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Histoire des Gaulois (1/3)

SECTION II.

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PREUVES TIRÉES DES HISTORIENS GRECS ET ROMAINS.

I. PEUPLES GAULOIS TRANSALPINS.

César reconnaît dans toute l'étendue de la Gaule, non compris la province narbonnaise, trois peuples «divers de langue, d'institutions et de lois[8],» savoir: les Aquitains (Aquitani) qui habitent entre les Pyrénées et la Garonne; les Belges (Belgæ) qui occupent le nord depuis le Rhin jusqu'à la Marne et à la Seine; et les Galls (Galli) appelés aussi Celtes (Celtæ) établis dans le pays intermédiaire. Il donne à ces trois peuples pris en masse la dénomination collective de Galli, qui, dans ce cas, n'est plus qu'un nom géographique et de territoire, correspondant au mot français Gaulois.

Note 8: Hi omnes linguâ, institutis, legibus inter se differunt. Cæs. bell. Gall. l. I, c. 1.

Strabon adopte la division de César, mais avec un changement important. Au lieu de limiter comme lui la Belgique au cours de la Seine, il y ajoute sous le nom de Belges parocéanites[9], ou maritimes, toutes les tribus établies entre l'embouchure de ce fleuve et celle de la Loire et désignées dans la géographie gauloise par le nom d'armorikes, qui signifie pareillement maritimes et dont parocéanites paraît n'être que la traduction grecque. Le sentiment de Strabon sur ces matières mérite une attention sérieuse; car ce grand géographe ne connaissait pas seulement les auteurs romains qui avaient écrit sur la Gaule, mais il puisait encore dans les voyages de Posidonius, et dans les travaux des savans de Massalie (l'ancienne Marseille). Au reste ces deux opinions sur les peuples appelés Belges, peuvent très-bien se concilier, comme nous nous réservons de le démontrer plus tard.

Note 9: Τά λοιπά Βελγων έστιν έθνη των παρωχεανιτων . . . Strab. l. IV, p. 194. Paris, ed. in-fol. 1620.

Les géographes des temps postérieurs, Méla, Pline, Ptolémée, etc., se conforment aux divisions soit ethnographique donnée par César, soit administrative tracée par Auguste après la réduction de la Gaule en province romaine.

Dans tout ceci la Narbonnaise n'est point comprise: or nous trouvons dans les écrivains anciens qu'elle contenait, outre des Celtes ou Galls, des Ligures, étrangers aux Gaulois[10], et des Grecs phocéens composant la population de Massalie, et de ses établissemens.

Note 10: Έτέροέθνείζ μέν είσί. Strab. l. II, p. 137.

Il existait donc dans la population indigène de la Gaule (car les Massaliotes ne doivent point trouver place ici) quatre branches différentes, 1º les Aquitains, 2º les Ligures, 3º les Galls ou Celtes, 4º les Belges. Nous allons passer en revue chacun d'eux successivement.

1º Aquitains.

«Les Aquitains, dit Strabon, diffèrent essentiellement de la race gauloise, non-seulement par le langage, mais par la constitution physique; ils ressemblent plus aux Ibères qu'aux Gaulois[11].» Il ajoute que le contraste de deux peuplades gauloises enclavées dans l'Aquitaine faisait ressortir d'autant plus vivement la différence tranchée des races. Suivant César, les Aquitains avaient, outre un idiome particulier, des institutions particulières, or, les faits historiques nous montrent que ces institutions avaient, pour la plupart, le caractère ibérien; que le vêtement national était ibérien; qu'il y avait des liens plus étroits d'amitié et d'alliance entre les tribus aquitaniques et les Ibères qu'entre ces tribus et les Gaulois, dont la Garonne seule les séparait; enfin que leurs vertus et leurs vices rentrent tout-à-fait dans cette mesure de bonnes et de mauvaises dispositions naturelles qui paraît constituer le type moral ibérien[12].

Note 11: Όί Άχουϊτάναί διαφέρσυαι του Γαλατίχοϋ φύλου χατά τε τών σωμάτων χατασχευάς καί χατά τέν γλώτταν έοίχασι δέ μάλλον Ιβηρσιν… Strab. l. IV, p. 189; idem, 1. IV, p. 176.

Note 12: Voir pour les détails le tome II de cet ouvrage, chapitre La famille Ibérienne, Les Aquitains et passim.

Nous trouvons donc une première concordance entre les preuves historiques et les preuves tirées de l'examen des langues: les Aquitains étaient, sans aucun doute, une population ibérienne.

2º Ligures.

Les Ligures, que les Grecs nommaient Ligyes, sont signalés par Strabon comme étrangers à la Gaule. Sextus Aviénus, qui travaillait sur les documens scientifiques laissés par les Carthaginois et devait avoir par conséquent de grandes lumières touchant l'ancienne histoire de l'Ibérie, place le séjour primitif des Ligures dans le sud-ouest de l'Espagne, d'où les avait chassés, après de longs combats, l'invasion de Celtes conquérans[13]. Étienne de Byzance place aussi dans le sud-ouest de l'Espagne, près de Tartesse, une ville des Ligures qu'il appelle Ligystiné[14]. Thucydide nous montre ensuite les Ligures, expulsés du sud-ouest de la Péninsule, arrivant au bord de la Sègre, sur la côte orientale, et chassant à leur tour les Sicanes[15]: il ne donne pas ceci comme une simple tradition, mais comme un fait incontestable; Éphore et Philiste de Syracuse tenaient le même langage dans leurs écrits, et Strabon croit à l'origine ibérienne des Sicanes. Les Sicanes, chassés de leur pays, franchissent les passages orientaux des Pyrénées, traversent le littoral gaulois de la Méditerranée, et entrent en Italie. Il faut bien que les Ligures les aient suivis, puisqu'ils se trouvent presque aussitôt répandus à demeure sur toute la côte gauloise et italienne depuis les Pyrénées jusqu'à l'Arno, et probablement plus bas encore.

Note 13: Fest. Avien. v. 132 et seq.—V. la citation, ci-dessous, t. I, période 1600 à 1500 avant J. C..

Note 14: Λιγυστνή πόλις Λιγύων τγς δυστιχής ΐδηρίας έγγύς καί τής Ταρτησσού πλησίον. Steph. Byz.

Note 15: Σιχανοί άπό τού Σιχανού ποταμοΰ τοΰ εν Ίδηρία ύπό Λιγύων άναστάντες… Thucyd, l. VI, c. 2.—Serv. Æn. l. VII.—Eph. ap. Strab. l. VI.—Philist. ap. Diodor. l. V.

Nous savions par le témoignage unanime des écrivains anciens, que l'ouest et le centre de l'Espagne avaient été conquis par les Celtes ou Galls; mais nous ignorions l'époque et la marche de cette conquête. Les mouvemens des Sicanes et des Ligures nous révèlent que l'invasion se fit par les passages occidentaux des Pyrénées, et que les peuples ibériens refoulés sur la côte orientale débordèrent de leur côté en Gaule et jusqu'en Italie. Ils nous fournissent aussi la date approximative de l'événement: les Sicanes, expulsés de l'Italie comme ils l'avaient été de l'Espagne, s'emparèrent de la Sicile vers l'an 1400[16], ce qui place l'irruption des Celtes en Ibérie vers le seizième siècle avant notre ère.

Note 16: J'ai suivi le calcul de Fréret. Œuvr. compl., t. IV, p. 200.

Bien que l'origine ibérienne des Ligures, d'après ce qui précède, soit, ce me semble, mise hors de doute, il faut avouer qu'ils ne portent pas dans leurs mœurs le caractère ibérien aussi fortement empreint que les Aquitains[17]: c'est qu'ils ne sont point restés aussi purs. L'histoire nous parle de puissantes tribus celtiques mêlées parmi eux dans la Celto-Ligurie, entre les Alpes et le Rhône; plus tard même l'Ibéro-Ligurie, entre le Rhône et l'Espagne, fut subjuguée presque tout entière par un peuple étranger aux Ligures, et portant le nom de Volkes.

Note 17: V. pour les détails le tome II de cet ouvrage, période 1600 à 1500 avant J. C..

La date de cette invasion des Volkes dans l'Ibéro-Ligurie (aujourd'hui le Languedoc), ne saurait être fixée avec précision. Les plus anciens récits soit mythologiques, soit historiques, et les périples jusqu'à celui de Scyllax, qui paraît avoir été écrit vers l'an 350 avant notre ère, ne font mention que de Ligures Élésykes, Bébrykes et Sordes dans tout ce canton; les Élésykes sont même représentés comme une nation puissante, dont la capitale Narbo ou Narbonne florissait par le commerce et les armes[18]. Vers l'année 281, les Volkes Tectosages, habitant le haut Languedoc, sont signalés tout à coup et pour la première fois, à propos d'une expédition qu'ils envoient en Grèce[19]; vers l'année 218, lors du passage d'Annibal, les Volkes Arécomikes, habitant le bas Languedoc, sont cités[20] aussi comme un peuple nombreux qui faisait la loi dans tout le pays: c'est donc entre 340 et 281 qu'il convient de placer l'arrivée des Volkes et la conquête de l'Ibéro-Ligurie.

Note 18: Voir ci-dessous, t. II, c. 1. période 1600 à 1500 avant J.-C.

Note 19: Justin. l. XXIV, c. 4.—Strab. l. IV, p. 187.—V. ci-dessous, t. I, p. 131 et seq.

Note 20: Tit. Liv. l. XXI, c. 26.

Les manuscrits de César portent indifféremment Volcæ ou Volgæ, en parlant de ces Volkes; Ausone énonce que le nom primitif des Tectosages était Bolgæ[21], et Cicéron les appelle Belgæ[22]. Dans leur expédition en Grèce, ils avaient un chef nommé par les historiens tantôt Belgius, tantôt Bolgius. Saint Jérôme rapporte que l'idiome de leurs colons établis dans l'Asie-Mineure, en Galatie[23], était encore de son temps le même que celui de Trèves, capitale des Belges, et saint Jérôme avait voyagé dans les Gaules et dans l'Orient. D'après cela, il n'est guère permis de douter que les Volkes ne fussent Belges ou plutôt que les deux noms n'en fissent qu'un; et le détail de leur histoire, car ils jouèrent un grand rôle dans les affaires de la Gaule, fournit nombre de preuves à l'appui de leur origine belgique. Il faut donc retrancher ce peuple de la population ligurienne avec laquelle il n'a rien de commun.

Note 21: Tectosagos primævo nomine Bolgas. Auson. Clar. urb. Narb.

Note 22: Pro Man. Fonteïo. Dom. Bouq. Rec. des Hist. etc. p. 656.

Note 23: Hieronym. l. II, comment. epist. ad Galat. c. 3.

En résumé, les Ligures sont des Ibères; seconde concordance de l'histoire avec les inductions philologiques.

Ainsi il ne reste donc, comme contenant les élémens de la population gauloise proprement dite, que les Galls ou Celtes, et les Belges.

3º Celtes.

Je n'ai pas besoin de démontrer l'identité des Celtes et des Galls, elle est donnée comme telle par tous les écrivains anciens; mais j'ai à rechercher quelle est la signification du mot Celte, sa véritable acception, ainsi que l'origine de sa synonymie prétendue avec le nom générique des peuples galliques.

D'abord, César nous apprend qu'il est tiré de la langue des Galls[24]: et en effet, il appartient à l'idiome gallique actuel, dans lequel ceilt et ceiltach veulent dire un habitant des forêts[25]. Cette signification fait présumer que le nom était local, et s'appliquait soit à une tribu, soit à une confédération de tribus occupant certains cantons; qu'il avait par conséquent un sens spécial et restreint: en effet les noms des grandes confédérations galliques étaient pour la plupart locaux, et appartenaient à un système général de nomenclature que nous développerons tout à l'heure.

Note 24: Ipsorum linguâ Celtæ appellantur. Cæs. bell. Gall. l. I, c. 1.

Note 25: Ceil, cacher; Coille, forêt; Ceiltach, qui vit dans les bois. Armstrong's gaëlic. diction.

Le témoignage formel de Strabon vient confirmer cette hypothèse. Il dit que les Gaulois de la province narbonnaise étaient appelés autrefois Celtes; et que les Grecs, principalement les Massaliotes, étant entrés en relation avec eux avant de connaître les autres peuples de la Gaule, prirent par erreur leur nom pour le nom commun de tous les Gaulois[26]. Quelques-uns même, Éphore entre autres, l'étendant hors des limites de la Gaule, en firent une dénomination géographique qui comprenait toutes les races de l'occident[27]. Malgré ces fausses idées qui jettent beaucoup d'obscurité dans les récits des Grecs, plusieurs écrivains de cette nation parlent des Celtes dans le sens restreint et spécial qui concorde avec l'opinion de Strabon. Polybe les place «autour de Narbonne[28];» Diodore de Sicile «au-dessus de Massalie, dans l'intérieur du pays, entre les Alpes et les Pyrénées[29];» Aristote «au-dessus de «l'Ibérie[30];» Denys le Périégète «par-delà les sources du Pô[31].» Enfin, un savant commentateur grec de Denys, Eustathe relève l'erreur vulgaire qui attribuait à toute la Gaule le nom d'un seul canton. Toutes vagues qu'elles sont, ces désignations paraissent bien spécifier le pays situé entre la frontière ligurienne à l'est, la Garonne au midi, le plateau des monts Arvernes à l'ouest et au nord l'Océan; tout ce pays et la côte même de la Méditerranée, si aride aujourd'hui, furent long-temps encombrés d'épaisses forêts[32]. Plutarque place en outre entre les Alpes et les Pyrénées, dans les siècles les plus reculés, un peuple appelé Celtorii[33], dont il n'est plus parlé par la suite. Ce peuple aurait donc fait partie de la ligue des Celtes; or, tor signifie élevé et montagne, et Celt-tor, habitant des montagnes boisées. Il paraîtrait de là que la confédération celtique, au temps de sa puissance, se subdivisait en Celtes de la plaine et Celtes de la montagne. Cette faculté de modifier en composition la valeur du mot Celte serait une nouvelle preuve que c'était une dénomination locale et nullement générique.

Note 26: Άπό τούτωγ δ΄ οϊμαί καί τούς σύμπαντας Γαλάτας Κελτούς ύπό τώό Έλλήνων προσαγορευθήναί διά τήν, έπιφάνειαν, ή και προσλαβόντων πρός τοϋτο καί τών Μασσαλιωτών διά τό πλησιόχωρον. Strab. l. IV, p. 189.

Note: 27: Strab. l. I, p. 34.

Note 28: Polyb. 1. III, p. 191. Paris, in-fol, 1609.

Note 29: Τούς γάρ ύπέρ Μασαλίας χατοιχοϋντας έν τψ μεσογείψ καί τούς περί τάς Άλπεις έτι δέ τούς έπί τάδε τών Πυρηναίων όρών Κελτούς όνομάζουσι. Diod. l. V, p. 308.

Note 30: Arist. gener. anim. l. II, c. 8.

Note 31: Dionys. Perieg. V. 280.

Note 32: Tit. Liv. l. V, c. 34.

Note 33: Μεταξύ Πυρ΄ρ΄ήνχς όρους καί τών Άλπεων έγγύς τών Κελτορίων.. Plut. in Camill. p. 135.

Les historiens nous disent unanimement que ce furent les Celtes qui conquirent l'ouest et le centre de l'Espagne; et en effet leur nom se trouve attaché à de grandes masses de population gallo-ibérienne, telles que les Celt-Ibères[34], mélange de Celtes et d'Ibères qui occupaient le centre de la Péninsule, et les Celtici[35] qui s'étaient emparés de l'extrémité sud-ouest. Il était tout simple que l'invasion commençât par les peuples gaulois les plus voisins des Pyrénées; mais la confédération celtique n'accomplit pas seule cette conquête, et d'autres tribus galliques l'accompagnèrent ou la suivirent, témoin le peuple appelé Gallæc ou Gallic établi dans l'angle nord-ouest de la presqu'île, et qui, comme on sait, appartenait aux races gauloises[36]. Voilà ce qu'on remarque en Espagne. Pour la haute Italie, quoique inondée deux fois par les peuples transalpins, elle ne présente aucune trace du nom de Celte; aucune tribu, aucun territoire, aucun fleuve, ne le rappelle: c'est toujours et partout le nom de Galls. Le mot Celtæ ne fut connu des Romains que très-tard, et encore rejetèrent-ils l'acception exagérée que lui donnaient généralement les écrivains grecs.

Note 34: Diod. Sieul. l. V, p. 309.—Appian. bell. Hisp. p. 256. —Lucan. Phars. l. IV, v. 9.

Note 35: Hérodot. l. II, p. 118; l. IV, p. 303, edit. Amstel. 1763. —Polyb, ap. Strab. l. III.—Varro ap. Plin. l. III, c. 3.

Note 36: Le pays était nommé Gallæcia, Gallaicia, aujourd'hui Gallice. Plin. l. IV.—Mel. l. III, c. 1.—Strab. loc. cit.—V. ci-dessous, part. I, c. 1, p. 6-9.

Quant à l'assertion de César que les Galls «s'appelaient Celtes dans leur propre langue,» il est possible que le conquérant qui s'occupait beaucoup plus de battre les Gaulois que de les étudier, trouvant qu'en effet le mot Celte était gallique, et reconnu des Galls pour une de leurs dénominations nationales, sans plus chercher, ait conclu à la synonymie complète des deux noms. Il se peut encore que les Galls de l'est et du centre eussent adopté dans leurs rapports de commerce et de politique avec les Grecs un nom sous lequel ceux-ci avaient l'habitude de les désigner; ainsi que nous voyons de nos jours les tribus indigènes de l'Amérique et de l'Afrique accepter, en de semblables circonstances, des noms inexacts, ou qui leur sont même tout-à-fait étrangers.

Il me semble résulter de ce qui précède: 1º que le mot Celte avait chez les Galls une acception bornée et locale; 2º que la confédération des tribus dites celtique habitait en partie parmi les Ligures, en partie entre les Cévennes et la Garonne, le plateau Arverne et l'Océan; 3º que c'est à tort, mais par une erreur facile à comprendre, que ce mot est devenu chez les Grecs synonyme de gaulois et d'occidental; chez les Romains synonyme de Gall; 4º que la confédération celtique paraît s'être épuisée dans la conquête de l'Espagne, ne jouant plus aucun rôle dans deux invasions successives de l'Italie.

J'ai avancé plus haut que le mot Celtes, signifiant hommes ou tribus des forêts, et appliqué à une confédération de tribus galliques, n'avait rien d'étrange, si on le compare aux dénominations des autres ligues de la même race; et j'ai parlé d'un système général de nomenclature suivi à cet égard par les Galls; je dois à mes lecteurs quelques explications.

Les Germains, comme tout le monde sait, prenaient pour base de leurs divisions de territoire les grandes divisions célestes: partout où ils se fixaient à demeure, ils établissaient soit des ligues soit des royaumes de l'est, de l'ouest, du nord, du sud-est, etc. Les Galls au contraire se réglaient sur les divisions physiques du sol: la mer, les montagnes, les plaines, les forêts déterminaient leurs provinces, et entraient dans les dénominations de leurs ligues. Partout où cette race voyageuse a porté ses pas, les mots d'Alpes, hautes montagnes, d'Albanie, région des montagnes, de penn et apenn, pics, cenn, sommets, tor, élevé, etc., et les noms d'habitation en dunn qui indique une hauteur, mag qui indique une plaine, dur et av qui indiquent de l'eau, y révèlent son passage. En voici des exemples.

L'Écosse était divisée dès la plus haute antiquité en Albanie, région des montagnes, Maïatie (Mag-aìte), région des plaines, et Calédonie ou plutôt Celtique[37], région des forêts, et trois ligues de tribus portaient des noms correspondans. La même division subsiste encore aujourd'hui, mais les immenses forêts Grampiennes ayant disparu en grande partie, il ne reste plus que l'Albainn et le Mag-thir.

Note 37: Le mot Caledonia, sous lequel les Romains désignaient la région des forêts Grampiennes, est emprunté au kymric Calyddon, forêt, qui correspond au gallic Ceilte et Ceiltean. Les Bretons insulaires, au milieu desquels vivaient les Romains, étant de race kymrique, traduisaient de cette manière le nom géographique Ceilte et les Romains le prirent d'eux ainsi altéré.

La haute Italie fut conquise une première fois par les Galls sous le nom militaire d'Ombres; et nous trouvons dans l'ancienne géographie de la presqu'île ces trois divisions de l'Ombrie: Oll-Ombrie, haute Ombrie, Is-Ombrie, basse Ombrie, et Vil-Ombrie, Ombrie littorale.

La Gaule offre une multitude d'exemples de ces divisions et de leurs noms donnés à des ligues de peuples: devant y revenir souvent dans le cours de mon ouvrage, je ne citerai ici que quelques-uns des principaux.

Les nations du littoral de l'Océan forment une ligue sous le nom d'Armorikes, maritimes: ar, sur; muir, moir, la mer.

Le grand plateau de l'Auvergne, l'Arvernie ou la haute habitation (Ar, all, haut; fearann, verann, pays habité), renferme la ligue célèbre des tribus Arvernes.

La ligue nombreuse des peuples des Alpes, comprend, sous la dénomination collective de nations Alpines, les subdivisions suivantes: 1º tribus Pennines ou des pics, habitant le grand Saint-Bernard et les vallées environnantes; 2º tribus Craighes ou des rocs (Craig, roc); on sait que le petit Saint-Bernard et les monts voisins portaient autrefois le nom d'Alpes Craïæ, ou Cræcæ; 3º Allobroges ou tribus des hauts villages (all, haut; bruig, village; bru et bro, lieu), etc.

Il ne serait donc point étonnant que les Cévennes et les fertiles campagnes du haut Languedoc et de la Guienne eussent été le séjour d'une confédération de tribus des forêts, se subdivisant suivant la localité en Celtes de la plaine et en Celtors ou Celtes de la montagne.

4º Belges.

César affirme que les Belges différaient des Galls par leur langue, leurs mœurs et leurs institutions[38]; Strabon le répète après lui[39]. César ajoute que plusieurs des tribus belges étaient issues des Germains, et en effet, de son temps, les invasions germaniques en Gaule avaient déjà commencé: ces tribus, il les nomme; elles sont peu nombreuses, restreintes à quelques cantons riverains du Rhin, et comprises sous la dénomination collective de Germains cis-rhénans[40]; mais cette exception même prouve que la masse des peuples belges était étrangère à la race teutonique.

Note 38: Cæs. bell. Gall. l. I, c. 1.

Note 39: Strab. l. IV, p. 176.

Note 40: Condrusi, Pæmani, Cæræsi qui uno nomine Germani appellantur. Cæs. bell. Gall. l. II, c. 4.—Segni Condrusique ex gente et numero Germanorum qui sunt… citrà Rhenum. Id. l. VI, c. 38.

Les Belges sont reconnus unanimement par les écrivains anciens, comme Gaulois, formant avec les Galls, improprement appelés Celtes, la population de sang gaulois.

Le mot de Belges appartient à l'idiome Kymrique, où sous la forme Belgiaidd, dont le radical est Belg, il signifie belliqueux: il paraît donc n'être point un nom générique, mais un titre d'expédition militaire, de confédération armée. Il est étranger[41] à l'idiome des Galls, mais non à leurs traditions nationales encore subsistantes où les Bolg ou Fir-Bolg jouent un rôle important, comme conquérans venus des embouchures du Rhin dans l'ancienne Irlande. Nous ferons remarquer en passant que la forme Bolg et son aspirée Bholg, rappellent cette colonie belge fixée parmi les Galls du Rhône et des Cévennes, sous les noms de Bolgæ et Volcæ.

Note 41: Étranger est peut-être inexact: bolg en gallic signifie sac; mais quel singulier nom c'eût été pour un peuple!

Le nom de Belges était inconnu aux anciens auteurs grecs; il paraît récent en Gaule; du moins si on le compare aux noms de Galls, de Celtes, de Ligures, etc.

Des Belges s'établirent, comme on sait, sur la côte méridionale de l'île de Bretagne, au milieu de peuples bretons qui n'étaient point Galls, car la race gallique était alors refoulée à l'extrémité septentrionale, par-delà le golfe du Forth. Ni César ni Tacite n'ont remarqué aucune différence d'origine ou de langage entre ces Bretons et les Belges; les noms personnels et locaux dans les cantons habités par les uns et par les autres appartiennent d'ailleurs à la même langue, qui est le kymric.

En Gaule, César a donné pour limite méridionale aux Belges la Seine et la Marne. Strabon ajoute à cette première Belgique une seconde qu'il nomme Parocéanite ou Maritime, et qui comprend les peuples situés à l'ouest, entre l'embouchure de la Seine et celle de la Loire, c'est-à-dire les peuples que César et les autres écrivains romains appellent Armorikes, d'un nom gaulois qui signifie pareillement Maritimes[42]. Sans doute, le témoignage de César n'est pas aisément contestable dans ce qui regarde la Gaule. D'un autre côté Strabon connaissait les ouvrages des Massaliotes, il avait médité les récits de Posidonius, ce Grec célèbre qui avait parcouru la Gaule, du temps de Marius, en érudit et en philosophe[43]. Il fallait qu'il y eût entre les Armorikes et les Belges un grand nombre de ressemblances pour que Posidonius et Strabon déclarassent y voir une même race; il fallait aussi qu'il y eût des différences bien marquées pour que César en fît deux peuples. L'examen des faits de l'histoire nous montre les Armorikes établis en confédération politique indépendante, mais, dans le cas de guerres et d'alliances générales, se rattachant bien plus volontiers à la confédération des Belges qu'à celle des Galls. L'examen des faits philologiques nous montre que la même langue était parlée dans la Belgique de César et dans celle de Strabon. On peut donc conclure hardiment que les Armorikes et les Belges étaient deux peuples ou confédérations de la même race, arrivés en Gaule à deux époques différentes; et en thèse plus générale:

1º Que le nord et l'ouest de la Gaule et le midi de l'île de Bretagne, jusqu'au Forth étaient peuplés par une seule et même race formant la seconde branche de la population gauloise proprement dite.

2º Que la langue de cette race était celle dont les débris se conservent dans deux cantons de l'ancienne Armorike et de l'île de Bretagne.

3º Que le nom générique de la race nous est encore inconnu historiquement, à ce point de nos recherches; mais que la philologie nous révèle que ce nom doit être celui de Kymri.

Note 42: Armoricæ, Aremoricæ gentes, civitates. Ce mot appartient à la fois aux deux langues kymrique et gallique: ar et air (gaël.), ar (cymr. corn.), oar (armor.), sur; muir, moir (gaël.), môr (cymr. armor.), mer.

Note 43: On voit en lisant Strabon qu'il s'appuyait beaucoup des idées et des travaux de Posidonius, malgré l'affectation avec laquelle il le critique en plusieurs endroits. Les fragmens de Posidonius, recueillis par Athénée et dont nous retrouvons des passages entiers soit dans Strabon lui-même, soit dans Diodore de Sicile, sont certainement ce que nous possédons de plus curieux sur la Gaule, exception faite des Commentaires de César.

II. PEUPLES GAULOIS DE L'ITALIE.

Les plus accrédités des érudits romains qui travaillèrent sur les origines italiques, reconnurent deux conquêtes bien distinctes de la haute Italie par des peuples sortis de la Gaule. Ils faisaient remonter la plus ancienne aux époques les plus reculées de l'Occident, et désignèrent ces premiers conquérans transalpins sous le nom de vieux Gaulois, veteres Galli, afin de les distinguer des transalpins de la seconde conquête. Celle-ci, plus récente, est mieux connue; on en a les dates bien précises: on sait qu'elle commença l'an 587 avant notre ère, sous la conduite du Biturige Bellovèse, et qu'elle continua par l'invasion successive de quatre autres bandes, dans un espace de soixante-six ans[44].

Note 44: V. ci-dessous, t. I, c. I, Période 587 à 521 après J.-C..

PREMIERE CONQUETE.—Ces vieux Gaulois, suivant les auteurs dont nous parlons, étaient les ancêtres du peuple des Ombres qui habitait, comme on sait, au temps de la puissance des Romains, les deux revers de l'Apennin, entre le Picenum et l'Étrurie; et le fait était donné comme positif. Cornélius Bocchus, affranchi lettré de Sylla, est cité par Solin comme l'ayant soutenu et prouvé[45]. C'était aussi l'opinion du fameux M. Antonius Gnipho[46], précepteur de Jules-César, et qui, né dans la Gaule Cisalpine, avait probablement apporté un soin particulier à ce qui concernait sa nation; Isidore l'adopta dans son ouvrage sur les Origines[47]; ainsi firent Solin et Servius. L'érudition hellénique s'en empara aussi[48], malgré une étymologie fort populaire en Grèce bien qu'absurde, laquelle faisait dériver le mot Ombre du grec ombros, pluie, parce que, disait-on, la nation ombrienne avait échappé à un déluge.

Note 45: Bocchus absolvit Gallorum veterum propaginem Umbros esse. Solin. Poly. Hist. c. 8.

Note 46: Sanè Umbros Gallorum veterum propaginem esse M. Antonius refert. Serv. in l. XII, Æn. ad fin.

Note 47: Umbri, Italiæ genus est, sed Gallorum veterum propago. Isid. Orig, l. I, c. 2.

Note 48: Όμβροι γενος Γαλατών. Tzetz. Schol. Lycophr. Alex. p. 199.

Les Ombres étaient regardés comme un des plus anciens peuples de l'Italie[49]: ils chassèrent, après de longs et sanglans combats, les Sicules des plaines circumpadanes; or les Sicules étant passés en Sicile vers l'an 1364, l'invasion ombrienne a dû avoir lieu dans le cours du quinzième siècle. Ils devinrent très-puissans, car leur empire s'étendit d'une mer à l'autre, jusqu'aux embouchures du Tibre[50] et du Trento. L'arrivée des Étrusques mit fin à leur vaste domination.

Note 49: Umbrorum gens antiquissima… Plin. l. II, c. 14.—Flor. l. I, c. 17.

Note 50: V. pour les détails le tome I de cet ouvrage.

Les mots Umbri, Ombri, Ombriki, par lesquels les Romains et les Grecs désignaient ce peuple, paraissent bien n'avoir été autres que le mot gallique Ambra ou Amhra, qui signifie vaillant, noble, et aurait été tout-à-fait approprié comme titre militaire à une expédition envahissante. On trouve encore le nom d'Ambres ou Ambrons (Ambro, onis; Άμβρων Άμβρωος,) appliqué à des tribus qui se rattachent à la souche ombrienne.

La division géographique établie par les Ombres dans leur empire n'est pas seulement conforme aux coutumes des nations galliques, elle appartient à leur langue. L'Ombrie était partagée en trois provinces: l'Oll-Ombrie, ou haute Ombrie, qui comprenait le pays montagneux situé entre l'Apennin et la mer Ionienne, l'Is-Ombrie, ou basse Ombrie, que formaient les plaines circumpadanes; enfin la Vil-Ombrie, ou Ombrie littorale: ce fut plus tard l'Étrurie[51].

Note 51: Όλομβρία, Όλομβροι; Ούιλομβρία, Ptolem. Oll, All, haut; Bil, Bhil, bord, rivage. Ίσομβρία, Ϊσομβροι et Ϊσομβρες; en latin Insubria et Insubres; is, ios, bas.—V. pour les détails, t. I, période 1400 à 100 avant J.-C. et seq.

Quoique l'influence étrusque changeât rapidement la langue, la religion, l'ordre social des Ombres, il se conserva pourtant parmi les montagnards de l'Oll-Ombrie des restes marquans du caractère et des coutumes des Galls; par exemple le gais, arme d'invention et de nom galliques, fut toujours l'arme nationale du paysan ombrien[52].

Note 52: V. ci-dessous, t. I, période 1000 à 600 avant J.-C.

Les Ombres, dispersés par les conquérans étrusques furent accueillis comme des frères devaient l'être sur les bords de la Saône, et parmi les tribus helvétiennes, où ils perpétuèrent leur nom d'Isombres[53]. D'autres trouvèrent l'hospitalité parmi les Ligures des Alpes maritimes[54], et y portèrent aussi leur nom d'Ambres ou Ambrons. Ce fait peut seul expliquer un autre fait important qui a beaucoup tourmenté les historiens, et donné lieu à vingt systèmes contradictoires, savoir: qu'une tribu des Alpes Liguriennes et une tribu de l'Helvétie, se faisant la guerre sous les drapeaux opposés de Rome et des Cimbres, se trouvèrent avoir le même nom et le même cri de guerre, et en furent très-étonnées[55].

Note 53: Insubres, pagus Æduorum. Tit. Liv. l. V, c. 23.

Note 54: Insubrium exules. Plin. l. III, c. 17-20.—V. ci-dessous, t. I, période 1000 à 600 avant J.-C.

Note 55: Plut. Mar. p. 416.—V. ci-dessous, t. I, période 1000 à 600 avant J.-C. et t. II, Année 102 avant J.-C.

De ce qui précède me paraît résulter le fait que l'Italie supérieure fut conquise dans le quinzième siècle avant notre ère par une confédération de tribus galliques portant le nom d'Ambra.

DEUXIEME CONQUETE.—Tandis que la première invasion s'était opérée en masse, avec ordre, par une seule confédération, la seconde fut successive et tumultueuse: durant soixante-six années, la Gaule versa sa population sur l'Italie, par les Alpes maritimes, par les Alpes Graïes, par les Alpes Pennines. Si l'on fait attention, en outre, qu'à la même époque (587) une émigration non moins considérable avait lieu de Gaule en Illyrie, sous la conduite de Sigovèse, on n'hésitera pas à croire que de si grands mouvemens tenaient à des causes plus sérieuses que cette fantaisie du roi Ambigat dont nous parle Tite-Live. La Gaule en effet présente dans toute cette période de temps les symptômes d'un pays qu'une violente invasion bouleverse.

Mais de quels élémens se composaient ces bandes descendues des Alpes pour envahir la haute Italie?

Tite-Live fait partir de la Celtique, c'est-à-dire des domaines des Galls, les troupes conduites par Bellovèse et par Elitovius; et l'émunération des tribus, telle que la donnent lui et Polybe, prouve en effet que le premier flot dut appartenir à la population gallique[56]. Voilà ce que nous savons pour la Transpadane.

Note 56: Voir les détails circonstanciés, ci-dessous, t. I, Année 587 avant J.-C. et seq.

Il n'est personne qui n'ait entendu parler de ce combat fameux livré par T. Manlius Torquatus à un géant gaulois sur le pont de l'Anio. Vrai ou faux, le fait était très-populaire à Rome; la peinture ne manqua pas de s'en emparer, et la tête du Gaulois tirant la langue et faisant d'horribles grimaces, figura sur l'enseigne d'une boutique de banque située au forum; l'enseigne, arrondie en forme de bouclier, portait le nom de Scutum cimbricum. Elle existait au-dessus de cette boutique dans l'année 586 de Rome, 167ème avant notre ère, ainsi qu'en fait foi une inscription des Fastes Capitolins, où il est dit: que le banquier de la maison à l'enseigne de l'Écu-cimbrique, Q. Aufidius, à fait banqueroute le 3 des calendes d'avril, et s'est enfui; que, rattrapé dans sa fuite, il a plaidé devant le préteur P. Fontéius Balbus, qui l'a acquitté[57].

Note 57: Voici dans son entier cette curieuse inscription. (Reinesius, p. 342.)

III. K. APRILEIS. FASCES. PENES. ÆMILIUM. LAPIDIBUS. PLUIT. IN. VEIENTI POSTUMIUS. TRIB. PL. VIATOREM. MISIT. AD. COS. QUOD. IS. EO. DIE. SENATUM. NOLUISSET. COGERE. INTERCESSIONE. P. DECIMI. TRIB. PLEB. RES. EST. SUBLATA. Q. AUFIDIUS. MENSARIUS. TABERNÆ. ARGENTARIÆ. AD SCUTUM. CIMBRICUM. CUM. MAGNA. VI. ÆRIS. ALIENI. CESSIT. FORO. RETRACTUS. EX. ITINERE. CAUSSAM. DIXIT. APUD. P. FONTRIUM. BALBUM. PRÆT. ET. CUM. LIQUIDUM. FACTUM. ESSET. EUM. NULLA. FECISSE. DETRIMENTA. JUS. EST. IN. SOLIDUM. ÆS. TOTUM.

Ici le mot Cimbricum est employé comme synonyme de Gallicum; il est appliqué aux Boïes, aux Sénons, aux Lingons, qui faisaient la guerre aux Romains à l'époque où dut se passer le duel vrai ou prétendu; ces nations, établies en-deçà du Pô, étaient donc connues populairement en Italie sous le nom de Cimbri ou Kimbri (en se conformant à la prononciation latine), quoique les historiens ne les désignent que par la dénomination géographique et classique de Galli, Gaulois, attendu qu'ils sortaient de la Gaule.

Lorsque, soixante-six ans après la date de l'inscription citée plus haut, et deux cent soixante après le combat de l'Anio auquel elle fait allusion, l'invasion de Cimbri venus du nord renouvela en Italie la terreur de ce nom et fournit à Marius deux triomphes célèbres; le général vainqueur s'empara de l'écu cimbrique comme d'un emblème de circonstance, et se fit peindre un bouclier sur ce modèle populaire. Le bouclier cimbrique de Marius représentait, au rapport de Cicéron, un Gaulois[58] les joues pendantes, et la langue tirée. Le mot Cimbri désignait donc une des branches de la population gauloise, et cette branche avait des colonies dans la Cispadane; mais nous avons déjà reconnu antérieurement l'existence de colonies galliques dans la Transpadane; la population gauloise d'Italie était donc partagée en deux branches distinctes, les Galls et les Cimbri ou Kimbri.

Note 58: Pictum Gallum in Mariano scuto Cimbrieo, ejectâ linguâ, etc. Cicer. de Orator. l. II, c. 66.

III. GAULOIS TRANSRHÉNANS.

Première branche.

Nous avons parlé plus haut d'une double série d'émigrations commencées l'an 587 avant notre ère, sous la conduite de Bellovèse et de Sigovèse. Tite-Live nous apprend que l'expédition de Sigovèse partit de la Celtique, et que son chef était neveu du Biturige Ambigat, qui régnait sur tout ce pays, ce qui signifie que Sigovèse et ses compagnons étaient des Galls. Le même historien ajoute qu'ils se dirigèrent vers la forêt Hercynienne[59]: cette désignation est très-vague, mais nous savons par Trogue-Pompée qui, né en Gaule, puisait à des traditions plus exactes et plus précises, que ces Galls s'établirent dans l'Illyrie et la Pannonie[60]. Les historiens et les géographes nous montrent en effet une multitude de peuplades ou galliques ou gallo-illyriennes répandues entre le Danube, la mer Adriatique et les frontières de l'Épire, de la Macédoine et de la Thrace[61]. De ce nombre sont les Carnes[62], habitans des Alpes Carnikes, à l'orient de la grande chaîne alpine (Carn rocher); les Tauriskes (Taur ou Tor, élevé, montagne), nation gallique pure[63], et les Iapodes[64], nation gallo-illyrienne qui occupait les vallées de la Carinthie et de la Styrie; les Scordiskes, qui tenaient les alentours du mont Scordus, et dont la puissance fut redoutable même aux Romains[65]. Des terminaisons fréquentes en dunn, mag, dur, etc., des montagnes nommées Alpius et Albius, la contrée appelée Albanie, enfin un grand nombre de mots galliques dans l'albanais actuel, sont autant de preuves de plus du séjour des Galls dans ce pays.

Note 59: Sortibus dati Hercynii saltus. Tit. Liv. l. V, c. 34.

Note 60: Illyricos sinus penetravit… in Pannonia consedit. Domitis Pannoniis. Justin… l. XXIV, c. 4.

Note 61: Voir ci-dessous, tome I, Année 281 avant J.-C. et seq.

Note 62: De Galleis Carneis. Inscript. è Fast. ap. Cluvier. Ital. antiq. t. I, p. 169.

Note 63: Τανριστάς καί Ταυρισχούς, καί τούτους Γαλάτας. Strab. l. VII p. 293.—Έθνη Κελτιχα. p. 313.—Polyb. l. II, p. 103.

Note 64: Καί οί Ίάποδες δέ τοϋτο ήδη έπίμιχτον Ίλυριοϊς καί Κελτοϊς έθνος. Strab. l. VII; l. IV, p. 313.—Steph. Byz. vº Ϊάποδες.

Note 65: V. ci-dessous, t. I, Année 279 avant J.-C. t. II, Année 114 avant J.-C.

On trouvait en outre en-deçà du Danube les Boïes du Norique, ancêtres des Bavarois; ils n'avaient rien de commun avec les colonies galliques; on sait qu'ils venaient de l'Italie cispadane, et étaient un malheureux reste des Boïes-Kimbri accablés et chassés par les armes des Romains[66].

Note 66: V. ci-dessous, t. I, Année 190 avant J.-C.

Seconde branche.

Des témoignages historiques qui remontent aux temps d'Alexandre-le-Grand attestent l'existence d'un peuple appelé Kimmerii ou Kimbri sur les bords de l'océan septentrional dans la presqu'île qui porta plus tard la dénomination de Jutland. Et d'abord les critiques reconnaissent l'identité des noms Kimmerii et Kimbri, conformes l'un et l'autre au génie différent des langues grecque et latine. «Les Grecs, dit Strabon d'après Posidonius, appelaient Kimmerii ceux que maintenant on nomme Kimbri[67].» Plutarque ajoute que ce changement n'a rien qui surprenne[68]; Diodore de Sicile l'attribue au temps[69], et adopte sur ce point l'opinion générale des érudits grecs.

Note 67: Κιμερίους τούς Κίμβρους όνομασάντων τών Έλήνων. Strab. l. VIII, p. 203.

Note 68: Ούχ άπό τρόπου. Plut. in Mar. p. 412.

Note 69: Βραχύ τοϋ Χαλουμένωνρόνου τήν λέςιν φθείραντος έν τή τών Κιμβών προσηγορία. . Diod. Sicul. l. V, p. 309.

Le plus ancien écrivain qui fasse mention de ces Kimbri est Philémon, contemporain d'Aristote: suivant lui, ils appelaient leur océan Mori-Marusa, c'est-à-dire Mer-Morte, jusqu'au promontoire Rubéas; au-delà ils le nommaient Cronium[70]. Ces deux mots s'expliquent sans difficulté par la langue kymrique: môr y signifie mer, marw, mourir, marwsis, mort; et crwnn, coagulé, gelé; en gallic, cronn a la même valeur; Murchroinn la mer glaciale[71].

Note 70: Philemon morimarusam à Cimbris vocari, hoc est, mortuum mare, usque ad promontorium Rubeas, ultrà deindè Cronium. Plin. l. IV, c. 13.

Note 71: Adelung's Ælteste Geschichte der Deutschen, p. 48.—Toland's Several pieces, p. I, p. 150.

Éphore, qui vivait à la même époque, connaissait les Kimbri et leur donne le nom de Celtes; mais dans son système géographique, cette dénomination très-vague désigne tout à la fois un Gaulois et un habitant de l'Europe occidentaled[72].

Note 72: Strab. l. VII, ub. supr.

Lorsque, entre les années 113 et 101 avant notre ère, un déluge de Kimbri ou Cimbres vint désoler la Gaule, l'Espagne et l'Italie, la croyance générale fut «qu'ils sortaient des extrémités de l'occident, des plages glacées de l'océan du Nord, de la Chersonèse kimbrique, des bords de la Thétis kimbrique[73].»

Note 73: Flor. l. III, c. 3. Polyæn. l. VIII, c. 10.—Quintil. Declam. în pro milite Marii.—Ammian. l. 31, c. 5.—Cimbrica Thetis, Claudian. bell. Get. V. 638.—Plut. in Mar.—V. ci-dessous, t. II, c. 3.

Du temps d'Auguste, des Kimbri occupaient au-dessus de l'Elbe une portion du Jutland; et ils se reconnaissaient pour les descendans de ceux qui, un siècle auparavant, avaient commis tant de ravages. Effrayés des conquêtes des Romains au-delà du Rhin, et leur supposant des projets de vengeance contre eux, ils adressèrent à l'empereur une ambassade pour obtenir leur pardon[74].

Note 74: Strab. l. VII, p. 292.—V. ci-dessous, t. III, Année 9 avant J.-C.

Strabon, qui nous rapporte ce fait, et Méla après lui, placent les Kimbri au nord de l'Elbe[75]; Tacite les y retrouve de son temps: «Aujourd'hui, dit-il, ils sont petits par le nombre, quoique grands par la renommée; mais des camps et de vastes enceintes sur les deux rives font foi de leur ancienne puissance et de la masse énorme de leurs armées[76].»

Note 75: Strab. l. cit.—Mel. l. III, c. 3.

Note 76: Manent utrâque ripâ castra, ac spatia, quorum ambitu nunc quoque metiaris molem manusque gentis et tam magni exercitûs fidem. Tacit. Germ. c. 37.

Pline donne une bien plus grande extension à ce mot de Kimbri; il semble en faire un nom générique: non-seulement il reconnaît des Kimbri dans la presqu'île jutlandaise, mais il place encore des Kimbri méditerranées[77] dans le voisinage du Rhin, comprenant sous cette appellation commune des tribus qui portent dans les autres géographes des noms particuliers très-divers.

Note 77: Alterum genus Ingævones quorum pars Cimbri, Teutoni ac Cauchorum gentes. Proximè autem Rheno Istævones quorum pars Cimbri mediterranei, l. IV, c. 3.

Ces Kimbri habitans du Jutland et des pays voisins étaient regardés généralement comme Gaulois, c'est-à-dire comme appartenant à l'une des deux races qui occupaient alors la Gaule; Cicéron, parlant de la grande invasion des Kimbri que nous nommons Cimbres, dit à plusieurs reprises, que Marius a vaincu des Gaulois[78]; Salluste énonce que le consul Q. Cæpion, défait par les Cimbres, le fut par des Gaulois[79]; la plupart des écrivains postérieurs tiennent le même langage[80]; enfin le bouclier cimbrique de Marius portait la figure d'un Gaulois. Il faut ajouter que Céso-rix, Boïo-rix, Clôd[81], etc., noms des chefs de l'armée cimbrique, ont toute l'apparence de noms gaulois.

Note 78: Cicer. de Provinc. consular. p. 512.—Pro. Man. Font. p. 223.

Note 79: Sallust. Jugurth. c. 114.

Note 80: Dio. l. XLIV, p. 262. ed. Hanov. in-fol. 1606.—Sext. Ruf. hist. c. 6, etc.

Note 81: Clôd (kymr.), louange, renommée.

Quand on lit les détails de cette terrible invasion, on est frappé de la promptitude et de la facilité avec laquelle les Cimbres et les Belges s'entendent et se ménagent, tandis que toutes les calamités se concentrent sur la Gaule centrale et méridionale. César rapporte que les Belges soutinrent vigoureusement le premier choc, et arrêtèrent ce torrent sur leur frontière; cela se peut, mais on les voit tout aussitôt pactiser; ils cèdent aux envahisseurs une de leurs forteresses, Aduat, pour y déposer leurs bagages; les Cimbres ne laissent à la garde de ces bagages, qui composaient toute leur richesse, qu'une garnison de six mille hommes, et continuent leurs courses; ils étaient donc bien sûrs de la fidélité des Belges. Après leur extermination en Italie, la garnison cimbre d'Aduat n'en reste pas moins en possession de la forteresse et de son territoire et devient une tribu belgique. Lorsque les Cimbres vont attaquer la province Narbonnaise, ils font alliance tout aussitôt avec les Volkes-Tectosages, colonie des Belges, tandis que leurs propositions sont encore repoussées avec horreur par les autres peuples gaulois[82]. Ces faits et beaucoup d'autres prouvent que s'il y avait communauté d'origine et de langage entre les Kimbri et l'une des races de la Gaule, c'était plutôt la race dont les Belges faisaient partie, que celle des Galls. Un mot de Tacite jette sur la question une nouvelle lumière. Il affirme que les Æstii, peuplade limitrophe des Kimbri, sur les bords de la Baltique, et suivant toute probabilité appartenant elle-même à la race kimbrique, parlaient un idiome très-rapproché du breton insulaire[83]: or nous avons vu que la langue des Bretons était aussi celle des Belges et des Armorikes.

Note 82: V. ci-après, t. II, c. 3.

Note 83: Linguæ britannicæ propior. Tacit. Germ. c. 45.—Cf. Strab. l. I.

Mais les cantons voisins de l'Elbe et du Rhin ne renfermaient pas tous les peuples transrhénans portant la dénomination générique de Kimbri. Les fertiles terres de la Bohême étaient habitées par la nation gauloise[84] des Boïes, dont le nom, d'après l'orthographe grecque et latine, prend les formes de Boiï, Boghi, Boghii et Boci; or Bwg et Bug, en langue kymrique, signifient terrible, et leur radical est Bw, la peur. De plus, nous avons signalé tout-à-l'heure en Italie un peuple des Boïes, prenant le nom générique de Kimbri et paraissant être une colonie de ces Boïes transrhénans. On peut donc hardiment voir, dans les Boïes de la Bohême une des confédérations de la race kimbrique.

Note 84: Boii, gallica gens… manet adhuc Boiemi nomen, significatque loci veterem memoriam, quamvis mutatis cultoribus. Tacit. Germ. c. 28.—Strab. l. VII, p. 293.

Tous les historiens attribuent à une armée gauloise l'invasion de la Grèce, dans les années 279 et 280: Appien nomme ces Gaulois Kimbri[85]; or, nous savons que leur armée se composait d'abord de Volkes Tectosages, puis en grande partie deGaulois du nord du Danube.

Note 85: Appian. bell. Illyr. p. 758. ed. H. Steph. 1592.

Les nations gauloises, pures ou mélangées de Sarmates et de Germains, étaient nombreuses sur la rive septentrionale du bas Danube et dans le voisinage; la plus fameuse de toutes, celle des Bastarnes[86], mêlée probablement de Sarmates, habitait entre la mer Noire et les monts Carpathes. Mithridate, voulant former une ligue puissante contre Rome, s'adressa à ces peuples redoutés, «il envoya, dit Justin, des ambassadeurs aux Bastarnes, aux Kimbri[87] et aux Sarmates.» Il est évident qu'il ne faut pas entendre ici les Kimbri du Jutland, éloignés du roi de Pont de toute la largeur du continent de l'Europe, mais bien des Kimbri voisins des Bastarnes et des Sarmates, et sur lesquels avait rejailli la gloire acquise par leurs frères en Gaule et en Norique. L'existence de nations kimbriques échelonnées de distance en distance, depuis le bas Danube jusqu'à l'Elbe, établit, ce me semble, que tout le pays entre l'Océan et le Pont-Euxin, en suivant le cours des fleuves, dut être possédé par la race des Kimbri, antérieurement au grand accroissement de la race germanique.

Note 86: Tacit. German, c. 46.—Plin. l. IV, c. 12. —Tit. Liv. l. XXXIV, c. 26; l. XXX, c. 50-57; l. XXXI, c. 19-23. —Polyb. excerpt. leg. LXII.

Note 87: Mithridates, intelligens quantum bellum suscitaret, legatos ad Cimbros, alios ad Sarmatas, Bastarnasque auxilium petitum misit. Justin. l. XXXVIII, c. 3.

Mais sur ces mêmes rives du Pont-Euxin, entre le Danube et le Tanaïs, avait habité autrefois un grand peuple connu des Grecs, sous le nom de Kimmerii, dont nous avons fait Cimmériens. Outre les rivages occidentaux de la mer Noire et du Palus-Méotide, il occupait la presqu'île appelée à cause de lui Kimmérienne, et aujourd'hui encore Krimm ou Crimée: son nom est empreint dans toute l'ancienne géographie de ces contrées, ainsi que dans l'histoire et les plus vieilles fables de l'Asie-Mineure, où il promena long-temps ses ravages. Plusieurs coutumes de ces Kimmerii présentent une singulière conformité avec celles des Kimbri de la Baltique et des Gaulois. Les Kimmerii cherchaient à lire les secrets de l'avenir dans les entrailles de victimes humaines; leurs horribles sacrifices dans la Tauride ont reçu des poètes grecs assez de célébrité; ils plantaient sur des poteaux, à la porte de leurs maisons, les têtes de leurs ennemis tués en guerre. Ceux d'entre eux qui habitaient les montagnes de la Chersonèse, portaient le nom de Taures, qui appartient à la fois aux deux idiomes kymrique et gallique, et signifie, comme on sait, montagnards. Les tribus du bas pays, au rapport d'Éphore, se creusaient des demeures souterraines, qu'elles appelaient argil[88] ou argel, mot de pur kymric, et dont la signification est lieu couvert ou profond[89].

Note 88: Έφορός φησω αύτούς έν χαταγείοις οίχίαις οίχεϊν άςχαλοϋσιν άργίλλας. Strab. l. V.

Note 89: Taliesin. W. Archæol. t. I, p. 80.—Myrddhin Afallenau. Ib. p. 152.

Jusqu'au septième siècle avant notre ère, l'histoire des Kimmerii du Pont-Euxin reste enveloppée dans la fabuleuse obscurité des traditions ioniennes; elle ne commence, avec quelque certitude, qu'en l'année 631. Cette époque fut féconde en bouleversemens dans l'occident de l'Asie et l'orient de l'Europe. Les Scythes, chassés par les Massagètes des steppes de la haute Asie, vinrent fondre comme une tempête sur les bords du Palus-Méotide et de l'Euxin: ils avaient déjà passé l'Araxe (le Volga), lorsque les Kimmerii furent avertis du péril; ils convoquèrent toutes leurs tribus près du fleure Tyras (le Dniester), où se trouvait, à ce qu'il paraît, le siège principal de la nation, et y tinrent conseil. Les avis furent partagés: la noblesse et les rois demandaient qu'on fît face aux Scythes, et qu'on leur disputât le sol; le peuple voulait la retraite; la querelle s'échauffa; on prit les armes; les nobles et leurs partisans furent battus; libre alors d'exécuter son projet, tout le peuple sortit du pays[90]. Mais où alla-t-il? Ici commence la difficulté. Les anciens nous ont laissé deux conjectures pour la résoudre, nous allons les examiner l'une après l'autre.

Note 90: Herodot. l. IV, c. 21.

La première appartient à Hérodote. Trouvant, vers la même époque (631), quelques bandes kimmériennes qui erraient dans l'Asie-Mineure sous la conduite de Lygdamis, il rapprocha les deux faits: et il lui parut que les Kimmerii, revenant sur leurs pas, avaient traversé la Chersonèse, puis le Bosphore, et s'étaient jetés sur l'Asie. Mais c'était aller à la rencontre même de l'ennemi qu'il s'agissait de fuir; d'ailleurs, la route était longue et pleine d'obstacles: il fallait franchir le Borysthène et l'Hypanis qui ne sont point guéables, ensuite le Bosphore kimmérien, et courir après tout cela la chance de rencontrer les Scythes sur l'autre bord[91]; tandis qu'un pays vaste et ouvert offrait, au nord et au nord-ouest du Tyras, la retraite la plus facile et la plus sûre.

Note 91: Consulter là-dessus une excellente dissertation de Fréret, dans laquelle ce savant judicieux n'hésite pas à adopter l'identité des Cimmériens et des Cimbres. Œuvres complètes, t. V.

Les érudits grecs qui examinèrent plus tard la question, furent frappés des invraisemblances de la supposition d'Hérodote. Cette bande de Lygdamis qui après quelques pillages disparut entièrement de l'Asie, ne pouvait être l'immense nation dont les hordes occupaient depuis le Tanaïs jusqu'au Danube, c'étaient tout au plus quelques tribus[92] de la Chersonèse qui probablement n'avaient point assisté à la diète tumultueuse du Tyras. Le corps de la nation avait dû se retirer en remontant le Dniester ou le Danube dans l'intérieur d'un pays qu'elle connaissait de longue main par ses courses; et comme elle marchait avec une suite embarrassante, elle dut mettre plusieurs années à traverser le continent de l'Europe, campant l'hiver dans ses chariots, reprenant sa route l'été, déposant çà et là des colonies qui se multiplièrent[93]. A l'avantage de mieux s'accorder au fait particulier, cette hypothèse en joignait un autre: elle rendait raison de l'existence de Kimmerii dans le nord et le centre de toute cette zone de l'Europe, et expliquait les rapports de mœurs et de langage que tous ces peuples homonymes présentaient entre eux.

Note 92: Ού μέγα γενέσθαι τοϋ παντός μόριον… τό δέ πλεϊστον αύτοϋ καί μαχιμώτατον έπ' έσχάτοις ψχουν πάλασσαν. Plut. in Mar. p. 412.

Note 93: Plut. loc. cit.—Strab. l. VII, p. 203.

Posidonius s'en empara, et lui donna l'autorité de son nom justement célèbre. Le philosophe stoïcien avait voyagé dans la Gaule, et conversé avec les Gaulois; il avait vu à Rome des prisonniers Cimbres; Plutarque nous apprend qu'il avait eu quelques conférences avec Marius, et il pouvait en avoir appris beaucoup de choses touchant la question qui l'agitait, le rapport des Cimbres et des Cimmériens. Nul autre ne s'était trouvé plus à même que lui d'étudier à fond cette question, nul n'était plus capable de la résoudre; les précieux fragmens qui nous restent de son voyage en Gaule font foi de sa sagacité comme observateur; sa science profonde est du reste assez connue.

L'opinion de Posidonius prit cours dans la science; des écrivains que Plutarque cite sans les nommer la développèrent[94]; elle parut à Strabon juste et bonne[95]; Diodore de Sicile la rattacha à ses idées générales sur les Gaulois: ses paroles sont remarquables et méritent d'être méditées attentivement. «Les peuples gaulois les plus reculés vers le nord et voisins de la Scythie sont si féroces, dit-il, qu'ils dévorent les hommes; ce qu'on raconte aussi des Bretons qui habitent l'île d'Irin (l'Irlande). Leur renommée de bravoure et de barbarie s'établit de bonne heure; car, sous le nom de Kimmerii, ils dévastèrent autrefois l'Asie. De toute antiquité, ils exercent le brigandage sur les terres d'autrui; ils méprisent tous les autres peuples. Ce sont eux qui ont pris Rome, qui ont pillé le temple de Delphes, qui ont rendu tributaire une grande partie de l'Europe et de l'Asie, et, en Asie, s'emparant des terres des vaincus ont formé la nation mixte des Gallo-Grecs; ce sont eux enfin qui ont anéanti de grandes et nombreuses armées romaines[96].» Ce passage nous montre réunis dans une seule et même famille les Cimmériens, les Cimbres, et les Gaulois d'en-deçà et d'au-delà des Alpes.

Note 94: Plut. in Mario. p. 412.—V. ci-après, période 1100 à 631 avant JC.. et seq.

Note 95: Δικαίως… ού κακώς είκάζει. Strab. l. VII, p. 203.

Note 96: Diod. Sicul. l. V, p. 309.

La concordance des dates donnera, j'espère, à ce système un dernier degré d'évidence. C'est en 631 que les hordes Kimmériennes sont chassées par les Scythes et refoulées dans l'intérieur de la Germanie, vers le Danube et le Rhin; en 587 nous voyons la Gaule en proie au bouleversement le plus violent, et une partie de la population gallique obligée de chercher un refuge soit en Italie soit dans les Alpes illyriennes; entre 587 et 521, des peuples du nom de Kimbri, qui est le même que Kimmerii, franchissent les Alpes pennines, et un de ces peuples porte le nom fédératif de Boïe, que nous retrouvons parmi les Kimbri transrhénans.

De tout ce qui précède résulte, ce me semble, l'identité des peuples appelés Kimmerii, Kimbri, Kymri; et la division de la famille gauloise en deux branches, ou races, dont l'une porte le nom de Kymri et l'autre celui de Galls.

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