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Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II

CHAPITRE V.

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CHAPITRE V.

Quand Murat atteignit Gumbinen, il fut bien surpris d'y trouver Ney, et d'apprendre que depuis Kowno, l'armée marchait sans arrière-garde. Heureusement, la poursuite des Russes après qu'ils eurent reconquis leur territoire, s'était ralentie. Ils semblèrent hésiter, sur la frontière prussienne, ne sachant s'ils entreraient en alliés ou en ennemis. Murat profita de cette incertitude pour s'arrêter plusieurs jours à Gumbinen, et pour diriger sur les différentes villes qui bordent la Vistule les restes des corps.

Au moment de cette dislocation de l'armée, il en réunit les chefs. Je ne sais quel mauvais génie l'inspira dans ce conseil. On voudrait croire que ce fut embarras, devant ces guerriers, de la précipitation de sa fuite, et dépit contre l'empereur qui lui avait laissé cette responsabilité; ou bien honte de reparaître vaincu au milieu des peuples les plus opprimés par nos victoires: mais comme ses paroles eurent un bien plus fâcheux caractère, et que ses actions ne les ont point démenties, comme enfin elles furent le premier symptôme de sa défection, l'histoire ne peut les taire.

Ce guerrier, monté sur le trône par le seul droit de la victoire, revenait vaincu. Dès ses premiers pas sur la terre conquise, il crut la sentir tout entière trembler sous lui, et sa couronne chanceler sur sa tête. Mille fois dans cette campagne, il s'était exposé aux plus grands dangers; mais lui, qui, roi, n'avait pas craint de mourir comme un soldat d'avant-garde, ne put supporter l'appréhension de vivre sans couronne. Le voilà donc au milieu des chefs dont son frère lui a confié la conduite, accusant son ambition, qu'il a partagée, pour s'en absoudre.

Il s'écrie «qu'il n'est plus possible de servir un insensé! qu'il n'y a plus de salut dans sa cause; qu'aucun prince de l'Europe ne croit plus ni à ses paroles, ni à ses traités. Il se désespère d'avoir rejeté les propositions des Anglais; sans cela, ajoute-t-il, il serait encore un grand roi, tel que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse.»

Un cri de Davoust l'interrompit: «Le roi de Prusse, l'empereur d'Autriche, lui repart-il brusquement, sont princes par la grace de Dieu, du temps et de l'habitude des peuples. Mais vous, vous n'êtes roi que par la grace de Napoléon et du sang français. Vous ne pouvez l'être que par Napoléon et en restant uni à la France. C'est une noire ingratitude qui vous aveugle!» Et aussitôt il lui déclare qu'il va le dénoncer à son empereur; les autres chefs se turent. Ils excusaient l'emportement de la douleur du roi, et n'attribuaient qu'à sa fougue inconsidérée, des expressions que la haine et l'esprit soupçonneux de Davoust n'avait que trop bien comprises.

Murat resta décontenancé; il se sentait coupable. Ainsi fut étouffée cette première étincelle d'une trahison, qui devait, plus tard, perdre la France. L'histoire n'en parle qu'à regret, depuis que le repentir et le malheur ont égalé le crime.

Il fallut bientôt porter notre abaissement dans Koenigsberg. La grande-armée, qui depuis vingt ans, parcourait triomphante toutes les capitales de l'Europe, reparut pour la première fois mutilée, désarmée, fuyante, dans l'une de celles qu'elle avait le plus humiliées par sa gloire. Ses peuples accoururent, sur notre passage pour compter nos blessures, pour évaluer, par la grandeur de nos maux, ce qu'ils pouvaient se promettre d'espérance: il fallut repaître leurs avides regards de nos misères, subir le joug de leur espoir, et, traînant notre infortune au travers de leur odieuse joie, marcher sous l'insupportable poids d'un malheur haï.

Les faibles restes de la grande-armée ne plièrent point sous ce faix. Son ombre, déjà presque détrônée, se montra toujours imposante; elle conserva son air de souveraine: vaincue par les élémens, elle garda devant les hommes ses formes victorieuses et dominatrices.

De leur côté, les Allemands, soit lenteur, soit crainte, nous accueillirent docilement: leur haine se contint sous les apparences de la froideur; et, comme ils n'agissent guère d'eux-mêmes, pendant qu'ils attendaient un signal, ils furent contraints de soulager nos misères. Koenigsberg ne put bientôt plus les contenir. L'hiver, qui nous y avait poursuivis, nous y abandonna tout-à-coup; en une nuit le thermomètre descendit de vingt degrés.

Cette transition subite nous fut fatale. Une foule de soldats et de généraux, que la tension de l'atmosphère avait soutenus jusque-là, par une irritation continuelle, s'affaissèrent et tombèrent en décomposition. Éblé, l'honneur de l'armée, succomba; Lariboissière, général en chef de l'artillerie, le suivit. Chaque jour, à chaque heure, on était consterné par de nouvelles pertes.

Au milieu de ce deuil général, tout-à-coup une émeute et une lettre de Macdonald vinrent porter le désespoir dans toutes ces douleurs. Les malades ne purent plus conserver l'espoir de mourir libres; il fallut que l'ami abandonnât son ami mourant, le frère son frère, ou qu'il l'entraînât expirant vers Elbing. L'émeute n'était alarmante que comme symptôme; elle fut réprimée: mais la nouvelle qu'annonçait Macdonald était décisive.

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