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Histoire de la magie

LIVRE V. (continued 2)

Reading edition

Pendant que les guerres de religion ensanglantaient le monde, les sociétés secrètes de l'illuminisme, qui n'étaient que des écoles de théurgie et de haute magie, prenaient de la consistance en Allemagne. La plus ancienne de ces sociétés paraît avoir été celle des rose-croix dont les symboles remontent au temps des Guelfes et des Gibelins, comme nous le voyons par les allégories du poème de Dante, et par les figures du Roman de la rose.

La rose, qui a été de tout temps l'emblème de la beauté, de la vie, de l'amour et du plaisir, exprimait mystiquement la pensée secrète de toutes les protestations manifestées à la renaissance. C'était la chair révoltée contre l'oppression de l'esprit; c'était la nature se déclarant fille de Dieu, comme la grâce; c'était l'amour qui ne voulait pas être étouffé par le célibat; c'était la vie qui ne voulait plus être stérile, c'était l'humanité aspirant à une religion naturelle, toute de raison et d'amour, fondée sur la révélation des harmonies de l'Être, dont la rose était pour les initiés le symbole vivant et fleuri. La rose, en effet, est un pantacle, elle est de forme circulaire, les feuilles de la corolle sont taillées en coeur, et s'appuient harmonieusement les unes sur les autres; sa couleur présente les nuances les plus douces des couleurs primitives, son calice est de pourpre et d'or. Nous avons vu que Flamel, ou plutôt le livre du juif Abraham, en faisait le signe hiéroglyphique de l'accomplissement du grand oeuvre. Telle est la clef du roman de Clopinel et de Guillaume de Lorris. La conquête de la rose était le problème posé par l'initiation à la science pendant que la religion travaillait à préparer et à établir le triomphe universel, exclusif et définitif de la croix.

Réunir la rose à la croix, tel était le problème posé par la haute initiation, et en effet la philosophie occulte étant la synthèse universelle, doit tenir compte de tous les phénomènes de l'Être. La religion, considérée uniquement comme un fait physiologique, est la révélation et la satisfaction d'un besoin des âmes. Son existence est un fait scientifique: la nier, ce serait nier l'humanité elle-même. Personne ne l'a inventée, elle s'est formée comme les lois, comme les civilisations, par les nécessités de la vie morale; et considérée seulement à ce point de vue philosophique et restreint, la religion doit être regardée comme fatale si l'on explique tout par la fatalité, et comme divine si l'on admet une intelligence suprême à la source des lois naturelles. Il suit de là que le caractère de toute religion proprement dite étant de relever directement de la divinité par une révélation surnaturelle, nul autre mode de transmission ne donnant au dogme une sanction suffisante, il faut en conclure que la vraie religion naturelle c'est la religion révélée, c'est-à-dire qu'il est naturel de n'adopter une religion qu'en la croyant révélée, toute vraie religion exigeant des sacrifices, et l'homme n'ayant jamais ni le pouvoir, ni le droit d'en imposer à ses semblables, en dehors et surtout au-dessus des conditions ordinaires de l'humanité.

C'est en partant de ce principe rigoureusement rationnel que les rose-croix arrivaient au respect de la religion dominante, hiérarchique et révélée. Ils ne pouvaient par conséquent pas plus être les ennemis de la papauté que de la monarchie légitime, et s'ils conspiraient contre des papes et contre des rois, c'est qu'ils les considéraient personnellement comme des apostats du devoir et des fauteurs suprêmes de l'anarchie.

Qu'est-ce, en effet, qu'un despote soit spirituel, soit temporel, sinon un anarchiste couronné?

C'est par cette considération qu'on peut expliquer le protestantisme et même le radicalisme de certains grands adeptes plus catholiques que certains papes, et plus monarchiques que certains rois, de quelques adeptes excentriques, tels que Henri Khunrath et les vrais illuminés de son école.

Henri Khunrath est un personnage peu connu de ceux qui n'ont pas fait des sciences occultes une étude particulière; c'est pourtant un maître et un maître du premier ordre; c'est un prince souverain de la rose-croix, digne sous tous les rapports de ce titre scientifique et mystique. Ses pantacles sont splendides comme la lumière du Sohar, savants comme Trithême, exacts comme Pythagore, révélateurs du grand oeuvre comme le livre d'Abraham et de Nicolas Flamel.

Henri Khunrath était chimiste et médecin, il était né en 1502, et il avait quarante-deux ans, lorsqu'il parvint à la haute initiation théosophique. Le plus remarquable de ses ouvrages, son Amphithéâtre de la sagesse éternelle, était publié en 1598, car l'approbation de l'empereur Rodolphe qui s'y trouve annexée est datée du 1er juin de cette même année. L'auteur, bien qu'il fît profession d'un protestantisme radical, y revendique hautement le nom de catholique et d'orthodoxe; il déclare avoir en sa possession, mais garder secrète comme il convient, une clef de l'apocalypse, clef triple et unique comme la science universelle. La division du livre est septénaire, et il y partage en sept degrés l'initiation à la haute philosophie; le texte est un commentaire mystique des oracles de Salomon; l'ouvrage se termine par des tableaux synoptiques, qui sont la synthèse de la haute magie et de la kabbale occulte, en tout ce qui peut être écrit et publié verbalement. Le reste, c'est-à-dire la partie ésotérique et indicible de la science, est exprimé par de magnifiques pantacles dessinés et gravés avec soin. Ces pantacles sont au nombre de neuf.

Le premier, contient le dogme d'Hermès.

Le deuxième, la réalisation magique.

Le troisième représente le chemin de la sagesse et les travaux préparatoires de l'oeuvre.

Le quatrième représente la porte du sanctuaire éclairée par sept rayons mystiques.

Le cinquième est une rose de lumière, au centre de laquelle une forme humaine étend ses bras en forme de croix.

Le sixième représente le laboratoire magique de Khunrath, avec son oratoire kabbalistique, pour démontrer la nécessité d'unir la prière au travail.

Le septième est la synthèse absolue de la science.

Le huitième exprime l'équilibre universel.

Le neuvième résume la doctrine particulière de Khunrath avec une énergique protestation contre tous ses détracteurs. C'est un pantacle hermétique encadré dans une caricature allemande pleine de verve et de naïve colère. Les ennemis du philosophe sont travestis en insectes, en oisons bridés, en boeufs et en ânes, le tout orné de légendes latines et de grosses épigrammes en allemand; Khunrath y est représenté à droite et à gauche, en costume de ville et en costume de cabinet, faisant face à ses adversaires, soit au dedans, soit au dehors: en habit de ville, il est armé d'une épée et marche sur la queue d'un scorpion; en costume de cabinet, il est muni de pincettes et marche sur la tête d'un serpent; au dehors il démontre, et chez lui il enseigne, comme ses gestes le font assez comprendre, toujours la même vérité sans craindre le souffle impur de ses adversaires, souffle si pestilentiel pourtant que les oiseaux du ciel tombent morts à leurs pieds. Cette planche très curieuse manque dans un grand nombre d'exemplaires de l'Amphithéâtre de Khunrath.

Ce livre extraordinaire contient tous les mystères de la plus haute initiation; il est, comme l'auteur l'annonce dans son titre même: Christiano-kabbalistique, divino-magique, physico-chimique, triple unique et universel.

C'est un véritable manuel de haute magie et de philosophie hermétique, et l'on ne saurait trouver ailleurs, si ce n'est dans le Sepher Jésirah et le Sohar, une plus complète et plus parfaite initiation.

Dans les quatre importants corollaires qui suivent l'explication de la troisième figure, Khunrath établit: 1. Que la dépense à faire pour le grand oeuvre (à part l'entretien et les dépenses personnelles de l'opérateur) ne doit pas excéder la somme de trente thalers; j'en parle sciemment, ajoute l'auteur, l'ayant appris de quelqu'un qui le savait. Ceux qui dépensent davantage se trompent et perdent leur argent. Ces mots: l'ayant appris de quelqu'un qui le savait, prouvent que Khunrath ou n'a pas fait lui-même la pierre philosophale, ou ne veut pas dire qu'il l'a faite, et cela par crainte des persécutions.

Khunrath établit ensuite l'obligation pour l'adepte, de ne consacrer à ses usages personnels que la dixième partie de sa richesse et consacrer tout le reste à la gloire de Dieu et aux oeuvres de charité.

Troisièmement, il affirme que les mystères du christianisme et ceux de la nature s'expliquant et s'illustrant réciproquement, le règne futur du Messie (le messianisme) s'établit sur la double base de la science et de la foi, en sorte que le livre de la nature confirmant les oracles de l'Évangile, on pourra convaincre par la science et par la raison les juifs et les mahométans de la vérité du christianisme, si bien qu'avec le concours de la grâce divine, ils seront infailliblement convertis à la religion de l'unité; il termine enfin par cette sentence:

SIGILLUM NATURAE ET ARTIS SIMPLICITAS. Le cachet de la nature et de l'art, c'est la simplicité.

Du temps de Khunrath, vivait un autre médecin initié, philosophe hermétique et continuateur de la médecine de Paracelse; c'était Oswald Crollius, auteur du Livre des signatures, ou de la vraie et vivante anatomie du grand et du petit monde. Dans cet ouvrage dont la préface est un abrégé fort bien fait de la philosophie hermétique, Crollius cherche à établir que Dieu et la nature ont en quelque sorte signé tous leurs ouvrages, et que tous les produits d'une force quelconque de la nature portent, pour ainsi dire, l'estampille de cette force imprimée en caractères indélébiles, en sorte que l'initié aux écritures occultes puisse lire à livre ouvert les sympathies et les antipathies des choses, les propriétés des substances et tous les autres secrets de la création. Les caractères des différentes écritures seraient primitivement empruntés à ces signatures naturelles qui existent dans les étoiles et dans les fleurs, sur les montagnes et sur le plus humble caillou. Les figures des cristaux, les cassures des minéraux, seraient des empreintes de la pensée que le Créateur avait en les formant. Cette idée est pleine de poésie et de grandeur, mais il manque une grammaire à cette langue mystérieuse des mondes, il manque un vocabulaire raisonné à ce verbe primitif et absolu. Le roi Salomon seul passe pour avoir accompli ce double travail; or les livres occultes de Salomon sont perdus: Crollius entreprenait donc non pas de les refaire, mais de retrouver les principes fondamentaux de cette langue universelle du Verbe créateur.

Par ces principes on reconnaîtrait que les hiéroglyphes primitifs formés des éléments mêmes de la géométrie correspondraient aux lois constitutives et essentielles des formes déterminées par les mouvements alternés ou combinés que décident les attractions équilibrantes; on reconnaîtrait à leur seule figure extérieure les simples et les composés, et par les analogies des figures avec les nombres, on pourrait faire une classification mathématique de toutes les substances révélées par les lignes de leurs surfaces. Il y a au fond de ces aspirations, qui sont des réminiscences de la science édénique, tout un monde de découvertes à venir pour les sciences. Paracelse les avait pressenties, Crollius les indique, un autre viendra pour les réaliser et les démontrer. La folie d'hier sera le génie de demain, et le progrès saluera ces sublimes chercheurs qui avaient deviné ce monde perdu et retrouvé cette Athlantide du savoir humain!

Le commencement du XVIIe siècle fut la grande époque de l'alchimie, alors parurent: Philippe Muller, Jean Thorneburg, Michel Mayer, Ortelius, Poterius, Samuel Northon, le baron de Beausoleil, David Planiscampe, Jean Duchesne, Robert Flud, Benjamin Mustapha, le président d'Espagnet, le cosmopolite qu'il fallait nommer le premier, de Nuisement, qui a traduit et publié les remarquables écrits du cosmopolite, Jean-Baptiste Van Helmont, Irénée Philalèthe, Rodolphe Glauber, le sublime cordonnier Jacob Boehm. Les principaux de ces initiés s'adonnaient aux recherches de la haute magie, et en cachaient avec soin le nom décrié sous les apparences des recherches hermétiques. Le Mercure des sages qu'ils voulaient trouver et donner à leurs disciples, c'était la synthèse scientifique et religieuse, c'était la paix qui réside dans la souveraine unité. Les mystiques n'étaient alors que les croyants aveugles des véritables illuminés, et l'illuminisme proprement dit n'était que la science universelle de la lumière. En 1623, au printemps, on trouva affichée dans les rues de Paris cette étrange proclamation:

«Nous, députés des frères rose-croix, faisons séjour visible et invisible dans cette ville, par la grâce du Très-Haut, vers lequel se tourne le coeur des sages; nous enseignons, sans aucune sorte de moyens extérieurs, à parler les langues des pays que nous habitons, et nous tirons les hommes, nos semblables, de la terreur et de la mort.

«S'il prend envie à quelqu'un de nous voir par curiosité seulement, il ne communique jamais avec nous; mais si sa volonté le porte réellement et de fait à s'inscrire sur les registres de notre confraternité, nous, qui jugeons des pensées, lui ferons voir la vérité de nos promesses, tellement que nous ne mettons point le lieu de notre demeure, puisque la pensée, jointe à la volonté réelle du lecteur, sera capable de nous faire connaître à lui et lui à nous.»

L'opinion se préoccupa alors de cette manifestation mystérieuse, et si quelqu'un alors demandait hautement ce que c'était que les frères rose-croix, souvent un personnage inconnu prenait à part le questionneur, et lui disait gravement:

«Prédestinés à la réforme qui doit s'accomplir bientôt dans tout l'univers, les rose-croix sont les dépositaires de la suprême sagesse, et paisibles possesseurs de tous les dons de la nature, ils peuvent les dispenser à leur gré.

«En quelque lieu qu'ils soient, ils connaissent mieux toutes les choses qui se passent dans le reste du monde, que si elles leur étaient présentes; ils ne sont sujets ni à la faim ni à la soif, et n'ont à craindre ni la vieillesse ni les maladies.

«Ils peuvent commander aux esprits et aux génies les plus puissants.

«Dieu les a couverts d'une nuée pour les défendre de leurs ennemis, et on ne peut les voir que quand ils le veulent, eût-on des yeux plus perçants que ceux de l'aigle.

«Ils tiennent leurs assemblées générales dans les pyramides d'Egypte.

«Mais ces pyramides sont pour eux comme le rocher d'où jaillissait la source de Moïse, elles marchent avec eux dans le désert, et les suivront jusqu'à leur entrée dans la terre promise.»

CHAPITRE VI.

PROCÈS DE MAGIE.

SOMMAIRE.--Gaufridi, Urbain Grandier, Boulé et Picart, le père Girard et mademoiselle Cadière.--Phénomènes des convulsions.--Anecdotes diverses.

L'auteur grec qui a écrit la description du tableau allégorique de Cebès finit son oeuvre par cette conclusion admirable:

«Il n'y a qu'un bien véritable à désirer, c'est la sagesse; et il n'y a qu'un mal à craindre, c'est la folie.»

Le mal moral en effet, la méchanceté, le crime, ne sont autre chose qu'une folie véritable: et le père Hilarion Tissot a toutes les sympathies de notre coeur, lorsqu'il répète sans cesse dans ses brochures follement courageuses qu'au lieu de punir les criminels, il faudrait les soigner et les guérir.

Nous disons les sympathies de notre coeur, parce que notre raison proteste contre cette trop charitable interprétation du crime dont les conséquences seraient de détruire la sanction de la morale en désarmant la loi. Nous comparons la folie à l'ivresse, et considérant que l'ivresse est presque toujours volontaire, nous applaudissons à la sagesse des juges qui, ne regardant pas la perte spontanée de la raison comme une excuse, punissent sans pitié les délits et les crimes commis dans l'ivresse. Un jour viendra même peut-être où l'ivresse sera comptée parmi les circonstances aggravantes, et où tout être intelligent qui se mettra volontairement hors de la raison, se trouvera hors de la loi. La loi n'est-elle pas la raison de l'humanité?

Malheur à l'homme qui s'enivre soit de vin, soit d'orgueil, soit de haine, soit même d'amour! Il est aveugle, il est injuste, il est le jouet de la fatalité; c'est un fléau qui marche, c'est une calamité vivante; il peut tuer, il peut violer; c'est un fou sans chaîne; haro sur lui! La société a droit de se défendre; c'est plus que son droit, c'est son devoir, car elle a des enfants.

Ces réflexions nous viennent au sujet des procès de magie dont nous avons à rendre compte. On a trop accusé l'Église et la société de meurtre judiciaire sur des fous; nous admettons que les sorciers étaient des fous sans doute, mais c'étaient des fous de perversité; si parmi eux quelques innocents malades ont péri, ce sont des malheurs dont l'Église et la société ne sauraient être responsables. Tout homme condamné suivant les lois de son pays et les formes judiciaires de son temps, est justement condamné, son innocence possible n'appartient plus qu'à Dieu; devant les hommes il est et doit rester coupable.

Ludwig Tieck, dans un remarquable roman intitulé le Sabbat des sorcières, met en scène une sainte femme, une pauvre vieille épuisée de macérations, la tête affaiblie par les jeûnes et les prières, qui, pleine d'horreur pour les sorciers, et disposée par excès d'humilité à s'accuser de tous les crimes, finit par se croire en effet sorcière, s'en accuse, en est convaincue par erreur et par prévention, puis est brûlée vive. Cette histoire fût-elle vraie, que prouverait-elle? Qu'une erreur judiciaire est possible, rien de plus, rien de moins.

Mais si l'erreur judiciaire est possible en fait, elle ne saurait l'être en droit: autrement que deviendrait la justice humaine?

Socrate condamné à mort aurait pu fuir, et ses juges eux-mêmes lui en eussent fourni les moyens, mais il respecta les lois et voulut mourir.

C'est aux lois et non aux tribunaux du moyen âge qu'il faut s'en prendre de la rigueur de certaines sentences. Mais Gilles de Laval, dont nous ayons raconté les crimes et le supplice, fut-il injustement condamné, et devait-on l'absoudre parce qu'il était fou? Étaient-elles innocentes ces horribles folles qui composaient des philtres avec la moelle des petits enfants? La magie noire d'ailleurs était la folie générale de cette malheureuse époque: les juges, à force d'étudier les questions de sorcellerie finissaient quelquefois par se croire sorciers eux-mêmes. La sorcellerie, dans plusieurs localités, devenait épidémique, et les supplices semblaient multiplier les coupables.

On peut voir dans les démonographes, tels que Delancre, Delrio, Sprenger, Bodin, Torre-Blanca et les autres, les récits d'un grand nombre de procès dont les détails sont aussi fastidieux que révoltants. Les condamnés sont pour la plupart des hallucinés et des idiots, mais des idiots méchants et des hallucinés dangereux; les passions érotiques, la cupidité et la haine sont les causes principales de l'égarement de leur raison: ils étaient capables de tout. Sprenger dit que les sorcières s'entendaient avec les sages-femmes pour leur acheter des cadavres d'enfants nouveau-nés. Les sages-femmes tuaient ces innocents au moment même de leur naissance, en leur enfonçant de longues aiguilles dans le cerveau, on déclarait un enfant mort et on l'enterrait. La nuit venue, les stryges grattaient la terre et en arrachaient le cadavre, elles le faisaient bouillir dans une chaudière avec des herbes narcotiques et vénéneuses, puis distillaient, alambiquaient, mélangeaient cette gélatine humaine. Le liquide servait d'élixir de longue vie, le solide était broyé et incorporé aux graisses de chat noir mélangées de suie qui servaient aux frictions magiques. Le coeur se soulève de dégoût à la lecture de ces révélations abominables, et l'indignation fait taire la pitié; mais lorsqu'on en vient aux procédures, lorsqu'on voit la crédulité et la cruauté des juges, les fausses promesses de grâce qu'ils emploient pour obtenir des aveux, les tortures atroces, les visites obscènes, les précautions honteuses et ridicules, puis après tout cela, le bûcher en place publique, l'assistance dérisoire du clergé qui livre au bras séculier en demandant grâce pour ceux qu'il voue à la mort, on est forcé de conclure qu'au milieu de tout ce chaos, la religion seule reste sainte, mais que les hommes sont tous également des idiots ou des scélérats.

Ainsi en 1598, un prêtre limousin, nommé Pierre Aupetit, est brûlé vif pour des aveux ridicules qui lui ont été arrachés par la torture.

A Dôle, en 1599, on brûle une femme nommée Antide Collas, parce que sa conformation sexuelle avait quelque chose de phénoménal, qu'on crut ne pouvoir expliquer que par un commerce infâme avec Satan. La malheureuse, mise et remise à la torture, dépouillée, sondée, visitée en présence des médecins et des juges, écrasée de honte et de douleurs, avoua tout pour en finir.

Henri Boguet, juge de Saint-Claude, raconte lui-même qu'il fit torturer une femme comme sorcière, parce qu'il manquait quelque chose à la croix de son chapelet, signe certain de sorcellerie, au dire de ce féroce imbécile.

Un enfant de douze ans, stylé par les inquisiteurs, vient accuser son père de l'avoir mené au sabbat. Le père meurt en prison par suite de ses tortures, et l'on propose de faire brûler l'enfant. Boguet s'y oppose et se fait un mérite de cette clémence.

Une femme de trente-cinq ans, Rollande de Vernois, est oubliée dans un cachot si glacial qu'elle promet de s'avouer coupable de magie, si on veut la laisser s'approcher du feu. Dès qu'elle sent la chaleur, elle tombe dans des convulsions affreuses, elle a la fièvre et le délire; en cet état on la met à la torture, elle dit tout ce qu'on lui fait dire, elle est traînée mourante au bûcher. Un orage éclate, la pluie éteint le feu, Boguet se félicite alors de la sentence qu'il a rendue, puisque évidemment cette femme que le ciel semblait défendre, devait être protégée par le diable. Le même Boguet a fait encore brûler deux hommes, Pierre Gaudillon et le gros Pierre, pour avoir couru la nuit, l'un en forme de lièvre, l'autre en forme de loup.

Mais le procès qui fit le plus de bruit au commencement du XVIIe siècle, fut celui de messire Louis Gaufridi, curé de la paroisse des Accoules à Marseille. Le scandale de cette affaire donna un funeste exemple qui ne fut que trop tôt suivi. Un prêtre accusé par des prêtres! un curé traîné devant les tribunaux par ses confrères! Constantin avait dit que s'il voyait un prêtre déshonorer son caractère par un péché honteux, il le couvrirait de sa pourpre, c'était une belle et royale parole. Le sacerdoce, en effet, doit être impeccable, comme la justice est infaillible devant la morale publique.

En décembre 1610, une jeune fille de Marseille nommée Magdelaine de la Palud, étant allée en pèlerinage à la Sainte-Baume, en Provence, y fut prise d'extase et de convulsions. Une autre dévote nommée Louise Capeau fut bientôt atteinte du même mal. Des dominicains et des capucins crurent à la présence du démon, et firent des exorcismes. Magdelaine de la Palud et sa compagne donnèrent alors le spectacle qui se renouvela si souvent un siècle plus tard lors de l'épidémie des convulsions. Elles criaient, se tordaient et demandaient à être battues et foulées aux pieds, un jour six hommes marchèrent en même temps sur la poitrine de Magdelaine qui n'en ressentit aucune douleur; en cet état elle s'accusait des plus étranges déréglements; elle s'était livrée au diable corps et âme, disait-elle; elle avait été fiancée au démon par un prêtre nommé Gaufridi. Au lieu d'enfermer cette folle, on l'écouta, et les pères exorcistes dépêchèrent à Marseille trois capucins pour informer secrètement les supérieurs ecclésiastiques de ce qui se passait à la Sainte-Baume, et amener, s'il était possible, sans violence et sans scandale le curé Gaufridi pour le confronter avec les prétendus démons.

Cependant on commençait à écrire les inspirations infernales des deux hystériques, c'étaient des discours d'une dévotion ignorante et fanatique, présentant la religion telle que la comprenaient les exorcistes eux-mêmes. Les possédées semblaient raconter les rêves de ceux qui les interrogeaient: c'était exactement le phénomène des tables parlantes et des médiums de notre temps. Les diables se donnaient des noms aussi incongrus que ceux des esprits américains; ils déclamaient contre l'imprimerie et contre les livres, faisaient des sermons dignes des capucins les plus fervents et les plus ignares. En présence de ces démons faits à leur image et à leur ressemblance, les pères ne doutèrent plus de la vérité de la possession et de la véracité des esprits infernaux. Les fantômes de leur imagination malade prenaient un corps et leur apparaissaient vivants dans ces deux femmes dont les confessions obscènes surexcitaient leur curiosité et leur indignation pleines de secrètes convoitises, ils devinrent furieux et il leur fallut une victime: telles étaient leurs dispositions lorsqu'on leur amena enfin le malheureux Louis Gaufridi.

Gaufridi était un prêtre assez mondain, d'une figure agréable, d'un caractère faible et d'une moralité plus que suspecte, il avait été le confesseur de Magdelaine de la Palud, et lui avait inspiré une implacable passion; cette passion, changée en haine par la jalousie, était devenue une fatalité, elle entraîna le malheureux prêtre dans son tourbillon de folie qui le conduisit au bûcher.

Tout ce que pouvait dire l'accusé pour se défendre était retourné contre lui. Il attestait Dieu et Jésus-Christ, et sa sainte mère et son précurseur saint Jean-Baptiste, et on lui répondait: vous récitez à merveille les litanies du sabbat; par Dieu, vous entendez Lucifer, par Jésus-Christ, Béelzébub, par la sainte Vierge, la mère apostate de l'Antéchrist, par saint Jean-Baptiste, le faux prophète précurseur de Gog et Magog... Puis on le mettait à la torture, et on lui promettait sa grâce s'il voulait signer les déclarations de Magdelaine de la Palud. Le pauvre prêtre, éperdu, circonvenu, brisé, signa tout ce qu'on voulut: il en signa assez pour être brûlé, et c'était ce qu'on demandait. Les capucins de Provence donnèrent enfin au peuple cet affreux spectacle, ils lui apprirent à violer les privilèges du sanctuaire, ils lui montrèrent comment on tue les prêtres, et le peuple s'en souvint plus tard.

O saint temple, disait un rabbin témoin des prodiges qui précédèrent la destruction de Jérusalem par Titus, ô saint temple, qu'as-tu donc? Et pourquoi te fais-tu peur à toi-même?

Ni le saint-siége ni les évêques ne protestèrent contre le meurtre de Gaufridi, mais le XVIIIe siècle allait venir traînant la révolution à sa suite.

Une des possédées qui avaient tué le curé des Accoules déclara un jour que le démon la quittait pour aller préparer la perte d'un autre prêtre, qu'elle nomma d'avance prophétiquement et sans le connaître; elle le nomma Urbain Grandier.

Alors régnait le terrible cardinal de Richelieu, qui comprenait l'autorité absolue comme le salut des États; malheureusement les tendances du cardinal étaient plutôt politiques et habiles que véritablement chrétiennes. Ce grand esprit avait pour borne une certaine étroitesse de coeur qui le rendait sensible à l'offense personnelle, et implacable dans ses vengeances. Ce qu'il pardonnait le moins au talent, c'était l'indépendance; il voulait avoir les gens d'esprit pour auxiliaires, plutôt que pour flatteurs, et il avait une certaine joie de détruire tout ce qui voulait briller sans lui. Sa tête aspirait à tout dominer, le père Joseph était son bras droit et Laubardemont son bras gauche.

Il y avait alors en province, à Loudun, un ecclésiastique d'un génie remarquable et d'un grand caractère, il avait de la science et du talent, mais peu de circonspection; fait pour plaire aux multitudes et pour attirer les sympathies des grands, il pouvait dans l'occasion devenir un dangereux sectaire; le protestantisme alors remuait en France, et le curé de Saint-Pierre de Loudun, trop disposé aux idées nouvelles par son peu d'attrait pour le célibat ecclésiastique, pouvait devenir à la tête de ce parti un prédicant plus brillant que Calvin et aussi audacieux que Luther, il se nommait Urbain Grandier.

Déjà des démêlés sérieux avec son évêque avaient signalé son habileté et son caractère inflexible, habileté malheureuse et maladroite, d'ailleurs, puisqu'il en avait appelé de ses puissants ennemis au roi et non pas au cardinal; le roi lui avait donné raison, le cardinal devait lui donner tort. Grandier était retourné triomphant à Loudun, et s'était permis la fanfaronnade peu cléricale d'y rentrer une branche de laurier à la main. A dater de ce jour il fut perdu.

Les religieuses ursulines de Loudun avaient alors pour supérieure, sous le nom de la mère Jeanne des anges, une certaine Jeanne de Belfiel, petite-fille du baron de Cose. Cette religieuse n'était rien moins que fervente, et son couvent ne passait pas pour un des plus réguliers du pays, il s'y passait des scènes nocturnes qu'on attribuait à des esprits. Les parents retiraient les pensionnaires, et la maison allait être bientôt dénuée de toute ressource.

Grandier avait quelques intrigues et ne les cachait pas assez, c'était, d'ailleurs, un personnage trop en vue pour que l'oisiveté d'une petite ville ne fît pas grand bruit de ses faiblesses. Les pensionnaires des Ursulines en entendaient parler avec mystère chez leurs parents, les religieuses en parlaient entre elles pour déplorer le scandale, et restaient toutes préoccupées du personnage scandaleux, elles en rèvèrent; elles le virent pendant la nuit apparaître dans les dortoirs avec des attitudes bien conformes à ce qu'on disait de ses moeurs, elles poussèrent des cris, se crurent obsédées, et voilà le diable dans la maison.

Les directeur de ces filles, mortels ennemis de Grandier, virent tout le parti qu'ils pouvaient tirer de cette affaire dans l'intérêt de leur rancune et dans l'intérêt du couvent. On fit des exorcismes en secret d'abord, puis en public. Les amis de Grandier sentaient qu'il se tramait quelque chose et pressaient le curé de Saint-Pierre du Marché de permuter ses bénéfices, et de quitter Loudun. Tout s'appaiserait dès qu'on le verrait parti; mais Grandier était un vaillant homme, il ne savait pas ce que c'était que de céder à la calomnie, il resta, et fut arrêté un matin comme il entrait dans son église, revêtu de ses habits sacerdotaux.

A peine arrêté, Grandier fut traité en criminel d'État, ses papiers furent saisis, les scellés apposés à ses meubles, et lui-même fut conduit sous bonne garde à la forteresse d'Angers. Pendant ce temps on lui préparait à Loudun un cachot qui semblait plus fait pour une bête féroce que pour un homme. Richelieu, instruit de tout, avait dépêché Laubardemont pour en finir avec Grandier, et avait fait défendre au parlement de connaître de cette affaire.

Si la conduite du curé de Saint-Pierre avait été celle d'un mondain, la tenue de Grandier, prisonnier et accusé de magie, fut celle d'un héros et d'un martyr. L'adversité révèle ainsi les grandes âmes, et il est beaucoup plus facile de supporter la souffrance que la prospérité.

Il écrivait à sa mère:

«... Je supporte mon affliction avec patience, et plains plus la vôtre que la mienne. Je suis fort incommodé, n'ayant point de lit; tâchez de me faire apporter le mien, car si le corps ne repose, l'esprit succombe. Enfin envoyez-moi un bréviaire, une Bible et un saint Thomas, pour ma consolation; au reste, ne vous affligez pas, j'espère que Dieu mettra mon innocence au jour...»

Dieu, en effet, prend tôt ou tard le parti de l'innocence opprimée, mais il ne la délivre pas toujours de ses ennemis sur la terre, ou ne la délivre que par la mort. Grandier devait bientôt l'éprouver.

Ne faisons cependant pas les hommes plus méchants qu'ils ne sont en effet: les ennemis de Grandier ne croyaient pas à son innocence, ils le poursuivaient avec rage, mais c'était un grand coupable qu'ils croyaient poursuivre. Les phénomènes hystériques étaient alors mal connus et le somnambulisme entièrement ignoré: les contorsions des religieuses, leurs mouvements en dehors des habitudes et des forces humaines, les preuves qu'elles donnaient d'une seconde vue effrayante, tout cela était de nature à convaincre les moins crédules. Un athée célèbre de ce temps-là, le sieur de Kériolet, conseiller au parlement de Bretagne, vint voir les exorcismes pour s'en moquer. Les religieuses qui ne l'avaient jamais vu l'apostrophèrent par son nom et révélèrent tout haut des péchés que le conseiller croyait bien n'avoir fait connaître à personne. Sa conscience fut bouleversée et il passa d'un extrême à l'autre, comme font tous les naturels emportés; il pleura, il se confessa, et se voua pour le reste de ses jours à l'ascétisme le plus rigoureux.

Le sophisme des exorcistes de Loudun était cet absurde paralogisme que M. de Mirville ose soutenir encore de nos jours:

Le diable est l'auteur de tous les phénomènes qui ne s'expliquent pas par les lois connues de la nature.

A cet aphorisme antilogique, ils en joignaient un autre dont ils faisaient en quelque sorte un article de foi.

Le diable dûment exorcisé est forcé de dire la vérité, et on peut l'admettre à témoigner en justice.

Le malheureux Grandier n'était donc pas livré à des scélérats; c'était à des fous furieux qu'il avait affaire; aussi, forts de leur conscience, donnèrent-ils à cet incroyable procès la plus grande publicité. Jamais pareil scandale n'avait affligé l'Église: des religieuses hurlant, se tordant, se livrant aux gestes les plus obscènes, blasphémant, cherchant à se jeter sur Grandier comme les bacchantes sur Orphée; puis les choses les plus sacrées de la religion mêlées à ce hideux spectacle, traînées dans cette fange; Grandier seul calme, haussant les épaules et se défendant avec dignité et douceur; des juges pâles, éperdus, suant à grosses gouttes, Laubardemont en robe rouge planant sur ce conflit comme le vautour qui attend un cadavre. Tel fut le procès d'Urbain Grandier.

Disons-le hautement pour l'honneur de l'humanité: un complot pareil à celui que supposerait l'assassinat juridique de cet homme, si l'on n'admet pas la bonne foi des exorcistes et des juges, est heureusement impossible. Les monstres sont aussi rares que les héros; la foule se compose de médiocrités aussi incapables de grands crimes que de grandes vertus. Les plus saints personnages de ce temps-là ont cru à la possession de Loudun; saint Vincent de Paul ne fut pas étranger à cette histoire et fut appelé à en dire son avis. Richelieu lui-même, qui, en tout cas peut-être, eût trouvé moyen de se débarrasser de Grandier, finit par le croire coupable. Sa mort fut le crime de l'ignorance et des préjugés de son temps, et ce fut une catastrophe bien plutôt qu'un assassinat.

Nous n'affligerons pas nos lecteurs du détail de ses tortures: il demeura ferme, résigné, sans colère et n'avoua rien; il n'affecta pas même de mépriser ses juges, il pria avec douceur les exorcistes de l'épargner: «Et vous, mes pères, leur disait-il, modérez la rigueur de mes tourments, et ne réduisez pas mon âme au désespoir.» On sent à travers ce sanglot de la nature qui se plaint, toute la mansuétude du chrétien qui pardonne. Les exorcistes, pour cacher leur attendrissement, lui répondaient par des invectives, et les exécuteurs pleuraient.

Trois des religieuses, dans un de leurs moments lucides, vinrent se prosterner devant le tribunal, en criant que Grandier était innocent; on crut que le démon parlait par leur bouche, et cet aveu ne fit que hâter le supplice.

Urbain Grandier fut brûlé vif, le 18 août 1634. Il fut patient et résigné jusqu'à la fin. Lorsqu'on le descendit de la charrette, comme il avait les jambes brisées, il tomba rudement le visage contre terre sans pousser un seul cri ou un seul gémissement. Un cordelier, nommé le père Grillau, fendit alors la foule et vint relever le patient qu'il embrassa en pleurant: «Je vous apporte, dit-il, la bénédiction de votre mère, elle et moi nous prions Dieu pour vous.--Merci, mon père, répondit Grandier, vous seul ici avez pitié de moi, consolez ma pauvre mère et servez-lui de fils.» Le lieutenant du prévôt, tout attendri, lui dit alors: «Monsieur, pardonnez-moi la part que je suis forcé de prendre à votre supplice.--Vous ne m'avez pas offensé, répondit Grandier, vous êtes obligé de remplir les devoirs de votre charge.» On lui avait promis de l'étrangler avant de le brûler, mais quand le bourreau voulut tirer la corde elle se trouva nouée, et le malheureux curé de Saint-Pierre tomba tout vivant dans le feu.

Les principaux exorcistes, le père Tranquille et le père Lactance, moururent bientôt après, dans les transports d'une frénésie furieuse; le père Surin, qui les remplaça, devint fou. Manoury, le chirurgien qui avait aidé à torturer Grandier, mourut poursuivi par le fantôme de la victime. Laubardemont perdit son fils d'une manière tragique, et tomba lui-même dans la disgrâce de son maître; les religieuses restèrent idiotes; tant il est vrai qu'il s'agissait d'une maladie terrible et contagieuse: la maladie mentale du faux zèle et de la fausse dévotion. La Providence punit les hommes par leurs propres fautes, elle les instruit par les tristes conséquences de leurs erreurs.

Dix ans à peine après la mort de Grandier, les scandales de Loudun se renouvelèrent en Normandie. Des religieuses de Louviers accusèrent deux prêtres de les avoir ensorcelées; un de ces prêtres était mort, on viola la majesté de la tombe pour en arracher le cadavre, les phénomènes de la possession furent les mêmes qu'à Loudun et qu'à la Sainte-Baume. Ces filles hystériques traduisaient en langage ordurier les cauchemars de leurs directeurs; les deux prêtres, l'un mort et l'autre vivant, furent condamnés au bûcher. Chose horrible, on attacha au même poteau un homme et un cadavre! Le supplice de Mézence, cette fiction d'un poète païen, trouva des chrétiens pour la réaliser, un peuple chrétien assista froidement à cette exécution sacrilège, et les pasteurs ne comprirent pas qu'en profanant ainsi le sacerdoce et la mort, ils donnaient à l'impiété un épouvantable signal.

On appelait le XVIIe siècle, il vint éteindre les bûchers avec le sang des prêtres, et comme il arrive presque toujours, ce furent les bons qui payèrent pour les méchants.

Le XVIIIe siècle était commencé, et l'on brûlait encore des hommes; la foi était déjà perdue, et l'on abandonnait par hypocrisie le jeune Labarre aux plus horribles supplices pour avoir refusé de saluer la procession. Voltaire était alors au monde et sentait grandir dans son coeur une vocation pareille à celle d'Attila. Les passions humaines profanaient la religion, et Dieu envoyait ce nouveau dévastateur pour reprendre la religion à un monde qui n'en était plus digne.

En 1731, une demoiselle Catherine Cadière de Toulon accusa son confesseur, le père Girard, jésuite, de séduction et de magie; cette fille était une extatique stigmatisée qui avait passé longtemps pour une sainte; ce fut toute une immonde histoire de pamoisons lascives, de flagellations secrètes, d'attouchements luxurieux... Quel lieu infâme a des mystères pareils à ceux d'une imagination célibataire et déréglée par un dangereux mysticisme? La Cadière ne fut pas crue sur parole, et le père Girard échappa aux dangers d'une condamnation; le scandale n'en fut pas moins immense, et le bruit qu'il fit eut un éclat de rire pour écho: nous avons dit que Voltaire était alors au monde.

Les gens superstitieux avaient jusqu'alors expliqué les phénomènes extraordinaires par l'intervention du diable et des esprits; l'école de Voltaire, non moins absurde, nia contre toute évidence les phénomènes eux-mêmes.

Ce que nous ne pouvons pas expliquer vient du diable, disaient les uns.

Ce que nous ne pouvons pas expliquer n'existe pas, répondaient les autres.

La nature, en reproduisant toujours dans des circonstances analogues les mêmes séries de faits excentriques et merveilleux, protestait contre l'ignorance présomptueuse des uns et la science bornée des autres.

n tous temps, des perturbations physiques ont accompagné certaines maladies nerveuses; les fous, les épileptiques, les cataleptiques, les hystériques, ont des facultés exceptionnelles, sont sujets à des hallucinations contagieuses et produisent parfois, soit dans l'atmosphère, soit dans les objets qui les entourent, des commotions et des dérangements. L'halluciné projette ses rêves autour de lui, et il est tourmenté par son ombre; le corps s'environne de ses reflets rendus difformes par les souffrances du cerveau; on se mire alors en quelque sorte dans la lumière astrale dont les courants excessifs, agissant à la manière de l'aimant, déplacent et font tourner les meubles; on entend alors des bruits et des voix comme dans les rêves. Ces phénomènes, répétés tant de fois de nos jours qu'ils sont devenus vulgaires, étaient attribués par nos pères aux fantômes et aux démons. La philosophie voltairienne trouva plus court de les nier, en traitant d'imbéciles et d'idiots les témoins oculaires des faits les plus incontestables.

Quoi de plus avéré, par exemple, que les merveilles des convulsions au tombeau du diacre Pâris, et dans les réunions des extatiques de saint Médard? Comment expliquer ces étranges secours que demandaient les convulsionnaires? des milliers de coups de bûche sur la tête, des pressions à écraser un hippopotame, des torsions de mamelles avec des pinces de fer, le crucifiement même avec des clous enfoncés dans les pieds et les mains? puis des contorsions surhumaines, des ascensions aériennes? Les voltairiens n'ont voulu voir là que des grimaces et des gambades, les jansénistes criaient miracle et les vrais catholiques gémissaient; mais la science qui seule devait intervenir pour expliquer cette fantasque maladie, la science se tenait à l'écart: c'est à elle seule pourtant qu'appartiennent maintenant les ursulines de Loudun, les religieuses de Louviers, les convulsionnaires et les médiums américains. Les phénomènes du magnétisme ne la mettent-ils pas sur la voie des découvertes nouvelles? La synthèse chimique qui se prépare, n'amènera-t-elle pas d'ailleurs nos physiciens à la connaissance de la lumière astrale? Et cette force universelle une fois connue, qui empêchera de déterminer la force, le nombre et la direction de ses aimants? Ce sera toute une révolution dans la science, on sera revenu à la haute magie des Chaldéens.

On a beaucoup parlé du presbytère de Cideville, MM. de Mirville, Gougenot Desmousseaux et autres croyants sans critique ont vu dans les choses étranges qui s'y passaient une révélation contemporaine du diable; mais les mêmes choses sont arrivées à Saint-Maur, en 1706, tout Paris y courait. On entendait frapper de grands coups contre les murailles, les lits roulaient sans qu'on y touchât, les meubles se déplaçaient: tout cela finit par une crise violente accompagnée d'un profond évanouissement pendant lequel le maître de la maison, jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, d'une constitution frêle et nerveuse, crut entendre des esprits lui parler longuement, sans pouvoir jamais répéter depuis un mot de ce qu'ils lui avaient dit.

Voici une histoire d'apparition du commencement du XVIIIe siècle; la naïveté du récit en prouve l'authenticité, il y a certains caractères de vérité que les inventeurs n'imitent pas.

Un bon prêtre de la ville de Valogne, nommé Bézuel, étant prié à dîner, le 7 janvier 1708, chez une dame, parente de l'abbé de Saint-Pierre, avec cet abbé, leur conta, d'après leur désir, l'apparition d'un de ses camarades, qu'il avait eue en plein jour il y a douze ans.

«En 1695, leur dit Bézuel, étant jeune écolier d'environ quinze ans, je fis connaissance avec les deux enfants d'Abaquène, procureur, écoliers comme moi. L'aîné était de mon âge, le cadet avait dix-huit mois de moins, il s'appelait Desfontaines; nous faisions nos promenades et toutes nos parties de plaisir ensemble; et soit que Desfontaines eût plus d'amitié pour moi, soit qu'il fût plus gai, plus complaisant, plus spirituel que son frère, je l'aimais aussi davantage.

En 1696, nous promenant tous deux dans le cloître des Capucins, il me conta qu'il avait lu depuis peu une histoire de deux amis qui s'étaient promis que celui qui mourrait le premier viendrait dire des nouvelles de son état au vivant; que le mort revint, et lui dit des choses surprenantes. Sur cela, Desfontaines me dit qu'il avait une grâce à me demander, qu'il me la demandait instamment: c'était de lui faire une pareille promesse, et que, de son côté, il me la ferait; je lui dis que je ne voulais point. Il fut plusieurs mois à m'en parler souvent et très sérieusement; je résistais toujours. Enfin, vers le mois d'août 1696, comme il devait partir pour aller étudier à Caen, il me pressa tant, les larmes aux yeux, que j'y consentis. Il tira dans le moment deux petits papiers qu'il avait écrits tout prêts, l'un signé de son sang, où il me promettait, en cas de mort, de venir dire des nouvelles de son état, l'autre où je lui promettais pareille chose. Je me piquai au doigt, il en sortit une goutte de sang avec lequel je signai mon nom; il fut ravi d'avoir mon billet, et, en m'embrassant, il me fit mille remercîments.

Quelque temps après, il partit avec son frère. Notre séparation nous causa bien du chagrin; nous nous écrivions de temps en temps de nos nouvelles, et il n'y avait que six semaines que j'avais reçu de ses lettres, lorsqu'il m'arriva ce que je m'en vais conter.

Le 31 juillet 1697, un jeudi, il m'en souviendra toute ma vie, feu M. de Sortoville, auprès de qui je logeais, et qui avait eu de la bonté pour moi, me pria d'aller à un pré près des Cordeliers, et d'aider à presser ses gens qui faisaient du foin; je n'y fus pas un quart d'heure que vers les deux heures et demie je me sentis tout d'un coup étourdi et pris d'une faiblesse; je m'appuyais en vain sur ma fourche à foin, il fallut que je me misse sur un peu de foin, où je fus environ une demi-heure à reprendre mes esprits. Cela se passa; mais comme jamais rien de semblable ne m'était arrivé, j'en fus surpris, et je craignis le commencement d'une maladie, il ne m'en resta cependant que peu d'impression le reste du jour; il est vrai que la nuit je dormis moins qu'à l'ordinaire.

Le lendemain à pareille heure, comme je menais au pré M. de Saint-Simon, petit-fils de M. de Sortoville, qui avait alors dix ans, je me trouvai en chemin attaqué d'une pareille faiblesse, je m'assis sur une pierre à l'ombre. Cela se passa, et nous continuâmes notre chemin; il ne m'arriva rien de plus ce jour-là, et la nuit je ne dormis guère.

Enfin, le lendemain, deuxième jour d'août, étant dans le grenier où on serrait le foin que l'on apportait du pré, précisément à la même heure, je fus pris d'un pareil étourdissement et d'une pareille faiblesse, mais plus grande que les autres. Je m'évanouis et perdis connaissance. Un des laquais s'en aperçut. On m'a dit qu'on me demanda alors qu'est-ce que j'avais; et que je répondis: J'ai vu ce que je n'aurais jamais cru; mais il ne me souvient ni de la demande ni de la réponse. Cela cependant s'accorde à ce qu'il me souvient avoir vu alors comme une personne nue à mi-corps, mais que je ne reconnus cependant point. On m'aida à descendre de l'échelle; je me tenais bien aux échelons; mais comme je vis Desfontaines, mon camarade, au bas de l'échelle, la faiblesse me reprit, ma tête s'en alla entre deux échelons et je perdis encore connaissance. On me descendit et on me mit sur une grosse poutre qui servait de siége sur la grande place des capucins; je n'y vis plus alors M. de Sortoville, ni ses domestiques, quoique présents; mais apercevant Desfontaines vers le pied de l'échelle, qui me faisait signe de venir à lui, je me reculai sur mon siége, comme pour lui faire place, et ceux qui me voyaient, et que je ne voyais pas, quoique j'eusse les yeux ouverts, remarquèrent ce mouvement.

Comme il ne venait point, je me levai pour aller à lui; il s'avança vers moi, me prit le bras gauche de son bras droit, et me conduisit, à trente pas de là, dans une rue écartée, me tenant ainsi accroché. Les domestiques croyant que mon étourdissement était passé, et que j'allais à quelques nécessités, s'en allèrent chacun à leur besogne, excepté un petit laquais qui vint dire à M. de Sortoville que je parlais tout seul. M. de Sortoville crut que j'étais ivre; il s'approcha, et m'entendit faire quelques questions et quelques réponses qu'il m'a dites depuis.

Je fus là près de trois quarts d'heure à causer avec Desfontaines. Je vous ai promis, me dit-il, que si je mourais avant vous, je viendrais vous le dire. Je me noyai avant-hier à la rivière de Caen; à peu près à cette heure-ci, j'étais à la promenade avec tels et tels, il faisait grand chaud, il nous prit envie de nous baigner, il me vint une faiblesse dans la rivière, et je tombai au fond. L'abbé de Ménil-Jean, mon camarade, plongea pour me reprendre, je saisis son pied; mais, soit qu'il eût peur que ce ne fût un saumon, parce que je le serrai bien fort, soit qu'il voulût promptement remonter sur l'eau, il secoua si rudement le jarret, qu'il me donna un grand coup sur la poitrine, et me jeta au fond de la rivière, qui est là fort profonde.

Desfontaines me conta ensuite tout ce qui leur était arrivé dans la promenade, et de quoi ils s'étaient entretenus. J'avais beau lui faire des questions s'il était sauvé, s'il était damné, s'il était en purgatoire, si j'étais en état de grâce, et si je le suivrais de près, il continua son discours comme s'il ne m'avait point entendu, et comme s'il n'eût point voulu m'entendre.

Je m'approchai plusieurs fois pour l'embrasser; mais il me parut que je n'embrassais rien; je sentais pourtant bien qu'il me tenait fortement par le bras, et que lorsque je tâchais de détourner ma tête pour ne le plus voir, parce que je ne le voyais qu'en m'affligeant, il me secouait le bras, comme pour m'obliger à le regarder et à l'écouter.

Il me parut toujours plus grand que je ne l'avais vu, et plus grand même qu'il n'était lors de sa mort, quoiqu'il eût grandi depuis dix-huit mois que nous ne nous étions vus; je le vis toujours à mi-corps et nu, la tête nue avec ses beaux cheveux blonds, et un écriteau blanc, entortillé dans ses cheveux, sur son front, sur lequel il y avait de l'écriture, où je ne pus lire que ces mots: In, etc.

C'était son même son de voix: il ne me parut ni gai, ni triste, mais dans une situation calme et tranquille; il me pria, quand son frère serait revenu, de lui dire certaines choses pour dire son père et à sa mère; il me pria de dire les sept psaumes qu'il avait eus en pénitence le dimanche précédent, qu'il n'avait pas encore récités; ensuite il me recommanda encore de parler à son frère, et puis me dit adieu, s'éloigna de moi en me disant: «Jusques, jusques,» qui était le terme ordinaire dont il se servait quand nous nous quittions à la promenade pour aller chacun chez nous.

Il me dit que, lorsqu'il se noyait, son frère, en écrivant une traduction, s'était repenti de l'avoir laissé aller sans l'accompagner, craignant quelque accident: il me peignit si bien où il s'était noyé, et l'arbre de l'avenue de Louvigni où il avait écrit quelques mots, que deux ans après, me trouvant avec le feu chevalier de Gotot, un de ceux qui étaient avec lui lorsqu'il se noya, je lui marquai l'endroit même, et qu'en comptant les arbres d'un certain côté, que Desfontaines m'avait spécifié, j'allai droit à l'arbre, et je trouvai son écriture: il me dit aussi que l'article des sept psaumes était vrai, qu'au sortir de confession, ils s'étaient dit leur pénitence; son frère me dit depuis qu'il était vrai qu'à cette heure-là il écrivait sa version, et qu'il se reprocha de n'avoir pas accompagné son frère.

Comme je passai près d'un mois sans pouvoir faire ce que m'avait dit Desfontaines à l'égard de son frère, il m'apparut encore deux fois, avant dîner, à une maison de campagne où j'étais allé dîner, à une lieue d'ici. Je me trouvai mal; je dis qu'on me laissât, que ce n'était rien, que j'allais revenir: j'allai dans le coin du jardin. Desfontaines m'ayant apparu, il me fit des reproches de ce que je n'avais pas encore parlé à son frère, et m'entretint encore un quart d'heure sans vouloir répondre à mes questions.

En allant le matin à Notre-Dame-de-la-Victoire, il m'apparut encore, mais pour moins de temps, et me pressa toujours de parler à son frère, et me quitta en me disant toujours «Jusques, jusques,» et sans vouloir répondre à mes questions.

C'est une chose remarquable que j'eus toujours une douleur à l'endroit du bras qu'il m'avait saisi la première fois, jusqu'à ce que j'eusse parlé à son frère. Je fus trois jours que je ne dormais pas de l'étonnement où j'étais. Au sortir de la première conversation, je dis à M. de Varonville, mon voisin et mon camarade d'école, que Desfontaines avait été noyé, qu'il venait lui-même de m'apparaître et de me le dire. Il s'en alla toujours courant chez les parents, pour savoir si cela était vrai; on en venait de recevoir la nouvelle; mais, par un malentendu, il comprit que c'était l'aîné. Il m'assura qu'il avait lu la lettre de Desfontaines, et il le croyait ainsi: je lui soutins toujours que cela ne pouvait pas être, et que Desfontaines lui-même m'était apparu: il retourna, revint, et me dit en pleurant: «Cela n'est que trop vrai.»

Il ne m'est rien arrivé depuis, et voilà mon aventure au naturel. On l'a contée diversement; mais je ne l'ai contée que comme je viens de vous le dire. Le feu chevalier de Gotot m'a dit que Desfontaines est aussi apparu à M. de Ménil-Jean. Mais je ne le connais pas; il demeure à vingt lieues d'ici, du côté d'Argentan, et je ne puis en rien dire de plus.»

Il faut remarquer le caractère de rêve qui se montre partout dans cette vision d'un homme éveillé, mais à demi asphyxié par les émanations du foin. On reconnaîtra l'ivresse astrale produite par la congestion du cerveau. L'état de somnambulisme qui en est la conséquence, et qui fait voir à M. Bézuel le dernier reflet vivant que son ami a laissé dans la lumière. Il est nu, et l'on ne peut le voir qu'à mi-corps, parce que le reste était déjà caché par l'eau de la rivière. La bandelette dans les cheveux était sans doute un mouchoir ou un cordon qui avait servi au baigneur à retenir sa chevelure. Bézuel eut alors l'intuition somnambulique de tout ce qui s'était passé, il lui sembla l'apprendre de la bouche même de son ami. Cet ami d'ailleurs ne lui parut ni triste, ni gai, manière d'exprimer l'impression que lui fit cette image sans vie toute de réminiscence et de reflet. Lorsque cette vision lui vient pour la première fois, M. Bézuel, enivré par l'odeur du foin, se laisse tomber d'une échelle et se blesse au bras: il lui semble alors, avec la logique des rêves, que son ami lui serre le bras, et à son réveil il sent encore de la douleur, ce qui s'explique tout naturellement par le coup qu'il s'était donné; du reste, les discours du défunt étaient tout rétrospectifs, rien de la mort ni de l'autre vie, ce qui prouve une fois de plus combien est infranchissable la barrière qui sépare l'autre monde de celui-ci.

La vie dans la prophétie d'Ézéchiel est figurée par des roues qui tournent les unes dans les autres; les formes élémentaires représentées par les quatre animaux, montent et descendent avec la roue, et se poursuivent sans s'atteindre jamais comme les signes du zodiaque. Jamais les roues du mouvement perpétuel ne retournent sur elles-mêmes; jamais les formes ne reculent vers les stations qu'elles ont quittées; pour revenir d'où l'on est parti, il faut avoir fait le tour du cercle dans un mouvement toujours le même et toujours nouveau. Concluons-en que tout ce qui se manifeste à nous en cette vie, est un phénomène de cette même vie, et qu'il n'est donné ici-bas, ni à notre pensée, ni à notre imagination, ni même, à nos hallucinations et à nos rêves, de franchir, ne fût-ce que pour un instant, les barrières redoutables de la mort.

CHAPITRE VII.

ORIGINES MAGIQUES DE LA MAÇONNERIE.

SOMMAIRE.--La légende d'Hiram ou d'Adoniram.--Autres légendes maçonniques.--Le secret des francs-maçons.--Esprit de leurs rites.--Sens de leurs grades, leurs tableaux allégoriques, leurs signes.

La grande association kabbalistique, connue en Europe sous le nom de maçonnerie, apparaît tout à coup dans le monde au moment où la protestation contre l'Église vient de démembrer l'unité chrétienne. Les historiens de cet ordre ne savent comment en expliquer l'origine: les uns lui donnent pour mère une libre association de maçons, formée lors de la construction de la cathédrale de Strasbourg; d'autres lui donnent Cromwell pour fondateur, sans trop se demander si les rites de la maçonnerie anglaise du temps de Cromwell ne sont pas organisés contre ce chef de l'anarchie puritaine; il en est d'assez ignorants pour attribuer aux jésuites, sinon la fondation du moins la continuation et la direction de cette société longtemps secrète et toujours mystérieuse. A part cette dernière opinion, qui se réfute d'elle-même, on peut concilier toutes les autres, en disant que les frères maçons ont emprunté aux constructeurs de la cathédrale de Strasbourg leur nom et les emblèmes de leur art, qu'ils se sont organisés publiquement pour la première fois en Angleterre, à la faveur des institutions radicales et en dépit du despotisme de Cromwell.

On peut ajouter qu'ils ont eu les templiers pour modèles, les roses-croix pour pères et les joannites pour ancêtres. Leur dogme est celui de Zoroastre et d'Hermès, leur règle est l'initiation progressive, leur principe l'égalité réglée par la hiérarchie et la fraternité universelle; ce sont les continuateurs de l'école d'Alexandrie, héritière de toutes les initiations antiques; ce sont les dépositaires des secrets de l'apocalypse et du sobar; l'objet de leur culte c'est la vérité représentée par la lumière; ils tolèrent toutes les croyances et ne professent qu'une seule et même philosophie; ils ne cherchent que la vérité, n'enseignent que la réalité et veulent amener progressivement toutes les intelligences à la raison.

Le but allégorique de la maçonnerie c'est la reconstruction du temple de Salomon; le but réel c'est la reconstitution de l'unité sociale par l'alliance de la raison et de la foi, et le rétablissement de la hiérarchie, suivant la science et la vertu, avec l'initiation et les épreuves pour degrés.

Rien n'est plus beau, on le voit, rien n'est plus grand que ces idées et ces tendances, malheureusement les doctrines de l'unité et la soumission à la hiérarchie ne se conservèrent pas dans la maçonnerie universelle; il y eut bientôt une maçonnerie dissidente, opposée à la maçonnerie orthodoxe, et les plus grandes calamités de la révolution française furent le résultat de cette scission.

Les francs-maçons ont leur légende sacrée, c'est celle d'Hiram, complétée par celle de Cyrus et de Zorobabel.

Voici la légende d'Hiram:

Lorsque Salomon fit bâtir le temple, il confia ses plans à un architecte nommé Hiram.

Cet architecte, pour mettre de l'ordre dans les travaux, divisa les travailleurs par rang d'habileté, et comme leur multitude était grande, afin de les reconnaître, soit pour les employer suivant leur mérite, soit pour les rémunérer suivant leur travail, il donna à chaque catégorie, aux apprentis, aux compagnons et aux maîtres, des mots de passe et des signes particuliers.

Trois compagnons voulurent usurper le rang des maîtres sans en avoir le mérite, ils se mirent en embuscade aux trois principales portes du temple, et lorsque Hiram se présenta pour sortir, l'un des compagnons lui demanda le mot d'ordre des maîtres, en le menaçant de sa règle.

Hiram lui répondit: Ce n'est pas ainsi que j'ai reçu le mot que vous me demandez.

Le compagnon furieux frappa Hiram de sa règle de fer, et lui fit une première blessure.

Hiram courut à une autre porte, il y trouva le second compagnon, même demande, même réponse, et cette fois Hiram fut frappé avec une équerre, d'autres disent avec un levier.

À la troisième porte était le troisième assassin, qui acheva le maître d'un coup de maillet.

Ces trois compagnons cachèrent ensuite le cadavre sous un tas de décombres, et plantèrent sur cette tombe improvisée une branche d'acacia, puis ils prirent la fuite comme Caïn après le meurtre d'Abel.

Cependant Salomon, ne voyant pas revenir son architecte, envoya neuf maîtres pour le chercher, la branche d'acacia leur révéla le cadavre, ils le tirèrent des décombres, et comme il y avait séjourné assez longtemps, ils s'écrièrent en le soulevant: Mac bénach! ce qui signifie: la chair se détache des os.

On rendit à Hiram les derniers devoirs, puis vingt-sept maîtres furent envoyés par Salomon à la recherche des meurtriers.

Le premier fut surpris dans une caverne, une lampe brûlait près de lui et un ruisseau coulait à ses pieds, un poignard était près de lui pour sa défense; le maître qui pénétra dans la caverne reconnut l'assassin, saisit le poignard et le frappa en criant: Nekum! mot qui veut dire vengeance; sa tête fut portée à Salomon, qui frémit en la voyant, et dit à celui qui avait tué l'assassin: Malheureux, ne savais-tu pas que je m'étais réservé le droit de punir? Alors tous les maîtres se prosternèrent et demandèrent grâce pour celui que son zèle avait emporté trop loin.

Le second meurtrier fut trahi par un homme qui lui avait donné asile; il était caché dans un rocher près d'un buisson ardent, sur lequel brillait un arc-en-ciel, un chien était couché près de lui, les maîtres trompèrent la vigilance du chien, saisirent le coupable, le lièrent et le menèrent à Jérusalem, où il périt du dernier supplice.

Le troisième assassin fut tué par un lion, qu'il fallut vaincre pour s'emparer de son cadavre, d'autres versions disent qu'il se défendit lui-même à coups de hache contre les maîtres, qui parvinrent enfin à le désarmer et le conduisirent à Salomon, qui lui fit expier son crime.

Telle est la première légende, en voici maintenant l'explication.

Salomon est la personnification de la science et de la sagesse suprêmes.

Le temple est la réalisation et la figure du règne hiérarchique de la vérité et de la raison sur la terre.

Hiram est l'homme parvenu à l'empire par la science et par la sagesse.

Il gouverne par la justice et par l'ordre, en rendant à chacun selon ses oeuvres.

Chaque degré de l'ordre possède un mot qui en exprime l'intelligence.

Il n'y a qu'une parole pour Hiram, mais cette parole se prononce de trois manières différentes.

D'une manière pour les apprentis, et prononcé par eux il signifie nature et s'explique par le travail.

D'une autre manière pour les compagnons, et chez eux il signifie pensée en s'expliquant par l'étude.

D'une autre manière pour les maîtres, et dans leur bouche il signifie vérité, mot qui s'explique par la sagesse.

Cette parole est celle dont on se sert pour désigner Dieu, dont le vrai nom est indicible et incommunicable.

Ainsi il y a trois degrés dans la hiérarchie, comme il y a trois portes au temple;

Il y a trois rayons dans la lumière;

Il y a trois forces dans la nature;

Ces forces sont figurées par la règle qui unit, le levier qui soulève et le maillet qui affermit.

La rébellion des instincts brutaux, contre l'aristocratie hiérarchique de la sagesse, s'arme successivement de ces trois forces qu'elle détourne de l'harmonie.

Il y a trois rebelles typiques:

Le rebelle à la nature;

Le rebelle à la science;

Le rebelle à la vérité.

Ils étaient figurés dans l'enfer des anciens par les trois têtes de Cerbère.

Ils sont figurés dans la Bible par Coré, Dathan et Abiron.

Dans la légende maçonnique, ils sont désignés par des noms qui varient suivant les rites.

Le premier qu'on appelle ordinairement Abiram ou meurtrier d'Hiram, frappe le grand maître avec la règle.

C'est l'histoire du juste mis à mort, au nom de la loi, par les passions humaines.

Le second nommé Miphiboseth, du nom d'un prétendant ridicule et infirme à la royauté de David, frappe Hiram avec le levier ou avec l'équerre.

C'est ainsi que le levier populaire ou l'équerre d'une folle égalité devient l'instrument de la tyrannie entre les mains de la multitude et attente, plus malheureusement encore que la règle, à la royauté de la sagesse et de la vertu.

Le troisième enfin achève Hiram avec le maillet.

Comme font les instincts brutaux, lorsqu'ils veulent faire l'ordre au nom de la violence et de la peur en écrasant l'intelligence.

La branche d'acacia sur la tombe d'Hiram est comme la croix sur nos autels.

C'est le signe de la science qui survit à la science; c'est la branche verte qui annonce un autre printemps.

Quand les hommes ont ainsi troublé l'ordre de la nature, la Providence intervient pour le rétablir, comme Salomon pour venger la mort d'Hiram.

Celui qui a assassiné avec la règle, meurt par le poignard.

Celui qui a frappé avec le levier ou l'équerre, mourra sous la hache de la loi. C'est l'arrêt éternel des régicides.

Celui qui a triomphé avec le maillet, tombera victime de la force dont il a abusé, et sera étranglé par le lion.

L'assassin par la règle, est dénoncé par la lampe même qui l'éclaire et par la source où il s'abreuve.

C'est-à-dire, qu'on lui appliquera la peine du talion.

L'assassin par le levier sera surpris quand sa vigilance sera en défaut comme un chien endormi, et il sera livré par ses complices; car l'anarchie est mère de la trahison.

Le lion qui dévore l'assassin par le maillet, est une des formes du sphinx d'Oedipe.

Et celui-là méritera de succéder à Hiram dans sa dignité qui aura vaincu le lion.

Le cadavre putréfié d'Hiram montre que les formes changent, mais que l'esprit reste.

La source d'eau qui coule près du premier meurtrier, rappelle le déluge qui a puni les crimes contre la nature.

Le buisson ardent et l'arc-en-ciel qui font découvrir le second assassin, représentent la lumière et la vie, dénonçant les attentats contre la pensée.

Enfin le lion vaincu représente le triomphe de l'esprit sur la matière et la soumission définitive de la force à l'intelligence.

Depuis le commencement du travail de l'esprit pour bâtir le temple de l'unité, Hiram a été tué bien des fois, et il ressuscite toujours.

C'est Adonis tué par le sanglier, c'est Osiris assassiné par Typhon.

C'est Pythagore proscrit, c'est Orphée déchiré par les Bacchantes, c'est Moïse abandonné dans les cavernes du Mont-Nébo, c'est Jésus mis à mort par Caïphe, Judas et Pilate.

Les vrais maçons sont donc ceux qui persistent à vouloir construire le temple, suivant le plan d'Hiram.

Telle est la grande et principale légende de la maçonnerie; les autres ne sont pas moins belles et moins profondes, mais nous ne croyons pas devoir en divulguer les mystères, bien que nous n'ayons reçu l'initiation que de Dieu et de nos travaux, nous regardons le secret de la haute maçonnerie comme le nôtre. Parvenus par nos efforts à un grade scientifique qui nous impose le silence, nous nous croyons mieux engagé par nos convictions que par un serment. La science est une noblesse qui oblige, et nous ne démériterons point la couronne princière des roses-croix. Nous aussi nous croyons à la résurrection d'Hiram!

Les rites de la maçonnerie sont destinés à transmettre le souvenir des légendes de l'initiation, à le conserver parmi les frères.

On nous demandera peut-être comment, si la maçonnerie est si sublime et si sainte, elle a pu être proscrite et si souvent condamnée par l'Église.

Nous avons déjà répondu à cette question, en parlant des scissions et des profanations de la maçonnerie.

La maçonnerie, c'est la gnose, et les faux gnostiques ont fait condamner les véritables.

Ce qui les oblige à se cacher, ce n'est pas la crainte de la lumière, la lumière est ce qu'ils veulent, ce qu'ils cherchent, ce qu'ils adorent.

Mais ils craignent les profanateurs, c'est-à-dire, les faux interprètes, les calomniateurs, les sceptiques au rire stupide, et les ennemis de toute croyance et de toute moralité.

De notre temps d'ailleurs un grand nombre d'hommes qui se croyent francs-maçons, ignorent le sens de leurs rites, et ont perdu la clé de leurs mystères.

Ils ne comprennent même plus leurs tableaux symboliques, et n'entendent plus rien aux signes hiéroglyphiques, dont sont historiés les tapis de leurs loges.

Ces tableaux et ces signes sont les pages du livre de la science absolue et universelle.

On peut les lire à l'aide des clés kabbalistiques, et elles n'ont rien de caché pour l'initié qui possède les clavicules de Salomon.

La maçonnerie a non-seulement été profanée, mais elle a servi même de voile et de prétexte aux complots de l'anarchie, par l'influence occulte des vengeurs de Jacques de Molay, et des continuateurs de l'oeuvre schismatique du temple.

Au lieu de venger la mort d'Hiram, on a vengé ses assassins.

Les anarchistes ont repris la règle, l'équerre et le maillet, et ont écrit dessus liberté, égalité, fraternité.

C'est-à-dire liberté pour les convoitises, égalité dans la bassesse, et fraternité pour détruire.

Voilà les hommes que l'Église a condamnés justement et qu'elle condamnera toujours!

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