne pleure et on n’a même plus de raison sérieuse de rire. » Je réfléchis. Qu’est-ce qu’il faut faire ? J’appelle ma femme. « Ustjenka, que je lui dis, il faut que je rentre, plus personne ne chante là-bas, c’est mon tour. Le père est malade. » « Bien », dit Ustjenka. « Mais je ne peux pas t’emmener. Le père, tu le sais, ne veut pas de toi, et je ne reviendrai sans doute jamais quand je serai là et que je chanterai. » Ustjenka me comprend : « Eh bien ! que Dieu soit avec toi ! Il y a ici beaucoup de pèlerins qui donnent l’aumône. Dieu nous aidera, Jegor. » Et voilà que je m’en vais. Et maintenant, père, dis-moi toutes tes chansons.

Le bruit se répandit que Jegor était rentré et que le vieux Timofei chantait de nouveau. Mais cet automne-là le vent soufflait si fort à travers le village qu’aucun passant ne put savoir avec certitude si l’on chantait, ou non, dans la maison de Timofei. Et la porte ne fut ouverte à aucun de ceux qui frappaient. Les deux hommes voulaient être seuls. Jegor était assis au bord du poêle sur lequel était étendu son père, et de temps en temps son oreille s’approchait de la bouche du vieillard ; car celui-ci chantait en effet. Sa vieille voix portait, un peu voûtée et tremblante, toutes les plus belles chansons vers Jegor, et celui-ci hochait quelquefois la tête, ou balançait ses jambes pendantes, comme s’il avait chanté. Cela dura ainsi pendant de longs jours. Timofei trouvait toujours de nouveau une chanson plus belle au fond de son souvenir. Souvent, la nuit, il éveillait son fils et, tandis que, de ses mains fanées et pleines de tressaillements, il faisait des mouvements incertains, il chantait une petite chanson, et encore une, et encore une — jusqu’à ce que le matin paresseux commençât de bouger. Et peu après la plus belle, il mourut.

Durant les derniers jours, il avait souvent amèrement déploré qu’il portât encore en lui une foule de chansons et qu’il n’eût plus le temps de les communiquer à son fils. Il était couché là, le front sillonné de rides profondes, tout à sa méditation tendue et anxieuse, et son attente faisait trembler ses lèvres. De temps en temps il se redressait, hochait un peu la tête, remuait les lèvres, et enfin venait une petite chanson douce ; mais à présent il chantait le plus souvent les mêmes strophes de Djuk Stépanovitch, qu’il aimait surtout, et, pour ne pas le fâcher, son fils devait paraître étonné et feindre de les entendre pour la première fois.

Lorsque le vieux Timofei Ivanitch fut mort, la maison que Jegor habitait seul, resta fermée pendant quelque temps encore. Puis, au printemps suivant, Jegor Timofeivitch, qui portait déjà une barbe assez longue, parut à sa porte, et commença d’aller et venir dans le village, et de chanter. Plus tard, il se rendit aussi dans les villages voisins, et les paysans racontaient déjà que Jegor était un chanteur au moins aussi savant que son père ; car il connaissait un grand nombre de chants héroïques et graves, et tous les airs que nul, qu’il fût cosaque ou paysan, ne pouvait entendre sans pleurer. Et, au surplus, il avait un ton doux et triste tel qu’on ne l’avait trouvé dans la voix d’aucun chanteur avant lui. Et ce ton se retrouvait toujours de nouveau dans le refrain, ce qui le rendait particulièrement émouvant. Ainsi du moins ai-je entendu dire.

— Il n’avait donc pas appris ce ton de son père ? dit mon ami Ewald après quelques instants.

— Non, répondis-je, on ne sait pas d’où il provenait.

J’avais déjà quitté la fenêtre lorsque le paralytique fit encore un mouvement et me cria de loin :

— Il a peut-être pensé à sa femme et à son enfant. D’ailleurs il n’a pas dû les faire venir, puisque son père était mort.

— Non, je ne crois pas. Car, en effet, il est mort seul.

LA CHANSON DE LA JUSTICE

Lorsque je passai de nouveau devant la fenêtre d’Ewald, il me fit signe et sourit :

— Avez-vous promis quelque chose de particulier aux enfants ?

— Comment cela ? m’étonnai-je.

— Voici : lorsque je leur ai raconté l’histoire de Jegor, ils m’ont reproché que Dieu n’y parût pas.

Je sursautai, effrayé :

— Comment ? Une histoire sans Dieu ? Est-ce donc possible ?

Puis je réfléchis :

— En effet, il n’est pas question de Dieu dans cette histoire. Pas la moindre allusion. Je ne comprends pas comment cela a pu se produire. Si quelqu’un m’avait demandé une telle histoire, je crois que je l’aurais cherchée toute ma vie, inutilement…

— Ne vous tourmentez pas pour cela, dit-il avec une certaine bienveillance. Je pense qu’on ne peut jamais savoir si Dieu est dans une histoire avant qu’elle soit vraiment finie. Car même s’il n’y manque que deux mots, même s’il n’y a plus à venir que la pause qui suit les derniers mots du conte, Il peut toujours encore arriver.

Je hochai la tête, et le paralytique dit d’une voix toute différente :

— Savez-vous encore quelque chose de ces chanteurs russes ?

J’hésitai :

— Ne voulons-nous pas plutôt parler de Dieu, Ewald ?

Il secoua la tête :

— J’aimerais tant en apprendre plus long sur ces hommes étranges. Je ne sais pas comment cela se fait ; je pense toujours : si l’un d’entre eux entrait ici, chez moi…

Et il tourna la tête vers la porte, au fond de la chambre. Mais ses yeux revinrent à moi, très vite, et non sans une certaine gêne.

— Mais naturellement, ce n’est pas possible, se reprit-il avec hâte.

— Pourquoi donc ne serait-ce pas possible, Ewald ? Tout peut vous arriver, ce qui est épargné aux hommes qui ont l’usage de leurs jambes, parce qu’ils passent ou prennent la fuite devant maintes choses. Dieu vous a destiné, Ewald, à être un point tranquille au milieu de toute cette hâte. Ne sentez-vous pas comme tout se meut autour de vous ? Les autres pourchassent les jours, et lorsque, enfin, ils en ont atteint un, ils sont si essoufflés qu’ils ne peuvent même plus lui parler. Mais vous, mon ami, vous êtes assis simplement à votre fenêtre, et vous attendez ; et il arrive toujours quelque chose à ceux qui attendent. Vous avez un sort tout particulier. Songez donc, même la madone ibérienne, à Moscou, doit sortir de sa petite chapelle et, dans une voiture noire, attelée de quatre chevaux, se rend chez ceux qui célèbrent une fête, que ce soit un baptême ou la mort. Mais chez vous tout doit venir…

— Oui, dit Ewald avec un sourire étranger. Je ne peux même pas aller à la rencontre de la Mort. Beaucoup d’hommes la trouvent en cours de route. Elle appréhende d’entrer dans les maisons et vous appelle dehors, à l’étranger, à la guerre, sur une haute tour, sur un pont qui se balance, dans une brousse, ou dans la folie. La plupart des hommes vont tout au moins la chercher quelque part, et la rapportent sur leur dos, sans qu’ils s’en doutent. Car la Mort est paresseuse ; si les vivants ne la dérangeaient toujours de nouveau, qui sait ? peut-être s’endormirait-elle.

Le malade réfléchit un moment, puis reprit avec un certain orgueil :

— Mais chez moi elle devra venir si elle me veut. Ici dans ma petite chambre claire, où les fleurs se tiennent si longtemps, par-dessus ce vieux tapis, en passant devant cette armoire, entre la table et le bois du lit (ce n’est pas du tout si facile), jusqu’à mon large et cher et vieux fauteuil, qui alors mourra probablement avec moi parce que lui aussi a en quelque sorte vécu avec moi. Et elle devra faire tout cela, de la manière usuelle, sans bruit, sans rien renverser, sans rien entreprendre d’extraordinaire, comme si elle n’était qu’une visite. Oui, cela rapproche singulièrement cette chambre de moi. Tout se déroulera ici, sur cette scène étroite, et ces dernières circonstances différeront à peine de tous les autres événements qui se sont produits ici, ou qui m’attendent encore. Tout enfant déjà, je trouvais singulier que les hommes parlassent de la mort autrement que de toutes les autres circonstances, et cela simplement parce que personne ne trahit rien de ce qui lui arrivera ensuite. Mais comment un mort se distingue-t-il d’un homme qui devient sérieux, qui renonce au temps, et s’enferme pour méditer tranquillement quelque chose dont la solution depuis longtemps le tourmente ? Lorsqu’on est entouré de gens, on ne peut même pas se rappeler le Notre Père ; à plus forte raison, comment donc pourrait-on se souvenir de quelque autre correspondance obscure qui ne consiste peut-être pas en mots, mais en événements ? Il faut aller à l’écart, dans je ne sais quel silence inaccessible, et peut-être les morts sont-ils justement des hommes qui se sont retirés ainsi pour méditer sur la vie.

Il y eut un bref silence que je délimitai par les paroles suivantes :

— Cela me fait songer à une jeune fille. On peut dire que pendant les premières dix-sept années de sa vie claire, elle n’a fait que regarder. Ses yeux étaient si grands et si personnels, que tout ce qu’ils recevaient, ils le dépensaient eux-mêmes, et dans tout le corps de cette jeune créature la vie se déroulait, indépendante d’eux, nourrie de bruits simples et intimes. Mais à la fin de ce temps je ne sais quel événement trop violent dérangea ces vies distinctes qui se touchaient à peine : les yeux percèrent en quelque sorte vers le dedans et tout le poids du dehors tomba à travers eux dans le cœur obscur, et chaque jour s’abîmait avec une telle force dans ces regards levés et profonds que ce cœur éclata dans la poitrine étroite, comme un verre. Alors la jeune fille devint pâle, dépérit, chercha la solitude pour réfléchir, et enfin, d’elle-même, elle gagna ce silence où les pensées, sans doute, ne sont plus troublées.

— Comment est-elle morte ? demanda mon ami, doucement, et d’une voix un peu rauque.

— Elle s’est noyée. Dans un étang calme et profond, à la surface duquel se formèrent beaucoup de cercles qui s’élargirent lentement, jusqu’au delà des nénuphars blancs, de sorte que toutes ces fleurs en baignant dans l’eau se dilatèrent.

— Est-ce aussi une histoire, cela ? demanda Ewald, pour que le silence qui succédait à mes paroles ne devînt pas trop puissant.

— Non, répondis-je, c’est un sentiment.

— Mais ne pourrait-on pas le transmettre aux enfants, ce sentiment ?

Je réfléchis :

— Peut-être.

— Et comment ?

— Par une autre histoire.

Et je commençai à raconter.

— C’était au temps où dans la Russie du Sud on combattait pour la liberté…

— Pardonnez-moi, dit Ewald, comment faut-il entendre cela ? Le peuple voulait-il par hasard s’affranchir du tsar ? Cela ne s’accorderait ni avec ce que je pense de la Russie ni avec vos histoires précédentes. Et s’il en était ainsi, je préférerais ne pas entendre votre conte. Car j’aime l’image que je me suis faite des choses de là-bas, et je voudrais la laisser intacte.

Je dus sourire et le rassurai :

— Les panes polonais (c’est vrai que j’aurais dû commencer par là) étaient les maîtres dans la Russie du Sud et dans ces steppes silencieuses et désertes que l’on appelle l’Ukraine. Ils étaient des maîtres durs. Leur oppression et l’avarice des juifs, qui détenaient même la clef des églises et ne la restituaient aux chrétiens que contre argent sonnant, avaient lassé et rendu songeur le jeune peuple autour de Kiew, et en amont du Dniepr. La ville elle-même, Kiew la Sainte, l’endroit où la Russie s’était pour la première fois racontée par ses quatre cents coupoles d’églises, s’enfonçait toujours plus en elle-même, et se dévorait en incendies, comme en de soudaines pensées démentes, derrière lesquels la nuit se fait toujours plus illimitée. Le peuple, dans la steppe, ne savait pas trop ce qui lui arrivait. Pris d’une étrange inquiétude, des vieillards sortaient la nuit de leurs cabanes, et contemplaient en silence le ciel haut et éternellement calme ; et le jour on pouvait voir au dos des kourgans apparaître des silhouettes qui, dans leur attente immobile, se détachaient des lointains. Ces kourgans sont des tombeaux de races disparues qui parcourent toute la steppe comme une ondulation figée et endormie. Et dans ce pays dans lequel les tombeaux sont des montagnes, les hommes sont les abîmes. Profonds, obscurs et silencieux sont les indigènes, et leurs paroles ne sont que des ponts fragiles et oscillants, suspendus au-dessus de leur être véritable.

Parfois de sombres oiseaux s’élèvent des kourgans. Parfois de sauvages chansons descendent dans ces hommes pleins de pénombre, et disparaissent en eux, profondément, tandis que les oiseaux se perdent dans le ciel. Dans toutes les directions tout semble sans limites. Les maisons elles-mêmes ne peuvent prêter d’abri contre cette immensité ; leurs petites fenêtres en sont combles. Seules, dans les angles sombres des chambres, les vieilles icones sont debout comme des bornes kilométriques de Dieu, et l’éclat d’une petite lumière apparaît dans leur encadrement, comme un enfant perdu dans une nuit étoilée. Ces icones sont le seul point fixe, le seul signe rassurant au bord de la route, et aucune maison ne peut exister sans elles. Toujours de nouveau il est nécessaire qu’on en fasse de nouvelles ; lorsque l’une se défait de vieillesse, toute mangée par les vers, lorsque quelqu’un se marie, ou se bâtit une cabane, ou lorsque quelqu’un, comme le vieil Abraham, par exemple, meurt avec le désir d’emporter saint Nicolas dans ses mains jointes, probablement pour comparer à cette image les saints qui sont au ciel, et reconnaître, avant tous les autres, celui qu’il honore le plus…

C’est ainsi que Pierre Akimovitch, en réalité cordonnier de profession, peint aussi des icones. Lorsqu’il est fatigué d’un travail, il passe à l’autre, après avoir fait trois fois le signe de croix ; et une même piété préside aussi bien à sa couture et à son martelage, qu’à sa peinture. C’est déjà un homme assez vieux, mais toujours vaillant. Son dos qu’il voûte en faisant des bottes, il le redresse devant ses images, et il a su conserver ainsi une bonne tenue et un certain équilibre dans les épaules et dans les reins. Il a passé seul la plus grande partie de sa vie, sans jamais prendre la moindre part à l’agitation qui résultait du fait que sa femme Akoulina mît au monde des enfants, que ceux-ci mourussent ou se mariassent. Dans sa soixante-dixième année seulement Pierre était entré en relations avec ceux qui étaient restés dans sa maison et dont, à présent, il commençait à considérer qu’ils existaient véritablement. C’étaient : Akoulina, sa femme, personne silencieuse et modeste, une fille laide qui prenait de l’âge, et Aliocha, un fils qui, né relativement tard, n’avait que dix-sept ans. A celui-ci Pierre voulut apprendre la peinture ; car il voyait que bientôt il ne pourrait plus suffire à toutes les commandes. Cependant il ne tarda pas à renoncer à cet enseignement. Aliocha avait peint la sainte Vierge, mais il était resté si loin du sévère et véritable modèle que son tableau semblait plutôt être un portrait de Marianne, la fille du cosaque Colokopytenko, — c’est-à-dire une chose très peu sainte, — et le vieux Pierre, après avoir fait à plusieurs reprises le signe de la croix, se hâta de recouvrir cette planche offensée, d’un saint Dimitri que, pour des raisons inconnues, il préférait à tous les autres saints.

Aussi Aliocha n’essaya-t-il plus jamais de peindre un tableau. A moins que son père lui ordonnât de dorer un nimbe, il était le plus souvent dehors, dans la steppe, personne ne savait où. Personne d’ailleurs ne le retenait chez lui. Sa mère s’étonnait qu’il fût tel, et appréhendait de lui parler, comme s’il avait été un étranger ou un fonctionnaire. Sa sœur l’avait battu aussi longtemps qu’il avait été petit, et maintenant qu’Aliocha avait grandi, elle le méprisait parce qu’il ne la battait pas. Au village on ne se souciait pas davantage de ce garçon. Marianne, la fille du cosaque, s’était moquée de lui, lorsqu’il lui avait déclaré qu’il voulait l’épouser, et Aliocha n’avait pas demandé aux autres jeunes filles si elles voulaient l’accepter pour fiancé. Dans la Ssetch, chez les Zaporogues, personne n’avait voulu l’emmener, parce qu’il semblait à tous trop débile, et encore un peu trop jeune. Une fois déjà il avait couru jusqu’au prochain monastère, mais les moines ne l’avaient pas accueilli, — et il ne lui restait donc que la lande, la vaste lande ondoyante. Un chasseur lui avait un jour fait cadeau d’un vieux fusil qui était chargé, Dieu sait de quoi. Ce fusil, Aliocha le traînait toujours avec soi, sans jamais tirer, d’abord pour économiser sa poudre, et puis, parce qu’il n’aurait su quel gibier abattre. Un soir tiède et calme, au début de l’été, tous étaient assis ensemble autour de la table grossière sur laquelle était posée une gamelle pleine de gruau. Pierre mangeait ; les autres le regardaient et attendaient ce qu’il leur laisserait. Soudain le vieillard s’arrêta, la cuiller fichée dans l’air, et avança sa tête large et fanée dans la raie de lumière qui venait de la porte, et traversait la table avant d’entrer dans la pénombre. Tous prêtèrent l’oreille. A l’extérieur des murs de la cabane, on percevait le bruit qu’eût fait un oiseau de nuit qui, doucement, eût frôlé les poutres de son aile ; mais le soleil avait à peine disparu et les oiseaux nocturnes sont en général plutôt rares au village. Or voici qu’on entendait de nouveau un bruit comme si maintenant une autre grande bête avait fait à tâtons le tour de la maison, et comme si, par tous les murs à la fois, on eût entendu son pas. Aliocha se leva doucement de son banc ; à la même seconde quelque chose de haut et de grand obscurcit la porte, repoussa tout le soir, apporta de la nuit dans la cabane, et s’avança de toute sa grandeur, mais comme avec incertitude.

— C’est l’Ostap, dit la laide, de sa vilaine voix.

Et tous, aussitôt, le reconnurent. C’était un de ces Kobzars, un vieillard qui, avec sa bandoura à douze cordes, traversait les villages, et chantait la grande gloire des cosaques, leur courage et leur fidélité, leurs hetmans Kirdjaga Koukoubenko, Boulba, et d’autres héros : ce que tous entendaient volontiers. Ostap s’inclina trois fois dans la direction dans laquelle il soupçonnait que fussent les icones (et il se tournait ainsi, inconsciemment, vers la Znamenskaja), s’assit près du poêle, et demanda à voix basse :

— Chez qui suis-je, en somme ?

— Chez nous, petit père, chez Pierre Akimovitch, le cordonnier, répondit Pierre avec chaleur.

Il était un ami du chant et se réjouissait de cette visite inattendue.

— Ah ! chez Pierre Akimovitch, celui qui peint les images, dit l’aveugle pour à son tour se montrer aimable.

Puis le silence se fit. Dans les six longues cordes de la bandoura commença un son, et grandit, pour revenir, bref et comme épuisé, des six cordes courtes, et cet effet se reproduisait en rythmes de plus en plus rapides, jusqu’à ce que, finalement, on dût fermer les yeux, de peur de voir s’écraser quelque part le son de la mélodie qui venait de monter si haut, à une vitesse vertigineuse ; alors l’air tournait court, et donnait de l’espace à la belle voix lourde du Kobzar qui remplit bientôt toute la maison, et appela même hors des chaumières voisines les gens qui s’assemblèrent à la porte et sous les fenêtres. Mais ce n’était pas les héros que célébrait cette fois la chanson. La gloire de Boulba, d’Ostranitza et de Nalivaiko semblait désormais établie. Pour tous les siècles la fidélité des cosaques était certaine. Ce n’était pas leurs prouesses que célébrait aujourd’hui la chanson. En eux tous, qui écoutaient, la danse semblait dormir plus profondément ; car aucun ne remuait les pieds ni ne levait les mains. Comme la tête d’Ostap, toutes les autres têtes étaient penchées, et la triste chanson les faisait lourdes :

« Il n’y a plus de Justice dans ce monde. La Justice, qui peut la trouver ? Il n’y a plus de Justice dans ce monde ; car toute la Justice est soumise aux lois de l’Injustice.

» Aujourd’hui la Justice, l’infortunée, est mise aux fers. Et l’Injustice se rit d’elle, nous l’avons vue ; elle est assise avec les panes, dans les sièges en or ; dans les sièges en or elle est assise avec les panes.

» La Justice est couchée sur le seuil et supplie ; chez les panes, l’Injustice, la mauvaise, est entrée ; et ils l’invitent en riant dans leurs palais ; et à l’Injustice ils remplissent de vin le gobelet.

» O Justice, petite mère, petite mère mienne, toi qui as des ailes semblables à celles de l’aigle ! Un homme viendra peut-être encore qui voudra être juste, oui juste. Que Dieu l’aide ! Lui seul le peut, il soulagera les jours des justes. »

Les têtes à présent se levèrent avec peine et sur tous les fronts était écrit le silence ; ceux-là même qui voulaient parler, le voyaient. Et, après une pause brève et grave, le jeu reprit sur la bandoura, cette fois déjà mieux compris par la foule qui grandissait.

Trois fois Ostap chanta sa chanson de la Justice. Et elle était chaque fois différente. D’abord plainte, elle sembla ensuite un reproche, et, enfin, lorsque pour la troisième fois, le front levé, le Kobzar eut poussé comme une chaîne d’ordres brefs, alors une colère sauvage fit irruption hors des mots tremblants, et les saisit tous et les entraîna dans un enthousiasme à la fois large et anxieux.

— Où s’assemblent les hommes ? demanda un jeune paysan lorsque le chanteur se leva.

Le vieux qui connaissait tous les déplacements des cosaques, cita un lieu voisin. Vite les hommes se dispersèrent, on entendit des appels brefs, des armes cliquetèrent et, devant les portes, des femmes se mirent à pleurer. Une heure plus tard, une troupe de paysans armés quitta le village dans la direction de Tchernigof. Pierre avait offert au Kobzar un verre de moût, dans l’espoir d’en apprendre plus long. Le vieillard mangea, but, mais ne répondit que brièvement aux nombreuses questions du cordonnier. Puis il remercia et s’en fut. Aliocha fit franchir le seuil à l’aveugle. Lorsqu’ils furent dehors dans la nuit, et seuls, Aliocha interrogea :

— Et tous peuvent-ils partir en guerre ?

— Tous, dit le vieillard, qui disparut en allongeant le pas, comme si dans la nuit il avait recouvré la vue.

Lorsque tous furent endormis, Aliocha se leva du poêle sur lequel il s’était couché tout vêtu, prit son fusil et sortit. Dehors il se sentit tout à coup étreindre et doucement baiser sur les cheveux. Aussitôt il reconnut au clair de lune Akoulina qui, à petits pas pressés, courait vers la maison.

— Mère, s’étonna-t-il, et un sentiment étrange l’envahit.

Il hésita un instant. Une porte quelque part tourna dans ses gonds et un chien hurla. Alors Aliocha jeta son fusil sur l’épaule et partit à grands pas, car il espérait encore rejoindre les hommes avant l’aube.

A la maison tous firent comme s’ils ne s’étaient pas aperçus de l’absence d’Aliocha. Lorsqu’ils se furent réunis à table seulement et que Pierre eut vu la place vide, il se leva de nouveau, gagna l’angle de la pièce, et alluma un cierge devant la Znamenskaja. Un cierge très mince. La laide haussa les épaules.

Cependant Ostap, le vieillard aveugle, traversait déjà le village suivant, et entonnait d’une voix triste et doucement plaintive la chanson de la Justice.

Le paralytique attendit un instant. Puis il me regarda, étonné :

— Eh bien, pourquoi ne concluez-vous pas ? N’est-ce pas comme dans l’histoire précédente ? Ce vieillard était Dieu.

— Oh ! et moi qui ne le savais pas, dis-je en frissonnant.

UNE SCÈNE DU GHETTO DE VENISE

M. Baum, propriétaire, maire, capitaine honoraire du corps des pompiers volontaires, et autre chose encore, mais pour être bref : M. Baum donc, doit avoir surpris une de mes conversations avec Ewald. Cela n’a rien d’étonnant d’ailleurs ; il est le propriétaire de la maison dont mon ami habite le rez-de-chaussée. M. Baum et moi, nous nous connaissons depuis longtemps de vue. Mais dernièrement M. le Maire s’arrête, lève son chapeau tout juste assez pour qu’un petit oiseau eût pu s’envoler, si par hasard il avait été prisonnier. Il sourit poliment et prend l’initiative d’inaugurer nos relations.

— Vous voyagez quelquefois ?

— Oui, oui, répliqué-je distraitement, c’est bien possible.

Le voici qui reprend sur un ton confidentiel :

— Je crois que nous sommes les seuls ici qui aient été en Italie ?

— Vraiment ? — je fais un effort pour être un peu plus attentif, — alors il est en effet urgent et nécessaire que nous causions l’un avec l’autre.

M. Baum rit.

— Oui, l’Italie c’est tout de même quelque chose… Par exemple, prenez Venise…

Je m’arrêtai.

— Vous vous rappelez encore Venise ?

— Mais je vous en prie, gémit-il, car il était trop gros pour s’indigner sans fatigue, je vous en prie, comment n’aurais-je pas ? Lorsqu’on a vu cela une fois… cette piazzetta… n’est-ce pas ?

— Oui, répondis-je, j’aime particulièrement à me rappeler la promenade du canal, ce glissement léger et silencieux au bord des passés…

— Le Palazzo Franchetti, m’interrompit-il.

— La Cà d’Oro, répliquai-je.

— Le marché aux poissons.

— Le Palazzo Vendramin.

— … où Richard Wagner, ajouta-t-il vite, en Allemand cultivé qu’il était.

Je hochai la tête :

— Le ponte, savez-vous.

Il eut un sourire orienté.

— Bien entendu, et le musée, sans oublier l’Académie où un Titien…

M. Baum s’était soumis de la sorte à un examen assez fatigant. Je résolus de le dédommager par une histoire, et je commençai sans autre :

— Si vous passez sur le ponte di Rialto, le long du Fondaco dei Turchi et du marché aux poissons, et si vous dites à votre gondolier : « A droite ! » il vous regardera peut-être bien avec un peu d’étonnement et vous demandera même : « Dove ? » Mais vous vous entêtez à tourner à droite, vous quittez votre barque au bord d’un des petits canaux sales, vous marchandez avec lui, vous criez, et, à travers des défilés de rues et de porches noirs de suie, débouchez sur une petite place ouverte. Tout cela, simplement parce que mon histoire se déroule là.

M. Baum me toucha le bras avec douceur :

— Pardonnez-moi, quelle histoire ?

Ses petits yeux allaient et venaient, un peu inquiets.

Je le tranquillisai :

— N’importe laquelle, cher monsieur. Pas du tout une histoire particulièrement digne d’être contée. Je ne peux même pas vous dire à quelle époque elle se déroula. Peut-être sous le doge Alvise Moncenigo IV, mais il se pourrait aussi bien que c’eût été plus tôt ou plus tard. Les tableaux de Carpaccio, si vous deviez en avoir vu quelques-uns, sont peints sur du velours pourpre ; partout éclate quelque chose de chaud, comme de boisé, et autour des lumières tamisées, là-dedans, se pressent des ombres attentives. Giorgione a peint sur un vieil or fatigué, Titien sur du brocart noir, mais au temps dont je vous parle on aimait des images claires, posées sur un fond de soie blanche, et le nom avec lequel on jouait, que de belles lèvres jetaient dans le soleil, et que des oreilles ravissantes recueillaient, lorsqu’il tombait en tremblant, ce nom était Gian Battista Tiepolo.

Mais tout cela ne se déroule pas dans mon histoire. Cela ne regarde que la vraie Venise, la ville des palais, des aventures, des nuits pâles sur les lagunes qui, mieux que toutes les autres nuits, portent le son de secrètes romances. Dans ce morceau de Venise dont je parle, il n’y a que des bruits pauvres et quotidiens, les jours passent sur lui, monotones comme s’il n’y en avait qu’un seul, et les chansons que l’on entend là, sont des plaintes croissantes qui ne s’élèvent pas, mais, comme une fumée ondulante, se couchent sur les rues. Aussitôt qu’approche le crépuscule, tout un peuple vagabond se promène ; d’innombrables enfants sont chez eux sur les places et contre les portes étroites et froides des maisons, ou jouent avec des éclats de verre et des débris d’émail bariolé comme celui avec lequel les maîtres ont composé les graves mosaïques de Saint-Marc. Rarement un noble pénètre dans le ghetto. Tout au plus, à l’heure où les jeunes filles juives vont à la fontaine, peut-on voir quelquefois une forme, noire, dissimulée sous le manteau et le masque. Certaines gens savent par expérience que cet homme porte un poignard, caché dans les plis de ses vêtements. Quelqu’un veut avoir vu, par hasard, au clair de lune, le visage du jeune homme, et depuis l’on affirme que ce visiteur noir et élancé serait Marc Antonio Priuli, le fils du proveditore Nicolo Priuli et de la belle Catharina Minelli. On sait qu’il attend sous le porche de la maison d’Isaac Rosso, puis, lorsque les alentours se font déserts, traverse la rue en biais et entre chez le vieux Melchisédech, le riche orfèvre qui a beaucoup de fils et sept filles, et de ses fils et de ses filles, beaucoup de petits-enfants. La plus jeune petite-fille, Esther, attend l’étranger, appuyée à son vieux grand-père, dans une chambre basse et sombre où beaucoup de choses brillent et brûlent ; la soie et le velours retombent doucement sur les vases, comme pour apaiser leurs flammes pleines et dorées. Ici Marc Antonio est assis sur un coussin tissé d’argent, aux pieds du vieux Juif, et parle de Venise comme d’un conte, qui jamais ne s’est passé nulle part tout à fait ainsi. Il parle des acteurs, des batailles, de l’armée vénitienne, de visiteurs étrangers, d’images et de statues, de la Sensa, le jour de l’Ascension, du carnaval et de la beauté de sa mère, Catharina Minelli. Toutes ces choses ont pour lui un sens analogue : ce ne sont que des expressions différentes pour le pouvoir, l’amour et la vie ; et toutes sont inconnues aux deux qui l’écoutent ; car les juifs sont sévèrement exclus de tout commerce, et même le riche Melchisédech ne pose jamais pied dans le ressort du Grand Conseil, bien que, comme orfèvre, et jouissant de l’estime générale, il eût pu s’y hasarder. Durant sa longue existence, le vieillard avait obtenu du Conseil plus d’une faveur pour ses coreligionnaires qui, tous, sentaient en lui un père, mais il en avait toujours de nouveau subi le contrecoup. Chaque fois qu’un désastre atteignait l’État, on se vengeait sur les juifs. Les Vénitiens étaient eux-mêmes trop portés au négoce pour y employer leurs juifs, comme faisaient d’autres peuples ; ils les harcelaient de tributs, les dépouillaient de leurs biens, et rétrécissaient de plus en plus l’emplacement du ghetto, de sorte que les familles qui, malgré toute cette misère, continuaient à se multiplier, en étaient réduites à construire leurs maisons vers en haut, les unes sur les toits des autres. Et leur ville qui ne touchait pas à la mer, s’élevait ainsi, lentement, dans le ciel, comme vers une autre mer, et, autour de la place au puits, se dressaient de tous côtés les édifices, pareils aux murs de quelque tour de géants.

Le riche Melchisédech, dans l’étrangeté de son grand âge, avait fait à ses concitoyens, fils et petits-enfants, une proposition surprenante. Il voulait toujours habiter la plus haut perchée de ces petites maisons dont les étages sans nombre se superposaient. On satisfit d’autant plus volontiers ce désir surprenant que l’on ne se fiait plus trop à la solidité des fondations et que vers le haut on bâtissait avec des pierres si légères que le vent ne s’apercevait presque pas qu’il y eût des murs. C’est ainsi que le vieillard se mit à déménager deux ou trois fois par an, et Esther, qui ne voulait pas le quitter, l’accompagnait toujours.

Enfin, ils furent arrivés si haut que, lorsqu’ils sortaient de leur étroit logis sur le toit plat, à la hauteur de leurs fronts un autre pays déjà commençait, des usages duquel le vieux, psalmodiant à moitié, parlait en mots obscurs. Il fallait maintenant monter très haut pour parvenir jusqu’à eux, à travers beaucoup de vies étrangères, en gravissant beaucoup de marches raides ou glissantes, et en passant devant beaucoup de mégères irritées. Ce chemin vous exposait encore à des assauts d’enfants affamés, et ses nombreux obstacles raréfiaient les relations. Marc Antonio lui aussi avait cessé de venir, et il manquait à peine à Esther. Durant les heures qu’elle avait passées, seule avec lui, elle l’avait regardé si longtemps, et avec des yeux si grands, qu’il lui semblait qu’alors il s’était abîmé dans ses yeux sombres, qu’il était mort, et que maintenant commençait en elle cette nouvelle vie éternelle, à laquelle, lui, chrétien, avait précisément cru. Avec ce sentiment nouveau dans son jeune corps, elle était debout sur le toit, des journées entières, et cherchait la mer. Mais si haut que fût son logis, on ne distinguait d’abord de là que le pignon du Palazzo Foscari, une tour quelconque, la coupole d’une église, une coupole plus éloignée, comme transie dans la lumière, et puis une grille de mâts, de poutres et de poteaux, au bord du ciel humide et tremblant.

Vers la fin de l’été, le vieillard déménagea encore une fois, malgré toutes les objections, et bien qu’il lui fût de plus en plus difficile de gravir les étages ; car très haut au-dessus des autres, on avait construit une nouvelle cabane. Lorsque, après un si long intervalle, il traversa de nouveau la place, appuyé sur Esther, nombreux furent ceux qui se pressèrent autour de lui, s’inclinèrent sur ses mains tâtonnantes, et implorèrent son conseil dans beaucoup de questions ; car il était pour eux comme un mort qui surgit de sa tombe, parce qu’un certain temps s’est accompli. Et il semblait en effet qu’il en fût ainsi. Les hommes lui racontaient que Venise était en révolution, que la noblesse était en péril, que bientôt tomberaient les frontières du ghetto, et que tous jouiraient de la même liberté. Le vieillard ne répondit rien, hocha seulement la tête, comme s’il savait cela depuis longtemps, et bien d’autres choses encore. Il entra dans la maison d’Isaac Rosso, au sommet de laquelle se trouvait son nouveau logis, et pendant une demi-journée il monta. En haut Esther eut un petit enfant blond. Lorsqu’elle fut rétablie, elle le porta sur le toit, et étendit pour la première fois tout le ciel doré dans les yeux ouverts de l’enfant. C’était une matinée d’automne d’une indescriptible clarté. Les choses paraissaient sombres, presque sans éclat ; quelques lumières volantes seulement se posaient sur elles comme sur de grandes fleurs, restaient un instant immobiles, puis reprenaient un vol vague par delà les contours dorés, jusque dans le ciel. Et là seulement où les choses disparaissaient, du point le plus élevé, on pouvait voir ce que nul encore n’avait vu du ghetto : une calme lumière d’argent, — la mer. Et lorsque les yeux d’Esther se furent habitués à la magnificence, elle aperçut au bord du toit, à son extrême limite, Melchisédech. Il se leva, les bras étendus, et força ses yeux fatigués à regarder dans le jour qui se déployait lentement. Ses bras restèrent étendus, son front portait une pensée radieuse ; on eût dit qu’il accomplissait un sacrifice. Puis il se laissa de nouveau tomber en avant, et appuya sa vieille tête contre la méchante pierre anguleuse. Mais le peuple était rassemblé sur la place et regardait en l’air. Des gestes et des mots disparates s’élevèrent de la foule, sans atteindre le vieillard, perdu dans sa prière solitaire. Et le peuple vit son ancêtre et son cadet, comme dans les nuages. Mais le vieillard continuait à se lever fièrement et à se prosterner toujours de nouveau sur le sol, humblement. Et la foule, en bas, grandissait, et ne le quittait pas des yeux : A-t-il vu la mer, ou bien l’Éternel, dans sa gloire ?

M. Baum s’efforça de répondre très vite. Il n’y réussit pas aussitôt :

— La mer, probablement, fit-il sèchement. C’est d’ailleurs une impression…

Ce disant, il se montrait particulièrement bien informé et raisonnable.

Je pris rapidement congé de lui, mais ne pus me retenir de lui crier en partant :

— Ne manquez pas, surtout, de raconter cette aventure aux enfants.

Il réfléchit :

— Aux enfants ? Mais, vous savez, ce jeune noble-là, cet Antonio, ou le diable sait comment il s’appelle, ne me paraît pas du tout un beau caractère ; et puis l’enfant, cet enfant ! Il me semble que pour… des enfants ?

— Oh, le rassurai-je, vous avez oublié, cher monsieur, que les enfants viennent de Dieu. Comment les enfants douteraient-ils qu’Esther en ait eu un, alors qu’elle habitait si près du ciel ?

Cette histoire aussi, les enfants l’ont entendue, et lorsqu’on leur demande ce qu’ils en pensent, et ce que le vieux juif Melchisédech a bien pu voir dans son extase, ils disent sans réfléchir :

— Oh, oui, la mer !

CELUI QUI ÉCOUTAIT LES PIERRES

Je suis de nouveau chez mon ami paralytique. Il sourit de sa manière particulière :

— Et de l’Italie vous ne m’avez jamais rien raconté ?

— Cela veut dire que je dois le plus tôt possible rattraper le temps perdu ?

Ewald hoche la tête et ferme déjà les yeux pour m’écouter. Je commence donc :

— Ce que nous éprouvons comme le printemps, Dieu ne le voit passer sur la terre que comme un fuyant et petit sourire. Il semble alors qu’elle se souvienne de quelque chose ; en été elle en parlera à tous, jusqu’à ce qu’elle se fasse plus sage, dans le grand silence de l’automne, par quoi elle se confie aux solitaires. Tous les printemps que vous et moi réunis avons vécus, ne suffisent pas à combler une seconde de Dieu. Le printemps, pour que Dieu le remarque, ne doit pas rester dans les arbres et sur les prés. Il faut qu’il devienne en quelque manière puissant au cœur des hommes, car il se déroule alors, non pas dans le temps, mais dans l’éternité et en présence de Dieu.

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