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L'empereur répondit assez fièrement à cette lettre, et sans rien promettre au roi de ce qu'il lui demandait; il terminait sa réponse en disant que ces prélats avaient conspiré contre lui avec le pape; qu'il était en droit de les regarder comme ses ennemis, de les faire mettre en prison et de les y retenir. Les choses s'adoucirent néanmoins, et l'histoire, sans nous faire le détail des négociations qu'il y eut sur ce sujet, nous apprend que les évêques furent délivrés, l'empereur, après de plus sérieuses réflexions, ayant appréhendé que le roi ne se liguât avec le pape. Les choses étaient en cet état, lorsque Grégoire IX mourut. Célestin IV lui succéda, et ne vécut que dix-huit jours après son exaltation sur le siége pontifical, qui ne fut rempli que vingt mois après par l'élection d'Innocent IV.
Le roi, âgé de vingt-six ans, avait, par les conseils et la prudente conduite de la reine, sa mère, rétabli l'autorité royale à peu près au même état où la sagesse et la fermeté de son père et de son aïeul l'avaient portée. Les grands vassaux paraissaient soumis, et il avait pris la résolution de maintenir la tranquillité dans ses états, au point qu'il pût lui-même conduire dans quelque temps du secours aux chrétiens de l'Orient. Mais l'esprit d'indépendance, suite dangereuse du gouvernement féodal, n'était pas encore éteint. Il était difficile que le roi d'Angleterre, le comte de Toulouse et le comte de la Marche, regardassent tranquillement la prospérité de Louis. Le premier, par la félonie de ses ancêtres, avait trop perdu sous les règnes précédens, et le second, sous le règne présent. Le troisième était un esprit inquiet; il avait une femme trop impérieuse, et fière de sa qualité de reine, qui le gouvernait, et souffrait très-impatiemment de voir son mari vassal du roi de France. Nul d'eux, séparément des autres, eût été fort à craindre; mais, unis ensemble, ils pouvaient causer beaucoup de désordre. Jacques, roi d'Aragon, qui possédait Montpellier et d'autres fiefs, était aussi assez disposé à entrer dans leurs intrigues.
Il s'était tenu, l'année précédente, une conférence à Montpellier, entre lui, le comte de Toulouse et le comte de Provence, dans laquelle, entre autres résolutions qu'ils y avaient prises, ils avaient fait avec le roi d'Angleterre une ligue pour attaquer la France. La conduite du comte de Provence paraissait, en cette occasion, pleine d'ingratitude, vu qu'il était beau-père du roi, qu'il lui avait de grandes obligations, et même de toutes récentes pour avoir garanti la Provence, que l'empereur avait voulu faire envahir par le comte de Toulouse. Le roi d'Angleterre avait signé vers l'an 1238, une prolongation de trève, pour quelques années avec la France: mais cherchant un prétexte plausible pour la rompre, il le trouva dans le dessein que le roi avait d'investir incessamment Alphonse, son frère, du comté de Poitou, parce qu'Henri lui-même, plusieurs années auparavant, avait donné l'investiture de ce comté qu'il prétendait lui appartenir, à Richard son frère. Ce traité demeura secret jusqu'à ce qu'on se crût en état de l'exécuter: ce fut le comte de la Marche qui, le premier, leva le masque à l'occasion suivante.
Le roi, en exécution du testament du roi son père, donnait à ses frères, dès qu'ils avaient atteint l'âge de vingt et un ans, les apanages qui leur étaient destinés. En 1238 il avait fait Robert, son frère, chevalier à Compiègne; il l'avait en même temps investi du comté d'Artois, et lui avait fait épouser Mathilde, fille du duc de Brabant. Il voulut alors faire aussi chevalier Alphonse, son troisième frère. La cérémonie s'en fit le jour de Saint-Jean, à Saumur, où il avait convoqué toute la noblesse de France avec un grand nombre d'évêques et d'abbés; et, quelques jours après, il le mit en possession des comtés de Poitou et d'Auvergne. Entre ceux qui s'y trouvèrent, les plus considérables furent: Pierre, comte de Bretagne; Thibault, roi de Navarre, l'un et l'autre revenus depuis quelque temps de la Palestine; Robert, comte d'Artois; le jeune comte de Bretagne; le comte de la Marche; le comte de Soissons; Imbert de Beaujeu, connétable de France; Enguerrand de Coucy, et Archambaud de Bourbon. Chacun affecta de s'y distinguer par la magnificence des habits et des équipages, et par une nombreuse suite de gentilshommes.
Tout se passa, au moins en apparence, avec une satisfaction universelle, et le roi, au sortir de Saumur, mena le nouveau comte de Poitou dans la capitale de son comté. Le jeune prince y reçut les hommages de ses vassaux, et le roi commanda au comte de la Marche de faire le sien comme les autres. Il obéit avec beaucoup de répugnance. Il fit hommage pour son comté de la Marche, et pour les autres domaines qu'il possédait en Poitou, en Saintonge et en Gâtinais.
A cette occasion, la reine Isabelle, sa femme, qui lui inspirait sans cesse des sentimens de révolte, le fit ressouvenir des engagemens qu'il avait pris avec le roi d'Angleterre et avec le comte de Toulouse. «Ce serait une lâcheté honteuse, disait-elle sans cesse à son mari, que de se reconnaître vassal du comte de Poitiers. Le trône n'est pas tellement affermi dans la maison de Louis, qu'il ne puisse être ébranlé. L'Angleterre n'attend que le moment favorable pour se faire justice des usurpations de Philippe-Auguste. L'empereur lui-même, malgré les obligations qu'il a aux Français, les comtes d'Armagnac, de Foix, les vicomtes de Lomagne et de Narbonne, tout est prêt à se déclarer contre le fils de Blanche.» C'est le nom qu'elle affectait de donner au monarque. Elle lui persuada enfin de réparer, au moins par quelque marque de mécontentement, la honteuse démarche qu'il venait de faire.
Après toutes ces cérémonies, le roi était parti pour se rendre à Paris, et avait laissé à Poitiers le comte son frère, qui, n'ignorant pas les menées du comte de la Marche, dont toute l'application tendait à soulever la noblesse d'au-delà de la Loire, voulut qu'il lui renouvelât son hommage. Il l'envoya prier de venir à Poitiers aux fêtes de Noël. Le comte s'y étant rendu, Alphonse lui déclara ses intentions. Il répondit qu'il était prêt à lui donner cette satisfaction, et que dès le lendemain il lui ferait son hommage. Mais ayant rendu compte à sa femme de ce qu'on lui avait proposé, et de ce qu'il avait promis, elle se moqua de lui, lui disant qu'ayant donné dans un piége qu'il devait avoir prévu, il n'eût pas dû avoir la faiblesse d'engager ainsi sa parole, et lui ajouta qu'il était temps de se déclarer, et de rompre ouvertement avec le comte de Poitiers. Ils concertèrent ensemble la manière de le faire, et voici comme ils s'y prirent.
Le comte de la Marche se révolte contre le comte de Poitiers.
Le comte de la Marche, s'étant fait escorter par un grand nombre de gens armés, vint trouver le prince qui l'attendait à dîner, et lui parla de la manière la plus audacieuse. «Vous m'avez surpris et trompé, lui dit-il, pour m'engager malgré moi à vous faire hommage; mais je vous déclare et je jure que jamais je ne le ferai. Vous êtes un injuste qui avez envahi le comté et le titre de comte sur le comte Richard, fils de la reine mon épouse, tandis qu'il était occupé à combattre dans la Palestine pour la foi, et à tirer de la captivité et de la tyrannie des infidèles la noblesse française qui, sans lui, y serait encore.» Il ajouta plusieurs menaces en se retirant, monta aussitôt sur un cheval qu'on lui tenait tout prêt, et sortit de Poitiers, après avoir mis le feu à la maison où il avait logé. Il traversa avec grand bruit toute la ville, qu'il laissa dans un grand étonnement d'une si prodigieuse audace. Le prince, surpris de cette incartade, n'aurait pas manqué de le faire arrêter, s'il avait eu le temps de se reconnaître; mais le comte avait pris toutes ses sûretés, et fut en un moment hors de la ville, avec sa femme et toute sa famille.
Alphonse ne tarda pas à informer la cour de ce qui s'était passé, et le roi comprit qu'il en fallait venir à la guerre. Le comte de la Marche s'y était bien attendu; il ne pensa plus qu'à mettre ses forteresses en état de défense, et à lever des troupes. Il envoya en Angleterre demander au roi l'exécution de la parole qu'il lui avait donnée de passer incessamment en France. Il lui manda qu'il devait moins se mettre en peine d'amener des troupes, que d'apporter beaucoup d'argent; qu'en arrivant il trouverait une armée prête à lui obéir; qu'il était assuré du comte de Toulouse, du roi d'Aragon, du roi de Navarre, de toute la noblesse de Poitou et de Gascogne, qui n'attendait que son arrivée pour se déclarer contre la France, et pour le remettre en possession des provinces que les rois ses prédécesseurs avaient perdues sous les derniers règnes.
Le roi d'Angleterre, qui attendait avec impatience quelque coup d'éclat de la part du comte, apprit cette nouvelle avec joie. Il promit à l'envoyé tout ce que son maître demandait, et lui dit qu'il assemblerait incessamment son parlement pour se mettre en état de passer la mer aux fêtes de Pâques. En effet, il fit expédier des lettres circulaires à tous ceux qui avaient droit d'y assister, par lesquelles il leur ordonnait de se rendre à Londres, afin de lui donner leurs avis sur des affaires de la dernière importance pour le bien de l'état.
Tandis que les membres du parlement se disposaient à s'assembler à Londres, le comte Richard, frère du roi, arriva de son voyage de la Palestine, où il avait acquis beaucoup plus de gloire que le roi de Navarre et les autres seigneurs français qui s'y étaient trouvés en même temps que lui, et dont plusieurs lui étaient redevables de leur salut et de leur liberté.
Lorsque le roi d'Angleterre eut communiqué son dessein au prince son frère, voyant qu'il avait son approbation, il résolut de surmonter tous les obstacles qu'on pourrait y apporter. Il avait bien prévu que le parlement n'approuverait pas cette guerre: il en fut encore plus convaincu lorsqu'il apprit que la plupart des membres, étant arrivés à Londres, s'étaient mutuellement donné parole, avec serment, de ne consentir à aucune levée d'argent, quelques instances que le roi pût faire. Ils tinrent leur parole; car, sur l'exposition que le roi leur fit de son dessein dans la première assemblée, en leur représentant fortement la gloire et l'avantage que la nation retirerait de cette guerre, où elle réparerait les pertes que la couronne avait faites depuis plusieurs années, ils répondirent tous d'une voix que cette entreprise n'était point de saison, qu'elle ne pouvait réussir sans d'excessives dépenses, que le royaume était épuisé par les levées que le roi avait faites depuis long-temps sur le peuple, et qu'on était dans l'impuissance d'en supporter de nouvelles.
Le roi, voyant cette opposition universelle, n'insista pas davantage pour le moment; il les pria seulement de faire attention à ce qu'il leur avait proposé, de ne pas oublier le zèle qu'ils devaient avoir pour la gloire de la nation, qu'il les rassemblerait le lendemain, et qu'il espérait de les revoir dans de meilleures dispositions. Cependant il vit en particulier chacun des plus accrédités du parlement; il les conjura de ne point s'opposer à un si glorieux dessein, les assurant que plusieurs d'entre eux, quoi qu'ils eussent dit dans l'assemblée, lui avaient promis secrètement de l'aider. Il leur montrait même une liste de leurs noms, et des sommes qu'ils s'étaient engagés de lui fournir. Quoique ce fût un pur artifice de la part du roi, quelques-uns s'y laissèrent surprendre, mais le plus grand nombre s'en tint à la résolution prise le jour précédent. Le parlement s'étant rassemblé, et le roi ayant réitéré ses représentations, plusieurs lui répétèrent ce qu'ils lui avaient déjà dit touchant l'épuisement du royaume, en ajoutant qu'il s'était engagé dans la ligue contre la France sans les consulter, et qu'il pouvait, s'il voulait soutenir cet engagement, le faire à ses frais; qu'il n'était ni de son honneur, ni de sa conscience, de faire la guerre à la France avant la fin de la trève, qui subsistait encore, et que les Français avaient religieusement observée; qu'il avait traité avec des rebelles et des perfides qui le trahiraient lui-même après avoir violé, comme ils avaient déjà fait, les droits les plus sacrés de l'obéissance et de la soumission envers leur souverain; qu'ils n'en voulaient qu'à l'argent de l'Angleterre, comme ils le faisaient assez connaître, en ne demandant rien autre chose, et qu'il n'était nullement à propos de l'employer à un pareil usage; enfin que les rois ses prédécesseurs étaient un exemple pour lui, qu'il ne devait point oublier; que la plupart de leurs expéditions en France avaient échoué; que la noblesse française était invincible dans son pays; que ce que les rois d'Angleterre y avaient acquis par des alliances et des mariages, ils n'avaient non-seulement pu l'augmenter par la guerre, mais qu'ils n'avaient pu le conserver que par la paix.
Ces remontrances mirent Henri dans une colère qu'il ne put contenir. Il répliqua dans des termes pleins d'aigreur et d'amertume, et conclut, en jurant par tous les Saints, qu'il exécuterait son projet, malgré la lâcheté de ceux qui l'abandonnaient, et qu'il passerait la mer avec une flotte aux fêtes de Pâques. Il congédia le parlement, qui néanmoins, avant de se séparer, fit mettre par écrit ce qu'il avait représenté au roi, à quoi on ajouta le dénombrement des sommes qu'il avait levées depuis plusieurs années, dont on n'avait vu aucun emploi.
Sitôt qu'on eut appris à la cour de France la résolution du roi d'Angleterre, Louis convoqua un parlement à Paris, pour demander conseil sur le châtiment que méritait un vassal qui ne voulait point reconnaître son seigneur. Toute l'assemblée répondit d'une voix, que le vassal était déchu de ses fiefs, et que le seigneur devait les confisquer, comme un bien qui lui appartenait. En conséquence le roi fit, de son côté, tous les préparatifs nécessaires: il assembla les troupes des communes et de ses vassaux, et fit faire un très-grand nombre de machines alors en usage pour les siéges. Tout fut prêt pour la fin d'avril, temps marqué pour se réunir en Poitou, où le roi fit la revue de son armée près de Chinon.
Elle se trouva composée de quatre mille chevaliers avec leur suite, ce qui faisait un très-grand nombre d'hommes, et de vingt mille autres soldats très-bien armés. Le roi, profitant du temps et du retardement du roi d'Angleterre, que les vents contraires retenaient à Portsmouth, entra sur les terres du comte de la Marche, où il se vengea des courses que ce comte avait commencé de faire sur les terres de France: il s'empara de plusieurs places ou forteresses, telles que Montreuil en Gastine, la Tour-de-Bergue, Montcontour, Fontenay-le-Comte et Vouvant.
Hugues, trop faible contre un tel ennemi, n'osait tenir la campagne; mais, pour arrêter l'impétuosité française, en attendant le secours d'Angleterre, il jeta ses troupes dans ses places, fit le dégât partout, brûla les fourrages et les vivres, arracha les vignes, boucha les puits, et empoisonna ceux qu'il laissa ouverts. La comtesse Reine, sa femme, cette furie que l'historien de son fils[1] traite d'empoisonneuse et de sorcière, et dont on avait changé le nom d'Isabelle en celui de Jézabel, porta la fureur encore plus loin. Désespérée du malheureux succès d'une guerre dont elle était l'unique cause, elle résolut d'employer plutôt les voies les plus lâches et les plus honteuses, que de voir retomber sur son mari le juste châtiment de l'insolence qu'elle lui avait fait faire. Pour cet effet, elle prépara de ses propres mains un poison dont elle avait le secret, et envova quelques-uns de ses gens aussi scélérats qu'elle pour le répandre sur les viandes du roi. Déjà ces malheureux s'étaient glissés dans les cuisines; mais leurs visages inconnus les firent remarquer: certain air inquiet, embarrassé, acheva de les rendre suspects. On les arrêta; ils avouèrent leur crime: la corde fut la seule punition d'un attentat qui méritait qu'on inventât de nouveaux supplices[2]. On redoubla depuis la garde du roi, et personne d'inconnu ne l'approcha plus sans être auparavant visité.
[Note 1: Matthieu Paris.]
[Note 2: Annales de France.]
Sur ces entrefaites le roi d'Angleterre arriva au port de Royan, avec beaucoup d'argent: ce qui fâchait beaucoup les Anglais, et ce que les Poitevins, gens dont la foi était fort décriée, souhaitaient avec le plus de passion. Henri était accompagné de Richard, son frère, de Simon de Montfort, comte de Leicester, à la tête de trois cents chevaliers, et de plusieurs autres seigneurs anglais, que Henri avait engagés à le suivre par ses caresses et par ses présens. La comtesse de la Marche, sa mère, l'attendait au port, et, selon la chronique de France, lui alla à l'encontre, le baisa moult doucement, et lui dit: Biau cher fils, vous êtes de bonne nature, qui venés secourir votre mère et vos frères, que les fils de Blanche d'Espagne veulent trop malement défouler et tenir sous pieds. Il fut accueilli en Saintonge avec beaucoup de joie, par les seigneurs ligués; et, dès qu'il fut débarqué, il envoya des ambassadeurs au roi, qui faisait le siége de Fontenoi, place alors très-forte. La garnison, commandée par un fils naturel du comte de la Marche, se défendait avec beaucoup de valeur, et le comte de Poitiers venait d'y être blessé. Le roi reçut les ambassadeurs avec bonté, les fit manger à sa table, et ensuite leur donna audience. Ils lui exposèrent le sujet de leur mission, qui se réduisit à dire que le roi leur maître était fort surpris qu'on rompît si hautement la trève faite entre les deux états, et qui ne devait finir que dans deux ans.
Le roi les écouta avec modération, et répondit qu'il n'avait rien plus à coeur que de garder la trève, et même de la prolonger, ou faire la paix à des conditions raisonnables, sans demander aucun dédommagement; que c'était le roi leur maître qui la rompait manifestement, en venant avec une flotte soutenir la rébellion des vassaux de la couronne de France; qu'il n'appartenait pas au roi d'Angleterre de se mêler des différends qu'ils avaient avec leur souverain; que le comte de Toulouse et le comte de la Marche n'étaient en aucune manière compris dans le traité de trève; que c'était leur félonie qui leur avait attiré sa juste indignation et le châtiment qu'il allait leur faire subir, comme à des traîtres et à des parjures. Les ambassadeurs étant retournés vers leur prince, il rejeta toute proposition de paix, animé par les agens du comte et de la comtesse de la Marche, qui l'assurèrent que la guerre lui procurerait bientôt de plus grands avantages que ceux qu'on lui offrait, et que la conduite du roi de France, en cette occasion, n'était qu'un effet de la crainte que la présence de Henri et la puissance de la ligue lui inspiraient. Dans cette persuasion, il envoya sur-le-champ deux chevaliers de l'Hôpital-de-Jérusalem déclarer la guerre au roi.
Le roi d'Angleterre déclare la guerre au roi de France.
Louis, sur cette dernière dénonciation, protesta, en présence de toute sa cour, que c'était avec beaucoup de regret qu'il entrait en guerre avec le roi d'Angleterre, dont il aurait voulu acheter l'amitié aux dépens de ses propres intérêts. On pressa donc plus vivement qu'on n'avait fait jusqu'alors le siége de Fontenoi, et la ville fut prise au bout de quinze jours, au grand étonnement des ennemis, qui regardaient cette place comme imprenable. Le fils du comte de la Marche et toute la garnison furent obligés de se rendre à discrétion. On conseilla au roi de les faire pendre pour donner de la terreur aux rebelles; mais il n'y voulut pas consentir, disant que le fils du comte de la Marche était excusable, n'agissant que par les ordres de son père. Il se contenta de les envoyer dans les prisons de Paris.
La bonté du roi, jointe à la valeur avec laquelle il poussait son entreprise, fit plus d'effet que n'en auraient eu les conseils violens qu'on lui donnait: car, après cette conquête, plusieurs autres forteresses se rendirent à lui sans attendre qu'elles fussent attaquées. Il garda les plus fortes, et fit détruire les autres. Il y en eut quelques-unes qui résistèrent et qui furent forcées; par ce moyen le roi s'ouvrit le chemin jusqu'à la Charente, et s'avança vers Taillebourg, place située sur cette rivière.
Le roi d'Angleterre s'étant mis en marche avec ses troupes, s'était rendu à Saintes, où il avait passé quelques jours pour y grossir son armée des troupes du comte de Toulouse, et des autres seigneurs ligués que le comte de la Marche lui avait fait espérer, et qui ne venaient qu'en petit nombre.
Cependant il sortit de cette ville, et marcha en descendant la Charente, pour en défendre le passage contre l'armée française. Il se campa sous Tonnay-Charente, et ayant appris que le roi prenait la route de Taillebourg, il vint se poster vis-à-vis cette place, qu'il trouva déjà rendue au roi: ce prince s'y était logé avec les principaux seigneurs, et avait fait camper son armée dans la prairie aux environs de la ville.
Bataille de Taillebourg, où le roi est victorieux.
Les deux armées n'étaient séparées que par la rivière, qui en cet endroit est fort profonde, mais peu large. Le roi d'Angleterre avait vingt mille hommes de pied, six cents arbalétriers, et seize cents chevaliers, qui, en comptant leur suite, faisaient un corps très-considérable de cavalerie. Le roi, en commençant la campagne, avait autant d'infanterie, et presque le double de cavalerie, mais il en avait perdu une partie par les siéges et par les maladies que les grandes chaleurs avaient causées.
Son dessein était de passer la Charente, et celui du roi d'Angleterre de l'en empêcher. La profondeur de la rivière était un grand obstacle pour les Français.
Il y avait devant Taillebourg un pont de pierre, mais si étroit qu'il y pouvait à peine passer quatre hommes de front. Henri s'en était emparé, aussi bien que d'un fort qui était de son côté à la tête du pont. Louis cependant pensait à forcer ce passage. Il avait fait préparer sur la rivière quantité de bateaux, pour s'en servir à faire passer le plus qu'il pourrait de ses troupes, dans le même temps qu'il ferait attaquer le pont.
L'ardeur du soldat ne lui permit pas de délibérer plus long-temps, et un mouvement que le roi d'Angleterre fit faire à son armée pour l'éloigner du bord de la rivière, de deux portées d'arc, engagea l'affaire lorsque le roi y pensait le moins.
Quelques officiers de l'armée française prirent ce mouvement pour une retraite. Dans cette pensée, cinq cents hommes, sans en avoir reçu l'ordre, se détachent, et attaquent le pont. L'exemple de ceux-ci en entraîna d'autres, plusieurs se jetèrent dans les bateaux et gagnèrent l'autre bord.
Les Anglais soutinrent vaillamment l'attaque du pont, et on se battit dans ce défilé avec beaucoup de valeur de part et d'autre. Les assaillans n'ayant pu d'abord emporter ce poste, leur ardeur, comme il arrive dans ces attaques brusques, se ralentit par la résistance des ennemis. Le roi, qui était accouru au bruit, les ranima par sa présence, et encore plus par son exemple. Il s'avança le sabre à la main, et, se jetant au plus fort de la mêlée, suivi de plusieurs seigneurs, il poussa les Anglais hors du pont et s'en rendit maître.
Le péril ne fit qu'augmenter par cet avantage: car le roi ayant très-peu de terrein, et ses soldats n'arrivant qu'à la file par le pont, et peu pouvant passer en même temps dans les bateaux, il se trouva exposé à toute l'armée ennemie, avec une fort petite troupe; mais l'ardeur qu'inspire un premier succès suppléant au nombre, on fit reculer les Anglais, on gagna du terrein; la plupart des troupes passèrent, et se rangèrent en bataille à mesure qu'elles arrivaient. Les Anglais auxquels on ne donna pas le temps de revenir de leur première frayeur, reculèrent et ensuite tournèrent le dos: on les poursuivit l'épée dans les reins jusqu'à Saintes où plusieurs Français, emportés par leur ardeur et par la foule, entrèrent mêlés avec eux, et furent faits prisonniers. Cette action se passa la veille de la Magdelaine de l'année 1242.
Après cette déroute, le roi d'Angleterre, qui n'avait que très-peu de troupes réunies, les autres étant dispersées par leur fuite, était au moment d'être enveloppé dans la campagne, et d'être fait prisonnier. Le comte Richard voyant le péril auquel le roi son frère était exposé, trouva le moyen de l'en garantir. Il savait que le roi de France l'estimait, qu'il avait de l'amitié pour lui, et que les grands services qu'il avait rendus dans la Palestine à plusieurs seigneurs français, en les tirant des mains des Infidèles, lui avaient acquis une grande considération à la cour de France. Il quitta son casque et sa cuirasse; il s'avança vers l'armée française, n'ayant qu'une canne à la main, et demanda à parler au comte d'Artois, frère du roi. Le comte s'étant avancé, et l'ayant reçu avec beaucoup de civilité, Richard le pria de le conduire au roi. Ce prince, que la modération n'abandonna jamais, même au sein de la victoire, fit beaucoup de caresses à Richard, et l'assura de la disposition où il était de lui donner toute satisfaction. Richard le supplia de lui accorder une suspension d'armes pour le reste de la journée et jusqu'au lendemain. Le roi, toujours porté à la paix, lui accorda sa demande, et lui dit ces paroles en le congédiant: «Monsieur le comte, la nuit porte avis, donnez-en un salutaire au roi d'Angleterre, et faites en sorte qu'il le suive.» Le roi voulait lui faire entendre qu'il devait conseiller à Henri de faire une bonne paix avec la France, et de se départir de la protection qu'il donnait à des rebelles contre leur souverain. Mais Richard pensa d'abord à mettre la personne du roi son frère en sûreté. Il piqua vers le lieu où il était, et lui ayant appris qu'il avait obtenu une suspension d'armes pour le reste du jour et pour la nuit, il le pressa de partir, et de se retirer dans la ville de Saintes: ce qu'il fit sans tarder, avec ce qu'il avait pu recueillir de ses troupes. Il y trouva le comte de la Marche, qui était aussi affligé que lui de cette malheureuse journée. Il lui parla avec beaucoup d'aigreur, lui fit de grands reproches de l'avoir engagé mal à propos dans cette guerre, sans lui tenir les paroles qu'il lui avait données. Où sont, lui demanda-t-il en colère, le comte de Toulouse, le roi d'Aragon, les rois de Castille et de Navarre, et toutes ces nombreuses troupes qui devaient accabler le roi de France?
Le comte en rejeta toute la faute sur la comtesse reine, sa femme. C'est votre mère, lui répondit-il, dont la rage contre la France, l'ambition insatiable, et le zèle aveugle qu'elle a pour votre agrandissement, ont lié toute cette partie, et lui ont fait regarder comme immanquables des desseins chimériques. J'y perds, et elle aussi, plus que vous.
Cependant le roi, pendant la nuit, fît passer le pont de Taillebourg à toute son armée, et établit son camp au même lieu où le roi d'Angleterre avait eu le sien le jour précédent. Dès le matin il envoya faire un grand fourrage jusque sous les murailles de Saintes, et l'on en ravagea tous les environs.
Le comte de la Marche espérant avoir sa revanche, fit, sans consulter le roi d'Angleterre, une grande sortie sur les fourrageurs qui s'étaient débandés, et les chargea vigoureusement, suivi de ses trois fils et d'un corps considérable de Gascons et d'Anglais, outrés de leurs défaite du jour précédent, et de cette nouvelle hardiesse des Français. Ceux-ci se défendirent avec la même vigueur qu'ils étaient attaqués, et quoiqu'en nombre beaucoup inférieur, ils firent ferme et se battirent en retraite, mais avec grande perte.
Trois cents hommes de la commune de Tournai furent taillés en pièces, et le reste était dans un danger évident d'être enveloppé; car le roi d'Angleterre, dissimulant sagement son ressentiment, envoyait sans cesse de nouvelles troupes au comte de la Marche, et sortit même pour le soutenir. L'officier qui commandait le fourrage des Français, se voyant en cette extrémité, envoya promptement demander du secours au camp. Le comte de Boulogne, dont le quartier était le plus avancé, ayant reçu cet avis, courut aussitôt le porter au roi, et fit en même temps prendre les armes à toutes les troupes. Chacun se rangea sous ses drapeaux, et le roi fit avancer à grands pas les escadrons et les bataillons qui se trouvèrent le plus tôt en état de marcher. Ces premières troupes arrêtèrent la furie de l'ennemi. Le comte de Boulogne tua de sa main le châtelain de Saintes, qui portait la bannière du comte de la Marche, et insensiblement les deux armées s'étant rassemblées, l'action devint générale. Sitôt que les deux rois parurent, on entendit crier: Montjoye! Saint-Denis! de la part des Français; et Réalistes! de celle des Anglais. On combattit de part et d'autre avec un acharnement extraordinaire, et tel qu'on devait l'attendre de deux partis animés, l'un par la victoire du jour précédent, et l'autre par le désir de réparer sa perte. On se battait dans un pays fort peu propre à une bataille, embarrassé de vignobles et plein de défilés, où il était impossible de s'étendre; de sorte que c'était plutôt une infinité de petits combats qui se donnaient, qu'une bataille régulière. La victoire fut long-temps douteuse, par l'opiniâtre résistance des Anglais, parmi lesquels Simon de Montfort, comte de Leicester, se distingua beaucoup. Mais Louis qui se trouvait partout, secondé par la noblesse de France, presque toujours invincible lorsqu'elle est d'intelligence avec son souverain, combattit avec tant de valeur et de conduite, que l'ennemi plia de tous côtés, et fut repoussé jusque sous les murailles de Saintes, où le roi d'Angleterre se sauva, laissant la victoire et le champ de bataille aux Français.
Le nombre des morts n'est pas connu; mais il dut être grand, à en juger par la manière dont les historiens parlent de l'ardeur et de l'opiniâtreté des combattans. Le seigneur Henri de Hastinges, vingt autres seigneurs anglais et une grande partie de l'infanterie ennemie, furent fait prisonniers par les Français. Le seigneur Jean Desbarres avec six chevaliers, et quelques autres, furent pris par les Anglais.
Cette seconde victoire, remportée par le roi en personne, réduisit les ennemis à la dernière extrémité, et força le comte de la Marche à songer à la paix. Il envoya secrètement un de ses confidens à Pierre, comte de Bretagne, l'ancien complice de ses premières révoltes, qui était dans le camp du roi. Il le pria de ménager son accommodement tel qu'il plairait à sa majesté de lui accorder, et lui donna ses pleins pouvoirs à cet effet. Le comte de Bretagne, sans rien demander en particulier, obtint le pardon du comte de la Marche, aux conditions qu'il plut au roi de prescrire. Elles furent fâcheuses; mais en même temps l'effet d'une grande clémence du roi, qui était en pouvoir et en droit de dépouiller ce seigneur rebelle de tous ses états. Ces conditions étaient que toutes les places que le roi avait prises sur le comte et la comtesse de la Marche lui demeureraient et au comte de Poitou à perpétuité; que le roi serait quitte de la somme de cinquante mille livres tournois qu'il leur payait tous les ans; qu'il pourrait faire paix ou trève avec le roi d'Angleterre, comme bon lui semblerait, sans leur consentement, et sans qu'ils y fussent compris; que le comte de la Marche ferait au roi hommage pour le comté d'Angoulême, pour Castres, pour la châtellenie de Jarnac, pour tout ce que le roi lui laissait, et pour tout ce qui en dépendait; qu'il ferait pareillement hommage-lige au comte de Poitiers pour Lusignan, pour le comté de la Marche et toutes leurs dépendances, et cela, contre tous hommes et femmes qui pourraient vivre et mourir[1].
[Note 1: M. Ducange a rapporté cet acte tout au long dans ses Observations sur l'Histoire de saint Louis, pag. 42.]
Cependant le roi d'Angleterre était demeuré à Saintes, afin d'y délibérer sur le parti qu'il avait à prendre pour le reste de la campagne, lorsqu'il fut instruit par le comte Richard son frère, du traité que le comte de la Marche avait fait. Ce prince en avait appris le détail par un de ces seigneurs français qu'il avait tirés de la captivité des Turcs; lequel, par reconnaissance pour son bienfaiteur, et par une générosité très-mal entendue, crut pouvoir en cette occasion trahir le secret de son souverain. Il fit savoir de plus au comte Richard que le roi, dont l'armée augmentait tous les jours par l'arrivée de quantité de nouvelles troupes de tous les coins du royaume, avait résolu d'investir Saintes incessamment, de la prendre par force ou par famine, et d'obliger le roi d'Angleterre, et tous ceux qui se trouveraient dans la place de se rendre à discrétion. Ce fut le 28 juillet que cet avis fut donné.
Henri eut peine à croire cette nouvelle; mais il reçut un pareil avis presqu'en même temps de la part de Guy et de Geoffroi de Lusignan, deux des fils du comte de la Marche. Ils l'assuraient que, dès la nuit suivante, Saintes serait investie; que même les habitans étaient d'intelligence avec le roi de France, et qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour sortir de cette ville. Henri était sur le point de se mettre à table, mais l'affaire était si pressante qu'il monta sur-le-champ à cheval. Il fut suivi de ceux qui étaient les plus prêts à partir. Le reste des seigneurs prit après lui le chemin de Blaye, où il leur fit savoir qu'il se rendrait. Cette route, qui était de treize à quatorze lieues, se fit presque toute d'une traite. L'armée se mit à la débandade sans vivres et sans provisions. Les bagages furent abandonnés et pillés; le roi d'Angleterre y perdit sa chapelle, qui était fort riche, et plusieurs autres meubles précieux, dont les Français profitèrent.
Le roi, averti de la fuite du roi d'Angleterre, se consola de l'avoir manqué, par la reddition de Saintes, où il fut reçu avec une extrême joie du peuple et du clergé. Il en sortit aussitôt pour suivre l'armée anglaise dont plusieurs soldats furent faits prisonniers. Il cessa de la poursuivre, s'étant trouvé incommodé après quelques lieues de chemin; et le roi d'Angleterre, ne se croyant pas encore assez en sûreté à Blaye, gagna Bordeaux, et mit la Garonne entre les Français et lui.
Pour revenir au comte de la Marche, lorsque Pierre de Bretagne alla lui annoncer les conditions auxquelles le roi lui pardonnait, elles lui parurent si dures qu'il en demeura tout consterné, et fut quelque temps sans parler, tant il était pénétré de douleur.
Mais le comte de Bretagne lui fit comprendre qu'il valait mieux conserver une partie de ses états, que de perdre le tout. Il faut observer que, lorsqu'un seigneur vassal faisait la guerre à son souverain, ce qui s'appelait tomber en félonie, le seigneur avait droit de confisquer tous les biens de son vassal; et c'était pour punir le roi d'Angleterre de cette félonie, que Philippe-Auguste s'était mis en possession de la plus grande partie des fiefs que les prédécesseurs de Henri possédaient en France.
Le comte de la Marche prit enfin son parti, et apporta lui-même au roi le traité signé. Il se jeta à ses pieds pour lui demander pardon. La reine, sa femme, dont l'orgueil ne fut jamais plus humilié qu'en cette occasion, parut aussi en posture de suppliante. Le roi fit promettre au comte sur-le-champ, qu'en vertu de son hommage et de sa qualité de vassal, il accompagnerait au plus tôt avec ses troupes, le comte de Bretagne contre le comte de Toulouse qu'on avait pareillement résolu de châtier.
La fuite du roi d'Angleterre causa la ruine de tout son parti en Poitou et en Saintonge. Renaud de Pons employa le crédit de tous les amis qu'il avait à la cour pour faire sa paix: il l'obtint avec beaucoup de peine, en se livrant lui-même et sa ville de Pons à la miséricorde du roi. Guillaume, l'archevêque, seigneur de Partenay, en fit autant. Le vicomte de Thouars, et tous les autres, rachetèrent de même leur ruine prochaine par une entière soumission. Les autres places qui appartenaient au roi d'Angleterre en ces quartiers-là, ouvrirent leurs portes, et se rendirent au roi sans résistance, excepté Montauban et quelques châteaux des environs qui furent assiégés et pris.
On n'était encore qu'au mois d'août, et la consternation était si grande parmi les Anglais, que Henri appréhenda pour la Gascogne. Il fut informé que Louis était sur le point de marcher vers cette province; et de plus, quoiqu'on ne fît pas alors sur mer des armemens pareils à ceux qu'on a vus depuis, cependant les armateurs des deux nations se faisaient une cruelle guerre, où les Anglais avaient du dessous pour l'ordinaire. Tant de mauvais succès obligèrent le roi d'Angleterre à demander la paix. Le roi, tout porté qu'il était à la douceur, ne voulut rien décider sans l'avis de son conseil. Les conjonctures étaient des plus favorables pour chasser de France les Anglais; mais on était à la fin de la campagne. Les chaleurs excessives avaient causé tant de maladies et de morts dans l'armée, qu'elle en était fort affaiblie: le roi lui-même ne se portait pas bien; et ce fut principalement cette dernière raison qui obligea le conseil de ce prince à écouter les propositions du roi d'Angleterre, auquel on accorda, non pas la paix, mais une trève de cinq ans.
Rien ne pouvait arriver de plus heureux pour les seigneurs de la suite de Henri: tous étaient réduits à la dernière misère. Ils quittèrent l'armée sans congé pour regagner leur pays; mais n'osant s'embarquer en Gascogne, parce que l'ancien comte de Bretagne, feignant d'ignorer la trève, infestait la Manche, ils demandèrent la permission de passer par la France. Le roi leur fit donner tous les passeports nécessaires. C'est une sorte de grâce, disait-il, que je ne refuserai jamais à mes ennemis. Ils traversèrent donc tout le royaume pour se rendre à Calais, et en furent quittes pour des railleries qu'il leur fallut essuyer.
Quelques courtisans voulurent aussi mêler Henri dans leurs plaisanteries; mais Louis leur imposa silence d'un ton très-sérieux. Quand ce ne serait pas, leur dit-il, fournir au roi mon frère un prétexte de me haïr, sa dignité mérite bien qu'on en parle avec respect; il faut espérer que les aumônes et les bonnes oeuvres qu'on lui voit faire, le tireront du mauvais pas où les méchans l'ont jeté par leurs conseils imprudens. Sentimens vraiment dignes d'un héros qui trouve toujours des motifs de faire grâce à un ennemi malheureux; sentimens aussi dans un coeur tel que celui de saint Louis, conformes aux préceptes de l'Evangile qui nous ordonne de pardonner à nos ennemis. Le saint monarque fit plus encore, il usa des plus rudes menaces pour obliger le comte de Bretagne à laisser la mer libre. Le roi d'Angleterre en profita pour se retirer dans son royaume, où les réflexions qu'il fit sur sa malheureuse expédition lui ôtèrent le désir de revenir désormais soutenir en France les rebelles à leur souverain.
Ainsi finit l'année 1242 qui termina, à la gloire de saint Louis, une guerre dangereuse qui paraissait devoir ruiner la France: guerre civile allumée par des vassaux également redoutables par leurs qualités personnelles, par leurs alliances, par l'étendue, les richesses et la puissance de leurs domaines; guerre étrangère projetée par les rois de Navarre, de Castille et d'Aragon; conseillée par un grand empereur, entreprise et soutenue par un monarque puissant en hommes et en richesses. Louis, presque seul, trouva dans sa prudence et son courage les moyens de résister à tant d'ennemis réunis; et, seul contre tous, les réduisit à recourir à sa clémence et à ses bontés. Les rois de Navarre, de Castille et d'Aragon, n'osèrent se joindre au roi d'Angleterre qui, vaincu deux fois, fut forcé de rentrer dans son île, et d'y paraître dans l'état le plus déplorable; enfin les vassaux rebelles à la France, humiliés et domptés, contraints de rentrer dans leur devoir, sans pouvoir en sortir.
Quand on réfléchit que Louis n'avait que vingt huit ans lorsqu'il exécuta de si grandes choses, et que son caractère était encore fort au-dessus de sa fortune, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'un tel prince, par ses grandes qualités et ses vertus, était né pour commander à l'univers, et pour en faire le bonheur.
Louis, après avoir pourvu à la tranquillité des pays qu'il venait de soumettre, revint à Paris, et fut reçu des habitans avec ces transports de joie qu'ils ont coutume de faire éclater lorsqu'ils revoient leur prince couvert de gloire, surtout lorsqu'il les a eux-mêmes préservés des malheurs de la guerre.
Leur joie augmenta encore par la naissance d'un prince auquel la reine Marguerite donna naissance dans le même temps. Il fut tenu sur les fonts par l'abbé de Saint-Denis, baptisé par l'évêque de Paris, et nommé Louis comme son père et son aïeul.
Après avoir dompté les Anglais et les rebelles, le roi avait encore à soumettre le comte de Toulouse. Il avait été un des principaux et des plus ardens chefs de la ligue. Il y avait fait entrer Roger, comte de Foix; Amauri, vicomte de Narbonne; Pons de Olargues, et quantité d'autres des plus puissans seigneurs du pays; mais en trahissant son souverain, il était lui-même trahi par ses vassaux qui le haïssaient, et qui avaient moins dessein de le soutenir, que de l'engager à se perdre lui-même, en prenant le parti du roi d'Angleterre. En effet, Guillaume Arnaud, de l'ordre de Saint-Dominique, inquisiteur de la foi, et Etienne, de l'ordre de Saint-François, son collègue, ayant été assassinés par les Albigeois, dans le palais même du comte de Toulouse, à Avignon, et sans qu'il en eût fait faire les moindres perquisitions, le comte de Foix et les autres vassaux du comte prirent cette occasion pour dégager leur parole, protestant qu'ils ne reprendraient jamais les armes en faveur d'un fauteur d'hérétiques, et d'un persécuteur déclaré des catholiques. C'était cette conduite qui avait empêché le comte de Toulouse, abandonné par ses vassaux, de venir joindre, avec ses troupes, le comte de la Marche et le roi d'Angleterre; de sorte que jamais diversion ne fut plus favorable au roi, et c'est ce qui lui facilita beaucoup ses victoires. Le comte de Foix en profita pour secouer la domination du comte de Toulouse, et pour rendre son comté un fief relevant immédiatement de la couronne de France. Le comte de Toulouse, dans cet embarras, ne pensa plus qu'à faire sa paix avec le roi. Tandis que l'évêque de Toulouse agissait pour lui à la cour de France, il écrivait au roi pour lui demander pardon de sa révolte, et le laissa maître des conditions qu'il voudrait lui imposer. Louis lui pardonna, et lui accorda la paix, conformément à ce qui avait été convenu à l'ancien traité de Paris. Le comte, pour sûreté de sa parole, livra encore quelques forteresses au roi; il renonça à tout commerce avec les hérétiques, et fit punir de mort ceux qui avaient assassiné les inquisiteurs; et, pour marquer au roi la sincérité de son retour à l'obéissance qu'il devait à son souverain, il lui remit entre les mains les lettres de l'empereur Frédéric II, par lesquelles ce prince l'exhortait à continuer dans sa révolte.
Il serait difficile de pénétrer les motifs de cette conduite étrange du monarque allemand. Louis, malgré les grands avantages qu'on lui offre, refuse constamment de prendre les armes contre Frédéric. Frédéric, sans autre espérance que d'exciter des troubles, soulève contre lui une partie de son royaume. Que de générosité d'un côté, que de duplicité de l'autre! Telle est la supériorité de la véritable vertu!
Au mois d'avril 1243, la trève faite entre la France et l'Angleterre l'année précédente, après les batailles de Taillebourg et de Saintes, fut confirmée à Bordeaux et entièrement exécutée. Jusque-là, en considérant la manière dont on s'était comporté de part et d'autre, depuis que les armées eurent quitté la campagne, il semble qu'on n'avait fait qu'un simple projet de traité: par celui de Bordeaux le roi demeura en possession de toutes ses conquêtes. Henri lui rendit les places qu'il avait prises depuis la dernière campagne, et s'obligea de lui payer cinq mille livres sterlings en cinq années.
Le fruit des victoires de Louis et de cette trève, en même temps si glorieuse et si avantageuse, fut la tranquillité de la France, qui ne s'était depuis long-temps trouvée jouir d'une si profonde paix. C'est ce qui donna lieu à ce prince de penser plus que jamais à procurer celle de l'Eglise.
Il y avait dix-huit mois que le Saint-Siége était vacant par le décès de Célestin IV: les cardinaux en rejetaient la faute sur Frédéric, et Frédéric sur les cardinaux. Ceux-ci ce plaignaient surtout que l'empereur retenait encore dans ses prisons ceux de leurs collègues qu'il avait pris sur la mer, lorsqu'ils allaient au concile convoqué par Grégoire IX, et protestaient qu'ils n'éliraient point de pape que les cardinaux prisonniers ne fussent remis en liberté, afin de procéder ensemble à la nouvelle élection. L'empereur se relâcha sur ce point et délivra les cardinaux; mais voyant qu'il ne pouvaient encore s'accorder, que leurs divers intérêts les tenaient partagés, et qu'une affaire de cette importance n'était pas plus avancée qu'auparavant, il eut recours aux moyens les plus violens pour les contraindre à la finir: car il fit investir Rome par son armée, et ravager toutes les terres des cardinaux.
Le roi, animé d'un zèle sans doute beaucoup plus pur et moins violent, écrivit en même temps aux cardinaux une lettre fort vive sur le même sujet, dans laquelle il leur reprochait leur partialité, et leur insensibilité pour le bien général de l'Eglise, leur promettant néanmoins sa protection contre Frédéric, dont nous ne craignons, disait-il, ni la haine, ni les artifices, et dont nous blâmons la conduite, parce qu'il semble qu'il voudrait être en même temps empereur et pape.
Les cardinaux, pressés et sollicités ainsi de toutes parts, s'assemblèrent à Anagnie, et élurent enfin, le jour de Saint-Jean-Baptiste, le cardinal Sinibalde, Génois de la maison de Fiesque, qui prit le nom d'Innocent IV. C'était un homme de mérite, d'un grand sens, fort habile, et aimé de l'empereur, qui, connaissant la fermeté de Sinibalde, dit à un de ses confidens lorsqu'il apprit la nouvelle de cette élection: Le cardinal était mon bon ami, mais le pape sera pour moi un dangereux ennemi. L'empereur avait raison; car les intérêts d'un cardinal sont bien differens de ceux d'un pape, qui se regarde comme le premier monarque de la chrétienté.
Cependant Frédéric témoigna beaucoup de joie en public, de l'élection de Sinibalde: il lui envoya une solennelle ambassade, dont était chef le fameux Pierre Desvignes, chancelier de l'empire, celui qui nous a conservé quantité de lettres sur les différends de l'empereur avec les papes.
Les ambassadeurs présentèrent à Innocent une lettre de ce prince, par laquelle il lui faisait offre de ses services et de toute sa puissance pour le bien de l'Eglise, en ajoutant toutefois à la fin du compliment, sauf les droits et l'honneur de l'empire et des royaumes que nous possédons: paroles dont la signification était bien différente à la cour de l'empereur et à celle des papes, et qui faisaient entre eux toute la difficulté des accommodemens.
Le pape répondit à l'empereur qu'il le verrait avec joie rentrer dans la communion des fidèles, et qu'il le recevrait à bras ouverts, pourvu qu'il satisfît l'Eglise sur les points pour lesquels Grégoire, son prédécesseur, l'avait excommunié; que lui, de son côté, était prêt à le satisfaire sur ses plaintes; qu'en cas qu'il pût prouver que le Saint-Siége lui eût fait quelque tort, il était dans la résolution de les réparer; qu'il s'en rapporterait volontiers au jugement des rois et des évêques, dans un concile qu'il offrait de convoquer à ce sujet. Il lui fit demander aussi, avant toutes choses, par ses envoyés, la délivrance des autres personnes qui avaient été prises sur la mer avec les cardinaux qu'on avait déjà relâchés.
La négociation n'eut aucun succès, non plus que les sollicitations du roi qui avait cette paix fort à coeur. Frédéric recommença à mettre en usage les voies de fait. Il fit garder tous les passages des Alpes. Il mit en mer quantité d'armateurs pour empêcher que le pape pût avoir communication avec les autres princes; et quelques pères cordeliers ayant été pris et trouvés saisis de lettres du pape pour diverses cours de l'Europe, Frédéric les fit pendre.
Pendant que cette rupture jetait de nouveau l'Italie dans la consternation, la France était dans la joie par la naissance d'un successeur à la couronne. C'était le troisième enfant que la reine avait mis au monde: les deux autres étaient deux filles qui furent nommées, l'une Blanche, et l'autre Isabelle. On donna au prince nouveau-né le nom de Louis.
Le roi, qui désirait, autant qu'il lui était possible, de maintenir la tranquillité dans son royaume, et s'assurer de la fidélité de ses sujets, fit cette année une chose qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait osé entreprendre; elle était contre un usage pratiqué de temps immémorial, dont la suppression devait faire de la peine à beaucoup de seigneurs; mais, d'ailleurs, elle était d'une très-grande importance pour empêcher toutes les intrigues secrètes que les esprits factieux tâchaient toujours d'entretenir avec les ennemis de l'état.
Plusieurs seigneurs et gentilshommes français, et principalement les Normands, avaient des fiefs en Angleterre. La coutume était que, quand il y avait guerre entre les deux nations, ceux qui, en vertu de ces fiefs qu'ils possédaient dans l'un et dans l'autre royaume, étaient vassaux des deux rois, se déclarassent pour le parti de celui dont ils tenaient le plus considérable de leurs fiefs, étant par là censés être ses sujets naturels, tant que la guerre durait. Alors le prince contre lequel ils servaient, saisissait les autres fiefs du seigneur, qui se trouvaient dans son royaume, sous la condition de les restituer après la guerre finie. Cette coutume ne s'observait pas seulement entre les rois de France et d'Angleterre, on en usait de même toutes les fois que l'empire était en guerre avec la France.
Le roi prit donc la résolution d'abolir cet usage à l'égard de l'Angleterre; et, dans une assemblée qu'il fit de ces seigneurs qui avaient des fiefs dans les deux royaumes, il leur déclara qu'il leur laissait la liberté entière de le choisir lui, ou le roi d'Angleterre, pour leur seul et unique seigneur; mais qu'il voulait qu'ils se déterminassent pour l'un ou pour l'autre, alléguant à propos ce passage de l'Evangile, que personne ne peut servir deux maîtres en même temps. Quelque intérêt qu'eussent ces seigneurs à ne pas subir cette nouvelle loi qui les privait, ou des biens qu'ils possédaient en Angleterre, ou de ceux qu'ils possédaient en France, ils s'y soumirent néanmoins, les uns par complaisance pour le roi, les autres parce qu'ils voyaient que leur résistance serait inutile. Quelques-uns passèrent au service d'Angleterre; la plupart s'attachèrent à celui de France; et le roi dédommagea ceux-ci de ce qu'ils perdaient, en leur donnant les terres de ceux qui le quittaient, ou d'autres récompenses. A cette nouvelle, le roi d'Angleterre, qui avait le talent de faire toujours mal ce qu'il aurait pu bien faire, se livra à toute l'impétuosité de son génie; et, sans garder aucune mesure, ni proposer aucune option, comme avait fait le roi de France, il confisqua les terres que les seigneurs français, et principalement les Normands, possédaient dans ses états. Ceux-ci en furent tellement irrités, qu'ils firent tous leurs efforts pour engager le roi à déclarer la guerre à Henri; mais il les adoucit par ses promesses et ses libéralités.
Tandis que Louis prenait les mesures les plus efficaces pour maintenir la tranquillité dans le royaume, l'Italie se trouvait livrée plus que jamais aux horreurs de la guerre civile, dont le pape rejetait toujours la faute sur l'empereur, et l'empereur sur le pape.
L'empereur écrivait aux princes de l'Europe qu'il était disposé à s'en rapporter aux rois de France et d'Angleterre pour ses intérêts les plus essentiels; et le pape protestait au contraire qu'il ne demandait que l'exécution des paroles que l'empereur lui avait fait porter pour la paix, et que ce prince ne cherchait par ses feintes et ses artifices qu'à en imposer à toute l'Europe, et à réduire l'Eglise et le Saint-Siége en servitude. Il fulmina de nouveau l'excommunication contre lui. Il la fit publier partout, et même à Paris, dans les églises.
Ce fut à cette occasion qu'un curé de cette capitale fit une action aussi hardie qu'elle était peu convenable. Il monta en chaire et parla de cette sorte à ses auditeurs: «Vous saurez, mes frères, que j'ai reçu ordre de publier l'excommunication fulminée par le pape contre Frédéric, empereur, et de le faire au son des cloches, tous les cierges de mon église étant allumés. J'en ignore la cause, et je sais seulement qu'il y a entre ces deux puissances de grands différends, et une haine irréconciliable. Je sais aussi qu'un des deux a tort, mais j'ignore qui l'a des deux. C'est pourquoi, de toute ma puissance j'excommunie et je déclare excommunié celui qui fait injure à l'autre, et j'absous celui qui souffre l'injustice d'où naissent tant de maux dans la chrétienté.» Ce discours fit rire non-seulement dans l'auditoire et dans Paris, mais encore dans tous les pays étrangers. L'empereur, qui l'apprit des premiers, en fit faire au curé des complimens qu'il accompagna de présens considérables. Le pape ne goûta point la plaisanterie, et le curé, quelque temps après, fut mis en pénitence.
Cependant, l'empereur poussa si vivement le pape, qu'il fut obligé de s'enfuir d'Italie, et de venir chercher un asile en-deçà des Alpes. Il se sauva d'abord au travers de bien des dangers à Gênes, sa patrie; mais ne se croyant pas encore en sûreté, il en partit sans trop savoir quel lieu il choisirait pour sa retraite. Son dessein était de venir en France; mais il n'était pas sûr qu'on voulût l'y recevoir, et son incertitude n'était point sans fondement.
Soit qu'il eût déjà fait sonder le roi sur ce sujet, soit que les seigneurs de France ne fussent pas dans une disposition favorable pour lui, il ne s'adressa pas directement à ce prince, mais il prit une autre voie. Il savait que le roi avait une extrême considération pour l'ordre de Cîteaux, et qu'il devait honorer de sa présence le chapitre général qui devait s'y tenir au mois de septembre. Il engagea l'abbé et tout l'Ordre, à demander au roi son agrément pour sa retraite dans le royaume.
Le roi se rendit effectivement à Cîteaux avec la reine sa mère, les comtes d'Artois et de Poitiers, et quelques autres des principaux seigneurs de France. Comme c'était la première fois qu'il venait à cette célèbre abbaye, on l'y reçut avec les honneurs et les cérémonies dues à la majesté et à la vertu d'un si grand prince. L'abbé de Cîteaux, les abbés de l'Ordre et les religieux, au nombre de cinq cents, vinrent au-devant de lui. Le roi descendit de cheval, et reçut leurs complimens avec la plus grande bonté.
Ce prince entra dans le chapitre; et s'y étant assis accompagné des seigneurs et de la reine sa mère, à qui, par respect pour elle, il fit prendre la première place, l'abbé de Cîteaux, à la tête de ce grand cortége d'abbés et de religieux, vint se jeter à ses pieds. Le roi, les voyant tous à genoux, se mit à genoux lui-même, les fit relever, et leur demanda ce qu'ils souhaitaient de lui. L'abbé fit un discours fort pathétique pour supplier Sa Majesté de prendre en main la cause du chef de l'Eglise, persécuté par l'empereur, et finit en le conjurant, les larmes aux yeux, de vouloir bien lui donner un asile dans son royaume. Les autres abbés et les religieux accompagnèrent le discours de l'abbé de leurs gémissemens et de leurs larmes, et firent connaître au roi que c'était une grâce que l'Ordre en général, pour lequel il avait tant de bontés, lui demandait.
Le roi leur répondit qu'il était très-édifié de l'attachement qu'ils faisaient paraître pour le père commun des Fidèles, qu'ils ne pouvaient pas douter que lui-même n'en eût aussi beaucoup, et qu'il ne fût très-sensible aux maux que souffrait le pape; qu'il aurait égard à leur demande; qu'il était disposé à soutenir les intérêts de l'Eglise et à la mettre à couvert de toutes sortes d'injures; qu'il prendrait la protection du pape autant que son devoir et son honneur l'exigeaient de lui; mais qu'il ne pouvait point recevoir le pape en France, qu'il n'eût consulté auparavant les seigneurs qui l'accompagnaient, et il ajouta qu'il ne tiendrait pas à lui que tout l'Ordre ne fût satisfait.
Mais les principaux seigneurs, consultés quelque temps après, ne furent pas d'avis que le pape vînt faire sa demeure en France. La jalousie qu'ils avaient conçue contre la puissance des ecclésiastiques dans le royaume, avec lesquels ils contestaient sans cesse sur les bornes de leur juridiction, leur fit appréhender la présence du pape, en qui cette puissance réside avec plus de plénitude. On le fit prier, comme il s'avançait vers Lyon, de ne pas passer outre. Le roi d'Angleterre et le roi d'Aragon lui refusèrent pareillement l'entrée de leurs états: de sorte qu'il fut obligé de demeurer à Lyon, qui n'était pas encore alors réuni au royaume de France. Cette ville relevait de l'empire, de manière néanmoins que l'archevêque en était le seigneur, et que les empereurs, depuis long-temps, n'y avaient aucune autorité.
Le souverain pontife ressentit vivement ce refus; et lorsque le docteur Martin, envoyé du roi d'Angleterre, lui rapporta sa réponse, on dit que, dans sa colère, il laissa échapper ces paroles inconsidérées qui choquèrent extrêmement les souverains: Il faut, dit-il, venir à bout de l'empereur, ou nous accommoder avec lui, et quand nous aurons écrasé ou adouci ce grand dragon, nous foulerons aux pieds sans crainte tous ces petits serpens. Dès lors il résolut de faire son séjour à Lyon, et d'y assembler un concile pour y citer Frédéric, et l'y déposer, s'il refusait de s'accommoder avec le Saint-Siége.
Mais, sur ces entrefaites, il survint un accident qui jeta toute la France dans la plus extrême consternation. Le roi fut attaqué à Pontoise (Joinville dit à Paris) d'une dyssenterie cruelle, jointe à une fièvre ardente, qui fit en peu de jours désespérer de sa vie. Il se condamna lui-même; et, après avoir donné quelques ordres sur des affaires importantes, il ne pensa plus qu'à paraître au jugement de Dieu, et sans attendre qu'on l'avertît de son devoir, il demanda et reçut avec les plus grands sentimens de piété les sacremens de l'Eglise.
C'est en ces tristes occasions que paraissent l'estime et l'amour que les peuples ont pour leur souverain, et jamais on n'en vit de plus sensibles et de plus sincères marques qu'en celle-ci. L'affliction était générale par toute la France. La noblesse, les ecclésiastiques, le peuple, prenaient également part à ce malheur public. Les églises ne désemplissaient point; on faisait partout des prières et des processions; on venait en foule de toutes les provinces, chacun voulant s'instruire par soi-même de l'état où ce prince se trouvait. Il tomba dans une si profonde léthargie, qu'on fut en doute s'il était mort: de sorte qu'une dame de la cour, qui l'avait toujours soigné pendant sa maladie, voulut lui couvrir le visage; mais une autre s'y opposa, soutenant qu'il n'était pas encore mort: il fut un jour dans cet état, et le bruit de sa mort se répandit par toute l'Europe. La reine-mère ordonna qu'on exposât la châsse de Saint-Denis; elle fit apporter le morceau de la vraie croix et les autres reliques qu'on avait eues de l'empereur Baudouin, et les fit mettre sur le lit du malade, en faisant hautement à Dieu cette fervente prière: Seigneur, glorifiez, non pas nous, mais votre saint nom; sauvez aujourd'hui le royaume de France que vous avez toujours protégé. Le roi revint à l'instant de son assoupissement, ce qui fut regardé de tout le monde comme un effet miraculeux opéré par ces sacrés monumens de la passion du Sauveur du monde. Les premières paroles que ce prince proféra dans ce moment, furent pour demander à Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris, homme célèbre par ses écrits et par la sainteté de sa vie, la croix, pour faire voeu, en la prenant, d'aller au secours des Chrétiens de la Terre-Sainte, avec résolution d'employer ses armes et la vie qui lui avait été rendue, à les délivrer de la tyrannie des infidèles. Ce fut en vain que le sage prélat lui représenta les suites d'un si grand engagement: il insista d'un air si touchant et si impérieux tout ensemble, que Guillaume lui donna cette croix si désirée. Il la reçut avec un profond respect, la baisa, et assura qu'il était guéri. En effet, son mal diminua considérablement. Dès que sa santé fut affermie, il vint à Paris goûter le plus grand plaisir qui puisse toucher un bon roi: il connut qu'il était tendrement aimé. L'empressement tumultueux du peuple, les transports inouïs d'allégresse, et la joie répandue sur tous les visages lui firent mieux sentir la place qu'il occupait dans tous les coeurs, que n'eussent pu faire des arcs de triomphe, des fêtes ou des harangues étudiées. Aussi s'appliqua-t-il plus que jamais au bonheur de ce même peuple, aux prières duquel il ne doutait pas qu'il eût été rendu.
Le voeu que le roi venait de faire diminua de beaucoup la joie que le retour de sa santé avait donné à toute la cour. La reine-mère qui prévoyait qu'il accomplirait infailliblement cette promesse, en parut presque aussi consternée qu'elle l'avait été du danger extrême où elle l'avait vu quelques momens auparant. Le roi, après deux mois de convalescence, se trouva parfaitement rétabli: il n'exécuta pas néanmoins sitôt son dessein. Les préparatifs pour une expédition si importante, et d'autres affaires, lui firent différer le voyage pendant deux ans et demi; et, en attendant, il demanda au pape des missionnaires pour prêcher la croisade dans le royaume, et s'appliqua, durant cet intervalle, à mettre la France en état de se passer de sa présence.
Cependant toute l'Europe était attentive à ce qui se passait au concile convoqué à Lyon par le pape Innocent IV. Il avait commencé à la fin du mois de juin de l'année 1245[1].
[Note 1: Ce fut à ce concile que le pape donna le chapeau rouge aux cardinaux.]
Le but de ce concile n'était pas seulement de terminer les différends de l'empereur Frédéric avec le Saint-Siége, et de rendre la paix à l'Eglise, mais encore d'unir tous les princes chrétiens entre eux pour la défense de la religion contre les Infidèles. L'engagement que le roi avait déjà pris par son voeu était un grand exemple, et l'on peut même assurer que, sans lui, tous les efforts et toutes les bonnes intentions du pape auraient eu peu d'effet.
La première de ces deux importantes affaires fut celle qui occupa d'abord le concile; il ne s'agissait pas moins que de la déposition de l'empereur. Je n'entrerai point dans le détail de tout ce qui s'y passa: cela m'éloignerait trop de mon sujet. Je dirai seulement qu'après plusieurs sessions on alla aux suffrages, et la condamnation ainsi que la déposition de l'empereur furent résolues. Ensuite le pape prononça le jugement par lequel il déclara Frédéric déchu de l'empire et de ses états, défendant à tous les fidèles de le reconnaître désormais pour empereur ni pour roi; il dispensait tous ses sujets du serment de fidelité qu'ils lui avaient fait, et ordonnait aux électeurs de l'empire de procéder à l'élection d'un nouvel empereur.
Frédéric était à Turin lorsqu'il apprit cette nouvelle. On peut s'imaginer les mouvemens qu'elle produisit dans le coeur d'un prince aussi violent que lui. S'étant un peu calmé, il se fit apporter la couronne impériale; et, la mettant sur sa tête, il dit: La voilà cette couronne qu'on veut m'enlever, et il y aura bien du sang répandu avant quelle m'échappe.
Cette menace n'eut que trop d'effet; mais, pour prévenir l'impression que pourrait faire dans l'Europe la publication de ce jugement du pape, Frédéric écrivit une lettre circulaire à tous les princes, pour leur faire comprendre les conséquences de cette entreprise; qu'il s'agissait dans cette affaire, non pas de son intérêt particulier, mais de celui des rois, qui devaient tout appréhender d'un homme qui traitait si outrageusement le premier des souverains.
Outre cette lettre circulaire, Frédéric en écrivit une particulière au roi de France, où, répétant les principales choses qui regardaient l'intérêt commun que tous les souverains avaient de ne pas souffrir que les papes osassent attaquer ainsi les têtes couronnées; il lui faisait remarquer que, quoique par l'usage le couronnement des empereurs appartînt au pape, il ne leur donnait nul droit sur leurs couronnes et sur leur puissance temporelle, et qu'en vertu de cette cérémonie il ne pouvait pas plus les en dépouiller qu'un évêque particulier du royaume ne pouvait détrôner le roi qu'il aurait couronné. Ensuite il lui représentait la nullité des procédures qu'on avait faites contre lui, le priant de se souvenir de l'étroite alliance qu'il y avait depuis si long-temps entre les empereurs de sa maison et les rois de France. On voit encore une lettre de Frédéric sur le même sujet, qui fut apportée par Pierre Desvignes, son chancelier, à saint Louis, où l'empereur le faisait juge, avec les pairs laïques et la noblesse de France, de la justice de sa cause.
On ne sait point en détail ce que le roi répondit à ces lettres; mais on sait seulement, par le témoignage d'un auteur contemporain[1], qu'il était fort mécontent de la conduite du pape en cette occasion; et, comme il désapprouvait aussi beaucoup certains emportemens de Frédéric, il ne prit alors aucun parti dans cette affaire, et résolut de garder la neutralité. Il eut cependant au mois de novembre de cette année une conférence avec le pape, dans l'abbaye de Cluny, sur les moyens de rétablir la paix dans l'Eglise. La reine-mère fut seule admise à cette conférence, et le secret qu'on affecta de garder sur ce qui y avait été traité donna lieu à bien des conjectures. Ce qu'on sait seulement par une lettre de Frédéric au roi d'Angleterre, c'est que le pape ne put être fléchi par les prières du roi, et qu'il ne voulut entendre parler d'aucun accommodement, à moins que Frédéric ne se soumît absolument, et sans restriction, à ce qu'il plairait au pape de déterminer touchant les villes de Lombardie qui s'étaient depuis longtemps révoltées contre l'empereur.
[Note 1: Chronicon Abbatiae Senonensis in Vosago, lib. 4.]
Louis, de retour à Paris, et toujours occupé de la pensée de la croisade, fit, à cette occasion, un trait de plaisanterie à ses courtisans qui en engagea quelques-uns à se croiser, autant par respect humain, que par dévotion.
C'était la coutume que le roi, aux fêtes de Noël, fît présent aux seigneurs qui étaient à sa cour, de certaines capes, ou casaques, dont ils se revêtaient sur-le-champ: c'est ce qui, dans les anciens comtes de la maison du roi, est appelé du nom de livrée, parce que le roi donnait ou livrait lui-même ces habits aux seigneurs. Il en avait fait faire un plus grand nombre, et d'étoffes plus précieuses qu'à l'ordinaire. La veille de Noël, qu'il avait destinée à cette distribution, il fit savoir qu'il irait à la messe de grand matin.
Les seigneurs se rendirent de bonne heure dans sa chambre, où l'on avait affecté d'avoir peu de lumière. Le roi leur distribua ces capes; et, après qu'ils les eurent prises, ils le suivirent à la messe. Quand il fut jour, ou bien à la clarté des cierges de l'Eglise, chacun remarqua à l'endroit de la cape qui répondait à l'épaule de ceux qui étaient devant lui, des croix en belle broderie d'or, et s'aperçurent qu'ils en avaient autant sur la leur. Ils comprirent la pensée du roi, et en rirent avec lui au sortir de la messe; mais il n'y eut pas moyen de s'en défendre.
Au commencement de cette année, le roi fit épouser à Charles de France, son frère, Béatrix, quatrième fille du comte de Provence, soeur de la reine de France, de la reine d'Angleterre et de l'épouse de Richard, frère du roi d'Angleterre. Le comte de Provence étant mort dans les derniers jours de l'année précédente, le roi fit marcher des troupes du côté de la Provence pour s'en saisir comme d'un bien appartenant à la reine sa femme, fille aînée du comte, et par conséquent son héritière. Charles fut reconnu comte de Provence, et mis en possession de toutes les places. Par ce mariage, la Provence qui avait été usurpée sur la France, après la mort de Louis-le-Bègue, et en avait toujours été séparée depuis, rentra dans la maison royale de France, plus de trois cents ans après cette séparation.
Le roi, dans la même année y fit chevalier, à Melun, le nouveau comte de Provence, et l'investit des comtés d'Anjou et du Maine, lui assigna sur son épargne une pension considérable, et le rendit un prince très-puissant.
Ces differens soins, et le gouvernement de l'état, n'empêchèrent pas Louis de se préparer au voyage d'outre-mer, quelques efforts que la reine sa mère pût faire pour l'en détourner. Elle ne cessait de lui répéter qu'un voeu, fait dans l'extrémité où sa maladie l'avait réduit, c'est-à-dire dans un moment où la tête n'est pas bien libre, n'était en aucune façon capable de le lier; que le seul intérêt du royaume, sans autre dispense, suffisait pour l'en dégager; que tout demandait sa présence, tant au dedans qu'au dehors; l'infidélité des Poitevins qui n'obéissaient qu'avec regret; les mouvemens du Languedoc qui n'étaient qu'assoupis; l'animosité de l'Angleterre; l'irréconciliable inimitié du pape et de l'empereur, qui mettait l'Allemagne et l'Italie en combustion; l'intérêt de ses peuples qui ne devaient pas lui être moins chers que les chrétiens de l'Orient; sa tendresse pour sa famille, que son absence exposait peut être, par la suite, à toutes sortes de malheurs; enfin les larmes d'une mère qui n'avait plus guère à vivre, et qui regardait cette séparation comme devant être à son égard sans retour. Blanche n'était pas seule de son opinion: la plupart des seigneurs pensaient comme elle. Ils vinrent avec elle trouver le roi, et lui firent les remontrances les plus vives sur le danger d'une pareille émigration. Ils lui représentèrent les difficultés extrêmes que l'on trouverait à y réussir; l'éloignement des lieux où l'on allait porter la guerre; le péril du transport des troupes au-delà des mers, ou de leur marche au travers des pays habités par des peuples barbares, ennemis ou suspects; le mauvais succès de tant de semblables entreprises, où les plus belles et les plus nombreuses armées avaient péri, partie par le fer, partie par la famine ou par les maladies.
La reine avait attiré l'évêque de Paris dans son sentiment; et, comme c'était lui qui avait donné la croix au roi dans sa maladie, il vint le trouver avec la reine. Ce sage prélat employa en vain tout ce que la raison a de plus convaincant, et l'éloquence de plus séduisant. Louis parut touché, mais il ne fut point ébranlé. «Eh bien! dit-il, la voilà, cette croix que j'ai prise dans une circonstance où, selon vous, je n'avais pas une entière liberté d'esprit. Je vous la remets; mais en même temps, si vous êtes mes amis, et si j'ai quelque pouvoir sur vous, ne me refusez pas la grâce que je vous demande: c'est de recevoir le voeu que je fais de nouveau d'aller combattre les infidèles. Pouvez-vous douter que je n'aie actuellement toute la connaissance requise pour contracter un engagement? Rendez-moi donc cette sainte croix; il y va de ma vie. Je vous déclare que je ne prendrai aucune nourriture que je ne me revoie possesseur de cette précieuse marque de la milice du Seigneur.» Personne n'osa répliquer. Chacun se retira en versant des larmes, et l'on ne pensa plus qu'à seconder les soins que le monarque prenait de hâter l'exécution d'un dessein qui paraissait venir de Dieu.
Pour augmenter le trésor que le roi avait amassé dans cette vue, on imposa une taxe sur tout le clergé, tant séculier que régulier: elle était de la dîme de leur revenu, ce qui causa de grands murmures dans ce corps, qui avait jusque-là fort applaudi à la croisade, mais dont le zèle n'allait pas toujours jusqu'au parfait désintéressement[1]. Ils étaient encore fort choqués de ce que cette levée se faisait par les commissaires du pape, qui imposaient en même temps une autre taxe pour avoir de quoi se maintenir contre l'empereur. Mais le roi, sur les remontrances qu'on lui fit, empêcha cette seconde levée, ne voulant pas, disait-il, qu'on appauvrît les églises de son royaume, pour faire la guerre à des chrétiens: c'est-à-dire à l'empereur. En vain Innocent lui envoya plusieurs légats pour le supplier de lui permettre au moins de faire un emprunt sur les évêques; il fut inflexible, et le bien de ses sujets l'emporta dans son coeur sur le respect qu'il eut toute sa vie pour le premier pontife de la religion.
[Note 1: Daniel, tom. III, édition de 1722, p. 145.]
Cependant Louis ayant formé le dessein de débarquer au royaume de Chypre, où Henri, de la maison de Lusignan, régnait alors, fit faire, avec l'agrément de ce prince, de prodigieux magasins dans cette île, et fréter partout des vaisseaux qui devaient se rendre à Aiguemortes, sur la Méditerranée, où l'embarquement de l'armée française devait avoir lieu. L'empereur Frédéric le seconda généreusement, ayant donné ordre dans tous ses ports de fournir aux munitionnaires de France des blés, des vivres, des vaisseaux, et toutes les choses dont ils auraient besoin.
Comme le roi d'Angleterre était l'unique voisin que le roi eût à craindre pour son royaume, durant son absence, et que la trève faite avec lui, après la journée de Taillebourg, était sur le point de finir, un de ses principaux soins fut d'en assurer la prolongation. Après plusieurs négociations la trève fut faite, et le pape s'en rendit le garant.
Le roi menait avec lui le comte de la Marche et le comte Pierre de Bretagne, les deux plus grands brouillons de son état; mais le comte de Toulouse, auquel il ne se fiait guère davantage, n'avait point encore pris, du moins de concert avec lui, la même résolution. Il fallut l'engager à accomplir son voeu dans une occasion si favorable, qu'il ne pouvait pas refuser avec honneur sans indisposer son souverain contre lui. Il promit au roi de le suivre, et ce prince lui prêta de l'argent pour faire ses préparatifs: néanmoins, n'ayant pu les achever lorsque le roi partit, le comte retarda son voyage jusqu'à l'année suivante.
En tout cela le roi agissait en prince sage, mais il paraissait encore dans toute sa conduite autant de piété que de prudence. Lorsqu'il fut proche de son départ, il se fit une loi qu'il garda toute sa vie, de ne plus se vêtir d'écarlate ni d'aucune autre étoffe précieuse. Il ne portait plus d'éperons dorés; il affectait une extrême simplicité jusque dans ses armes, dans les harnais des chevaux qu'il montait, faisant donner exactement aux pauvres ce qu'il épargnait par cette pieuse modestie. On remarquait dans tout son extérieur un air de pénitence et d'humilité qui marquait parfaitement que le désir de la gloire n'avait aucune part dans l'expédition qu'il méditait.
Il juge un grand différend entre les comtés de Flandre et de Hainaut.
Cependant, avant de partir, il termina un différend qui faisait alors beaucoup de bruit en Flandre, et qui aurait pu causer une guerre entre ses vassaux.
Jeanne, comtesse de Flandre, était morte sans laisser d'enfans, ni de Ferrand de Portugal, son premier mari, ni de Thomas de Savoie, son second; celui-ci n'avait remporté de cette alliance d'autre avantage que le titre de comte et une pension de 6,000 livres.
Marguerite, soeur de la comtesse, lui succéda, paya le rachat de la pension, fit son hommage au roi de France, et se soumit au traité fait au commencement du règne de Louis, pour la liberté de Ferrand. Elle eut des enfans de deux maris, dont le premier vécut même long-temps après le second: c'est ce qui donna naissance à cette fameuse querelle dont il est ici question. Voici comme elle est rapportée dans les chroniques de Flandre[1]:
[Note 1: Chron. Flam., p. 26.]
«Baudouin 1er, empereur de Constantinople, père des deux princesses, Jeanne et Marguerite de Flandre, les avait mises sous la tutelle de Philippe, comte de Namur, son frère; celui-ci les remit entre les mains de Philippe-Auguste, roi de France, qui lui-même les rendit aux Flamands. Jeanne, avec l'agrément du monarque, épousa Ferrand de Portugal. Marguerite, trop jeune encore, fut confiée à la garde de Bouchard d'Avesnes. C'était un seigneur bien fait, de beaucoup de mérite, à qui l'on ne pouvait reprocher autre chose que de s'être chargé d'un grand nombre de bénéfices qui l'obligèrent même d'entrer dans les ordres sacrés.
«Embarrassé de la multitude de ceux qui prétendaient à l'alliance de sa pupille, il consulta Mathilde, veuve de Philippe d'Alsace, oncle de la jeune princesse; il en était fort estimé: elle lur fit entendre qu'il pouvait les accorder en se mettant lui-même sur les rangs. Il n'en fallut pas davantage pour lui faire oublier ce qu'il était. Il demande Marguerite; il l'obtient sans aucune contradiction, et l'épouse clandestinement selon quelques auteurs, et publiquement selon quelques autres.
«La réflexion suit de près la faute: elle lui rappelle son sous-diaconat. Il part pour Rome, et court aux pieds du pape demander dispense et pardon. On veut bien lui faire grâce, à condition qu'il ira passer un an dans la Terre-Sainte; qu'il remettra la princesse entre les mains de ses parens, et qu'il leur fera satisfaction d'un tel outrage. Il promit tout, et peut être de bonne foi; mais un regard de Marguerite, et le tendre accueil qu'elle lui fit à son retour, firent évanouir ses belles résolutions: il proteste qu'il préférerait la mort au malheur d'être séparé d'elle. Aussitôt il se vit frappé de tous les foudres ecclésiastiques, qui n'empêchèrent pas néanmoins qu'il ne naquit trois enfans de ce mariage, illégitime. Cependant cette passion si tendre, qui avait résisté à toute la sévérité des lois, ne put tenir contre le temps, et s'éteignit tout-à-coup. Les deux époux se séparèrent, et Marguerite, devenue libre, accepta la main de Guillaume de Dampierre, fils de Guy, sire de Bourbon, dont elle eut cinq enfans. Alors la tendresse de Bouchard se ralluma plus vive que jamais. Il écrivit à la princesse, lui fit mille reproches; mais il n'en tira d'autre réponse, sinon qu'il pouvait aller gagner les distributions de ses chanoines; que pour elle il ne lui paraissait pas qu'il manquât rien à son bonheur.
«La mort de ce second mari mit toute la Flandre en combustion. Les d'Avesnes, enfans de Bouchard, et les Dampierre, nés de Guillaume, prétendirent, au préjudice les uns des autres, posséder les comtés de Flandre et de Hainaut, qui regardaient l'aîné des fils de Marguerite, après la mort de cette princesse. On courut aux armes: on ne voyait partout que ravages et désolation. On convint enfin de part et d'autre de s'en rapporter au jugement du roi de France et du légat Odon; les princes intéressés, la comtesse leur mère, les seigneurs de toutes les villes des deux comtés, s'obligèrent par serment d'acquiescer entièrement à la décision du monarque.»
Louis, tout mûrement considéré, et la bonne foi de la mère, et le bien de la paix préférable à tout intérêt particulier, adjugea la Flandre à l'aîné des Dampierre, et le Hainaut au premier des d'Avesnes. Tout le monde applaudit à la sagesse du juge, et la tranquillité fut rétablie en Flandre, du moins pour quelques années.
Cependant le roi continuait ses préparatifs pour l'accomplissement de la croisade. Dès le mois d'août de l'année précédente, le pape, à sa prière, avait envoyé en France, en qualité de légat, le cardinal Eudes de Château-Roux, évêque de Toulouse, pour prêcher la croisade. Il était Français de nation, et avait été chancelier de l'Eglise de Paris. Peu de temps après son arrivée, au commencement d'octobre, le roi tint à Paris un parlement, c'est-à-dire, une grande assemblée d'évêques, d'abbés, de seigneurs et de la principale noblesse de France, où le légat commença à faire les fonctions de sa mission.
Comme il fut parfaitement secondé de l'autorité, de l'exemple et des discours du roi, son zèle eut tout le succès qu'il pouvait désirer; chacun s'enrôla à l'envi pour le secours de la Terre-Sainte, et l'on vit renaître dans le coeur des Français l'ancienne ardeur de ces expéditions d'outre-mer, si coûteuses dans leurs préparatifs, toujours si malheureuses dans l'exécution. Les plus illustres d'entre ceux qui prirent la croix, à l'exemple du monarque, furent les trois princes ses frères, Robert, Alphonse et Charles; Pierre, comte de Bretagne, et Jean son fils; Hugues, duc de Bourgogne; Guillaume de Dampierre, comte de Flandre; le vaillant comte de Saint-Pol, et Gaucher de Châtillon, son neveu; Hugues de Lusignan, comte de la Marche, et Hugues le Brun, son fils aîné; les comtes de Dreux, de Bar, de Soissons, de Réthel, de Montfort et de Vendôme; le sire Imbert de Beaujeu, connétable; Jean de Beaumont, grand chambellan; Philippe de Courtenay, Archambaud de Bourbon, Raoul de Courcy, Jean Desbarres, Gaubert d'Apremont et ses frères, Gilles de Mailly, Robert de Béthune, Hugues de Noailles, et Jean, sire de Joinville, dont l'histoire qu'il nous a donnée de cette croisade est d'un style si naïf qu'elle porte le sceau de la sincérité et de la vérité. On nomme, parmi les prélats qui se croisèrent, Juhel de Mayenne, archevêque de Reims; Guillaume Berruyer, archevêque de Bourges; Robert de Cressonsac, évêque de Beauvais; Garnier, évêque de Laon; Guillaume de Bussy, évêque d'Orléans; Hugues de la Tour, évêque de Clermont, et Guy du Châtel ou de Châtillon, évêque de Soissons. Car on était persuadé, par l'usage de deux siècles, que, quoique l'Eglise défendît aux prêtres d'aller à la guerre, il en fallait excepter les expéditions contre les infidèles, parce que c'était courir au martyre.
On peut juger de l'effet que produisit sur la simple noblesse et sur le peuple l'exemple des princes, des premiers seigneurs de l'état, et des évêques. Partout où la croisade fut prêchée, on vint en foule prendre la croix, et le roi eut de quoi choisir parmi tous ceux qui se présentèrent, pour former une nombreuse et florissante armée.
Cette croisade produisait réellement de très-bons effets: ceux qui s'y enrôlaient satisfaisaient aux devoirs de chrétien, dont les moins scrupuleux et les moins exacts s'acquittaient d'ordinaire fidèlement. Les périls extrêmes qu'ils allaient courir, la résolution ou ils étaient de prodiguer leur vie et d'acquérir la couronne du martyre en combattant contre les infidèles, faisaient qu'ils se préparaient à ce voyage comme à la mort, ils mettaient ordre à leurs affaires domestiques, et plusieurs faisaient leur testament; ils se réconciliaient avec leurs ennemis, mais surtout ils avaient grand soin de restituer le bien mal acquis, et d'examiner s'ils n'avaient rien à se reprocher en cette matière. Le sire de Joinville raconte de lui-même ce qu'il fit avant de partir, en ces termes:
«Je fus toute la semaine à faire fêtes et banquets avec mon frère de Vauquelour et tous les riches hommes du pays qui là étoient, et disoient après que avions bu et mangé chansons les uns après les autres, et demenoient grande joie chacun de sa part, et quand ce vint le vendredi, je leur dis: Seigneurs, saichés que je m'en vais outre-mer, je ne sçai si je reviendrai jamais ou non; pourtant, s'il y a nul à qui j'aye jamais fait aucun tort, et qu'il veuille se plaindre de moi, se tire avant, car je le veux amander, ainsi que j'ai coutume de faire à ceux qui se plaignent de moi ne de mes gens, et ainsi le feys par commun dit des gens du pays et de ma terre. Et afin que je n'eusse point de support, leur conseil tenant, je me tirai à quartier, et en voulus croire tout ce qu'ils en rapporteroient sans contredict; et le faisoye, parce que je ne vouloye emporter un seul denier à tort. Et pour faire mon cas, je engaigé à mes amis grande quantité de ma terre, tant qu'il ne me demoura point plus haut de douze cents livres de terre de rente: car madame ma mère vivoit encore qui tenoit la plupart de mes choses en douaire.»
Le religieux monarque donnait lui-même l'exemple de ces oeuvres de piété, moins pour se conformer à la coutume usitée dans ces sortes d'occasions, que par la disposition de son coeur à la plus exacte justice. Son principal soin fut de découvrir et de réparer les désordres commis par ses officiers. Il envoya des commissaires dans toutes les provinces pour s'informer s'il n'y avait rien de mal acquis dans ses domaines. On ne voit pas même qu'il s'en soit fié à ces premiers envoyés: il fit partir secrètement de saints ecclésiastiques et de bons religieux, pour aller faire les mêmes informations, afin de voir par leur rapport si ceux qu'il croyait gens de bien n'étaient pas eux-mêmes corrompus. Il y eut très-peu de plaintes, et, dans ce petit nombre, celles qui se trouvèrent fondées, obtinrent les satisfactions convenables.
Le roi, tout occupé qu'il était des préparatifs de son voyage, ne voyait qu'avec une extrême douleur les maux de l'Eglise se perpétuer par la guerre cruelle que le pape et l'empereur se faisaient l'un à l'autre, et qui produisirent même des deux côtés, des conjurations contre leurs propres personnes.
Henri, landgrave de Thuringe, après la déposition de Frédéric, avait été élu empereur en sa place par les archevêques de Cologne et de Mayence, et par quelques autres princes de l'empire. Depuis son élection, Henri avait remporté une victoire sur Conrad, fils de Frédéric, auquel, par cette circonstance, le pape était devenu plus redoutable qu'auparavant. Frédéric espéra que Louis, dans la conjoncture du grand service qu'il allait rendre à la religion, pourrait, par de nouvelles instances, gagner quelque chose sur l'esprit du souverain pontife. Il écrivit au roi pour lui demander de nouveau sa médiation. Il lui donna plein pouvoir d'offrir en son nom au pape toutes sortes de soumissions, et d'aller consacrer le reste de ses jours au service de Dieu dans la Palestine, à condition seulement que le pape lui donnât l'absolution, et qu'il fît empereur, à sa place, son fils Conrad.
Ces offres avaient de quoi toucher, ou du moins éblouir le pape, mais il ne craignait guère moins le fils que le père; et, dans une entrevue qu'il eut avec le roi, à Cluny, il lui répondit que c'était là un des artifices ordinaires de Frédéric, auquel il était bien résolu de ne pas se laisser surprendre; que les parjures de ce prince devaient lui avoir ôté toute créance, qu'au reste il s'agissait de la cause de l'Eglise, dans laquelle rien n'ébranlerait jamais sa fermeté.
Le roi lui répliqua que, quelque grandes que fussent les fautes que Frédéric avait commises contre l'Eglise, on ne devait point lui ôter toute espérance de pardon; que Jésus-Christ, dont les papes étaient les vicaires sur la terre, avait ordonné de pardonner autant de fois que le pécheur se reconnaîtrait; que la réconciliation de ce prince était de la dernière importance pour le bien de l'Eglise, et en particulier pour la guerre sainte; que Frédéric était le maître de la Méditerranée, et qu'il était en état de beaucoup contribuer au succès de cette entreprise, ou de beaucoup y nuire. Ecoutez mes prières, lui dit le saint roi, celles de tant de milliers de pélerins qui attendent un passage favorable, celles enfin de toute l'Eglise qui vous demande par ma voix de ne pas rejeter des soumissions que Dieu ne rejette peut-être pas. Tout ce qu'il put dire fut inutile. Le pape fut inflexible; il ne voulut rien écouter, et le roi sortit de cette conférence avec quelque indignation.
On ne saurait trop admirer, dans ces occurrences, la sagesse du roi. Il était assez puissant pour faire pencher la balance en faveur de celui dont il voudrait prendre le parti; mais il voulut la laisser dans l'équilibre, par la crainte qu'il eut que la justice ne fût pas du côté de celui qu'il soutiendrait. Il ne faut pas douter que ses lumières et sa prudence ne lui eussent fait connaître que le pape et Frédéric avaient tort chacun de leur part, et qu'ils poussaient leurs prétentions au-delà des véritables bornes de la justice. C'est pourquoi il attendit avec résignation ce que la Providence en devait ordonner.
Après trois années de préparatifs, tous les vaisseaux destinés pour le voyage de la Terre-Sainte étant assemblés à Aiguemortes, où les croisés se rendaient de toutes parts, le roi, qui était alors âgé de trente-trois ans, se mit en état de partir. Il manda à Paris ses barons, leur fit faire hommage et serment de fidélité, et obligea ceux qui demeuraient en France de jurer qu'ils ne feraient rien contre son service, pendant son voyage, et garderaient fidélité et loyauté aux deux princes ses enfans, Louis et Philippe, qu'il laissait en France.
Il se rendit ensuite à Saint-Denis pour y prendre, selon la coutume, l'oriflamme, qui était l'étendard royal, le bourdon, et les autres marques de pélerin de la Terre-Sainte. Il les reçut par les mains d'Odon, cardinal-légat, qui devait l'accompagner pendant tout le voyage, et se mit en marche au mois de juin, le vendredi d'après la Pentecôte de l'année 1248. De là, conduit par le clergé, la cour et la ville, il alla monter à cheval à l'abbaye de Saint-Antoine, et prit le chemin de Corbeil, où les deux reines devaient se rendre le lendemain.
Etant arrivé à Corbeil, il y déclara régente la reine sa mère. La sagesse de cette princesse, ses lumières, sa prudence, une expérience de vingt-deux années dans le gouvernement, tout contribuait à persuader au roi qu'il ne pouvait mettre l'état en de meilleures mains. Il lui fit expédier des lettres-patentes par lesquelles il lui donnait le pouvoir de se former un conseil, d'y admettre ou d'en exclure ceux qu'elle jugerait à propos, d'établir et de révoquer les baillis, les châtelains, les forestiers par tout le royaume, de conférer les charges et les bénéfices vacans, de recevoir, en vertu de la régale, les sermens de fidélité des évêques et des abbés, en un mot tout l'exercice de l'autorité royale.
Quoique Alphonse, comte de Poitiers, frère du roi, eût pris la croix avec les autres princes et seigneurs, il jugea à propos qu'il différât d'un an son voyage, pour aider la reine-mère de ses conseils et de son autorité dans les commencemens de sa régence. La jeune reine Marguerite, oubliant la délicatesse de son sexe, voulut absolument suivre le roi son mari. La comtesse d'Anjou imita son exemple. La comtesse d'Artois prit la même résolution; mais, étant enceinte, et se trouvant trop proche de son terme, on ne voulut pas lui permettre de s'embarquer en cet état. Elle retourna à Paris, et ne fit son voyage que l'année suivante, avec le comte de Poitiers.
Le roi continua sa route, par la Bourgogne, jusqu'à Cluny, où il eut encore diverses conférences avec le pape, principalement sur l'accommodement de Frédéric avec le Saint-Siége; mais elles furent aussi inutiles que les précédentes, nonobstant la mort de Henri, landgrave de Hesse, qui fut une fâcheuse circonstance pour le pape. Il fit élire à sa place roi des Romains, Guillaume, comte de Hollande, qu'il opposa de nouveau à Frédéric. Il donna sa parole au roi d'employer toute son autorité pontificale pour empêcher que personne, et en particulier le roi d'Angleterre, ne fît aucune entreprise contre la France.
Le roi ayant reçu la bénédiction du pape, continua son voyage. Il fit forcer en chemin faisant la Roche-de-Gluy, qui était un château dont le seigneur, nommé Roger de Clorége[1], faisait de grandes vexations aux passagers et aux pélerins de la Terre-Sainte, volait et pillait tous les marchands qui passaient sur ses terres. Le roi en fit une sévère justice: une partie du château fut rasée, et le tyran forcé de restituer ce qu'il avait pris.
[Note 1: Guillaume de Nangis, p. 246.]
Le roi part pour la Terre-Sainte.
Le roi étant arrivé à Aiguemortes, où tout était prêt, il s'embarqua le vingt-cinq d'août, et après avoir attendu deux jours à l'ancre un vent favorable, il fit voile avec une très-belle armée et une flotte parfaitement bien équipée.
Le trajet fut de trois semaines, et le roi arriva heureusement en Chypre vers le vingt de septembre, au port de Limesson, sur la côte orientale de l'île, où Henri de Lusignan, roi de Chypre, le reçut à la tête de la noblesse de son royaume. Ce prince avait aussi pris la croix, et il avait promis au roi de le suivre dans son expédition, dès qu'on aurait résolu de quel côté on porterait la guerre. Il conduisit le roi à Nicosie, capitale de son royaume, et le logea dans son palais. Toute l'armée mit pied à terre les jours suivans, et se reposa des fatigues de la mer. Les provisions de bouche s'y trouvèrent en abondance: on ne se lassait point, dit Joinville[1], de voir et d'admirer les magasins que les pourvoyeurs français avaient faits: c'étaient, d'un côté, des milliers de tonneaux de vin posés les uns sur les autres avec tant d'ordre, qu'on eût pu les prendre pour de grandes maisons artistement étagées; de l'autre, des amas prodigieux de blés qui formaient, au milieu des champs, comme autant de grosses montagnes couvertes d'une herbe verte, parce que les pluies en avaient fait germer la superficie, ce qui les conserva toujours beaux et frais jusqu'à ce qu'on voulût les transporter à la suite des troupes. Mais, quoiqu'on n'eût rien à souffrir de la disette, le changement d'air, les mauvaises eaux, la bonne chère peut-être, et la débauche, causèrent une espèce de peste qui emporta beaucoup de monde. Les comtes de Dreux, de Montfort et de Vendôme, Archambaud de Bourbon, Robert, évêque de Beauvais, Guillaume Desbarres, et près de deux cent cinquante chevaliers, en moururent. Le saint roi ne s'épargnait pas dans cette désolation publique: il allait lui-même visiter les malades, les consoler sans craindre de gagner leur mal; il donnait de l'argent aux uns, des médicamens aux autres; il les exhortait tous à profiter de leur état en l'offrant à Dieu, qui, content de leur bonne volonté, les voulait couronner avant même qu'ils eussent combattu.
[Note 1: Guillaume de Nangis, page 25.]
C'était contre son inclination que le roi avait pris le parti de passer l'hiver en Chypre. Quoique la moitié des croisés ne fût pas encore arrivée, si n'eussent été ses parens et ses proches, dit Joinville, il fût hardiment parti seul et avec peu de compagnie. Mais il sut utilement employer ce délai qui coûtait tant à son coeur. Les fonds de la plupart des croisés se trouvaient considérablement diminués par ce long séjour que personne n'avait pu prévoir; il profita de la circonstance pour se les attacher. Joinville n'avait plus que douze vingts livres tournois d'or: cependant il fallait faire subsister ses dix chevaliers; plusieurs menaçaient de le quitter. Lors, dit-il, je fus un peu ébahi en mon courage, mais toujours avois fiance en Dieu. Quand le bon roi sçut ma destinée, il m'envoya quérir, me retint à lui, et me donna huit cents tournois[1]. Guillaume de Dampierre, Gaucher de Châtillon, Raoul de Coucy, et beaucoup d'autres seigneurs, se voyaient dans le même embarras que le sire de Joinville: le généreux monarque s'obligea pour eux à des marchands italiens, parmi lesquels on compte des Spinola et des Doria, noms qui sont devenus depuis si célèbres.