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Histoire des Gaulois (1/3)

SECTION III.

Reading edition

PREUVES TIRÉES DES TRADITIONS NATIONALES.

I. Il n'est presque personne aujourd'hui qui n'ait entendu parler de ces curieux monumens tant en prose qu'en vers dont se compose la littérature des Gallois ou Kymri, et qui remontent, presque sans interruption, du seizième au sixième siècle de notre ère: littérature non moins digne de remarque à cause de l'originalité de ses formes, que par les révélations qu'elle renferme sur l'ancienne histoire des Kymri. Contestée d'abord avec acharnement par une critique dédaigneuse et superficielle, ou même sottement passionnée, l'authenticité de ces vieux monumens n'est plus maintenant l'objet d'aucun doute; convaincu pour ma part, je renverrai mes lecteurs aux nombreuses discussions qui ont eu lieu sur la matière, en Angleterre principalement[97]. J'ai donc fait usage des traditions gauloises avec confiance, mais avec une extrême réserve, réserve qui m'était commandée par le plan de mon ouvrage construit d'après les données grecques et romaines; d'ailleurs l'époque que j'ai traitée est antérieure à celle où se rapportent les plus développées et les plus nombreuses de ces traditions. Les faits qui peuvent en être tirés, relativement à la question que j'examine, se réduisent à trois.

Note 97: La collection la plus complète des documens littéraires des Gallois a été publiée à Londres sous le litre anglo-gallois de Myvyrian Archaiology of Wales, que l'on pourrait rendre en français par celui d'Archéologie intellectuelle des Gallois: le premier volume est consacré aux bardes ou poètes, en tête desquels figurent Aneurin, Taliesin, Lywarch Hen et Myrddin, appelé vulgairement Merlin, personnages célèbres de l'île de Bretagne au sixième siècle; le second contient des souvenirs historiques nationaux, classés trois par trois, en raison, non pas de leur liaison ou de leur dépendance chronologique, mais de quelque analogie naturelle ou de quelque ressemblance frappante entre eux, et appelés à cause de cette forme, Triades historiques. M. Sharon Turner, dans un excellent ouvrage, intitulé Défense de l'authenticité des anciens poëmes bretons (London, 1803), a résolu la question relative à Taliesin, Aneurin, Myrddin et Lywarch Hen de la manière la plus décisive pour tout esprit juste et impartial. Nombre d'érudits Gallois, entre autres M. William Owen, se sont occupés aussi avec succès de la question plus épineuse des Triades. Mais je dois recommander surtout à mes lecteurs français un morceau publié dans le troisième volume des Archives philosophiques, politiques et littéraires (Paris, 1818), modèle d'une critique fine et élégante, et où l'on reconnaît aisément la main du savant éditeur des Chants populaires de la Grèce moderne. Je saisis vivement cette occasion de témoigner à M. Fauriel toute ma reconnaissance pour les secours qu'il m'a permis de puiser dans son érudition si variée et pourtant si profonde.

1º La dualité des races est reconnue par les Triades: les Gwyddelad (Galls) qui habitent l'Alben y sont traités de peuple étranger et ennemi[98].

Note 98: Trioeddynys Prydain. n. 41. Archaiol. of Wales. t. II.

2º L'identité des Belges-Armorikes avec les Kymri-Bretons y est pareillement reconnue; les tribus armoricaines y sont désignées comme tirant leur origine de la race primitive des Kymri, et communiquant avec elle à l'aide de la même langue[99].

Note 99: Trioed. 5.

3º Les Triades font sortir la race des Kymri «de cette partie du pays de Haf (le pays de l'été ou du midi), qui se nomme Deffrobani, et où est à présent Constantinople[100]; ils arrivèrent, y est-il dit, à la mer brumeuse (la mer d'Allemagne), et de là dans l'île de Bretagne et dans le pays de Lydau (l'Armorike) où ils se fixèrent[101].» Le barde Taliesin dit simplement que les Kymri sortaient de l'Asie[102].

Note 100: Où est à présent Constantinople paraît être une addition de quelque copiste postérieur, une espèce de glose pour interpréter le mot inconnu de Deffrobani. Cependant cette intercalation n'est pas sans importance, parce qu'elle se fonde sur les traditions du pays.

Note 101: Trioedd. n. 4.

Note 102: Taliesin. Welsh Archaiol. t. I, p. 76.

Les Triades et les Bardes s'accordent sur plusieurs détails de l'établissement des Kymri lors de leur arrivée dans l'occident de l'Europe. C'était Hu-le-puissant qui les conduisait: prêtre, guerrier, législateur et dieu après sa mort, il réunit tous les caractères d'un chef de théocratie: or, on sait qu'une partie des nations gauloises fut soumise long-temps à un gouvernement théocratique, celui des Druides. Ce nom même de Hu n'était point inconnu des Grecs et des Romains, qui appellent Heus et Hesus un des dieux du druidisme. Un des fameux bas-reliefs trouvés sous le chœur de Notre-Dame de Paris représente le dieu Esus, le corps ceint d'un tablier de bûcheron, une serpe à la main, coupant un chêne. Or, les traditions galloises attribuent à Hu-le-Puissant de grands travaux de défrichement et l'enseignement de l'agriculture à la race des Kymri[103].

Note 103: Trioedd. n. 4, 5, 56, 92.—Bardes gallois, passim.

II. Les Irlandais ont aussi leurs traditions nationales, mais si confuses et si évidemment fabuleuses, que je n'ai point osé m'en servir. Il s'y trouve un seul fait applicable à l'objet de ces recherches, le fait de l'existence d'un peuple appelé Bolg (Fir-Bolg), venu du voisinage du Rhin pour conquérir le midi de l'Irlande; on reconnaît aisément dans ces étrangers une colonie de Belges-Kymri; mais rien de probable n'est raconté ni sur leur origine ni sur l'histoire de leur établissement: ce ne sont que contes puérils et jeux d'esprit sur ce mot de Bolg qui signifie en langue gallique un sac.

III. Ammien Marcellin, ou plutôt Timagène qu'il paraît citer, avait recueilli une antique tradition des Druides de la Gaule sur l'origine des nations gauloises. Cette tradition portait que la population de la Gaule était en partie indigène (ce qu'il faut expliquer par antérieure), en partie venue d'îles lointaines et des régions trans-rhénanes, d'où elle avait été chassée, soit par des guerres fréquentes, soit par les débordemens de l'océan[104].

Note 104: Drysidæ memorant revera fuisse populi partem indigenam: sed alios quoque ab insulis extimis confluxisse et tractibus trans-rhenanis, crebritate bellorum et alluvione fervidi maris sedibus suis expulsos. Ammian. Marcel. l. XV, c. 9.

Nous trouvons donc dans l'histoire traditionnelle des Gaulois, comme dans les témoignages historiques étrangers, comme dans le caractère des langues, le fait bien établi d'une division de la famille gauloise en deux branches ou races.

CONCLUSION.

De la concordance de ces différens ordres de preuves résultent incontestablement les faits suivans:

1º Les Aquitains et les Ligures, quoique habitans de la Gaule, ne sont point de sang gaulois; ils appartiennent aux nations de sang ibérien.

2º Les nations de sang gaulois se partagent en deux branches, les Galls et les Kymri, que j'appellerai désormais Kimris, pour me conformer et à la prononciation ancienne et aux formes grammaticales de notre langue. La parenté des Galls et des Kimris, donnée par l'histoire, est confirmée par le rapport de leurs idiomes, et de leurs caractères moraux; elle paraît surtout évidente quand on les compare aux autres familles humaines près desquelles ils vivent: aux Ibères, aux Italiens, aux Germains. Mais il existe assez de diversité dans leurs habitudes, leurs idiomes, et les nuances de leur caractère moral, pour tracer entre eux une ligne de démarcation, que leurs propres traditions reconnaissent, et dont l'histoire fait foi.

3º Leur origine n'appartient point à l'Occident: leurs langues, leurs traditions, l'histoire enfin, la reportent en Asie. Si la cause qui sépara jadis les deux grandes branches de la famille gallo-kimrique se perd dans l'obscurité des premiers temps du monde, la catastrophe qui les rapprocha au fond de l'Occident, lorsque déjà elles étaient devenues étrangères l'une à l'autre, nous est du moins connue dans ses détails, et la date en peut être fixée historiquement.

Aux argumens sur lesquels j'ai appuyé dans cette Introduction le fait important, fondamental de la division de la famille gauloise en deux races se joint un troisième ordre de preuves non moins concluantes, dont mon livre est l'exposition. C'est dans le récit circonstancié des événemens, dans les inductions qui ressortent des faits généraux qu'éclate surtout cette dualité des nations gauloises; ce fait seul peut porter la lumière dans l'histoire intérieure de la Gaule transalpine, si obscure sans cela et jusqu'à présent si peu comprise; lui seul rend raison de la variété des mœurs, des grands mouvemens d'émigration, de l'équilibre des ligues politiques, des groupemens divers des tribus, de leurs affections, de leurs inimitiés, de leur désunion vis-à-vis de l'étranger.

Mon opinion sur la permanence d'un type moral dans les familles de peuples a été exposée plus haut; je crois non moins fermement à la durée des nuances qui différencient les grandes divisions de ces familles. Pour la Gaule, ces nuances ressortent clairement de la masse des faits, lesquels portent un caractère différent suivant qu'ils appartiennent aux tribus de l'ouest et du nord ou aux tribus de l'est et du midi, c'est-à-dire aux Kimris ou aux Galls. Les annales des temps modernes témoigneraient au besoin qu'elle a existé naguère, qu'elle existe encore de nos jours entre nos provinces occidentales, non mélangées de Germains, et nos provinces du sud-est; on l'observerait surtout dans toute sa pureté aux Îles Britanniques, entre les Galls de l'Irlande et les Kimris du pays de Galles.

Des travaux d'une toute autre nature que les miens sont venus inopinément appuyer ma conviction et ajouter une nouvelle évidence au résultat de mes recherches. Un homme dont le nom est connu de toute l'Europe savante, M. le docteur Edwards, à qui la science physiologique doit tant de découvertes ingénieuses, tant d'idées neuves et fécondes, avait conçu, il y a déjà long-temps, le plan d'une histoire naturelle des races humaines; et commençant par l'occident de l'Europe, il étudiait depuis plusieurs années la population de la France, de l'Angleterre et de l'Italie. Après de longs voyages et de nombreuses observations faites avec toute la rigueur de méthode qu'exigent les sciences physiques, avec toute la sagacité qui distingue particulièrement l'esprit de M. Edwards, le savant naturaliste est arrivé à des conséquences identiques à celles de cette histoire. Il a constaté dans les populations issues de sang gaulois deux types physiques différens l'un de l'autre, et l'un et l'autre bien distincts des caractères empreints aux familles étrangères; types qui se rapportent historiquement aux Galls et aux Kimris. Bien qu'il ait trouvé sur le territoire de l'ancienne Gaule les deux races généralement mélangées entre elles, (abstraction faite des autres familles qui s'y sont combinées çà et là,) il a néanmoins observé que chacune d'elles existait plus pure et plus nombreuse dans certaines provinces où l'histoire nous les montre en effet agglomérées et séparées l'une de l'autre.

Tel est d'une manière nécessairement sommaire et vague le résultat des investigations de M. Edwards; je dois à son ancienne amitié et à notre nouvelle et singulière confraternité scientifique d'en pouvoir faire ici pressentir la haute importance. Lui-même s'occupe en ce moment d'exposer avec détail, dans une Lettre qu'il me fait l'honneur de m'adresser, la nature, l'enchaînement, les conséquences de ses observations en ce qui regarde la famille gauloise particulièrement, et les races humaines en général: ce travail, qui nous intéresse à tant de titres, doit être publié sous peu de jours[105].

Note 105: Chez Sautelet et Cie., libraires, rue de Richelieu, n. 14.

Si véritablement, malgré toutes les diversités de temps, de lieux, de mélanges, les caractères physiques des races persévèrent et se conservent plus ou moins purs, suivant des lois que les sciences naturelles peuvent déterminer; si pareillement les caractères moraux de ces races, résistant aux plus violentes révolutions sociales, se laissent bien modifier, mais jamais effacer ni par la puissance des institutions, ni par le développement progressif de l'intelligence; si en un mot il existe une individualité permanente dans les grandes masses de l'espèce humaine, on conçoit quel rôle elle doit jouer dans les événemens de ce monde, quelle base nouvelle et solide son étude vient fournir aux travaux de l'archéologie, quelle immense carrière elle ouvre à la philosophie de l'histoire.

FIN DE L'INTRODUCTION.

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