LIVRE IX. (continued 2)
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XLIX. Trève accordée aux Barbares.
Après une marche de trois ou quatre lieues[125], on rencontra un bois épais. Julien apprit d'un transfuge qu'on y serait attaqué par un grand nombre d'ennemis cachés dans des souterrains, et qui attendaient que l'armée s'engageât dans la forêt. Quelques soldats, ayant osé y entrer, rapportèrent que toutes les routes étaient traversées de grands arbres nouvellement abattus. Les Romains virent avec dépit qu'ils ne pouvaient avancer qu'en prenant de longs détours par des chemins difficiles. On avait passé l'équinoxe d'automne, et la neige couvrait déja les montagnes et les plaines: on résolut donc de ne pas aller plus loin. Mais pour brider ces Barbares, Julien fit rétablir à la hâte la forteresse que Trajan avait autrefois bâtie et appelée de son nom[126], et que les Allemans avaient ruinée. Il y laissa une garnison, avec des provisions qu'il avait enlevées dans le pays même. Les Barbares, se voyant comme enchaînés, vinrent humblement demander la paix. Julien ne voulut leur accorder qu'une trêve de dix mois: c'était le temps dont il avait besoin pour garnir sa forteresse de munitions et de machines nécessaires à la défense. Trois rois barbares se rendirent au camp: ils étaient du nombre de ceux dont les troupes avaient été battues à Strasbourg. Ils s'engagèrent par serment à vivre en paix avec la garnison jusqu'au jour arrêté, et à lui fournir des vivres.
L. Avantages remportés sur les Francs.
Amm. l. 17, c. 2.
Liban. or. 10, t. 2, p. 278.
Cette glorieuse campagne se termina par un nouveau succès. Le général Sévère revenant à Rheims [Rhemos] par Cologne [Agrippina] et par Juliers [Juliacum], rencontra un parti de Francs de six cents, d'autres disent de mille hommes, qui faisaient le dégât dans tout ce pays qu'ils trouvaient dégarni de troupes. Les glaces et les neiges de l'hiver, ou les fleurs du printemps, tout est égal pour la bravoure des Francs, dit un auteur de ce temps-là[127]. A l'approche des Romains ils se renfermèrent dans deux forts abandonnés, situés sur la Meuse [Mosa], où ils résolurent de se bien défendre. Le César crut qu'il était important pour l'honneur de ses armes, et pour la sûreté du pays, de tirer raison de ces ravages. Il se joint à Sévère, et assiége ces Barbares, qui soutinrent toutes les attaques avec une opiniâtreté incroyable. Le siége dura cinquante-quatre jours, pendant les mois de décembre et de janvier. La Meuse était couverte de glaçons; et comme Julien craignait que, venant à se prendre tout-à-fait, elle n'offrît un pont aux Barbares, qui pourraient s'évader à la faveur de la nuit, il faisait courir sur le fleuve, depuis le soleil couchant jusqu'au jour, des barques légères chargées de soldats pour rompre les glaces et prévenir les sorties. Enfin les assiégés abattus par la disette, par les veilles, et le désespoir, furent contraints de se rendre. On les mit aux fers. Ce fut un spectacle nouveau, la nation des Francs s'étant fait une loi de vaincre ou de périr[128]. On en tint compte à Julien autant que d'une grande victoire. Il les envoya comme un rare présent à l'empereur, qui les incorpora dans ses troupes. C'étaient des hommes de haute stature, et qui paraissaient, dit Libanius, comme des tours au milieu des bataillons Romains[129]. Une armée de Francs qui accourait au secours, ayant appris que les forts étaient rendus, rebroussa chemin sans rien entreprendre.
LI. Julien soulage les peuples.
Amm. l. 17, c. 3.
Jul. misop. p. 340 et 341 et epist. ad Orib. p. 384, ed. Spanh.
Julien vint passer l'hiver à Paris. Il aimait cette ville, dont il a fait lui-même une description fort agréable. Renfermée dans l'île qu'on nomme encore la Cité, elle était environnée de murailles. On y entrait de deux côtés par deux ponts de bois. Julien loue la pureté et la bonté de ses eaux, la température de son climat, et la culture de son territoire. L'hiver y fut cette année plus rude que de coutume. Comme il le passait sans feu, selon son usage, le froid devenant excessif, il permit seulement de porter le soir dans sa chambre quelques charbons allumés. Ce soulagement pensa lui coûter la vie. Il fut tellement saisi de la vapeur, qu'il en aurait été étouffé, si on ne l'eût promptement emporté dehors. Il en fut quitte pour rendre le peu de nourriture qu'il venait de prendre; et comme sa sobriété ne se démentit jamais, ce fut la seule fois de sa vie qu'il fut obligé de soulager son estomac. Il travailla le lendemain à son ordinaire. Il s'occupait alors du soin de diminuer les taxes. Florentius, préfet du prétoire, prétendait que, le produit de la capitation ne pouvant suffire aux dépenses de la guerre, il y fallait suppléer par une subvention extraordinaire. Julien qui savait que tous ces expédients de finance causaient aux provinces des maux souvent incurables, et plus mortels que la guerre même, protestait qu'il perdrait la vie plutôt que de permettre cette surcharge. Comme le préfet faisait grand bruit de ce que le César se défiait d'un homme de son rang, sur qui l'empereur se reposait de toute l'administration civile, Julien, sans sortir du ton de la raison et de la douceur, lui démontra par un calcul exact que le montant de la capitation était plus que suffisant pour fournir à tous les frais. Florentius, convaincu sans être persuadé, revint à la charge quelque temps après, et lui fit présenter un ordre à signer pour une imposition nouvelle. Julien, sans en vouloir souffrir la lecture, le jeta par terre, en disant: Assurément, le préfet changera d'avis; la chose est trop criante. Sur les plaintes du préfet, l'empereur écrivit à Julien une lettre de reproches, et lui recommanda de s'en rapporter à Florentius. Mais le César répondit qu'on devait se tenir fort heureux, que l'habitant de la province, pillé par les Barbares et par les gens d'affaires, acquittât les taxes ordinaires, sans l'écraser par des augmentations que les traitements les plus durs ne pouvaient arracher à l'indigence: ainsi la fermeté de Julien affranchit la Gaule de toute injuste vexation. Pour combattre ce préjugé inhumain, que les peuples ne paient jamais mieux que quand ils sont plus accablés, il voulut bien se charger lui-même du soin de recouvrer les tailles de la seconde Belgique, province alors dévastée et réduite à une extrême misère; mais à condition qu'aucun sergent du préfet ni du président[130] ne mettrait le pied dans le pays. Cette humanité qui sauvait aux habitants les frais des recouvrements, fit plus d'effet que toutes les contraintes. Ils payèrent sans attendre de sommation, et même avant le terme; parce qu'ils ne craignaient pas qu'on les fît repentir de leur promptitude à satisfaire, en leur imposant pour la suite un plus lourd fardeau.
LII. Salluste rappelé.
Jul. ad Ath. p. 282. et or. 8, p. 240.
Liban. or. 10, t. 2, p. 281.
Zos. l. 3, c. 5.
Florentius, dont il dérangeait les opérations, s'en vengea sur Salluste dont les conseils n'inspiraient à Julien que bonté et que justice. Son argent et ses intrigues gagnèrent à la cour Paul et Gaudentius, qui étaient les canaux ordinaires par où la calomnie passait aux oreilles de l'empereur. Ceux-ci persuadèrent à Constance que Salluste était un conseiller dangereux auprès d'un jeune prince capable de tout oser. Cet homme de bien fut rappelé[131]. On prit pour prétexte le besoin que l'on avait de lui en Thrace, et l'on promit de le renvoyer ensuite dans la Gaule, où nous le revoyons en effet trois ans après. Le départ de Salluste fut très-sensible à Julien. Il l'honorait comme son père; il lui fit ses adieux par un discours qui renferme un grand éloge de cet illustre ami, digne de servir de modèle aux confidents des princes. Cette séparation enleva à Julien la plus grande douceur de sa vie, sans altérer son humeur et sans ralentir son zèle, du moins en apparence. Il était trop maître de ses mouvements, pour laisser éclater un ressentiment prématuré; et trop habile pour se nuire à lui-même, en se vengeant, aux dépens de l'empire, des injustices qu'il essuyait de la part de l'empereur.