APPENDICE LES ENSEIGNES DU MUSÉE CARNAVALET
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APRÈS le Musée des enseignes, qui fait l’objet de notre vingt-neuvième chapitre, venons aux enseignes des musées.
Aujourd’hui que le goût des choses du passé s’est largement développé, par un sentiment général de réaction contre le vandalisme aveugle qui a promené à travers Paris la pioche municipale d’abord et ensuite la flamme de la Commune,—à peu près aussi criminelles l’une que l’autre aux yeux de l’archéologue et du vrai Parisien,—il n’est si vulgaire souvenir d’autrefois qui ne passe à l’état de relique et n’excite l’intérêt des curieux. Le nouveau musée Carnavalet, spécialement consacré à l’histoire de Paris, ne pouvait négliger les anciennes enseignes, malheureusement bien rares déjà quand on commença à le former. Les démolisseurs de la noble cité se préoccupaient médiocrement de ces pauvres enseignes et même des monuments historiques plus importants; pourvu que les grandes voies stratégiques s’ouvrissent et que les millions vinssent remplir la caisse des spéculateurs, tout était pour le mieux dans le nouveau Paris uniforme et maussade qu’ils avaient rêvé, et qu’ils ont malheureusement réalisé. Pardonnons-leur, mes frères, car ils n’ont jamais su ce qu’ils faisaient!
Le principal instigateur de ce grand massacre du passé eut pourtant un semblant de remords, inspiré sans doute par les lamentations de ces nomades de Parisiens et par les observations des quelques athéniens égarés dans son entourage, auxquelles d’ailleurs il ne comprenait rien. «Les gens de qualité s’intéressent-ils à ces petites drôleries? demanda-t-il entre deux adjudications.—Oui, monsieur le baron.—Je m’y intéresserai donc.» Et c’est ainsi que fut institué le musée historique municipal, destiné à recueillir les épaves de la grande dévastation.
Ce musée—assez mal dirigé d’ailleurs à ses débuts, et que MM. Ferdinand Duval et Hérold durent ramener dans la bonne voie par un vigoureux coup de balai—recueillit de 1867 à 1870, dans le chaos des démolitions, quelques enseignes curieuses.
Deux ou trois seulement avaient auparavant trouvé asile à l’hôtel de Cluny. Ce sont:
La Truie qui file, de la rue de la Cossonnerie, petit bas-relief du XVIᵉ siècle en pierre peinte, et les Trois Barbeaux, de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, belle enseigne du XVIIᵉ siècle, dont nous avons déjà parlé ci-dessus, p. 392 et 397.
Nous ne savons de quelle maison provient une autre enseigne en fer repoussé, donnée au même musée par M. Mathieu Meusnier; elle représente, dans un encadrement formé de rinceaux et de figures chimériques, les outils du tonnelier.
La collection d’enseignes conservées à Carnavalet est beaucoup plus riche.
Nous avons déjà mentionné et représenté la Fontaine de Jouvence (p. 41), le Chapeau fort (p. 223), le Chat noir, de la rue Saint-Denis, enseigne de la maison où, dit-on, est né Eugène Scribe, souvenir qui lui donne plus de prix que la renommée de sa confiserie.
Une autre très jolie enseigne de la rue Saint-Denis, nº 77, vient d’être offerte au musée par le propriétaire, M. Faynaud, en train de reconstruire sa maison; c’est l’Éducation de la Vierge, charmant bas-relief de la fin du XVIᵉ ou du commencement du XVIIᵉ siècle, qui décorait le trumeau central du premier étage, entre les deux fenêtres de l’étroite façade. La Vierge enfant, malheureusement décapitée, épelle sur un livre tenu par sainte Anne, sa mère.
L’enseigne du Puits de Rome, jadis rue Phélipeaux, se voit à l’entrée de la bibliothèque; le puits et l’inscription sont tracés en or sur une plaque de marbre noir:
1666. CE CAREFOUR EST VULGAIREMENT APELÉ LE PUIS DE ROME
Dans l’escalier de dégagement de l’ancien Bureau des Drapiers, réédifié au fond du jardin, ont été groupées les autres enseignes, presque toutes en fer repoussé. Il est regrettable que l’on n’ait pas pris note de la provenance en temps utile; il serait aujourd’hui fort difficile de la constater, à moins de faire appel aux souvenirs de ceux qui ont pu les voir en place il y a quelque vingt ans. Avis aux visiteurs du musée.
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Voici d’abord quatre enseignes de serruriers particulièrement soignées, car le maître forgeait son enseigne lui-même, et tenait à donner par là un échantillon avantageux de son talent:
1º Très belle potence fleuronnée, formée de rinceaux sortant d’une corne d’abondance, mêlés de feuillages et de cartouches très compliqués; une grande clef, également ornée, pend à l’extrémité de la tige.
2º Une autre clef suspendue à une potence, dans le même genre, mais plus simple et plus petite.
3º Deux clefs passées en sautoir et surmontées d’une couronne de fleurs de lis.
4º Enfin deux clefs dorées ordinaires.
Ces quatre enseignes paraissent dater du XVIIIᵉ siècle.
Serait-ce encore un serrurier qui aurait pris pour enseigne ce grand cadran d’horloge en fer forgé et ajouré, au-dessous duquel flambe un cœur couronné? La devise devait être: A l’Exactitude. L’exactitude est de tous les métiers; et ce grossier cadran de fer qui n’offre aucune trace de dorure ne conviendrait guère à un horloger. Il paraît être du XVIIᵉ siècle.
Du même temps serait ce casque largement empanaché qui rappelle celui de l’ancienne statue de Louis XIII, sur la place Royale, et les galantes coiffures des Romains du carrousel de 1662 ou des héros d’opéra. Cette enseigne de heaumier armurier pourrait bien être contemporaine du Grand Cyrus; mais nous doutons fort qu’elle provienne de Paris, où nous l’aurions certainement remarquée avant sa mise au rebut.
Nous reconnaissons, par exemple, les Trois Rats (p. 90), et le profil du Grand Necker coiffé de la perruque dite à queue de rat. Loin de nous la pensée malséante d’établir une comparaison quelconque entre ces rongeurs et le ministre populaire des beaux jours de 89. Nous trouvons même assez irrévérencieux que cette illustre tête ait servi d’enseigne à un perruquier.
Nous préférons de beaucoup pour cet usage la Perruque à marteaux peinte sur une plaque de tôle qui figure tout à côté. Le sens n’est pas douteux et le modèle est plus rare, la simple peinture ne résistant pas, comme le relief, aux intempéries de la rue.
Voici un grand éperon à chaîne, du XVIIᵉ siècle, propre à figurer, à côté du casque ci-dessus mentionné, à la porte d’un éperonnier; nous doutons aussi de son origine parisienne; il nous paraît trop remarquable pour n’avoir pas attiré l’attention sur place.
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Autant en dirai-je de cette enseigne classique en forme de bannière, suspendue à sa belle potence fleuronnée du commencement du XVIIᵉ siècle. La bordure est élégamment ajourée dans le goût flamand, elle représente d’un côté, en peinture sur fond d’or, saint Jean-Baptiste accompagné de l’agneau pascal; de l’autre, les outils du métier de foulon: une cuve, une presse à drap et un fouloir. Cette belle enseigne aurait été, dit-on, retrouvée dans un grenier; mais on ne peut désigner la maison. Je la croirais plutôt sortie de la boutique d’un marchand de bric-à-brac, qui aura eu la bonne fortune de la récolter dans quelque tournée de province.
Je reconnais, au contraire, sans qu’il soit besoin d’en préciser l’origine, les enseignes ordinaires de nos marchands de vin:
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Ici le Bon Coing doré et appétissant; là le Gros Raisin ou la Belle Grappe enclos dans une couronne de pampres.
Voici la Fontaine de Bacchus: trois futailles superposées coulant vermeil dans une large cuve; le tout se détache sur un fond composé de deux flèches en sautoir, enguirlandées de pampres et surmontées d’une tête de Silène. Jolie composition en fer repoussé et colorié.
Un peu plus haut, ce petit Bacchus en bois ou en plâtre doré, à cheval sur un baril, est tout moderne. Il provient du fameux cabaret du Lapin blanc de la rue aux Fèves, illustré par Eugène Sue, ou plutôt d’après Eugène Sue; car il est constant qu’à l’époque de la publication des Mystères de Paris la rue aux Fèves, si elle recélait plusieurs tapis-francs, n’en possédait aucun à l’enseigne du Lapin blanc. Un Méridional, le père Mauras, eut l’idée d’exploiter la popularité du roman, et fonda après coup, dans ladite rue, un cabaret du Lapin blanc, auquel il ne fallut pas dix ans d’existence pour devenir authentique. Le cabaretier montrait jusqu’à la cave où s’étaient passées les scènes les plus palpitantes de la chronique du prince Rodolphe et de la tendre Goualeuse. La clientèle y croyait et les étrangers y venaient voir. Il ne fallut rien moins que la démolition de toute la Cité, en 1860, pour démolir en même temps la légende devenue authentique; le père Mauras essaya vainement de la transplanter, avec ses tables et son comptoir, dans le quartier Sainte-Geneviève, où elle ne put reprendre racine. M. Heuzey, ancien acteur des Variétés, qui avait connu les êtres, a raconté la chose par le menu dans son Histoire de la Cité. Elle valait la peine d’être notée ici.
Voici encore la Gerbe d’Or, accostée de deux bouquets d’épis. Nous en avons parlé plus haut; elle a toujours de nombreux similaires dans différents quartiers de Paris, non seulement chez les boulangers, mais chez les orfèvres, joailliers, etc.
Le Petit Moine et le Petit Lion se valent comme plastique; l’un n’a pas l’air moins rébarbatif que l’autre; le premier égrène dévotement son chapelet, le second passe fièrement, la tête de face, léopardé en terme de blason.
Voici le Bras d’Or commun; un vigoureux biceps tendu horizontalement.
Puis une autre paire de bras plus intimes, rentrant dans la catégorie des enseignes en rébus: Aux Bras croisés; un bras d’homme habillé et un bras de femme découvert, croisés en sautoir.
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Nous aurons terminé cette rapide revue quand nous aurons indiqué, dans la salle de la Révolution, un navire en fer repoussé, sur champ de gueules, qui pourrait bien être une enseigne des Armes de Paris (XVIIIᵉ siècle); et un fort curieux poteau du XVIᵉ siècle, en chêne sculpté, provenant d’une maison du faubourg Saint-Honoré.
Est-ce une enseigne ou un simple blason de communauté? Ce poteau carré était-il primitivement à l’extérieur ou à l’intérieur du bâtiment?
Quoi qu’il en soit, il nous appartient de droit, car la sculpture, fort élégante et du plus pur style Henri II, représente, soutenu par un enlacement de lauriers, un écusson chargé d’une paire de ciseaux ouverts, cantonnée en chef d’une fleur de marguerite, en flanc et en pointe de trois croissants. Ce sont, à très peu près, les armoiries des tailleurs de robes de la ville et faubourgs de Paris, et il n’est pas téméraire de supposer qu’à un moment cette galante corporation, parisienne entre toutes, ait remplacé les simples houppettes de passements qui accompagnaient les ciseaux ouverts de ses armoiries[308] par les croissants du Roi et la fleur symbolique de la princesse Marguerite.
FIN