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Histoire de St. Louis, Roi de France

Front matter (continued 7)

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Bientôt les Sarrasins reparurent en si grand nombre, qu'ils crurent inspirer de la terreur aux croisés; ils se trompèrent: le roi, qui se trouvait en état de combattre, fit sortir ses troupes du camp, résolu de livrer bataille. C'était ce que les Français souhaitaient le plus ardemment: pleins de mépris pour des ennemis qui n'avaient jamais osé tenir devant eux, ils s'avancèrent avec cet air fier qu'inspire le sentiment de la supériorité du courage; mais le dessein des barbares n'était que de harceler leurs ennemis, et, s'il se pouvait, de les épouvanter par leur multitude et par d'horribles hurlemens: ils se retirèrent en bon ordre, et presque sans combat. Comme on ne voulait rien hasarder, on ne les poursuivit pas. Le roi de Sicile, désespéré de ne pouvoir réussir, imagine un stratagème qu'il communique au jeune roi de France.

Il part à la tête de sa cavalerie et de ses meilleures troupes, charge le corps des infidèles le plus proche, et prend aussitôt la fuite avec une vitesse qui marque la plus vive frayeur. Les Maures donnèrent imprudemment dans le piége, et tombèrent sur le prince sicilien, qui se battit quelque temps en retraité, jusqu'à ce qu'il les eût amenés dans un lieu d'où le reste de l'armée française pût leur couper leur retour. Alors Charles tourne bride, et fond sur eux avec beaucoup de courage. Philippe, en même temps, attaque vigoureusement ce corps séparé, et l'enferme de toutes parts. Le massacre fut grand; il en demeura trois mille sur la place; le reste fut pris ou périt malheureusement, les uns noyés dans les eaux de la mer, où ils se précipitèrent pour échapper à l'épée des vainqueurs; les autres, dans des fosses profondes, qu'ils avaient creusées, soit pour trouver des puits, soit pour y faire tomber les chrétiens, dans l'ardeur de la poursuite.

Tous ces combats, quoique favorables aux chrétiens, ne décidaient rien. Il fallait être maître du lac pour marcher à Tunis: le dessein fut donc formé de s'en emparer. On fit faire des galères plus fortes et plus légères que celles que l'on avait: on les remplit d'arbalétriers. Bientôt on remporta de grands avantages sur les infidèles, dont plusieurs vaisseaux furent pris ou coulés à fond. Un ingénieur du roi travaillait en même temps à la construction d'un château de bois qu'on devait placer sur le bord du golfe, pour écarter avec des pierres les barques ennemies. Déjà l'ouvrage avançait, lorsque les Sarrasins, ayant reçu de nouveaux secours, quittèrent encore une fois leurs retranchemens, et s'avancèrent en ordre de bataille, faisant retentir l'air de cris affreux, et d'un bruit effroyable de mille instrumens militaires. L'armée chrétienne crut qu'ils voulaient enfin en venir à une bataille décisive. On laissa le comte d'Alençon, avec les Templiers, à la garde du camp et des malades: l'oriflamme fut déployée, et les rois de France, de Sicile et de Navarre, sortirent en armes, chacun à la tête de ses troupes: ils marchaient avec moins de bruit, mais aussi avec plus de hardiesse que les Sarrasins. Jamais on n'avait vu de plus belles dispositions pour le combat; cependant, ce fut plutôt une déroute qu'une bataille. Les barbares, repousses dès le premier choc, se renversent les uns sur les autres, jettent tous leurs armes, et cherchent leur salut dans une fuite précipitée. On les poursuivit jusqu'à leur camp, qu'ils abandonnèrent. Comme on craignait quelque embuscade, et qu'on voulait les empêcher de se rallier, Philippe fit défense aux soldats, sous les peines les plus sévères, de s'arrêter au pillage: il fut obéi. On poussa les fuyards jusqu'aux défilés des montagnes, où la prudence ne permettait pas de s'engager. Les vainqueurs revinrent ensuite sur leurs pas, pillèrent le camp, où ils trouvèrent des provisions immenses, égorgèrent, dans la première chaleur, et malades et blessés, emportèrent tout ce qui pouvait être à leur usage, et brûlèrent le reste.

Mais si les armes des croisés prospéraient, leur nombre diminuait chaque jour par les maladies qui continuaient de les désoler. Déjà elles commençaient à attaquer les troupes du roi de Sicile; elles n'épargnaient pas même les naturels du pays: toute la contrée était infectée de la contagion.

On dit que le roi de Tunis, pour se soustraire à ce poison, se tenait ordinairement dans des cavernes souterraines, où il croyait que le mauvais air ne pouvait pénétrer. L'horreur de sa situation, la nouvelle défaite de ses troupes, la crainte de se voir assiégé dans sa capitale, tout contribuait à ses alarmes: il envoya donc proposer la paix ou une trève.

Les conditions qu'il offrait étaient des plus avantageuses pour les deux nations. Le conseil des croisés fut néanmoins partagé sur le parti qu'on devait prendre. Les uns étaient d'avis qu'il fallait pousser vivement les Sarrasins, qui, dans les combats, ne pouvaient pas tenir contre les chrétiens, leur tuer le plus de monde que l'on pourrait, s'emparer de Tunis, leur plus fort rempart, le détruire si l'on ne pouvait le garder, et par là s'ouvrir un chemin sûr pour transporter les armées chrétiennes en Palestine.

Les autres remontraient qu'il n'était pas si facile d'exterminer une nation si nombreuse; que les combats qu'il faudrait livrer, le siége, la disette, les maladies emporteraient sans doute beaucoup de monde; qu'avant qu'on fut maître de la place, on se trouverait au plus fort de l'hiver, temps où la mer, devenue orageuse, empêcherait ou retarderait du moins l'arrivée des convois; enfin, que l'objet principal de cette croisade étant de secourir les chrétiens de Syrie, on ne devait pas négliger l'occasion de se procurer, par une bonne paix, l'avantage qu'on était venu chercher jusque sur les côtes d'Afrique. Le roi de Sicile appuyait fortement cet avis, qui était aussi celui des plus grands seigneurs de l'armée. Il prévalut; la trève fut conclue pour dix ans.

Les conditions étaient «que le port de Tunis serait franc à l'avenir, et que les marchands ne seraient plus obligés à ces impôts immenses, dont ils avaient été surchargés par le passé. (On prenait la dixième partie des marchandises qu'ils apportaient.) Que tous les chrétiens qu'on avait arrêtés à l'approche de l'armée française, seraient remis en liberté; qu'ils auraient le libre exercice de leur religion; qu'ils pourraient faire bâtir des églises; qu'on ne mettrait aucun obstacle à la conversion des mahométans; que le roi de Tunis jurerait de payer tous les ans le tribut ordinaire au roi de Sicile; qu'il rembourserait au monarque et aux barons français les dépenses qu'ils avaient faites depuis le commencement de la guerre (ce qui montait à deux cent mille onces d'or), dont la moitié serait payée comptant, et l'autre dans deux ans.»

On ne pouvait rien espérer de plus favorable dans les circonstances où l'on se trouvait. La multitude en murmura; elle s'était flattée de s'enrichir par le pillage de Tunis: elle accusa hautement le prince sicilien d'avoir sacrifié l'honneur de la religion à son intérêt particulier. Charles méprisa ces clameurs. On reçut, le 1er novembre, les sermens du roi mahométan. Aussitôt toutes les hostilités cessèrent. Les Français allèrent à la ville; les Sarrasins vinrent au camp, où l'on vit bientôt régner l'abondance; et les maladies diminuèrent.

Le prince Edouard d'Angleterre arriva sur ces entrefaites, avec la princesse sa femme, Richard son frère, Henri d'Allemagne, son cousin, et un grand nombre de seigneurs. On prétend qu'il désapprouva hautement la convention qu'on venait de faire, et que, pour en témoigner son mécontentement, il s'enferma dans sa tente, sans vouloir participer aux délibérations, ni au partage que l'on fit de l'argent des infidèles, sur lequel on fit une libéralité aux soldats. C'est peut-être ce qui a donné lieu à la manière emportée dont les historiens anglais parlent de ce traité.

Le roi de Tunis en ayant fidèlement exécuté les conditions, les croisés se disposèrent à se rembarquer. Lorsque tout fut prêt, le roi de Sicile, le connétable, Pierre le chambellan, et quelques autres seigneurs, se rendirent sur le rivage pour empêcher la confusion à l'embarquement, veiller à ce que chacun trouvât place, et que personne ne fût insulté par les infidèles. Deux jours entiers furent employés à cette occupation.

La flotte fut partagée en deux parties. La première, où étaient le roi et la reine de France, le roi de Navarre et son épouse, et le roi de Sicile, mit à la voile le jeudi dans l'octave de saint Martin, et les pilotes eurent ordre de faire route vers le royaume de Sicile. Le vent fut si favorable, qu'après deux jours de navigation, cette partie de la flotte entra dans le port de Trapani. L'autre partie, obligée de demeurer à la rade, faute d'avoir pris, avant son départ, toutes les provisions nécessaires, n'arriva en Sicile qu'après avoir essuyé une horrible tempête, qui fit périr plusieurs bâtimens et beaucoup de monde. Le prince Edouard d'Angleterre laissa partir les croisés avec assez d'indifférence; et, persistant dans son premier dessein d'aller en Palestine, il se rendit à Saint-Jean-d'Acre, suivi de ses Anglais, du comte de Bretagne son beaù-frère, et de quelques seigneurs français. Le succès ne répondit point à son attente; il ne fit que de très-médiocres exploits.

Rien n'arrêtait Philippe, roi de France, à Trapani, que sa tendresse pour Thibaut V, roi de Navarre, son beau-frère, qui s'était embarqué avec une fièvre violente, dont il mourut quinze jours après son arrivée en Sicile. Ce prince, aussi bien fait d'esprit que de corps, avait gagné par ses grandes qualités le coeur de tous les croisés. Le roi, son beau-père, l'avait toujours tendrement chéri, et, ce qui achève son éloge, il l'avait plutôt regardé comme son fils que comme son gendre: il fut généralement regretté. La reine Isabelle, sa femme, fille de saint Louis, qui l'aimait autant qu'elle en était aimée, ne lui survécut pas long-temps. Elle avait fait voeu de passer le reste de ses jours dans la viduité; quatre mois après, elle mourut aux îles d'Hières, dans les larmes et la prière. Trapani n'étant plus pour Philippe qu'un séjour de deuil, il se rendit à Palerme, où le roi de Sicile lui fit une réception magnifique: de là il prit le chemin de Messine, et passa par la Calabre, où il eut une nouvelle affliction plus sensible que toutes les autres. La reine, sa femme, qui était enceinte, tomba de cheval en passant à gué le Savuto, rivière qui coule un peu au-dessus de Martorano. La douleur de la chute, la fatigue du voyage, peut-être aussi la frayeur, plus dangereuse encore dans les circonstances où elle se trouvait, lui firent faire une fausse couche, dont elle mourut à Cozenza, laissant par le souvenir de ses vertus une tristesse incroyable dans tous les coeurs. Celle du roi, son époux, fut si vive, qu'on craignit pour sa vie. Il continua cependant sa route, faisant conduire avec lui les corps du roi son père, d'Isabelle d'Aragon, son épouse, du comte de Nevers, son beau-frère. Il se rendit à Rome, où il séjourna quelques jours, pour satisfaire sa dévotion envers les saints apôtres. De Rome il passa à Viterbe, où les cardinaux étaient assemblés depuis deux ans pour l'élection d'un pape. Philippe les exhorta vivement à mettre fin au scandale qui faisait gémir toute l'Eglise. Ensuite, pressé par les instantes prières des régens de son royaume, il traversa toute l'Italie pour se rendre en France; et ayant franchi le Mont-Cénis avec beaucoup de fatigues, il se rendit à Lyon, ensuite à Mâcon, à Châlons-sur-Saône, à Cluny, à Troyes, et enfin à Paris, où il arriva le vingt et unième jour de mai de l'année 1271.

Tous les peuples, tant en Italie qu'en France, s'empressaient pour honorer les reliques du feu roi, que la voix publique avait déjà canonisé. Le clergé et les religieux le recevaient en procession; les malades se croyaient guéris, s'ils pouvaient toucher le cercueil où ses os étaient renfermés; la plupart en recevaient du soulagement.

Le roi fut reçu à Paris avec les plus grandes démonstrations de joie de la part des habitans; mais la désolation de sa famille ne lui permettait pas de goûter un plaisir bien pur. Il avait toujours le coeur percé de douleur par la mort de tant de personnes qui lui étaient infiniment chères; car, outre celles dont je viens de parler, il apprit, en arrivant à Paris, le décès d'Alphonse son oncle, comte de Poitiers, et de la comtesse sa femme, qu'il avait laissés malades, en Italie.

Un des premiers soins de Philippe fut de faire rendre les derniers devoirs à tant d'illustres personnes. Il leur fit faire de magnifiques obsèques. De l'église de Notre Dame, où leurs corps avaient d'abord été mis en dépôt, on les transporta en procession à Saint-Denis. Philippe, marchant à pied, aida à porter le cercueil du roi son père, depuis Paris jusqu'à cette abbaye. On y conduisit en même temps les corps de la reine Isabelle et du comte de Nevers, et celui de Pierre de Nemours, chambellan, chevalier d'un mérite distingué, que saint Louis avait toujours tendrement aimé, et à qui, par cette raison, on fit l'honneur de l'inhumer aux pieds de son maître.

Philippe fit élever sur le chemin de Saint-Denis sept pyramides de pierre, aux endroits où il s'était arrêté pour se reposer en portant le corps du roi son père; et c'est une tradition que les statues des trois rois, qu'on avait placées sous la croix qui terminait ces pyramides, étaient celle de ce prince, celle de saint Louis son père, et celle de Louis VIII, son aïeul.

On fut fort étonné, en arrivant à l'abbaye, de trouver les portes de l'église fermées: étonnement qui redoubla, quand on en sut le motif. C'était l'effet de l'opiniâtreté de l'abbé Matthieu de Vendôme, l'un des régens de l'état pendant l'absence du monarque. Fier du crédit que lui donnaient ses services et sa naissance, il ne voulait point que l'archevêque de Sens et l'évêque de Paris entrassent revêtus de leurs habits pontificaux, dans un temple que Rome, au mépris des anciens canons, avait soustrait à la juridiction de l'ordinaire. Il fallut que les deux prélats allassent quitter les marques de leur dignité au-delà des limites de l'abbaye. Pendant ce temps, il fallut que Philippe et tous les barons de France attendissent patiemment à la porte, qu'on pouvoit, dit un judicieux écrivain[1], qu'on devoit peut-être même enfoncer. Ce sont là des choses, ajoute le père Daniel, qui se souffrent en de certaines conjonctures, et dont on est surpris, je dirois scandalisé en d'autres temps. Lorsque l'abbé vit ses priviléges assurés, il ordonna d'ouvrir l'église. On fit la cérémonie des obsèques avec une piété d'autant plus grande, qu'elle était inspirée par la présence des reliques d'un si grand saint, et d'un roi si digne de la vénération de ses peuples.

[Note 1: La Chaise, t. 2, p. 80.]

FIN.

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