TABLE DES MATIÈRES
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PRÉFACE Pages.
La Régence est une révélation, une révolution, une création I
La révolution financière montra la France à elle-même II
Le Christianisme fut oublié pendant une année IV
Montesquieu prédit la mort prochaine du Catholicisme V
La République financière VI
La Régence n'eut aucun credo préparé VII
Retour à la nature VIII
Un mot sur ce volume. Son principe IX
CHAPITRE PREMIER
Trois mois de la Régence.—Hostilité de l'Espagne (septembre-décembre 1715) 15
Le roi laisse une situation désespérée.—Élan généreux, impuissant 16
Philippe V et Alberoni 23
Immoralité d'Alberoni et de la Farnèse.—Ils relèvent l'inquisition et s'offrent aux hérétiques 25
CHAPITRE II
Grandeur de l'Angleterre.—État incurable de la France. 1716 34
Mécanisme anglais.—La ligue de la Terre et de l'Argent 39
George et le Prétendant veulent également la guerre européenne 40
Le parti espagnol rend tout impossible au Régent 46
Il fallait à tout prix assurer la paix.—Adresse de Dubois.—Triple alliance, 28 novembre 1716 54
CHAPITRE III
Dubois.—La Tencin.—Mademoiselle Aïssé. 1717 63
Esprit humain et indépendant du Régent 65
Dubois empêche notre émancipation religieuse 67
Le Régent flottant et déjà usé 68
Les mœurs de la Régence (avant le Système).—Tencin.—Aïssé 73
CHAPITRE IV
La fille du Régent.—Watteau.—Révolution de janvier 1718 83
Fatalité natale et folie de la duchesse de Berry 85
On veut la convertir, la marier, l'employer contre d'Aguesseau et Noailles 89
Le Régent publie Daphnis et Chloé, fait Watteau peintre du roi, lui fait peindre les palais de sa fille.—Arts et modes 95
CHAPITRE V
Alberoni et Charles XII.—Défaite d'Alberoni.—La paix du monde. 1718 102
Conspiration d'Alberoni et de la Farnèse avec les mercenaires du Nord contre la paix et la civilisation 107
Dévotion libertine et féroce de la cour de Madrid.—Casuistique.—Auto-da-fé 111
Union d'Hanovre et Orléans.—Destruction de la flotte espagnole, 11 août 1718 119
CHAPITRE VI
Triomphe du Régent sur les Bâtards et le Parlement, août 1718 126
L'Espagne et la duchesse du Maine voulaient créer une Vendée et soulever les Parlements 129
Grands services de Law (avant le système).—Le Parlement veut le faire pendre 131
La nouvelle du désastre espagnol enhardit le Régent à frapper le Parlement et le duc du Maine, 26 août 1718 135
Exigences de M. le Duc, qui fait acheter son appui 136
Grossesse de la duchesse de Berry.—Elle trône comme reine de France.—Apoplexie du Régent, septembre 1718 143
CHAPITRE VII
Le Roi banquier.—Conspiration et guerre.—Œdipe, novembre-décembre 1718 146
La fièvre de spéculation dans toute l'Europe.—Law et ses théories 147
La conspiration de Cellamare et la guerre d'Espagne obligent le Régent à se mettre à la tête de la nouvelle banque, 4 et 5 décembre 159
L'Œdipe.—Le Régent pensionne Voltaire 165
CHAPITRE VIII
Le café.—L'Amérique. 1719 170
Immense mouvement de causerie; le café détrône le cabaret 171
Les trois âges du café: arabe, indien, américain 172
Oubli des questions religieuses.—Les îles.—Les Indes.—Le Canada 174
Contradictions des missionnaires, accord des voyageurs laïques 176
La France seule eût pu sauver les races américaines 179
Le découvreur du Mississipi 182
Law à la Louisiane; son plan, nullement chimérique 186
CHAPITRE IX
Tentatives de réformes.—Danger de la fille du Régent, avril 1719 190
Le Régent rend l'instruction gratuite, prépare l'égalité d'impôt 191
Les protestants reviennent et entrent dans la Banque 193
Hontes domestiques et terreur du Régent à l'accouchement de sa fille 199
CHAPITRE X
Guerre d'Espagne.—Mort de la duchesse de Berry.—Danger de Law, mai-juillet 1719 202
Folies furieuses d'Alberoni et de la Farnèse—Succès de la France 203
Désespoir et mort de la duchesse de Berry, 21 juillet 207
Coalition de la Maltôte et des Anglais pour faire sauter Law, 22 juillet 208
CHAPITRE XI
La Bourse.—Les Mississipiens, août-septembre 1719 211
Le balayeur.—Le laquais.—La brocanteuse 214
Les belles agioteuses.—L'entremetteuse.—Le savoyard.—Le vampire 216
CHAPITRE XII
La crise de Law, août-septembre-octobre 1719 224
Law concentra les utopies du temps.—Son plan pour l'extinction de la Maltôte, de la Dette, l'Égalité de l'impôt et la vente des biens du Clergé 226
Sa terreur des Anglais et sa dépendance de M. le Duc 230
Razzia des agioteurs aux dépens des créanciers de l'État, 27 août 233
Law résiste trois jours, 22-28 septembre 234
La rue Quincampoix 235
Les enlèvements pour le Mississipi 236
Law devient un mannequin 238
CHAPITRE XIII
Law veut s'enfuir.—On le fait contrôleur général, novembre-décembre 1719 241
Orgueil de madame Law.—Law effrayé de ses amis et de ses ennemis.—Il se sent perdu, malgré les grands résultats qu'il a obtenus 242
Il achète la protection des Condés, des seigneurs 247
Ses amis réalisent et le minent en dessous 250
CHAPITRE XIV
La baisse.—L'abolition de l'or, janvier-mars 1720 252
Law, converti, n'en est pas moins attaqué par le Clergé, trahi par Dubois qui travaille pour le Clergé et l'Angleterre 253
La Bourse de Londres et la spéculation de Blount exigeaient la ruine de Law 254
Condé et Conti vident les caisses, 2 mars 257
Désespoir de Law.—Il abolit l'or et l'argent 257
La débâcle.—Un parent du Régent roué en Grève, 26 mars 261
CHAPITRE XV
Law écrasé.—Victoire de la Bourse de Londres, mai 1720 263
On continue, malgré Law, les enlèvements pour le Mississipi 265
Law se rejette vers les fabriques, veut habiller, nourrir le peuple 266
Perfidie de Dubois et d'Argenson qui le précipitent pour faire à Londres la hausse de Blount, mai 269
CHAPITRE XVI
La ruine.—La peste.—La bulle, juin-décembre 1720 271
L'agiotage sur la baisse.—Le camp de Condé à la place Vendôme 271
La peste à Marseille.—Les étouffés à Paris 273
Law et le Régent éperdus.—Dubois fait enregistrer la bulle.—Fuite de Law, décembre 278
CHAPITRE XVII
La Peste, 1720-1721 281
Héroïsme de Roze, des échevins de Marseille, de Belzunce 286
Le règne des forçats 289
L'anéantissement de Toulon 294
La furie de vivre 294
Trois générations de malheurs avaient abouti à la peste 295
Elle marche vers la Loire.—Déserts.—Pays abandonnés 296
CHAPITRE XVIII
Le Visa, 1721 297
Triumvirat de Pâris Duverney, Crozat et Samuel Bernard 298
M. le Duc humilie le Régent et jette à la justice un de ses compagnons d'agiotage 298
Un million de familles apportent leurs papiers au Visa 301
Partialité du Visa, qui respecte les vols des seigneurs 302
Désespoir et galanterie, fêtes, bals 304
Le dernier portrait du Régent et ses derniers scandales 305
CHAPITRE XIX
Manon Lescaut.—Mort de Watteau. 1721 308
L'amour au XVIIIe siècle 309
Manon est-elle une confession de Prévost?—Elle est de la Régence, non du temps de Fleury 311
Noblesse et mélancolie.—Mort de Watteau 317
CHAPITRE XX
Rome et les sacriléges.—Mariages espagnols. 1721 321
Le marchandage du chapeau de Dubois 322
Sacriléges et malpropretés à Rome, en France, en Angleterre, en Espagne 324
Les quatre péchés de Madrid.—Révélation d'Alberoni 328
Honteux traité de la Farnèse et de Dubois. 330
CHAPITRE XXI
Louis XV.—Les Méchants.—Cartouche. 1721 333
Nature ingrate du jeune Roi, son éducation 334
Les Méchants.—Le petit duc de Richelieu favori, à treize ans, de la duchesse de Bourgogne (1709) 336
Maladie du jeune Roi.—Son indifférence à l'amour du peuple 339
Mœurs violentes.—Voleurs.—Cartouche 340
Jeux cruels.—Férocité de M. le Duc et de Charolais 342
CHAPITRE XXII
Dubois abandonne toute réforme.—Approche de la majorité. 1722 345
Lâcheté de Dubois, qui laisse brûler les papiers du Système et du Visa, effacer la trace des vols.—Il connive à la grandeur effrontée de M. le Duc, compose avec le Clergé, la Noblesse, la Maltôte 346
Sa lutte avec Villeroi et Fleury pour la première communion du Roi 349
Le petit Roi tue sa biche blanche 350
Le Régent veut en vain ajourner la majorité 351
CHAPITRE XXIII
Le Roi ramené à Versailles.—Enlèvement de Villeroi. 1722 353
Aspect du vieux Versailles.—Le Régent s'y établit avec le petit Roi et veut le gagner 355
L'Infante à Versailles 356
Les jeunes Villeroi essayent de s'emparer du Roi en le corrompant 357
Ils sont surpris, chassés, 2 août 359
Villeroi rompt avec Dubois, est enlevé, 12 août 361
Fuite calculée et retour de Fleury 362
CHAPITRE XXIV
Fin de Dubois et du Régent. 1722-1723 363
Bassesse et faiblesse du gouvernement.—Terreur du règne imminent de M. le Duc 364
L'Angleterre consolide Dubois en obtenant qu'il soit premier ministre, avec tous les pouvoirs de Richelieu et Mazarin 366
Dubois perd l'espoir d'influer en Espagne par la fille du Régent 367
Cruauté de la Farnèse pour la jeune Française 368
Dubois, faible et isolé, forcé de sacrifier ses agents les plus sûrs à M. le Duc 370
Son désespoir et sa mort, 10 août 1723 375
Le Régent sans ressources.—Sa mort, 2 décembre 378
CHAPITRE XXV
Montesquieu.—Lettres persanes. 1721.—Voltaire, Henriade. 1723 382
Barbarie religieuse de l'Europe, auto-da-fé d'Espagne, massacre de Thorn, etc. 384
Humanisation de la France par la ruine du dogme inhumain 385
Le cœur tendre et doux de Voltaire.—Son faible poème, alors très-hardi 386
Douceur et humanité de Montesquieu.—D'autant plus terrible au passé 387
Il part de l'écart absolu, ne compose pas, comme l'abbé de Saint-Pierre, avec le vieux monde 389
Solitaire en pleine foule, émancipé par les sciences, les législations comparées, la lecture des voyages 390
Hauteur de son point de vue 394
Légèreté et désordre apparents de son livre, très-profondément calculé 395
Sa prédiction de la mort prochaine du catholicisme 396
Paris.—Imprimerie Moderne (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.
Il est certain qu'à ce moment, la Régence fut admirable d'élan, de bonnes intentions, de réformes utiles, dont plusieurs sont restées (exemple, la comptabilité régulière, la suppression d'une foule d'offices, etc.). Les fautes, les vices du Régent, sont bien moins excusables que la situation dont il hérite. V. Noailles, Forbonnais, Bailly, mais surtout M. Doniol, qui a formulé parfaitement que nul remède ne suffisait dans la situation sans issue que laissait Louis XIV.[Retour au texte principal.]
Sur l'Angleterre, sa banque, etc., je suis Bolingbroke, Mahon, Smolett, Pebrer, Macaulay, etc.
Fallait-il se rallier à l'Angleterre ou à l'Espagne? Belle question; elle est ridicule à poser. L'Espagne d'alors fait horreur. Les Italiens qui la gouvernent, Alberoni, la reine, viennent de relever l'Inquisition, que madame des Ursins voulait abaisser. Comment n'a-t-on pas vu cela? Comment a-t-on pris Alberoni pour le restaurateur de l'Espagne, lui qui l'éreinte, la jette dans mille aventures impossibles? Comment prend-on Philippe V pour un Français? Il regrettait, il est vrai, la France, mais il était en même temps plus Espagne que l'Espagne même. Sous lui, 14,000 victimes revêtirent le san-benito et furent suppliciées de diverses manières (sur lesquelles deux mille trois cent quarante-six furent brûlées vives). Voir Llorente, t. IV, p. 28; Coxe, t. III, ch. XXXI, p. 6.—Lemontey (t. I, 432, note) observe que ce chiffre énorme semblera trop faible si l'on consulte (aux Affaires étrangères) les dépêches de notre ambassadeur Maulévrier. Il donne un nombre supérieur relativement, un nombre épouvantable pour sept villes et quatre années seulement.
Le plus horrible, c'est que ce lâche gouvernement qui permet tout cela n'est point du tout fanatique. Dès le lendemain de la mort de Louis XIV (18 septembre 1715), il négocie avec les hérétiques, il sollicite les Anglais contre la France qui s'est ruinée pour sauver l'Espagne. Alberoni, qui vient de relever l'inquisition, se jette dans l'extrême opposé, cherche l'alliance protestante (V. Cox, Smollett, Mahon, etc.). Choquante inconséquence. Rien ne lui coûte pour gagner les devants. Il sacrifie le Prétendant, les dernières recommandations de Louis XIV et toute décence catholique.
En mettant à sa date, aux premiers jours de la Régence, ce coup inattendu qui la frappait, on explique parfaitement, on excuse en partie la fluctuation du Régent. La plupart des historiens font le contraire; ils racontent d'abord ses misères et ses fautes et celles même de 1716. Puis ils reviennent à ces affaires d'Espagne, de septembre 1715, relatent la négociation d'Alberoni, qui, déplacée ainsi et mal datée, ne signifie plus rien du tout.
Si le mauvais coup auquel Alberoni voulait employer Charles XII, l'absurde révolution qui eût mis le Prétendant à Londres, Philippe V à Paris, si cette folie criminelle eût pu se réaliser, elle nous eût retardé pour cent ans. Le Régent avec tout ses vices, toutes ses fautes, son Dubois et le reste, n'a pas empêché la Régence d'étinceler d'esprit et de lumières, d'être une des époques les plus fécondes et les plus inventives. Sous lui, la France et l'Angleterre sont évidemment le progrès. Oui, l'Angleterre, cupide et hypocrite, méthodiste et contrebandière, avec sa plate dynastie allemande et sa corruption de Walpole, l'Angleterre, avec tout cela, c'est le progrès. La France, vers 1720, par Montesquieu, Voltaire, Fontenelle, par l'Académie des sciences, surtout par ses grands voyageurs, dresse au plus haut le phare qui guide désormais la marche de l'esprit humain. L'Angleterre ouvre les mille voies d'activité pratique, commence sérieusement (ce que presque seule elle a fait) l'exploration des mers et la découverte du globe.[Retour au texte principal.]
Ce Fériol avait passé toute sa vie dans les guerres turques en Hongrie, près de Tékély (V. Hammer), et n'était guère moins Turc que le pacha Bonneval. En 1699, il devint notre ambassadeur à Constantinople. Il n'y eut jamais un homme plus fier, plus violent. Jamais il ne voulut paraître sans épée devant le sultan, selon le cérémonial d'usage. Saint-Simon en raconte un trait fort honorable (chap. CCXII, année 1708). Le grand vizir ayant fait des avanies au ministre de Hollande, celui-ci voulut se réfugier chez l'ambassadeur d'Angleterre, qui, malgré l'intime union des deux États, refusa de lui donner asile. Ce fut son ennemi, le Français Fériol, qui lui ouvrit son palais, le reçut et le protégea.—Je reviendrai sur Aïssé et sa fin si touchante. Que de fois j'ai lu et relu ses dernières lettres, pour y pleurer encore et me laver des sottes larmes que me coûtait Manon Lescaut!
À propos de cette Manon, Aïssé la désigne, la lit dès 1727, ce qui ferait croire que Prévost avait détaché et publié des parties des Mémoires d'un homme de qualité, qui ne parurent entiers qu'en 1732. Cette date de 1727 me paraît très-vraisemblable. Quand on sait lire, on lit très-clairement que Manon est de la Régence, et nullement du temps de Fleury.[Retour au texte principal.]
Ni lui ni nos économistes modernes, ne mentionnent la première crise de Law (en juillet 1719), lorsque la coalition de Duverney et des agioteurs anglais faillit le faire sauter (p. 165), lorsque Law fut trahi par son agent, etc.—La seconde crise est la fin de septembre 1719, le moment solennel de la grande razzia, la résistance que Law essaya d'y opposer pendant trois jours. Il est fort curieux de voir comment chacun a jugé cette affaire. Les sources principales sont les Arrêts, les récits de Du Hautchamp et Forbonnais. Rien dans Noailles. Un mot dans Dutot, p. 912, éd. Daire. Peu ou rien dans Duverney, qui voudrait bien écraser Law, mais d'autre part, craint de trop éclaircir, pour l'honneur de M. le Duc. Rien dans Barbier. Peu ou rien dans Lemontey. Thiers (Encycl., 81), partout ailleurs si lumineux, n'est ici ni clair ni sévère; il appelle ce filoutage «un défaut de précaution.» Daire, net et fort, très-incomplet, p. 459. Peu dans Louis Blanc, I, 299. Peu dans Henri Martin, 4e édition, XV, 51. Rien dans le Dubois de M. Seilhac. Le meilleur incontestablement est M. Levasseur; seulement, son livre, exclusivement économique, omet, laisse dans l'ombre, les côtés sociaux qui éclaireraient l'économie elle-même. Je dois aux recherches ultérieures et récentes qu'il a faites aux Archives ce fait si important que j'ai donné (p. 188), que la Compagnie, c'est-à-dire Law, eut seule l'honneur de résister trois jours au vol organisé contre les créanciers de l'État.
Mon chapitre des Mississipiens est presque entièrement tiré de Du Hautchamp, dont j'ai classé les détails épars et très-confus. Ses deux histoires du Système et du Visa m'ont toujours soutenu.
Mais le plus souvent je n'aurais pu m'en servir utilement si je n'avais eu mon fil chronologique bien établi par l'excellent journal de Buvat. Comment se fait-il que cet important manuscrit de la Bibliothèque (Supplément, Fr. 4141, 4 vol. in-4o) ait été si peu employé? C'est, je crois, parce qu'on s'est trop arrêté à une note que Duclos a mise en tête de la copie qui est aussi à la Bibliothèque: «Voici un des plus mauvais journaux que j'aie lus. J'avais dessein d'en relever les fautes, mais elles sont si nombreuses ...» etc. Duclos, dont les Mémoires ne font que reproduire Saint-Simon en le gâtant, ne sait pas assez l'histoire de ce temps-là pour juger Buvat. Les fautes de celui-ci n'ont aucune importance. Il est fort indifférent qu'il se trompe sur Mississipi et qu'il croie que c'est une île. L'essentiel pour moi, c'est qu'il me donne jour par jour le vrai mouvement de Paris, celui de la Banque, même parfois ce qui se fait au Palais-Royal et dans les conseils du Régent.
Barbier, quoique plus détaillé et parfois plus amusant, lui est bien inférieur. C'est un bavard qui donne le menu au long, ignore l'important, s'en tient aux on dit de la basoche, aux nouvelles des Pas-Perdus, et qui les date souvent fort mal (du jour où il les apprend). Il ne voit que son petit monde. En 1723, à la mort du Régent, il vous dit: «Le royaume ne fut jamais plus florissant.» Cette ineptie veut dire que les Parlementaires se sont un peu relevés.
Buvat était un employé de la Bibliothèque royale, que le Régent venait de rendre publique. Il voyait de sa fenêtre le jardin de la rue Vivienne où se passèrent les scènes les plus violentes du Système, et il faillit y être tué. Il écoutait avec soin les nouvelles, se proposant de faire de son journal un livre qu'il eût vendu à un libraire (il en voulait 4,000 francs). Il était placé là sous les ordres d'un homme éminent et très-informé, M. Bignon, bibliothécaire du roi et directeur de la librairie. C'était un quasi-ministre, qui avait droit de travailler directement avec le Roi (ou le Régent). M. Bignon était un très-libre penseur, qui avait gardé la haute tradition gouvernementale de Colbert. Chargé en 1698 de réorganiser l'Académie des sciences, il mit dans son règlement qu'on n'y recevrait jamais aucun moine. (Voy. Fontenelle.) Buvat, son employé, dans ce journal, un peu sec, mais judicieux et très-instructif, dut profiter beaucoup des conversations de M. Bignon avec les hommes distingués qui venaient à la Bibliothèque. Il avait des oreilles et s'en servait, notait soigneusement.
Il m'a fourni des faits de première importance. Il me donne l'apoplexie du Régent en septembre 1718, qui coupe la Régence en deux parties bien différentes. Il me donne, en janvier 1720 (à l'avènement de Law au Contrôle général), la proposition au Conseil de forcer le clergé de vendre, etc. Je regrette de ne pouvoir profiter de ses indications sur la destinée ultérieure de Law, et les persécutions dont sa famille fut l'objet.
Quant au moment où Law se crut perdu (5 juin 1720) et voulut sauver le bien de ses enfants, il est rappelé dans une des lettres où madame Law réclame sa fortune, lettre du 5 avril 1727, qui m'a été communiquée par M. Margry. (Archives de la marine.)[Retour au texte principal.]
Au moment décisif où l'on sort de l'enfance, où il put sur le monde jeter un premier regard d'homme, on ne parlait que de l'Asie. À quinze ans, il put lire les Mille et une Nuits (1704), livre persan bien plus qu'arabe. Les publications de Chardin, ses voyages excellents, tournaient l'attention vers la Perse, mais beaucoup plus encore deux romanesques aventures. D'une part, une femme, courageuse et jolie, Marie Petit, maîtresse du négociant Fabre, notre envoyé en Perse, l'avait suivi en habit d'homme, et l'ayant perdu en chemin, elle prit ses papiers, les présents pour le Shah, et, malgré mille obstacles, se constitua bravement ambassadeur de Louis XIV. D'autre part, un aventurier vint d'Orient, se donna pour ambassadeur persan, et, par la connivence de nos ministres, qui voulaient amuser le Roi, il se joua de sa crédulité.
Ce que j'ai dit de l'horreur que Montesquieu dut avoir pour la barbarie des Parlements serait bien plus vraisemblable encore, s'il était vrai qu'en 1718 un sorcier eût été brûlé à Bordeaux. M. Soldan et autres l'ont dit; je l'ai répété d'après eux dans la Sorcière. Cependant, les recherches que MM. les archivistes et MM. Delpit et Jonain ont faites pour moi, n'ont eu aucun résultat.—J'ai cherché aussi inutilement, à la Bibliothèque impériale, les précieux mémoires de Marie Petit (V. l'article de M. Audiffret, Biographie Michaud), et je n'y ai trouvé que les détestables rapports de Michel, domestique de Fabre, et agent des Jésuites, qui persécuta cette femme intrépide, la fit enfermer. C'est un tissu de contradictions qui se réfute lui-même. Ce débat fut très-scandaleux. Il avertit fortement l'opinion, la tourna vers la Perse, à la fin de Louis XIV, à l'époque où probablement le jeune légiste de Bordeaux commença à s'informer, à recueillir les notes, d'où (dix années plus tard) sortirent les Lettres persanes.[Retour au texte principal.]