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Histoire des enseignes de Paris

XXXI DÉCHÉANCE DES ENSEIGNES ET RÈGNE DES AFFICHES

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DEPUIS la révolution du 4 Septembre 1870, la dernière heure des enseignes de Paris paraît avoir sonné. Le jour même où cette révolution s’accomplissait, sans émeute et sans résistance, les enseignes furent plus compromises que les hommes; on s’attaqua de préférence à celles dont le sujet semblait avoir quelque complicité avec l’Empire et porter plus ou moins le cachet napoléonien; on ne fit pas même grâce aux souvenirs militaires de l’armée française; tout ce qui rappelait ou pouvait rappeler, de près ou de loin, la première ou la seconde époque impériale, fut condamné sans forme de procès et proscrit sans rémission. Dans l’espace de vingt-quatre heures, on enleva ces enseignes maudites et vouées à la haine des bons républicains, et l’on effaça consciencieusement toutes les inscriptions qui les concernaient. Il y avait pourtant un progrès sensible dans les mœurs de la populace, qui ne s’attaqua point matériellement aux enseignes et qui se contenta de les voir disparaître. A peine si quelques-unes furent insultées et maltraitées avant leur enlèvement.

C’était la cinquième fois, depuis 1814, que la politique prenait à parti ces pauvres enseignes, que la chute d’un gouvernement rendait tout à coup compromettantes et coupables; non seulement les plus beaux magasins perdaient avec leurs enseignes le fleuron de leur couronne, mais encore une foule d’industriels, qui avaient attaché à leurs marques de fabrique les emblèmes de l’Empire, de la Royauté ou de la République, reconnaissaient que ces emblèmes, après leur avoir été favorables, pouvaient tout à coup leur devenir dangereux et nuisibles. Il y avait toujours eu, à Paris, deux ou trois cents enseignes que la réaction mettait hors la loi chaque fois que le gouvernement venait à changer en France; il y avait aussi mille ou douze cents boutiques qui, au moment d’un cataclysme révolutionnaire, se trouvaient plus ou moins menacées pour avoir appelé la protection du gouvernement déchu, en acceptant comme un honneur l’étiquette impériale, royale ou républicaine. Cet état de choses, toujours identique dans ses résultats, donna donc à réfléchir aux marchands les plus naïfs, et chacun jugea prudent de s’abstenir désormais, dans son enseigne, de toute manifestation politique. Or, comme on peut voir de la politique dans ce qui lui ressemble le moins, on en vint tout naturellement à supprimer l’enseigne. On se souvenait en effet que, selon le temps et les circonstances, l’enseigne avait été une forme caractérisée d’opposition, de protestation ou de flagornerie.

Les enseignes ne se relevèrent guère de cette proscription vague et indistincte. Nous avons indiqué déjà, dans les chapitres précédents, les autres raisons qui les firent abandonner peu à peu par un grand nombre de commerçants, et nous n’y reviendrons pas ici. Signalons seulement la grande part que prirent naturellement à la disparition des anciennes enseignes, dont beaucoup étaient si intéressantes, les démolitions opérées à Paris dans ces vingt-cinq dernières années. Les anciennes enseignes n’ayant été remplacées presque nulle part, et ce genre d’annonce commerciale tendant à passer de mode, on comprend que la rareté des enseignes se soit faite de jour en jour. Aussi peut-on prévoir que celles qui existent encore finiront par disparaître à leur tour, quoique, même parmi les plus récentes, quelques-unes soient vraiment jolies: telles, par exemple, la Petite Fermière, de la rue Lepic; la Fraternité, au nº 54 de la rue Monge, etc., tableaux ingénieux et assez bien peints.

Peut-être l’enseigne sculptée survivra-t-elle cependant, mais plus artistique et par conséquent plus rare, si l’on peut considérer comme durable l’espèce de résurrection qu’elle a subie depuis une dizaine d’années en entrant comme motif d’architecture dans la décoration générale de la maison, transformation dont nous avons donné déjà des exemples et dont nous reparlerons tout à l’heure.

En tout cas, nous demandons grâce pour quelques-unes des anciennes enseignes qui subsistent encore, qu’on doit regarder comme de véritables œuvres d’art, et qui présentent un curieux spécimen de ce que furent les enseignes sculptées dans leur beau temps; par exemple, il serait très regrettable de voir détruire l’enseigne du Griffon, rue du Faubourg-Saint-Antoine, sculpture très fine et très élégante du XVIIIᵉ siècle, dans un médaillon d’architecture; le Vieux Satyre, au coin des rues du Four et Montfaucon; l’enseigne du Cherche-Midi, celle de la cour du Dragon, le

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Centaure, de la rue des Lombards, le Soleil d’Or, de la rue Saint-Sauveur, la Truie qui file, de la rue Saint-Antoine, l’Arbre de Jessé, au coin de la rue des Prêcheurs, les Trois Canettes, l’Hercule, rue Grégoire-de-Tours, le Lion d’Argent, rue des Prouvaires, enseignes dont nous avons reproduit les figures.

Il y a des enseignes, comme plusieurs de celles que nous venons de citer, qui dureront aussi longtemps que les maisons sur lesquelles l’artiste les a taillées dans la pierre de la façade; comme aussi le Croissant, de la rue Montorgueil, nº 9; une enseigne d’architecte, au nº 57 de la même rue; le Mouton, de la rue du Four; un curieux et très bon bas-relief, grandeur nature, non signé, mais daté de 1868, représentant deux ouvriers prenant des mesures

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sur une pierre de taille, et divers attributs du métier, au nº 12 de la rue Monge, indiquant sans doute que la maison est celle d’un entrepreneur ou d’un architecte. Mais vienne à passer par là le tracé d’une nouvelle voie, et voilà tout à bas, sans que peut-être on songe à porter l’enseigne intéressante ou curieuse au musée Carnavalet, gardien naturel de tout ce qui se rattache à l’histoire de Paris.

Ainsi, hélas! qu’a-t-on fait du Pélican, qu’on voyait encore, en 1862, déchirant ses flancs pour nourrir ses petits, sur le quai du Marché-Neuf, presque en face de la Morgue; du Petit Saint-Antoine, de la rue Saint-Sauveur, au coin de la rue Montorgueil, sculpture grossière, mais

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originale et intéressante par son caractère archaïque, bien que ne remontant pas au delà du XVIIᵉ siècle? Que sont devenus la Bouteille d’Or, grand bas-relief de la rue de la

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Cité, et le Puits, de la rue Saint-Honoré, tableau peint dans un cadre de sculpture fleuronnée d’assez bon style; et tant d’autres enseignes curieuses? Pauvres enseignes, à peine reste-t-il de vous un souvenir!

En renonçant à l’enseigne, on en a conservé cependant le titre, comme une espèce de raison commerciale, et ce titre est resté en inscription sur la boutique, aussi bien que sur les factures et les prospectus des marchands. Cette enseigne nominative est une sérieuse propriété que le commerçant a le droit de défendre vis-à-vis des contrefacteurs. Aussi la plupart des maisons de commerce en vogue se distinguent-elles par leurs enseignes nominales, inscrites en grosses lettres au frontispice des magasins. Le possesseur

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titulaire d’une enseigne se montre très jaloux de son droit acquis, lorsque la concurrence essaye de le lui disputer: de là des procès qui ont souvent donné lieu à des dommages-intérêts considérables. Quelques-unes de ces enseignes sont devenues des fiefs, que leurs propriétaires n’échangeraient pas contre des duchés-pairies, s’il en était encore. C’est à la nouveauté que revient la palme dans ce genre d’illustration: le Louvre, le Bon Marché, le Printemps, etc., remplissent l’univers de leurs noms,—c’est-à-dire de leurs enseignes,—et vous pouvez être certain que, pour une femme, ce grand nom historique: le Louvre, n’éveille plus aujourd’hui l’idée du royal palais ni du merveilleux musée, mais celle du magasin «le plus vaste du monde». D’autres, comme Pygmalion, les Statues de Saint-Jacques, le Gagne-Petit, relevés en façade sur les grandes rues nouvelles, ont ressuscité l’enseigne sculptée, en la faisant concourir à la décoration générale de la maison; ce sont quelquefois de véritables œuvres d’art. Le magasin de Pygmalion expose en cariatides, de chaque côté de son entrée principale, un Pygmalion et une Galathée fort habilement modelés. Les Statues de Saint-Jacques sont d’anciennes statues, retrouvées sur l’emplacement de Saint-Jacques de l’Hôpital. Les frères Saint, jouant sur leur nom de famille, ont décoré la façade de leur magasin de toilerie, rue du Pont-Neuf, des statues fort bien exécutées des saints patrons des quatre frères. D’autres encore que des magasins de nouveautés ont également adopté l’enseigne décorative. Le journal le Figaro s’est installé, en 1874, dans un très élégant hôtel qu’il a fait construire, rue Drouot, avec une façade des plus luxueuses, au milieu de laquelle son patron tient tout naturellement la place d’honneur, parmi de nombreux ornements présentant partout les armes de la maison, un F et une plume croisés. La statue, qui est en bronze, est l’œuvre très réussie de MM. Amy et Boisseau[307]. Enfin, rue des Écoles, on voit, non loin du square Monge, une maison couverte de sculptures dorées, plus riches que de bon goût, mais surmontée du buste de l’illustre mathématicien, qui est bien à sa place tout près de l’École polytechnique, dont il fut l’un des fondateurs. Signalons encore, dans la rue Bergère, l’ornementation de l’hôtel du Comptoir d’escompte, bâti vers 1880, où figurent, avec les statues du Commerce et de l’Industrie, des médaillons en mosaïque sur fond d’or représentant les cinq parties du monde. Mais ce sont là, jusqu’à présent, des exceptions et nous craignons bien que les enseignes matérielles et décoratives, qui semblaient être naguère l’accessoire obligé des boutiques, ne reprennent jamais entièrement possession de leurs antiques prérogatives.

On a cherché, néanmoins, à les remplacer de différentes manières et même à plus grands frais. On inventa des tableaux mécaniques, qui n’étaient, à vrai dire, que des enseignes en ronde bosse, compliquées et ingénieuses; mais si ces enseignes mouvantes avaient le privilège d’attirer beaucoup de spectateurs émerveillés et tenus en contemplation, ces spectateurs n’étaient que des curieux qui fournissaient bien peu de chalands. On inventa ensuite les enseignes lumineuses, qui produisirent d’abord beaucoup d’effet et qui, le soir, encombraient de badauds immobiles les boulevards et les rues où elles étaient offertes en spectacle aux passants. On n’a pas oublié celles d’un magasin de toilettes de femme, boulevard Saint-Denis, au coin de la rue du Faubourg-Saint-Martin: il y a quinze ou vingt ans, dès que la nuit était assez obscure, les dix fenêtres de l’entresol de ce magasin se changeaient en transparents, où l’on voyait successivement les portraits en pied de Rachel dans tous ses rôles et dans tous ses costumes.

On tenta aussi de remettre à la mode un genre d’enseigne vivante, qui avait eu grand succès, sous le Directoire, lorsqu’on installa aux portes du Jardin turc, sur le boulevard du Temple, de véritables Turcs, en chair et en os, choisis parmi les plus beaux hommes qu’on avait pu trouver pour ce rôle fatigant et stationnaire, que les belles-de-nuit se plaisaient à rendre difficile. On avait tenté depuis un essai analogue, au Palais-Royal, dans le café des Mille Colonnes, où l’on exhibait à la porte les monstrueuses nudités de la Vénus hottentote, que l’on peut aller voir en squelette, dans la salle des monstres humains, au Cabinet d’histoire naturelle du Jardin des Plantes.

Mais ce qui devait contribuer le plus à la décadence des enseignes, ce furent les affiches illustrées, qui n’étaient qu’un nouveau procédé de publicité commerciale, imité des toiles peintes que les bateleurs exposent dans les foires pour attirer les curieux, par la représentation figurée des animaux rares et extraordinaires qu’on voit au naturel dans leurs baraques. Ces affiches parlantes, avec des figures dessinées ou peintes, ont existé dans l’ancienne Rome; on en voit encore quelques-unes à Pompéi, et ces affiches étaient réellement des enseignes, quand l’image de deux serpents peints en noir sur une muraille défendait au passant de s’y arrêter pour satisfaire un besoin naturel. Nous trouvons à chaque pas, dans nos rues, des inscriptions municipales qui expriment la même défense que les deux serpents de l’antiquité romaine. Les affiches illustrées, qui n’ont reparu que de nos jours, n’ont pas tardé à ressusciter l’enseigne à l’état éphémère, mais sans cesse renouvelable avec des variantes continuelles. Ce n’est plus l’enseigne à demeure, immobilisée au-dessus d’une boutique: c’est l’enseigne qui se multiplie à l’infini et s’étale à la fois sur tous les murs de Paris; c’est l’enseigne qui se montre à tout le monde, dans toutes les rues de la capitale et qui ne disparaît, au bout de quelques jours, que pour reparaître bientôt sous une nouvelle forme, avec de nouvelles promesses et de nouvelles couleurs.

On avait d’abord imité, dans ces enseignes murales, les proportions gigantesques des anciennes enseignes de Paris au XVIIIᵉ siècle, alors qu’on voyait pendre à la boutique d’un marchand de vin une bouteille grosse comme celles que Rabelais a mises dans les mains de Gargantua, et à la boutique d’un cordonnier une botte énorme, telle qu’en portaient les ogres des contes de fées. On aperçoit encore, sur quelques grands murs nus, qui attendent le moment où ils seront cachés par de hautes constructions, les derniers échantillons de ces immenses affiches: A la Redingote grise, avec l’image grandiose de la fameuse redingote du Petit Caporal, c’est un marchand d’habits; A la Vigne de la Terre promise, avec un cep de vigne chargé de grappes de raisin qui donneraient chacune de quoi remplir un litre, c’est un marchand de vin; Au Chapeau rouge, avec le modèle de ce chapeau à larges bords qui coifferait bien une des statues assises de la place de la Concorde, c’est un chapelier. Cette bigarrure d’affiches peintes d’une façon presque indélébile, à des hauteurs prodigieuses, partout où un mur nu leur a permis de se déployer, aurait bientôt fait de Paris la ville des enseignes colossales, si l’affiche illustrée, de petite dimension, en noir et en couleurs, n’était venue mettre les annonces des marchands à la portée des yeux du passant, dans toutes les rues où la paroi d’une muraille libre pouvait être conquise et louée par l’afficheur.

Il y a bien cinquante ans que ce système d’affiches marchandes a été inauguré à Paris, d’abord avec une extrême réserve, et surtout au profit de la librairie, qui annonçait ainsi ce qu’elle nommait des nouveautés. La plupart des affiches étaient en noir, avec des gravures sur bois; plus tard, les dessins dont elles étaient ornées furent coloriés au pinceau, et, à une époque plus rapprochée, ce coloriage se fit avec des tampons d’imprimeur; puis, enfin, avec le secours de la lithographie en couleurs.

Aujourd’hui, ces chromo-lithographies qu’on affiche sur les murs sont de véritables enseignes qui ont l’apparence de gouaches et d’aquarelles.

Nous ne saurions mieux faire apprécier l’intérêt et la curiosité de ces tableaux de papier peint qu’en décrivant, d’après un article de journal (le Petit Parisien, 20 janvier 1883), la singulière et splendide collection d’affiches illustrées que M. Dessolier est parvenu à réunir dans vingt volumes in-folio maximo, contenant plus de 7 000 pièces, divisées en trois séries: la première comprend les affiches relatives aux publications de librairie; la seconde, les affiches des théâtres, bals et concerts; la troisième, qui n’est pas la moins intéressante, les affiches-enseignes du commerce et de l’industrie. On peut imaginer les efforts d’intelligence, de patience et d’adresse qu’il a fallu mettre en œuvre pour rassembler, depuis quarante ans, une pareille collection, qui, nous l’espérons, viendra un jour prendre sa retraite à la bibliothèque de la Ville.

«Les premières affiches illustrées, dit le Petit Parisien, collectionnées par notre héroïque amateur, ne remontent pas au delà de 1830. Il possède les affiches dessinées par Raffet, pour le Némésis et le Napoléon en Égypte, de Barthélemy et Méry; pour le Compagnon du tour de France, de George Sand; pour une Bible, pour l’Algérie ancienne et moderne. Il y a des affiches, dessinées par Tony Johannot, par Meissonier (avec grandissement, par Gavarni); par Célestin Nanteuil, pour Robert Macaire et Don César de Bazan; par Manet, par Félix Braquemont, ainsi que toutes les ravissantes fantaisies de Chéret, aujourd’hui le maître triomphant de l’affiche d’art, illustrée et coloriée.

»Cette collection, où la Confiturerie Saint-James et les Machines à coudre coudoient les plus délicieuses excentricités de Chéret et de Grévin, donne d’innombrables renseignements sur les mœurs, les costumes, les voyages, les succès d’un jour, les spectacles, les modes, les plaisirs, les préoccupations, les caprices quotidiens, les folies sociales et politiques de Paris depuis un demi-siècle.»

Le journaliste, dans la piquante énumération de ces affiches, n’a oublié que les enseignes des marchands, qui figurent aussi avec éclat dans la précieuse et originale collection de M. Dessolier.

Quant aux enseignes de Paris, peintes ou sculptées, que les démolitions successives de tant de vieilles maisons ont fait recueillir, quelques-unes ont été transportées au musée Carnavalet. Notre ami M. Jules Cousin a bien voulu en faire pour nous un petit catalogue descriptif et raisonné, qui formera l’Appendice naturel de l’Histoire des Enseignes de Paris.

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