← Table of contents
Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II

CHAPITRE II.

Reading edition

CHAPITRE II.

Le 23, le quartier-impérial était à Borowsk. Cette nuit fut douce pour l'empereur; il apprit qu'à six heures du soir, Delzons et sa division avaient, à quatre lieues devant lui, trouvé vide Malo-Iaroslavetz et les bois qui la dominent: c'était une position forte, à portée de Kutusof, et le seul point où il pouvait nous couper la nouvelle route de Kalougha. Mais l'empereur s'endormit sur ce succès au lieu de l'assurer, et le lendemain 24, il apprit qu'on le lui disputait. Il ne s'en émut guère, soit confiance, soit incertitude dans ses projets.

Il sortait donc de Borowsk, tard et sans se hâter, quand le bruit d'un combat très-vif arriva jusqu'à lui: alors il s'inquiète, il court se placer sur une hauteur, et il écoute. «Les Russes l'avaient-ils prévenu? sa manœuvre était-elle manquée? n'avait-il point mis assez de rapidité dans cette marche, où il s'agissait de dépasser le flanc gauche de Kutusof?».

En effet, il y eut dans tout ce mouvement un peu de l'engourdissement qui suit un long repos. Moskou n'est séparée de Malo-Iaroslavetz que par cent dix werstes; quatre journées suffisaient pour les franchir: on en met six. L'armée, surchargée de vivres et de pillage, était lourde; les chemins marécageux. On avait sacrifié tout un jour au passage de la Nara et de son marais, ainsi qu'au ralliement des différens corps. Il est vrai qu'en défilant si près de l'ennemi il fallait marcher serré pour ne pas lui prêter un flanc trop alongé. Quoi qu'il en soit, on peut dater tous nos malheurs de ce séjour.

Cependant l'empereur écoute encore: le bruit augmente. «Est-ce donc une bataille!» s'écrie-t-il. Chaque décharge le déchire, car il ne s'agissait plus pour lui de conquérir, mais de conserver, et il passe Davoust qui le suit; mais lui et ce maréchal n'arrivèrent près du champ de bataille qu'avec la nuit, quand les feux s'affaiblissaient, quand tout était décidé.

Alors seulement un officier envoyé par le prince Eugène lui vint tout expliquer. «Il avait d'abord fallu, dit-il, passer la Louja au pied de Malo-Iaroslavetz, dans le fond d'un repli que fait son cours; puis gravir contre une colline escarpée: c'est sur ce penchant rapide, entrecoupé de ressauts à pic, que la ville est bâtie. Au-delà est une plaine haute, entourée de bois d'où sortent trois routes, l'une en face, qui vient de Kalougha, et deux à gauche, qui arrivent de Lectazowo, camp retranché de Kutusof.

»Hier Delzons n'y trouva point l'ennemi; mais il ne crut pas devoir placer toute sa division dans la ville haute, au-delà d'une rivière, d'un défilé, et sur la crête d'un précipice dans lequel une surprise nocturne aurait pu la jeter. Il est donc resté sur cette rive basse de la Louja, et n'a fait occuper la ville et observer la plaine haute que par deux bataillons.

»La nuit finissait; il était quatre heures, tout dormait encore dans les bivouacs de Delzons, hors quelques sentinelles, quand tout-à-coup les Russes de Doctorof sortent de la nuit et des bois avec des cris épouvantables. Nos sentinelles sont renversées sur leurs postes, les postes sur leurs bataillons, les bataillons sur la division: et ce n'était point un coup de main, car les Russes avaient montré du canon! Dès le commencement de l'attaque ses éclats avaient été, à trois lieues de là, porter au vice-roi la nouvelle d'un combat sérieux.»

Le rapport ajoutait «qu'alors le prince était accouru avec quelques officiers; que ses divisions et sa garde l'avaient suivi précipitamment. À mesure qu'il s'est approché, un vaste amphithéâtre tout animé s'est déployé devant lui: la Louja en marquait le pied, et déjà une nuée de tirailleurs russes disputaient ses rives.»

Derrière eux, et du haut des escarpemens de la ville, leur avant-garde plongeait ses feux sur Delzons: au-delà, sur la plaine haute, toute l'armée de Kutusof accourait, en deux longues et noires colonnes, par les deux routes de Lectazowo. On les voyait se prolonger et se retrancher sur cette pente rase, d'une demi-lieue de rayon, d'où elles dominaient et embrassaient tout par leur nombre et leur position: déjà même elles s'établissaient en travers de cette vieille route de Kalougha, libre hier, et que nous étions maîtres d'occuper et de parcourir, mais que désormais Kutusof pourra défendre pied à pied.

En même temps, l'artillerie ennemie a profité des hauteurs qui, de son côté, bordent la rivière; ses feux traversent le fond du repli dans lequel Delzons et ses troupes sont engagés. La position était intenable, et toute hésitation funeste. Il fallait en sortir, ou par une prompte retraite, ou par une attaque impétueuse; mais c'était devant nous qu'était notre retraite, et le vice-roi a ordonné l'attaque.

Après avoir franchi la Louja sur un pont étroit, la grande route de Kalougha entre dans Malo-Iaroslavetz, en suivant le fond d'un ravin qui monte dans la ville. Les Russes remplissaient en masse ce chemin creux: Delzons et ses Français s'y enfoncent tête baissée; les Russes rompus sont renversés; ils cèdent, et bientôt nos baïonnettes brillent sur les hauteurs.

Delzons, se croyant sûr de la victoire, l'annonça. Il n'avait plus qu'une enceinte de bâtimens à envahir, mais ses soldats hésitèrent. Lui s'avança, et il les encourageait du geste, de la voix et de son exemple, quand une balle le frappa au front, et l'étendit par terre. On vit alors son frère se jeter sur lui, le couvrir de son corps, le serrer dans ses bras, et vouloir l'arracher du feu et de la mêlée; mais une seconde balle l'atteignit lui-même, et tous deux expirèrent ensemble.

Cette perte laissait un grand vide, qu'il fallut remplir. Guilleminot remplaça Delzons, et d'abord il jeta cent grenadiers dans une église et dans son cimetière, dont ils crénelèrent les murs. Cette église, située à gauche du grand chemin, le dominait; on lui dut la victoire. Cinq fois, dans cette journée, ce poste se trouva dépassé par les colonnes russes qui poursuivaient les nôtres, et cinq fois ses coups, ménagés et tirés à propos sur leur flanc et sur leurs derrières, inquiétèrent et ralentirent leur impulsion; puis, quand nous reprenions l'offensive, cette position les mettait entre deux feux, et assurait le succès de nos attaques.

À peine ce général a-t-il fait cette disposition, que des nuées de Russes l'assaillent; il est repoussé vers le pont, où le vice-roi se tenait pour juger des coups, et préparer ses réserves. D'abord les secours qu'il envoya ne vinrent que faibles, les uns après les autres; et, comme il arrive toujours, chacun d'eux, insuffisant pour un grand effort, fut successivement détruit sans résultat.

Enfin, toute la 14e division s'engage; alors le combat remonte et regagne une troisième fois les hauteurs. Mais, dès que les Français dépassent les maisons, dès qu'ils s'éloignent du point central d'où ils sont partis, dès qu'ils paraissent dans la plaine, où ils sont à découvert, où le cercle s'agrandit, ils ne suffisent plus: alors, écrasés par les feux de toute une armée, ils s'étonnent et s'ébranlent; de nouveaux Russes accourent sans cesse, et nos rangs éclaircis cèdent et se brisent; les obstacles du terrain augmentaient leur désordre, et les voilà encore qui redescendent précipitamment en abandonnant tout.

Mais des obus avaient embrasé, derrière eux, cette ville de bois; en reculant, ils rencontrent l'incendie, le feu les repousse sur le feu; les recrues russes fanatisées s'acharnent; nos soldats s'indignent; on se bat corps à corps: on en voit se saisir d'une main, frapper de l'autre, et, vainqueur ou vaincu, rouler au fond des précipices et dans les flammes, sans lâcher prise. Là, les blessés expirent, ou étouffés par la fumée, ou dévorés par des charbons ardens. Bientôt leurs squelettes, noircis et calcinés, sont d'un aspect hideux, quand l'œil y démêle un reste de forme humaine.

Cependant, tous ne firent pas également bien leur devoir. On remarqua un chef, grand parleur, qui, du fond d'un ravin, employait à pérorer le temps d'agir. Il retenait près de lui, dans ce lieu sûr, ce qu'il fallait de troupes pour l'autoriser à y rester lui-même, laissant le reste s'exposer en détail, sans ensemble et au hasard.

La 15e division restait encore. Le vice-roi l'appelle; elle s'avance en jetant une brigade à gauche dans le faubourg, et une à droite dans la ville. C'étaient des Italiens, des recrues; c'était la première fois qu'ils combattaient. Ils montèrent en poussant des cris, d'enthousiasme, ignorant le danger ou le méprisant, par cette singulière disposition qui rend la vie moins chère dans sa fleur qu'à son déclin, soit que jeune on craigne moins la mort, par l'instinct de son éloignement, ou qu'à cet âge, riche de jours, et prodigue de tout, on prodigue sa vie, comme les riches leur fortune.

Le choc fut terrible; tout fut reconquis une quatrième fois, et tout perdu de même. Plus ardens que leurs anciens pour commencer, ils se dégoûtèrent plus tôt, et revinrent en fuyant sur les vieux bataillons, qui les soutinrent, et qui furent obligés de les ramener au danger.

Ce fut alors que les Russes, enhardis par leur nombre sans cesse croissant, et par le succès, descendirent par leur droite pour s'emparer du pont, et nous couper toute retraite. Le prince Eugène en était à sa dernière réserve; il s'engagea lui-même avec sa garde. À cette vue, et à ses cris, les restes des 13e, 14e et 15e divisions se raniment; elles font un dernier et puissant effort, et, pour la cinquième fois, la guerre est encore reportée sur les hauteurs.

En même temps le colonel Péraldi et les chasseurs italiens culbutaient, à coups de baïonnettes, les Russes qui déjà voyaient la gauche du pont; et sans reprendre haleine, enivrés de la fumée et des feux qu'ils ont traversés, des coups qu'ils donnaient et de leur victoire, ils s'emportèrent au loin dans la plaine haute et voulurent s'emparer des canons ennemis: mais une de ces crevasses profondes dont le sol russe est sillonné, les arrêta sous un feu meurtrier; leurs rangs s'ouvrirent, la cavalerie ennemie les attaqua; ils furent repoussés jusque dans les jardins du faubourg. Là, ils s'arrêtent et se resserrent; Français et Italiens, tous défendent avec acharnement les issues hautes de la ville, et les Russes, enfin rebutés, reculent et se concentrent sur la route de Kalougha, entre les bois et Malo-Iaroslavetz.

C'est ainsi que dix-huit mille Italiens et Français, ramassés au fond d'un ravin, ont vaincu cinquante mille Russes placés au-dessus de leurs têtes, et secondés par tous les obstacles que peut offrir une ville bâtie sur un penchant rapide.

Toutefois, l'armée contemplait avec tristesse ce champ de bataille, où sept généraux et quatre mille Français et Italiens venaient d'être blessés ou tués. La vue des pertes de l'ennemi ne consolait pas; elle n'était pas double de la nôtre, et leurs blessés seraient sauvés. On se rappelait d'ailleurs que, dans une pareille position, Pierre Ier, en sacrifiant dix Russes contre un Suédois, avait cru, non-seulement ne faire qu'une perte égale, mais même gagner à ce terrible marché. On gémissait sur-tout, en pensant qu'un choc si sanglant eût pu être épargné.

En effet, des feux qui brillèrent sur notre gauche, dans la nuit du 23 au 24, avertirent du mouvement des Russes vers Malo-Iaroslavetz; et cependant on remarquait qu'on y avait marché languissamment; qu'une division seule, jetée à trois lieues de tout secours, y avait été négligemment aventurée; que les corps d'armée étaient restés hors de portée les uns des autres. Qu'étaient devenus ces mouvemens rapides et décisifs de Marengo, d'Ulm et d'Eckmühl! Pourquoi cette marche molle et pesante, dans une circonstance si critique? Etait-ce notre artillerie et nos bagages qui nous avaient tant alanguis? c'était là ce qu'il y avait de plus vraisemblable.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings