UN AN APRÈS
Reading edition
D’ALGER A CONSTANTINE
NOTES DE VOYAGE
Nous avons laissé Alger baignant dans la douceur infinie du petit jour qui fait les matins de là-bas inoubliables, un Alger gris perle, lumineux et enveloppé comme de gazes de vieil argent, tandis que, sur la rade moirée par places de glacis d’or, l’aurore s’annonce par un immense feu de bengale violaçant tout l’horizon et allumant, comme dans une féerie, les neiges du Djurjura.
Ah ! les aurores d’Alger, comme elles m’apparaissent déjà lointaines, reculées dans l’irréparable et le jamais plus, ces heures passées sur le balcon de l’hôtel dans la fraîcheur matinale, frileusement enveloppé de couvertures, à peine vêtu dessous, sorti en hâte du lit pour assister à l’embrasement, à la féerie de lumière et de couleur des montagnes de la Kabylie !
Le charme de rêve et le bien-être tout animal de ces quatre à cinq quotidiens dans l’atmosphère de perle de cette ville d’hiver à la fois douce et gaie comme un matin d’avril, les retrouverai-je jamais ?
Les clairons s’éveillaient dans les casernes ; c’était partout, des hauteurs de la Kasbah aux quartiers de cavalerie de Mustapha inférieur, une jeune envolée de fanfares ; des cris de portefaix montaient de la Marine dans de sourdes rumeurs, et tout cela se fondait, sonorités et couleurs, dans une atmosphère ensoleillée et chantante, où le lilas du ciel, se colorant de rose, devenait, par je ne sais quel mirage, l’immédiate correspondance d’un galop de spahis au tournant de cette rue, d’un parfum musqué d’œillets et de narcisses subtilement épars en l’air.
Et la silhouette, comme éternelle, des six Arabes immobiles, déguenillés et fatidiques, retrouvés, tous les matins, accoudés au parapet du quai, en contemplation devant la mer ?
A la station de la Maison-Carrée, Courtellemont, l’éditeur d’art et l’artiste d’Alger, a voulu venir nous redire adieu. Il s’est levé pour cela à quatre heures, et, sanglé dans le perpétuel dolman noir qui le fait ressembler à un dompteur, il est là, botté, la cravache à la main (car il est venu à cheval), qui nous sourit de son bon sourire, la main à la portière. Il a apporté un gros bouquet de violettes qui ne nous quittera plus durant le voyage, et l’air de santé, la force heureuse de ce petit homme trapu, ses bons yeux de malice attendris aggravent encore l’espèce de malaise inhérent à tout départ.
« Vous m’écrirez de Constantine ; non, plutôt de Biskra. Je tiens à votre impression sur le désert ; mais ce que vous allez être heureux à Tunis ! N’oubliez pas le souk aux étoffes. » Et le train s’ébranle, et nous voilà partis.
Constantine, c’est le froid, c’est le brouillard, cinq ou six degrés au-dessous de zéro comme en France. Ici, c’est la tiédeur embaumée et la brise alizée d’un matin de mai d’Antibes.
Nous venons de passer deux mois dans l’exquise et somnolente douceur de vivre de ce climat enveloppant et nous partons… parce que d’autres pays à voir, je ne sais quelle stupide concession au snobisme et à la curiosité…
Sire, vous êtes roi, vous m’aimez et je pars…
A l’horizon, la Kasbah déjà lointaine, toute blanche, échelonnée dans le bleu de la baie, m’apparaît comme une autre Bérénice.
Des horizons de montagnes se succèdent sans trêve, des gorges et puis des gorges, des couloirs comme taillés à même dans des blocs de granit, pas un arbre ; çà et là quelques brins d’herbe, romarins rabougris, tiges blêmes d’alfas… C’est dans ce chaos que la voie du chemin de fer serpente et se traîne depuis des heures ; des oueds (petits ruisseaux) filtrent une eau jaune et rare dans des lits de fleuves poussiéreux et profonds ; des cimes d’un noir bleu, comme plaquées de neige, surplombent des premiers plans de roches d’un terne gris rosâtre ; çà et là surgit un maigre lentisque : vrai pays de désolation.
Au loin, de vagues silhouettes de bergers nomades, gardant au flanc d’une montagne en pierraille la lèpre mouvante d’un troupeau. Drapés dans des loques grisâtres, les mains et le visage de la couleur des pierres, ils ont l’air sculptés à même les roches du paysage, immobilisés là par je ne sais quel enchantement. Etres figés, ramenés au règne minéral, ils inquiètent par leur attitude à la fois songeuse et hautaine ; leurs grands yeux noirs seuls donnent une impression de vie dans ces faces couleur de sable et de tan. Ils contemplent dédaigneusement les trains qui passent et semblent éterniser, en dehors du temps et de l’espace, l’immuable des civilisations disparues devant nos modernes sociétés qui passeront ; puis ce sont, entrevus dans l’échappée lumineuse de tunnels successifs, des gorges et des ravins, puis des ravins encore, qui se creusent et qui fuient au pied des hautes murailles de roches vitrifiées : les gorges de Palestro, les Portes-de-Fer.
Dans les wagons de premières, littéralement bondés, l’atmosphère est rare, les filets ploient sous le poids des colis. Les genoux encastrés les uns dans les autres, les membres moulus, brisés, et l’estomac en accordéon, les voyageurs, faces tirées et grises, boivent de l’eau de Saint-Galmier en chipotant des mandarines. Dans les troisièmes, à côté d’Arabes pouilleux, c’est un convoi de prisonniers.
Faces effarées de bétail qu’on mène à l’abattoir, ils sont là une dizaine, militaires nationaux ou indigènes, qui voyagent sous la garde de sphahis et de gendarmes. Aux stations, on fait descendre toute cette humanité misérable et malpropre et on la mène en troupe faire coricolo (sic). C’est assez dire qu’il est impossible de coricoler soi-même après le passage de cette tourbe.
Ah ! ces dix-huit heures de chemin de fer entre Alger et Constantine, ce wagon de première transformé en voiture de restaurant, ces relents de charcuteries, de gelées de viande et d’écorces de mandarines mêlés au poivre violent des fourrures des femmes et aux odeurs de cuir des valises, et ce ménage de photographes amateurs en ébullition à chaque nouveau point de vue, toujours sursautant, tressautant sur sa banquette et, sous prétexte d’instantanés, vous piétinant tyranniquement les orteils, et, plus désastreux encore que ce couple, le monsieur qui fait son sixième voyage d’Algérie, l’inévitable monsieur de tous les paquebots et de tous les compartiments, qui fort de son expérience, veut vous imposer ses itinéraires et ses hôtels ! De trois à six, l’horripilation devient telle qu’on en arrive à des souhaits coupables, à d’homicides désirs de déraillement.
Mais l’air fraîchit. Nous courons maintenant sur les hauts plateaux. Nous courons… c’est une façon de dire, car rien ne peut donner une idée en France de la lenteur des chemins de fer algériens. Chaque voyageur de coin a relevé son vasistas et, enfoui sous ses couvertures, regarde s’allumer à l’horizon la féerie, la féerie du crépuscule, car le soir descend, et avec lui s’allument les mirages et les indescriptibles ciels de là-bas.
Des montagnes apparaissent, d’un gris bleu de pétales d’iris et d’ailes de papillons ; c’est à la fois de la moire et de la nacre, et cela sur des ciels d’or malade, de cuivre rouge et de turquoise verte, où neigent tour à tour des braises incandescentes, des flocons d’ouate rose et de lentes fleurs de pêchers : les nuances les plus invraisemblablement douces, les couleurs les plus ardentes se fondent d’un horizon à l’autre au-dessus des roches devenues d’une transparence d’opale ; les premiers plans apparaissent de cendre ; les derniers semblent fleuris de chimériques bruyères, tout roses dans la flamme du couchant ; et ces paysages de désolation et de misère rutilent d’une inconnue splendeur de rêve dans l’ombre violacée du soir.
Mais le froid augmente, on apporte les bouillottes, un va-et-vient d’employés indigènes s’agite confusément dans la gare obscure. C’est la nuit ; dans six autres heures, nous serons à Constantine, et nous avons quitté Alger à cinq heures du matin.
Nous nous accotons pour essayer de dormir : sur la trame noire des ténèbres, la silhouette épique d’un laboureur kabyle, apparu il y a deux heures, un peu avant Sétif, se dresse despotique et, malgré moi, m’obsède et me poursuit. Avec sa charrue primitive, demeurée celle du temps de Cincinnatus, profilait-il assez fièrement sa courte face de bandit sur la rougeur dévastatrice du ciel ! C’était une vision d’il y a trois mille ans ; et, tout entier à la mélancolie du passé, tout au charme triste de cette race aux attitudes bibliques et conservée si pure malgré notre civilisation moderne, je me remémore des scènes de l’Ancien Testament et ne regrette, ni Paris, ni le boulevard.
CONSTANTINE
C’est le réveil dans le froid et le brouillard ; les fenêtres de ma chambre, étamées par le gel, donnent sur une grande place, déjà toute boueuse sous le piétinement de la foule. Une tourbe déguenillée d’Arabes en burnous y grouille presque fantômale dans un halo de vapeur et de rêve ; de la brume s’effiloche autour de leurs chéchias enturbannées de linge, et des nuées blanchâtres barrent à mi-hauteur les maisons de la ville, dérobant aux yeux l’horizon qu’on affirme splendide. Une humidité glaciale pénètre et vous fige les moelles, une odeur fétide d’Arabes et de haillons vous saisit à la gorge ; c’est la corruption des oripeaux de l’Orient dans le fog et le spleen d’un de nos mornes matins d’hiver.
Une vague musique militaire arrive comme par bouffées jusqu’aux fenêtres de l’hôtel, la musique du 3e zouaves jouant sur la place de la Division de huit à neuf, avant la messe : c’est dimanche.
Un groupe de turcos, la seule tache gaie dans cette foule minable, stationne au coin de la place : indigènes et tirailleurs se bousculent avec des rires simiesques autour des petits verres d’alcool d’une misérable buvette ; des robes de soie et des fourrures, des femmes de fonctionnaires et d’officiers se hâtent avec des mines composées vers la proche église : toilettes en retard d’un an, manchons poilus et boas érupés de dames de paroisse, des familles entières défilent, des livres de messe sous le bras : c’est dimanche.
Grelottant et l’estomac crispé, courbaturé par les dix-huit heures de wagon de la veille, je cours au plus prochain bain maure m’étendre sur la pierre chaude pour m’y faire savonner, masser et, une fois la réaction faite, y faire la sieste, si possible, y réparer cette éreintante nuit passée à boire du thé et de l’éther.
Le chasseur de l’hôtel veut bien m’indiquer dans une ruelle voisine le hammam adopté par les officiers de la garnison ; je le reconnaîtrai à son porche de faïence émaillée et à ses colonnettes de ciment.
Si je pouvais y dormir !
Ces masseurs indigènes sont étonnants. Je suis entré au bain à neuf heures, il est dix heures et demie, et c’est rajeuni de dix ans que je retraverse le porche émaillé du hammam, où j’ai laissé, comme un fardeau trop lourd, ma fatigue et ma courbature.
La première chose que j’ai faite en quittant le bain, ç’a été de tourner à droite au lieu d’à gauche et de m’égarer. J’erre maintenant par des rues obscures et puantes, des rues voûtées aboutissant à chaque pas à d’équivoques impasses, à de sordides culs-de-sac, dont l’horreur m’avait été jusqu’ici épargnée. Les plus ignobles ruelles de la Kasbah d’Alger ne sont rien auprès de ce vieux Constantine. Et de quels détritus peut bien être faite la boue grasse, où mon pied enfonce et glisse ? Et la hideur des étalages, donc !
Des quartiers de viande noire sèchent pendus à des croix de fer à côté d’échopes bondées d’étoffes et de soieries éclatantes ; des boutiques de beignets et d’horribles gâteaux arabes, des espèces d’échaudés informes et mollasses saupoudrés de cannelle, mêlent d’écœurantes fadeurs de friture aux senteurs de poivre et de muscade de gros marchands mozabites ; car ils sont là comme partout, installés dans les plus confortables échopes, les instinctifs commerçants de cette race, les gras Mozabites au nez court, à la large face épanouie. Ils sont là campés sur leurs gros mollets velus, et d’une voix gazouillante et câline débitent aux clients leurs épices entre un ciseleur de cuivre et un brodeur de maroquin assis, les jambes croisées, presque sous l’auvent de leur étal. Dans des tanières, qui sont des cafés maures, des tas de guenilles, d’où émergent des profils de jeunes boucs et de vieux dromadaires ; autant de consommateurs indigènes accroupis. Cela sent la vermine et la misère, et sur toutes ces formes haillonneuses un clair-obscur, digne de Rembrandt, verse à la fois les ombres et les lueurs d’une scène de sorcellerie ; puis tout à coup le pavé cesse, on baigne jusqu’aux chevilles dans des flaques de boue ; les rues ont fait place à des porches de prisons, à de longs couloirs en voûtes, et, tapis, embusqués dans les recoins les plus sombres, de louches mendiants, qui sont des marchands de choses sans nom, vous hèlent, vous harcèlent et vous happent au passage avec leurs maigres bras nus. Dans la rue, une foule repoussante et bigarrée de muchachos, de nègres et de juives énormes coiffées de foulards de nuances éclatantes !
Oh ! ces juives de Constantine avec leurs yeux chassieux, leurs faces de graisse blafarde sous le serre-tête noir, le serre-tête apparu, comme une tare, sous le chatoiement des soies changeantes, et la hideur des seins flasques et tombants sur le ballonnement des ventres ! Dans toutes les boutiques, des têtes rusées à l’œil oblique, des têtes sémites enturbannées ou coiffées de chéchias, vous donnent partout, où que vous regardiez, l’obsession et l’horreur du juif. Cela tient à la fois du malaise et du cauchemar : le juif se multiplie comme dans la Bible, il apparaît partout, dans la lucarne ronde des étages supérieurs comme dans l’échope à niveau de la rue ; et partout, sous le cafetan de soie verte comme sous la veste de moire jaune, c’est l’œil métallique et le mince sourire déjà vus dans le Peseur d’or. Chose étrange dans cette race, quand la bouche n’est pas avare, elle est bestiale, et, sous le nez en bec d’oiseau de proie, c’est la fente étroite d’une tirelire ou la lippe épaisse et tuméfiée d’un baiser de luxure.
Le ghetto ne devait pas être plus hideux jadis dans l’ancien Venise ; je sors de ce dédale de ruelles et d’impasses écœuré, anéanti ; mais j’en sors enfin.
En arrivant sur la place, j’y trouve un spectacle admirable. Le brouillard s’est levé, il se lève encore : le merveilleux panorama de la vallée du Rummel apparaît baigné de soleil ; des flocons blanchâtres traînent bien encore à mi-hauteur des montagnes ; ce sont comme de longues bandes de brume horizontalement tendues dans l’espace, et des coins entiers de paysage luisent dans l’écartement des vapeurs, à des hauteurs invraisemblables, comme détachés en plein ciel.
Au milieu de cette mer de brouillard, Constantine et son chemin de ville, taillé à même le roc, se dressent et se découpent, tel un énorme nid d’aigle.
Nid d’aigle imprenable, repaire d’aventuriers et de forbans, dont l’assaut demeuré légendaire est peut-être le plus beau fait d’armes de l’histoire de la conquête ! Constantine avec son enceinte naturelle de vertigineuses falaises et le gouffre béant de ses fossés perpétuellement assourdis par le fracas du Rummel.
Le Rummel ! Il faut être descendu dans le lit du torrent pour pouvoir se faire une idée de cette horreur farouche et grandiose, de ces eaux jaunes et comme sulfureuses roulant un continuel tonnerre dans l’étranglement de ce couloir de roches. Hautes et verticales comme des murailles, on pourrait se croire dans le fossé de quelque forteresse de rêve, de celles que la fougue d’imagination d’Hugo a évoquées dans d’épiques dessins.
A droite, c’est la ville, Constantine, dont les toits de casernes pointent au-dessus de l’abîme ; à gauche, c’est la falaise du chemin de la Corniche, dont les parapets de ciment courent à une hauteur prodigieuse à mi-flanc des rochers. Deux arches naturelles d’une pierre rougeâtre et comme craquelée relient les deux parois du couloir entre elles et forment une voûte géante, une sorte de crypte obscure, au-dessous de laquelle le Rummel, qui gronde, ressemble à un fleuve souterrain, à quelque Averne arabe enfermé dans la nuit d’une grotte infernale.
Et sur tout ce décor d’horreur et de vertige, sur ce gouffre de pierre pareil à une blessure, tout de crevasses et de déchirements, on ne sait quelle rougeur suintante impose l’idée de crime, de suicide et de sang. Ah ! ce Rummel ! Comment pouvoir y plonger le regard sans évoquer aussitôt toutes les vies humaines qui s’y sont englouties ? Aventuriers hardis grimpant par les nuits noires aux crêtes de la roche et tentant quelque coup de surprise sur la ville imprenable, condamnés coupables et condamnés innocents, Mauresques adultères, esclaves de harem, cousues dans un sac et jetées dans l’abîme sur un signe du maître, et les cadavres aux yeux hagards des fous d’amour et des désespérés, combien ont tournoyé dans ce vide, les mains battant l’air et le cri d’agonie étranglé dans la gorge ! Et les beaux corps souples aux aisselles épilées, à la peau douce blêmie par les aromates, et les bras musculeux et les poitrines velues s’y sont tous également écrasés. Et la légende du dernier dey, du cruel El-Hady-Ahmed, celui qui faisait coudre la bouche de ses femmes et hachait, par plaisir, à coups de sabre les corps ligotés de ses esclaves, ajoute encore à l’épouvante quasi sacrée de ces gorges, où son affreux souvenir plane comme un vautour.
Le dey de Constantine ! Dans la roche à pic au-dessus de laquelle apparaît la ville, on vous montre un trou presque invisible à première vue, creusé au ras même des remparts. De loin, c’est un rond noir, curieusement placé juste entre deux palmiers se profilant, tels deux mains ouvertes, sur le ciel implacablement bleu. C’est le trou par lequel le capricieux El-Hady-Ahmed faisait jeter, cousues dans le sac des exécutions sommaires, les femmes de son harem qui ne lui disaient plus.
Et dire qu’à ce gredin, qui méritait pour tombe le ventre des charognards, nous avons fait des rentes ! Il est mort en les mangeant dans sa villa d’Alger, sous le ciel limpide, devant la mer éternellement tiède, et son corps repose à l’ombre d’une mosquée, dans un terrain bénit.
Mais le couloir de falaises s’élargit, l’eau fangeuse écume, s’éclabousse d’argent, court, se précipite et, devant une immense échappée lumineuse, disparaît brusquement dans un formidable bruit d’enclume ; c’est la cascade. Un autre abîme est là, mais alors en pleine échappée sur le plus merveilleux paysage : nous avons devant nous la vallée du pont d’Aumale. Fertile, toute en culture et semée de villages, elle s’étend à perte de vue et monte insensiblement, çà et là soulevée au pied de molles et vertes collines qui ne sont que les lointains contreforts de superbes et hautes montagnes. Leur chaîne emplit tout l’horizon, et la campagne avec ses petits villages semés par places dans des replis de terrain, ces premiers et ces deuxièmes plans de colorations différentes, ces routes en lacets et le serpenteau du Rummel luisant au fond de la vallée, apparaît comme un vaste panorama.
Pendant qu’à nos pieds fuient à une profondeur inimaginable des lieues et des lieues de pays, à des centaines de mètres au-dessus de nous Constantine se profile fièrement à la crête de ses falaises. Nous sortons du lit du Rummel et regagnons lentement la ville à la suite d’âniers arabes poussant devant eux leurs bourricots. Sous les arches ruinées d’un petit village de mégissiers aux terrasses couvertes de peaux, nous nous arrêtons un moment pour reprendre haleine. On entend toujours le Rummel gronder et mugir. Une curiosité nous penche au-dessus des parapets croulants ; nous dominons justement le gué des Arabes, cinq ou six grosses pierres rondes et une passerelle de bois jetée à quelques mètres de la grande cascade, à l’endroit le plus profond. L’écume du torrent balaie par saccades la fragile passerelle. Trois Biskris noirs comme des grillons traversent en ce moment le gué, leurs chaussures à la main, leurs maigres cuisses nues fantasquement apparues sous leur burnous, retroussé jusqu’au nombril.
LA VILLE DES TANNEURS
Pour le Docteur Samuel Pozzi.
Nous contournons, de l’autre côté même des gorges du Rummel, la formidable enceinte, toute de roches et de falaises, de la hautaine Constantine ; le pont du chemin de fer d’une arche vertigineusement hardie nous a mis hors de la ville. L’abîme en entonnoir du torrent tourne et serpente au pied du vieux repaire des deys, et, de l’autre côté du vide, aux toits de casernes et aux hautes maisons à cinq étages, faisant face à la vallée d’Aumale, a succédé une agglomération de petites terrasses, de murs croulants, d’escaliers et de hangars, le tout roussi, couleur de tan, dévalant comme un troupeau de chèvres au-dessus d’un gouffre ignoble d’aspect et de puanteur.
Ce gouffre immonde, c’est le Rummel devenu, au pied du quartier des peaussiers, l’égout de leurs eaux et de leurs détritus. Les escaliers branlants, les toits et les terrasses s’étageant au-dessus du torrent, c’est la ville des Tanneurs.
Ce Rummel, qui tout à l’heure encore roulait avec un bruit d’enclume dans le grandiose et le clair-obscur de gorges presque infernales, le voici maintenant sur une distance d’au moins un kilomètre, du pont du chemin de fer au pont du Diable, devenu sentine et cloaque, et quel cloaque !… une sentine infâme, étranglée entre deux falaises à pic, dont l’une, rempart naturel de Constantine, étaie maintenant une ville obscène et malade, une ville de peste et de malaria pourrissant là, dans d’innommables fétidités, au-dessus de roches contaminées : des roches elles-mêmes putrescentes et chancreuses, se crevassant en fissures sinistres, en fistules atroces, quelque chose comme une gigantesque pièce anatomique du musée Dupuytren, un paysage retouché par Ricord, où jusqu’aux rares palmiers, poussés là dans les traînées d’un brun équivoque et jaunâtre, ont des aspects d’excroissances bizarres, mûres pour le thermocautère ou le bistouri du chirurgien.
Au-dessus de ce gouffre ordureux, béant comme je ne sais quel effroyable sexe, planent et tournoient de lents vols de vautours. Tout Constantine se vide dans cette partie du Rummel ; l’éternelle pourriture de la ville arabe y coule et y suinte par toutes les fentes du rocher ; et, attirés par cette pourriture, les charognards (tel est le nom sinistre qu’on donne ici aux vautours) attristent de leurs longs cris plaintifs l’étroit couloir de falaises, où l’ébouriffement de leurs ventres argentés évoque au crépuscule l’idée d’oiseaux-fantômes, de vautours de limbes, surveillés de loin, du haut des toits de la ville, par la silhouette immobile des cigognes.
Tant de puanteurs et tant de larges ailes tournoyantes dans l’air ! On songe malgré soi aux lugubres oiseaux du lac Stymphale, à d’épiques légendes de peste et de charnier, à des visions féeriques et fabuleuses comme en peignit Gustave Moreau, et cela dans le décor rocailleux et terrible que nous offrent ici même les gorges, où tant d’infâmes relents montant en bouffées chaudes justifient si bien le nom de Constant-sentine, donné par un loustic à l’ancienne ville des deys.
A mi-flanc de la roche, au-dessus d’un remblai de gazon, notre cocher appelle notre attention sur un trou plus ignoble encore. C’est, dans l’herbe courte du talus, un répugnant amas de loques et de vieux os, d’anciennes boîtes à sardines, de bidons à pétrole et de chiffons sordides, quelque chose comme l’entrée de la grotte du sphinx, mais d’un sphinx de banlieue, peint par Raffaëli.
C’est la retraite d’un marabout fameux, très honoré des Arabes qui le nourrissent… et le vont consulter par des chemins qui feraient peur à des chèvres. Toutes les ordures entrevues sont à la fois le mobilier, la garde-robe et la desserte du vieux prophète. Il vit là, dans ce cul-de-basse-fosse, sous les déjections suintantes de la ville indigène, les pieds dans le gouffre. Il vit, si cela est vivre, des aumônes et de la piété de la population de la plus sale de toutes les villes de la province. Sur un ciel gris de fer, que le couchant décompose et qui, par places, s’ensanglante et verdit comme une plaie, les terrasses de la ville montent et s’estompent en noir avec la silhouette plus grêle des cigognes. Dans le Rummel envahi d’ombre, l’envolement des vautours flotte plus indistinct ; comme une forme s’ébauche de l’autre côté du gouffre, à l’entrée de la grotte du marabout. Je songe malgré moi à mes lectures de Gustave Flaubert : des souvenirs de Salammbô me hantent, celui des mangeurs de choses immondes se précise entre tous ; et je regagne la ville française, écœuré et pourtant charmé d’avoir touché de si près, à travers tant de siècles, les mœurs abolies des antiques Carthages.
LA RUE DES ÉCHELLES
Des ronflements de derbouka, des bruissements de soie et de moire, des jurons français, des rires gutturaux, espagnols ou maltais, et des mélopées arabes, des blancheurs de burnous et des étincellements d’uniformes, des odeurs de friture et d’essence de rose, des coins pleins d’ombre et des angles de rue inondés de lumière, un cliquetis de sabres et de molettes d’éperons sur des bruits de portes qu’on ferme et, derrière des judas grillés, des femmes immobiles et fardées apparues sous des voiles ; une indéfinissable atmosphère de musc, de gingembre et d’alcool, empestant à la fois le suint et le drap de soldat, une rumeur incessante de voix et de pas, les bousculades et les attroupements d’une foule en fête, et, sur toutes ces silhouettes tour à tour éclairées et obscures, le bain de vif-argent d’une nuit lunaire et bleue, la fantasmagorie d’un ciel roulant un disque de nacre dans de translucides profondeurs de saphir ; la rue des Échelles, la rue des Filles et de la Prostitution à neuf heures du soir, dans le vieux Constantine.
Oh ! cette rue des Échelles, son pittoresque et son grouillement sous les traînées lumineuses de ses cafés maures ! Comme nous voilà loin de la tristesse et du silence de la Kasbah d’Alger, si déserte et si noire dès huit heures du soir, si fantômalement blême dans le mutisme menaçant et le morne abandon de ses rues étranglées. Ici ce sont des allées et venues continuelles d’Arabes, de zouaves permissionnaires, de turcos et de spahis drapés dans de longs burnous. Voici trois indigènes qui s’avancent, lentement, en se tenant par la main, l’air de grands enfants égarés dans une ville de joie. Leur gravité souriante, leur haute stature, leur démarche calme font songer à la promenade à travers quelque Bagdad de rêve de trois princes des Mille et une Nuits. De chaque côté de l’étroite rue en pente, des échopes de friterias et de marchands de beignets empestent auprès des cafés arabes aux consommateurs débordant en dehors, vautrés et couchés en tas sur des bancs ; puis ce sont des attroupements de soldats devant des buvettes maltaises, des maisons de filles et des bains maures, le tout aggloméré sur un très court espace, dans la petite rue dévalant dans le noir avec une rapidité de torrent. Une incessante galopade d’uniformes la traverse ; tous les quartiers de cavalerie, toutes les casernes de Constantine sont là ripaillant, fumant et cherchant de la femme. De larges judas grillés se découpent en clartés dans le bronze résistant de petites portes basses ; dans la lumière, des filles apparaissent groupées, échelonnées dans des costumes de couleurs vives, en travers des marches d’étroits escaliers ; des cours mauresques blanchies à la chaux, une chaux teintée de bleu qui met comme un éternel clair de lune, s’enfoncent sous de vagues colonnades ; comme une illusion de palais de songe flotte à travers ces patios entrevus ; des brûle-parfums fument à l’entrée.
Les filles, pour la plupart avachies et très grosses, sont assez jeunes pourtant ; presque toutes juives, elles ont, malgré leur maquillage trop rose, leurs lèvres épaisses et leurs sourcils artificiellement rejoints, un certain charme mystérieux d’idoles. Les foulards lamés d’argent et les oripeaux verts et mauves brillants de clinquant, dont elles sont affublées, ajoutent au prestige du décor, et puis leur air d’indolence passive est bien celui qu’on prête aux houris des paradis de l’Islam. Quelques-unes sont coiffées en Ouled-Naïls avec de grosses chaînes d’or leur barrant le front ; de lourdes tresses de crin noir bouffent autour de leur grosse face pâle, du rouge s’écrase à leurs pommettes, et leurs mains tatouées, ensanglantées de henné, sollicitent le passant avec une grâce inquiétante et simiesque. Des Arabes s’arrêtent devant les judas ; ils regardent, se consultent et vont promener plus loin leur curiosité somnolente ; en somme, beaucoup de curieux et peu de clients. Si les lourdes portes de bronze s’entr’ouvrent, c’est devant quelques soldats de la garnison ; mais uniformes et burnous se hâtent surtout vers le bas de la rue, dans la partie qui longe le ravin, où la prostitution espagnole et française raccroche effrontément debout sur le seuil de la cella de la courtisane antique.
Néanmoins la foule augmente ; un bruit d’armée en marche monte entre les maisons ; des bouffées d’aromates s’échappent des bains maures ; une patrouille de tirailleurs, faces courtes de fauves aux yeux rieurs et blancs, prend son kaoua, arme au pied, disséminée sur les nattes de deux cafés voisins. Une espèce d’arche jetée sur la rue et en reliant les deux côtés l’un à l’autre laisse voir dans une baie lumineuse des Arabes accroupis. Cette arche est un café maure. Par où y monte-t-on ? Mystère ! Les burnous et les turbans apparaissent suspendus dans le vide, comme dans un décor de théâtre ; la rue grouillante et piquée de lumières s’enfonce par dessous ; au-dessus, c’est le ciel nocturne baigné de lueurs coupantes comme d’acier bleui ; à l’horizon, la silhouette des montages de Constantine.
Un attroupement d’indigènes nous arrête devant un café où des derboukas bourdonnent, des flûtes glapissent ; une mélopée gémit, aiguë et monotone jusqu’à l’écœurement. L’établissement est bondé d’Arabes. Deux êtres exsangues, aux yeux tirés et morts, aux souplesses de couleuvre, deux danseurs kabyles y miment des déhanchements infâmes ; leur sveltesse, extraordinairement creusée aux reins, s’y cambre dans des flottements de gaze et de tulle lamé, tels en portent les femmes. Leurs bras grêles se tordent en appels désespérés, presque convulsifs, au-dessus de leurs faces immobiles ; leurs yeux sont peints, peintes leurs joues tatouées, et de courts frissons les secouent de la tête aux pieds, comme une décharge de pile électrique. Les assistants, les prunelles allumées, frappent en cadence dans la paume de leurs mains, tandis qu’un des danseurs lance un long cri de hyène et que redouble, plus assourdissant encore, le bruit des tamtams et des flûtes : c’est un café de fumeurs de kief.
EL-KANTARA
A Georges Clairin.
Une immense, une haute muraille de schiste rose, d’un rose de terre cuite, mais une vraie muraille bien verticale et faisant angle droit avec le sol : elle a quelques vingtaines de lieues et court à perte de vue à travers le pays. Une étroite entaille la coupe, l’entaille d’une épée de géant qui l’aurait fendue de haut en bas, c’est El-Kantara ou la porte du désert.
Notre auberge, un rez-de-chaussée de cinq fenêtres, l’hôtel Bertrand, est au pied de cette muraille. En face, ce sont les bâtiments de la gendarmerie, et c’est tout le village français avec un four de boulanger et la maison du chef de gare ; et l’ombre de l’immense montagne rose pèse tout entière sur ces quelques logis et ce serait l’absolu silence sans le grondement d’un torrent, qui roule derrière l’auberge entre un cordon de lauriers-roses et de palmiers poudreux.
Le torrent se précipite en longeant la route vers l’étroite entaille ouverte, comme une brèche de lumière sur le ciel ; car, une fois la brèche dépassée, ce sont, pareilles à une mer figée, de vastes et mornes étendues d’un gris rose, des lieues et des lieues de pierres et de sables, avec à l’horizon d’autres chaînes de montagnes d’un rose de tuiles rongées par le soleil : c’est le Désert.
Ici finit l’Aurès ; le Sahara commence.
Une tache d’un vert pâle s’étend de chaque côté du torrent, piquée çà et là de carrés jaunâtres : cette tache est l’oasis même, un oasis de soixante-cinq mille palmiers verdoyant tristement à l’entrée du Désert ; les carrés de pisé jaunâtre sont les habitations arabes. Comme accroupies au ras du sol dans la torpeur étouffante d’un ciel blanc, quand un véritable vent de mer venu d’on ne sait où n’y souffle pas en bourrasque, elles sont d’une saleté et d’une puanteur repoussantes : village morne et poussiéreux avec, au coin des ruelles désertes, des amoncellements de haillons qui sont des indigènes lézardant au soleil. Encapuchonnés de burnous de la couleur du sol, ce qu’on voit de leurs jambes velues, de leurs bras et de leurs figures tannées est du vert culotté de l’olive ou du brun goudronneux du poil de chameau. Il y a de la momie dans leur attitude et leurs faces de terre ; sans l’émail blanc de leurs profonds yeux noirs, on croirait à des tas de morts desséchés. Immobiles, ils tournent à peine la tête pour nous suivre au passage, d’un regard accablé ; ils ne mendient même pas, et, devant cette détresse et cette indifférence, nous avons l’impression, par ces ruelles aveuglantes, d’une visite au pays du Désespoir.
El-Kantara, l’oasis entre toutes célébrée, renommée par les peintres ! J’y pressens, moi, un immense montage de cou. Le palmier lui-même y est une déception ; il y pousse par groupes de soixante à trois cents, clôturés de petits murs de terre et de galets pour la plupart effrités et croulants, et fait ainsi de la légendaire forêt de dattiers qu’on s’imagine un vaste échiquier de petites cultures privées, une véritable entreprise de maraîchers arabes, quelque chose comme un Argenteuil du Sahara dont le palmier serait l’asperge.
Le pays n’en a pas moins un grand succès auprès des manieurs de pinceaux qui prétendent trouver à El-Kantara des colorations extraordinaires ; mais j’ai beau faire, mon enthousiasme demeure récalcitrant. Devant ce pays mort, comme enlisé dans ces sables, je ne ressens que plus désespérément le regret de l’ancien El-Kantara dont notre guide en capuchon nous raconte les splendeurs : l’El-Kantara d’avant la conquête, les progrès de la civilisation, les grandes routes et le chemin de fer, quand El-Kantara était vraiment la porte du désert, la porte d’or ouverte aux nomades du Sahara sur les villes et les marchés de l’Aurès, et que l’interminable défilé des caravanes s’acheminait lentement à travers les sables, les yeux fixés sur la grande muraille de schiste rose avec, à ses pieds, l’oasis et ses palmiers.
L’El-Kantara des caravanes !… Nous en visitons justement l’ancien caravansérail. Il tombe en ruines, et rien de plus triste que sa vaste cour à l’abandon entre quatre hautes murailles percées de meurtrières, à l’entrée d’une plaine de galets d’où nous dominons le village. Un vent brûlant et âpre y fait rage, qui nous coupe la face et nous met un goût de sel aux lèvres ; et nous demeurons là, navrés, au milieu de ces ruines, avec dans les mains de pauvres petites roses de Jéricho ramassées dans la pierraille, et dans l’âme toute la détresse infinie des solitudes.
Mais un spectacle imprévu nous attend au retour.
Le ciel s’est tout à coup éclairci, balayé par le vent, et dans un coup de soleil le village arabe nous apparaît maintenant d’une netteté merveilleuse, détaché en pleine lumière sur la haute muraille de schiste rose, devenue fleur de pêcher.
C’est une vision d’une délicatesse inouïe, où la solidité des choses s’évapore pour ainsi dire en nuances et en transparences : les contours seuls demeurent précis. Et c’est au bord du torrent, tout à coup élargi et devenu rivière, une suite de jardins féeriques, de bouquets de palmiers aux panaches d’or pâle ombrageant des dômes et des terrasses. Des minarets s’élancent au-dessus de coupoles d’un blond fauve ; toutes ces laides constructions de pisé jaunâtre semblent à présent des cubes d’ambre clair ; le torrent roule des eaux de turquoise. C’est bien l’oasis rêvée des fumeurs de kief, la halte paradisiaque d’eaux vives et de frais ombrages promise aux croyants par le Prophète. Le hameau lui-même est devenu une ville immense, une ville de kalifes au bord d’un grand fleuve d’Asie, Damas ou Bagdad ; au-dessus, la haute muraille de falaises roses miroite et resplendit, moirée par places d’ombres mauves… et c’était tout à l’heure un pauvre village berbère. Un rayon de soleil a suffi pour tout magnifier ; c’est un mirage, mais nous sommes, il est vrai, au désert.
Vision délicieuse, mais éphémère, hélas ! qui déjà s’atténue et, à chacun de nos pas en avant devient fumée et disparaît, paysage d’Afrique, terre des illusions qu’il faut voir de loin.
Un joli coin pourtant en rentrant au village : une fontaine pierreuse au tournant de la route avec tout un groupe de lavandières indigènes en train d’y tremper leurs loques. Une bande de petites sauvagesses enturbannées, d’énormes anneaux d’argent brut aux oreilles, des bracelets aux bras et aux chevilles, y dansent, haut troussées jusques aux cuisses, une espèce de pas de Salomé d’une grâce primitive et simiesque. Debout sur de grosses pierres plates, leur linge à laver étendu sous leurs pieds, elles détachent, avec un joli balancement du corps, un coup de jarret à droite, un coup de jarret à gauche, et piétinent en cadence, leur fine nudité inconsciemment offerte, à la fois souriantes et farouches, enjoaillées comme de jeunes idoles.
Oh ! ces grands yeux veloutés et hardis, presque d’animal, dans ces faces mordorées et rondes, le sourire à dents blanches, étincelantes, aiguës, de ces petites femmes fauves, car les petites filles y sont charmantes, mais que dire des femmes ? Esquintées par les maternités et les basses besognes qui sont leur part dans la vie arabe, la poitrine et le ventre déformés, les seins ballants, fluents comme des poires blettes, le front tatoué de cercles et d’étoiles, les femmes sont hideuses, — hideuses à vingt-cinq ans ! Elles se traînent, les jambes ignoblement écarquillées, sous un tas bariolé de vieilles loques ; des lambeaux d’étoffes éclatantes et fanées pendent lamentablement autour d’elles, et le violent maquillage des peuplades nomades aggrave encore leur laideur. Leurs paupières éraillées et crayonnées de kohl leur font à toutes des yeux capotés et bleuis de vieilles gardes. Ces chairs flasques, ces paupières azurées et ces profils en somme très purs, j’ai déjà vu cela quelque part, mais très loin d’ici, en pleine civilisation, sinon pourrie, du moins très faisandée, à des centaines et des centaines de lieues de ce coin sauvage et primitif. Où cela ? Je me rappelle maintenant : à Montmartre, dans certaines tables d’hôte de femmes, où il fut quelque temps de mode d’aller s’asseoir à l’heure du dîner, et des noms de belles en vogue sous l’Empire me montent aux lèvres : Fanny Signoret, Esther Guimont, des morphinomanes aussi, Clotilde Charvet, les sœurs Drouard. Le linge, rincé et avec quels procédés sommaires, toute cette femellerie indigène le charge sur ses épaules ; la provision d’eau pour le ménage recueillie dans des outres s’ajoute par-dessus, accrochée par des cordes, et toutes, femmes et enfants, l’échine pliée sous le faix, regagnent le logis par les ruelles ensoleillées et puantes.
El-Kantara, porte du Désert !
THIMGAD
Quel opprimant cauchemar ! Je m’éveille moulu dans ma petite chambre ensoleillée de l’hôtel Bertrand ; le grondement du torrent, qui coule sous ma fenêtre, et le vert glauque des lauriers-roses en fleurs m’accueillent et me rassurent au seuil du réel ; je saute à bas du lit, je cours à la croisée et l’ouvre toute grande sur le ravin. C’est l’air embaumé de la plus belle matinée, le frais de l’eau courante et le grand mur de schiste rose tout micacé de lumière sur le profond ciel bleu ; j’aspire l’air à pleins poumons : c’est la sensation du naufragé arraché au gouffre, car j’avais glissé dans d’étranges ténèbres.
Rêve poignant, décevant, bizarre ! D’où sortaient ces tronçons de portiques, ces longs fûts de colonnes ? Pourquoi errais-je en ces décombres ? et ces vieilles statues mutilées, ces socles dans le sable, comme il y en avait, mon Dieu ! Où donc avais-je déjà vu cette ville de ruines ? Et pas une herbe, pas un lierre… du sable et du sable partout ; c’était une étrange solitude… Et quel silence ! pas un oiseau dans l’air ! Oh ! cette ville morte transparente de lune, où l’avais-je déjà rencontrée, endormie dans la cendre vaporeuse du désert ? Je reconnaissais cette voie sacrée aux larges dalles de marbre. Herculanum ou Pompéies ; j’avais déjà aimé ailleurs les reflets d’eau et les moires de ces plaques de porphyre. Et tout à coup des formes s’ébauchaient dans les mouvantes ténèbres, la nuit s’emplissait de frôlements de voiles et c’étaient, mitrées comme des prêtresses hindoues et de flottantes gazes, telles des ailes de phalènes, autour d’elles déployées, c’étaient de sardoniques figures de femmes : comme un ballet ironique et cruel de menaçantes Salomés. Des joyaux verdâtres tintaient à leurs chevilles, perlaient en larmes pâles au creux de leurs seins nus et, sous la lune apparue tout à coup énorme au-dessus des colonnades des temples, leurs tuniques soulevées entre leurs doigts menus s’allumaient, tour à tour obscures et bleuissantes ; et sous leurs pas muets la ville renaissait lentement. C’étaient des propylées, des terrasses de palais tout à coup érigées aux sommets des collines, et des arcs de triomphe se dressaient maintenant à l’extrémité des voies antiques ; mais la ville demeurait déserte. Les Salomés phosphorescentes seules l’emplissaient, sorcières ou vampires, effroi des chameliers traversant le désert, et dont les méfaits racontés le soir à l’abri des fondoucks enchantent la veillée des caravanes.
Et maintenant je me souvenais. Ces ruines évoquées, ressuscitées en rêve, c’étaient celles de Thimgad : Thimgad, la Pompéies du désert, que nous avions brûlée à notre passage, rebutés par les quinze lieues, trente lieues aller et retour, à faire à cheval, parmi les sables et la nuit à passer à Batna ; Thimgad dont le regret nous obsédait maintenant depuis que ce peintre, rencontré à l’auberge et avec lequel nous avions dîné la veille, nous en avait fait de si merveilleux récits.
Des photogravures de l’Algérie artistique, des épreuves hors pair de Gervais Courtellemont, naguère admirées dans son atelier d’Alger, nous étaient revenues à la mémoire et, pendant que notre interlocuteur précisait un détail, animait d’une observation de visu le vague un peu fantômal de nos souvenirs, la Pompéies du Sahara s’était peu à peu reconstituée dans mon cerveau visionnaire avec ses architectures d’apothéose, ses voies triomphales et les colonnades en terrasses de ses temples ; et c’est Thimgad, joyau des civilisations disparues, maintenant enlisé dans les sables, dont le reflet avait toute la nuit hanté mon rêve ; Thimgad, la ville romaine ensevelie dans la cendre mouvante et chaude des solitudes, comme jadis la vieille cité du roi Gralon dans les vagues de la mer ; Thimgad, la ville d’Ys du désert.
Charme mystérieux des légendes contradictoires, antithèses de la tradition ! Si les masses liquides de l’Océan avaient, rompant les digues, envahi la cité celtique, les eaux avaient abandonné la Pompéies africaine, les sources s’y étaient soudain taries, et, devant le vide des piscines et les vasques des fontaines à sec, tout un peuple désespéré et vaincu par la soif avait dû abandonner une colonie hier encore de luxe et de plaisir, tout à coup devenue une cité de détresse, la ville inhabitable !
Thimgad ou la ville de la soif… Et, jaillie avec l’eau d’une source du milieu du désert, le désert l’avait lentement reprise, chassant l’homme et la civilisation des théâtres, des temples, des palais et des bains. Les sables l’avaient peu à peu submergée, nivelant tout comme une marée montante, et si les fouilles des archéologues viennent de l’exhumer, elle n’en demeure pas moins morte sur son linceul de cendre rose, espèce de momie séculaire visitée seulement par les touristes et qu’évitent même les nomades craintifs… Thimgad la mal famée, effroi des caravanes !…
D’ailleurs, toute cette partie de l’Aurès est des moins rassurantes, et, si l’auberge où nous avons dormi fait face à la gendarmerie, ce n’est pas un vain hasard ; le force armée est ici des plus nécessaires pour protéger les voyageurs. El-Kantara possède la plus mauvaise population de toute l’Algérie, c’est elle qui fournit le plus d’accusés aux bancs de la cour d’assises. Ancien repaire de bandits posté à l’entrée même du désert pour y détrousser les caravanes, El-Kantara a été pendant des siècles le mauvais pas de l’Aurès, le défilé sinistre et redouté. Assassins et voleurs de père en fils depuis les époques les plus reculées, les indigènes y ont la rapine dans le sang et tuent sans vergogne Européens et Arabes, autant pour s’en faire gloire que pour dévaliser ; la femme d’El-Kantara n’épouse volontiers qu’un homme au moins convaincu de trois meurtres. La veille encore, à table, on ne parlait que du dernier assassinat commis dans le pays, et dans quelles circonstances atroces ! L’enfant d’un garde-barrière, un indigène pourtant, surpris en plein jour, à trois cents mètres du village, par trois Arabes de l’oasis même, en l’absence de ses parents ; et lequel, d’abord attaché par les pieds et les mains, était, après mûre délibération et quelques tortures préalables, saigné comme un jeune mouton ; les parents avaient, à leur retour chez eux, trouvé le cadavre décapité, les membres encore liés sur la table où ces misérables l’avaient martyrisé des heures durant.
Et c’est cette aimable population que nous allons visiter à domicile. Ahmet, notre guide, un Berbère superbe aux yeux caressants, au rire enfantin et l’air si noble sous son burnous de laine brute qu’on dirait un émir, nous a proposé hier soir de nous conduire dans un intérieur arabe.
Il est charmant, cet Ahmet, et d’une si grande distinction avec ses mains fines, soignées, et l’harmonie de ses gestes lents, que nous l’avons hier invité à notre table. Le peintre, qui nous a fait dans la soirée de si belles confidences sur la population d’El-Kantara, prétend qu’Ahmet ne vaut pas mieux que les autres, que c’est simplement un bandit un peu plus civilisé, mais tout aussi rapace, doublé d’un Kaouët (fournisseur de tout ce qu’on veut), et qu’il nous saignerait imperturbablement tout en gardant son air digne, s’il n’avait la crainte de l’autorité militaire et devant les yeux la présence constante des gendarmes.
Ce pauvre Ahmet ! Et c’est dans sa famille qu’il veut nous mener, chez son oncle et chez sa mère, où demeurent ses frères, beaux-frères, belles-sœurs et cousins mariés. Mais on frappe trois coups discrets à ma porte, j’ouvre. C’est Ahmet lui-même avec son grand air calme et doux, son œil profond d’une insistance étrange et son geste caressant qui semble vous envelopper. « Tu es prêt ? me dit-il de sa voix chantante ; les autres attendent. » Les autres, ce sont ma mère, et les Jules Chéret avec lesquels nous voyageons depuis Alger. Je suis prêt : la guimbarde de l’hôtel nous conduit jusqu’au village ; nous la quittons à l’entrée d’une ruelle poudreuse et ensoleillée, nous contournons quelques ruelles plus fraîches à la suite d’Ahmet, il heurte à une petite porte en contrebas du sol, on ouvre : nous sommes arrivés.
C’est une haute et vaste pièce sans fenêtre, d’aspect biblique avec ses larges piliers de pisé. Pas de plancher, de la terre battue ou plutôt piétinée ; une autre porte est ouverte sur une cour intérieure, toute baignée de lumière, et cela crée dans la haute pièce où nous sommes une atmosphère de clair-obscur à travers laquelle s’ébauchent moelleusement un four à cuire le pain, d’immenses jarres remplies, les unes d’huile, les autres de grains, avec, à côté, des couffes bondées de dattes ; pas de meubles, mais des peaux de chèvre faisant outres suspendues à des trépieds de bois brut, et des nattes pour dormir. Des jeunes femmes pâles, à l’air souffrant, pilent le couscous ou filent de la laine au fuseau ; autour d’elles piaille une marmaille turbulente et morveuse ; les femmes ont de larges anneaux de cuivre aux oreilles, le front tatoué d’étoiles bleues, et de grands yeux tristes gouachés de kohl ; ce sont les sœurs et les cousines d’Ahmet ; les enfants demi-nus nous entourent en nous demandant des soldi.
Par la porte de la cour, on entrevoit dans un bain de soleil le jardin planté de palmiers : les palmiers, le plus clair revenu de la famille ; les murs en terre sèche du jardin s’effritent et ne le séparent même plus des enclos voisins ; des citronniers et des arbres à cédrats égrènent dans la lumière l’or pâle de leurs beaux fruits. A côté, ce sont des abricotiers en fleurs, tout un floconnement rose, et la grande muraille de schiste d’El-Kantara occupe tout le fond, violacée de grandes ombres sous le soleil du Midi. De tous les côtés monte une puanteur infâme, une odeur âcre et suffocante de charogne et de détritus humains ; les jeunes femmes qui nous ont suivis au jardin exhalent, elles, sous leurs colliers d’argent et de corail, un relent de chair moite et de poivre ; Ahmet, qui nous propose des dattes à emporter, sent, lui, la mandarine et la laine fauve.
Odeurs écœurantes, épicées et musquées, qui sont, paraît-il, le parfum du désert.
TYPES DE BISKRA
à Maurice Bernhardt.
Dans une échope, près du Marché, en sortant de la rue des Ouled-Naïls, de grossiers bijoux kabyles et des objets de sparterie s’étalent jusque sur la chaussée ; deux Arabes les surveillent, dont un d’une merveilleuse beauté.
Grand, svelte et d’une pâleur ambrée qui s’échauffe et devient comme transparente au soleil, il a l’air vraiment d’un émir, ce marchand de pacotille, avec sa barbe frisée et noire, son beau profil aux narines vibrantes et sa bouche ciselée et dédaigneuse, sa bouche aux lèvres fines d’un rouge savoureux d’intérieur de fruit. C’est un nomade, le roi de Bou-Saâda, comme le fait sonner fièrement son compagnon ; tous deux sont venus à travers le désert pour vendre leur camelote aux hiverneurs. Tandis que l’associé s’anime et vous bonimente son étalage avec des gestes de guenon caressante, toute une mimique que ne désavouerait pas un camelot du boulevard, le roi de Bou-Saâda, drapé dans un burnous de soie d’une blancheur lumineuse, se meut lentement dans le clair-obscur de la boutique, et, silencieux (car il ne sait ni anglais, ni français), promène autour de lui de longs yeux de gazelle d’une humidité noire et tout gouachés de kohl.
En sortant du parc Landon, un peu avant d’entrer dans le village nègre, une forme accroupie se tient immobile au bord de la route. Au loin, ce sont de maigres cultures d’alfa, quelques pâles avoines d’un vert de jeunes roseaux, le vert anémié de la végétation d’Europe sous ce ciel accablant, et puis de longues ondulations de sable ; le désert couleur d’argile rose, avec çà et là les bouquets de palmiers des oasis les plus proches, les palmiers et leurs fines dentelures, comme découpées à même du bronze vert.
Figée au milieu de la turbulence de la marmaille indigène accrochée à nos pas, la figure accroupie tient, tendu vers d’hypothétiques passants, un infatigable bras nu. D’une maigreur étrange, décharné, et d’une chair si pâle qu’elle en paraît bleuie, ce bras obsède et fait peur ; c’est celui de la Misère, et c’est aussi celui de la Faim, mais de la Faim agonisant au soleil, sous le plus beau climat du monde, devant la morne aridité des sables.
Il se développe, ce bras anguleux et fibreux, tel une tige flétrie d’aloès, de dessous un amas de cotonnades bleuâtres où une exsangue et dolente tête se tient penchée et dort.
C’est une poitrinaire, une fille de quinze ans à peine, aujourd’hui sans âge, sans sexe dans son effroyable maigreur, une des Ouled-Naïls les plus en vogue, il y a trois mois encore, de la rue de la prostitution, la plus recherchée certainement des hiverneurs cosmopolites de Biskra : Nouna, une indigène presque intelligente celle-là, fine d’attaches et de profil, entendant et parlant bien le français, et qui, au mois d’août dernier, venait danser le soir au cercle des officiers, tandis qu’étendus sur les nattes, des lieutenants, de spahis, des capitaines de zouaves demeurés à Biskra, fumaient des cigarettes en songeant un peu mélancoliquement aux camarades partis en congé.
Ce spectre de la phtisie, écroulé dans le poudroiement ensoleillé du chemin, a été une belle fille constellée de sequins, de lourds bijoux d’argent et, comme ses compagnes, coiffée de pesantes nattes bleues enjoaillées de plaques de verre et de métal : dans vingt jours, ce sera une morte.
Sa famille, son père ou son frère ou quelconque (car la mère en ces pays compte peu), depuis l’âge de douze ans, la promène et l’exploite ; enfant, on la vendait aux officiers de la garnison, aux touristes anglais et aux cheiks du désert passant par là en caravanes ; dans la journée, elle posait chez des peintres, et, le soir, dansait dans les cafés indigènes bondés de voyageurs. Aujourd’hui, les siens l’ont dépouillée : plus un bijou, plus un sequin, quinze sous de cotonnade bleue roulée sur son échine tremblante, et on l’envoie mendier sur les routes, et Nouna y meurt lentement, sans une plainte, une main machinalement tendue vers le passant, résignée de la morne résignation d’un animal, aujourd’hui bête à souffrance, autrefois bête à plaisir.
Hambarkâ et Mériem ; les deux sœurs égyptiennes de la rue des Ouled-Naïls, la gloire et le seul charme, en vérité, de la prostitution de Biskra.
Hambarkâ, brune et colorée, très peinte, rappelant, dans sa robe de brocart jaune très raide, à manches larges, une vierge de l’école byzantine ; Mériem, souple et mince, l’air d’un jeune sphinx aux yeux de gazelle, dans sa tunique de soie verte mordorée, le caractère de son visage, étroit et long, savamment accentué par une étrange coiffure de soie violette et de gaze noire. On voit que des peintres européens ont présidé à cet ajustement : chaque partie du costume a une valeur esthétique ignorée de l’Orient, où le soleil est, avant tout, le grand arrangeur des tons et des couleurs. A travers l’ignominie de la rue des Ouleds, à la fois parfumée et puante, Hambarkâ et Mériem déambulent fièrement toute la journée, la main dans la main, une fleur de grenadier derrière l’oreille et, quelquefois, dans la narine, ce qui est ici la coquetterie suprême.
Devant des portes entrebâillées de bouges, qui sont ici les lieux de plaisir, des écroulements de chair avariée, recrépie d’onguents et peinturlurée de fards, représentent, échoués jusqu’au milieu de la chaussée, et la Femme et l’Amour ; de vieux rideaux de tulle à fleurs, des cretonnes voyantes, et, çà et là, quelques voiles bleuâtres lamés d’or enveloppent et enturbannent ces beautés avachies. Les mains, demeurées assez fines, se tendent machinalement vers vous, couvertes de tatouages et rougies de henné, et, sous de bouffantes tresses de laine noire, de gros yeux morts à paupières flasques, de veules yeux charbonnés de kohl roulent plus qu’ils ne regardent, reculés par l’ombre des fards dans le rond crayeux de larges faces à bajoues, d’une lassitude abominable. Et le goitre des mentons s’écroule et pend sur le ballonnement des gorges, et les gorges fluent sur le renflement des ventres ; et, les cuisses grotesquement écartées, ces dames, assises à la turque sur le seuil de leur échope, s’occupent à faire brûler de l’encens et du benjoin sur des réchauds de cuivre : aimable invitation aux passants que ces tourbillonnements de fumée odorante. Derrière les portes entrebâillées, les marches apparaissent d’un escalier blanchi à la chaux qui mène à la soupente de ces vendeuses d’infini et d’amour ; cela pue d’ailleurs formidablement la misère et la crasse ; encens et benjoin sont de troisième qualité, et les relents des friterias voisines, aggravés des pestilences du marché tout proche, impressionnent péniblement l’odorat du visiteur.
Au milieu de toutes ces infamies, Hambarkâ et Mériem promènent, comme deux jeunes princesses d’un autre temps et d’une autre race, leurs grâces de jeune animal et la sveltesse souple de leurs corps vierges… ou tout au moins demeurés tels, car Hambarkâ, qui se détaille elle-même, sans famille derrière elle pour surveiller la vente, et s’est faite l’éditeur responsable de sa jeune sœur, proclame bien haut et à qui veut l’entendre qu’avec elles deux il faut se résigner aux jeux savants de la Petite Oie, frottir et non cassir, tout comme nos flirteuses et prudentes mondaines. Au pays du soleil et des audaces arabes, ce non cassir fait songer.
La hautaine Hambarkâ tient d’ailleurs à distance soldats et indigènes ; conducteurs de caravanes, cheiks des tribus voisines et même maréchaux des logis des régiments de France peuvent venir heurter et crier à sa porte, elle ne s’adoucit qu’aux adjudants, et encore préfère-t-elle et de beaucoup aux officiers de la garnison les peintres français animés de justes défiances et les bons touristes anglais généralement fort généreux, lorsqu’il s’agit de Mériem et de non cassir.
Et pourquoi se prostitueraient-elles, puisqu’elles sont riches ? Et il faut voir Hambarkâ faire ruisseler du bout de ses doigts fins les louis et les dollars de leurs triples colliers ; elles donnent le café chez elles et consentent à se montrer nues, voilà tout. Le soir, elles dansent dans une espèce de café-chantant tenu par deux Arabes, et obtiennent ce qu’elles veulent de ce public de peintres américains, de touristes français, de vieilles misses, affolées de promenades à chameau et d’immoralités arabes, et de curieux de tous pays.
Ainsi s’exprime la donzelle. Malheureusement, tout l’échafaudage de ces ingénieux mensonges s’écroule devant deux mots de l’officier qui veut bien nous servir de guide. Nous le suivons dans une sorte de hangar bondé d’Arabes et de spahis indigènes, établissement à moitié café maure, à moitié fumerie pour amateurs de kief, et là, vautrés au milieu d’un tas de burnous et de loques douteuses, notre guide nous montre les amants de cœur de ces dames : celui d’Hambarkâ d’abord, un jeune Kabyle à la face camuse et souriante, magnifiquement vêtu d’une robe de soie verte (la couleur ici affectée aux pèlerins, retour de la Mecque, et aux pieux marabouts, la couleur sacrée), et celui de Mériem, un superbe nègre aux larges épaules, mais au nez rongé, genre de beauté galante déjà remarqué dans les maisons de filles de Constantine.
Ces deux seigneurs, tout rongé que soit l’un et tout sacré que paraisse l’autre dans sa robe smaragdine, n’ont pas l’air d’hommes à ne pas cassir.
Et c’est pourtant ce non cassir qui a fait la fortune de ces dames. La colonie anglaise surtout est, paraît-il, d’un merveilleux rapport. Ces dames donnent le café chez elles et consentent à se montrer nues aux artistes, voilà tout.
PRINTEMPS DE TUNIS
Tout le ciel est en feu ! Vois, tu meurs d’une mort de prince et de poète, Entre les bras rêvés ayant posé ta tête, D’une mort qui n’a rien ni de laid ni d’amer, Et devant un coucher de soleil sur la mer !
Était-ce le charme irrésistible de la comédienne qui les disait, ces vers ? l’eurythmie de ses altitudes ou la langueur savante de ses gestes, le métal de cette voix à la fois délicate et vibrante, ou tout simplement l’art de cette mise en scène inoubliable, la splendeur de ce soleil couchant, tout de braise et de roses incandescentes à travers ces agrès et ces voilures ? mais cette poésie, assez médiocre en somme, venait de m’ouvrir tout un autre horizon, et derrière les fumées bleues des encensoirs, aux sons des flûtes et des violes, la toile de fond représentant la lointaine Tripoli venait de s’évanouir, et c’est Tunis, Tunis l’argentée, comme on l’appelle là-bas, qui surgissait lentement devant moi, ville de féerie et de rêve, Tunis demeurée la cité légendaire qui hantait le sommeil des anciens croisés,
Une de ces cités d’ombre, d’or et d’azur
dont Victor Hugo excellait à ressusciter toute la gloire dans une rime :
Césarée, Antioche, Héliopolis, Assur :
Tunis combien déjà lointaine, hélas ! et pourtant si présente encore… il y a deux ans ; non point la Tunis des touristes, la ville européenne de la porte de France, le bruyant et coloré caravansérail des souks, ou la ville arabe et puante du quartier Halfaouine, mais la Tunis moins connue et bien autrement savoureuse de la porte Bab-Sidi-Abdallah, non loin du quartier de la brocante, auprès du château d’eau nouvellement construit au sommet de la ville pour y distribuer les eaux du Zaghouan ; car il existe encore, le fameux aqueduc qui apportait l’eau de la montagne des sources à Carthage, l’aqueduc immortalisé dans la Salammbô de Gustave Flaubert par l’équipée de Mathô et Spendius, l’aqueduc qui, une fois entamé par la hache du Lybien, vouait toute la ville et le peuple d’Hamilcar aux affres de la soif et à Moloch dévorateur.
Ces ruines courent encore à travers toute la campagne, et c’est, entre Tunis et l’emplacement de l’ancienne Carthage, une longue file d’arcades dressant à l’horizon des piliers de briques roses, et cela sur des longueurs de deux cents et de trois cents mètres, pour se briser tout à coup, quitte à se relever plus loin comme les tronçons d’un serpent qui, tout coupé, vivrait et remuerait. Oh ! la tristesse et la mélancolique leçon de ces inutiles arceaux s’effritant à travers la plaine et racontant, durant des lieues, la grandeur à jamais disparue d’une civilisation qui n’est plus ! Une partie de cet aqueduc subsiste, encore intacte, et c’est elle qui apporte du Zaghouan et jusqu’au château d’eau, tout à l’heure cité, le trésor des sources qui alimentent Tunis ; mais les ingénieurs français l’ont absolument enterré, enfoui, sous des remblais, dérobant l’ancien travail romain à la malveillance des indigènes et aux intempéries des saisons, et c’est l’aqueduc qui fertilisait jadis les jardins d’Hamilcar qui alimente aujourd’hui les jets d’eau des palais des beys ; et Tunis a confisqué pour ses patios et pour ses places les sources nourricières de l’antique Carthage, comme elle a volé les mosaïques et les piliers polychromes de ses temples pour en orner les portes de ses mosquées et les angles de ses minarets.
Selon l’inéluctable loi de nature, la ville moderne a dévoré la ville morte, empruntant ses plus riches parures aux ruines mêmes de la défunte ; elle a secoué ses cendres au vent dans un crible pour y mieux trouver les amulettes rares et les joyaux précieux, et c’est avec les ossements de Carthage qu’est édifiée la séduction de Tunis.
Nous revenions de visiter le Bardo, le Bardo des anciens beys que vient d’entamer la pioche des démolisseurs et dont il ne reste plus à l’heure actuelle que la fameuse cour des Lions ; nous avions traversé des lieues et des lieues de trèfle et de luzerne en fleur et, les narines encore emplies d’une odeur de miel, nous venions de nous engager par la porte de Bab-Sidi-Abdallah, dans l’enceinte des murs, — les murs flanqués à cet endroit d’une ancienne forteresse, dont l’incurie orientale laisse depuis des siècles envahir la base par des amoncellements d’ordures.
Elle sert aujourd’hui de poste ou de caserne ; le sommet de ses grosses tours rondes s’effrite dans l’herbe rase de hautes pentes gazonnées, car non seulement les fossés ont disparu, insensiblement comblés, mais des entassements de détritus et de boue ont submergé peu à peu l’ancien fort ; et c’est maintenant, à l’ombre des hautes murailles, des pelouses mamelonnées où toute une vermine populaire s’ébat gesticulante, bruyante et colorée autour de psylles, charmeurs de vipères, et de bateleurs, faiseurs de tours.
Toute la lie du faubourg est là, hommes et enfants accroupis et couchés dans ces pittoresques poses comme en possèdent seules les races de l’Orient, et c’est dans l’herbe verte la bigarrure et le chatoiement de toutes les nuances et de toutes les couleurs, gandouras mauves et roses, vestes turquoise, turbans brodés de jaune, chéchias et burnous coiffant les faces rases de toute la gamme des rouges et drapant les épaules de toute la gamme des blancs, une incroyable palette grouillante, remuante, avec çà et là des trous noirs de bouches grandes ouvertes et le mouvement de deux bras levés et jetés en avant. Toute cette joie populaire applaudit à deux énormes portefaix qui luttent, car il y a des lutteurs aujourd’hui à la porte Bab-Sidi-Abdallah et, le torse nu, moiré de sueur, les deux hommes, pantalonnés de caleçons de cuir, essaient avec des mouvements lents et cauteleux de félins de saisir chacun le cou de son adversaire ; ils ont tous deux d’effrayantes carrures, des faces de brutes à longues moustaches et le crâne en pointe des Barbares qui ont brûlé le Parthénon ; ce sont deux Turcs de Constantinople.
Voilà déjà une demi-heure qu’ils se malaxent les chairs sans parvenir à se tomber ; la populace bat des mains à chaque reprise. Trois élégants aux yeux gouachés de kohl dominent de toute leur hauteur l’assistance assise en cercle ; des rires d’enfants s’égrènent dans la foule, derrière nous, car nous nous sommes arrêtés à les regarder. Ce sont, coupées de minarets et de coupoles de mosquées, les terrasses du faubourg d’Al-Djazira descendant jusqu’à la mer, toute une dégringolade de cubes blanchis à la chaux, échelonnant jusqu’aux lacs les degrés inégaux d’un escalier géant. Chaque moellon d’une de ces marches est une demeure arabe, et nous dominons tout le panorama comme du haut d’une invraisemblable pyramide, dont la première marche baignerait dans la mer.
Vis-à-vis nous, de l’autre côté du golfe, ce sont les silhouettes épiques des montagnes célèbres, le Bou-Kœrnin, le Djehel-Ressas et le Zaghouan, la fameuse montagne des sources, toutes les trois déjà vaporeuses dans le crépuscule, trois arabesques couleur d’iris que le mirage de l’heure fait étonnamment proches et hautes (on croirait qu’on va les toucher du doigt). Dans quelques minutes, elles se profileront en noir sur un ciel de soufre, un horizon en ce moment d’or rose, qui s’altère et verdit déjà.
Des rumeurs confuses montent de la ville européenne ; des âniers passent, poussant devant eux leurs petits ânes gris et blancs chargés de couffes ; il descendent eux aussi vers la porte de France, et nous les suivons.
Le Bou-Kœrnin, le Djehel-Ressas et le Zaghouan diminuent à mesure que nous descendons ; tout est mirage dans ces pays de lumière, illusion et déception. C’est l’heure de la sortie des ateliers, l’heure où l’artisan tunisien clôt les volets de son échope ; la vie et le mouvement affluent dans les rues avec une frénésie inconnue en Europe ; les cafés arabes regorgent d’une clientèle affairée, bavarde, gazouillante, et ce ne sont autour de nous que mélopées étrangement chantantes ; ces gens-là ont comme une caresse dans la voix.
Près du quartier de la brocante, nous faisons halte à la place des conteurs ; elle fourmille de monde à cette heure crépusculaire. Trois êtres haillonneux, fantômatiques sous leurs capuchons effrangés, se tiennent accroupis au milieu de la place ; le plus âgé, une figure de buis perdue dans une barbe de fleuve, récite d’une voix de rêve, monotone, lointaine, je ne sais quelle légende du pays ; de temps à autre, les deux autres reprennent sa dernière phrase en refrain et se frappent les paumes en cadence, puis ils se taisent et le vieux diseur de légendes continue ; un tambourin en terre est posé devant eux. Autour, c’est la foule attentive.
Qui accroupis, qui debout, les Arabes écoutent tous dans des poses d’extase avec des yeux ravis : véritable peuple d’enfants, le merveilleux les enchante ; de temps à autre, un sou tombe dans le tambourin en terre, qui sert de sébile aux conteurs ; la nuit tombe ; à peine distingue-t-on maintenant les traits de leurs visages… Des sons de derbouka ronflent dans les cafés voisins, des zouaves permissionnaires passent, se hâtant vers le jardin de Djelbirb ; des chauves-souris tournoient dans l’air.