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Histoire de la magie

LIVRE V.

Reading edition

LES ADEPTES ET LE SACERDOCE.

ה Hé.

CHAPITRE PREMIER.

PRÊTRES ET PAPES ACCUSÉS DE MAGIE.

SOMMAIRE--Le pape Sylvestre II et la prétendue papesse Jeanne.--Impertinentes assertions de Martin Polonus et de Platine.--L'auteur présumable du grimoire d'Honorius.--Analyse de ce grimoire.

Nous avons dit que depuis les profanations et les impiétés des gnostiques, l'Église avait proscrit la magie. Le procès des templiers acheva la rupture, et depuis cette époque, réduite à se cacher dans l'ombre pour y méditer sa vengeance, la magie proscrivit à son tour l'Église.

Plus prudents que les hérésiarques qui élevaient publiquement autel contre autel, et se dévouaient ainsi à la proscription et au bûcher, les adeptes dissimulèrent leurs ressentiments et leurs doctrines; ils se lièrent entre eux par des serments terribles et, sachant combien il importe de gagner d'abord son procès au tribunal de l'opinion, ils retournèrent contre les accusateurs et leurs juges les bruits sinistres qui les poursuivaient eux-mêmes, et dénoncèrent au peuple le sacerdoce comme une école de magie noire.

l'un du grand oeuvre, l'autre de la magie noire, d'après le grimoire d'Honorius.

Illustration from Histoire de la magie

Tant qu'il n'a pas assis ses convictions et ses croyances sur la base inébranlable de la raison, l'homme se passionne malheureusement pour la vérité comme pour le mensonge, et de part, et d'autre, les réactions sont cruelles. Qui peut faire cesser cette guerre? L'esprit de celui-là seul qui a dit: «Ne rendez pas le mal pour le mal, mais triomphez du mal en faisant le bien.»

On a accusé le sacerdoce catholique d'être persécuteur, et cependant sa mission est celle du bon Samaritain, c'est pour cela qu'il a succédé aux lévites impitoyables, qui passent leur chemin sans avoir compassion du pauvre blessé de Jéricho. C'est en exerçant l'humanité qu'ils prouvent leur consécration divine. C'est donc une suprême injustice que de rejeter sur le sacerdoce les crimes de quelques hommes qui en étaient malheureusement revêtus. Un homme, quel qu'il soit, peut toujours être méchant: un vrai prêtre est toujours charitable.

Les faux adeptes ne l'entendaient pas de cette manière. Le sacerdoce chrétien, suivant eux, était entaché de nullité et d'usurpation depuis la proscription des gnostiques. «Qu'est-ce, en effet, disaient-ils, qu'une hiérarchie dont la science ne constitue plus les degrés?» La même ignorance des mystères et la même foi aveugle poussent au même fanatisme ou à la même hypocrisie les premiers chefs et les derniers ministres du sanctuaire. Les aveugles sont conducteurs d'aveugles. La suprématie entre égaux n'est plus qu'un résultat de l'intrigue et du hasard. Les pasteurs consacrent les saintes espèces avec une foi capharnaïte et grossière; ce sont des escamoteurs de pain et des mangeurs de chair humaine. Ce ne sont plus des thaumaturges, ce sont des sorciers; voilà ce que disaient les sectaires.

Pour appuyer cette calomnie, ils inventèrent des fables; les papes, disaient-ils, étaient voués à l'esprit des ténèbres depuis le Xe siècle. Le savant Gerbert qui fut couronné sous le nom de Sylvestre II, en aurait fait l'aveu en mourant. Honorius III, celui qui confirma l'ordre de saint Dominique et qui prêcha les croisades, était lui-même un abominable nécromant, auteur d'un grimoire qui porte encore son nom, et qui est exclusivement réservé aux prêtres. On montrait et on commentait ce grimoire, on tachait ainsi de tourner contre le saint-siége le plus terrible de tous les préjugés populaires à cette époque: la haine mortelle de tous ceux qui, à tort ou à raison, passaient publiquement pour sorciers.

Il se trouva des historiens malveillants ou crédules pour accréditer ces mensonges. Ainsi Platine, ce chroniqueur scandaleux de la papauté, répète d'après Martin Polonus les calomnies contre Sylvestre II. Si l'on s'en rapportait à cette fable, Gerbert, qui était versé dans les sciences mathématiques et dans la kabbale, aurait évoqué le démon et lui aurait demandé son aide pour parvenir au pontificat. Le diable le lui aurait promis eu lui annonçant de plus qu'il ne mourrait qu'à Jérusalem, et l'on pense bien que le magicien fit voeu intérieurement de n'y jamais aller; il devint donc pape, mais un jour qu'il disait la messe dans une église de Rome, il se sentit gravement malade, et se souvenant alors que la chapelle où il officiait se nommait la sainte Croix de Jérusalem, il comprit que c'en était fait; il se fit donc tendre un lit dans cette chapelle et appelant autour de lui ses cardinaux, il se confessa tout haut d'avoir eu commerce avec les démons, puis il commanda qu'après sa mort on le mît sur un chariot de bois neuf auquel on attellerait deux chevaux vierges, l'un noir et l'autre blanc; qu'on lancerait ces chevaux sans les conduire et qu'on enterrerait son corps où les chevaux s'arrêteraient. Le chariot courut ainsi à travers Rome et s'arrêta devant l'église de Latran. On entendit alors de grands cris et de grands gémissements, puis tout redevint silencieux et l'on put procéder à l'inhumation; ainsi finit cette légende digne de la bibliothèque bleue.

Ce Martin Polonus, sur la foi duquel Platine répète de semblables rêveries, les avait empruntées lui-même d'un certain Galfride et d'un chroniqueur nommé Gervaise, que Naudé appelle «le plus grand forgeur de fables, et le plus insigne menteur qui ait jamais mis la main à la plume.» C'est d'après des historiens aussi sérieux que les protestants ont publié la légende scandaleuse et passablement apocryphe, d'une prétendue papesse Jeanne, qui fut sorcière aussi, comme chacun sait, et à laquelle on attribue encore des livres de magie noire. Nous avons feuilleté une histoire de la papesse par un auteur protestant, et nous y avons remarqué deux gravures fort curieuses. Ce sont d'anciens portraits de l'héroïne à ce que prétend l'historien, mais en réalité ce sont deux anciens tarots représentant Isis couronnée d'une tiare. On sait que la figure hiéroglyphique du nombre deux dans le tarot s'appelle encore la papesse; c'est une femme portant une tiare sur laquelle on remarque les pointes du croissant de la lune ou des cornes d'Isis. Celle du livre protestant est plus remarquable encore; elle a les cheveux longs et épars; une croix solaire sur la poitrine, elle est assise entre les deux colonnes d'Hercule, et derrière elle s'étend l'Océan avec des fleurs de lotus qui s'épanouissent à la surface de l'eau. Le second portrait représente la même déesse avec les attributs du souverain sacerdoce, et son fils Horus dans ses bras. Ces deux images sont donc très précieuses comme documents kabbalistiques, mais cela ne fait pas le compte des amateurs de la papesse Jeanne.

Quant à Gerbert, pour faire tomber l'accusation de sorcellerie, si elle pouvait être sérieuse à son égard, il suffirait de dire que c'était le plus savant homme de son siècle, et qu'ayant été le précepteur de deux souverains, il dut son élévation à la reconnaissance d'un de ses augustes élèves. Il possédait à fond les mathématiques et savait peut-être un peu plus de physique qu'on n'en pouvait connaître à son époque; c'était un homme d'une érudition universelle et d'une grande habileté, comme on peut le voir en lisant les épîtres qu'il a laissées; ce n'était pas un frondeur de rois comme le terrible Hildebrand. Il aimait mieux instruire les princes que de les excommunier, et, possédant la faveur de deux rois de France et de trois empereurs, il n'avait pas besoin comme le remarque judicieusement Naudé, de se donner au diable pour parvenir successivement aux archevêchés de Reims et de Ravenne, puis enfin à la papauté. Il est vrai qu'il y parvint en quelque sorte malgré son mérite, dans un siècle où l'on prenait les grands politiques pour des possédés et les savants pour des enchanteurs. Gerbert était non-seulement un grand mathématicien et un astronome distingué, mais il excellait aussi dans la mécanique, et composa dans la ville de Reims, au dire de Guillaume Malmesbery, des machines hydrauliques si merveilleuses que l'eau y exécutait d'elle-même des symphonies, et y jouait les airs les plus agréables; il fit aussi, au rapport de Ditmare, dans la ville de Magdebourg, une horloge, qui marquait tous les mouvements du ciel et l'heure du lever et du coucher des étoiles; il fit encore, dit Naudé, que nous nous plaisons à citer ici, «cette teste d'airain, laquelle estoit si ingénieusement labourée, que le susdit Guillaume Malmesbery s'y est luy-même trompé, la rapportant à la magie: aussi Onuphrius, dit qu'il a veu dans la bibliothèque des Farnèses un docte livre de géométrie composé par ce Gerbert: et pour moy j'estime que, sans rien décider de l'opinion d'Erfordiensis et de quelques autres, qui le font auteur des horloges et de l'arithmétique que nous avons maintenant, toutes ces preuves sont assez valables pour nous faire juger que ceux qui n'avoient jamais ouy parler du cube, paraléllogram, dodécaèdre, almicantharath, valsagora, almagrippa, cathalzem, et autres noms vulgaires et usités à ceux qui entendent les mathématiques, eurent opinion que c'estoient quelques esprits qu'il invoquoit, et que tant de choses rares ne pouvoient partir d'un homme sans une faveur extraordinaire, et que pour cet effet il estoit magicien.»

«C'est une pure imposture et fausseté manifeste tant pour l'expérience (des prétendus prodiges du tombeau de Sylvestre II), qui n'a esté jusques aujourd'huy observée de personne, qu'en l'inscription de ce sépulcre, qui fut composée par Sergius IV, et laquelle tant s'en faut qu'elle fasse aucune mention de toutes ces fables et ruseries, qu'au contraire c'est un des plus excellens témoignages que nous puissions avoir de la bonne vie et de l'intégrité des actions de Sylvestre. C'est à la vérité une chose honteuse que beaucoup de catholiques soient fauteurs de cette médisance, de laquelle Marianus Scotus, Glaber, Ditmare, Helgandus, Lambert et Herman Contract, qui ont esté ses contemporains, ne font aucune mention, etc.»

Venons au grimoire d'Honorius.

C'est à Honorius III, c'est-à-dire à un des plus zélés pontifes du XIIIe siècle, qu'on attribue ce livre impie. Honorius III, en effet, doit être haï des sectaires et des nécromants qui veulent le déshonorer en le prenant pour complice. Censius Savelli, couronné pape en 1216, confirma l'ordre de saint Dominique si formidable aux albigeois et aux vaudois, ces enfants des manichéens et des sorciers. Il établit aussi les Franciscains et les Carmes, prêcha une croisade, gouverna sagement l'Église et laissa plusieurs décrétales. Accuser de magie noire ce pape si éminemment catholique, c'est faire planer le même soupçon sur les grands ordres religieux institués par lui, le diable ne pouvait qu'y gagner.

Quelques exemplaires anciens du grimoire d'Honorius portent le nom d'Honorius II au lieu d'Honorius III; mais il est impossible de faire un sorcier de ce sage et élégant cardinal Lambert, qui, après sa promotion au souverain pontificat, s'entoura de poètes auxquels il donnait des évêchés pour des élégies, comme il fit à Hildebert, évêque du Mans, et de savants théologiens, comme Hugues de Saint-Victor. Pourtant ce nom d'Honorius II est pour nous un trait de lumière, et va nous conduire à la découverte du véritable auteur de cet affreux grimoire d'Honorius.

En 1061, lorsque l'Empire commençait à prendre ombrage de la papauté et cherchait à usurper l'influence sacerdotale en fomentant des troubles et des divisions dans le sacré collège, les évêques de Lombardie, excités par Gilbert de Parme, protestèrent contre l'élection d'Anselme, évêque de Lucques, qui venait d'être appelé au souverain pontificat sous le nom d'Alexandre II. L'empereur Henri IV prit le parti des dissidents et les autorisa à se donner un autre pape en leur promettant de les appuyer. Ils choisirent un intrigant pommé Cadulus ou Cadalous, évêque de Parme, homme capable de tous les crimes, et publiquement scandaleux comme simoniaque et concubinaire. Ce Cadalous prit le nom d'Honorius II et marcha contre Rome à la tête d'une armée. Il fut battu et condamné par tous les évêques d'Allemagne et d'Italie; il revint à la charge, s'empara d'une partie de la ville sainte, entra dans l'église Saint-Pierre, d'où il fut chassé, se réfugia dans le château Saint-Ange, d'où il obtint de pouvoir se retirer en payant une forte rançon. Ce fut alors qu'Othon archevêque de Cologne, envoyé par l'Empereur, osa reprocher publiquement à Alexandre II d'avoir usurpé le saint-siége. Mais un moine, nommé Hildebrand, prit la parole pour le pape légitime, et le fit avec une telle puissance que l'envoyé de l'Empereur s'en retourna confus, et que l'Empereur lui-même demanda pardon de ses attentats. C'est que Hildebrand, dans les vues de la Providence, était déjà le foudroyant Grégoire VII, et commençait l'oeuvre de sa vie. L'antipape fut déposé au concile de Mantoue, et Henri IV obtint son pardon. Cadalous rentra donc dans l'obscurité, et il est probable qu'il voulut être alors le grand prêtre des sorciers et des apostats; il peut donc avoir rédigé, sous le nom d'Honorius II, le grimoire qui porte ce nom.

Ce qu'on sait du caractère de cet antipape ne justifierait que trop une accusation de ce genre; il était audacieux devant les faibles et rampant devant les forts, intrigant et débauché, sans foi comme sans moeurs; il ne voyait dans la religion qu'un instrument d'impunité et de rapines. Pour un pareil homme, les vertus chrétiennes étaient des obstacles et la foi du clergé une difficulté à surmonter; il aurait donc voulu se faire des prêtres à sa guise et se composer un clergé d'hommes capables de tous les attentats comme de tous les sacrilèges; tel paraît être, en effet, le but que s'est proposé l'auteur du grimoire d'Honorius.

Ce grimoire n'est pas sans importance pour les curieux de la science. Au premier abord, il semble n'être qu'un tissu de révoltantes absurdités; mais pour les initiés aux signes et aux secrets de la kabbale, il devient un véritable monument de la perversité humaine; le diable y est montré comme un instrument de puissance. Se servir de la crédulité humaine et s'emparer de l'épouvantail qui la domine pour la faire obéir aux caprices de l'adepte, tel est le secret de ce grimoire; il s'agit d'épaissir les ténèbres sur les yeux de la multitude, en s'emparant du flambeau de la science, qui pourra au besoin, entre les mains de l'audace, devenir la torche des bourreaux ou des incendiaires. Imposer la foi avec la servitude, en se réservant le pouvoir et la liberté, n'est-ce pas rêver, en effet, le règne de Satan sur la terre, et s'étonnera-t-on si les auteurs d'une conspiration pareille contre le bon sens public et contre la religion, se flattaient de faire apparaître et d'incarner en quelque sorte sur la terre le souverain fantastique de l'empire du mal?

La doctrine de ce grimoire est la même que celle de Simon et de la plupart des gnostiques: c'est le principe passif substitué au principe actif. La passion, par conséquent, préférée à la raison, le sensualisme déifié, la femme mise avant l'homme, tendance qui se retrouve dans tous les systèmes mystiques antichrétiens; cette doctrine est exprimée par un pantacle placé en tête du livre. La lune isiaque occupe le centre; autour du croissant sélénique, on voit trois triangles qui n'en font qu'un; le triangle est surmonté d'une croix ansée à double croisillon; autour du triangle qui est inscrit dans un cercle, et dans l'intervalle formé par les trois segments de cercle, on voit, d'un côté, le signe de l'esprit et le sceau kabbalistique de Salomon, de l'autre, le couteau magique et la lettre initiale du binaire, au-dessous une croix renversée formant la figure du lingam, et le nom de Dieu לא également renversé; autour du cercle, on lit ces mots tracés en forme de légende: Obéissez à vos supérieurs, et leur soyez soumis, parce qu'ils y prennent garde.

Ce pantacle, traduit en symbole ou profession de foi, est donc textuellement ce qui suit:

«La fatalité règne par les mathématiques et il n'y a pas d'autre Dieu que la nature.

»Les dogmes sont l'accessoire du pouvoir sacerdotal et s'imposent à la multitude pour justifier les sacrifices.

»L'initié est au-dessus de la religion dont il se sert, et il en dit absolument le contraire de ce qu'il en croit.

»L'obéissance ne se motive pas, elle s'impose; les initiés sont faits pour commander et les profanes pour obéir.»

Ceux qui ont étudié les sciences occultes, savent que les anciens magiciens n'écrivaient jamais leur dogme et le formulaient uniquement par les caractères symboliques des pantacles.

A la seconde page, on voit deux sceaux magiques circulaires. Dans le premier, se trouve le carré du tétragramme avec une inversion et une substitution de noms.

Ainsi au lieu de:

היהא Eieie, הוהי Jéhovah, ינדא Adonaï, אלכא Agla,

disposition qui signifie: L'Être absolu est Jéhovah, le Seigneur en trois personnes, Dieu de la hiérarchie et de l'Église.

L'auteur du grimoire a disposé ainsi ses noms:

הוהי Jéhovah, ינדא Adonaï, רארד D'rar, היהא Eieie,

ce qui signifie: Jéhovah, le Seigneur, n'est autre chose que le principe fatal de la renaissance éternelle personnifié par cette renaissance même dans l'Être absolu.

Autour du carré dans le cercle, on trouve le nom de Jéhovah droit et renversé, le nom d'Adonaï à gauche, et à droite, ces trois lettres וחא AEV: suivies de deux points, ce qui signifie: Le ciel et l'enfer sont un mirage l'un de l'autre, ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Dieu c'est l'humanité. (L'humanité est exprimée par les trois lettres AEV: initiales d'Adam et d'Ève.)

Sur le second sceau, on lit le nom d'ARARITA אתירארא et au-dessous סאר RASCH, autour vingt-six caractères kabbalistiques, et au-dessous du sceau dix lettres hébraïques, ainsi disposées ררררכחכם כי. Le tout est une formule de matérialisme et de fatalité, qu'il serait trop long et peut-être dangereux d'expliquer ici.

Vient ensuite le prologue du grimoire; nous le transcrivons tout entier:

«Le saint-siége apostolique, à qui les clefs du royaume des cieux ont été données, par ces paroles de Jésus-Christ à saint Pierre: Je le donne les clefs du royaume des cieux, à seule puissance de commander au prince des ténèbres et à ses anges.

»Qui, comme des serviteurs à leur maître, lui doivent honneur, gloire et obéissance, en vertu de ces autres paroles adressées par Jésus-Christ à Satan lui-même: Tu ne serviras qu'un seul maître.

»Par la puissance des clefs, le chef de l'Église a été fait le seigneur des enfers.

»Jusqu'à ce jour, les souverains pontifes ont eu seuls le pouvoir d'évoquer les esprits et de leur commander; mais Sa Sainteté Honorius II, dans sa sollicitude pastorale, a bien voulu communiquer la science et le pouvoir des évocations et de l'empire sur les esprits à ses vénérables frères en Jésus-Christ avec les conjurations d'usage, le tout contenu dans la bulle suivante.»

Voilà bien ce pontificat des enfers, ce sacerdoce sacrilège des antipapes que Dante semble stigmatiser par ce cri rauque échappé à l'un des princes de son enfer: Pape Satan! pape Satan! aleppe! Que le pape légitime soit le prince du ciel, c'est assez pour l'antipape Cadalous d'être le souverain des enfers.

Qu'il soit le dieu du bien, je suis le dieu du mal; Nous sommes divisés, mon pouvoir est égal.

Suit la bulle de l'infernal pontife.

Le mystère des évocations ténébreuses y est exposé avec une science effrayante cachée sous des formes superstitieuses et sacriléges.

Le jeûne, les veilles, les mystères profanés, les cérémonies allégoriques, les sacrifices sanglants y sont combinés avec un art plein de malice; les évocations ne sont pas sans poésie et sans enthousiasme mêlés d'horreur. Ainsi, par exemple, l'auteur veut que le jeudi de la première semaine des évocations, on se lève à minuit, qu'on jette de l'eau bénite dans sa chambre, qu'on allume un cierge de cire jaune préparé le mercredi, et qui doit être percé en forme de croix. A la lueur tremblante de ce cierge, il faut se rendre seul dans une église et y lire à voix basse l'office des morts, en substituant à la neuvième leçon des matines cette invocation rhythmique que nous traduisons du latin, en lui laissant sa forme étrange et ses refrains, qui rappellent les incantations monotones des sorcières de l'ancien monde:

Seigneur, délivre-moi des terreurs infernales, Affranchis mon esprit des larves sépulcrales. J'irai dans leurs enfers les chercher sans effroi; Je leur imposerai ma volonté pour loi. Je vais dire à la nuit d'enfanter la lumière; Soleil, relève-toi; lune, sois blanche et claire. Aux ombres de l'enfer je parle sans effroi, Je leur imposerai ma volonté pour loi! Leur visage est horrible et leurs formes étranges; Je veux que les démons redeviennent des anges. A ces laideurs sans nom je parle sans effroi, Je leur imposerai ma volonté pour loi! Ces ombres sont l'erreur de ma vue effrayée; Mais, seul je puis guérir leur beauté foudroyée, Car au fond des enfers je plonge sans effroi, Je leur imposerai ma volonté pour loi!

Après plusieurs autres cérémonies, vient la nuit de l'évocation; alors dans un lieu sinistre, à la lueur d'un feu alimenté par des croix brisées, il faut avec le charbon d'une croix, tracer un cercle, et réciter en même temps une hymne magique composée des versets de plusieurs psaumes; voici la traduction de cette hymne:

Le roi se réjouit, Seigneur, dans ta puissance, Laisse-moi compléter l'oeuvre de ma naissance. Que les ombres du mal, les spectres de la nuit, Soient comme la poussière au vent qui la poursuit. ........................................................ Seigneur, l'enfer s'éclaire et brille en ta présence, Par toi tout se termine et par toi tout commence: Jéhovah, Sabaoth, Éloïm, Éloï, Hélion, Hélios, Jodhévah, Saddaï! Le lion de Juda se lève dans sa gloire; Il vient du roi David consommer la victoire! J'ouvre les sept cachets du livre redouté; Satan tombe du ciel comme un éclair d'été! Tu m'as dit: Loin de toi l'enfer et ses tortures; Ils n'approcheront pas de tes demeures pures Tes yeux affronteront les yeux du basilic, Et tes pieds sans frayeur marcheront sur l'aspic. Tu prendras les serpents domptés par ton sourire, Tu boiras les poisons sans qu'ils puissent te nuire. Éloïm, Élohah, Sébaoth, Hélios, Éïeïe, Éieazereïe, ô Théos Tsehyros! La terre est au Seigneur, et tout ce qui la couvre. Lui-même il l'affermit sur l'abîme qui s'ouvre. Qui donc pourra monter sur le mont du Seigneur? L'homme à la main sans tache et le simple de coeur. Celui qui ne tient pas la vérité captive Et ne la reçoit pas pour la laisser oisive; Celui qui de son âme a compris la hauteur Et qui ne jure pas par un verbe menteur: Celui-là recevra la force pour domaine. Et tel est l'infini de la naissance humaine, La génération par la terre et le feu, L'enfantement divin de ceux qui cherchent Dieu! Princes de la nature agrandissez vos portes; Joug du ciel je te lève! à moi, saintes cohortes: Voici le roi de gloire! il a conquis son nom; Il porte dans sa main le sceau de Salomon. Le maître a de Satan brisé le noir servage, Et captif à sa suite il traîne l'esclavage. Le Seigneur seul est Dieu, le Seigneur seul est roi! Seigneur, gloire à toi seul, gloire à toi! gloire à toi!

Ne croirait-on pas entendre les sombres puritains de Walter Scott ou de Victor Hugo, accompagner de leur psalmodie fanatique l'oeuvre sans nom des sorcières de Faust ou de Macbeth!

Dans une conjuration adressée à l'ombre du géant Nemrod, ce chasseur sauvage qui fit commencer la tour de Babel, l'adepte d'Honorius menace cet antique réprouvé de resserrer ses chaînes et de le tourmenter de plus en plus chaque jour s'il n'obéit pas immédiatement à sa volonté.

N'est-ce pas le sublime de l'orgueil en délire, et cet antipape, qui ne comprenait un grand prêtre que comme un souverain des enfers, ne semble-t-il pas aspirer, comme à une vengeance du mépris et de la réprobation des vivants, au droit usurpé et funeste de tourmenter éternellement les morts!

CHAPITRE II.

APPARITION DES BOHÉMIENS NOMADES.

SOMMAIRE.--Moeurs et habitudes des Bohémiens nomades.--Ils viennent à la Chapelle, près Paris, où ils sont prêchés et excommuniés par l'évêque.--Leur science divinatoire et leur tarot.

Au commencement du XVe siècle, on vit se répandre en Europe des bandes de voyageurs basanés et inconnus. Appelés par les uns Bohémiens, parce qu'ils disaient venir de la Bohême, connus par d'autres sous le nom d'Égyptiens, parce que leur chef prenait le titre de duc d'Egypte, ils exerçaient la divination, le larcin et le maraudage. C'étaient des hordes nomades, bivouaquant sous des huttes qu'ils se construisaient eux-mêmes; leur religion était inconnue; ils se disaient pourtant chrétiens, mais leur orthodoxie était plus que douteuse. Ils pratiquaient entre eux le communisme et la promiscuité, et se servaient pour leurs divinations d'une série de signes étranges représentant la forme allégorique et la vertu des Nombres.

Illustration from Histoire de la magie

D'où venaient-ils? De quel monde maudit et disparu étaient-ils les épaves vivantes? Étaient-ce, comme le croyait le peuple superstitieux, les enfants des sorcières et des démons? Quel sauveur expirant et trahi les avait condamnés à marcher toujours? Était-ce la famille du juif errant? n'était-ce pas le reste des dix tribus d'Israël perdues dans la captivité et enchaînées pendant longtemps par Gog et par Magog, dans des climats inconnus? Voilà ce qu'on se demandait avec inquiétude en voyant passer ces étrangers mystérieux, qui d'une civilisation disparue semblaient n'avoir gardé que les superstitions et les vices. Ennemis du travail, ils ne respectaient ni la propriété ni la famille; ils traînaient après eux des femelles et des petits, et troublaient volontiers par leur prétendue divination la paix des honnêtes ménages. Écoutons parler le chroniqueur qui raconte leur premier campement dans le voisinage de Paris:

«L'année suivante, 1427, le dimanche d'après la mi-août, qui fut le 17 du mois, arrivent aux environs de Paris douze d'entre eux se disant pénitenciers, savoir un duc, un comte et dix hommes, tous à cheval, lesquels se disent très bons chrétiens et originaires de la basse Égypte; ils affirment avoir été chrétiens autrefois, que d'autres chrétiens les ont subjugués et ramenés au christianisme; que ceux qui s'y sont refusés ont été mis à mort, et que ceux au contraire qui se sont fait baptiser sont demeurés seigneurs du pays comme devant sur leur parole d'être bons et loyaux et de garder la foi de Jésus-Christ jusqu'à la mort; ils ajoutent qu'ils ont roi et reine dans leur pays, lesquels demeurent en leur seigneurie, parce qu'ils se sont faits chrétiens. Et aussi, disent-ils, quelques temps après nous être faits chrétiens, les Sarrazins vinrent nous assaillir. Grand nombre, peu fermes dans notre foi, sans endurer la guerre, sans défendre leur pays comme ils le devaient, se soumirent, se firent Sarrazins et abjurèrent notre Seigneur; et aussi, disent-ils, l'empereur d'Allemagne, le roi de Pologne et autres seigneurs ayant appris qu'ils avaient si facilement renoncé à la foi et s'étaient faits si tôt Sarrazins et idolâtres, leur coururent sus, les vainquirent facilement, comme s'ils avaient à coeur de les laisser dans leur pays pour les ramener au christianisme; mais l'empereur et les autres seigneurs, par délibération du conseil statuèrent qu'ils n'auraient jamais terre en leur pays, sans le consentement du pape; que pour cela ils devaient aller à Rome, qu'ils y étaient tous allés, grands et petits et à grand'peine pour les enfants; qu'ils avaient confessé leur péché; que le pape, les ayant ouïs, leur avait donné pour pénitence, par délibération du conseil, d'aller sept ans par le monde sans coucher dans aucun lit; qu'il avait ordonné que tout évêque et abbé portant crosse leur donnât, une fois pour toutes, dix livres tournois comme subvention à leurs dépenses; qu'il leur avait remis des lettres où tout ceci était relaté, leur avait donné sa bénédiction et que depuis cinq ans déjà ils couraient le monde.

»Quelques jours après, le jour de saint Jehan Décolace, c'est-à-dire le 29 août, arriva le commun, lequel on ne laissa point entrer dedans Paris, mais par justice fut logé à la Chapelle-Saint-Denis. Leur nombre se montait à environ cent vingt personnes, tant hommes que femmes et enfants. Ils assurent qu'en quittant leur pays ils étaient de mille à douze cents; que le reste était mort en route avec le roi et la reine; que ceux qui avaient survécu espéraient posséder encore des biens en ce monde, car le Saint-Père leur avait promis pays bon et fertile, quand ils auraient achevé leur pénitence.

»Lorsqu'ils furent à la Chapelle, on ne vit jamais plus de gens à la bénédiction du Landit, tant de Saint-Denis, de Paris que de ses environs la foule accourait pour les voir. Leurs enfants, garçons et filles, étaient on ne peut plus habiles faiseurs de tours. Ils avaient presque tous les oreilles percées, et à chaque oreille un ou deux anneaux d'argent; et ils disaient que c'était gentillesse en leur pays; ils étaient très noirs, avaient les cheveux crépus. Les femmes étaient les plus laides et les plus noires qu'on pût voir; toutes avaient le visage couvert de plaie, les cheveux noirs comme la queue d'un cheval, pour toute robe une vieille flaussoie ou schiavina, liée sur l'épaule par une corde ou un morceau de drap, et dessous un pauvre roquet ou une chemise pour tout habillement. Bref, c'étaient les plus pauvres créatures que de mémoire d'âge on eût jamais vues en France. Et néanmoins leur pauvreté, ils avaient parmi eux des sorcières qui regardaient les mains des gens et disaient à chacun ce qui lui était arrivé et ce qui devait lui advenir; et elles jetaient le désordre dans les ménages, car elles disaient au mari: «Ta femme... ta femme... ta femme t'a »fait coux,» à la femme: «Ton mari... t'a faite... »coulpe;» et, qui pis est, en parlant aux gens par art magique, par l'ennemi d'enfer ou par habileté, elles vidaient leurs bourses et emplissaient les leurs;» et le bourgeois de Paris qui rend compte de ces faits ajoute: «Et vraiment je fus trois ou quatre fois pour parler à eux, mais oncques ne m'aperçus d'un denier de perte; mais ainsi le disait le peuple partout, tant que la nouvelle en vint à l'évêque de Paris, lequel y alla, et même avec lui un frère mineur, nommé le petit Jacobin, lequel, par le commandement de l'évêque, fit là une belle prédication en excommuniant tous ceux et celles qui se faisaient et avaient cru et montré leur mains. Et convint qu'ils s'en allassent, et si partirent le jour de Notre-Dame de septembre, le 8, et s'en allèrent vers Pontoise.»

On ignore s'ils continuèrent leur voyage en se dirigeant toujours ainsi vers le nord de la capitale, mais il est certain que leur souvenir est resté dans un des coins du département du Nord.

«Il existe en effet dans un bois près du village de Hamel, et à cinq cents pas d'un monument de six pierres druidiques, une fontaine appelée Cuisine des sorciers; et, dit la tradition, c'est là que se reposaient et se désaltéraient les Cara maras, lesquels sont assurément les Caras'mar, c'est-à-dire les bohémiens, sorciers et devins ambulants auxquels les anciennes chartes du pays de Flandre accordaient le droit d'être nourris par les habitants.

Bientôt on enveloppe dans leur proscription ce livre étrange qui leur sert à consulter le sort et à rendre des oracles. Ces cartons bariolés de figures incompréhensibles et qui sont (on ne s'en doute pas) le résumé monumental de toutes les révélations de l'ancien monde, la clef des hiéroglyphes égyptiens, les clavicules de Salomon, les écritures primitives d'Hénoch et d'Hermès. Ici l'auteur que nous venons de citer, fait preuve d'une sagacité singulière, il parle du tarot en homme qui ne le comprend pas encore parfaitement, mais qui l'a profondément étudié; aussi voyons ce qu'il en dit:

«La forme, la disposition, l'arrangement de ces tablettes et les figures qu'elles représentent, bien que diversement modifiées par le temps, sont si manifestement allégoriques, et les allégories en sont si conformes à la doctrine civile, philosophique et religieuse de l'antiquité, qu'on ne peut s'empêcher de les reconnaître pour la synthèse de tout ce qui faisait la foi des anciens peuples. Par tout ce qui précède, nous avons suffisamment donné à entendre qu'il est une déduction du livre sidéral d'Hénoch qui est Hénochia; qu'il est modelé sur la roue astrale d'Athor, qui est Astaroth; que, semblable à l'ot-tara indien, ours polaire ou arc-tura du Septentrion, il est la force majeure (tarie) sur laquelle s'appuient la solidité du monde et le firmament sidéral de la terre; que, conséquemment, comme l'ours polaire dont on a fait le char du soleil, le chariot de David et d'Arthur, il est, l'heur grec, le destin chinois, le hasard égyptien, le sort des Rômes; et qu'en tournant sans cesse autour de l'ours du pôle, les astres déroulent à la terre le faste et le néfaste, la lumière et l'ombre, le chaud et le froid, d'où découlent le bien et le mal, l'amour et la haine qui font le bonheur et le malheur des hommes.

«Si l'origine de ce livre se perd dans la nuit des temps, au point que l'on ne sache ni où ni quand il fut inventé, tout porte à croire qu'il est d'origine indo-tartare et que, diversement modifié par les anciens peuples, selon les nuances de leurs doctrines et le caractère de leurs sages, il était un des livres de leurs sciences occultes, et peut-être même l'un de leurs livres sybillins. Nous avons suffisamment fait entrevoir la route qu'il a pu tenir pour arriver jusqu'à nous; nous avons vu qu'il avait dû être connu des Romains, et qu'il avait pu leur être apporté non-seulement aux premiers jours de l'empire, mais déjà même dès les premiers temps de la république, par ces nombreux étrangers qui, venus d'Orient et initiés aux mystères de Bacchus et d'Isis, apportèrent leur science aux héritiers de Numa.»

M. Vaillant ne dit pas que les quatre signes hiéroglyphiques du tarot, les bâtons, les coupes, les épées et les deniers ou cycles d'or, se trouvent dans Homère, sculptés sur le bouclier d'Achille, mais suivant lui:

«Les coupes égalent les arcs ou arches du temps, les vases ou vaisseaux du ciel.

«Les deniers égalent les astres, les sidères, les étoiles; les épées égalent les feux, les flammes, les rayons; les bâtons égalent les ombres, les pierres, les arbres, les plantes.

«L'as de coupe est le vase de l'univers, arche de la vérité du ciel, principe de la terre.

«L'as de denier est le soleil, oeil unique du monde, aliment et élément de la vie.

«L'as d'épée est la lance de Mars, source de guerres, de malheurs, de victoires.

«L'as de bâton est l'oeil du serpent, la houlette du pâtre, l'aiguillon du bouvier, la massue d'Hercule, l'emblème de l'agriculture.

«Le 2 de coupe est la vache, io ou isis, et le boeuf apis ou mnevis.

«Le 3 de coupe est isis, la lune, dame et reine de la nuit.

«Le 3 de denier est osiris, le soleil, seigneur et roi du jour.

»Le 9 de denier est le messager Mercure ou l'ange Gabriel.

»Le 9 de coupe est la gestation du bon destin, d'où naît le bonheur.»

»Tel est ce tarot des Rômes, dont par antilogie les Hébreux ont fait la torah ou loi de Jéhova. Loin d'être alors un jeu, comme aujourd'hui, il était un livre, un livre sérieux, le livre des symboles et des emblèmes, des analogies ou des rapports des astres et des hommes, le livre du destin, à l'aide duquel le sorcier dévoilait les mystères du sort. Ses figures, leurs noms, leur nombre, les sorts qu'on en tirait, en firent naturellement, pour les chrétiens, l'instrument d'un art diabolique, d'une oeuvre de magie; aussi conçoit-on avec quelle rigueur ils durent le proscrire dès qu'il leur fut connu par les abus de confiance que l'indiscrétion des Sagi commettait sur la crédulité publique. C'est alors que, la foi en sa parole se perdant, le tarot devint jeu, et que ses tablettes se modifièrent selon le goût des peuples et l'esprit du siècle. C'est de ce jeu des tarots que sont issues nos cartes à jouer, dont les combinaisons sont aussi inférieures à celles du tarot que le jeu de dames l'est au jeu d'échecs. C'est donc à tort que l'on fixe l'origine des cartes modernes au règne de Charles VI; car dès 1332, les initiés à l'ordre de la bande, établi par Alphonse XI, roi de Castille, faisaient déjà serment de ne pas jouer aux cartes. Sous Charles V, dit le Sage, saint Bernard de Sienne condamnait au feu les cartes, dites alors triomphales, du jeu de triomphe que l'on jouait déjà en l'honneur du triomphateur Osiris ou Ormuzd, l'une des cartes du tarot; d'ailleurs, ce roi lui-même les proscrivait, en 1369, et le petit Jean de Saintré ne fut honoré de ses faveurs que parce qu'il n'y jouait pas.

»Alors on les appelait, en Espagne, naïpes, et mieux, en Italie, naïbi, parce que les naïbi sont les diablesses, les sybilles, les pythonisses.»

M. Vaillant, que nous venons de laisser parler, suppose donc que le tarot a été modifié et changé, ce qui est vrai pour les tarots allemands à figures chinoises: mais ce qui n'est vrai ni pour les tarots italiens qui sont seulement altérés dans quelques détails, ni pour les tarots de Besançon, dans lesquels on retrouve encore des traces des hiéroglyphes égyptiens primitifs. Nous avons dit, dans notre Dogme et Rituel de la haute magie, combien furent malencontreux les travaux d'Etteilla ou d'Alliette sur le tarot. Ce coiffeur illuminé n'ayant réussi, après trente ans de combinaisons, qu'à créer un tarot bâtard dont les clefs sont interverties, dont les nombres ne s'accordent plus avec les signes, un tarot, en un mot, à la convenance d'Etteilla et à la mesure de son intelligence qui était loin d'être merveilleuse.

Nous ne croyons pas, avec M. Vaillant, que les bohémiens fussent les propriétaires légitimes de cette clef des initiations. Ils la devaient sans doute à l'infidélité ou à l'imprudence de quelque kabbaliste juif. Les bohémiens sont originaires de l'Inde, leur historien l'a prouvé avec assez de vraisemblance. Or, le tarot que nous avons encore et qui est celui des bohémiens, est venu de l'Égypte en passant par la Judée. Les clefs de ce tarot, en effet, se rapportent aux lettres de l'alphabet hébraïque, et quelques-unes des figures reproduisent même la forme des caractères de cet alphabet sacré.

Qu'était-ce donc que ces bohémiens? C'était, comme l'a dit le poète:

Le reste immonde D'un ancien monde;

c'était une secte de gnostiques indiens que leur communisme exilait de toute la terre. C'étaient, comme ils le disaient presque eux-mêmes, des profanateurs du grand arcane, livrés à une malédiction fatale. Troupeau égaré par quelque faquir enthousiaste, ils s'étaient faits voyageurs sur la terre, protestant contre toutes les civilisations au nom d'un prétendu droit naturel qui les dispensait presque de tout devoir. Or, le droit qui veut s'imposer en s'affranchissant du devoir, c'est l'agression, c'est le pillage, c'est la rapine, c'est le bras de Caïn levé contre son frère, et la société qui se défend semble venger la mort d'Abel.

En 1840, des ouvriers du faubourg Saint-Antoine, las, disaient-ils, d'être trompés par les journalistes et de servir d'instruments aux ambitions des beaux parleurs, résolurent de fonder eux-mêmes et de rédiger un journal d'un radicalisme pur et d'une logique sans faux-fuyants et sans ambages.

Ils se réunirent donc et tinrent conseil pour établir carrément leurs doctrines; ils prenaient pour base la devise républicaine: liberté, égalité et le reste. La liberté leur semblait impossible avec le devoir de travailler, l'égalité avec le droit d'acquérir, et ils conclurent au communisme. Mais l'un d'eux fit observer que dans le communisme les plus intelligents présideraient au partage et se feraient la part du lion. Il fut donc arrêté que personne n'aurait droit à la supériorité intellectuelle. Quelqu'un remarqua que la beauté physique même constitue une aristocratie, et l'on décréta l'égalité de la laideur. Puis, comme on s'attache à la terre en la cultivant, il fut décidé que les vrais communistes ne pouvant être agriculteurs, n'ayant que le monde pour patrie et l'humanité pour famille, ils devaient s'organiser en caravanes et faire éternellement le tour du monde. Ce que nous racontons ici n'est pas une parabole, nous avons connu les personnages présents à cette délibération, nous avons lu le premier numéro de leur journal intitulé l'Humanitaire, qui fut poursuivi et supprimé en 1841 (voir les procès de presse de cette époque). Si ce journal eût pu continuer, si la secte naissante eût recruté des adeptes, comme faisait alors même l'ancien procureur Cabet pour l'émigration icarienne, une nouvelle bande de bohémiens se fût organisée et la truanderie errante compterait un peuple de plus.

CHAPITRE III.

LÉGENDE ET HISTOIRE DE RAYMOND LULLE.

SOMMAIRE.--Ses travaux, son grand art, pourquoi on l'appelle le Docteur illuminé.--Ses théories en philosophie hermétique.--La magie chez les Arabes.--Idées de Raymond Lulle sur l'Antéchrist et sur la science universelle.

L'Église, comme nous l'avons dit, avait proscrit l'initiation en haine des profanations de la gnose. Quand Mahomet arma dans l'Orient le fanatisme contre la foi, à la piété qui ignore et qui prie, il vint opposer la crédulité sauvage qui combat. Ses successeurs prirent pied dans l'Europe et menacèrent bientôt de l'envahir. «La Providence nous châtie, disaient les chrétiens;» et les musulmans répondaient: «La fatalité est pour nous.»

Les juifs kabbalistes, qui craignaient d'être brûlés comme sorciers dans les pays catholiques, se réfugièrent près des Arabes qui étaient à leurs yeux des hérétiques, mais non pas des idolâtres. Ils en admirent quelques-uns à la connaissance des mystères, et l'islamisme, déjà triomphant par la force, put aspirer bientôt à triompher aussi par la science de ceux que l'Arabie lettrée appelait avec dédain les Barbares de l'Occident.

Le génie de la France avait opposé aux envahissements de la force les coups de son marteau terrible. Un doigt ganté de fer avait tracé une ligne devant la marée montante des armées mahométanes, et la grande voix de la victoire avait crié au flot: Tu n'iras pas plus loin.

Le génie de la science suscita Raymond Lulle qui revendiqua pour le Sauveur, fils de David, l'héritage de Salomon, et qui appela pour la première fois les enfants de la croyance aveugle aux splendeurs de la connaissance universelle.

Il faut voir avec quel mépris parlent encore de ce grand homme les faux savants et les faux sages! Mais aussi l'instinct populaire l'a vengé. Le roman et la légende se sont emparés de son histoire. On nous le représente amoureux comme Abailard, initié comme Faust, alchimiste comme Hermès, pénitent et savant comme saint Jérôme, voyageur comme le Juif errant, pieux et illuminé comme saint François d'Assises, martyr enfin comme saint Etienne, et glorieux dans la mort comme le Sauveur du monde.

Commençons par le roman; c'est un des plus touchants et des plus beaux que nous connaissions: Un jour de dimanche de l'année 1250, à Palma, dans l'Ile de Majorque, une dame sage et belle, nommée Ambrosia di Castello, native de Gênes, se rendait à l'église.

Un cavalier de haute mine et richement vêtu passait dans la rue; il voit la dame, il s'arrête comme foudroyé; elle entre dans l'église et va disparaître dans l'ombre du porche. Le cavalier, sans savoir ce qu'il fait, lance son cheval et entre après elle au milieu des fidèles effrayés: grande rumeur et grand scandale. Le cavalier est connu; c'est le seigneur Raymond Lulle, sénéchal des Îles et maire du palais: il a une femme et trois enfants; deux fils, l'un, nommé Raymond comme lui; l'autre, Guillaume, et une fille nommée Madeleine. Madame Ambrosia di Castello est également mariée et jouit, de plus, d'une réputation sans tache. Raymond Lulle passait alors pour un grand séducteur. Son entrée équestre dans l'église de Palma fit grand bruit dans la ville. Ambrosia, toute confuse, consulta son mari qui était sans doute un homme sage et qui ne trouva pas que sa femme fût offensée parce que sa beauté avait tourné la tête d'un jeune et brillant seigneur; mais il conseilla à Ambrosia de guérir son fol adorateur par la folie même dont elle était cause. Déjà Raymond Lulle avait écrit à la dame pour s'excuser ou pour s'accuser davantage. «Ce qu'elle lui avait inspiré, disait-il, était étrange, surhumain, fatal: il respectait son honneur, ses affections qu'il savait appartenir à un autre. Mais il était touché de la foudre, il lui fallait des dévouements, des sacrifices à faire, des miracles à accomplir, des pénitences de stylite, des prouesses de chevalier errant.»

Ambrosia lui répondit:

«Pour répondre à un amour que vous dites surhumain, il me faudrait une existence immortelle.

»Il faudrait que cet amour héroïquement et pleinement sacrifié à notre devoir pendant toute la vie des êtres qui nous sont chers (et je désire qu'elle soit longue), pût créer une éternité pour nous au moment où Dieu et le monde nous permettraient de nous aimer.

»On dit qu'il existe un élixir de vie; tâchez de le trouver, et quand vous serez sûr de votre découverte, venez me voir.

»Jusque-là, vivez pour votre femme et vos enfants, comme je vivrai pour mon mari que j'aime, et si vous me rencontrez dans la rue, ne me reconnaissez même pas.»

C'était un congé gracieux qui remettait, comme on le voit, notre amoureux aux calendes grecques; mais il ne l'entendit pas ainsi, et, à partir de ce jour, le brillant seigneur disparut pour faire place à un sombre et grave alchimiste. Don Juan était devenu Faust. Des années se passèrent. La femme de Raymond Lulle mourut, Ambrosia di Castello, à son tour, fut veuve; mais l'alchimiste semblait l'avoir oubliée pour ne s'occuper plus que du grand oeuvre.

Un jour, enfin, la veuve étant seule, on lui annonce Raymond Lulle: elle voit entrer un vieillard pâle et chauve qui tenait à la main une fiole pleine d'un élixir rouge comme le feu; il s'avance en chancelant et la cherche des yeux: elle est devant lui et il ne la reconnaît pas, car dans sa pensée elle est toujours jeune et belle comme dans l'église de Palma. «C'est moi, dit-elle enfin, que me voulez-vous?» A l'accent de cette voix, l'alchimiste tressaille, il la reconnaît, il croit la voir jeune encore, il se jette à ses pieds, et, lui tendant la fiole avec délire: «Tenez, dit-il, prenez, buvez, c'est la vie. J'ai mis là-dedans trente ans de la mienne, mais je l'ai essayé, j'en suis sûr, c'est l'élixir d'immortalité!

--Comment l'avez-vous essayé? dit Ambrosia avec un triste sourire.

--Depuis deux mois, dit Raymond, après avoir bu une quantité d'élixir pareille à celle-là, je me suis abstenu de toute nourriture. La faim m'a tordu les entrailles, mais non-seulement je ne suis pas mort, je puis dire que je sens en moi plus de vie et plus de force que jamais.

--Je vous crois, dit Ambrosia, mais cet élixir qui conserve la vie ne fait pas revenir la jeunesse, mon pauvre ami, regardez-vous,» et elle lui présentait un miroir.

Raymond Lulle recula. Jamais, depuis trente ans, il n'avait songé à se regarder.

«Maintenant, Raymond, regardez-moi, dit Ambrosia en découvrant ses cheveux blancs; puis, détachant l'agrafe de sa robe, elle lui montra son sein qui avait été presque entièrement rongé par un cancer: Est-ce cela, ajouta-t-elle, que vous voulez immortaliser?»

Puis, voyant l'alchimiste consterné:

«Écoutez-moi, dit-elle, depuis trente ans je vous aime et je ne veux pas vous condamner à la prison perpétuelle dans le corps d'un vieillard; ne me condamnez pas, à votre tour. Faites-moi grâce de cette mort qu'on nomme la vie. Laissez-moi me transformer pour revivre, retrempons-nous dans la jeunesse éternelle. Je ne veux pas de votre élixir qui prolonge la nuit de la tombe, j'aspire à l'immortalité.»

Raymond Lulle jeta alors à terre la fiole qui se brisa.

«Je vous délivre, dit-il, et je reste en prison pour vous. Vivez dans l'immortalité du ciel, moi, je suis condamné pour jamais à la mort vivante de la terre.»

Puis, cachant son visage dans ses mains, il s'enfuit en fondant en larmes.

Quelques mois après, un moine de l'ordre de saint François assistait Ambrosia di Castello à ses derniers moments: ce moine, c'était Raymond Lulle. Ici, le roman se termine et la légende va commencer.

Cette légende ne faisant qu'un seul homme des trois ou quatre Raymond Lulle qui ont existé à différentes époques, donne à l'alchimiste repentant plusieurs siècles d'existence et d'expiation. Le jour où naturellement le pauvre adepte devait mourir, il ressentait toutes les angoisses de l'agonie, puis, dans une crise suprême, il sentait la vie le reprendre, comme le vautour de Prométhée reprenait son festin renaissant. Le Sauveur du monde, qui déjà lui tendait la main, rentrait tristement dans le ciel qui se refermait, et Raymond Lulle se retrouvait sur la terre sans espoir de jamais mourir.

Il se mit à prier et dévoua son existence aux bonnes oeuvres; Dieu lui accordait toutes ses grâces excepté la mort, et que faire des autres sans celle-là qui doit les compléter et les couronner toutes? Un jour l'arbre de la science lui apparut chargé de ses fruits lumineux; il comprit l'être et ses harmonies, il devina la kabbale, il jeta les bases et traça le plan d'une science universelle, et depuis ce temps on ne l'appela plus que le docteur illuminé.

Il avait trouvé la gloire. Cette fatale récompense du travail que Dieu dans sa miséricorde n'envoie guère aux grands hommes qu'après leur mort parce qu'elle enivre et empoisonne les vivants. Mais Raymond Lulle qui n'avait pu mourir pour lui faire place devait craindre encore de la voir mourir avant lui, et cette gloire ne lui semblait être qu'une dérision de son immortelle infortune.

Il savait faire de l'or et il pouvait acheter le monde et tous ses monuments sans pouvoir s'assurer la jouissance d'un seul tombeau.

C'était le pauvre de l'immortalité. Partout il allait mendiant la mort et personne ne pouvait la lui donner.

Il avait pris corps à corps la philosophie des Arabes, il luttait victorieusement contre l'islamisme et avait tout à redouter du fanatisme des sectaires; tout à redouter, c'est-à-dire peut-être quelque chose à espérer, et ce qu'il espérait, c'était la mort.

Il prit pour domestique un jeune Arabe des plus fanatiques et se posa devant lui en fléau de la doctrine de Mahomet. L'arabe assassina son maître, c'était ce que Raymond Lulle attendait, mais il n'en mourut pas comme il l'avait espéré, ne put obtenir la grâce de son assassin et eut un remords sur la conscience au lieu de la délivrance et de la paix.

A peine guéri de ses blessures, il s'embarque et part pour Tunis; il y prêche publiquement le christianisme, mais le bey admirant sa science et son courage le défend contre la fureur du peuple et le fait embarquer avec tous ses livres. Raymond Lulle revient, prêche à Bône, à Bougie et dans d'autres villes d'Afrique; les musulmans stupéfaits n'osent mettre la main sur lui. Il retourne enfin à Tunis, et amassant le peuple dans les rues, il s'écrie qu'il a été déjà chassé du pays, mais qu'il y revient afin de confondre les dogmes impies de Mahomet et de mourir pour Jésus-Christ. Cette fois toute protection est impossible, le peuple furieux le poursuit, c'est une véritable sédition; il fuit pour les exciter davantage, il est déjà brisé de coups, inondé de sang, couvert de blessures, et il vit toujours. Il tombe enfin littéralement enseveli sous une montagne de pierres.

La nuit suivante, deux marchands génois, nommés Etienne Colon et Louis de Pastorga, passant en pleine mer, virent une grande lumière s'élever du port de Tunis. Ils s'approchèrent et virent un monceau de pierres qui projetait au loin cette miraculeuse splendeur; ils cherchèrent sous ces pierres et y trouvèrent Raymond Lulle brisé et vivant, ils l'embarquèrent sur leur vaisseau et le ramenèrent à Majorque, sa patrie. Mais en vue de cette île le martyr expira enfin, Dieu l'avait délivré par un miracle et sa pénitence était accomplie.

Telle est l'odyssée du Raymond Lulle fabuleux: venons maintenant aux réalités historiques.

Raymond Lulle le philosophe et l'adepte, celui qui mérita le surnom de docteur illuminé, était le fils de ce sénéchal de Majorque, célèbre par sa passion malheureuse pour Ambrosia di Castello. Il ne composa pas l'élixir d'immortalité, mais il fit de l'or en Angleterre pour le roi Edouard III; cet or fut appelé l'or de Raymond, et il en existe encore des pièces fort rares à la vérité, que les curieux nomment des raymondines.

M. Louis Figuier suppose que ces raymondines sont les nobles à la rose, frappés sous le règne d'Edouard III, et avance assez légèrement peut-être que l'alchimie de Raymond Lulle n'était qu'une sophistication de l'or, difficile à reconnaître dans un temps ou les procédés chimiques étaient beaucoup moins perfectionnés que de nos jours. Ce savant n'en reconnaît pas moins la valeur scientifique de Raymond Lulle, et voici comment il le juge (Doctrine et travaux des alchimistes, p. 82):

«Raymond Lulle, dont le génie s'exerça dans toutes les branches des connaissances humaines, et qui exposa dans son livre, Ars magna, tout un vaste système de philosophie résumant les principes encyclopédiques de la science de son temps, ne pouvait manquer de laisser aux chimistes un utile héritage. Il perfectionna et décrivit avec soin divers composés qui sont très en usage en chimie. C'est à lui que nous devons la préparation du carbonate de potasse au moyen du tartre et au moyen des cendres du bois, la rectification de l'esprit de vin, la préparation des huiles essentielles, la coupellation de l'argent et la préparation du mercure doux.»

D'autres savants, convaincus de la pureté de l'or des nobles à la rose, ont pensé que la chimie pratique ayant, au moyen âge, des procédés fort imparfaits, les transmutations de Raymond Lulle et des autres adeptes n'étaient autre chose que la séparation de l'or caché dans les mines d'argent, et purifié au moyen de l'antimoine, qui est désigné en effet par un grand nombre de symboles hermétiques, comme l'élément efficient et principal de la poudre de projection.

Nous conviendrons avec eux que la chimie n'existait pas au moyen âge, et nous ajouterons qu'elle fut créée par les adeptes ou plutôt que les adeptes, gardant pour eux les secrets de la synthèse, ce trésor des sanctuaires magiques, enseignèrent à leurs contemporains quelques-uns des procédés de l'analyse, procédés qui ont été perfectionnés depuis, mais qui n'ont pas encore conduit nos savants à retrouver cette antique synthèse qui est à proprement parler la philosophie hermétique.

Raymond Lulle a renfermé dans son testament philosophique tous les principes de cette science, mais d'une manière voilée, comme c'était l'usage et le devoir de tous les adeptes: aussi composa-t-il une clef de ce testament, puis une clef de la clef, c'est-à-dire un codicille qui est, selon nous, le plus important de ses écrits sur l'alchimie. Les principes qu'on y trouve et les procédés qui y sont exposés n'ont rien de commun avec la sophistication des métaux purs, ni avec la séparation des alliages. C'est une théorie conforme aux principes de Geber et d'Arnauld de Villeneuve pour la pratique, et aux plus hautes conceptions de la kabbale pour la doctrine. Les esprits sérieux qui ne se laissent pas décourager par le discrédit où l'ignorance fait parfois tomber les grandes choses, doivent, pour continuer après les plus puissants génies de l'ancien monde la recherche de l'absolu, étudier d'abord et méditer kabbalistiquement le codicille de Raymond Lulle.

Toute la vie de ce merveilleux adepte, le premier initié après saint Jean qui ait été voué à l'apostolat hiérarchique de la sainte orthodoxie, toute sa vie, disons-nous, se passa en fondations pieuses, en prédications, en travaux scientifiques immenses. Ainsi, l'an 1276 il fonda à Palma un collège de franciscains voués à l'étude des langues orientales et surtout de la langue arabe, avec la mission spéciale de réfuter les livres des docteurs mahométans, et de prêcher aux Maures la foi chrétienne. Jean XXI confirma cette institution par un bref daté de Viterbe, le 16 des calendes de décembre, la première année de son pontificat.

Depuis l'an 1293 jusqu'à l'an 1311, il sollicite et obtient du pape Nicolas IV et des rois de France, de Sicile, de Chypre, de Majorque, l'établissement de plusieurs collèges pour l'étude des langues. Partout il enseigne son grand art qui est une synthèse universelle des connaissances humaines, et qui a pour but d'amener les hommes à n'avoir plus qu'une seule langue comme ils n'auront qu'une pensée. Il vient à Paris, et en émerveille les plus savants docteurs; puis il va en Espagne, s'arrête à Complute, et y fonde une académie centrale pour l'étude des langues et des sciences; il réforme plusieurs couvents, voyage en Italie et recrute des soldats pour un nouvel ordre militaire dont il sollicite l'institution à ce même concile de Vienne qui condamne les templiers. C'est la science catholique, c'est la vraie initiation de saint Jean qui veut reprendre à des mains infidèles le glaive défenseur du temple. Les grands de la terre se moquent du pauvre Raymond Lulle, et font malgré eux tout ce qu'il désire. Cet illuminé qu'on appelle par dérision Raymond le fantastique, semble être le pape des papes et le roi des rois: il est pauvre comme Job, et il fait l'aumône aux souverains; on le dit fou, et il confond les sages. Le plus grand politique du temps, le cardinal Ximenès, esprit aussi vaste que sérieux, ne parle de lui qu'en l'appelant le divin Raymond Lulle et le docteur très illuminé. Il mourut, suivant Génébrard, en 1314, ou en 1315, suivant l'auteur de la préface des Méditations de l'ermite Blaquerne. Il était âgé de quatre-vingts ans, et la fin de sa laborieuse et sainte existence arriva le jour de la fête et du martyre des apôtres saint Pierre et saint Paul.

Disciple des grands kabbalistes, Raymond Lulle voulait établir une philosophie universelle et absolue, en substituant aux abstractions conventionnelles des systèmes la notion fixe des réalités de la nature, et aux termes ambigus de la scholastique, un verbe simple et naturel. Il reprochait aux définitions des savants de son temps d'éterniser les disputes par leurs inexactitudes et leurs amphibologies. L'homme est un animal raisonnable, dit Aristote; l'homme n'est pas un animal, peut-on répondre, et il est rarement raisonnable. De plus, animal et raisonnable sont deux termes qui ne sauraient s'accorder. Un fou, selon vous, ne serait pas un homme, etc. Raymond Lulle définit les choses par leur nom même et non par des synonymes ou des à peu près; puis il explique les noms par l'étymologie. Ainsi à cette question: qu'est-ce que l'homme? il répondra: ce mot, pris dans une acception générale, signifie la condition humaine; pris dans une acception particulière, il désigne la personne humaine. Mais qu'est-ce que la personne humaine? --Originairement, c'est la personne que Dieu a faite en donnant un souffle de vie à un corps tiré de la terre (humus); actuellement, c'est vous, c'est moi, c'est Pierre, c'est Paul, etc. Les gens habitués au jargon scientifique vont alors se récrier et diront au docteur illuminé que tout le monde en pourrait dire autant, qu'il raisonne comme un enfant; qu'avec cette méthode tout le monde serait savant, et qu'on préférerait le bon sens des gens du peuple à toute la doctrine des académies: c'est bien ce que je veux, répondrait simplement Raymond Lulle. De là le reproche de puérilité adressé à toute la théorie savante de Raymond Lulle, et elle était puérile en effet, puérile comme la morale de celui qui a dit: si vous ne devenez semblables à des petits enfants, vous n'entrerez jamais dans le royaume du ciel. Le royaume du ciel, n'est-ce pas aussi le royaume de la science, puisque toute la vie céleste des hommes et de Dieu n'est qu'intelligence et amour!

Raymond Lulle voulait opposer la kabbale devenue chrétienne à la magie fataliste des Arabes, les traditions de l'Égypte à celles de l'Inde, la magie de lumière à la magie noire; il disait que dans les derniers temps, les doctrines de l'Antéchrist seraient un réalisme matérialisé, et qu'alors ressusciteraient toutes les monstruosités de la mauvaise magie; il préparait donc les esprits au retour d'Hénoch, c'est-à-dire à la révélation dernière de cette science, dont la clef est dans les alphabets hiéroglyphiques d'Hénoch, et dont la lumière conciliatrice de la raison et de la foi précédera le règne messianique et universel du christianisme sur la terre. Pour les vrais kabbalistes et les voyants, cet homme était donc un grand prophète, et pour les sceptiques qui savent du moins respecter les grands caractères et les hautes aspirations, c'était un sublime rêveur.

CHAPITRE IV.

ALCHIMISTES.

SOMMAIRE.--Flamel, Trithéme, Agrippa, Guillaume Postel et Paracelse.

Flamel appartient exclusivement à l'alchimie, aussi ne ferons-nous mention de lui que pour parler de ce livre hiéroglyphique d'Abraham le juif, dans lequel l'écrivain de la rue Saint-Jacques-la-Boucherie trouva les clefs absolues du grand oeuvre.

Ce livre était combiné sur les clefs du Tarot et n'était qu'un commentaire hiéroglyphico-hermétique du Sepher Jézirah. Nous voyons, en effet, dans la description qu'en fait Flamel, que les feuillets étaient au nombre de vingt et un, soit vingt-deux avec le titre, et qu'ils se divisaient en trois septénaires, avec une feuille sans écriture à chaque septième page.

Remarquons que l'Apocalypse, ce sublime résumé kabbalistique et prophétique de toutes les figures occultes, partage aussi ses images en trois septénaires, après chacun desquels il se fait un silence dans le ciel, analogie frappante avec la feuille non écrite du livre mystique de Flamel.

Les septénaires de l'Apocalypse sont d'abord sept sceaux à ouvrir, c'est-à-dire sept mystères à connaître et sept difficultés à vaincre; sept trompettes à sonner, c'est-à-dire sept paroles à comprendre, et sept coupes à verser, c'est-à-dire sept substances à volatiliser et à fixer.

Illustration from Histoire de la magie

Dans le livre de Flamel, le premier septième feuillet porte pour hiéroglyphe la verge de Moïse triomphante des serpents projetés par les enchanteurs de Pharaon et qui s'entre-dévorent, figure analogue au triomphateur du Tarot attelant à son char cubique les sphinx blanc et noir de la magie égyptienne.

Cette figure correspond au septième dogme du symbole de Maïmonides: Nous n'avons qu'un prophète, et c'est Moïse.

Elle représente l'unité de la science et de l'oeuvre; elle représente aussi le mercure des sages qui se forme par la dissolution des mixtes et par Faction réciproque du soufre et du sel des métaux.

La figure du second septénaire était la représentation du serpent d'airain fixé sur une croix. La croix représente le mariage du soufre et du sel purifiés, et la condensation de la lumière astrale; le nombre 14 du Tarot représente un ange, c'est-à-dire l'esprit de la terre mêlant ensemble les liquides d'un vase d'or et d'un vase d'argent. C'est donc le même symbole figuré d'une autre manière.

Au dernier septénaire du livre de Flamel, on voyait le désert, des fontaines et des serpents qui couraient de tous côtés, image de l'espace et de la vie universelle. Dans le Tarot, l'espace est figuré par les quatre signes des points cardinaux du ciel, et la vie par une jeune fille nue qui court dans un cercle. Flamel ne dit pas le nombre des fontaines et des serpents. Il pouvait y avoir quatre fontaines jaillissant d'une même source, comme dans le pantacle édénique, avec quatre, sept, neuf ou dix serpents.

Au quatrième feuillet, on voyait le Temps prêt à trancher les pieds à Mercure. Près de là était un rosier fleuri dont la racine était bleue, la tige blanche, les feuilles rouges et les fleurs d'or. Le nombre quatre est celui de la réalisation élémentaire: le Temps, c'est le nitre atmosphérique; sa faux, c'est l'acide qu'on en peut faire et qui fixe le mercure en le transformant en sel; le rosier, c'est l'oeuvre avec ses trois couleurs successives: c'est le magistère au noir, au blanc et au rouge qui fait germer et fleurir l'or.

Au cinquième feuillet (le nombre cinq est celui du grand mystère), on voyait au pied du rosier fleuri des aveugles fouiller la terre pour y chercher le grand agent qui est partout; quelques-uns, plus avisés, pesaient une eau blanche semblable à de l'air épaissi; au revers de la page on voyait le massacre des Innocents et le soleil et la lune qui venaient se baigner dans leur sang. Cette allégorie, qui exprime en effet le grand secret de l'art hermétique, se rapporte à cet art de prendre l'air dans l'air comme dit Aristée, ou, pour parler une langue intelligible, d'employer l'air comme force en le dilatant au moyen de la lumière astrale, comme on dilate l'eau en vapeur par l'action du feu, ce qui peut se faire à l'aide de l'électricité, des aimants et d'une projection puissante de la volonté de l'opérateur dirigée par la science et le bon vouloir. Le sang des enfants représente cette lumière essentielle que le feu philosophique extrait des corps élémentaires et dans laquelle le soleil et la lune viennent se baigner, c'est-à-dire que l'argent s'y teint en or et que l'or y acquiert un degré de pureté qui en transforme le soufre en véritable poudre de projection.

Nous ne faisons pas ici un traité d'alchimie, bien que cette science soit réellement la haute magie mise en oeuvre, nous en réservons pour d'autres ouvrages plus spéciaux et plus étendus les révélations et les merveilles.

La tradition populaire assure que Flamel n'est pas mort et qu'il a enterré un trésor sous la tour Saint-Jacques-la-Boucherie. Ce trésor contenu dans un coffre de cèdre revêtu de lames des sept métaux, ne serait autre chose, disent les adeptes illuminés, que l'exemplaire original du fameux livre d'Abraham le juif, avec ses explications écrites de la main de Flamel, et des échantillons de la poudre de projection suffisants pour changer l'Océan en or si l'Océan était du mercure.

Après Flamel vinrent Bernard le Trévisan, Basile Valentin et d'autres alchimistes célèbres. Les douze clefs de Basile Valentin sont à la fois kabbalistiques, magiques et hermétiques. Puis en 1480 parut Jean Trithême qui fut le maître de Cornélius Agrippa et le plus grand magicien dogmatique du moyen âge. Trithême était un abbé de l'ordre de saint Benoît, d'une irréprochable orthodoxie et de la conduite la plus régulière. Il n'eut pas l'imprudence d'écrire ouvertement sur la philosophie occulte comme son disciple l'aventureux Agrippa; tous ses travaux magiques roulent sur l'art de cacher les mystères; quant à sa doctrine, il l'a exprimée par un pantacle, suivant l'usage des vrais adeptes. Ce pantacle, extrêmement rare, se trouve seulement dans quelques exemplaires manuscrits du Traité des causes secondes. Un gentilhomme polonais qui est un esprit élevé et un noble coeur, M. le comte Alexandre Branistki, en possède un curieux exemplaire qu'il a bien voulu nous communiquer.

Ce pantacle est composé de deux triangles unis par la base, l'un blanc et l'autre noir; sous la pointe du triangle noir est couché un fou qui redresse péniblement la tête et regarde avec une grimace d'effroi dans l'obscurité du triangle où se reflète sa propre image; sur la pointe du triangle blanc s'appuie un homme dans la force de l'âge, vêtu en chevalier, ayant le regard ferme et l'attitude d'un commandement fort et paisible. Dans le triangle blanc sont tracés les caractères du tétragramme divin.

On pourrait expliquer ce pantacle par cette légende: «Le sage s'appuie sur la crainte du vrai Dieu, l'insensé est écrasé par la peur d'un faux dieu fait à son image. C'est là le sens naturel et exotérique de l'emblème; mais en le méditant dans son ensemble et dans chacune de ses parties, les adeptes y trouveront le dernier mot de la kabbale, la formule indicible du grand arcane: la distinction entre les miracles et les prodiges, le secret des apparitions, la théorie universelle du magnétisme et la science de tous les mystères.

Trithême a composé une histoire de la magie toute en pantacles, sous ce titre: Veterum sophorum sigilla et imagines magicæ; puis dans sa stéganographie et dans sa polygraphie il donne la clef de toutes les écritures occultes et explique en termes voilés la science réelle des incantations et des évocations. Trithême est en magie le maître des maîtres, et nous n'hésitons pas à le proclamer le plus sage et le plus savant des adeptes.

Il n'en est pas de même de Cornélius Agrippa, qui fut toute sa vie un chercheur et qui ne trouva ni la vraie science ni la paix. Les livres d'Agrippa sont pleins d'érudition et de hardiesse; il était lui-même d'un caractère fantasque et indépendant, aussi passa-t-il pour un abominable sorcier et fut-il persécuté par le clergé et par les princes; il écrivit enfin contre les sciences qui n'avaient pu lui donner le bonheur, et il mourut dans la misère et dans l'abandon.

Nous arrivons enfin à la douce et bonne figure de ce savant et sublime Postel qu'on ne connaît que par son trop mystique amour pour une vieille fille illuminée. Il y a pourtant dans Postel toute autre chose que le disciple de la mère Jeanne; mais les esprits vulgaires sont si heureux de dénigrer pour se dispenser d'apprendre, qu'ils ne voudront jamais y rien voir de mieux. Ce n'est donc pas à ceux-là que nous allons révéler le génie de Guillaume Postel.

Postel était le fils d'un pauvre paysan des environs de Barenton en Normandie: à force de persévérance et de sacrifices il parvint à s'instruire et devint bientôt le plus savant homme de son temps; la pauvreté l'accompagna toujours et la misère même le força parfois de vendre ses livres. Postel, toujours plein de résignation et de mansuétude, travaillait comme un homme de peine pour gagner un morceau de pain et revenait ensuite étudier: il apprit toutes les langues connues et toutes les sciences de son temps; il découvrit des manuscrits précieux et rares, entre autres les Évangiles apocryphes et le Sepher Jezirah; il s'initia lui-même aux mystères de la haute kabbale et dans sa naïve admiration pour cette vérité absolue, pour cette raison suprême de toutes les philosophies et de tous les dogmes, il voulut la révéler au monde. Il parla donc ouvertement la langue des mystères, écrivit un livre ayant pour titre: La clef des choses cachées depuis le commencement du monde. Il adressa ce livre aux Pères du concile de Trente en les conjurant d'entrer dans la voie de la conciliation et de la synthèse universelle. Personne ne le comprit, quelques-uns l'accusèrent d'hérésie, les plus modérés se contentèrent de dire qu'il était fou.

La Trinité, disait-il, a fait l'homme à son image et à sa ressemblance. Le corps humain est double et son unité ternaire se compose de l'union des deux moitiés; l'âme humaine aussi est double: elle est animus et anima, elle est esprit et tendresse; elle a deux sexes, le sexe paternel siège dans la tête, le sexe maternel dans le coeur; l'accomplissement de la rédemption doit donc être double dans l'humanité: il faut que l'esprit par sa pureté rachète les égarements du coeur, puis il faut que le coeur par sa générosité rachète les sécheresses égoïstes de la tête. Le christianisme, ajoutait-il, n'a encore été compris que par les têtes raisonneuses, il n'est pas descendu jusqu'aux coeurs. Le Verbe s'est fait homme, mais c'est quand il se sera fait femme que le monde sera sauvé. C'est le génie maternel de la religion qui apprendra aux hommes les sublimes grandeurs de l'esprit de charité, et alors la raison se conciliera avec la foi parce qu'elle comprendra, expliquera et gouvernera les saintes folies du dévouement.

Voyez maintenant, ajoutait-il, de quoi se compose la religion du plus grand nombre des chrétiens: une partialité ignorante et persécutrice, un entêtement superstitieux et stupide, et surtout la peur, la lâche peur! Et pourquoi cela? Parce qu'ils n'ont pas des coeurs de femme, parce qu'ils ne sentent pas les divins enthousiasmes de l'amour maternel qui leur expliqueraient la religion tout entière. La puissance qui s'est emparée de leur cerveau et qui lie leur esprit, ce n'est pas le Dieu bon, intelligent et longanime, c'est le méchant et sot et couard Satanas, ils ont bien plus de peur du diable que d'amour pour Dieu. Ce sont des cervelles glacées et rétrécies placées comme des tombeaux sur des coeurs morts. Oh! quand la grâce ressuscitera les coeurs, quel réveil pour les intelligences! quelle renaissance pour la raison! quel triomphe pour la vérité! Pourquoi suis-je le premier et presque le seul à le comprendre? Que peut faire un ressuscité seul parmi des morts qui ne peuvent encore rien entendre! Vienne donc, vienne cet esprit maternel qui m'est apparu à Venise dans l'âme d'une vierge inspirée de Dieu, et qu'il apprenne aux femmes du nouveau monde leur mission rédemptrice et leur apostolat de saint et spirituel amour!

Ces nobles inspirations, Postel les devait en effet à une pieuse fille nommée Jeanne, qu'il avait connue à Venise; il fut le confident spirituel de cette âme d'élite et fut entraîné dans le courant de poésie mystique qui tourbillonnait autour d'elle. Lorsqu'il lui donnait la communion, il la voyait rayonnante et transfigurée, elle avait alors plus de cinquante ans, et le pauvre père avoue naïvement qu'il ne lui en eût pas donné quinze, tant la sympathie de leurs coeurs la transfigurait à ses yeux. Etranges égarements de l'amour dans deux âmes pures, mariage mystique de deux virginités, puérilités lyriques, célestes hallucinations; pour comprendre tout cela il faut avoir vécu de la vie ascétique. C'est elle, disait l'enthousiaste, c'est l'esprit de Jésus-Christ vivant en elle qui doit régénérer le monde. Cette lumière du coeur qui doit chasser de tous les esprits le spectre hideux de Satan, ce n'est pas une chimère de mes rêves, je l'ai vue, elle a paru dans le monde, elle s'est incarnée dans une vierge, et j'ai salué en elle la mère du monde à venir! Nous analysons ici Postel plutôt que nous ne le traduisons, mais l'abrégé rapide que nous donnons de ses sentiments et de son langage ne suffit-il pas pour faire comprendre que tout cela était dit au figuré et que suivant la judicieuse remarque du savant jésuite Desbillons, dans sa notice sur la vie et les ouvrages de Postel, rien n'était plus loin de sa pensée que de faire, comme on l'a prétendu, une seconde incarnation et une divinité de cette pauvre soeur hospitalière qui l'avait uniquement séduit par l'éclat de ses humbles vertus. Nous croyons bien sincèrement que les calomniateurs et les railleurs du bon Postel ne valaient pas la mère Jeanne.

Les relations mystiques de Postel et de cette religieuse durèrent environ cinq ans, après lesquels la mère Jeanne mourut. Elle avait promis à son confesseur de ne jamais se séparer de lui et de l'assister quand elle serait dégagée des chaînes de la vie présente. «Elle m'a tenu parole, dit Postel, elle est venue depuis me visiter à Paris, elle m'a illuminé de sa lumière, elle a concilié ma raison avec ma foy. Sa substance et corps spirituel, deux ans depuis son ascension au ciel, est descendu en moy, et s'est partout mon corps sensiblement estendu, tellement que c'est elle et non pas moy qui vit en moy.»

Depuis cette époque, Postel ne s'appela jamais plus autrement que le ressuscité, il signait Postellus restitutus, et de fait un singulier phénomène s'accomplit en lui, ses cheveux de blancs qu'ils étaient redevinrent noirs, ses rides s'effacèrent et la couleur vermeille de la jeunesse se répandit sur son visage, pâli et exténué par les austérités et les veilles; ses biographes moqueurs prétendent qu'il se teignait les cheveux, et qu'il se fardait: comme si ce n'était pas assez d'en avoir fait un fou, ils veulent encore qu'un homme d'un si noble et si généreux caractère ait été un jongleur et un charlatan.

Il y a quelque chose de plus prodigieux que l'éloquente déraison des coeurs enthousiastes, c'est la bêtise ou la mauvaise foi des esprits sceptiques et froids qui les jugent.

«On s'est imaginé, écrit le père Desbillons, et je vois qu'on croit encore aujourd'hui, que la régénération, qu'il suppose avoir été faite par la mère Jeanne, est le fondement de son système; le système dont il ne s'est jamais départi, si ce n'est peut-être quelques années avant sa mort, subsistait en entier avant qu'il eût entendu parler de cette mère Jeanne. Il s'était mis dans la tête que le règne évangélique de Jésus-Christ, établi par les apôtres, ne pouvait plus ni se soutenir parmi les chrétiens, ni se propager parmi les infidèles, que par les lumières de la raison.... A ce principe, qui le regardait personnellement, il en joignait un autre qui consistait dans la destination d'un roi de France à la monarchie universelle, il fallait lui préparer les voies par la conquête des coeurs et la conviction des esprits, afin qu'il n'y eût plus dans le monde qu'une seule croyance, et que Jésus-Christ y régnât par un seul roi, par une seule loi et une seule foi.»

Voilà ce qui prouve, suivant le père Desbillons, que Postel était fou.

Fou, pour avoir pensé que la religion doit régner sur les esprits par la raison suprême de son dogme, et que la monarchie, pour être forte et durable, doit enchaîner les coeurs par les conquêtes de la prospérité publique de la paix.

Fou, pour avoir cru à l'avènement du règne de celui à qui nous demandons tous les jours que son règne arrive.

Fou, parce qu'il croyait à la raison et à la justice sur la terre!...

Eh bien, ils disent vrai: le pauvre Postel était fou.

La preuve de sa folie, c'est qu'il écrivit, comme nous l'avons dit, aux pères du concile de Trente, pour les supplier de bénir tout le monde et de ne lancer d'anathèmes contre personne.

Autre folie; il essaya de convertir les jésuites à ses idées, et de leur faire prêcher la concorde universelle entre les hommes, la paix entre les souverains, la raison aux prêtres et la bonté aux princes de ce monde.

Enfin, dernière et suprême folie, il négligea les biens de la terre et la faveur des grands, vécut toujours humblement et pauvrement, ne posséda jamais rien que sa science et ses livres, et n'ambitionna jamais autre chose que la vérité et la justice.

Dieu fasse paix à l'âme du pauvre Guillaume Postel!

Il était si doux et si bon, que ses supérieurs ecclésiastiques eurent pitié de lui, et pensant probablement, comme on l'a dit plus tard de La Fontaine, qu'il était plus bête que méchant, ils se contentèrent de le renfermer dans un couvent pour le reste de ses jours. Postel les remercia du calme qu'ils procuraient ainsi à la fin de sa vie et mourut paisiblement en rétractant tout ce que ses supérieurs voulurent. L'homme de la concorde universelle ne pouvait être un anarchiste, et avant toute chose c'était le plus sincère des catholiques et le plus humble des chrétiens.

On retrouvera un jour les ouvrages de Postel, et on les lira avec étonnement.

Passons à un autre fou, celui-ci s'appelle Théophraste Auréole Bombast, et on le connaît dans le monde magique sous le nom célèbre de Paracelse.

Nous ne répéterons pas ce que nous avons dit de ce maître dans notre dogme et rituel de la haute magie, nous ajouterons seulement quelques remarques sur la médecine occulte dont Paracelse fut le rénovateur.

Cette médecine vraiment universelle repose sur une vaste théorie de la lumière, que les adeptes nomment l'or fluide ou potable. La lumière, cet agent créateur, dont les vibrations donnent à toutes choses le mouvement et la vie; la lumière latente dans l'éther universel, rayonnante autour des centres absorbants, qui s'étant saturés de lumière projettent à leur tour le mouvement et la vie, et forment ainsi des courants créateurs; la lumière astralisée dans les astres, animalisée dans les animaux, humanisée dans les hommes; la lumière qui végète dans les plantes, qui brille dans les métaux, qui produit toutes les formes de la nature, et les équilibre toutes par les lois de la sympathie universelle, c'est cette lumière qui produit les phénomènes du magnétisme devinés par Paracelse, c'est elle qui colore le sang en se dégageant de l'air, aspiré et renvoyé par le soufflet hermétique des poumons; le sang alors devient un véritable élixir de vie où des globules vermeils et aimantés de lumière vivante nagent dans un fluide légèrement doré. Ces globules sont de véritables semences prêtes à prendre toutes les formes du monde dont le corps humain est l'abrégé, ils peuvent se subtiliser et se coaguler, renouvelant ainsi les esprits qui circulent dans les nerfs, et la chair qui s'affermit autour des os; ils rayonnent au dehors ou plutôt en se spiritualisant ils se laissent entraîner par les courants de la lumière, et circulent dans le corps astral, ce corps intérieur et lumineux que l'imagination dilate chez les extatiques, en sorte que leur sang va quelquefois colorer à distance des objets que leur corps astral pénètre pour se les identifier. Nous démontrerons dans un ouvrage spécial sur la médecine occulte, tout ce que nous avançons ici, quelque étrange et quelque paradoxal que cela puisse paraître d'abord aux hommes de science. Telles étaient les bases de la médecine de Paracelse, il guérissait par sympathie de lumière, il appliquait les médicaments non au corps extérieur et matériel qui est tout passif, et qu'on peut même tailler et déchirer sans qu'il sente rien quand le corps astral se retire, mais à ce médium intérieur, à ce corps, principe des sensations dont il ravivait la quintessence par des quintessences sympathiques. Ainsi, par exemple, il guérissait les blessures en appliquant de puissants réactifs au sang répandu dont il renvoyait vers le corps l'âme physique et la séve purifiée. Pour guérir un membre malade, il faisait un membre de cire auquel il attachait, par la puissance de sa volonté, le magnétisme du membre malade; il appliquait à cette cire le vitriol, le fer et le feu, et réagissait ainsi par l'imagination et la correspondance magnétique sur le malade lui-même dont ce membre de cire était devenu l'appendice et le supplément. Paracelse connaissait LES MYSTÈRES DU SANG, il savait pourquoi les prêtres de Baal, pour faire descendre le feu du ciel, se faisaient des incisions avec des couteaux; il savait pourquoi les Orientaux qui veulent inspirer à une femme de l'amour physique, répandent leur sang devant elle; il savait comment le sang répandu crie vengeance ou miséricorde et remplit l'air d'anges ou de démons. C'est le sang, en effet, qui est l'instrument des rêves, c'est lui qui fait abonder les images dans notre cerveau pendant le sommeil, car le sang est plein de lumière astrale. Les globules en sont bisexuels, aimantés et ferrés, sympathiques et répulsifs. De l'âme physique du sang, on peut faire sortir toutes les formes et toutes les images du monde... Lisons le récit d'un voyageur estimé:

«A Baroche, dit le voyageur Tavernier, les Anglais ont un fort beau logis, et je me souviens qu'y arrivant un jour, en revenant d'Agra à Surate, avec le président des Anglais, il vint aussitôt des charlatans lui demander s'il voulait qu'ils lui montrassent quelques tours de leur métier: ce qu'il eut la curiosité de voir.

»La première chose qu'ils firent fut d'allumer un grand feu, et de faire rougir des chaînes de fer dont ils s'entortillèrent le corps, faisant semblant qu'ils en ressentaient quelque douleur, mais n'en recevant au fond aucun dommage. Ensuite, ils prirent un petit morceau de bois, et, l'ayant planté en terre, ils demandèrent à quelqu'un de la compagnie quel fruit il voulait avoir. On leur dit que l'on souhaitait des mangues, et alors un de ces charlatans, se couvrant d'un linceul, s'accroupit contre terre jusqu'à cinq ou six reprises.--J'eus la curiosité de monter à une chambre pour voir d'en haut par une ouverture du linceul, ce que cet homme faisait, et j'aperçus que, se coupant la chair sous les aisselles avec un rasoir, il frottait de son sang le morceau de bois. A chaque fois qu'il se relevait, le bois croissait a vue d'oeil, et, à la troisième, il en sortit des branches avec des bourgeons. A la quatrième fois, l'arbre fut couvert de feuilles, et, à la cinquième, on lui vit des fleurs.

»Le président des Anglais avait alors son ministre avec lui, l'ayant mené à Amadabat pour baptiser un enfant du Commandeur hollandais, et dont il avait été prié d'être le parrain; car il faut remarquer que les Hollandais ne tiennent point de ministres que dans les lieux où ils ont ensemble des marchands et des soldats. Le ministre anglais avait protesté d'abord qu'il ne pouvait consentir que des chrétiens assistassent à de semblables spectacles; et dès qu'il eut vu que, d'un morceau de bois sec, ces gens-là faisaient venir, en moins d'une demi-heure, un arbre de quatre ou cinq pieds de haut, avec des feuilles et des fleurs comme au printemps, il se mit en devoir de l'aller rompre, et dit hautement qu'il ne donnerait jamais la communion à aucun de ceux qui demeureraient davantage à voir ces choses. Cela obligea le président de congédier ces charlatans.»

Le docteur Clever de Maldigny, à qui nous empruntons cette citation, regrette que les mangues se soient arrêtées en si beau chemin, mais il n'entreprend pas d'expliquer le phénomène. Nous croyons que c'était une fascination par le magnétisme de la lumière rayonnante du sang; c'était ce que nous avons défini ailleurs: un phénomène d'électricité magnétisée, identique avec celui qu'on nomme palingénésie, et qui consiste à faire apparaître une plante vivante dans un vase qui contient la cendre de cette même plante morte depuis longtemps.

Tels étaient les secrets que connaissait Paracelse, et c'est en employant aux usages de la médecine ces forces cachées de la nature, qu'il se fit tant d'admirateurs et tant d'ennemis. Paracelse était loin d'ailleurs d'être un bonhomme comme Postel, il était naturellement agressif et batailleur; son génie familier était caché, disait-il, dans le pommeau de sa grande épée, et il ne la quittait jamais. Sa vie fut une lutte incessante; il voyageait, il disputait, il écrivait, il enseignait. Il était plus curieux de résultats physiques que de conquêtes morales, aussi fut-il le premier des magiciens opérateurs et le dernier des sages adeptes. Sa philosophie était toute de sagacité, aussi l'intitulait-il lui-même philosophia sagax. Il a plus deviné que personne sans avoir jamais rien su complètement. Rien n'égale ses intuitions, si ce n'est la témérité de ses commentaires. C'était l'homme des expériences hardies, il s'enivrait de ses opinions et de sa parole, il s'enivrait même autrement, si l'on en croit ses chroniqueurs. Les écrits qu'il a laissés sont précieux pour la science, mais il faut les lire avec précaution; on peut l'appeler le divin Paracelse, en prenant cet adjectif dans le sens de divinateur, c'est un oracle, mais ce n'est pas un vrai maître; c'est comme médecin surtout qu'il est grand, puisqu'il avait trouvé la médecine universelle: il ne put toutefois conserver sa propre vie, et il mourut encore jeune, épuisé par ses travaux et par ses excès, laissant après lui un nom d'une gloire fantastique et douteuse, fondée sur des découvertes dont ses contemporains ne profitèrent pas. Il mourut sans avoir dit son dernier mot, et il est un de ces personnages mystérieux dont on peut dire comme d'Hénoch et de saint Jean: Il n'est pas mort, et il reviendra visiter la terre avant le dernier jour!

CHAPITRE V.

SORCIERS ET MAGICIENS CÉLÈBRES.

SOMMAIRE.--La Divine comédie et le Roman de la rose.--La Renaissance.--Démêlés de Martin Luther et du diable.--Catherine de Médicis.--Henri III et Jacques Clément--Les rose-croix.--Henri Kunrath.--Osvald Crollius.--Les alchimistes et les magiciens au commencement du XVIIe siècle.

On a multiplié les commentaires et les études sur l'oeuvre de Dante, et personne, que nous sachions, n'en a signalé le principal caractère. L'oeuvre du grand Gibelin est une déclaration de guerre à la papauté par la révélation hardie des mystères. L'épopée de Dante est joannite et gnostique, c'est une application hardie des figures et des nombres de la kabbale aux dogmes chrétiens, et une négation secrète de tout ce qu'il y a d'absolu, dans ces dogmes; son voyage à travers les mondes surnaturels s'accomplit comme l'initiation aux mystères d'Éleusis et de Thèbes. C'est Virgile qui le conduit et le protège dans les cercles du nouveau Tartare, comme si Virgile, le tendre et mélancolique prophète des destinées du fils de Pollion, était aux yeux du poète florentin le père illégitime, mais véritable de l'épopée chrétienne. Grâce au génie païen de Virgile, Dante échappe à ce gouffre sur la porte duquel il avait lu une sentence de désespoir, il y échappe en mettant sa tête à la place de ses pieds et ses pieds à la place de sa tête, c'est-à-dire en prenant le contrepied du dogme, et alors il remonte à la lumière en se servant du démon lui-même comme d'une échelle monstrueuse; il échappe à l'épouvante à force d'épouvante, à l'horrible à force d'horreur. L'enfer, semble-t-il dire, n'est une impasse que pour ceux qui ne savent pas se retourner; il prend le diable à rebrousse-poil, s'il m'est permis d'employer ici cette expression familière, et s'émancipe par son audace. C'est déjà le protestantisme dépassé, et le poète des ennemis de Rome a déjà deviné Faust montant au ciel sur la tête de Méphistophélès vaincu. Remarquons aussi que l'enfer de Dante n'est qu'un purgatoire négatif. Expliquons-nous: son purgatoire semble s'être formé dans son enfer comme dans un moule, c'est le couvercle et comme le bouchon du gouffre, et l'on comprend que le titan florentin en escaladant le paradis voudrait jeter d'un coup de pied le purgatoire dans l'enfer.

Son ciel se compose d'une série de cercles kabbalistiques divisés par une croix comme le pantacle d'Ézéchiel; au centre de cette croix fleurit une rose, et nous voyons apparaître pour la première fois exposé publiquement et presque catégoriquement expliqué le symbole des rose-croix.

Nous disons pour la première fois, parce que Guillaume de Lorris, mort en 1260, cinq ans avant la naissance d'Alighieri, n'avait pas achevé son Roman de la rose, qui fut continué par Clopinel, un demi-siècle plus tard. On ne découvrira pas sans étonnement que le Roman de la rose et la Divine comédie sont les deux formes opposées d'une même oeuvre: l'initiation à l'indépendance de l'esprit, la satire de toutes les institutions contemporaines et la formule allégorique des grands secrets de la Société des rose-croix.

Ces importantes manifestations de l'occultisme coïncident avec l'époque de la chute des templiers, puisque Jean de Meung ou Clopinel, contemporain de la vieillesse de Dante, florissait pendant ses plus belles années à la cour de Philippe le Bel. Le Roman de la rose est l'épopée de la vieille France. C'est un livre profond sous une forme légère, c'est une révélation aussi savante que celle d'Apulée des mystères de l'occultisme. La rose de Flamel, celle de Jean de Meung et celle de Dante sont nées sur le même rosier.

Dante avait trop de génie pour être un hérésiarque.

Les grands hommes impriment à l'intelligence un mouvement qui se prouve plus tard par des actes dont l'initiative appartient aux médiocrités remuantes. Dante n'a peut-être jamais été lu, et n'eût certainement jamais été compris par Luther. Cependant l'oeuvre des Gibelins fécondée par la puissante pensée du poète, souleva lentement l'empire contre la papauté, en se perpétuant sous divers noms de siècle en siècle, et rendit enfin l'Allemagne protestante. Ce n'est certainement pas Luther qui a fait la réforme, mais la réforme s'est emparée de Luther et l'a poussé en avant. Ce moine aux épaules carrées n'avait que de l'entêtement et de l'audace, mais c'était l'instrument qu'il fallait aux idées révolutionnaires. Luther était le Danton de la théologie anarchique; superstitieux et téméraire, il se croyait obsédé par le diable; le diable lui dictait des arguments contre l'Église, le diable le faisait raisonner, déraisonner et surtout écrire. Ce génie inspirateur de tous les Caïns ne demandait alors que de l'encre, bien sûr qu'avec cette encre distillée par la plume de Luther, il ferait bientôt des flots de sang. Luther le sentait et il haïssait le diable parce que c'était encore un maître; un jour il lui lança son écritoire à la tête comme s'il voulait le rassasier par cette violente libation. Luther jetant son encrier à la tête du diable, nous rappelle ce facétieux régicide qui, en signant la mort de Charles Ier, barbouilla d'encre ses complices.

«Plutôt Turc que papiste!» c'était la devise de Luther; et en effet le protestantisme n'est au fond, comme l'islamisme, que le déisme pur organisé en culte conventionnel, et n'en diffère que par des restes de catholicisme mal effacé. Les protestants sont, au point de vue de la négation du dogme catholique, des musulmans avec quelques superstitions de plus et un prophète de moins.

Les hommes renoncent plus volontiers à Dieu qu'au diable, les apostats de tous les temps l'ont assez prouvé. Les disciples de Luther, divisés bientôt par l'anarchie, n'avaient plus entre eux qu'un lien de croyance commune, ils croyaient tous à Satan, et ce spectre grandissant à mesure que leur esprit de révolte les éloignait de Dieu, arrivait à des proportions terribles. Carlostad, archidiacre de Wurtemberg, étant un jour en chaire, vit entrer dans le temple un homme noir qui s'assit devant lui, et le regarda pendant tout le temps de son sermon avec une fixité terrible; il se trouble, descend de chaire, interroge les assistants; personne n'a vu le fantôme. Carlostad revient chez lui tout épouvanté, le plus jeune de ses fils vient au-devant de lui, et lui raconte qu'un inconnu vêtu de noir est venu le demander et a promis de revenir dans trois jours. Plus de doute pour l'halluciné; le visiteur n'est autre que le spectre de la vision. La frayeur lui donne la fièvre, il se met au lit et meurt avant le troisième jour.

Ces malheureux sectaires avaient peur de leur ombre, leur conscience était restée catholique et les damnait impitoyablement. Luther se promenant un soir avec sa femme Catherine de Bora, regarda le ciel plein d'étoiles, et dit à demi-voix avec un profond soupir: «Beau ciel que je ne verrai jamais!»--«Eh quoi, dit la femme, pensez-vous donc être réprouvé?»--«Qui sait, dit Luther, si Dieu ne nous punira pas d'avoir été infidèles à nos voeux?» Peut-être qu'alors si Catherine, en le voyant douter ainsi de lui-même, l'eût abandonné en le maudissant, le réformateur, brisé par cet avertissement divin, eût reconnu combien il avait été criminel en trahissant l'Église sa première épouse, et eut tourné des yeux en larmes vers le cloître qu'il avait lui-même abandonné! Mais Dieu qui résiste aux superbes, ne le trouva pas digne sans doute de cette salutaire douleur. La comédie sacrilège du mariage de Luther avait été le châtiment providentiel de son orgueil, et comme il persévéra dans son péché, son châtiment ne le quitta pas et le ridiculisa jusqu'à la fin. Il mourut entre le diable et sa femme, effrayé de l'un et fort embarrassé de l'autre.

La corruption et la superstition s'accommodent bien ensemble. L'époque de la renaissance débauchée, persécutrice et crédule, ne fut certes pas la renaissance de la raison. Catherine de Médicis était sorcière, Charles IX consultait les nécromants, Henri III faisait des parties de dévotion et de débauche. C'était alors le bon temps des astrologues, bien qu'on en torturât quelques-uns de temps en temps pour les forcer à changer leurs prédictions. Les sorciers de cour à cette époque se mêlaient d'ailleurs toujours un peu d'empoisonnements et méritaient assez la corde. Trois-Échelles, le magicien de Charles IX, était prestidigitateur et fripon; il se confessa un jour au roi, et ce n'étaient pas peccadilles que ses méfaits; le roi lui fit grâce avec menace de pendaison en cas de rechute. Trois-Échelles retomba et fut pendu.

Lorsque la ligue eut juré la mort du faible et misérable Henri III, elle eut recours aux envoûtements de la magie noire. L'Étoile assure que l'image en cire du roi était placée sur les autels où les prêtres ligueurs disaient la messe, et qu'on perçait cette image avec un canif en prononçant une oraison de malédictions et d'anathème. Comme le roi ne mourait pas assez vite, on en conclut qu'il était sorcier. Des pamphlets coururent où Henri III était représenté tenant des conventicules où les crimes de Sodome et de Gomorrhe n'étaient que le prélude d'attentats plus inouïs et plus affreux. Le roi, disait-on, avait parmi ses mignons un personnage inconnu qui était le diable en personne; on enlevait des jeunes vierges que ce prince prostituait violemment à Béelzébut; le peuple croyait à ces fables, et il se trouva enfin un fanatique pour exécuter les menaces de l'envoûtement. Jacques Clément eut des visions et entendit des voix impérieuses qui lui commandaient de tuer le roi. Cet halluciné courut au régicide comme un martyr, et mourut en riant comme les héros de la mythologie scandinave. Des chroniqueurs scandaleux ont prétendu qu'une grande dame de la cour avait uni aux inspirations de la solitude du moine, le magnétisme de ses caresses: cette anecdote manque de probabilité. La chasteté du moine entretenait son exaltation, et s'il eût commencé à vivre de la vie fatale des passions, une soif insatiable de plaisir se fût emparée de tout son être, et il n'eût plus voulu mourir.

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