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Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 3/6

CHAPITRE V.

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CHAPITRE V.

Sommaire.—Lettre de saint Boniface au pape Zacharie, sur l’état moral des couvents dans les temps mérovingiens.—Règle de saint Colomban.—Les évéchesses.—Principale cause des excès de la vie monastique.—Influence des mœurs cléricales sur celles des laïques.—Le clergé séculier.—Les enfants de Goliath.—Testament de Turpio, évêque de Limoges.—Les moines de Moyen-Moutier et de Senones.—L’eunuque Nicétas.—Mission délicate de l’abbé Humbert, abbé de Moyen-Moutier.—L’âme de Gobuin, évêque de Châlons.—Efforts du pape Grégoire VII pour ramener l’Église de France au respect des mœurs.—Sa lettre aux évêques.—Les turpitudes de la vie cléricale sont le thème favori de tous les artistes et des littérateurs de cette époque.—Dépravation générale.—L’an 1000.—Unanimité des écrivains d’alors sur la dépravation profonde de l’état social.—La sodomie fut le vice le plus répandu dans toutes les classes de la population.—L’anachorète allemand.—Le petit-fils de Robert-le-Diable.—Les Normands.—Influence de leurs mœurs sur les peuples qu’ils conquéraient.—Comment Emma, femme de Guillaume, duc d’Aquitaine et comte de Poitiers, se vengea de sa rivale, la vicomtesse de Thouars.—De quelle manière Ebles, héritier du comte de Comborn, tira vengeance de son oncle et tuteur Bernard.—Les Pénitentiels.—Faits concernant les actes du mariage.—Faits relatifs à l’inceste,—à l’infanticide et aux avortements,—aux péchés contre nature,—au crime de bestialité.—Procès criminel intenté à Simon, par Mathilde sa concubine.—Fornicatio inter femora.—Reproches du poëte Abbon à la France, sur ses vices.—Reproches de Pierre, abbé de Celles, à Paris, sur sa corruption.

Il faut descendre jusqu’au règne de Louis VIII pour trouver une ordonnance de roi relative à la Prostitution; mais on ne doit pas conclure de l’absence de règlements spéciaux sur la matière pendant près de trois siècles, que l’état des mœurs rendît inutiles ces règlements, et que la Prostitution publique eût disparu en France sous l’influence moralisatrice de l’église. A défaut de ces monuments d’ancienne jurisprudence, qui ont peut-être existé, mais qui ne se trouvent plus dans les collections de diplômes royaux, nous pouvons constater, par le témoignage des contemporains, que jamais les mœurs ne furent plus corrompues, et n’eurent un plus grand besoin de réforme, de répression et d’amendement. Pendant cette période de guerres, d’invasions et de bouleversement social, les œuvres de législation sont fort rares, et se distinguent par un caractère transitoire qui les empêche de survivre à la circonstance où elles prennent naissance: il n’y a pas de code général qui témoigne de la volonté de faire une fondation stable, comme les Capitulaires de Charlemagne et les Établissements de saint Louis. Les rois se succèdent trop rapidement l’un à l’autre, et se sentent trop mal assis sur leur trône pour songer à organiser, à moraliser, à améliorer, à administrer, dans leurs États; ils n’ont ni le temps, ni le souci de modifier les institutions de leurs prédécesseurs; on peut donc dire, avec toute apparence de certitude, que, depuis Charlemagne jusqu’à saint Louis, la police de la Prostitution resta tout à fait stationnaire, et ne subit aucune métamorphose, tandis que la Prostitution elle-même, encouragée par l’indifférence des magistrats, ne cessa de s’étendre et de s’enraciner dans le peuple. Nous ne chercherons pas à découvrir quelques traces de précautions légales, de mesures coercitives et de prohibitions régulières dans l’intérêt des mœurs publiques, mais nous n’aurons pas de peine à prouver que ces mœurs étaient détestables, à cette époque de barbarie, d’ignorance, d’abrutissement et de désordre universel.

La corruption la plus honteuse avait pénétré dans la plupart des couvents dès les temps mérovingiens. En 742, saint Boniface, évêque de Mayence, écrivait au pape Zacharie (Act. SS. ord. L. Bened., t. II, p. 54): «Les évêchés sont presque toujours donnés à des laïques avides de richesses ou à des clercs débauchés et prévaricateurs, qui en jouissent selon le monde. J’ai trouvé, parmi ceux qui s’intitulent diacres, des hommes habitués dès l’enfance à la débauche, à l’adultère, aux vices les plus infâmes: ils ont la nuit dans leur lit quatre ou cinq concubines, et même davantage (inveni inter illos diaconos quos nominant, qui a pueritia sua semper in stupris, semper in adulteriis et in omnibus semper spurcitiis viam ducentes, sub tali testimonio venerunt ad diaconatum; et modo in diaconatu, concubinas quatuor, vel quinque, vel plures noctu in lecto habentes).» Les réformateurs des ordres religieux ne firent qu’arrêter le mal sans le détruire dans son principe. Saint Colomban, qui promulguait sa règle vers ce temps-là, y avait introduit cette clause sévère: «Celui qui aura conversé familièrement avec une femme, en tête-à-tête et sans témoins, sera mis au pain et à l’eau pendant deux jours ou recevra deux cents coups de fouet.» La règle la plus rigoureuse se relâchait promptement, dans le sein d’une communauté où couvait sans cesse le feu des passions sensuelles. C’était toujours par l’incontinence, que commençait le scandale de la vie monastique. Les conciles et les synodes, avec leurs sages prescriptions, ne pouvaient imposer un frein aux passions des moines, passions d’autant plus irrésistibles qu’elles étaient plus contenues: ils savaient, comme le dit énergiquement saint Jérôme, que la puissance du diable est cachée dans les reins (diaboli virtus in lumbis); ils s’efforçaient d’éloigner la femme, des yeux et de la pensée de l’homme; ils avaient compris que les femmes légitimes des évêques et des prêtres, acceptées par la primitive Église, n’étaient que des occasions de péché: «Peut-on souffrir, s’écriait Véranus, évêque de Lyon, dans une de ces assemblées (en 585), peut-on souffrir que le desservant des autels, l’homme appelé à l’honneur d’approcher du Saint des saints, soit souillé des indignes délices des voluptés charnelles, et qu’un clerc, alléguant les droits du mariage, remplisse à la fois les devoirs de prêtre et le rôle d’époux?» Les évêchesses (episcopæ) disparurent par degrés, et ne furent plus tolérées; le célibat absolu devint la condition indispensable des ecclésiastiques, et l’entrée des monastères d’hommes fut interdite aux femmes, aussi bien que l’entrée des monastères de femmes aux hommes.

Mais ce n’était là qu’une lettre morte: l’autorité de l’Église envers ses ministres ne dépassait pas la loi, qu’elle avait toujours le droit de faire, et qu’elle n’avait jamais la force de mettre à exécution; les couvents, par une conséquence naturelle des passions humaines, étaient la plupart des réceptacles d’impuretés, et il fallait, deux ou trois fois par siècle, y introduire une réforme partielle ou complète. Telle est l’histoire de presque tous les monastères, où le scandale n’éclatait pas aussi souvent que la débauche s’emparait de la communauté. On ne connaissait ordinairement au dehors ce qui se passait dans l’intérieur du cloître, que par des bruits vagues et de sourdes rumeurs. Lorsque l’évêque jugeait à propos de s’enquérir du mal et d’y porter remède, l’enquête lui révélait de graves déportements, sur lesquels la pudeur chrétienne lui faisait étendre son manteau. La principale cause de ces excès de la vie monastique était le voisinage et la fréquentation des maisons de l’un et de l’autre sexe: ici, l’abbé ou le prieur avait la direction des religieuses; là, au contraire, l’abbesse exerçait une sorte de souveraineté sur les religieux. Ces rapports continuels des deux sexes dans l’enceinte des abbayes entraînaient une foule d’abus que la prévoyance épiscopale eût été fort en peine de prévenir, puisqu’ils se renouvelaient incessamment. Les mœurs des gens cloîtrés avaient une influence déplorable sur les laïques, qui ne se piquaient pas d’être plus vertueux que leurs confesseurs. Le clergé séculier ne donnait pas meilleur exemple à ses paroissiens. Martinien, moine de Rabais, au dixième siècle, disait aux prêtres de son temps: «Est-ce votre loi de prendre femme ou d’avoir des relations avec des femmes? de polluer, par différents genres de luxure, votre corps qui a été fait pour recevoir la nourriture des anges?» Ce Martinien, dans son traité inédit qu’il a malicieusement intitulé De laude monachorum, reprochait à ses compagnons de robe «de vivre comme des soudards dissolus, au lieu de s’armer du glaive incorruptible de la chasteté et d’orner leurs mains de bonnes œuvres.» Le père Berthollet, dans sa grande Histoire du Luxembourg, est forcé d’avouer, tout jésuite qu’il était, que les clercs, au onzième siècle, avaient oublié la sainteté de leur profession, et ne se souvenaient plus que la continence avait fait la gloire de l’Église: «Vivant comme les peuples, ils croyaient qu’il n’y avait aucune distinction entre eux, et ils se persuadèrent aisément qu’ils devaient avoir des femmes.» C’étaient là ces clercs dépravés, qu’on appelait les enfants de Goliath (cleri ribaldi, qui vulgo dicuntur de familia Goliæ, dans les Constitutions de Gautier de Sens, en 923). La partie saine du clergé se désolait de voir les progrès de cette gangrène morale que rien ne pouvait arrêter. Le pieux évêque de Limoges, Turpio, mort en 944, consignait avec amertume, dans son testament (Biblioth. Cluniacensis), cet aveu dépouillé d’artifice: «Nous-mêmes qui devrions donner l’exemple, nous sommes l’instrument de la perte d’autrui, et au lieu d’être les pasteurs des peuples, nous nous conduisons comme des loups dévorants!»

Ce n’est point ici le lieu de mettre en évidence les vices grossiers des gens d’Église, qui se croyaient tout permis parce qu’ils avaient entre les mains le droit d’absoudre les pécheurs; nous n’essaierons pas de pénétrer dans les archives des couvents et de relever la longue liste de ceux qui furent réformés, excommuniés, supprimés, à cause des monstrueux débordements de leurs hôtes: il suffit de dire qu’on ne trouverait peut-être pas une abbaye célèbre où les mœurs claustrales n’aient pas éprouvé à diverses reprises, la contagion de l’impudicité. Pour citer quelques exemples entre mille du même genre, les moines de Moyen-Moutier et de Senones en Lorraine menaient une existence si épouvantable, au dixième siècle, qu’ils furent expulsés par ordre de l’empereur d’Allemagne; mais les successeurs qu’on leur donna ne firent que les surpasser dans la science du libertinage. Dans la chronique manuscrite de Jean de Bayon, que possède M. Noël, dans sa bibliothèque à Nancy, on voit que les moines de Moyen-Moutier s’émurent de l’hérésie d’un eunuque grec, nommé Nicétas, qui avait, à Constantinople, conseillé la castration de tous les novices destinés à la vie monacale. Ces moines corrupteurs, qui entretenaient un commerce infâme avec les jeunes gens du pays, qu’ils attiraient la nuit dans leurs cellules, s’imaginèrent que l’hérésie de Nicétas aurait pour résultat de leur ôter la source de leurs plaisirs: ils chargèrent donc leur abbé Humbert d’aller à Constantinople combattre une hérésie qu’ils craignaient de voir s’armer contre eux, et l’abbé remplit sa mission délicate à la satisfaction générale, car il sauva la virilité des moines en écrasant l’hérésiarque dans un dialogue où il le convainquit d’avoir voulu changer les serviteurs de Dieu en prêtres de Cybèle. A son retour, il trouva que son abbaye avait profité de son absence pour faire un pas de plus dans la perdition; il crut frapper les esprits de ces pervers, en les menaçant des peines de l’enfer: «Lorsque je traversais les Alpes, leur raconta-t-il, j’ai rencontré une troupe de démons flamboyants, montés sur des chevaux enflammés. Ils escortaient l’âme de Gobuin, évêque de Châlons, qui venait d’être surpris par la mort au moment même où il commettait le péché de fornication avec une religieuse. J’ai demandé au chef des démons s’il ne serait pas possible de racheter cette pauvre âme par des prières; mais l’esprit malin auquel je parlais répondit par un terrible éclat de rire en me tournant le dos, et tous les diables de l’escorte me montrèrent alors leur derrière avec des gestes indécents.» Les moines à qui s’adressait ce récit imitèrent la vilaine pantomime des démons, et remercièrent toutefois leur abbé d’avoir triomphé de l’hérésie de Nicétas, en lui disant: «C’est à nous de prouver maintenant qu’un bon moine peut se dispenser de faire un bon eunuque, et qu’un bon eunuque ne saurait faire un bon moine.»

Nous ne promènerons pas nos lecteurs, de couvent en couvent, pour les initier aux coupables désordres qui s’y passaient, il suffit de représenter tous les cloîtres comme des antres de Prostitution (scortationis fornices, dit un écrivain monastique du onzième siècle). Grégoire VII, qui s’efforça de ramener l’église de France au respect des mœurs, écrivait à tous les évêques, en 1074: «Chez vous toute justice est foulée aux pieds. On s’est accoutumé à commettre impunément les actions les plus honteuses, les plus cruelles, les plus sales, les plus intolérables: à force de licence, elles sont devenues des habitudes.» On s’explique l’indignation de ce pape législateur, en voyant un Mauger, archevêque de Rouen, commettre des crimes qui exhalaient autour de lui, selon l’expression de Guillaume de Poitiers, une fâcheuse odeur de honte; un Enguerrand, évêque de Laon, tourner en ridicule la tempérance et la pureté, «avec des expressions, dit Guibert de Nogent, dignes du jongleur le plus licencieux;» un Manassès, archevêque de Reims, qui fut, au dire d’un de ses contemporains, «une bête immonde, un monstre dont aucune vertu ne rachetait les vices;» un Hugues, évêque de Langres, qui se souilla d’adultères et de sodomie (sodomitico etiam flagitio pollutum esse, lit-on dans les Actes du synode de Reims, où il fut mis en jugement). Tous ces indignes prélats reçurent un châtiment éclatant, mais leur fatal exemple n’en était pas moins suivi par le plus grand nombre des clercs, qui s’étonnaient de la sévérité des décrétales de Grégoire VII: «C’est un hérétique et un insensé! s’écriaient ceux du diocèse de Mayence (dans la Chronique de Lambert Schaffn). Veut-il obliger les hommes à vivre comme des créatures célestes, et, en contrariant la nature, à lâcher la bride à la crapule et à la fornication? Nous aimons mieux renoncer au sacerdoce, qu’au mariage.» Presque tous étaient mariés ou bien avaient des concubines, des maîtresses, des amies et des servantes. Yves de Chartres, dans ses lettres (Epist. 85), cite un certain prélat qui cohabitait publiquement avec deux femmes, et qui se préparait à en prendre une troisième (qui publice sibi duo scorta copulavit et tertiam pellicem jam sibi præparavit). Malgré les décrets pontificaux, le clergé persista longtemps dans son concubinage, et refusa opiniâtrement de renoncer à ses plaisirs (se pellicibus ad hoc nolunt abstinere nec pudicitiæ inhærere, dit Orderic Vital). Le même historien raconte que l’archevêque de Rouen, ayant excommunié ceux qui vivaient dans l’incontinence, fut poursuivi par eux à coups de pierres. Les bâtards des prêtres et des moines se multipliaient à l’infini, et leurs pères ne rougissaient pas de les doter, de les marier et de les enrichir aux dépens de l’Église. Il n’y avait pas un chapitre dont les chanoines ne fussent «brûlés des ardeurs de la luxure» (Gall. Christ., t. I, append., p. 6); il n’y avait pas un diocèse où l’on comptât dix prêtres sobres, chastes, amis de la paix et de la charité, exempts de tout crime, de toute infamie, de toute souillure (Fulb. Carnot., epist. 17); il n’y avait pas un couvent, où la règle de l’ordre fût scrupuleusement observée, où les pères, revêtus de l’habit monastique, fussent vraiment des moines: «O miseri, disait le moine Martinien, nos monachiali habitu induti, videmur monachi et non sumus!»

La conduite dépravée des prêtres et des moines n’était que trop imitée par les laïques qui la livraient à leurs méprisantes railleries; mais le clergé ne cherchait pas même à conserver les apparences de l’honnêteté, et il faisait lui-même bon marché de ses vices, avec les jongleurs qui s’en moquaient dans leurs chansons satiriques, avec les peintres qui en composaient des tableaux et des miniatures, avec les imagiers ou statuaires qui en ornaient leurs ouvrages, en pierre, en bois, en ivoire. C’était le sujet favori de la littérature et de l’art. L’intempérance de la gent monacale, sa sensualité, son effronterie servaient de thème permanent aux fantaisies des artistes et aux épigrammes des poëtes. On ne voit nulle part que les hommes d’église se soient offensés, irrités, scandalisés des portraits écrits ou figurés de leurs turpitudes. Ils se divertissaient eux-mêmes à leurs propres dépens, en faisant reproduire l’épopée joyeuse de la vie cléricale, dans les peintures de leurs missels, dans les sculptures de leurs églises, dans les images de leurs diptyques, dans les ornements de leur mobilier. La verve caustique des tailleurs d’images s’exerçait sans paix ni trêve sur le déréglement des clercs: de là tant de grossières allégories, tant d’indécentes caricatures, tant de sales drôleries, qui se cachent dans les chapiteaux, les frises et les arabesques de l’architecture religieuse. Ici, ce sont des moines changés en pourceaux; là, des chiens habillés en moines; ailleurs, le phallus antique sort du froc d’un religieux; tantôt ce sont des nonnes en débauche avec des diables; tantôt ce sont des singes qui poursuivent des femmes nues et qui leur mordent les fesses. L’emblème ordinaire du vice d’impureté, c’est un crapaud ou une tête de Chimère couvrant les parties sexuelles de l’homme ou de la femme. Dans tous ces groupes obscènes, la robe et le capuchon du moine caractérisent l’intention maligne de l’auteur, qui s’amuse à immortaliser les vices et la honte de ses patrons. Ceux-ci en riaient les premiers, puisqu’ils avaient laissé subsister ces scandaleux reliefs, qui furent détruits la plupart dans les temps modernes par la pruderie des ecclésiastiques, à qui la singularité du monument demandait en vain grâce. Voilà pourquoi les plus étranges de ces chapiteaux, ceux qu’on avait décorés de tous les genres du crime de bestialité, ne nous sont plus connus que par le témoignage des archéologues et des savants qui en ont recueilli la tradition. Ainsi, nous ne croyons pas qu’on ait gardé même le dessin d’une sculpture assez inconvenante qu’on voyait à Saint-Germain-des-Prés, et qui représentait une religieuse se prostituant en même temps à un moine et à un animal qui ressemblait à un loup. Il y avait aussi à Saint-Georges-de-Bocheville en Normandie un fût de colonne, couronné par une affreuse mêlée d’hommes et de singes luttant d’incontinence et d’audace.

Les laïques, en présence de ces modèles de luxure cléricale, n’avaient pas la prétention de rester purs et vertueux: ils ne se piquaient, au contraire, que d’une sorte d’émulation libidineuse qui les poussait à rivaliser de débauche avec les prêtres et les moines. Les historiens du temps nous les représentent aussi comme des scorpions et des serpents à face humaine (Hist. des comtes de Poitou, par J. Besly, p. 264). On comprend que cette dépravation générale ait fait croire à la fin du monde et au règne de l’Antechrist. Cette croyance superstitieuse, qui s’était attachée à l’an 1000, ne servit pas à rendre la société moins corrompue. Chacun, en dépit des terreurs qu’inspirait l’approche du jugement dernier, s’acharnait à jouir de la vie et à s’étourdir dans les délices de la chair (carnales illecebræ). Le monde devenait pire, et l’on s’attendait généralement à recevoir le baptême d’un nouveau déluge (videbatur sane mundus declinare ad vesperam, dit Guillaume de Tyr, au livre I de son Histoire). Les poëtes étaient d’accord avec les prédicateurs, pour annoncer que l’espèce humaine avait fait d’effrayants progrès dans le crime du mal, et que tous les jours la décadence morale s’aggravait; un troubadour du dixième siècle, cité par Raynouard (Poésies orig. des Troub., t. II, p. 16), disait, dans un poëme en langue romane:

Enfans en dies foren ome fello, Mal ome foren, aora sunt peior.

Tous les écrivains de ce temps-là sont d’accord sur cette dégradation profonde de l’état social, et tous en attribuent la principale cause au péché de l’incontinence, qui avait pris des proportions gigantesques. Quelques-uns, en donnant leurs biens aux églises et aux monastères, dans l’attente de l’Antechrist, motivaient leurs donations sur la méchanceté croissante des hommes: iniquitas quotidiana malitiæ incrementa sumit, lit-on dans une donation faite à l’église de Saint-Jean-d’Angely. Les donateurs se sentaient si chargés de souillures, qu’ils se ruinaient pour acheter une absolution et qu’ils la recevaient souvent des mains d’un clerc plus souillées que les leurs. «On vit alors, dit Raoul Glaber dans sa Chronique (liv. IV, ch. 9), régner partout, dans les églises comme dans le siècle, le mépris de la justice et des lois. On se laissait emporter aux brusques transports de ses passions..... On peut appliquer justement à notre nation cette parole de l’apôtre: Il y a parmi vous de telles impuretés, qu’on n’entend point dire qu’il s’en commette de semblable parmi les païens.» Orderic Vital, dans son Histoire ecclésiastique (liv. VIII, année 1090), accuse la génération contemporaine de faire ses délices de ce qu’il y avait de plus honteux et de plus infect dans l’opinion des personnages honorables du temps passé. Il est vrai de dire que, la fin du monde et l’Antechrist ayant manqué au rendez-vous de l’an 1000, ceux qui survivaient à cette époque fatale se crurent autorisés à ne plus craindre aucune vengeance céleste, et s’enfoncèrent davantage dans le fumier de leurs immondes voluptés.

On trouve çà et là quelques détails précis relativement à la nature de ces voluptés, qui sont d’ordinaire déguisées sous de vagues généralités, et qui ne diffèrent pas des autres œuvres du démon, dans les lamentations qu’elles inspirent aux rares honnêtes gens de ces siècles pervers: «Maintenant, s’écrie un poëte anonyme dans une complainte en vers léonins sur le malheur des temps (Histor. des Gaules, t. XI, p. 445), maintenant les hommes qui mènent une vie scandaleuse, débauchés, sodomites, et qui nous volent, et qui nous injurient, méprisent les honnêtes gens, dont les mœurs sont bien réglées.» La débauche et la sodomie (mœchi, sodomitæ) sont donc les vices les plus répandus dans toutes les classes de la population, chez les comtes et les barons comme dans l’humble borde du serf, à l’ombre des cloîtres comme sous les courtines de l’abbé ou de l’évêque. Le diacre Pierre prononça, au nom du pape Léon IX, dans le concile de Reims, en 1049, un discours où prêtres et laïques sont vivement réprimandés, à cause de leurs abominables habitudes. Ces habitudes s’étaient invétérées de telle sorte en France, que l’abbé de Clairvaux, Henri, écrivait au pape Alexandre III, en 1177: «L’antique Sodome renait de sa cendre!» (Voy. l’Hist. de Paris, par Dulaure, édit. de 1837, t. II, p. 40). Orderic Vital, en plusieurs endroits de son Histoire, signale la contagion de ce vice odieux, qui devait sa recrudescence à l’établissement des races normandes dans les provinces gallo-franques: «Alors, dit-il au livre VIII, les efféminés dominaient dans tous les pays et se livraient sans frein à leurs sales débauches; les chattemites, dignes des flammes du bûcher, abusaient impudemment des horribles inventions de Sodome (tunc effeminati passim in orbe dominabantur, indisciplinate debacchabantur, sodomiticisque spurcitiis fœdi catamitæ, flammis urendi, turpiter abutebantur).» Le même historien fait prophétiser cette invasion de la sodomie, par un anachorète fameux, que la reine Mathilde, femme de Guillaume d’Angleterre, envoya consulter au fond de l’Allemagne. L’anachorète prédit les maux qui menaçaient la Normandie sous le règne de Robert, fils de Guillaume et petit-fils de Robert le Diable: «Ce prince, dit-il, semblable à une vache lascive, s’abandonnera aux voluptés et à la paresse, s’emparera des biens ecclésiastiques et les distribuera entre ses lénons et ses flatteurs infâmes (spurcisque lenonibus aliisque lecatoribus distribuet)..... Dans le duché de Robert, les chattemites et les efféminés (catamitæ et effeminati) domineront, et sous leur domination la perversité, la misère, ne feront que s’accroître.» Il est donc incontestable que la turpitude sodomitique, qui fut ravivée par les croisades, avait été introduite en France par les Normands, qui la laissèrent comme un indice de leur passage dans tous les lieux où ils séjournèrent, soit pour hiverner, soit pour attendre le retour de leurs hordes dévastatrices.

Abbon, dans son poëme du Siége de Paris par les Normands, impute aux seigneurs français le vice ignominieux que nous voulons attribuer plus exclusivement à leurs ennemis. Ces hommes du Nord, ainsi que la plupart des barbares, n’avaient pas honte de se prêter mutuellement à une abominable Prostitution; ils ne faisaient qu’un usage très-modéré de leurs femmes, qui étaient constamment grosses ou nourrices, et qui n’avaient pas d’autre destination que celle de la maternité; car la tribu, dont la force dépendait du nombre de ses enfants, en demandait une production exubérante, que n’aurait pas favorisée l’habitude des rapports voluptueux entre l’époux et ses épouses. Telles furent certainement l’origine et la raison de ces dégradantes erreurs du sexe masculin. Les Normands n’en étaient pas moins ardents à l’égard des femmes, et ils ne les épargnèrent pas plus que les hommes, dans les villages qu’ils occupaient de vive force à l’improviste. Ils ne respectaient que les vieilles et les vieillards, c’est-à-dire qu’ils les tuaient sans pitié; mais quant aux jeunes, ils en avaient grand soin, ils se les partageaient, et ils les emmenaient avec eux, après les avoir employés à leurs plaisirs, sous les yeux de leurs épouses, qui ne s’en offensaient pas et qui n’eussent point osé s’y opposer. Le moine Richer, racontant une expédition des Normands qui dévastèrent la Bretagne au neuvième siècle, nous les montre enlevant les hommes, les femmes et les enfants: «Ils décapitent les vieillards des deux sexes, dit-il, mettent en servitude les enfants et violent les femmes qui leur paraissent belles (feminas vero, quæ formosæ videbantur, prostituunt).» On peut se rendre compte de la terreur qui s’attacha au nom des Normands, et qui devançait leurs excursions: ils dépeuplèrent des provinces entières; les villes florissantes avant leur apparition, restèrent sans habitants, après qu’ils en furent sortis; les bords des fleuves, qu’ils avaient remontés avec leurs bateaux plats, furent changés en déserts; mais ils avaient semé sur leurs traces l’impur enseignement de leurs mœurs, et les vaincus gardèrent la hideuse marque d’esclavage que leur avaient imprimée les vainqueurs. Les Normands, en se fixant sur le sol de l’Angleterre, ne traitèrent pas la population indigène avec plus d’égards qu’ils n’avaient fait autrefois dans les pays conquis par Rollon: ils ne massacraient plus les vieillards, mais ils abusaient des jeunes gens et outrageaient les filles, dont les plus nobles servaient de jouet à la soldatesque la plus immonde (nobiles puellæ despicabilium ludibrio armigerorum patebant et ab immundis nebulonibus oppressæ dedecus suum deplorabant, dit Orderic Vital). On doit présumer que les mœurs normandes ne s’étaient pas beaucoup améliorées depuis deux siècles, et que ces farouches libertins savaient toujours se passer de leurs femmes, car celles-ci, pendant la longue absence de leurs maris, se sentirent embrasées de concupiscence (sæva libidinis face urebantur, dit le latin, plus énergique encore que le français), et envoyèrent aux absents plus d’un message, en 1068, pour leur annoncer qu’elles aviseraient à prendre d’autres maris, s’ils tardaient à revenir. La crainte de voir des bâtards sortir de leur lit conjugal décida quelques Normands à retourner près de leurs impatientes épouses (lascivis dominabus suis); mais le plus grand nombre demeura en Angleterre, où ils trouvaient de quoi se distraire et se consoler. Si leurs femmes ne se remarièrent pas toutes, elles ne se firent pas faute de donner des bâtards à leurs maris. Un poëte de cette époque (voy. Hist. Norm. script., p. 683) gémissait de voir que «la lampe des vertus était éteinte en Normandie.»

Les autres provinces qui composaient la France féodale n’étaient pas alors dans une situation plus satisfaisante au point de vue des mœurs. Les seigneurs faisaient montre de tous les vices et ne conservaient aucun ressouvenir de pudeur. M. Emile de la Bédollière, dans sa savante Histoire des mœurs et de la vie privée des Français, rapporte deux épisodes remarquables de l’impudicité sauvage, qui caractérisait l’un et l’autre sexe chez les nobles comme chez les serfs. En 990, le bruit courait que Guillaume IV, duc d’Aquitaine et comte de Poitiers, avait eu un commerce adultère avec la femme du vicomte de Thouars, chez lequel il avait reçu l’hospitalité. Emma, femme de Guillaume, guettait une occasion de se venger de sa rivale. Un jour, elle l’aperçoit qui se promenait à cheval, peu accompagnée, aux environs du château de Talmont. Emma accourt avec une grosse troupe d’écuyers et de valets: elle renverse à terre la vicomtesse, l’accable d’injures et la livre à ses gens. Ceux-ci se saisissent de la malheureuse, la violent à tour de rôle pendant une nuit entière, pour obéir aux ordres d’Emma qui les excite et les contemple (comitantes se quatenus libidinose nocte quæ imminebat, tota ea abuterentur, incitat). Le lendemain, ils la mettent dehors, à moitié nue, mourante de lassitude et de faim. Le vicomte de Thouars ne put ni se plaindre ni se venger; il reprit sa femme déshonorée, tandis que Guillaume exilait la sienne dans le château de Chinon. Nous voyons, en 1086, un viol moins affreux dans ses circonstances, mais accompli de même en présence de témoins. Ebles, héritier du comte de Comborn en Aquitaine, étant devenu majeur, réclama son château et ses terres que détenait son oncle et tuteur Bernard. Celui-ci refusait de s’en dessaisir. Ebles rassemble des gens de guerre et vient assiéger le château, que Bernard essaie en vain de défendre. Ebles pénètre dans la place que son oncle venait d’abandonner: il y rencontra sa tante, nommée Garcilla, et aussitôt, sans se désarmer, devant tous ses compagnons qui l’applaudissent, il assouvit sur elle la plus révoltante lubricité (patrui uxorem coram multis fœdavit). (Voy. l’Hist. des mœurs et de la vie privée des Francs, t. II, p. 343, et t. III, p. 83, d’après deux chroniques publiées dans la Bibliotheca nova manuscriptorum, de Labbe.)

On ne s’étonne plus de ces faits monstrueux et on en soupçonne de plus épouvantables, s’il est possible, quand on promène avec dégoût sa pensée à travers les anciens Pénitentiels: c’est là qu’il faut chercher les faits occultes de la Prostitution au moyen âge; c’est là que se produit avec toutes ses audaces le péché de la chair, qui ne se bornait pas à des conjonctions illicites entre les deux sexes et qui se complaisait dans les caprices de la plus exécrable dépravation. Certes, comme le dit M. de la Bédollière, «on aimerait à croire pour l’honneur de l’humanité, que les horreurs signalées par les Pénitentiels sont purement accidentelles» et n’avaient que bien rarement un écho dans le tribunal de la pénitence, mais elles reparaissent à chaque page dans ces Pénitentiels qui les classent à différents degrés de culpabilité et de pénalité. Il est donc certain qu’elles étaient fréquentes et qu’elles répandaient de proche en proche une corruption latente dans toutes les parties du corps social. Nous ne pouvons nous dispenser d’enregistrer ces horreurs de la Prostitution, mais nous ne les dépouillerons pas de leur voile latin et nous n’irons pas même emprunter une traduction, prudemment atténuée, aux Pénitentiels modernes qui ont dû respecter la doctrine pénitentiaire de l’Église. Il faut distinguer dans ce code primitif de la confession les faits qui concernent les actes les plus secrets du mariage, ceux qui touchent à l’inceste, ceux qui sont relatifs à des débauches contre nature et ceux enfin qui renferment le crime de bestialité.

Tout ce que l’Église avait fait pour protéger la pureté du mariage n’était qu’un témoignage évident de tout ce qui se faisait, dans le sanctuaire des époux, contre le but moral de cette institution. Ce n’étaient que péchés véniels, si les mariés n’avaient pas consacré la première nuit des noces à des pratiques de dévotion (eadem nocte pro reverentiâ ipsius benedictionis in virginitate permaneant, dit Reginon, liv. II); si le mari qui avait couché avec sa femme, ne s’était pas lavé, avant d’entrer dans une église (maritus qui cum uxore suâ dormierit, lavet se antequam intret in ecclesiâ. Pénitentiel de Fleury); si la femme était entrée dans l’église, à l’époque de ses règles (mulieres menstruo tempore non mirent ecclesiam); si le lit conjugal, à cette même époque, avait rapproché les deux époux (in tempore menstrui sanguinis qui tunc nupserit; 30 dies pœniteat. Pénitentiel d’Angers); s’ils n’avaient pas gardé une continence absolue les dimanches, les jours de grandes fêtes, trois jours avant la communion et durant les quatre semaines qui précèdent Pâques et Noël. Mais le péché devenait plus grave, la pénitence plus longue, quand les époux avaient donné carrière à des fantaisies obscènes, que n’absolvait pas le privilége de l’union des sexes (si quis cum uxore suâ retro nupserit, 40 dies pœniteat; si in tergo, tres annos, quia sodomiticum scelus est. Pénitentiel d’Angers). Les copulations charnelles dans le mariage ne devaient être qu’une œuvre chaste et sainte, destinée à procréer des enfants et non à satisfaire les sens. Ce sont les expressions de Jonas, évêque d’Orléans, dans son Institut des laïques: Oportet ut legitima carnis copula causa sit prolis non voluptatis, et carnis commixtio procreandorum liberorum sit gratia, non satisfactio vitiorum.

L’inceste se multipliait sous les formes les plus hideuses: le fils ne faisait pas grâce à sa mère; la mère elle-même ne respectait pas l’innocence de son jeune enfant; le frère attaquait sa sœur; le père polluait sa fille! Mais il y avait, pour ces abominations, des pénitences de dix, de quinze ans, pendant lesquels le coupable se façonnait au jeûne et à la continence. (Qui cum matre fornicaverit, 15 annis; si cum filia et sorore, 12—Si adolescens sororem, 5 annos, et si matrem, 7, et quamdiu vixerit, numquam sine pœnitentia, vel continentia.—Si mater cum filio parvulo fornicationem imitatur, si mater cum filio suo fornicaverit, tribus annis pœniteat. Pénitentiels de Fleury et d’Angers.)

Les infanticides, les avortements n’étaient pas moins nombreux que chez les païens qui les toléraient toujours et les approuvaient quelquefois. Tantôt on étouffait l’enfant à sa naissance, tantôt on l’étranglait, tantôt on le faisait périr en l’empoisonnant ou en le saignant. Il y avait des hommes et des femmes qui vendaient des drogues pour faire avorter (herbarii viri, mulieres interfectores infantum). D’autres drogues rendaient les femmes stériles et les hommes impuissants. Pour exalter l’amour ou plutôt l’ardeur sensuelle d’un homme ou d’une femme, on ajoutait d’affreux mélanges à la potion qu’on lui faisait prendre (Interrogasti de illâ feminâ quæ menstruum sanguinem suum miscuit cibo vel potui et dedit vire suo ut comederet? et quæ semen viri sui in potu bibit? Tali sententiâ feriendæ sunt sicut magi. Pénitentiel de Raban Maur.—Illa quæ semen viri sui in cibo miscet, ut inde plus ejus amorem accipiat, annos tres pœniteat. Pénitentiel de Fleury).

Les péchés contre nature avaient d’innombrables variétés aux yeux du confesseur qui leur appliquait aussi des pénitences très-variées. La sodomie simple (si quis fornicaverit sicut sodomitæ, dit le Pénitentiel romain) entraînait quatre ans de pénitence; mais l’âge des pécheurs établissait bien des différences entre eux. L’enfant, l’adolescent, l’homme fait, n’étaient pas punis de même, lorsqu’ils péchaient de la même façon. Les souillures de l’extrême jeunesse ressemblaient souvent à celles de la vieillesse la plus dépravée; mais elles s’effaçaient plus aisément et se corrigeaient avec les années (Pueri sese invicem manibus inquinantes, dies 40 pœniteat. Si vero pueri sese inter femora sordidant, dies centum; majores verò, tribus quadragesimis. Pénitentiel d’Angers). Les erreurs antiphysiques des femmes étaient punies aussi sévèrement que celles des hommes, comme si la chasteté fût plus nécessaire chez le sexe qui a en soi un charme irrésistible pour attirer l’autre sexe. Les femmes, même les religieuses, se livraient entre elles à des orgies, où reparaissait le fascinum romain et où l’art fellatoire n’avait rien oublié des leçons impudiques de l’antiquité (Mulier cum alterâ fornicans, tres annos. Sanctimonialis femina cum sanctimoniali per machinatum polluta, annos septem. Pénitentiel d’Angers.—Mulier qualicumque molimine aut per ipsam aut cum altera fornicans. Pénitentiel de Fleury.—Si quis semen in os miserit, septem annos pœniteat. Ibid.). Quelquefois l’inceste venait se mêler au crime contre nature et en aggraver l’infamie et le châtiment: la sodomie entre frères ne pouvait être rachetée que par quinze ans d’abstinence (qui cum fratre naturali fornicaverit per commixtionem carnis, ab omni carne se abstineat quindecim annis. Pénitentiel de Fleury).

Tous les genres de bestialité, on ose à peine le croire, figurent dans les Pénitentiels et ne donnent lieu qu’à une pénitence temporaire, quoique la loi civile condamnât le criminel à périr avec la bête qu’il avait choisie pour complice. Toutes les bêtes semblaient propres à cette détestable mésalliance (cum jumento, cum quadrupede, cum animalibus, dit le Pénitentiel romain; cum jumento, cum pecude, dit le Pénitentiel d’Angers; cum pecoribus, dit le Recueil de Reginon). Rien ne fut plus commun au moyen âge, que ce crime qu’on punissait de mort, quand il était patent et confirmé par une sentence du tribunal. Les Registres du Parlement sont remplis de ces malheureux qu’on brûlait avec leur chien, avec leur chèvre, avec leur vache, avec leur pourceau, avec leur oie! Mais nous ne voyons, que dans la lettre de Raban Maur à Regimbold, archevêque de Mayence, la discussion canonique de ces énormités qui alors n’étonnaient personne (Tertia quæstio de eo fuit, qui cani feminæ inrationabiliter se miscuit, et quarta de illo, qui cum vaccis sæpius fornicatus est? Qui cum jumento vel pecore coierit, morte moriatur. Mulier quæ succubuerit cuilibet jumento, simul interficiatur cum eo. Capitul. de Baluze, t. II, append., col. 1378). Dans les capitulaires d’Ansegise, les évêques et les prêtres sont invités particulièrement à combattre cette dépravation qu’on regardait comme un reste du paganisme et qui se perpétua plus longtemps dans les campagnes que dans les villes; mais tous les législateurs reconnaissent qu’un pareil crime, qui ravale l’homme au niveau de la bête, mérite la mort. On aurait volontiers pardonné à la bête plutôt qu’à l’homme, mais on la tuait et l’on jetait sa chair à la voirie, de peur qu’elle ne vînt à engendrer, par l’artifice du démon, un monstrueux assemblage de la bête et de l’homme.

Enfin, pour donner une idée plus complète encore de l’obstination des débauchés dans leurs détestables habitudes, nous rappellerons ici un procès criminel qui se rapporte à une débauche contre nature, qu’on appelait fornicatio inter femora. C’est Ducange qui nous fournit ce singulier document tiré d’une charte d’Édouard Ier, roi d’Angleterre. Cette charte est datée probablement des premières années du dixième siècle. Un nommé Simon entretenait une concubine, nommée Mathilde, avec qui jamais il n’avait eu de rapports complets. Un jour, il fut surpris en flagrant délit de commerce illicite par les amis de cette concubine qui voulait se venger de lui en se faisant épouser. Elle déclara devant les juges qu’elle avait longtemps vécu conjugalement avec lui, mais qu’il ne l’avait pas encore épousée (Juratores dicunt quod prædictus Simon semper tenuit dictam Matildam ut uxorem suam, et dicunt quod numquam dictam Matildam desponsavit). Alors, Simon eut à choisir entre trois sortes de châtiment ou de réparation: donner sa foi à Mathilde, ou perdre la vie, ou rendre à Mathilde les devoirs qu’un mari rend à sa femme (vel ipsam Matildam retro osculare). Simon fit son choix aussitôt: il donna sa foi à Mathilde, mais il ne voulut jamais l’épouser autrement qu’il n’avait fait jusqu’alors (inter femora). Ducange a extrait cette curieuse anecdote du Dictionnaire des lois de l’Angleterre (Nomolex anglicana), par Thomas Blount.

A l’époque d’Edouard Ier et de Charles le Simple, son gendre, les mœurs de la France et de l’Angleterre offraient une triste analogie, et quelque poëte de la cour saxonne d’Édouard aurait pu dire de l’Angleterre ce que le poëte Abbon disait alors de la France dans son poëme fameux sur le Siége de Paris: «O France, pourquoi te caches-tu? où sont ces forces antiques qui ont assuré ton triomphe sur de plus puissants ennemis? Tu expies trois vices principaux: l’orgueil, les honteuses délices de Vénus, et la recherche de tes habits. Tu n’écartes pas même de ton lit les femmes mariées, les nonnes consacrées au Seigneur. Bien plus, tu as des femmes à satiété, et tu outrages la nature!» Deux siècles plus tard, Pierre, abbé de Celles, dans ses lettres (liv. IV, ép. 10), adressait à la ville de Paris les mêmes reproches qu’Abbon avait adressés à la France, et il l’accusait de pervertir les mœurs de ses habitants: «O Paris, que tu es séduisant et corrupteur! disait-il. Que de piéges tes propres vices tendent à la jeunesse imprudente! Que de crimes tu fais commettre!» La Prostitution fut, à toutes les époques, la conseillère et la provocatrice des autres vices qui ne marchent pas sans elle et qui s’attachent à ses flancs, comme des louveteaux pendus aux mamelles de leur dévorante mère.

Illustration from Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 3/6
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