EN GUISE D’INTRODUCTION (continued 2)
Maurice Betz translation
Un jour que ceci arriva, les regards de Dieu suspendirent leur vol obscur au-dessus de l’Italie. Le pays, en bas, était clair, le temps brillait comme de l’or, mais, jetée en biais sur lui, comme un chemin sombre, s’étendait l’ombre d’un homme aux épaules larges, lourde et noire, et, plus loin, en avant de lui, l’ombre de ses mains qui travaillaient, inquiète, agitée de sursauts, tantôt au-dessus de Pise, tantôt au-dessus de Naples, tantôt se perdant sur le mouvement incertain de la mer. Dieu ne put détourner ses yeux de ces mains qui lui parurent d’abord jointes, comme des mains qui prient ; mais la prière qui en jaillissait, les ouvrait largement. Il y eut un silence dans les cieux. Tous les saints suivirent les regards de Dieu, et, comme lui, contemplèrent l’ombre qui voilait à moitié l’Italie, et les hymnes des anges s’arrêtèrent sur leurs lèvres, et les étoiles tremblèrent, car elles craignaient d’avoir commis quelque faute et, humblement, elles attendirent le blâme irrité de Dieu. Mais rien de tel n’arriva. Les cieux s’étaient ouverts de toute leur largeur au-dessus de l’Italie, de sorte que Raphaël était à genoux à Rome, et que le bienheureux Fra Angelico de Fiesole était debout dans un nuage, et se réjouissait à son aspect. Beaucoup de prières à cette heure étaient en route, entre terre et ciel. Mais Dieu n’en reconnut qu’une : la force de Michel-Ange qui montait vers lui comme une odeur de vignes. Et il souffrit qu’elle occupât toutes ses pensées. Il se pencha davantage, trouva l’homme qui travaillait, regarda par-dessus ses épaules, sur ses mains qui écoutaient le long des pierres, et prit tout à coup peur : les pierres auraient-elles aussi des âmes ? Et voici que ces mains s’éveillaient, et fouillaient la pierre comme un tombeau où vacille une voix faible et mourante.
— Michel-Ange, s’écria Dieu, angoissé, qui est dans la pierre ?
Michel-Ange prêta l’oreille ; ses mains tremblaient. Puis il répondit d’une voix sourde :
— Toi, mon Dieu. Qui d’autre ? Mais je ne puis parvenir jusqu’à toi.
Et Dieu comprit alors qu’il était aussi dans la pierre, et il se sentit inquiet et à l’étroit. Tout le ciel n’était qu’une seule pierre, et il était enfermé en son milieu et il espérait que les mains de Michel-Ange le délivreraient, et il les entendait venir, mais de loin. Le maître cependant était de nouveau penché sur son œuvre. Il ne cessait de penser : tu es un petit bloc, et un autre que moi pourrait à peine trouver un homme en toi. Mais moi je sens ici une épaule : c’est celle de Joseph d’Arimathie ; ici se penche Marie, je sens ses mains tremblantes qui soutiennent Jésus, Notre Seigneur, mort tout à l’heure crucifié. Si ces trois ont assez d’espace dans ce petit morceau de marbre, comment d’un rocher ne ferais-je pas surgir toute une race endormie ? Et à larges coups il libéra les trois figures de la pietà, mais ne détacha pas tout à fait les voiles de pierre de leurs visages, comme s’il avait craint que leur profonde tristesse ne se posât sur ses mains en les paralysant. Aussi fuyait-il vers une autre pierre. Mais chaque fois il renonçait à donner à un front sa pleine clarté, à une épaule sa courbe la plus pure, et lorsqu’il formait une femme, il ne posait pas le dernier sourire autour de sa bouche, pour que sa beauté ne fût pas tout à fait trahie.
En ce temps-là il ébaucha le tombeau pour Jules della Rovere. Il voulait dresser une montagne au-dessus du pape de fer, et en outre une race qui la peuplerait. Agité par beaucoup de projets obscurs, il alla dans ses carrières. Au-dessus d’un pauvre village, s’élevait, roide, la pente. Encadrées d’oliviers et de pierres fanées, les cassures fraîches apparaissaient, comme un grand visage pâle sous une chevelure qui vieillit. Longtemps Michel-Ange demeura devant ce front voilé. Soudain il aperçut en dessous deux immenses yeux en pierre qui le regardaient. Et Michel-Ange sentit qu’il grandissait sous l’influence de ce regard. A présent lui aussi se dressait haut au-dessus de la terre, et il semblait que de toute éternité il fût le voisin fraternel de cette montagne. La vallée reculait sous lui comme derrière un homme qui monte, les chaumières se serraient les unes contre les autres comme des troupeaux, et le visage de roc apparaissait plus proche et plus parent, sous ses voiles de pierre blanche. Il exprimait une attente immobile, et cependant au bord du mouvement.
Michel-Ange réfléchit :
— On ne peut te rompre, car tu n’es que d’une seule pièce.
Puis il éleva la voix :
— Je veux t’achever. Tu es mon œuvre !
Et il se retourna vers Florence. Il vit une étoile, et la tour du dôme. Et autour de ses pieds était le soir.
Tout à coup, arrivé à la Porta Romana, il hésita. Les deux rangées de maisons s’étendirent vers lui comme des arbres, et déjà elles l’avaient saisi et tiré dans la ville. Toujours plus étroites et plus crépusculaires devenaient les rues, et lorsqu’il entra chez lui, il se sentit entre des mains obscures auxquelles il ne pouvait plus échapper. Il s’enfuit dans la salle, et de là dans la chambre, à peine longue de deux pieds, où il avait coutume d’écrire. Les murs de la pièce se rapprochèrent de lui, et l’on eût dit qu’ils luttaient avec sa démesure et le repoussaient dans sa forme, ancienne et étroite. Et il se laissait faire. Il se mit à genoux et se laissa former par eux. Il sentit en soi une humilité, et éprouva le désir d’être petit. Et une voix vint :
— Michel-Ange, qui est en toi ?
Et l’homme, dans sa chambre étroite, posa son front dans ses mains, et dit d’une voix basse :
— Toi, mon Dieu, qui d’autre ?
Alors l’espace s’élargit autour de Dieu, et il leva librement son visage qui était au-dessus de l’Italie, et regarda autour de soi : avec leurs manteaux et leurs mitres, les saints étaient debout, et les anges allaient avec leurs chants, comme avec des brocs d’eau luisante, parmi les étoiles altérées, et le ciel n’avait pas de fin.
Mon ami paralytique leva les yeux et suivit les nuages du soir, à travers le ciel.
— Dieu est-il donc là ? demanda-t-il.
Je me tus. Puis je me penchai vers lui :
— Ewald, sommes-nous donc ici ?
Et nous nous tînmes les mains avec émotion.
COMMENT LE DÉ A COUDRE DEVINT LE BON DIEU
Lorsque je quittai ma fenêtre, les nuages du soir étaient toujours encore là. Ils semblaient attendre. Dois-je aussi leur raconter une histoire ? Je le leur proposai. Mais ils ne m’entendirent même pas. Pour leur devenir intelligible et réduire la distance qui nous séparait, je m’écriai :
— Je suis aussi un nuage du soir.
Ils s’arrêtèrent ; sans doute me regardaient-ils. Puis ils étendirent vers moi leurs fines ailes, rosées et transparentes. C’est leur manière de se saluer entre eux. Ils m’avaient donc reconnu.
— Nous sommes au-dessus de la terre, expliquèrent-ils, plus exactement au-dessus de l’Europe, et toi ?
J’hésitai.
— Il y a là un pays…
Ils s’informèrent.
— A quoi ressemble-t-il ?
— Du crépuscule parmi des choses…
— Cela, l’Europe l’est aussi, s’exclama en riant un jeune nuage.
— Possible, répondis-je, mais j’ai toujours entendu dire que les choses en Europe étaient mortes.
— Oui, en effet, remarqua un autre, avec mépris.
— Mais quelle absurdité serait-ce, que des choses vivantes !
— Les miennes vivent, m’obstinai-je. C’est là justement qu’est la différence. Elles peuvent devenir différentes : une chose qui par exemple est venue au monde comme crayon ou comme poêle, ne doit pas pour cela désespérer de progresser. Un crayon peut un jour, si tout va bien, devenir même un mât, et un poêle peut devenir au moins un portail de ville.
— Décidément, voilà un bien sot nuage du soir, dit la petite nuée qui, tout à l’heure déjà, s’était exprimée avec si peu de réserve.
Un vieux nuage craignit qu’elle ne m’eût offensé.
— Il y a des pays très différents, dit-il en manière d’apaisement. Je me suis un jour perdu au-dessus d’une petite principauté allemande, et aujourd’hui encore je ne puis croire qu’elle fasse partie de l’Europe.
Je le remerciai et dis :
— Je vois que nous nous accorderons difficilement. Si vous le permettez, je raconterai tout simplement ce que j’ai vu durant ces derniers temps se dérouler au-dessous de moi. Cela vaudra sans doute mieux.
— Je vous en prie, m’autorisa le vieux nuage au nom de tous.
Je commençai :
— Des hommes sont dans une chambre. Je suis assez haut, et voilà pourquoi ils m’apparaissent comme des enfants. Aussi dirai-je tout simplement : des enfants. Des enfants donc sont dans une chambre. Deux, cinq, six, sept enfants. Ce serait trop long de leur demander leurs noms. D’ailleurs les enfants semblent causer avec animation ; et sans doute leur conversation trahira-t-elle l’un ou l’autre de leurs noms. Il y a peut-être assez longtemps déjà qu’ils sont réunis, car l’aîné (j’entends qu’on l’appelle Hans) remarque comme en manière de conclusion :
— Non, décidément, nous ne pouvons pas en rester là. J’ai entendu qu’autrefois, le soir, — les soirs tout au moins où l’on était sage, — les parents racontaient toujours des histoires aux enfants jusqu’à l’heure d’aller se coucher. Est-ce que ces choses-là arrivent encore aujourd’hui ?
Une petite pause, puis Hans se répondit à lui-même :
« Non, elles n’arrivent plus nulle part. Pour moi, puisque je suis déjà grand, je leur abandonnerais volontiers les quelques dragons qui leur donneraient tant de mal, mais, en somme, ils ont le devoir de nous dire qu’il y a des ondines, des nains, des princes et des monstres. »
— J’ai une tante, fit remarquer une petite fille, qui me raconte quelquefois…
— Quelle blague, l’interrompit Hans, les tantes ne comptent pas, elles mentent.
Toute la compagnie parut très intimidée en présence de cette affirmation hardie, mais irréfutable.
Hans poursuivit :
— Il s’agit d’ailleurs ici avant tout des parents parce que ceux-ci ont en quelque sorte le devoir de nous instruire de cette manière ; les autres le font tout au plus par bonté. On ne peut pas l’exiger d’eux. Mais, écoutez-moi bien, que font nos parents ? Ils se promènent avec de méchantes figures offensées, rien ne leur est assez bon, ils crient et grondent, et malgré cela ils sont indifférents, et la fin du monde arriverait qu’ils s’en apercevraient à peine. Ils ont quelque chose qu’ils appellent des « idéaux ». Peut-être est-ce une espèce de petits enfants qui ne doivent jamais rester seuls et donnent beaucoup de peine ; mais s’il en est ainsi, ils n’auraient pas dû nous avoir, nous. Voici donc, les enfants, ce que je pense : c’est sûrement triste que les parents nous négligent. Mais nous le supporterions quand même, si ce n’était une preuve que les grands en général deviennent bêtes, et rétrogradent, si je puis ainsi dire. Nous ne pouvons pas empêcher leur déchéance, car, pendant la journée, nous n’avons aucune influence sur eux, et lorsque nous rentrons tard de l’école, on ne peut plus exiger de nous que nous nous asseyions et que nous essayions encore de les intéresser à quelque chose de sérieux. Cela nous peine vraiment d’être assis pendant je ne sais pas combien de temps sous la lampe, et que notre mère ne comprenne même pas le principe de Pythagore. Tant pis, nous n’y pouvons rien. Les grands deviendront toujours plus bêtes… cela ne fait rien : qu’est-ce que nous y perdons ? la culture ? Ils se découvrent l’un devant l’autre, et lorsqu’un crâne chauve apparaît, par hasard, ils pouffent de rire. Si nous n’étions pas assez raisonnables pour pleurer de temps en temps, je vous le dis, il n’y aurait plus d’équilibre, même dans ces circonstances-là. Et avec cela, quelle présomption ! Ils prétendent même que l’empereur est une grande personne. J’ai lu dans les journaux que le roi d’Espagne est un enfant. C’est le cas de tous les rois et de tous les empereurs — voilà la vérité. Mais à côté de tant de choses superflues, les grands en ont quand même une qui ne nous est pas du tout indifférente : le bon Dieu. Il est vrai que je ne l’ai jamais vu avec l’un d’eux, mais c’est cela justement qui est suspect. Je pense que dans leur distraction, avec leurs préoccupations et leur hâte, ils ont dû le perdre quelque part. Mais voilà : il est pourtant bien nécessaire. Beaucoup de choses ne peuvent se faire sans lui, le soleil ne peut pas se lever, les enfants ne peuvent pas venir au monde, et le pain aussi risquerait de s’arrêter. Il a beau sortir chez le boulanger, c’est le bon Dieu qui est assis, et qui tourne les grands moulins. Bref, ce n’est pas difficile de trouver beaucoup de raisons pour lesquelles le bon Dieu est indispensable. Mais c’est un fait, les grands ne s’occupent pas de lui, à nous donc d’y songer. Écoutez ce que j’ai pensé. Nous sommes tout juste sept enfants. Chacun de nous doit porter le bon Dieu, pendant un jour : cela fait qu’il sera avec nous toute la semaine, et on saura toujours où il est.
Il y eut ici un instant de grand embarras. Comment faire ? Pouvait-on prendre le bon Dieu dans sa main, ou le mettre dans sa poche ? Un petit, cependant, racontait :
— J’étais seul dans la chambre. Une petite lampe brûlait près de moi, et j’étais assis dans mon lit, et je disais ma prière — très fort. Quelque chose bougea entre mes mains jointes. C’était doux et chaud, comme un tout petit oiseau. Je ne pouvais pas ouvrir mes mains parce que la prière n’était pas finie. Mais j’étais curieux et priais horriblement vite. Puis, en disant amen, je fis comme cela (le petit étendit ses mains et écarta ses doigts), mais il n’y avait rien dedans.
Tous pouvaient imaginer cela. Hans lui-même ne savait que conseiller. Tous le regardaient. Et tout à coup il dit :
— C’est bête, cela. N’importe quelle chose peut être le bon Dieu. Il n’y a qu’à le lui dire.
Il se retourna vers le garçon le plus voisin de lui, qui était roux :
— Naturellement pas un animal. Il se sauverait. Mais un objet, vois-tu, est là. Tu entres le jour, tu entres la nuit, il est toujours là, dans la chambre, il peut donc très bien être le bon Dieu.
Peu à peu les autres s’en convainquirent.
— Mais nous avons besoin d’une petite chose qu’on puisse porter partout avec soi ; sinon, cela n’a pas de sens. Videz tous vos poches !
On vit alors paraître d’étranges choses : des rognures de papier, des canifs, une gomme, des plumes, de la ficelle, de petits cailloux, des vis, des sifflets, de petits copeaux de bois, et beaucoup d’autres choses encore qu’on ne peut reconnaître à distance, ou dont les noms me font défaut. Et toutes ces choses reposaient dans les mains plates des enfants, comme effrayées par la perspective soudaine de devenir le bon Dieu, et toutes celles qui avaient un peu d’éclat, brillaient pour plaire à Hans.
Longtemps le choix fut indécis. Enfin on trouva chez la petite Resi un dé à coudre qu’elle avait un jour pris à sa mère. Il était brillant, comme en argent, et grâce à sa beauté il devint le bon Dieu. Hans lui-même l’empocha, car il commençait la série, et tous les enfants, le reste de la journée, marchèrent derrière lui et furent fiers de lui. On convint plus difficilement de celui à qui on confierait le dé pour le lendemain, mais, prévoyant, Hans fixa aussitôt le programme de toute la semaine, pour qu’il n’y eût pas de disputes à ce sujet.
Cette organisation apparut en somme excellente. Du premier coup d’œil et à tout moment on pouvait savoir qui détenait justement le bon Dieu, car celui-là marchait un peu plus raide et plus solennel, avec une figure de dimanche. Les trois premiers jours les enfants ne parlèrent que de cela. A tout moment l’un d’eux demandait à voir le bon Dieu, et bien que l’influence de cette grande dignité n’eût même pas transformé le dé, sa qualité de dé n’apparaissait cependant que comme un vêtement discret autour de sa véritable forme. Tout se déroula dans l’ordre. Le mercredi Paul le détint, le jeudi, la petite Anna. Le samedi vint. Les enfants jouaient à s’attraper, et, hors d’haleine, s’élançaient les uns entre les autres, lorsque Hans tout à coup appela :
— Qui donc a le bon Dieu ?
Tous s’arrêtèrent. L’un regardait l’autre. Aucun ne se rappelait l’avoir vu depuis deux jours. Hans fit le compte pour savoir de qui le tour était venu. Il trouva : la petite Marie. Et sans autre il demanda le bon Dieu à la petite Marie. Que faire ? La petite fouilla d’abord ses poches. A présent seulement elle se rappelait l’avoir reçu le matin ; mais il avait disparu, sans doute l’avait-elle perdu en jouant.
Et lorsque les enfants rentrèrent chez eux, la petite resta sur le pré et chercha. L’herbe était assez haute. Deux fois des gens passèrent et demandèrent à la petite si elle avait perdu quelque chose. Chaque fois l’enfant répondit : « Un dé », et continua à chercher. Les passants l’aidaient pendant quelques instants, mais bientôt, fatigués de se pencher, lui conseillaient, en reprenant leur route :
— Rentre plutôt chez toi. Il n’y a qu’à en acheter un autre.
Cependant Mariette continuait à chercher. Le pré, au crépuscule, se faisait de plus en plus étranger, et l’herbe commençait à devenir humide. Puis arriva de nouveau un homme. Il se pencha sur l’enfant.
— Que cherches-tu ?
Cette fois, Mariette, prête à pleurer, répondit avec un entêtement courageux :
— Le bon Dieu.
L’étranger sourit, la prit tout simplement par la main, et elle se laissa conduire, comme si tout était bien. En marchant l’inconnu dit :
— Regarde, le joli dé que j’ai trouvé aujourd’hui.
Les nuages s’impatientaient depuis longtemps. Le plus sage d’entre eux qui, dans l’intervalle, était devenu très gros, se tourna vers moi :
— Pardonnez-moi, ne pourrais-je savoir le nom du pays au-dessus duquel…
Mais les autres nuages entrèrent en riant dans le ciel, et entraînèrent le vieillard.
UN CONTE SUR LA MORT ET UN ÉPILOGUE D’UNE MAIN ÉTRANGÈRE
Je regardais encore toujours dans le ciel qui s’éteignait lentement, lorsque quelqu’un dit :
— Vous semblez beaucoup vous intéresser à ce pays là-haut.
Mon regard tomba vite, comme un oiseau abattu, et je vis que j’étais arrivé au mur bas de notre petit cimetière. Devant moi, au delà de ce mur, un homme tenait une pelle et souriait gravement.
— Et moi, je m’intéresse plutôt à ce pays-ci, ajouta-t-il en désignant la terre noire et humide qui, en plus d’un endroit, transparaissait entre les nombreuses feuilles sèches qui se murent en bruissant, avant que je me fusse aperçu qu’un vent s’était levé.
Une horreur subite me saisit :
— Pourquoi faites-vous cela ? m’écriai-je.
— Il nous nourrit, n’est-il pas vrai ? et puis, je vous en prie, tous les hommes ne font-ils pas comme moi ? Ils ensevelissent Dieu là-bas, comme je fais les hommes ici.
Il montra le ciel, et m’expliqua :
— Oui, cela aussi, c’est un grand tombeau, où croissent en été beaucoup de myosotis sauvages.
Je l’interrompis :
— Il fut un temps où les hommes enterraient Dieu au ciel, cela est vrai.
— Les choses ont-elles changé ? demanda-t-il avec une tristesse étrange.
Je poursuivis :
— Oui, chacun jetait alors une poignée de ciel sur lui, je sais. Mais il n’y était déjà plus, ou tout au moins…
J’hésitai.
— Savez-vous, repris-je, autrefois les hommes priaient comme ceci.
J’étendis les bras et sentis involontairement ma poitrine s’élargir.
« Alors Dieu se jeta dans tous ces abîmes pleins d’humilité et de ténèbres, et il ne retournait que contre son gré au ciel qu’insensiblement il rapprocha de plus en plus de la terre. Mais une nouvelle foi commença. Comme elle ne pouvait faire comprendre aux hommes que son nouveau Dieu se distinguait de l’ancien (car dès qu’elle commençait à le célébrer, les hommes reconnaissaient aussitôt en lui leur Dieu de toujours), l’annonciateur de la nouvelle loi changea la manière de prier. Il enseigna que l’on joignît les mains et décida : « Voyez, notre Dieu veut être prié ainsi, il est donc différent de celui que vous croyiez jusqu’à présent accueillir dans vos bras ». Cela, les hommes le comprirent, et l’attitude des bras ouverts devint une attitude méprisable, terrible, et plus tard on la fixa à la croix pour la montrer à tous comme un symbole de détresse et de mort.
» Lorsque Dieu jeta de nouveau ses yeux sur la terre, il prit peur. A côté des innombrables mains jointes, on avait construit beaucoup d’églises gothiques, de sorte que mains et toits, également raides et aigus, s’avançaient vers lui comme des armes ennemies. Le courage de Dieu est ailleurs. Il retourna dans son ciel, et lorsqu’il eut observé que les tours et les prières nouvelles grandissaient toujours derrière lui, il quitta ses cieux à leur autre extrémité, et échappa ainsi à cette poursuite. Il fut lui-même surpris de trouver au delà de sa patrie rayonnante, un commencement de ténèbres qui l’accueillit en silence, et, pris d’un sentiment étrange, il s’enfonça toujours plus avant dans cette pénombre qui lui rappelait les cœurs des hommes. Il se rappela pour la première fois que les têtes des hommes sont claires, mais que leurs cœurs sont pleins d’une obscurité toute semblable, et il fut pris d’un désir d’habiter le cœur des hommes, au lieu de traverser toujours cette insomnie lucide et froide de leurs pensées.
» Or donc, Dieu a poursuivi sa route. L’obscurité autour de lui se fait toujours plus épaisse, et la nuit où il s’avance a un peu de la chaleur odorante d’une glèbe fertile. Bientôt les racines se tendent vers lui avec le beau geste ancien de la large prière. Rien de plus sage que le cercle. Le Dieu qui devant nous s’est enfui dans les cieux, nous reviendra par la terre. Et, qui sait, peut-être, un jour, lui creuserez-vous, par hasard, vous-même, sa porte… »
L’homme à la pelle dit :
— Mais c’est un conte, cela.
— Dans notre voix, lui répondis-je doucement, tout devient conte, puisque en elle rien ne peut s’être passé.
Pendant quelques instants l’homme regarda devant lui. Puis il endossa sa veste avec des mouvements brusques et demanda :
— Nous pourrions peut-être repartir ensemble ?
J’approuvai de la tête.
— Je rentre. Nous suivons sans doute le même chemin. Vous n’habitez donc pas ici ?
Il franchit la petite porte grillagée, la fit doucement tourner dans ses gonds gémissants, et répondit :
— Non.
Après quelques pas, il devint plus confiant.
— Vous aviez raison, tout à l’heure. C’est bizarre que l’on ne trouve personne qui veuille faire cela, ici dehors. Je n’y avais jamais réfléchi autrefois. Mais maintenant que je me fais vieux, des pensées me viennent quelquefois, d’étranges pensées, comme celle-là par exemple, sur le ciel, et d’autres encore. La mort. Qu’en savons-nous ? En apparence tout, et en vérité, peut-être rien. Souvent, lorsque je travaille, les enfants — je ne sais pas à qui ils appartiennent — sont autour de moi. Et une de ces idées justement me prend. Alors je creuse comme une bête, pour tirer toute ma force hors de ma tête et la dépenser dans mes bras. La tombe devient beaucoup plus profonde que ne l’exige le règlement, et une montagne de terre grandit à côté. Mais les enfants se sauvent lorsqu’ils voient mes gestes sauvages. Ils croient que je me mets en colère.
Il réfléchit.
— Et c’est vrai que c’est une espèce de colère. On s’émousse, on croit l’avoir surmontée, et tout à coup cela vous… On a beau faire, la mort est une chose incompréhensible et terrible.
Nous suivions une longue route, sous des arbres fruitiers qui déjà avaient perdu leurs feuilles, puis la forêt commença à notre gauche, comme une nuit qui d’un instant à l’autre peut nous envahir complètement.
— Je veux vous raconter une petite histoire, proposai-je, elle durera tout juste le temps d’aller jusqu’au village.
Mon compagnon hocha la tête et alluma une vieille petite pipe. Je racontai :
— Ils étaient deux, un homme et une femme, et ils s’aimaient. S’aimer veut dire ne rien accepter de personne, tout oublier, et tout recevoir d’un seul homme, tout, ce que l’on possédait déjà, et le reste. Ces deux êtres donc souhaitaient dépendre ainsi l’un de l’autre. Mais dans le temps, dans les jours, dans tout ce qui va et vient, avant même qu’on ait établi un vrai rapport avec tout cela, une telle manière d’aimer ne peut pas toujours être observée jusqu’au bout ; les événements viennent de tous les côtés et le hasard leur ouvre toutes les portes.
Le couple décida donc de quitter le temps pour vivre dans l’éternité, loin de tous les sons d’horloges et des bruits de la ville. Et là, dans un jardin, ils se bâtirent une maison. Cette maison avait deux portes, l’une du côté droit, l’autre du côté gauche. La porte de droite était celle de l’homme, et tout ce qui était à lui devait par elle entrer dans la maison. Mais la porte de gauche appartenait à la femme ; et tout ce qui était du ressort de celle-ci devait passer sous le cintre de gauche. Il en fut ainsi. Celui qui, le matin, s’éveillait le premier, descendait et ouvrait sa porte. Et jusque tard dans la nuit, bien des choses entraient, encore que la maison ne fût pas située au bord de la route. Chez ceux qui savent les recevoir, le paysage pénètre jusque dans la maison, et la lumière, et un vent qui porte un parfum sur ses épaules, et beaucoup d’autres choses encore. Des jours passés même, des figures et des destins entraient par les deux portes et tous trouvaient le même accueil, si simple qu’ils croyaient avoir toujours habité cette maison dans la lande. Cela dura ainsi pendant quelque temps et tous deux étaient très heureux. La porte de gauche s’ouvrait un peu plus souvent, mais par la porte de droite aussi entraient des visiteurs de couleurs plus diverses. Devant celle-ci, un matin, attendait… la Mort. Lorsqu’il l’eut aperçue, l’homme ferma vivement sa porte et la tint close pendant toute la journée. Après quelque temps la Mort parut devant l’entrée de gauche. En tremblant la femme frappa la porte et en tira le large verrou. Ils ne se parlèrent pas de cet événement, mais ils ouvrirent plus rarement les deux portes, et essayèrent de se contenter de ce qu’il y avait dans la maison. Ils vécurent ainsi plus pauvrement qu’auparavant. Leurs réserves fondirent et les soucis apparurent. Tous deux commencèrent à mal dormir, et durant une de ces longues nuits d’insomnie, l’un et l’autre, au même instant, entendirent tout à coup un battement étrange et traînant. C’était derrière le mur de la maison, à égale distance des deux portes, et l’on eût dit que quelqu’un commençait à détacher des pierres, pour percer une nouvelle porte au milieu du mur. Dans leur terreur l’homme et la femme feignirent pourtant de n’avoir rien entendu. Ils commencèrent à parler, à rire trop haut, et lorsqu’ils furent las, le bruit de fouilles, dans le mur, s’était tu. Depuis cette nuit les deux portes restèrent définitivement closes. Ils vécurent comme des prisonniers. Tous deux devinrent maladifs et furent hantés par d’étranges images. Le bruit se renouvelle de temps en temps. Alors ils rient des lèvres, tandis que leurs cœurs trépassent presque d’effroi. Tous deux savent que le bruit devient toujours plus fort et plus distinct, et ils parlent et rient toujours plus fort de leurs voix de plus en plus lasses.
Je me tus.
— Oui, oui, dit l’homme qui marchait à mon côté, c’est ainsi, cela c’est une histoire vraie.
— Je l’ai lue dans un vieux livre, ajoutai-je, et quelque chose de très étrange se produisit alors. A la fin de la ligne où la Mort paraissait devant la porte de la femme, une petite étoile était dessinée d’une encre pâlie. Elle regardait à travers les mots comme entre des nuages, et je pensai un instant que si les lignes se dissipaient, il apparaîtrait peut-être une infinité d’étoiles, comme cela arrive quelquefois, lorsque, la nuit tard, le ciel de printemps s’éclaircit. Puis j’oubliai complètement ce fait insignifiant, jusqu’à ce que je retrouvasse, à la fin du livre, la même petite étoile, comme reflétée dans un lac, sur le papier lisse et satiné qui couvrait l’intérieur de la reliure ; et en dessous commençaient des lignes déliées qui se perdaient, ainsi que des vagues, dans la pâle surface miroitante. L’écriture était devenue illisible en maints endroits, mais je réussis quand même à la déchiffrer. Voici à peu près ce que je lus :
« J’ai lu cette histoire tant de fois et par tant de jours différents, qu’il m’arrive de croire que je l’ai moi-même écrite, de mémoire. Mais chez moi la suite se déroule ainsi que je vais le dire : La femme n’avait jamais vu la Mort, et, confiante, elle la laissa entrer. La Mort dit avec une certaine hâte, comme quelqu’un qui n’a pas une bonne conscience : « Donne ceci à ton époux ». Et lorsque la femme leva les yeux d’un air interrogateur, la Mort ajouta : « C’est de la semence, une très bonne semence ». Puis elle s’éloigna sans se retourner. La femme ouvrit le sachet qui était dans sa main ; elle y trouva en effet une sorte de semence : de petits grains durs et laids. La femme pensa : « La semence est une chose inachevée, future. Je ne veux pas donner à mon époux ces grains déplaisants qui ne ressemblent en rien à un cadeau. Je vais plutôt les semer dans le parterre de notre jardin, et voir ce qu’ils produiront. Alors je le conduirai devant cette plante et lui expliquerai tout. » Ainsi fit la femme. Puis ils reprirent la même vie qu’auparavant. Le mari qui devait toujours penser que la Mort avait été debout devant sa porte, commença par concevoir des craintes, mais en voyant sa femme hospitalière et insouciante comme toujours, lui aussi ouvrit bientôt sa porte à larges battants, de sorte que beaucoup de lumière et de vie entrait dans la maison. Le printemps suivant, il y eut au milieu du parterre, entre les lis rouges, un petit arbrisseau. Il avait des feuilles étroites et noirâtres, légèrement pointues, semblables à celles du laurier, et un singulier éclat planait sur son obscurité. L’homme se proposait chaque jour d’interroger sa femme sur la provenance de cette plante. Mais chaque jour il le négligeait. Par un sentiment analogue, la femme remettait d’un jour à l’autre son explication. Mais la question réprimée d’un côté et la réponse que de l’autre côté la femme n’osait jamais faire, réunissaient toujours de nouveau le couple près de cet arbrisseau dont l’obscurité verte se distinguait si étrangement du jardin. Lorsque vint le printemps suivant, ils s’occupèrent de ce buisson comme des autres plantes, et s’attristèrent lorsque, entouré de tant de fleurs jaillissantes, il resta, inchangé et muet, comme l’année précédente, sourd à tous les appels du soleil. En ce temps ils résolurent, sans rien trahir l’un à l’autre de leurs décisions, de consacrer toute leur force au troisième printemps, et lorsque celui-ci vint, doucement et la main dans la main, ils accomplirent ce que chacun d’eux s’était secrètement promis. Le jardin, autour d’eux, devenait sauvage, et les lis rouges paraissaient plus pâles qu’autrefois. Mais un jour qu’après une nuit lourde et couverte ils pénétrèrent dans le jardin matinal, silencieux et rayonnant, ils surent : entre les feuilles noires et aiguës du buisson étranger, une fleur pâle et bleue avait jailli, intacte, bien que déjà l’enveloppe du calice se fît de tous les côtés trop étroite. Et ils étaient debout devant la fleur, unis et silencieux, et à présent ils n’avaient vraiment plus rien à se dire. Car ils pensaient : maintenant la Mort fleurit, et ils se penchèrent en même temps pour goûter le parfum de la jeune fleur. — Depuis ce matin-là tout a changé dans le monde. » Voici ce qui était écrit dans la reliure du vieux livre, conclus-je.
— Et qui a écrit cela, demanda l’homme.
— Une femme, à en juger par l’écriture, répondis-je. Mais à quoi bon chercher ? Les lettres étaient pâlies et un peu démodées. Sans doute était-elle morte depuis longtemps.
L’homme était perdu dans ses pensées. Enfin il avoua :
— Une simple histoire, et qui vous touche quand même…
— Sans doute parce que vous n’entendez que rarement des histoires, le rassurai-je.
— Croyez-vous ?
Il me tendit sa main et je la retins.
— Mais je voudrais la redire. Est-ce permis ?
J’approuvai de la tête.
— C’est vrai que je n’ai personne, se rappela-t-il tout à coup. A qui devrais-je la raconter ?
— C’est bien simple. Aux enfants qui parfois vous regardent travailler. A qui d’autre ?
Les enfants ont enfin entendu les trois dernières histoires. Celle qui leur a été répétée par les nuages du soir, en partie seulement, si je suis bien renseigné. Car les enfants sont petits et les nuages du soir sont par conséquent très éloignés d’eux. Cela vaut d’ailleurs mieux pour cette histoire. Malgré le long discours, suivi et bien équilibré, de Hans, ils reconnaîtraient qu’il s’agit d’une histoire qui se passe chez des enfants, et ils risqueraient de l’apprécier en critiques compétents. Or il vaut mieux qu’ils n’apprennent pas au prix de quel effort et avec quelle maladresse nous vivons les choses qui leur paraissent si aisées et si simples.
UNE ASSOCIATION NÉE D’UN BESOIN IMPÉRIEUX
Je viens seulement d’apprendre que notre pays possède aussi une sorte d’association d’artistes. Elle est née récemment, d’un besoin, on le devine, impérieux, et le bruit court qu’elle « prospère ». Car lorsque les associations ne savent pas du tout qu’entreprendre, elles prospèrent. Elles savent que c’est indispensable à une véritable association.
Je ne devrais pas dire que M. Baum est membre d’honneur, fondateur, porte-bannière, et tout le reste en une seule personne, et qu’il a du mal à ne pas confondre ses diverses fonctions. Il délégua vers moi un jeune homme qui devait m’inviter à prendre part aux « séances ». Je l’en remerciai, cela va de soi, très poliment, mais ajoutai que toute mon activité, depuis environ cinq ans, consistait justement dans le contraire.
— Figurez-vous, lui expliquai-je avec toute la gravité convenable, que depuis ce temps, il ne se passe pas une minute où je ne sorte de quelque association, et cependant il en existe toujours encore qui me contiennent en quelque manière.
Le jeune homme regarda mes pieds, d’abord avec effroi, puis avec une expression de regret déférent. Sans doute discernait-on sur eux l’habitude qu’ils avaient de sortir, car il hocha la tête comme s’il comprenait. Cela me plut, et comme je devais précisément m’en aller, je lui proposai de m’accompagner un bout de chemin. Nous traversâmes donc le village, et le dépassâmes, dans la direction de la gare, car j’avais affaire aux environs. Nous parlâmes de bien des choses ; j’appris que le jeune homme était musicien. Il me l’avait modestement confié, car son aspect ne l’eût pas trahi. Outre ses cheveux très abondants, il se distinguait par un empressement en quelque sorte bondissant. Durant cette promenade qui n’était pas très longue, il me ramassa deux gants, me tint mon parapluie tandis que je cherchais je ne sais plus quoi dans mes poches, me fit remarquer en rougissant que quelque chose s’était pris dans ma barbe, que j’avais un grain de suie sur le nez, et, cependant, ses doigts maigres s’allongeaient comme si l’envie les prenait de s’approcher de ma figure en quelque manière secourable. Dans son zèle, le jeune homme restait même parfois en arrière, et détachait des buissons, avec un plaisir visible, les feuilles sèches qui, dans leur chute incertaine, s’étaient accrochées quelque part. Je compris que par ces retards continuels il finirait par me faire manquer le train (la gare était encore assez loin), et je résolus, pour retenir mon compagnon à mon côté, de lui raconter une histoire.
Je commençai sans autre :
— Je suis au courant de la fondation d’une société qui résulta, elle, d’une nécessité véritable. Vous allez voir. Il n’y a pas très longtemps, trois peintres, par hasard, se rencontrèrent dans une vieille ville. Les trois peintres, naturellement, ne parlèrent pas d’art. Du moins semblait-il en être ainsi. Ils passèrent la soirée dans l’arrière-salle d’une vieille auberge à se raconter des aventures de voyage et des expériences de toute sorte ; leurs histoires devenaient de plus en plus courtes et plus littérales, et finalement il ne resta que quelques plaisanteries qu’ils agitaient et jetaient toujours de nouveau, de-ci de-là.
Pour prévenir tout malentendu, je dois d’ailleurs préciser dès maintenant qu’ils étaient de vrais artistes, des artistes en quelque sorte voulus par la nature, et non pas des artistes de hasard. Cette morne soirée dans cette arrière-boutique n’y peut rien changer ; du reste, on ne tardera pas à apprendre comment elle se poursuivit. D’autres gens — des profanes — entrèrent dans cette auberge, les peintres se sentirent mal à l’aise et partirent. A l’instant où ils franchirent la porte, ils furent d’autres hommes. Ils marchèrent au milieu de la rue, l’un toujours un peu à l’écart de l’autre. Sur leurs visages il y avait encore les traces du rire, cet étrange désordre des traits, mais chez tous, les yeux étaient déjà graves et contemplateurs. Soudain, celui qui marchait au milieu heurta son voisin de droite. Celui-ci comprit aussitôt. Devant eux s’ouvrait une ruelle, étroite et pleine d’une fine et chaude pénombre. La ruelle montait légèrement, de sorte que sa perspective surtout était mise en valeur ; elle avait quelque chose d’infiniment mystérieux, et cependant de familier. Les trois peintres, pendant un instant, se pénétrèrent de ce spectacle. Ils ne dirent rien, car ils savaient : dire cela, on ne le peut. S’ils s’étaient faits peintres, c’était justement parce qu’il y a tant de choses que l’on ne peut pas dire. Tout à coup la lune se leva quelque part, retraça le pignon d’un trait d’argent, et une chanson s’éleva d’une cour.
— Quelle recherche d’effets vulgaires ! grommela l’homme du milieu, et ils reprirent leur marche.
Ils marchaient maintenant un peu plus près l’un de l’autre, bien qu’ils occupassent encore toute la largeur de la rue. C’est ainsi qu’inopinément ils débouchèrent sur une place. Cette fois ce fut celui de droite qui rendit les autres attentifs. Sur cette scène plus large et plus libre, la lune n’avait rien de gênant, au contraire, il était presque nécessaire qu’elle fût là. Elle faisait paraître la place plus grande, prêtait aux maisons une vie surprenante, comme attentive, et le plan éclairé du pavé était brusquement, sans égards, interrompu par un puits et sa lourde ombre portée : hardiesse qui en imposait singulièrement aux peintres. Ils se rapprochèrent et burent en quelque sorte le lait de cette atmosphère. Mais elle fut désagréablement rompue. Des pas pressés et légers s’approchaient, de l’obscurité du puits se détacha une forme masculine, accueillit ces pas et tout ce qui en faisait partie, avec la tendresse qui est d’usage en pareille circonstance, et la belle place, soudain, ne fut plus qu’une lamentable illustration dont les trois peintres comme un seul peintre se détournèrent.
— Voilà de nouveau ce maudit élément anecdotique, s’écria l’homme de droite en résumant par cette expression correctement technique le couple d’amoureux près du puits.
Unis dans leur colère, les peintres longtemps encore errèrent sans but à travers la ville. Ils découvraient sans cesse de nouveaux sujets, mais toujours de nouveau s’indignaient de la façon dont n’importe quelle circonstance banale détruisait le silence et la simplicité de chaque image. Vers minuit ils étaient assis à l’auberge, dans la chambre de l’homme de gauche, du cadet, et ne pensaient pas à se coucher. La promenade nocturne avait éveillé en eux une foule de projets et d’ébauches, et comme elle leur avait en même temps prouvé qu’au fond ils étaient d’un seul et même esprit, ils échangeaient maintenant avec le plus vif intérêt leurs opinions respectives. On ne saurait affirmer qu’ils produisissent des phrases impeccables ; ils se débattaient avec quelques mots qu’aucun profane n’eût compris, mais entre eux ils se faisaient si bien comprendre qu’avant quatre heures du matin aucun de leurs voisins de chambre ne put s’endormir. De ce qu’ils avaient été assis ensemble si longtemps il résulta quelque chose de réel et de visible. Une sorte d’association fut formée ; c’est-à-dire qu’à la vérité elle existait déjà dès l’instant que les intentions et les buts des trois peintres étaient apparus si proches les uns des autres que l’on ne pouvait que difficilement les séparer.
La première résolution commune de l’« association » fut aussitôt exécutée. On partit pour la campagne, à trois heures de là, et, ensemble, on loua une ferme. Car cela n’aurait eu aucun sens de rester en ville. Là dehors, on voulait d’abord acquérir le « style », la certitude personnelle, le regard, la main, et toutes les autres choses, quels que soient leurs noms, sans lesquelles un peintre peut sans doute vivre, mais ne peut pas peindre. Toutes ces vertus l’union devait aider à les acquérir, l’« association » précisément, et surtout le membre d’honneur de cette association : la nature. Sous le mot « nature » les peintres comprennent tout ce que Dieu lui-même a fait, ou pourrait aussi bien avoir fait, dans certaines circonstances. Une clôture, une maison, un puits, toutes ces choses sans doute sont le plus souvent d’origine humaine. Mais pourvu qu’elles restent debout dans le paysage assez longtemps pour adopter certaines qualités des arbres, des buissons et de tout leur entourage, elles passent en quelque sorte dans la possession de Dieu, et, ainsi, deviennent en même temps la propriété du peintre. Car Dieu et l’artiste ont la même fortune et la même pauvreté, cela dépend des jours.
Or, en la nature qui s’étendait autour de la ferme commune, Dieu ne croyait certainement pas posséder une richesse particulière. Mais avant qu’un long temps se fût écoulé, les peintres lui firent entendre raison. La région était plate, cela était indéniable. Mais la profondeur de ses ombres et l’altitude de ses lumières créaient des abîmes et des sommets, entre lesquels une infinité de nuances moyennes correspondaient à ces régions de vastes pâturages et de terres fertiles qui font la valeur matérielle d’une région montagneuse. Il n’y avait que peu d’arbres, et qui étaient tous de la même espèce, du point de vue botanique tout au moins. Mais par les sentiments qu’ils exprimaient, par la nostalgie de telle ou telle branche, par la tendre défiance du tronc, ils apparaissaient comme une foule d’êtres individuels, et plus d’un pré était une personnalité qui réservait aux peintres une surprise après l’autre, par la multiplicité et la profondeur de son caractère. L’enthousiasme était si grand, et l’on se sentait si un dans ce travail, qu’il ne faut pas attacher d’importance à ce fait qu’après six mois chacun des peintres s’installa dans sa propre maison ; cela ne tenait certainement qu’à des raisons de commodité. Pourtant je dois mentionner ici un autre événement. Les peintres voulurent en quelque manière fêter le premier anniversaire de leur association qui, en si peu de temps, avait produit tant de bonnes choses, et chacun, dans ce but, décida de peindre en secret les maisons des autres. Certain jour, ils se réunirent, chacun apportant son tableau. Il arriva que justement ils s’entretinrent de leurs habitations respectives, des situations de celles-ci, des besoins auxquels chacune répondait, etc. Ils s’animèrent assez et il arriva que la conversation fit oublier, à tous, les tableaux qu’ils avaient apportés, et que chacun se retrouva chez soi, tard dans la nuit, avec son paquet intact. Comment cela put arriver, je le conçois difficilement. Mais durant le temps qui suivit encore, ils ne se montrèrent pas davantage leurs tableaux, et lorsque l’un rendait visite à l’autre (ces visites d’ailleurs, par suite de l’excès de travail, se faisaient de plus en plus rares) il trouvait sur le chevalet de son ami les ébauches de ce premier temps pendant lequel ils avaient habité ensemble la même ferme.
Un jour cependant, l’homme de droite (il habitait maintenant à la droite des autres, de sorte que nous continuerons à l’appeler ainsi), — l’homme de droite, dis-je, découvrit chez celui que j’ai nommé le cadet, l’un de ces tableaux d’anniversaire dont rien n’avait encore trahi l’existence. Il le regarda durant un moment d’un air méditatif, s’approcha de la lumière et éclata soudain de rire :
— Tiens, tiens, je ne savais pas cela. Tu n’as pas trop mal compris ma maison. Une caricature vraiment spirituelle ! Avec ces exagérations dans la forme et dans la couleur, avec ce développement hardi de mon pignon, qui est en effet un peu trop marqué, il y a quelque chose là-dedans.
Le cadet ne prit pas une de ses mines les plus seyantes, au contraire ; dans son désarroi il se rendit chez l’homme du centre pour se faire rassurer par celui qui des trois était le plus réfléchi, car après de tels incidents il était toujours découragé et enclin à douter de ses dons. Il ne rencontra pas le peintre, et fouilla un peu dans l’atelier. Un tableau tout à coup lui tomba sous les yeux qui le repoussait singulièrement. C’était un fou, un vrai fou qui devait habiter une maison comme celle-ci. Cette façade ! Celui qui l’avait construite ne devait avoir aucune notion d’architecture, et ses pauvres idées picturales, il les avait mises dans ce bâtiment. Soudain le cadet rejeta le tableau comme s’il s’y était brûlé les doigts. A gauche, au bord de l’image il avait lu la date de leur premier anniversaire, et, à côté : « La maison de notre cadet ». Naturellement, il n’attendit pas plus longtemps le maître de la maison et retourna chez soi, assez mal disposé.
Le cadet et l’homme de droite, depuis lors, étaient devenus prudents. Ils se choisissaient des sujets très écartés et bien entendu ne songeaient plus à préparer quoi que ce fût pour le deuxième anniversaire de leur association si heureuse et si utile. Cependant, avec d’autant plus de zèle, l’homme du milieu qui ne se doutait de rien, travaillait à la peinture d’un sujet tout voisin de la maison de l’homme de droite. Un sentiment indéterminé le détournait de prendre la maison elle-même pour thème de son tableau.
Lorsqu’il porta à l’homme de droite la peinture achevée, celui-ci se montra singulièrement réservé, n’y jeta qu’un coup d’œil rapide et fit quelques remarques qui ne la concernaient pas. Puis, après un instant, il dit :
— Au fait, je ne savais pas que tu avais fait un si long voyage, ces derniers temps ?
— Comment, un voyage ? Où cela ?
L’homme du milieu ne comprenait pas un mot.
— Mais ce solide travail que voici, répondit l’autre, évidemment un sujet hollandais.
L’homme du milieu éclata de rire :
— Exquis ! Ce sujet hollandais est devant ta porte.
Et il ne voulait plus se calmer. Mais l’associé, lui, ne riait pas, ne riait pas du tout. Il se força à sourire et dit :
— Une bonne plaisanterie.
— Mais pas du tout. Ouvre donc la porte, je te montrerai tout de suite…
Et l’homme du milieu, lui-même, se dirigeait déjà vers la porte.
— Halte, commanda le maître de la maison, je te déclare ici que je n’ai jamais vu ce pays et que je ne le verrai jamais, parce que pour mon œil il n’est même pas capable d’exister.
— Mais, fit l’homme du milieu, étonné.
— Tu insistes ? poursuivit l’homme de droite, irrité. Bien, je pars en voyage aujourd’hui même. Tu m’obliges à partir, car je ne veux pas vivre dans ce pays. Compris ?
Ces paroles mirent fin à leur amitié, mais non pas à l’association ; car jusqu’à ce jour elle n’a pas été dissoute conformément aux statuts. Personne n’y a pensé, et l’on a pleinement raison de dire qu’elle s’est propagée sur la terre entière.
— C’est, de nouveau, m’interrompit le jeune homme prévenant qui ne cessait de faire la petite bouche, un de ces formidables succès de la vie coopérative ; de grands maîtres sont certainement sortis de cette alliance étroite…
— Permettez, le priai-je, et tout à coup il épousseta de nouveau ma manche, ce n’était là en quelque sorte que l’introduction de mon conte bien qu’elle soit en réalité beaucoup plus compliquée que l’histoire elle-même. Je disais donc que l’association s’est propagée sur toute la terre, et c’est un fait. Ses trois membres se dispersèrent, pris d’un véritable effroi. Nulle part ils ne pouvaient plus trouver de repos. Chacun craignait toujours que l’autre ne pût reconnaître encore un morceau de son pays et le profaner par sa criminelle image, et lorsque tous trois furent parvenus aux trois points opposés de la périphérie terrestre, chacun d’eux eut en même temps la pensée désespérante que le ciel aussi, son ciel, péniblement conquis par son individualité croissante, pouvait encore être atteint par les autres. A cette seconde de suprême ébranlement ils commencèrent, tous les trois en même temps, à marcher à reculons avec leurs chevalets, et cinq pas plus loin, ils seraient tombés du bord de la terre dans l’infini, et peu s’en fallait qu’ils ne dussent désormais accomplir à une vitesse vertigineuse la double rotation autour de la terre et du soleil. Mais Dieu distingua ce danger et au dernier moment (qu’eût-il d’ailleurs fait d’autre ?) il parut au milieu du ciel. Les trois peintres eurent peur. Ils dressèrent leur chevalet et reprirent leur palette. Cette occasion, vraiment, il ne fallait pas la manquer. Le bon Dieu n’apparaît pas tous les jours, et pas à n’importe qui. Et chacun des peintres croyait naturellement que Dieu n’était que devant lui seul. Au reste, ils se plongèrent de plus en plus dans ce captivant travail. Et chaque fois que Dieu veut se retirer dans le ciel, saint Luc le prie de rester encore un instant, jusqu’à ce que les trois peintres aient fini leur image.
— Et ces messieurs ont sans doute déjà exposé, peut-être même déjà vendu ? demanda le musicien de sa voix la plus douce.
— Que pensez-vous ? niai-je, ils peignent toujours encore Dieu, et le peindront sans doute jusqu’à leur propre mort. Mais si — ce qui n’est pas tout à fait exclu — ils devaient encore une fois se rencontrer dans leur existence, et s’ils se montraient les images que dans l’intervalle ils ont peintes de Dieu, qui sait ? peut-être se distingueraient-elles à peine l’une de l’autre.
Mais nous arrivions à la gare. Je n’avais plus que cinq minutes. Je remerciai le jeune homme de sa compagnie et lui souhaitai tout le bonheur possible pour la jeune association qu’il représentait si brillamment. En tapotant de l’index, il enlevait la poussière des accoudoirs de la petite salle d’attente, et semblait perdu dans ses pensées. Je dois avouer que je me flattais déjà que ma petite histoire l’eût fait réfléchir. Lorsque, avant de partir, il m’eut encore tiré un fil rouge de mes gants, la reconnaissance m’inspira ce conseil :
— D’ailleurs vous pouvez rentrer à travers champs ; c’est beaucoup plus court que par la route.
— Pardonnez-moi, s’inclina le complaisant jeune homme, je suivrai la route. J’essaie justement de me rappeler l’endroit. Tandis que vous aviez l’amabilité de me dire des paroles vraiment significatives, j’ai remarqué dans un champ un épouvantail, dans un vieil habit, dont une manche, m’a-t-il semblé, était restée accrochée au piquet, et ne flottait plus. Je me sens donc en quelque sorte le devoir de rendre mon petit tribut aux intérêts communs de l’humanité, qui m’apparaît aussi comme une sorte d’association où chacun a une tâche à remplir, en restituant cette manche à sa véritable fonction, c’est-à-dire, de flotter…
Le jeune homme prit congé avec le plus gracieux sourire. Mais peu s’en fallut que je n’eusse manqué mon train.
Des fragments de cette histoire ont été chantés par le jeune homme à l’une des séances de l’association. Dieu sait qui lui en aura inventé la musique. M. Baum, le président, l’a portée aux enfants, et les enfants en ont retenu quelques mélodies.
LE MENDIANT ET LA FIÈRE DEMOISELLE
Le hasard voulut que nous fussions, M. l’Instituteur et moi, témoins du petit événement que voici : Il y a parfois chez nous, aux abords de la forêt, un vieux mendiant. Aujourd’hui encore il était là, plus pauvre et plus misérable que jamais, et l’on avait peine à le distinguer des lattes de la clôture vermoulue contre laquelle il s’appuyait. Mais il arriva qu’une toute petite fille courut à lui pour lui donner une piécette de monnaie. Cela n’était en soi nullement fait pour étonner, mais surprenante était la manière dont elle s’en acquitta. Elle fit une jolie petite révérence, tendit vite son aumône au vieillard, comme si personne ne devait s’en apercevoir, s’inclina derechef, et disparut. Mais ces deux petites révérences étaient au moins dignes d’un empereur. Ceci parut irriter tout particulièrement M. l’Instituteur. Il voulut se diriger vers le mendiant, probablement pour le chasser ; car, on le sait, il appartient au comité de l’œuvre des pauvres et il est un adversaire résolu de la mendicité. Je le retins.
— Mais ces gens-là sont secourus, oui, on peut même dire, pourvus de tout le nécessaire, s’emporta-t-il. S’ils s’obstinent à mendier en pleine rue, c’est tout simplement… de l’insolence.
— Cher monsieur, tentai-je de l’apaiser, mais il continuait à m’entraîner vers la lisière du bois. Monsieur l’Instituteur, insistai-je, il faut que je vous raconte une histoire.
— Est-ce si pressé ? demanda-t-il d’un air venimeux.
Je pris sa question à la lettre.
— Oui, très urgent, répliquai-je. Avant que vous ayez oublié ce que nous venons de voir, tout fortuitement.
L’instituteur se méfiait de moi depuis ma dernière histoire. Je lus cela sur sa figure et le rassurai :
— Non, il n’y est pas question du bon Dieu. Le bon Dieu n’y figure pas du tout, c’est quelque chose d’historique.
Ce disant, j’avais gagné la partie. Il suffit de prononcer le mot « historique » pour que les oreilles d’un instituteur s’ouvrent. Car l’histoire est une chose particulièrement estimable, inoffensive et d’ailleurs susceptible d’être utilisée dans un but pédagogique. Je vis que l’instituteur essuyait de nouveau ses lunettes, ce qui signifiait que ses facultés visuelles s’étaient portées dans ses oreilles, et adroitement j’en conclus qu’il fallait profiter de cette minute favorable. Je commençai :
— C’était à Florence. Lorenzo de Medicis, qui, très jeune, ne régnait pas encore, venait d’imaginer son poème : Trionfo di Bacco e Arianna, et déjà tous les jardins en résonnaient. Il y avait encore en ce temps-là des poésies vivantes. Des ténèbres du poète, elles montaient dans les voix, et voguaient sur elles, comme sur des canots d’argent, sans crainte, vers l’inconnu. Le poète commençait une chanson, et tous ceux qui la chantaient, l’achevaient. Dans le Trionfo, comme dans la plupart des poésies de ce temps, la vie était célébrée, — la vie, ce violon aux cordes lumineuses et chantantes, sur le fond obscur qu’est le bruissement du sang. Les strophes inégales montent dans une gaîté enivrante, mais chaque fois qu’elle est à bout de souffle, un refrain reprend, simple et bref, qui descend de cette hauteur vertigineuse, et, effrayé par l’abîme, semble fermer les yeux.
Ce refrain disait :
Que belle est la jeunesse qui nous réjouit. Comment la retenir ? Elle fuit et regrette. Qui veut être joyeux, le soit donc aujourd’hui, Car pour demain il n’y a nulle certitude.
Peut-on s’étonner que les hommes qui chantaient cette chanson aient été pris d’une hâte, d’un besoin de dresser toutes les fêtes sur ce présent, sur le seul rocher sur lequel il valût la peine de bâtir ? Et c’est ainsi encore que l’on peut expliquer cette foule de figures qui se pressent sur les tableaux des peintres florentins qui s’efforçaient de réunir dans une seule image tous les princes et les femmes et les amis, car on peignait lentement, et qui pouvait savoir si au temps du prochain tableau tout serait encore aussi jeune, aussi multicolore et aussi uni. Cette impatience s’exprimait naturellement avec le plus d’évidence chez les jeunes gens. Les plus brillants d’entre eux étaient assis ensemble, après un banquet, sur la terrasse du Palazzo Strozzi, et ils s’entretenaient des jeux qui devaient avoir lieu prochainement devant l’église Santa Croce. Un peu à l’écart, dans une loggia, se tenait Palla degli Albizzi, avec son ami Tomaso, le peintre. Ils semblaient discuter avec une animation croissante, jusqu’à ce que Tomaso s’écriât tout à coup :
— Cela tu ne le fais pas, je parie que tu ne le fais pas.
— Qu’avez-vous ? s’informa Gaetano Strozzi, et il s’approcha avec quelques amis.
Tomaso expliqua :
— Palla veut s’agenouiller à la fête devant Beatrice Altichieri, la fière, et la prier de lui permettre de baiser le bord poussiéreux de sa robe.
Tous éclatèrent de rire, et Leonardo, de la maison Ricardi, fit observer :
— Palla réfléchira ; il sait que les plus belles femmes ont pour lui un sourire qu’on ne leur voit jamais ailleurs.
Et un autre ajouta :
— D’ailleurs Beatrice est encore si jeune. Ses lèvres sont encore d’une fermeté trop puérile pour sourire. C’est pourquoi elle semble si fière.
— Non, répliqua Palla degli Albizzi, avec une violence excessive. Sa jeunesse n’est pas la cause de sa fierté. Elle est fière comme une pierre entre les mains de Michel-Ange, fière comme une fleur sur une image de madone, fière comme un rayon de soleil qui traverse des diamants.
Gaetano Strozzi l’interrompit avec quelque sévérité :
— Et toi, Palla, n’es-tu pas orgueilleux aussi ? A t’entendre, on dirait que tu veux te mêler aux mendiants qui à l’heure des vêpres attendent dans la cour de la Santissima Annunziata que Beatrice Altichieri, le visage détourné, leur fasse l’aumône.
— Cela aussi, je le ferai, s’écria Palla, qui, les yeux brillants, se fraya un chemin entre ses amis, dans la direction de l’escalier, et disparut.
Tomaso voulut le suivre.
— Laisse, intervint Strozzi, il faut qu’il reste seul à présent. Il deviendra plus vite raisonnable.
Puis les jeunes gens se dispersèrent dans les jardins.
Ce soir-là, comme les autres, une vingtaine de mendiants et de mendiantes attendaient les vêpres dans la cour de la Santissima Annunziata. Beatrice, qui les connaissait tous par leurs noms, et allait même parfois chez les enfants et les malades, dans les pauvres maisons de la Porta San Nicolo, avait coutume de donner à chacun d’eux, en passant, une petite monnaie d’argent. Aujourd’hui elle semblait devoir venir en retard ; déjà les cloches avaient appelé et il n’y avait plus que quelques filaments de leur son qui pendaient des tours sur le crépuscule. Il y eut un mouvement d’inquiétude parmi les pauvres, provoqué aussi par la présence d’un mendiant inconnu, qui s’était glissé dans l’ombre du portail de l’église, et, jalousement, ils s’apprêtaient à le chasser, lorsqu’une jeune fille, vêtue d’une robe noire presque semblable à un vêtement de nonne, parut dans la cour, et, arrêtée par sa bonté, alla de l’un à l’autre, tandis qu’une de ses suivantes tenait ouverte une bourse où elle puisait ses petits dons. Les mendiants tombèrent à genoux, sanglotèrent, et, la durée d’une seconde, essayèrent de poser leurs doigts fanés sur la traîne de la robe effacée de leur bienfaitrice, ou baisèrent son bord extrême de leurs lèvres mouillées et balbutiantes. Beatrice avait parcouru tout le rang ; aucun de ses pauvres familiers n’avait manqué à l’aumône. Mais, soudain, elle aperçut, sous l’ombre du portail, une autre forme étrangère, vêtue de haillons, et prit peur. Elle fut prise d’un trouble. Tous ses autres pauvres, elle les avait connus dès son enfance, et leur faire l’aumône était devenu pour elle un acte naturel, comme de laisser tremper ses doigts dans les coupes de marbre, pleines d’eau bénite, qui sont placées à l’entrée de toutes les églises. Mais jamais encore elle n’avait imaginé qu’il pût y avoir des mendiants étrangers ; comment pouvait-on s’arroger le droit de leur faire l’aumône sans avoir mérité la confiance de leur pauvreté par la connaissance qu’on en avait ? N’eût-ce pas été une présomption inouïe que de faire la charité à un inconnu ? Et tandis que ces sentiments obscurs se disputaient son cœur, la jeune fille passa à côté du nouveau mendiant, comme si elle ne l’avait pas remarqué, et pénétra dans l’église haute et fraîche. Mais lorsque vint l’instant du recueillement, elle ne put se souvenir d’aucune prière. La peur l’envahit qu’elle pût ne plus retrouver le pauvre homme près du portail, à la sortie des vêpres, et qu’elle n’eût rien fait pour adoucir sa misère, alors qu’était si proche la nuit qui rend toute pauvreté plus dénuée et plus triste que le jour. Beatrice fit signe à celle de ses compagnes qui portait la bourse et se dirigea avec elle vers l’entrée. Le vide, dans l’intervalle, s’y était fait ; mais l’étranger était toujours encore là et, appuyé à une colonne, semblait prêter l’oreille au chant qui, étrangement lointain, venait de l’église comme d’un ciel. Son visage était presque entièrement voilé, ainsi que c’est parfois le cas chez des lépreux qui ne découvrent leurs hideuses blessures que lorsqu’on est debout près d’eux et qu’ils sont sûrs que la pitié et le dégoût parleront également en leur faveur. Beatrice hésita. Elle tenait elle-même la petite bourse dans ses mains et elle n’y sentait que quelques pièces. Mais prenant une soudaine décision, elle alla vers le mendiant et, d’une voix incertaine, un peu chantante, sans détacher ses regards fuyants de ses propres mains, elle dit :
— Ce n’est pas pour vous blesser, monsieur… Ne suis-je pas, si je ne me trompe, votre débitrice ? Votre père, je crois, a fait dans notre maison, cette belle grille en fer repoussé, vous savez, qui orne notre escalier. Plus tard, un jour, j’ai trouvé dans la chambre… où il avait coutume de travailler… quelque bourse… je pense qu’il l’a perdue… certainement.
Mais le mensonge maladroit de ses lèvres poussa la jeune fille à genoux devant l’étranger. Elle déposa la bourse en brocart dans ses mains cachées par le manteau, et balbutia :
— Pardonnez…
Beatrice sentit encore que le mendiant tremblait. Puis elle s’enfuit. — L’histoire est finie. Messire Palla degli Albizzi resta dans ses haillons. Il donna tous ses biens et parcourut le pays, pauvre et pieds nus. On dit que plus tard il a habité les environs de Subiaco.
— Quels temps, quels temps ! dit l’instituteur. A quoi bon tout cela ? Il allait devenir un débauché et cet événement a fait de lui un vagabond, un maniaque. Plus personne aujourd’hui ne parle sans doute de lui.
— Si, répondis-je discrètement, son nom est quelquefois cité dans les grandes litanies catholiques parmi les intercesseurs, car il est devenu un saint.
Cette histoire aussi, les enfants l’ont entendue, et à la colère de M. l’Instituteur, ils prétendent qu’en elle aussi le bon Dieu figure. J’en suis moi-même un peu surpris ; car j’avais promis à l’instituteur de lui raconter une histoire sans Dieu. Mais les enfants — c’est vrai — doivent le savoir mieux que nous.
UNE HISTOIRE RACONTÉE A L’OBSCURITÉ
J’allais endosser mon manteau et me rendre chez mon ami Ewald. Mais je m’étais oublié sur un livre, un vieux livre du reste, et le soir était tombé comme vient le printemps en Russie. Un instant plus tôt, la chambre était claire jusque dans les recoins les plus éloignés, et voici que toutes les choses semblaient n’avoir jamais connu que le crépuscule ; partout s’ouvraient de grandes fleurs, et un éclat glissait autour de leurs calices de velours, comme sur des ailes de libellule.
Le paralytique n’était certainement plus à sa fenêtre. Je restai donc chez moi. Qu’avais-je projeté de lui raconter ? Je ne le savais plus. Mais un instant plus tard, je sentis que quelqu’un attendait de moi cette histoire perdue, un homme solitaire peut-être, qui était assis loin d’ici, à la fenêtre de sa chambre sombre, ou peut-être cette obscurité elle-même qui nous entourait, moi et les choses. Ainsi se fit-il que je commençai de raconter à l’obscurité. Et elle se penchait toujours plus profondément sur moi, de sorte que je pouvais parler de plus en plus bas, précisément comme il le fallait pour mon histoire. Celle-ci se déroule du reste dans le présent et commence.
Après une longue absence, le docteur Georges Lassmann rentrait dans sa petite patrie. Il n’y avait jamais possédé grand’chose, et à présent deux sœurs vivaient seules encore dans sa ville d’origine, toutes deux mariées, et, semblait-il, bien mariées. Les revoir après douze années, tel était le but de son voyage. Du moins le croyait-il. Mais la nuit, tandis que dans le train bondé il ne pouvait pas dormir, il lui apparut qu’en réalité il venait pour son enfance, et espérait en retrouver quelque chose dans les vieilles rues : un porche, une tour, un puits, n’importe quelle occasion de joie ou de tristesse en laquelle il se reconnaîtrait. On se perd si facilement dans la vie. Plusieurs choses justement lui revenaient : le petit logement dans la rue Heinrich, avec les loquets luisants et les planchers peinturés, les meubles épargnés et ses parents, ces deux hommes usés, presque déférents à leur égard ; les jours de semaine rapides et pressés, puis les dimanches qui semblaient des salles vidées, les rares visites que l’on recevait en riant ou avec timidité, le piano désaccordé, le vieux canari, le fauteuil hérité dans lequel il n’était pas permis de s’asseoir, un anniversaire, un oncle qui vient de Hambourg, un théâtre de marionnettes, un orgue de Barbarie, une invitation d’enfants, et quelqu’un appelle : « Clara ». Le docteur est sur le point de s’endormir. On est arrêté dans une gare, des lumières passent, et le marteau attentif éprouve les roues qui résonnent. Et c’est comme : Clara, Clara. Clara, réfléchit le docteur, tout à fait éveillé à présent, quoi donc Clara ? Et aussitôt il sent un visage, un visage d’enfant, avec des cheveux blonds et lisses. Non pas qu’il puisse le décrire, mais il a le sentiment de quelque chose de silencieux, de faible, de dévoué, d’une paire d’étroites épaules de fillette, comprimées encore par une robe décolorée au lavage, et il va inventer un visage — mais voici qu’il sait déjà qu’il n’a pas besoin de l’inventer, le visage est là, ou plutôt, il était là, autrefois. Ainsi le docteur Lassmann se souvient-il de Clara, son unique compagne de jeux, non sans peine.
Jusqu’à l’époque où on l’envoya dans un internat, vers l’âge de dix ans, il avait partagé avec elle tout ce qui lui advenait. Clara n’avait ni frères ni sœurs, et il en avait aussi peu qu’elle ; car ses sœurs aînées ne s’occupaient pas de lui. Mais depuis lors, il ne s’était plus jamais informé d’elle. Comment était-ce donc possible ? Il s’appuya en arrière. Elle était une enfant pieuse, se souvint-il encore, avant de se demander une fois de plus : qu’a-t-elle bien pu devenir ? Pendant quelque temps il fut tourmenté par la pensée qu’elle pût être morte. Une angoisse infinie l’envahit dans le compartiment étroit et comble ; tout semblait confirmer cette supposition : elle était une enfant débile, elle n’avait pas été choyée chez elle, elle pleurait souvent ; sûrement, elle était morte. Le docteur ne supporta pas plus longtemps cette pensée ; il dérangea quelques dormeurs et sortit dans le couloir du wagon. Là il ouvrit une glace et regarda dans le noir où dansaient des étincelles. Il se sentit plus calme. Et lorsque, plus tard, il eut rejoint son compartiment, il s’y endormit malgré sa position incommode.
La rencontre avec ses deux sœurs mariées ne se déroula pas sans quelque gêne. Tous trois semblaient avoir oublié combien loin ils étaient toujours demeurés les uns des autres, malgré leur étroite parenté, et ils essayèrent d’abord de se comporter en frère et sœurs. Mais bientôt ils se réfugièrent d’un accord tacite dans ce ton neutre et poli que la société a spécialement créé pour servir en de telles circonstances.
Lassmann était chez sa plus jeune sœur dont le mari occupait une situation particulièrement enviable : il était industriel et de plus portait le titre de conseiller impérial. Après le quatrième plat du dîner, le docteur demanda :
— Dis-moi, Sophie, qu’est donc devenue Clara ?
— Quelle Clara ?
— Je ne puis retrouver son nom de famille. La petite, tu sais, la fille du voisin avec laquelle j’ai joué comme enfant.
— Ah, tu veux dire Clara Sœllner ?
— Sœllner, c’est juste, Sœllner. Je me rappelle maintenant. Le vieux Sœllner, n’était-ce pas cet affreux vieillard, — mais qu’est devenue Clara ?
La sœur hésita.
— Elle s’est mariée, — d’ailleurs elle vit très à l’écart.
— Oui, fit M. le Conseiller, et son couteau glissa en crissant sur l’assiette, très à l’écart.
— Tu la connais aussi ? demanda le docteur, tourné vers son beau-frère.
— Oui…i…i, très superficiellement ; elle est assez connue ici.
Les deux époux échangèrent un regard d’entente mutuelle. Le docteur supposa que pour une raison quelconque il devait leur être désagréable de parler de cela, et n’insista pas.
En revanche, M. le Conseiller montra d’autant plus d’empressement à reprendre ce sujet lorsque sa femme eut laissé les messieurs prendre seuls leur café noir.
— Cette Clara, interrogea-t-il avec un sourire malicieux, et il considéra les cendres de son cigare qui tombaient dans le cendrier en argent, elle était cependant, paraît-il, une enfant tranquille et même plutôt laide ?
Le docteur se tut.
M. le Conseiller se rapprocha de lui avec un air confidentiel.
— Quelle affaire ! N’en as-tu jamais recueilli des échos ?
— Tu sais bien que je n’ai parlé à personne.
— Pourquoi, parlé ? sourit finement le conseiller. Tu aurais pu le lire même dans les journaux.
— Quoi donc ? demanda le docteur nerveusement.
— Voilà, elle lui a brûlé la politesse, — cette phrase surprenante suivit une bouffée de fumée, et l’industriel en attendait à présent l’effet, avec un bien-être infini.
Mais cet effet produit ne sembla pas lui plaire. Il prit un air préoccupé, se redressa, et commença sur un autre ton, objectif, et comme offensé :
— Hum, on l’avait mariée à Lehr, l’architecte. Tu ne dois plus l’avoir connu. Pas vieux du tout, de mon âge. Riche, très convenable, tu sais, tout à fait convenable. Elle n’avait pas le sou, elle n’était pas jolie, aucune éducation, bref… C’est vrai que l’architecte ne voulait pas une grande dame, mais une modeste ménagère. Voilà que Clara, — on la recevait partout, dans le meilleur monde, on lui témoignait beaucoup de bienveillance, vraiment, oui, on se conduisait comme il faut, elle aurait donc facilement pu se faire une situation, n’est-ce pas ? — voilà donc que Clara — un jour, à peine deux ans après la noce — partie pour ne plus revenir ! Tu peux te représenter cela : partie ! Partie, où ? En Italie. Un petit voyage de plaisir, naturellement pas seule. Pendant toute l’année précédente déjà, nous ne l’avions plus invitée, — comme si nous avions pressenti cela. L’architecte, mon ami, un homme d’honneur, un homme…
— Et Clara ? l’interrompit le docteur en se levant.
— Ah oui. Eh bien, le châtiment du ciel l’a atteinte. Donc l’homme en question — on dit que c’est un artiste, n’est-ce pas ? — un oiseau volage, comme cela, pour la frime, n’est-ce pas ?… Donc, lorsqu’ils furent de retour à Munich : adieu, et on ne l’a plus revu. La voici, avec son enfant sur les bras.
Le docteur Lassmann arpenta la chambre d’un air agité :
— A Munich ?
— Oui, à Munich, répondit le conseiller en se levant à son tour. On prétend d’ailleurs qu’elle mène là une existence très misérable.
— Que veut dire très misérable ?
— Mon Dieu, pécuniairement, fit le conseiller en regardant son cigare, et puis, en général… n’est-ce pas ? une de ces existences…
Soudain, sa main soignée se posa sur l’épaule de son beau-frère, sa voix gloussa de plaisir.
— Tu ne sais pas ? On prétend même qu’elle vit de…
Le docteur se retourna brusquement et se dirigea vers la porte. M. le Conseiller, dont la main était retombée de l’épaule de son beau-frère, mit dix bonnes minutes à se remettre de sa stupéfaction. Puis il alla chez sa femme, et dit avec mauvaise humeur :
— J’ai toujours dit que ton frère était un drôle de corps.
Et celle-ci, qui venait de faire un petit somme, bâilla d’un air paresseux :
— Mon Dieu, oui.
Quinze jours après, le docteur partit. Il avait appris tout à coup qu’il devait chercher sa jeunesse ailleurs. A Munich, il trouva dans le livre d’adresse : Clara Sœllner, Schwabing, telle rue, tel numéro. Il annonça sa visite, et se mit en route. Une femme élancée l’accueillit dans une chambre pleine de lumière et de bonté.
— Georg, et vous vous souvenez encore de moi ?
Le docteur s’étonna. Puis il dit :
— C’est donc vous, Clara, c’est bien vous ?
Elle tint sa figure calme au front pur tout à fait immobile, comme pour lui donner le temps de la reconnaître. Cela dura longtemps. Enfin le docteur sembla avoir trouvé quelque chose qui lui prouvait que son ancienne compagne de jeux était vraiment devant lui. Il chercha encore une fois sa main et la serra ; puis il l’abandonna lentement et regarda autour de lui dans la chambre. Elle ne semblait rien contenir de superflu. A la fenêtre, une table, garnie de livres et de manuscrits, à laquelle Clara avait dû travailler. La chaise était encore déplacée.
— Vous avez écrit ? et le docteur sentit combien absurde était cette question.
Mais Clara répondit, sans gêne aucune :
— Oui, je traduis.
— Pour l’impression ?
— Oui, dit Clara, simplement, pour un éditeur.
Georg aperçut au mur quelques reproductions d’œuvres italiennes. L’une d’elles était le Concert de Giorgione.
— Vous aimez ceci ?
Il s’approcha de l’image.
— Et vous ?
— Je n’ai jamais vu l’original ; il est à Florence, n’est-ce pas ?
— Au palais Pitti. Il faut que vous y alliez.
— Tout exprès ?
— Tout exprès.
Une libre et simple gaieté planait sur eux. Le docteur leva des yeux pensifs.
— Qu’avez-vous, Georg, ne voulez-vous pas vous asseoir ?
— Je suis triste, hésita-t-il. Je croyais… mais vous n’êtes pas du tout dans le besoin.
Clara sourit.
— Vous avez entendu mon histoire ?
— Oui, c’est-à-dire…
— Oh, l’interrompit-elle vite, ce n’est pas la faute des hommes, s’ils en parlent autrement. Les choses que nous vivons, ne peuvent souvent s’exprimer, et quiconque les raconte quand même, doit nécessairement commettre des erreurs.
Silence. Puis le docteur :
— Qu’est-ce qui vous a rendue si bonne ?
— Tout, dit-elle avec une chaleur douce.
— Mais pourquoi demandez-vous cela ?
— Parce que… parce que vous auriez dû devenir au contraire dure. Vous étiez une enfant si faible, si abandonnée ; de telles enfants deviennent plus tard, ou endurcies, ou…
— Ou meurent, voulez-vous dire. Eh bien donc, moi aussi je suis morte. Oh, j’ai été morte pendant de longues années. Depuis que je vous avais vu pour la dernière fois, chez nous, jusqu’à…
Elle prit un objet sur la table.
— Tenez, voici son portrait. Il est un peu flatté. Sa figure n’est pas aussi claire, mais plus… chère, plus simple. Dans un instant, je vais vous montrer notre enfant qui dort à côté. C’est un garçon. Il s’appelle Angelo, comme son père, qui est en voyage à présent, très loin.
— Et vous êtes toute seule ? demanda le docteur distraitement, toujours encore penché sur le portrait.
— Oui, moi et l’enfant. N’est-ce pas assez ? Je vais vous raconter pourquoi. Angelo est peintre. Son nom n’est pas très connu. Vous ne l’avez sans doute pas entendu. Jusqu’à ces derniers temps il a lutté, avec le monde, avec ses projets, avec lui-même, avec moi. Oui, avec moi aussi. Car depuis un an, je le suppliais : pars en voyage. Je sentais combien cela lui était nécessaire. Un jour il dit en plaisantant : « Moi, ou un enfant ». « Un enfant », dis-je, et il est parti.
— Et quand reviendra-t-il ?
— Quand l’enfant saura prononcer son nom, c’est ce que nous avons convenu.
Le docteur voulut faire une remarque. Mais Clara rit :
— Et comme c’est un nom difficile, nous devrons attendre quelque temps encore. Angelino n’aura deux ans que cet été.
— Étrange, dit le docteur.
— Quoi, Georg ?
— Que vous compreniez si bien la vie. Comme vous êtes grande, comme vous êtes jeune ! Qu’avez-vous donc fait de votre enfance ? Nous étions cependant tous deux, des enfants si dénués de tout. On ne peut pourtant pas changer, ou faire en sorte que cela n’ait pas été.
— Vous voulez dire que si les choses suivaient leur cours naturel, nous aurions dû souffrir de notre enfance ?
— Oui, c’est justement cela que je veux dire. De ces lourdes ténèbres, derrière nous, avec lesquelles nous entretenons des relations si faibles et si incertaines. Voilà un temps auquel nous avons confié nos primeurs, tout notre commencement, toute notre confiance, les germes de tout ce qui, peut-être, devait un jour devenir… Et soudain nous savons : tout cela a sombré dans une mer, et nous ne savons même pas exactement quand. Nous ne nous en étions même pas aperçus. C’est comme si quelqu’un avait réuni tout son argent pour s’acheter une plume et la piquer sur son chapeau : le premier souffle venu la lui emportera. Naturellement, il rentre chez lui sans plume, et il ne lui reste plus qu’à se demander où elle pourrait bien s’être envolée.
— Vous vous demandez cela, Georg ?
— Non, j’y ai déjà renoncé. Je commence quelque part, après ma dixième année, là où j’ai cessé de prier, le reste ne m’appartient pas.
— Et comment se fait-il que vous vous soyez souvenu de moi ?
— C’est pourquoi je viens chez vous. Vous êtes le seul témoin de ce temps-là. Je croyais que je pourrais retrouver en vous… ce que je ne puis plus trouver en moi. Un geste quelconque, un mot, un nom, qui aurait gardé quelque chose… une explication.
Le docteur reposa la tête entre ses mains froides et agitées.
Mme Clara réfléchit :
— Je me rappelle de mon enfance si peu de chose qu’il me semble que mille vies sont intercalées entre elle et moi. Mais maintenant que vous m’y faites songer, un souvenir me revient : un soir. Vous arriviez chez nous, on ne vous attendait pas. Vos parents, sans doute, étaient au théâtre, ou ailleurs. Tout était éclairé chez nous. Mon père attendait une visite, un parent, un parent éloigné et riche, si je me souviens bien. Il devait venir de… de… je ne sais plus d’où, de très loin en tout cas. Nous l’attendions déjà depuis deux heures. Les portes étaient ouvertes, les lampes brûlaient, ma mère, de temps en temps, allait lisser une housse sur le sopha, mon père était debout à la fenêtre. Personne n’osait s’asseoir ni déplacer une chaise. Comme vous arriviez justement, vous attendîtes avec nous. Nous enfants, écoutions à la porte. Et plus le temps passait, plus l’hôte que nous attendions se faisait merveilleux. Oui, nous tremblions même qu’il ne pût arriver, avant d’avoir atteint ce dernier degré de splendeur dont chaque minute de retard le faisait approcher davantage. Nous ne craignions point qu’il ne vînt pas du tout. Il viendra, mais laissons-lui le temps de devenir grand et puissant.
Soudain le docteur leva la tête et dit avec tristesse :
— Mais nous savons, tous deux, une chose, c’est qu’il ne vint pas. Je ne l’avais pas non plus oublié.
— Non, confirma Clara, il ne vint pas.
Et après un silence :
— Mais ce soir-là fut si beau.
— Quoi ?
— Eh bien… l’attente, toutes ces lampes… le silence… la solennité de tout cela.
Quelque chose bougea dans la chambre voisine. Mme Clara s’excusa pour une minute ; et, lorsqu’elle reparut, gaie et souriante, elle dit :
— Nous pourrons y aller tout à l’heure. Il s’est éveillé et il sourit. Mais que disiez-vous à l’instant ?
— Je me demandais justement ce qui pouvait vous avoir aidé à parvenir à… vous-même, à cette tranquille possession de vous. La vie pourtant ne vous a pas été facile. Sans doute, avez-vous été aidée par quelque chose qui me manque ?
— Que serait-ce, Georg ?
Clara s’assit à côté de lui.
— C’est étrange ; lorsque, pour la première fois, je me souvins de nouveau de vous, voici trois semaines, au milieu de la nuit, en rentrant chez moi, je pensai : une enfant pieuse. Et maintenant que je vous ai vue, bien que vous soyez si différente de celle que j’attendais, — et même, serais-je presque tenté de dire : à plus forte raison, — je sens que ce qui vous a dirigée au milieu de tous les dangers, c’est votre… oui, votre piété.
— Qu’appelez-vous piété ?
— Votre relation avec Dieu, votre amour pour lui, votre foi.
Mme Clara ferma les yeux.
— Amour pour Dieu ? Laissez-moi réfléchir.
Le docteur la considéra avec attention. Elle semblait formuler ses pensées, lentement, à mesure qu’elles lui venaient :
— Comme enfant… ai-je aimé Dieu ? Je ne crois pas. Non, je n’ai même pas… c’eût été, me semblait-il, une présomption folle… ce n’est pas le mot juste : un véritable, le plus grand péché, de penser qu’il est. Comme si par là je l’eusse forcé à être en moi, à être dans cette fillette débile, aux bras ridiculement longs, dans notre pauvre logement, où tout était faux et mensonger, depuis les imitations d’assiettes de bronze en carton, jusqu’au vin dans les bouteilles qui portaient des étiquettes si coûteuses.
» Et plus tard — Mme Clara eut un geste des mains, comme pour se défendre, et ses yeux se fermèrent plus étroitement, comme s’ils avaient à voir sous les paupières quelque chose d’effrayant — j’aurais dû le chasser, si, en ce temps-là, il avait habité en moi. Je ne savais plus rien de lui. Je l’avais complètement oublié. J’avais tout oublié. A Florence seulement : lorsque pour la première fois dans mon existence, je vis, j’entendis, je sentis, je reconnus, et que j’appris en même temps à exprimer ma reconnaissance pour tout cela, alors je songeai de nouveau à lui. Partout je rencontrais ses traces. Sur tous les tableaux je trouvais des traces de son sourire, les cloches vivaient encore de sa voix, et sur les statues je reconnaissais les empreintes de ses mains. »
— Et vous l’avez trouvé là-bas ?
Clara regarda le docteur avec de grands yeux, pleins de bonheur :
— Je sentis qu’il était, qu’il avait été une fois, quelque part… Pourquoi aurais-je senti davantage ? C’était déjà presque trop.
Le docteur se leva et s’approcha de la fenêtre. On voyait un morceau de champ, la vieille petite église de Schwabing, et, au-dessus, du ciel, avec déjà un peu de soir. Soudain le docteur Lassmann demanda sans se retourner :
— Et maintenant ?
Comme aucune réponse ne venait, il revint doucement sur ses pas.
— Maintenant, hésita Clara, lorsqu’il fut debout en face d’elle, et elle leva sur lui des yeux largement ouverts. Maintenant je pense quelquefois : il sera.
Le docteur prit sa main et la retint pendant quelque temps. Il regardait dans le vague.
— A quoi songez-vous, Georg ?
— Je songe que c’est de nouveau comme ce soir d’autrefois. Vous attendez de nouveau le merveilleux, vous attendez Dieu, et vous savez qu’il viendra. Et j’arrive par hasard, en témoin.
Mme Clara se leva, légère et souriante. Elle paraissait très jeune :
— Mais cette fois nous attendrons bien jusqu’au bout.
Elle dit cela si joyeusement et simplement, que le docteur dut sourire. Et elle le conduisit alors dans la chambre voisine, chez son enfant.
Il n’y a rien dans cette histoire que les enfants ne puissent savoir. Cependant les enfants ne l’ont pas apprise. Je ne l’ai racontée qu’à l’obscurité. Et les enfants ont peur de l’obscurité, ils s’enfuient à son approche, et lorsque, par hasard, ils doivent y rester, ils ferment les yeux et se bouchent les oreilles. Mais pour eux aussi viendra le temps où ils aimeront l’obscurité. Ils apprendront d’elle mon histoire et sans doute alors la comprendront-ils mieux.