QUATRE ANS APRÈS
Reading edition
A BORD DE L’« ABD-EL-KADER »
Lundi 10 janvier 1898.
Quatre heures à bord de l’Abd-el-Kader, quai de la Joliette.
Malheur à celui qui s’exile, Dit un maussade et vieux refrain, En Sardaigne comme en Sicile Il retrouvera son chagrin. L’éviter est peine inutile.
« Comme vous êtes heureux de partir ! — Croyez-vous ? — C’est bien à vous de m’envier, vous qui venez de l’Inde ! — Oui, mais je reste à Marseille cet hiver. — Vous auriez dû aller au Caire. — Peut-être, mais cinquante francs par jour de dahabieh, c’est un peu chaud pour mon budget. — Surtout, ne manquez pas Tripoli, c’est une ville turque qui vous enchantera. » Et, dans le salon du paquebot, le jeune ménage et les amis qui sont venus me dire adieu, me serrent la main et puis s’en vont. Sur Marseille, une diluvienne ondée n’a pas cessé de tomber depuis le matin ; il pleut encore à seaux, et les cheminées des transatlantiques, les vergues et les hautes coques garnies de cuivre évoquent, dans la brume de plus en plus dense, une humide et fantastique vision de Glasgow ; la température est moite et d’une extrême douceur. A cela près, ce Marseille pluvieux est aujourd’hui un port du Nord ; sur les pontons autour de nous, c’est une armée de portefaix coiffés de sacs, un fracas de grues et de leviers montant le chargement du bord ; d’autres portefaix sont à fond de cale, arrimant les sacs et les caisses de toutes provenances ; c’est un tumulte assourdissant, et la pluie tombe toujours… Six heures, nous sommes encore à quai, nous avons déjà deux heures de retard avant d’avoir quitté le port ; il nous faut attendre l’embarquement complet des marchandises… Une cloche, c’est le dîner ; nous nous mettons à table ; nous sommes treize, sans compter le commandant ; le médecin et le commissaire du bord, les autres passagers sont déjà couchés dans leurs cabines, et nous sommes encore à quai… un bruit de chaînes, l’hélice racle et le bateau dérape.
Nous partons ; en route pour Tunis. La mer est toujours douce quand il pleut.
Mardi 11 janvier.
Sept heures du matin, en Méditerranée, sur l’entrepont que lave à grande eau l’équipage. La nuit a été bonne ; j’avais hâte de quitter cette cabine où la tête tourne, tant on y étouffe. Trois passagers tôt levés font comme moi les cent pas le long des bastingages ; nous filons dans la brume, assez durement secoués par une mer d’un bleu d’encre de Chine, presque noire, aux vagues on dirait schisteuses. La notion de l’heure se perd à les regarder. Peu à peu, d’autres passagers se montrent : tous ont arboré des caoutchoucs et des casquettes extraordinaires ; il y a des visages bien tirés, mais tous préfèrent la grande brise du large à l’air empuanti et au bruit de cuvettes des cabines. Autour de nous, la Méditerranée continue de chevaucher avec des lames dures et courtes, d’un bleu qui s’assombrit encore ; à l’arrière, trois goélands tournoient, blancheurs planantes attirées par les déchets des cuisines.
Onze heures. Nous ne sommes plus que neuf à table, quatre passagers déjà manquent à l’appel, mais l’appétit de ceux qui restent fait honneur aux estomacs français, car, sur ces neuf, deux seuls sont Anglais et les absents sont Belges… L’Anglais déclare que les Français mangent des couleuvres, des anguilles de haie, aôh ! comme il dit ; je pourrais lui répondre qu’on lui en a fait avaler une de belle dimension, le jour où on lui a raconté cette histoire, mais il me plaît d’entretenir les illusions d’Albion.
Quatre heures. Les goélands, qui étaient trois ce matin, sont maintenant devenus essaim : ils sont seize, dix-huit, vingt et un, vingt-quatre, car on a peine à les compter à travers les ellipses et le caprice de leur vol ; d’heure en heure, leur nombre s’augmente, d’où viennent-ils ? Mais il nous suivent obstinément acharnés, comme après une proie vivante, à l’arrière du bateau ; leur voracité est si grande qu’ils arrivent à planer presque sur notre tête ; jamais je n’en avais vu de si près, on pourrait presque en saisir avec la main.
Oh ! caresser le plumage vierge du goéland !
soupire un des plus jolis poèmes en prose de Judith Gautier, celui de l’Ile de Siloë, l’île où il pleut toujours ! L’adorable bête, en effet ! le gris cendré, presque blanc de son corps effilé comme celui d’un poisson, la large envergure de ses ailes, ses grandes ailes taillées en biseau comme pour mieux couper l’air, et la grâce, la mollesse de son vol comme bercé dans l’espace, leur brusque plongeon, comme une chute, les deux pattes pendantes pour fouiller la vague du bec, et, sur ce ciel de brume, les chassés-croisés, les lacs et les entrelacs et les arabesques imprévues de leurs planantes blancheurs.
Nous sommes installés deux ou trois à l’arrière et leur jetons des morceaux de pain. Ils tournoient avec des piaulements plaintifs comme jaillis même de l’écume du sillage, ce sillage où la Méditerranée labourée par l’hélice devient d’une transparence de saphir pâle, d’un bleu si liquide et à la fois si vitrifié qu’on ne se lasserait jamais de le regarder… Oh ! le bleu de la vague bouillonnante et déchirée sous le poids du navire, comme il vous fait comprendre la fable des sirènes et toute la mer peuplée d’yeux et de cheveux de femmes des théogonies antiques !
Cinq heures. La mer se fonce, la brume augmente, les goélands se font plus rares, et ce brouillard plus dense dans le brouillard, à notre gauche, ce sont, seulement devinées, les côtes de la Sardaigne… L’Abd-el-Kader danse de plus en plus, la nuit sera mauvaise.
Six heures. Nous ne sommes plus que six à table, trois passagers manquent encore ; le bateau tangue horriblement, et chacun se dit avec angoisse : « Serai-je aussi malade ? »
Mercredi, sept heures, en Méditerranée. Une mer terrible qui n’a pas cessé de faire rage toute la nuit ; il y a douze heures que nous tanguons sans une minute d’accalmie ; je n’ai pu fermer l’œil, la tête et l’estomac pris de vertiges, anéanti, depuis douze heures, dans l’affreuse sensation du sol qui se dérobe, et qui remonte brusquement sous vous, douze heures sans interruption de montagnes russes, songez à cela, Parisiennes, avec l’aggravation des paquets de mer s’écrasant aux hublots, des moments atroces, où l’hélice sortie de l’eau tourne dans le vide, la casserole, comme on dit à bord, et du bâtiment craquant dans toute sa charpente… Aussi, tous les passagers sont malades : je suis le seul debout, dans les premières du moins… Sept heures, et nous devions arriver à Tunis à cinq. Ces côtes, en face de moi, à travers la bruine, c’est la pointe de Bizerte ; nous n’entrerons dans le canal de la Goulette qu’à dix heures, cela fera cinq heures de retard. La Méditerranée remueuse est d’un vert glauque d’Océan ; elle est écumeuse et striée de lividités opaques qui me rappellent les mers démontées de mon pays, en mars. Bon, voilà qu’il pleut à verse, et nous tanguons toujours !
Un marin de l’équipage, une brune figure de Provençal aux étranges yeux clairs, vient à moi en prononçant mon nom. Où ai-je déjà vu, ce visage ? L’homme se nomme, et je me souviens, à Hendaye, l’autre été, chez Pierre Loti, à mon retour d’Espagne… Léo Témesse. Il fut le compagnon de voyage de Lucien Viaud à travers la Galilée et les sables de Pétra, et c’est à lui que Pierre Loti a dédié la belle trilogie qui commence au Désert et finit à Jérusalem… Comme on se retrouve ! Oh ! l’imprévu des voyages et des rencontres qu’ils comportent, Hendaye, la Bidassoa et Fontarabie fauve et morne dans le gris moiré du golfe de Biscaye, Lévy Durmer installé dans la villa de Loti et en train de faire son portrait, comme c’est déjà loin, tout cela !
Et nous nous retrouvons, le long des côtes de Tunisie, sur une Méditerranée tourmentée d’hiver ; mais son service appelle mon interlocuteur ailleurs, nous nous serrons les mains : adieu ! qui sait si nous nous reverrons jamais !
Onze heures, le déjeuner. Nous sommes trois à table, la pluie a cessé ; la mer, d’un vert pâle comme dans les tableaux de Whistler, vient mourir dans des lueurs jaunâtres aux bords d’une grève plate d’un vert de jeune pousse ; des gros cubes blanchâtres s’y ébauchent, qui sont des villas musulmanes. C’est, sur un ciel de lait, un paysage d’une douceur infinie, une harmonie de gris perle, de blanc de plomb, de vert glauque et de vert d’asperge qui fait songer aux plus fines et aux plus atténuées aquarelles de l’école moderne. Déjà, derrière nous, fuit une haute colline où blanchissent d’autres villas, c’est la montagne de Carthage avec son village arabe, villégiature de riches, Sidi-Bou-Saïd ; puis la colline s’abaisse, et cette masse, d’un blanc lumineux, comme de l’argent sous le ciel bas, c’est la cathédrale fondée par Mgr Lavigerie, le cathédrale et ses Pères blancs. La mer est tout à fait calme, d’un vert limoneux de canal. Nous entrons dans le canal de la Goulette. Trois quarts d’heure encore, et nous serons à quai de Tunis.
Des visages non encore vus, des passagers inconnus, enveloppés de caoutchoucs et de plaids, envahissent la salle où nous mangeons ; c’est un encombrement de valises, de fusils et de couvertures. Ce sont tous les cloîtrés du mal de mer qui remontent des limbes des cabines à la lumière du jour ; nous arrivons.
QUARTIERS DE TUNIS
LA PORTE DE FRANCE
C’est, à Tunis, ce qu’est la place du Gouvernement à Alger, le centre du mouvement de la ville, mais du mouvement européen, la place des cochers, le rendez-vous indiqué des touristes. C’est là que sont groupés les grands magasins, les cafés, les libraires, tous les fournisseurs à l’instar de Paris et de Londres, dont peut avoir besoin Cosmopolis en déplacement. L’air d’une fausse rue de Rivoli avec son côté de maisons à arcades, c’est l’avenue de France avec, à l’horizon, les palmiers de la Résidence et la steppe encore à peine bâtie de l’avenue de la Marine. L’aspect en est médiocre et rappellerait à la fois la place Masséna de Nice et celle de la Liberté de Toulon, sans sa foule grouillante et déjà colorée d’Arabes en burnous, de Maltais, de Siciliens, de nègres vendeurs de macarons et de pâtisseries arabes, crieurs de bouquets de violettes et, pêle-mêle avec les Tunisiens vêtus à l’européenne, mais coiffés de chéchia à long gland de soie bleue, des ordonnances et des soldats de la place.
C’est une foule peuple, bavarde, affairée, stationnant en groupes haillonneux et querelleurs, des faces lourdes et moustachues de Maltais à côté des profils ciselés et des yeux aigus des têtes siciliennes ; les complets jaunâtres, les sombreros déteints, les bonnets de fourrure et les bottes à hautes tiges chères à toute la racaille latine ; et cela joue dans les buvettes, attablé le long des journées autour de cartes graisseuses ; et ce sont des jurons et ce sont des menaces et des offres de service à l’étranger qui passe, mais proférés sur un ton chanteur et caressant dont la douceur zézayante étonne ; et puis, sur ce fond roux de loques européennes, des faces camuses de nègre, taches noires rehaussées de la blancheur d’un burnous et du rouge vif d’un turban, l’envolement écarlate d’un manteau de spahi, le drap bleu soutaché de noir d’un costume de juif, l’éclat tapageur d’une couffe de piments frais qu’un Arabe emporte, la grotesque silhouette blanche d’une femme indigène, coiffée du hennin et trébuchant sur d’énormes hanches empaquetées de voiles, la joliesse claire et comme nickelée d’un dolman d’officier de chasseurs, et, dans des odeurs de jonquille, des relents de poisson frit et de beignets arabes, le caquetage assourdissant, la rumeur incessante et les voix enfantines des vendeurs et des camelots, dont la Porte de France semble être, de l’aube au soir, le perpétuel et bruyant rendez-vous.
LES SOUKS
Après la Porte de France, deux rues tortueuses, commerçantes et étroites bifurquent et montent vers la ville arabe. Parties d’une petite placette, on dirait réservée à l’industrie des cireurs et des pâtissiers arabes, elles s’enfoncent, odorantes et malpropres, entre des étals de bouchers, de marchands de légumes et de brocanteurs, dans un pullulement d’indigènes de tout âge et de toutes classes ; marée arabe dont le flot qui monte et le flot qui descend emplissent de jambes nues, de gandouras, de burnous et de turbans les étroites travées, obstruées déjà de petits bourricots chargés de légumes, de provisions, et même de gravats de démolitions empilés dans des couffes ; Arroua, arroua. Ce sont et la rue de l’Église et celle de la Kasbah ; toutes les deux conduisent dans les Souks…
Les Souks sont le charme, la séduction et le danger de Tunis. Ils sont le charme des yeux, la séduction des sens attirés et pris par les couleurs, les nuances et les senteurs, ils sont aussi le danger pour les bourses, ils sont la dette embusquée derrière les colonnes rouges et vertes dont s’encadre chaque échope marchande. Les Souks, c’est le piège tendu par l’Orient à l’Europe, l’inévitable nasse aux fines mailles de soie, mailles ténues, chatoyantes, mais dont toutes se resserreront sur vous et vous prendront à la gorge, pour peu que vous ne sachiez point vous défendre contre la caresse enfantine du parler des vendeurs, l’enveloppement de leurs gestes et leur offre de kaoua (le café qu’ils vous invitent, implorants presque, à venir prendre chez eux, au milieu de leurs coussins et leurs tapis d’Asie). Les Souks, c’est votre budget grevé pour des années, si vous ne savez pas éventer les ruses et les travaux d’approche des courtiers fripons et harceleurs, toute cette nuée de guides et de pisteurs que les Souks envoient chaque matin guetter l’étranger riche à la porte des hôtels, juifs et musulmans rapaces, juifs surtout dont le commerce arabe a fait des rabatteurs, affiliés et affidés aussi des Vieux de la Montagne contre la bourse des roumis, pisteurs et guides qu’une trouvaille heureuse d’un journaliste tunisien a baptisés du nom de Vautours,
Constantine a ses charognards, Tunis a ses vautours.
Les vautours des Souks ! et sous leurs voûtes blanchies à la chaux et leurs toitures de planches disjointes, voici, baignés d’ombre et de lumière, les mille et un dédales du souk aux parfums, du souk des tailleurs, du souk des femmes et du souk aux étoffes, la cité même de la couleur, de la richesse et du clair-obscur…
Mystérieuse pénombre trouée çà et là d’un filet de soleil, une foule gesticulante et diaprée s’y démène, Arabes et juifs, les Arabes en gandoura rose, bleu turquoise, vert d’eau, mauve, orange ou gris de fer, les juifs en veste et culotte bouffante, la plupart en drap bleu pâle, reconnaissables à leurs mollets énormes et aux larges yeux noirs de leurs faces encore plus pâles et plus bouffies que celles des marchands maures ; et c’est le souk des fruits secs avec ses jattes de bois et ses couffins d’alfa débordant de caroubes, de pois chiches, de pistaches et d’amandes, ses sacs de beller et des régimes entiers de bananes et de dattes ! Que de marchés longtemps débattus autour d’une livre de fèves grillées, que de conciliabules pour une poignée de raisins secs ! La rue des Tamis le traverse, mais c’est auprès de la grande Mosquée de la Zitouna que l’émerveillement commence.
A peine a-t-on dépassé la haute colonnade interdite aux roumis (le temps d’une halte devant le grand escalier incessamment monté et descendu par des fidèles), vous êtes dans le souk aux parfums.
Odeurs à la fois écœurantes et violentes d’essences de rose et de jasmin, c’est, dans un long couloir-voûte soutenu par des piliers au coloriage brutal, une double rangée de boutiques aux boiseries peinturlurées avec un goût barbare, une galerie de véritables niches auréolées de cierges de toutes grandeurs, quelques-uns à cinq branches : cierges aux extrémités rouges, vertes et dorées, longs flacons de verre peints d’arabesques d’or, de verre bleu pour le kohl, de verre blanc pour les essences, toute une enfilade d’étroites petites chapelles d’une ornementation criarde où s’encadre, tel un Boudha dans la pénombre de son temple, un parfumeur indolent et blafard… Avec des langueurs de captifs derrière leurs comptoirs encombrés de flacons et de boîtes, ils se tiennent là le long des jours, les aristocratiques et pâles vendeurs du souk.
Une corde pendante à la portée de leurs mains pour les aider à se hisser dehors, ils demeurent là au milieu des vastes corbeilles remplies de henné et de souak, vous hélant nonchalamment au passage et sans autre mouvement que celui du fumeur faisant tomber les cendres de sa cigarette ; pas d’autre appel au client. Un peu dédaigneux, efféminés et blêmes dans leurs longues gandouras de drap fin et de nuances mourantes, ils forment dans les Souks une classe à part.
C’est la noblesse même de Tunis commerçante : fils de grandes familles pour la plupart, ils s’étiolent durant l’hiver au milieu de leurs parfums d’ambre et de benjoin et de leurs cornes remplies de ched, mais vont passer, pour la plupart, la saison chaude à Djerba, où leurs parents ont des villas, et où ils pêchent et ils chassent, chasses au faucon, chasses au sloughi, comme des fils d’émir ; puis reviennent à la saison des pluies reprendre leur longue immobilité d’idoles dans leur niche odorante et peinte et de nouveau s’étioler et pâlir en attendant les visiteurs.
A l’entrée des boutiques, des Arabes, clients ou amis (tout un cénacle), se tiennent assis sur des petits bancs et causent.
C’est Souk-el-Attarine, ou le souk aux parfums. Aussitôt après, s’ouvre en long couloir le souk des tailleurs.
Mêmes colonnettes peintes en vert et en vermillon, même jour de mystère tamisé par des planches en toiture, même rangée d’échopes, mais ici en estrade, assez larges et profondes. Dans chacune d’elles, sept ou huit indigènes, presque tous juifs, se tiennent accroupis en cercle et travaillent silencieusement. Coiffés de chéchias et vêtus de drap de couleur claire, leurs grosses jambes croisées dans l’attitude classique, ils taillent, ils cousent, très actifs, bien plus acharnés à leur tâche que les tailleurs d’Alger, ne lâchant leur travail que pour vous appeler et vous offrir, à des prix naturellement doubles et quadruples de leur valeur : « Une gandoura, sidi ! » ou : « Sidi, un burnous ! » Et quels burnous ! Depuis le vert amande jusqu’au violet pâle des violettes de Parme.
Derrière eux, suspendue à des clous, c’est toute la défroque de l’Orient, gilets de moire, vestes brodées, gandouras aux nuances de fleurs.
Plus loin, c’est le souk aux étoffes, aux logettes petites et sombres, avec leurs marchands d’écharpes, de ceintures, de foutas et de haïcks. Puis voici des étoffes à turbans, brodées de soie jaune, des soieries d’Orient, de frêles tabourets incrustés de nacre et des gros chapelets d’ambre posés parmi les fusils damasquinés et les cimeterres de Damas ; là aussi dorment, entassés l’un sur l’autre, les moelleux tapis de Kairouan à côté des tapis de Perse, et les portières de Stamboul bossuées d’arabesques d’or.
C’est ici que le roumi doit redoubler de vigilance, car c’est dans le souk aux étoffes qu’il est le plus guetté par les courriers pisteurs. Ils sont là confondus dans la foule arabe, épiant vos gestes, votre physionomie, et, à la moindre velléité d’achat par vous manifestée, ils sont sur vous, sollicitant pour vous conduire ailleurs.
C’est à qui vous indiquera un magasin où vous trouverez à meilleur compte le même objet beaucoup plus beau et beaucoup moins cher : « Viens par ici, sidi, viens ! » Et l’un vous prend par le bras, et l’autre vous tire par la manche ; un troisième, insidieux, a osé glisser sa main dans la vôtre. Songez ! voilà peut-être une heure qu’ils vous suivent, une heure qu’ils vous étudient, attendent, avec quelle patience ! le moment de la curée. Si vous ne savez vous en défaire, dix minutes après vous serez installé, devant une tasse de café, chez Djemal ou Barbouchi, les deux grosses fortunes de Tunis, Barbouchi et Djemal, dont les rabatteurs, entretenus à l’année, ont mission d’amorcer et d’amener tout étranger de passage dans les deux anciens caravansérails dont ils ont fait leurs cavernes, car c’est dans deux anciens marchés d’esclaves que les deux rusés Tunisiens ont empilé les objets les plus tentants, les armes les plus rares et les plus fastueux tapis de Turquie et d’Asie que puisse trouver un chrétien à Tunis.
D’ailleurs, dans la rue, la séduction continue.
Après le souk des brodeurs, voici le souk des selliers et la féerie de leurs harnachements de velours plaqués d’or et d’argent, le luxe barbare de leurs hautes selles brodées de soie, puis le souk des tisseurs, celui du cuivre, le souk El-Bey et le souk des teinturiers, le plus ancien de tous, dans la rue du même nom ; le souk des teinturiers avec sa bordure d’amphores gigantesques et son vaste puits, dont l’eau servit peut-être à teindre les robes des suffètes de Carthage.
Il y a aussi le souk des libraires, le souk des orfèvres, mais c’est au souk des femmes que l’Européen s’arrêtera surtout charmé…
Là règnent en maîtres les vendeurs de costumes, de coiffures et d’oripeaux à l’usage des Tunisiennes ; là s’épanouit, comme une flore, la gamme des nuances infiniment tendres, pantalons de soie mauve écrasés de broderies, brochés rose turc et bleu turquoise filigranés d’argent ; et c’est dans un désordre qu’on croirait voulu, tant l’ensemble en chatoie et miroite, les coiffures pointues en argent et en or fin, les damas d’Orient à côté des brocarts de Lyon, des tons de fleurs et de métaux, des vestes de velours et des voiles de gazes, des tulles lamés, des caftans de drap rouge bossués de lourdes broderies d’or de princesses beylicales, des chaussures de toutes couleurs, depuis les clot-clot en bois verni, incrustés de nacre… jusqu’aux minuscules babouches de sultane, en argent repoussé et martelé comme de véritables bijoux ; et là, dans une foule de plus en plus affairée, plus gesticulante et plus dense, gandouras et burnous se coudoient et s’agitent dans la fièvre et le brouhaha de la vente à la criée ; des indigènes circulent à travers les groupes, criant à tue-tête en arabe, en mauvais français s’ils vous voient, le prix de l’objet qu’ils tiennent à la main. « Trois douros (quinze francs) une veste de velours mandarine treillagée d’argent. » Un hennin de juive, tout brodé d’or fin à rubans de soie vert pistache, m’est laissé à deux douros (dix francs) ; des vendeurs promènent des perles, la plupart mal montées et presque toutes baroques, et, sur tout ce bruit, toutes ces couleurs et sur tout ce mouvement, la Zitouna, interdite aux chrétiens, répand son ombre sainte, dressée au milieu des Souks ou plutôt les tenant groupés autour d’elle, si bien que de sa boutique, pour s’encourager à tromper et spolier le client d’Europe, le marchand musulman peut longuement fixer la mosquée et son fin minaret revêtu de tuiles vertes pointant vers le ciel, dont le dieu de Mahomet a exclu le roumi.
TUNIS SOUS LA PLUIE
Mercredi 12 janvier 1898.
Il ne faut jamais revenir : l’étonnement est la première des joies de l’homme qui voyage, et c’est tenter l’impossible que de vouloir être étonné deux fois par les mêmes aspects de race et de pays ; et il n’étonne pas, mais il détonne et navre, cet Orient de misère qu’offre Tunis noyé de boue sous un ciel crevé de pluie.
La palette des couleurs s’est effacée, et, dans leurs costumes trop clairs, ce ne sont plus des nuances de fleurs que les Tunisiens promènent sous l’ondée, mais la lamentable et piteuse défroque d’un bazar oriental en faillite… et les gros mollets des juifs dans leurs bas blancs mouchetés de boue ! et les pauvres jambes nues des bicots pataugeant dans les flaques d’eau jaunâtre, et la sordide impression de l’avenue de France, aujourd’hui, avec sa foule guenilleuse et mouillée de Maltais et de portefaix arabes encapuchonnés de vieux sacs de toile… Non, il ne faut pas revenir.
Jeudi 13 janvier.
Il pleut encore, il pleut toujours. Devant le Grand-Hôtel, c’est, armée de parapluies, l’inévitable nuée des courtiers pisteurs. Ils sont là, dépêchés au-devant de l’étranger par les Souks de Medina, et guettent la proie à ramener dans les repaires ; ils me reconnaissent tous (à quatre ans de distance, quelle mémoire ont ces juifs ! jugez de leur rancune contre les roumis, s’ils se souviennent avec autant de persistance des anciens affronts dont nous les avons abreuvés jadis) ; je décline leurs offres, et c’est aux Souks que je me rends néanmoins, les Souks dont les rues voûtées, ou tout au moins recouvertes de planches, m’offriront un sûr abri contre la pluie qui redouble.
Ils pullulent et foisonnent de la même foule colorée, diaprée et grouillante. C’est dans le clair-obscur des longs couloirs bordés d’échopes les mêmes groupes en burnous, les mêmes oscillations de turbans et de chéchias, la même promenade à pas majestueux et les mêmes salamalecs des gandouras de nuances tendres ; Arabes riches circulant au milieu de la bousculade des courtiers juifs et des nègres commissionnaires, mais ce ne sont plus les Souks que j’ai connus… Tout aussi animés qu’autrefois, ils ont perdu l’aspect des Mille et une Nuits qu’ils avaient dans le soleil : là aussi les costumes se sont fanés et les nuances se sont éteintes. Il faut l’azur éclatant des ciels d’été à ces groupements de foule et d’étoffes, il faut des bandes de ciel bleu dans l’interstice de ces planches disjointes ; et, dans le cintre de ces voûtes, les dômes et les minarets des mosquées se détachent mal sur un horizon pluvieux, et puis le monotone crépitement de l’ondée sur ces toitures ! Il me semble être encore sur le paquebot ; non, il ne faut pas revenir.
Ils sont pourtant en rumeur aujourd’hui, les Souks : tous les marchands, arabes et juifs, y commentent, avec des oscillements de tête, des mouvements d’yeux et des grands gestes, un article de la Dépêche tunisienne sur le prince Vautour. C’est un des leurs qui est visé dans l’entrefilet paru, un des pisteurs les plus connus de l’avenue de France, envoyé à Malte pour y racoler des clients.
Cet Arabe inventif aurait, grâce au faste oriental de ses costumes et à la suprême élégance de ses manières, réussi à se faire passer pour un prince de la famille du bey, et cela même auprès du gouvernement anglais. C’est en plein triomphe, au milieu d’un bal au cercle des officiers, que la vérité sur le faux prince beylical aurait éclaté, au grand scandale des jolies misses et des aristocratiques ladies, très sensibles (c’est le prince Vautour qui l’aurait affirmé depuis), au beau physique du dit ; mais quand on s’appelle Ben-Amor ! La chose m’est racontée tout au long chez Barbouchi, où je me suis laissé entraîner à prendre le kahoua. Kahoua, protestations d’amitié, joie délirante de me revoir, tout le grand jeu des effusions et des caresses, grâce auquel on espère me placer pour cinquante louis de broderies persanes et de tapis de Ladick. Les tapis sont, il faut l’avouer, merveilleux. A vingt-cinq louis, on pourra peut-être s’entendre.
Comme le prince Vautour en question est employé dans une maison rivale, on s’exclame et on s’esclaffe fort chez les Barbouchi, mais Tunis n’a pas lieu de triompher si insolemment des méprises de l’île de Malte, puisqu’il y a trois ans je ne sais quel aventurier, sous mon propre nom, non seulement faisait de nombreuses dupes de l’avenue de la Marine à la rue de la Kasbah ; pouff à l’hôtel de Paris, escroqueries chez de nombreux marchands et toute la série des notes en souffrance, mais arrivait encore à placer de la copie et à la signer de mon nom dans la presse tunisienne, qui ne tarissait pas d’éloges sur le cher confrère. Et pourtant, l’hiver précédent, j’avais séjourné vingt jours à Tunis : c’est dire que j’y avais passé inaperçu ! Si j’avais quelque vanité, quelle aventure mortifiante !… inaperçu à Tunis, ô Parisiens cités des premières, petites célébrités d’un soir, comment jamais reparaître sur le boulevard !
HALFAOUINE
Vendredi 14 janvier.
Le quartier Halfaouine, maisons basses, un seul rez-de-chaussée, des fleurs jaunes et des herbes poussent sur les terrasses ; une suite de dés à jouer d’inégales grandeurs, voilà les rues ; chaque habitation s’ouvre en échope : ce sont en enfilades des friterias, poissons frits et beignets aux mêmes relents d’huile, des boucheries arabes avec le boucher assis en plein étal, les orteils nus, au milieu de ses viandes, boutiques de fruits et de légumes encadrées de régimes de dattes, de bottes de raves et de chapelets de piments, étals de potiers encombrés de jarres et de gargoulettes grossièrement peintes à la manière italienne, boutiques de charbon de bois et, à tous les dix pas, des barbiers et des cafés maures. Sur la place, vis-à-vis d’un café maure à péristyle enguirlandé d’une vigne (le fameux café maure reproduit par toutes les photographies) les huit coupoles blanchies à la chaux de la mosquée d’El-Aloui, huit mamelons d’un blanc d’argent sur le bleu laiteux d’un ciel d’aquarelle, et çà et là, dans une foule où la gandoura devenue rare est remplacée par le burnous, une énorme juive à bonnet pointu et aux petits souliers trop courts se dandinant comme une cane ; chez les barbiers, quelques soldats du bey… impression de printemps de Tunis.
Ces quelques notes prises, il y a quatre ans, le moyen de les revivre sous la monotone et persistante pluie qui continue à noyer Tunis, une Tunis souillée, délavée et moisie dont une lèpre verdâtre a envahi tous les murs. De longues traînées vertes, du vert des lentilles d’eau, formées par des mousses imperceptibles, soulignent le long des dômes et des murailles les infiltrations d’eau, et font de la ville argentée (Tunis l’argentée, comme disent les Arabes), une inquiétante agglomération de dômes et de cubes livides et marbrés de veinures, telle une immense ruine sculptée dans du roquefort : Tunis d’hiver ! Et, entre ses maisons comme atteintes de lèpre, la foule la plus laide et la plus sordide, la détresse des burnous et de toutes les loques sales que l’Arabe de Tunis ballotte entre ses jambes ; des vieux bicots retroussés jusqu’aux cuisses et la fuite sous la pluie de jambes sèches et noires, profils de dromadaires et pattes de sauterelles d’Égypte, la majesté des marabouts déshonorée par le parapluie, et, enfin, cette silhouette inoubliable, ce grotesque rencontré, ici, à tous les coins de rues, les jours d’averse : un vieil Arabe à capuchon sautillant parmi les flaques d’eau, un couffin de provisions d’une main, dans l’autre une vieille ombrelle écrue ; non, décidément, il ne fallait pas revenir.
LE QUARTIER JUIF
Samedi 15 janvier 1898.
Le quartier juif, après la porte de France et la rue des Maltais.
C’est surtout là qu’il ne fallait pas revenir ; dans ces rues étroites et sombres, comme étranglées entre les maisons plus hautes, ces rues déjà sales par les temps de soleil. Non, il ne fallait pas revenir dans le dédale obscur des placettes et des impasses du quartier des juifs.
Ville morte au cœur même de la ville et qui ne s’anime que le samedi, j’avais il y a quatre ans aimé l’aspect morne et fermé de ses ruelles hostiles et de ses hautes demeures, leur air de forteresses derrière leurs fenêtres grillagées tantôt à l’espagnole, tantôt à la mauresque, toute cette vie sourde et dérobée d’une race comme en défiance et se gardant jalousement des autres ; quartier bizarre resté bien moyen âge avec ses maisons en ruines surgissant tout à coup au milieu d’une rue ou au fond d’une impasse, tout ce labyrinthe de ruelles silencieuses et tristes, aboutissant parfois à la porte bouchée par des planches d’un vieux logis à l’abandon ! J’y avais fait de si radieuses et lumineuses rencontres, car la juive, la juive tunisienne hideuse à trente ans avec sa large face blafarde, ses bajoues, ses fanons et sa taille déformée par les grossesses, la juive aux lourdes jambes caleçonnées de soie et d’or est délicieuse de treize à dix-huit ans, et il faut qu’elles soient bien charmantes, les juives de Tunis, pour résister au grotesque somptueux de leur costume.
La gorge libre sous une courte chemise de soie vert tendre, bleu turquoise ou rose turc brodée, c’est, de la ceinture aux chevilles, la soie mauve, blanche, ou jonquille, d’étroits caleçons, collants jusqu’à mi-cuisses, aux mollets cuirassés de lourdes broderies d’or, des caleçons qui valent parfois jusqu’à mille francs pièce et qui, bridant sur le ventre et leur serrant le bas des jambes, avec la mise en relief de fesses énormes, donnent aux juives déjà mûres, celles aux gorges flasques, un étrange aspect d’oies bardées prêtes pour la broche… Un bonnet pointu à banderole, la jolie coiffure des châtelaines de missel, casque comme d’un hennin leurs faces empâtées et blêmes, ces faces envahies par la lymphe juive et jaunes d’une graisse déjà vue à Paris sur le visage des baronnes ; mais ces monstres, je l’ai déjà dit, sont les juives de trente ans.
Par contre, les enfants rencontrés aux coins des portes sont charmants, les petites filles surtout, d’une pâleur de jasmin avec leurs grands yeux noirs. Sous les chamarrures de leurs costumes, ils luttaient, ces petits juifs, dans mon souvenir, avec les enfants de Tlemcen, et les jeunes filles donc ! les jeunes filles entrevues au fond des cours en train de faire la lessive, en chemise de soie brodée, tout comme les princesses des légendes, ou tassées l’une contre l’autre derrière le renflement grillagé d’une fenêtre, étaient-elles assez délicieuses sous leurs foulards de soie de couleur vive et le lustré de leurs luisants cheveux noirs, leurs cheveux du noir de leurs larges prunelles, leurs foulards du rouge de leurs bouches charnues.
Elles m’étaient apparues dans leurs blouses et leurs caleçons de soies claires comme autant de fleurs vivantes, les unes isolées sur leur tige, les autres groupées en bouquet…, fleurs de cire pourtant plutôt que fleurs vivantes, à cause de leur immuable pâleur… Je me rappelle encore un certain coin de rue avec un vieux mur blanc de chaux, couronné de glycines, et un ancien puits à large margelle, surmonté de ferronneries, dont trois petites juives tiraient de l’eau, groupe adorable et harmonieux allant du vert tendre au lilas clair. L’une d’elles était montée sur le puits pour aider au jeu de la poulie, et sa silhouette enfantine et parée se détachait, dans le soleil, sur le bleu soyeux du ciel : et cela ressemblait au début d’un conte, d’un conte des Mille et une Nuits. Je ne les ai pas retrouvées.
COMMENT ELLES VOYAGENT
MADAME BARINGHEL A CARTHAGE
Dans la plaine de Tunis, sur l’emplacement même de Carthage, à quelques mètres de la cathédrale des Pères Blancs, Mme Baringhel, Lord et Lady Quray, Lord Édouard Fingal, la marquise de Spolete et d’Héloé. Il pleut à verse, tout ce monde est engoncé dans des caoutchoucs, enveloppé de plaids et chaussé de snowboots ; on ne distingue absolument rien, si ce n’est quelques vergues et quelques mâts formant hachures dans la direction de la Goulette ; le Zaghouan, le Bou-Kornin, toutes les montagnes célèbres ont disparu dans la brume, c’est un spectacle de désolation.
Lord et Lady Quray de passage à Tunis qu’ils visitent en se rendant à Sofia ; Lord Algernon vient d’y être nommé consul et fait son tour de Méditerranée avant de se rendre à son poste où il entre en fonctions dans les premiers jours de mars ; l’homme géant, très blond, haut en couleur, très effacé et très correct, la femme très grande, trop grande presque, mais très belle, de la beauté classique d’une Junon, une des professionnelles beautés citées pendant dix ans à Londres ; Lady Quray a bien trente-cinq ans.
Lord Édouard Fingal : dix-huit ans, beau comme un dieu grec, des cheveux d’un noir de jais bouclant naturellement, avec des yeux gris vert dans un visage de médaille syracusaine ; produit évident d’un vigoureux croisement de races, d’origine irlandaise pourtant ; fait loucher les Arabes et la marquise de Spolete.
La marquise de Spolete, Sicilienne, vingt-huit ans, en paraît quarante ; petite, mince, sèche, mélange déconcertant de langueur et d’imprévue vivacité, tête étroite et longue, au menton accusé, éclairée par de splendides yeux pâles, des yeux d’un bleu comme mourant de désir ; rejoint le marquis de Spolete, acquéreur d’immenses terrains entre Nabeul et Enfidaville ; évidemment ruiné, vient se refaire en Tunisie.
Mme Baringhel, plus nerveuse et surexcitée que jamais, un peu fanée par la traversée, un peu hâlée surtout, mais toujours jolie.
D’Héloé, casquette russe en velours gris côtelé, immense caoutchouc mastic, plaid vert myrthe et vert olive, plus anglais encore que Lord Édouard Fingal, mais beaucoup moins beau.
Tous ces seigneurs braquent en vain jumelles et parapluies sous l’averse qui redouble.
Mme Baringhel. — Qu’est-ce que nous sommes venus faire ici ?
D’Héloé. — Je me le demande.
Marquise de Spolete. — Mais admirer des ruines, chère amie, songez, l’antique Carthage, la rivale de Rome, ce sol est plein de souvenirs, et tout le passé qu’il évoque !
Mme Baringhel. — Les souvenirs ! Je ne suis pas encore à l’âge des souvenirs ; puis, dans cet ordre d’idées, il n’y a que les miens qui m’intéressent. (A d’Héloé.) Elle commence à m’agacer, moi, la Sicilienne, elle parle comme un guide Conty, pas même un Bædeker ; nous a-t-elle assez ennuyés, en voiture, avec son histoire de Caton d’Utique… Utique, rivale de Carthage !
D’Héloé. — Carthage, rivale de Rome !
Mme Baringhel. — Rome, rivale d’Utique, ça se décline, c’est une femme pour musées ! Nous avions bien besoin de nous en embarrasser ! Avoir échappé aux courtiers-vautours pour tomber sur ce vieux cicerone !
D’Héloé. — Vieux ! vous êtes dure.
Mme Baringhel. — Avec ce teint citron séché, vous avez des indulgences.
D’Héloé. — Que voulez-vous ? en voyage…
Mme Baringhel. — D’autant plus qu’elle en sait beaucoup trop pour une femme de notre monde, et c’est d’un mauvais goût cet étalage de connaissances.
D’Héloé. — Ça vous humilie, hein ?
Mme Baringhel. — Son érudition d’institutrice, moi ? Vous êtes fou ; mais écoutez-la parler ; on n’est jamais assez difficile sur ses relations d’hôtel ; quand cette femme-là serait une espionne…
La marquise de Spolete, à Lord et à Lady Quray, attentifs. — Le petit village, là-haut, ces koubas et ces villas arabes ?
Lord Quray. — Oh ! yes, Bou-Saïd.
Marquise de Spolete. — C’était la ville haute, celle où s’étageaient les immenses terrasses des palais de Carthage, l’emplacement même du quartier des riches, l’endroit où Flaubert, dans son beau roman de Salammbô…
D’Héloé. — Ça y est.
Marquise de Spolete. — A fait rêver, les soirs de lune, l’ardente virginité de la fille d’Hamilcar.
Mme Baringhel. — Et Lady Quray ne bronche pas ?
D’Héloé. — La phrase est dans le guide, c’est une vieille connaissance.
Marquise de Spolete. — Vous vous rappelez la belle description du lever de soleil sur Carthage, dans le roman ; la mer moirée et laquée d’argent avec le profil des montagnes du golfe et les chevaux consacrés au soleil hennissant vers l’aurore et frappant de leurs sabots dorés le parapet du temple.
Mme Baringhel. — Elle sait le roman par cœur.
Marquise de Spolete. — Vous avez vu les citernes ? toutes les données scientifiques portent à croire que le temple de Moloch s’élevait tout auprès.
Mme Baringhel. — Moloch fécondateur, elle va leur montrer le temple de la déesse, maintenant.
D’Héloé. — Voyons, ne vous agitez pas.
Mme Baringhel. — Le malheur est que le jeune Fingal reste insensible à toutes les avances. En voilà un, je crois, auquel la dame ne serait pas fâchée de dire : « Moloch, tu me brûles », mais Love’s labour lost, très shakespearien, le jeune lord ! Il se méfie de la Sicile.
D’Héloé. — Taisez-vous, elle va nous entendre.
Marquise de Spolete. — Et quelle disgrâce que cette pluie ! Si la chance avait voulu que vous vinssiez ici quinze jours plus tôt, vous auriez vu, mais à croire pouvoir les toucher avec la main, le Bou-Kornin et le Zaghouan. La lumière de ce pays est si merveilleuse ; vous vous rappelez, le Zaghouan, la montagne des sources, dont le célèbre aqueduc de Spendius et de Mathô apportait les eaux à Carthage.
Lady Quray. — Mathô, aho, oui, je me rappelle ; c’était M. Sellier qui avait créé le rôle dans la Salammbô, de Reyer ; il était très bien, ce garçon-là, et la Caron donc, dans la Salammbô, divine.
Lord Quray. — Divine, en effet. Moâ, je adore ses longs bras. Les longs bras, cela est très chaste.
Mme Baringhel. — Écrivez donc des chefs-d’œuvre. (Du ton d’un enfant qui récite une leçon.) Vous oubliez le Bou-Kornin, ma chère, la montagne en croissant, tant chantée par Flaubert, la fameuse montagne de plomb où l’auteur a placé le défilé de la Hache. Sans ce brouillard, vous la verriez, la gorge où l’armée des mercenaires pressentit sa destinée tragique devant les lions crucifiés des deux côtés de la route !
Voyons, un petit effort de mémoire, chère amie, et dites-nous la belle page du crucifiement des lions. Cette Carthage ! Nous ne nous souvenons que de celle de Salammbô, d’Hamilcar et d’Hannon ; mais il y a celle des Scipion, de Massinissa et plus tard de Marius, les deux ruines se pleurant ensemble. Mais qui parle jamais de celle-là ! Quel pneumatique qu’une œuvre de génie ! Salammbô a fait le vide dans l’histoire, car il y a eu une Carthage romaine et même une Carthage chrétienne dont on ne souffle mot, celle de saint Augustin, d’Apulée et de Tertullien, le Nice et le Monte-Carlo des sénateurs et des chevaliers de la décadence ; car ils allaient, eux aussi, prendre leurs quartiers d’hiver dans de meilleurs climats : « Viens dans une autre patrie ! » Et il ne pleuvait pas alors, à Carthage !
Quand on pense que tous les sièges de cette ville-là ont été des odyssées de la Soif. Carthage, la ville sans eau ! Qu’est-ce qui s’en douterait ? voilà dix jours que nous sommes à Tunis, et que la pluie ne cesse pas ! Dire que les mercenaires faillirent la réduire en coupant l’aqueduc, et que les Romains, pour s’en emparer, durent l’envelopper d’un mur d’enceinte ! Que les temps sont changés ! Voyez-vous ces ondées au troisième chapitre de Flaubert ! Plus de Grec Spendius et de rusés stratagèmes. Mathô ne s’introduit plus dans la conduite d’eau et Carthage en deuil n’a plus à sacrifier ses enfants à Moloch. Voilà tous les effets du roman coupés : petite pluie abat grand vent. (Bas à d’Héloé.) Vous voyez qu’on sait ses auteurs. Lui ai-je assez coupé ses effets, à la marquise ?
Lord Édouard Fingal, qui n’a pas cessé de prendre des notes. — D’où savez-vous toutes ces choses, madame ?
Mme Baringhel. — Mais dans mon guide, tout simplement. Je vous l’indiquerai.
D’Héloé. — Vous êtes cruelle !
Mme Baringhel. — Oui, l’ennui me rend assez féroce ; (A haute voix.) et maintenant, vous ne trouvez pas que nous sommes assez mouillés ? Très imposants, tous ces souvenirs, mais, comme paysage, ça vaut la plaine d’Argenteuil. Moi, je rentre à l’hôtel ; assez grelotté sous la pluie.
Lady Quray. — Ah ! mais, n’y a-t-il pas à visiter l’église ?
Marquise de Spolete. — La cathédrale, vous voulez dire ?
Lady Quray. — Oui, la cathédrale et un musée très curieux, est-il vrai ?
Mme Baringhel. — La collection des pieds et des mains des soi-disant statues célèbres, tout le résidu des familles ; bien du plaisir, je la connais, la cathédrale de Carthage et le petit couplet sur Mgr Lavigerie. (Reprenant son ton de petite fille.) Le cardinal Lavigerie, un nom qu’on retrouve partout en Algérie et en Tunisie, le grrrand cardinal, vénéré des Arabes, qui le considèrent comme un marabout, regretté des Français dont il avait assuré ici la prépondérance par sa haute intelligence politique et religieuse et sa profonde compréhension du caractère indigène. Un point, c’est tout. Je laisse à la marquise de Spolete le soin de vous en faire les honneurs ; elle possède le pays mieux que moi, et, en sa qualité d’Italienne, vous dira en détail toute l’histoire de la colonisation française. Je suis un peu lasse, vous permettrez que j’aille vous attendre à l’auberge, je ferai atteler ; mais vous me laissez M. d’Héloé, n’est-ce pas ?
Ces dames, en chœur. — Comment, chère, fatiguée ! — Êtes-vous assez couverte, voulez-vous mon plaid ? Serez-vous bien dans cette auberge ? — Merci, merci, ne vous préoccupez pas de moi.
Dix minutes après, dans la salle de l’hôtel de Carthage, Mme Baringhel et d’Héloé, assis en tête à tête devant des punchs tunisiens (lisez grog très étendu d’eau) ; la pluie tombe encore avec plus de violence.
D’Héloé, après un long silence. — Et dire qu’il y a trois ans, nous cueillions ici des asphodèles et du trèfle incarnat de Tripoli que nous envoyions, le lendemain, par le courrier de France aux amis de Paris !
Mme Baringhel. — Et sous le plus beau ciel du monde ! Quelle mélancolie ! C’était au début de nos hostilités ; comme vous me connaissiez peu encore, cher ami ! Vous me faisiez la cour, oh ! ne vous défendez pas, vous ne me jugiez ni plus mal ni mieux que les autres… « Cette petite femme-là doit marcher », vous étiez-vous dit, parce que bien chaussée et de jolis dessous.
D’Héloé. — Ah ! si l’on peut dire !
Mme Baringhel. — Mais voilà, je ne marche pas, et, sur un flirt inutile, nous avons bâti une amitié sérieuse… Il est vrai que, depuis, vous avez tant marché, vous, pour votre compte…
D’Héloé. — Mais, chère amie, je ne vous permets pas…
Mme Baringhel. — Allons donc, vous n’allez pas me faire croire que vous êtes du Cercle des pieds nickelés. Qu’êtes-vous venu faire en Tunisie ?
D’Héloé. — Mais des documents pour mon livre.
Mme Baringhel. — Ah ! oui, le fameux livre : Figues de Barbarie… J’aimerais mieux, moi, Odeurs de Tunis, car elle odore assez au milieu de ses lacs, la marécageuse ville des beys ; et c’est pour documenter ce livre que, depuis dix jours, dix fois vingt-quatre heures que nous moisissons ici, vous me plantez-là tous les soirs pour courir les cafés et les bains maures.
D’Héloé. — D’abord, le soir, les bains maures sont fermés à Tunis ; et puis, je ne puis pourtant vous mener dans les mauvais lieux.
Mme Baringhel. — Vous m’y traîniez bien pendant votre dernier voyage… Ah ! je comprends, c’était un cadre à votre flirt, vous escomptiez le trouble et la suggestion des spectacles, vous me meniez là comme un voyeur.
D’Héloé. — Vous me prêtez des sentiments…
Mme Baringhel. — Bien naturels. Oh ! je connais les hommes, moins que vous, certainement, mais assez pour les mépriser à leur juste valeur, et la pluie redouble… Dire qu’à Paris on donnait hier la Ville morte et avant-hier le Nouveau Jeu de Lavedan.
D’Héloé. — Oui, mais il y a aussi l’influenza, l’affaire Dreyfus, l’incident Zola et les lettres infectieuses.
Mme Baringhel. — Oui, c’est vrai, nous avons échappé aux lettres anonymes, qui, le premier janvier, ont inondé Paris. Vous soupçonnez qui ?
D’Héloé. — Mais le post-scriptum de Chasteley ne laisse aucun doute. Il pleut de la m…, a-t-il écrit, ça ne peut venir que de Bob ou de Gavrochetinette.
Mme Baringhel. — Odeurs de Tunis, odeurs de Paris ; j’aurais aimé pourtant entendre la prose d’Annunzio.
D’Héloé. — La Sicilienne ne vous suffit donc pas ?
Mme Baringhel. — Rien ne me suffit, mon ami ; les choses me manquent ou bien m’excèdent. Mais que peuvent-ils bien faire dans ce musée ? Pourvu qu’on n’y ait pas retenu lady de Quray ; ils auraient au moins une statue intacte ; ah ! bon, les voici qui sortent.
C’est Junon tout entière à son socle attachée.
Quelle majesté ! Ça m’ennuierait, moi, une femme si grande, c’est tout un monde à parcourir ; mais lord Fingal est vraiment beau, c’est le dieu même de la jeunesse ; mais d’où sort-il ? A-t-il de la fortune, pourquoi voyage-t-il ? Pour son agrément ou celui des autres ?
D’Héloé. — Mais vous devenez pernicieuse…
Mme Baringhel. — Oh ! ces Anglais, tout est possible avec eux ; et puis, un homme si beau… Enfin, que fait-il dans ce ménage, pupille de monsieur ou amant de madame ! Moi, il me fait l’effet de Dorian Grey.
D’Héloé. — Et vous osez dire que vous êtes réfractaire à Tunis !
TUNIS MYSTÉRIEUSE
En proie, telle qu’elle est, à son armée de guides et de courtiers pisteurs uniquement préoccupés d’exploiter l’étranger, Tunis est peut-être la ville de toute la côte barbaresque que connaissent le moins les touristes. Guettés et happés à la porte des hôtels par la bande des vautours, les nouveaux débarqués dans la ville des beys ne seront promenés et conduits qu’aux seuls endroits où leurs convoitises attisées, leurs goûts séduits et leurs caprices tentés pourront les entraîner à délier les cordons de leur bourse, partout où le pisteur aura flairé l’occasion d’un achat.
Resteriez-vous un mois à Tunis, si vous êtes tombé entre leurs mains, trente matins ils vous conduiront dans les souks, et par de nouvelles rues et d’imprévus détours vous ramèneront invariablement chez Djemal ou Piperno, chez Barbouchi ou Boccara ; et chaque matin, de onze heures à midi, quelque désir que vous ayez manifesté d’aller ailleurs, vous vous retrouverez assis devant l’inévitable tasse de kahoua, au milieu des gestes enveloppants et des caresses de langage d’un des quatre marchands nommés déjà. « Un tapis, sidi, pas cher, une occasion parce que c’est toi. Veux-tu ce cimeterre ? Il est joli, c’est une lame de Damas, et ce coussin de soie brodée d’Asie, pour toi pas cher, parce que toi bon ami. Moi rien gagner sur toi, moi faire affaire pour le plaisir », et c’est l’antienne dont on rabattra tout un mois vos oreilles, jusqu’à ce que les vautours vous aient jugé à sec.
En votre qualité de roumi, vous êtes taillable et corvéable, vous devez payer tribut aux seigneurs des souks ; c’est pour ici et non ailleurs que la sagesse des peuples a promulgué le proverbe : La conquête dévore le conquérant… A peine vous permettront-ils une excursion à Carthage, où vous verrez peu de chose en dehors de la cathédrale des Pères Blancs, beaucoup de souvenirs et peu de vestiges, une journée au Bardo, qui s’amoindrit de jour en jour et perd tout caractère sous prétexte d’embellissement, peut-être quelques heures à Hammam-Lif, qui seront une déception, malgré le beau panorama de la montagne de Plomb, du Bou-Cornin et du Zaghouan, et encore autoriseront-ils ces déplacements, ces heures volées aux achats qu’ils espèrent, parce que ces excursions nécessitent une voiture, et là-dessus ils trouveront le moyen de griveler et de gagner sur vous. Ce seront des arrangements à compte à demi avec des cochers de leur choix ; on vous demandera quinze et vingt francs pour une promenade de trois heures, tarifées à trois francs, si bien que, toutes vos minutes passées sur le territoire de l’ancienne cité de Thounes auront engraissé peu ou prou la bande en chéchia et en gandoura bleue des courtiers-vautours.
Et notez que je n’exagère pas. J’ai connu des Parisiens demeurés vingt jours à Tunis et qui, dans une ville de cent cinquante mille âmes, dont quatre-vingt mille Arabes et quarante mille juifs, ne connaissent, en dehors des souks, que la rue de la Kasbah qui y mène, la rue Halfaouine qu’il faut longer toute pour aller au Bardo, et le Dar-El-Bey, le petit palais où le bey vient tous les lundis rendre la justice, le Dar-El-Bey classé parmi les curiosités du Bædeker pour sa terrasse d’où l’on embrasse toute la vue de Tunis, offerte là avec ses monuments, ses rues et ses mosquées, et son vieux mur d’enceinte, jusqu’au petit port de la Goulette, apparu sur le bleu de la Méditerranée, au delà du vert limoneux de son lac.
Et, pourtant, que de mystère et de silence dans certains quartiers de cette Tunis ouverte aux paquebots, grouillante de garnison, et, trois fois par semaine, envahie d’un nouveau flot de touristes ! car il existe, et cela à la sortie des souks et à cent mètres de la Porte de France, une Tunis d’Orient, une Tunis bien plus d’Asie que d’Afrique, avec ses hautes demeures verrouillées et grillées comme autant de forteresses, la Tunis des Arabes riches, longues façades aveugles, uniformément blanches, avec leurs larges portes cintrées aux vantaux de bronze oxydé et verdi, la Tunis du siège de saint Louis, la Tunis des Croisades, la Tunis apparue comme la clef d’or de l’Orient mystérieux aux rois-chevaliers de la chrétienté, la Tunis dont les murailles sarrazines connurent, avant les reîtres de Charles-Quint, les gonfaloniers de Venise et les archers de Barberousse.
Cette Tunis du moyen âge, qui m’avait échappé lors d’un premier séjour, et qu’une heure de désœuvrement m’a fait découvrir en rôdant au hasard à travers les rues, aucun guide ne vous l’indiquera, car elle n’existe pas pour eux. On n’y vend ni bibelots, ni étoffes curieuses. En dehors d’une unique voie réservée aux marchands de comestibles et tous de race indigène, on ne vend rien dans le morne quartier de l’aristocratie maure.
Ce sont, coupées d’angles et de retraits, de longues suites de voûtes, on dirait millénaires, tant les motifs de leurs piliers ont disparu sous les couches de chaux successives : longs couloirs crépusculaires, ils semblent creusés dans de la marne, avec des détails de sculpture, chapiteaux et colonnettes, comme noyés dans des blancheurs crayeuses et, de place en place, réapparus et resurgis. On sent que des siècles dorment là dans la pénombre et la poussière des siècles ; et du mystère, et de la religion aussi.
Puis ce sont, profondes comme des puits, d’étroites rues à ciel ouvert : de grands murs les bordent, où surplombent très haut des moucharabiehs, tandis que, en contre-bas du sol, s’enfonce, dans un jour de soupirail, une large porte en plein cintre ; et, par l’entrebâillement, des piliers coloriés apparaissent, des lueurs de mosaïques éclairent une ombre de caverne ; et c’est sur un banc l’immobile rêverie d’un portier indigène, en veste et culotte bouffante, ou bien, le long des murs, accroupis, les capuchons et les burnous fantômes des familiers de la maison, et c’est le vestibule d’un riche, le riche qui, à Tunis et à Alger, a ses clients qu’il protège et nourrit, tout comme un patricien avait les siens à Rome.
Ici, l’Islam n’a pas bougé. Le Progrès, cette hélice, n’a pas même effleuré cette mer figée, la Tradition… et le mystère des voûtes recommence interrompu par des rues, jusqu’à ce qu’un lourd bâtiment sans fenêtre, enjambant la chaussée, fasse renaître et les voûtes et leur clair-obscur ; et qu’elle soit couverte ou libre, la rue, ici, ce sont toujours les mêmes logis fermés, les mêmes façades aveugles et hostiles à l’Europe, les mêmes murailles spectrales où un subit renflement de grillage indique seul l’appartement des femmes, les femmes ici recluses et retranchées de la vie ; et c’est partout le même aspect de maisons forteresses où règne en souveraine la loi du bon plaisir, le bon plaisir de l’homme seigneur et tout-puissant, et, de par le Coran, maître de la vie et de la mort.
D’ailleurs, aucun mouvement ; les maisons silencieuses bordent des rues muettes, des rues aux passants rares, où je sens que ma présence inquiète et surprend. Aucun Européen ne s’y rencontre, et pourtant le quartier des Siciliens est tout proche…
Je vague et je rôde, seul de ma race et de mon costume, dans la torpeur d’une ville enchantée ; les quelques burnous que je croise sont rayés de soie et d’une parfaite blancheur, des burnous de riches ; ils s’écartent à peine sur des gandouras à passementeries lourdes et des vestes de moire, et tous ici portent le turban. Ils passent de loin en loin, majestueux et calmes, avec, à ma vue, un imperceptible dédain dans leurs larges prunelles noires, et c’est là tout ce que soulève mon intrusion de roumi. Parfois, une main ossifiée se tend hors d’un paquet de guenilles. Échoué contre un pilier, c’est un mendiant indigène qui demande l’aumône.
Le capuchon rabattu sur ses yeux, ses yeux le plus souvent obscurcis de taies, il ne sait même pas qui il implore ; il a perçu un bruit de pas et machinalement a tendu la main, et pourtant des regards me guettent du haut de ces demeures qu’on croirait inhabitées, et ce sont des regards de femmes ; mais les grillages peints en vert des moucharabiehs les dérobent, elles, à tous les yeux, et je ne les verrai jamais, jamais ! Et, dans le silence de ce quartier léthargique, ce mot jamais grandit et stupéfie, lourd de je ne sais quelle épouvante : jamais ? Jamais je ne connaîtrai les visages aux sourcils croisés et aux paupières peintes de ces femmes, de ces indolentes et ennuyées recluses dont ma curiosité de touriste aura distrait quelques instants le loisir ; et c’est à travers les mêmes rues blanches et monotones, mais dont l’aspect change et se transforme tous les dix pas par l’imprévu des retraits, des impasses et des angles, un émerveillement continu de l’esprit, un perpétuel ravissement de l’œil, une incessante mise en éveil de l’imagination amorcée par de nouveaux décors. Je marche dans de la réalité et dans du rêve, et tous les costumes rencontrés ajoutent encore du pittoresque au mystère du cadre.
… Un porteur d’eau indigène heurte à une porte close, un vantail clouté de fer s’entrebâille et l’embrasure encadre une vivante statue de bronze, et c’est l’éclair de deux yeux d’émail dans une face brune enturbanée, et ce sont, pareilles à deux massues de vieux buis, les jambes fauves et sèches sous la culotte bouffante, et l’harmonie du geste qui tient la cruche de cuivre appuyée à l’épaule…! ce geste millénaire qui n’a pas changé depuis des siècles et que les touristes de l’avenir retrouveront dans deux mille ans. Mais l’impression persistante, obsédante de cette promenade à travers un quartier de torpeur est qu’on y marche entre des cloîtres, qu’on y dérange des rêveries de harem, qu’on y peuple peut-être d’un monde de regrets des cerveaux enfantins de captives ; car, pour toutes ces femmes d’Orient, l’Européen entrevu par leur fenêtre treillissée et peinte, c’est Paris ; Paris, la ville unique, Paris, centre de l’univers, Paris, la ville de luxe et de plaisir, où les femmes sont libres ; Paris, dont elles adoptent les modes attardées, Paris, dont les princesses beylicales font venir maintenant leur mobilier et leurs tapis, oui, leurs tapis… elles si près de l’Asie et plus proches de Kairouan.
Un regret, moins qu’un regret, un regard deviné, soupçonné derrière le renflement grillagé d’une fenêtre, voilà tout ce que l’Européen peut connaître de la femme d’Orient, car les masses empaquetées de voiles et trébuchantes, que vous croiserez à travers les rues des villes barbaresques, sont des servantes ou des femmes d’artisans : la mauresque née ne sort jamais à pied, jamais, même pour aller au cimetière et aux bains…
Parfois, une antique voiture, un trot de chevaux piaffeurs ébranlent d’un bruit de ferrailles une voûte séculaire ; sur le siège, un cocher nègre triomphe dans des oripeaux de soie combien fanée, mais des stores de soie jaune sont strictement tirés sur toutes les glaces : ce sont des femmes arabes qui vont au jardin, le jardin que tout Tunisien de marque possède aux environs de la ville, à Bou-Saïd, le petit village bâti sur les ruines de Carthage, à l’Ariana, à la Manouba, ce Saint-Germain de la cour des beys.
Vous n’en verrez jamais plus ; tout ce que vous pourrez tenter dans ce but sera peine perdue. Il n’y a que dans les romans de poète qu’un œillet rouge tombe des moucharabiehs ouvragés et dorés sur le front du roumi : vous ne rencontrerez pas d’Aziadée à Tunis, mais si la femme se dérobe, invisible, intangible, et demeure l’énigme blanche de ces hautes demeures, le cadre n’en subsiste pas moins puissamment évocateur… et par le labyrinthe des ruelles et des places, le charme de l’Orient continue et s’affirme et s’impose et grandit, il opprime même un peu à la longue, ce charme, à la manière d’un philtre ou d’un songe d’opium.
Sur les angles et les pans-coupés de très hautes murailles, un ciel pâlement bleu (car la pluie a cessé) met la mélancolie d’un ciel d’avril du Nord ; les fines mousses verdâtres, dont l’humidité revêt comme d’une lèpre les maisons de Tunis, semblent ici, dans ce quartier des riches, des motifs de jaspe et même de malachite introduits dans l’architecture : une Tunis blanche et verte, d’une préciosité de tons infinie, a surgi, une Tunis un peu étrange à la façon d’une ville-fée. Dans certains endroits, la rue se campe comme un décor, et c’est ici tout un coin de Stamboul évoqué par cinq dômes d’émail sous leur revêtement de tuiles luisantes et vertes, cinq coupoles vernissées mamelonnant soudain au milieu d’une placette encadrée de palais aux treillages vermoulus, des palais inhabités peut-être… : le monument élevé sur les tombeaux des beys, m’a-t-il été appris depuis.
Plus loin, c’est un carrefour hallucinant par l’angle de très hautes murailles, coupées en second plan par de plus hauts bâtiments encore. Cela s’échafaude comme des tours, des poutres sortent des frises soutenant des moucharabiehs qui surplombent, des fenêtres grillagées s’ouvrent presque en plein ciel, puis une voûte s’enfonce dans un mur où la rue disparaît engouffrée, et cela tient du coupe-gorge et aussi du précipice. C’est effarant de profondeur et inquiétant comme une menace ; des âniers, heureusement, débouchent de cette voûte ; ils ont des jonquilles piquées sous leur chéchia, et leurs cris d’arroua me rassurent.
Rue du Riche, enfin (une rue que je signale à l’étranger de passage à Tunis, car aucun pisteur ne l’y conduira et elle ne figure dans aucun guide), une kouba, un tombeau de marabout, comme il en surgit à chaque pas au pays de l’Islam, dresse, au milieu de retraits et de cours et d’impasses, une coupole et des cubes de chaux si délicieusement tachés de veinures et moisis, qu’elle en devient une espèce de joyau, de mosquée séculaire et magique, une architecture de féerie. Du jade ou du plâtre ? on ne sait plus, tant le renflement du dôme et la voussure du porche, tant les piliers eux-mêmes sont délicatement épousés par les mousses, tant la chaux des murailles est pittoresquement marbrée et de glauque et de vert.
Plus haut, c’est l’ancien mur d’enceinte avec ses jardins plantés de poivriers et d’eucalyptus, jardins à l’abandon avec des éboulis de terre crevant de place en place, des murailles effondrées, toute l’incurie de l’Islam ; puis les tanières des prostituées arabes, car la caserne de la Kasbah est proche et nous sommes près des remparts… Mais voici de larges braies de zouaves et de hautes chéchias de spahis ; des sonneries de clairon s’entendent ; nous rentrons en France ; et Tunis mystérieuse ici s’évanouit.
SOUSSE
Vendredi 21 janvier.
Sousse, l’ancienne Hadrumète de Jugurtha, Soussa (le ver à soie, en langue arabe), Monastir, Sfax, Gabès, Djerba, l’ancienne île de Calypso selon les uns, l’île des Lotophages, selon les autres, et enfin Tripoli, Tripoli de Barbarie ! le Tripoli des corsaires, des expéditions espagnoles et de la Princesse lointaine ! Comme ils chantent l’invitation au voyage, tous ces noms de villes barbaresques de la Tripolitaine et du Sud tunisien, les unes au milieu des palmiers de leurs oasis, les autres encerclées dans leurs hautes murailles, toutes nonchalamment couchées dans le miroitement des sables et surtout dans le mirage des lieues, et des lieues et des lieues, qui grandissent, déforment et magnifient les décors ; toutes blanches comme Sousse, dont le premier nom était la Perle en turc, et, comme un fil de perles, en effet, essaimées le long des grèves blondes au bord de la mer bleue, sous la flamme implacable de l’azur africain.
L’azur africain ! Il nous fait encore aujourd’hui banqueroute. Nous avons quitté Tunis sous une pluie battante, et c’est sous une diluvienne ondée que nous entrons en gare de Sousse. Cinq jours de mer pour gagner la Tripolitaine, avec escales de cinq ou six heures devant chacune des villes déjà citées (car, vu les basses terres et les fonds ensablés, Sfax est le seul port où l’on aborde à quai), cinq jours de mer. Nous avons coupé la poire en deux. Malgré la lenteur des chemins de fer tunisiens et l’horreur de quatorze heures de diligence, nous gagnerons Sfax par voie de terre et ne ferons escale que devant Gabès et Djerba.
Ah ! les voyages ne sont pas faciles dans le Sud tunisien, et la mélancolie de toute cette région, d’une platitude de dunes, avec la mer grise reparaissant toujours à l’horizon, la mer de plomb au-dessus du vert glauque des figuiers de Barbarie ou du vert argenté des vergers d’oliviers ! et c’est là l’invariable et monotone paysage, oliviers et cactus, cactus et oliviers. De pâles montagnes surgissent parfois à notre droite, mais si atténuées et si blêmes qu’on dirait des nuées ; à notre gauche, c’est la bande de mer sablonneuse au-dessus des cultures hérissées de nopals, tout un pays d’un vert bleuâtre, et, çà et là, des êtres couleur de boue, des Arabes haillonneux accroupis sous la pluie, leurs pieds nus dans la main ; des enfants aux yeux de bête ; des petites nomades, bergères en guenilles de chèvres et de bizarres moutons à tête noire : une humanité qui semble avoir pris à la longue les tons ocreux de la terre et des sables. Des troupeaux de chameaux errent en liberté. Qu’on juge de l’incurable mélancolie de la campagne de Tunis !
Deux villes, ou plutôt deux villages, pourtant. Kalla-Scirra et Kalla-Kebira apparaissent tour à tour à une heure l’un de l’autre : assez bibliques d’aspect avec leur entassement de terrasses et de koubas, ils étalent à l’horizon comme une étrange jonchée de débris de terres cuites et de vieux alcarazas ; fauves et ruineux, ils sentent l’incurie, la misère et cependant, de loin, ils ont un air de populeuses cités. Tel est, même sous la pluie, le mensonge de ces pays d’Orient.
Incidents. Nous croisons un enterrement arabe : une bande d’indigènes trottine sous la pluie avec, sur leurs épaules, le mort roulé dans une vieille natte. Si le mort ne leur glisse pas des mains, il y a miracle. Ils sautillent à travers les flaques d’eau, se retroussent pour enjamber les fondrières, et le cadavre a l’air de voguer sur sa civière, tel un ballot d’alfa sur un bateau marchand, et le ciel est crevé sous l’averse. Je reverrai longtemps cet enterrement…
Une demi-heure avant, nous avions écrasé un veau, le petit veau cher à M. Francis Jammes ; il vaguait, le cher veau, à travers les nopals, sans souci du train et de sa locomotive, car, ici, la voie ferrée court sans palissades à travers les cultures. Dans le compartiment voisin du nôtre, deux chanteuses de café-concert, deux étoiles pour beuglants de Sousse et de Gabès, criaillent à tue-tête :
C’est le sire de Fiche-Ton-Camp Qui s’en va-t-en guerre !
Il retarde un peu, le répertoire des deux Florise errantes du Sud tunisien ; mais les sous-offs, tirailleurs et spahis, dont elles distrairont les ennuis, n’y regardent pas de si près, les pauvres ! Si démodées qu’elles soient, ces dames seront encore l’article de Paris, article de Paris pour bazar de Tunis.
Samedi 22 janvier.
Soussa. Elle était si blanche et si belle, si lumineuse sous la clarté du ciel, au bord de la mer bleue que le gouverneur turc l’avait surnommée la Perle, et, afin que nul n’en ignore, il fit suspendre dans l’arche de sa principale porte une grosse perle au bout d’un fil de soie. Ainsi, tous ceux qui viendraient dans la ville apprendraient son nouveau nom. Pendant un mois, la perle étincela, respectée, telle une goutte de lait, dans le clair-obscur des voûtes ; puis, une nuit, vint un passant qu’elle tenta. Le premier qui s’aperçut du vol fut un Arabe de la plaine, qui venait vendre en ville un chargement de dattes ; il courut à travers les rues en s’écriant : « Soussa, un ver à soie a rongé le fil ! » Et comme c’était un matin de marché, tous les autres Arabes, dont la ville était pleine, se répandirent à travers les souks et les mosquées, répétant à grands cris : « Soussa, un ver à soie a rongé le fil, Soussa ! »
Le temps a marché : la ville turque possède une garnison française, le 4e tirailleurs, dont les rouges chéchias et les grègues bouffantes dévalent à toute heure entre ses rues montantes, vrais raidillons de chèvres bordés de maisons basses, les unes avec des marches, comme certaines rues d’Alger, les autres en couloirs dominés de grands murs, mais toutes boueuses, sordides et l’air de coupe-gorges, avec leurs angles et leurs retraits d’impasses, leurs appentis surplombant dans le vide, leurs coins d’ordure et les arches enjambant les passages étroits ; car Sousse n’a plus de blanc que ses murailles, ses hautes murailles sarrasines aux créneaux en queue d’aronde, avec, de place en place, la brusque avancée d’une tour ; un vrai quadrilatère de hautes palissades maçonnées et blanchies, où la ville s’entasse et dégringole de la Kasbah à la mer, tel un énorme et fantasque escalier dont chaque maison serait une des marches.
C’est cet écroulement de logis arabes, ce panorama de cubes et de dômes de chaux que nous découvrons du haut de la Kasbah, l’ancien palais du gouverneur. De là, ce sont les mille et un degrés effrités et ruineux d’une immense pyramide, mais d’une pyramide tronquée et entourée de murs, les fameux murs d’enceinte que nous retrouverons dans toutes les villes de la Barbarie, ceux-là même que Tissot a peints, si verticaux, dans ses aquarelles pour les Évangiles.
Elles ne résisteraient pas à une bombe, ces rébarbatives murailles, mais elles ont un fier caractère, et ce qu’elles donnent à Sousse, ville de garnison française, un aspect barbaresque et de cité-pirate est saisissant. Surtout par ce ciel brouillé avec, au loin, cette mer démontée et houleuse, elle est, aujourd’hui encore, on ne peut plus nid de forbans, l’ancienne Perle turque, dont un ver à soie rongea le fil, et ce que la Kasbah, d’où nous l’admirons, a l’air d’un repaire !…
Des esclaves chrétiens ont dû jadis peiner sous ces voûtes. Mais une sonnerie de clairons, celle du camp voisin, annonce l’heure de la soupe ; un convoi de chameaux défile lentement sous la porte de Tunis, une porte encombrée de mendiants et d’indigènes accroupis, comme toute porte de ville arabe ; ils attendent le moment où le soleil va disparaître, car c’est ce soir même que le Rhamadan commence. Ce soir, à la même minute, un coup de canon l’annoncera dans toutes les villes de l’Islam… Le Rhamadan, jeûne de jour, fête de nuit, la grande fête religieuse musulmane.
Actualités. Le lieutenant-colonel Picquart, le prisonnier du Mont-Valérien, était encore, il y a trois mois, en garnison à Sousse ; le commandant Esterhazy y servit longtemps ; enfin, le seul bazar où l’on puisse à peu près s’approvisionner, dans la ville européenne, s’appelle le bazar Dreyfus : bazar Dreyfus aussi, le seul bazar de Sfax.
C’est peut-être là que M. Émile Zola aurait pu recueillir les meilleurs documents pour l’œuvre de revendication qu’il poursuivait, et les plus sûrs arguments pour sa propre défense.
Dimanche 23 janvier.
Un immense cri a salué le coup de canon annonciateur, et dans la même minute, trente mille Arabes ont allumé leur cigarette, car le musulman ni ne mange, ni ne boit, ni ne fume du lever au coucher du soleil, en période sainte du Rhamadan. Douze heures de jeûne absolu, douze heures de privation terrible dans ce pays de la soif ; mais, le soleil tombé, quelles agapes, quelles bombances de beignets à l’huile, de gâteaux frits, de pain, de dattes, de couscous et de ces énormes pâtisseries dont Arabes en burnous et nègres en chéchias se disputent les morceaux d’échopes en échopes !
Les rues regorgent d’une foule gesticulante et bavarde : foule dans les cafés maures, foule chez les barbiers, foule dans les mosquées, dont les portes entr’ouvertes laissent voir des files de dévots agenouillés se prosternant avec l’ensemble d’un corps de ballet italien, tous les fronts touchant en même temps la terre, toutes les mains pointant en avant à la même seconde vers le verset inscrit.
Illumination des minarets. Devant les boutiques aux aspects de tanières, ce sont des attroupements d’Arabes, d’Arabes marchandant qui des légumes, qui des épices, qui du poisson. Tous s’approvisionnent pour le légendaire repas de deux heures du matin, car, en Rhamadan, le croyant mange toute la nuit. Et ils vont et ils viennent à travers les rues puantes, indescriptible et remuant fouillis de bras, de pieds nus et de faces brunies sous des burnous trempés de pluie ; des derboukas tonnent dans les cafés maures ; des querelles s’élèvent autour de l’étal écœurant des bouchers, des mélopées assourdissent les mosquées, et dans les souks, les souks de Sousse, voûtés, dallés et plus étroits que ceux de Tunis, règne une animation de ruche, un fébrile affairement de fourmilière. Toutes les boutiques y sont ouvertes comme en plein jour, leurs marchands y trônent en parade et vêtus d’habits de fête ; tous ont allumé la lampe à pétrole de leur devanture, d’autres lampes éclairent, suspendues aux voûtes, et, par les couloirs illuminés, c’est, à n’y pouvoir jeter une aiguille, un entassement d’Arabes de tous costumes et de tous rangs, tirailleurs indigènes, nomades de la plaine, vieillards et enfants.
A Sousse, les boutiques des souks sont bordées de bancs en mosaïque, qui courent le long des échopes. Ce soir, c’est sur ces bancs un enchevêtrement d’Arabes couchés les uns sur les autres, un inoubliable tassement d’indigènes devant les cafés maures ; des chaises débordent dans la travée ; dans le souk aux étoffes, ils ont installé un piano à même la chaussée ; un juif y est assis, qui joue, et les croyants l’écoutent. Une guenille errante, une face d’outre-tombe va de-ci, de-là, en marmonnant je ne sais quelle prière ; la loque spectrale agite devant elle une vieille boîte à conserve où sonnaillent des sous : « Marabout, marabout, me chuchote le tirailleur qui a bien voulu me servir de guide ; Marabout, saint homme, vénéré, aveugle : donne soldi. »
Et je donne soldi comme les indigènes ; pas un ne refuse l’aumône à l’étrange escarcelle du saint marabout !… Mais comme pas mal de mollets en bas blancs, de chéchias sans turban et de culottes bouffantes, dans cette foule d’Islam. « Mais il y a beaucoup de youdi, il me semble, dans ta fête arabe », ne puis-je m’empêcher de dire à mon tirailleur. Alors lui avec un geste d’enfant : « Ah, tu sais, le juif, il est partout : fête arabe, le juif est avec l’arabe, fête chrétienne, le juif est avec vous ».
COMMENT ELLES VOYAGENT
LE 30 JANVIER DE MADAME BARINGHEL
Neuf heures et demie du soir, à Sousse, dans les terrains vagues qui avoisinent la gare ; ténèbres et flaques de boue. Mme Baringhel et d’Héloé, très mackintosh, errent à tâtons sous la pluie ; une charrette poussée par un nègre les suit, leurs bagages sont empilés dessus ; derrière la charrette, Harry, le valet de chambre de d’Héloé, et Maria, la femme de chambre de Mme Baringhel. Au loin, derrière les remparts, le tohu-bohu des fifres et des derboukas du Rhamadan ; un garçon de cuisine de l’hôtel du Sahel précède la lamentable caravane.
— Je suis trempée jusqu’aux genoux. Vous en avez eu une lumineuse idée, de prendre cette diligence. — Mais vous craignez la mer, chère amie. — Je crains encore plus la boue. Comment, votre ville n’est pas plus éclairée ? — Le gaz, il est promis pour l’année prochaine ; il y a du pétrole dans la ville arabe. — Tout pour les Arabes, et ce tapage ! je n’ai pu fermer l’œil de la nuit, et comment allons-nous passer celle-ci ? — Mais très bien, vous verrez ; en coupé, on dort toujours, et puis, ce n’est pas banal, en l’an 1898, une nuit passée en diligence. — Bon ! encore une flaque d’eau, je prends la mort dans ce marécage ; est-ce encore loin ? — Tout près, madame, après le cimetière, quand nous serons sortis. — Comment, nous sommes dans un cimetière, mais c’est fou à vous, d’Héloé, dans un cimetière arabe, à minuit. — Je vous ferai observer, chère amie, que le courrier part à dix heures et qu’il est juste neuf heures et demie. (Silence ; tout à coup, des hurlements lugubres.) — Ah ! mon Dieu, qu’est-ce que cela ? — Aie pas peur, madame, c’est les chiens des Arabes ; ils promènent toute la nuit en liberté sur les terrasses, parce que l’Arabe, il est très voleur. — Très voleur ! Maria, ayez l’œil aux bagages ; alors, l’endroit n’est pas sûr ? — Pas sûr du tout, madame ; ici, l’Arabe, il assomme avec sa matraque ; mauvais pour les roumis à dix heures du soir. — Vous entendez, mon cher, c’est un coupe-gorge. Ah ! vous êtes bien coupable ; où sommes-nous, mon ami ? — Mais à la gare, ne pleurez plus ! Sauvés, mon Dieu, sauvés !
C’est devant un petit jardinet une baraque de planches, bureau sommaire et plus sommaire salle d’attente, où deux Arabes en guenilles pèsent des malles et des colis. Public de Maltais bottés jusqu’au ventre et d’indigènes encapuchonnés. Sous la pluie, haute comme deux étages, une fantômale diligence pas encore attelée. Elle a bien cinquante ans d’usage, des ferrailles pendent de dessous sa caisse jaunâtre comme des entrailles crevées ; une bande d’Arabes entourent immédiatement les arrivants, s’emparent, avec des cris, de leurs bagages. Mme Baringhel est atterrée.
— Mais c’est le Courrier de Lyon, nous allons monter là-dedans ? — Sans doute. — Vous voulez nous faire assassiner. — D’Héloé aux Arabes : — Barra, barra, baleck, gare les coups de canne, allons, chassez-moi ces vermines. (Des Maltais interviennent et arrachent les bagages des mains des indigènes ; d’Héloé les fait peser et enregistrer. — Mme Baringhel à sa femme de chambre :) — Ma pauvre Maria, où sommes-nous ? — Le fait est que nous sommes loin, madame. — Ah ! que ne l’ai-je écoutée, ah !… D’Héloé, vous m’assurez qu’il n’y a pas de danger. — Mais aucun, d’ailleurs, les conducteurs sont armés. — Comment, ce sont ces gens-là qui vont nous conduire, ces faces de bandits. — Allons donc, l’un est Basque, et l’autre Maltais, je me suis déjà informé. — Et ils sont armés ? — Jusques aux dents ; chacun a deux revolvers. — Mais alors, c’est très dangereux. — Non, mais en somme, c’est le courrier. — Vous êtes gai. — Mais on ne l’a encore jamais attaquée, cette diligence. Pourquoi voulez-vous que… — Il y a commencement à tout. — Naturellement, tout arrive ; je crois qu’il est temps de nous embarquer. — Mon Dieu, mon Dieu, et nous arriverons à quelle heure, demain, à Sfax ? — Midi, madame. — Alors, ça fait ? — Quatorze heures, peut-être quinze, madame, car les routes sont défoncées. — Alors, nous pouvons verser ? — Mais non, mais non, il y a cinq chevaux. Allons, montez. — Et verrons-nous au moins les arènes d’El-Djem ? — Oui, nous y passerons à six heures du matin, je me suis informé ; voyons, ça ne vous console pas de voir en pleine brousse un cirque romain plus beau que le Colisée ? — Oh ! toute une nuit en diligence pour voir des arènes ruinées, comme j’ai eu tort de vous écouter. Bonsoir, Maria.
Mme Baringhel se décide à monter. Dans le coupé, d’Héloé et Mme Baringhel.
— Etes-vous bien, avez-vous les couvertures ? — Oui, pas mal, arrangez-moi seulement l’oreiller ; vous avez mon flacon, non pas celui de sel anglais, l’autre ; merci. Ah ! voulez-vous m’envelopper les pieds avec la fourrure ? — Vous devriez vous déchausser. — Comment, vous permettez ? — Certainement ; voulez-vous que je vous aide ? — Ah ! quand vous voulez, vous savez tout faire. — Je vous avais bien dit que vous seriez à merveille ; avouez que c’est gentil tout plein, ce voyage en coupé ; il me semble que je vous enlève. — Un voyage de noces ; mais nous ne partons pas. Qu’est-ce qu’ils attendent ? — Mais on arrime les bagages et les Arabes s’installent sous la bâche. — En effet, mais ils vont nous tomber sur la tête ; quel fracas, j’ai les oreilles cassées. — Un peu de patience. — Comme ils piétinent là-dessus, combien sont-ils sur notre tête ? — Mais trois indigènes, les deux conducteurs, ça fait cinq. Ah ! on hisse la vieille femme. — Quelle vieille femme ? — Mais la vieille Fathma, ce paquet d’étoffe tout à l’heure accroupi à l’entrée du bureau, le vieux ménage indigène qui réclamait tant pour un soldi. Dieu ! que c’est pénible ! regardez-la monter. Un, deux, bon ! Elle perd une babouche, ah ! elle la rattrape, mais manque le marchepied ; enfin, c’est fait, et sans poulie. — Ça fait sept alors, là-haut, sur notre tête, et tout ce monde-là est plein de puces, n’est-ce pas ? — Oui, mais elles ne traverseront pas le plancher. Allons, nous partons. Riez un peu, soyez gaie :
La diligence Part pour Mayence, Bordeaux, Florence, Et tous pays. Les chevaux hennissent, Les fouets retentissent, Les vitres frémissent, Les voilà partis.
Mme Baringhel, avec soupir. — C’est beau, la jeunesse.
Dix minutes de trot ; tout à coup, brusque arrêt : la diligence est entourée d’une nuée de fantômes en burnous. Un des conducteurs dégringole du siège et s’évanouit dans la nuit. Cris, tumulte ; on est au pied des remparts de Sousse, auprès d’une tour éventrée ; la mer striée d’écume mugit, l’endroit est assez sinistre.
— Ah Jésus Maria ! on arrête la diligence. — Mais non, on apporte les dépêches et le courrier. Voyez, on hisse les sacs. — Jamais nous n’arriverons vivants ; moi, mon cher, je n’ai plus une goutte de sang dans les veines. — Quelle imaginative vous faites ! vous auriez été un romancier de génie, c’est une carrière manquée. — Raillez, goguenardez, on pourrait trembler à moins ; le décor est lugubre. — Mais nous sommes aux portes, attendez au moins que nous soyons en pleine campagne ; là, vous pourrez vous suggestionner. Bon ! un Arabe qui tombe ! — Non, du haut de la diligence ? — Presque, l’imbécile a voulu sauter. — Et ? — Il ne peut se relever. En voilà un autre qui lui tire la jambe. Voyez ce pied nu d’Arabe, cette jambe de coq, ce tibia de momie ! S’il n’a pas la cuisse cassée ! — Et personne ne l’aide, ce pauvre homme ! aidez-le, descendez, d’Héloé ; conducteur ! descendez. (Mme Baringhel, très émue, frappe aux vitres.) — Bah ! un Arabe, ça ne compte pas ; pouvait pas demeurer tranquille ? Qu’il se débrouille, peut bien crever là, c’te charogne, des bicots, y en a toujours assez. — D’Héloé, cet homme est indigne et vous aussi, j’ai le cœur soulevé. — Le fatalisme oriental, ma chère amie, nous sommes dans l’Islam. D’ailleurs, voilà notre homme remonté, ç’a été dur, mais ça y est : nous partons, conducteur ? — Oui, monsieur. — Maintenant, chère amie, il faudrait s’arranger pour dormir. Bonne nuit et jusqu’à El-Djem, huit heures sont bien vite passées.
Deux heures après, en pleine brousse, dans une plaine, oh ! combien morne plaine.
— D’Héloé, d’Héloé ? (D’Héloé se réveille en sursaut.) — Qu’est-ce encore ? — Cette fois, nous le sommes, mon ami, on dételle les chevaux, la diligence est bel et bien arrêtée. Ah ! qu’allons-nous devenir ? — Mais c’est le relai, chère amie. Il y en a quatre d’ici El-Djem et trois d’El-Djem à Sfax ; il va falloir nous y habituer ; celui-ci est le premier. — Quatre alertes comme ça, en pleine nuit, me voilà fraîche ! Je ne pourrai fermer l’œil. Oh ! ce voyage en diligence, quelle infernale idée. — Moins infernale que vous, je vous assure. Vous avez le diable en vous déchaîné. On repart… Bonsoir ! Bonne nuit ! Il faut dormir. — D’Héloé, vous devenez grossier. — Mais oui, mais oui… Bonne nuit ! Bonsoir ! (D’Héloé s’enveloppe dans ses couvertures ; il s’endort.)
Une heure après.
— D’Héloé, monsieur d’Héloé ? — D’Héloé, bâillant : Qu’est-ce encore ? — Voyons, secouez-vous ; j’en ai assez moi, de vous regarder dormir. — D’Héloé, résigné : Qu’y a-t-il ? — Vous avez manqué un spectacle féerique, mon cher, nous venons de traverser une forêt d’amandiers. — Pas possible ! c’était joli ? — Si c’était joli ! ils étaient en fleurs, jugez, le clair de lune là-dessus… un décor en filigrane, un rêve argenté. — Alors, vous êtes contente ? — Très contente. — Eh bien, remerciez-moi et laissez-moi reprendre mon somme ; je tombe de fatigue, moi. — D’Héloé, d’Héloé ! (Mais M. d’Héloé ne veut rien entendre ; il s’endort.)
Deux heures après.
— D’Héloé, mon ami. — Bon, voilà. — Dites-moi, cela me travaille depuis Tunis et je ne fais qu’y songer. — Vous dites ? — Oui, que pensez-vous de la situation du jeune Fingal dans le ménage de Quray ; c’est l’amant de Madame, n’est-ce pas ? — Dame, je ne le vois pas de Monsieur, à moins qu’il ne soit l’amant de personne ; ces choses-là se sont vues. — C’est bien improbable ; n’empêche qu’ils nous ont lâchés. — Vous étiez si aimable pour eux. — Moi, les Anglais m’énervent, et vous ? — Quelquefois ; moins que les Français, pourtant. — Est-ce vrai que dans les bains maures, quand on veut courir des… dangers… — Vous dites ? — Oui, quand on veut… vous me comprenez, il suffit de parler anglais ? — Anglais ? — Et alors, immédiatement toutes les audaces… — C’est pour cela que vous m’avez éveillé ? vous ne manquez pas d’estomac ; bonsoir.
Six heures du matin, dans la plaine d’El-Djem ; la masse énorme des arènes se profile en noir sur un ciel rose pâle, lavé par la pluie ; des nuées d’un or blême, plates et longues, tels de fantastiques et gigantesques lézards, s’étalent à l’horizon, qui, d’abord rose, tourne au bleu turquoise au zénith.
— D’Héloé, d’Héloé, El-Djem ! nous sommes à El-Djem ! — Ah ! et c’est bien ? — Regardez, c’est splendide ! — En effet, mâtin, quelle allure, ça n’est pas dans une musette, ce décor antique. Ces Romains, quelle civilisation ! Dire que ça a deux mille ans, ces ruines, et c’est encore debout, ça a à peine bougé. — Fermez le vasistas, mon cher, il fait un froid de canard ; en effet ça fait rêver. — On voit encore les cella pour les belluaires. — Ah ! non, de grâce, pas d’érudition, les mosaïques de Sousse m’ont assez embêtée. — Vous avez la bouche amère au réveil, belle amie. — Au réveil, parlez pour vous : vous n’avez pas cessé de ronfler. — Vous ne descendez pas faire un tour dans ces ruines ? Nous avons le temps, on relaie ici vingt minutes. — Me désempêtrer de ces couvertures, moi, bouger ? Descendre dans cette boue ! plus souvent. Allez, vous, allez, vous me raconterez… (D’Héloé descend. Mme Baringhel, tapant contre la cloison du coupé.) Maria, avez-vous dormi ? — Assez bien, madame, merci, et Madame, comment a-t-elle passé la nuit ? — Oh ! une nuit atroce, ma pauvre Maria ; je suis mourante, je vais décéder. — Madame a besoin de moi ? je descends. — Non, ne bougez pas, vous prendriez froid, ma pauvre Maria ; au prochain relai, vous nous apporterez le déjeuner. (A d’Héloé, qui remonte dans le coupé.) Eh bien ? — C’est très beau, très imposant. Ah ! nous sommes peu de chose à travers l’espace et la durée. Dire qu’une ville immense avec ses places, ses bains, ses temples et ses arcs de triomphe, toute une civilisation raffinée, tout un peuple a vécu, a remué là des idées, des ambitions et des actes, et qu’il n’en reste rien, rien que des gourbis arabes au pied d’une ruine dans le désert. — Vous n’allez pas me faire un cours de philosophie, hein ? Vous avez le réveil triste, mon petit d’Héloé. (Silence de d’Héloé.) Et vous n’allez plus dormir, j’espère ; allons, soyez brillant, et racontez-moi les journaux d’hier ; que se passe-t-il à la cour d’assises… mais résumez, mon cher, résumez…
Et la diligence de Sfax, au trot de ses cinq chevaux, repart à travers la brousse hérissée de cactus et d’alfa d’un vert glauque.
SFAX
Mardi 8 février.
Il faut beaucoup pardonner à Sfax, et sa ville française masquant toute la vue de sa ville arabe, et la monotonie de son paysage, et l’ignominie de ses hôtels, et la saleté, la crasse et le grouillement sordide de sa kasbah, la plus arabe des kasbahs arabes. Il faut pardonner à Sfax la puanteur de ses souks, l’immonde aspect de ses boucheries, l’ordure de ses impasses, l’encombrement de ses places et tant d’indigènes vous heurtant et vous bousculant, et dans quel remous de guenilles et de loques ! parce que Sfax est la ville de Fathma, la mère du Prophète, parce que tous les Arabes ou presque y portent le turban vert, signe de leur parenté sainte avec la mère de Mahomet, et qu’en souvenir d’elle les femmes de Sfax sont, dit-on, les plus belles de toute l’Algérie et de tout le Sud tunisien.
J’ai écrit dit-on, parce que, à Sfax plus que partout ailleurs, règne impénétrable le mystère épaissi entre l’œil du roumi et le visage des femmes. A peine en rencontre-t-on dans les rues, furtifs et lents fantômes enlinceulés de blanc : le haïck blanc qui s’obscurcit d’un masque noir à Tunis et prête aux femmes qu’on entrevoit, une face camuse de négresse, le haïck blanc reparaît ici immaculé comme celui d’Alger, et l’œil est tout heureux de le retrouver après les spectres noirs des femmes de Sousse, où les escaliers des rues descendant vers la Mer sont comme les piédestaux d’autant de statues de deuil ; Sousse, où le haïck noir, enveloppant de la tête aux pieds les femmes, semble promener par la ville la voilure sinistre des anciens bateaux pirates.
Et cette ville aux femmes hermétiquement closes, ce Sfax où le haïck se fait rare dans un immonde pullulement d’Arabes, il faut l’aimer pour la poésie et le nostalgique décor de ses citernes.
Là-bas, là-bas, hors des portes et passé le cimetière, du côté des jardins, après le camp des tirailleurs et des spahis, c’est là que Sfax, avec ses hautes murailles hérissées de créneaux en dents de palissade, se profile, héroïque et férocement blanche sur le bleu du ciel, un bleu délicieusement doux aujourd’hui ; car nous avons retrouvé le soleil à Sfax, ville de Fathma, et après les rues grouillantes de nomades, de cavaliers et de convois de chameaux, après l’innommable brouhaha du souk des forgerons et l’Orient sordide d’un marché de grains et d’alfa installé aux portes de la ville, c’est une fraîcheur d’oasis, c’est un calme et c’est un repos que cette halte à l’entrée des jardins, passé le champ des morts, au milieu des citernes et de leurs immenses enclos.
Les citernes ! la source même de la vie dans ces brûlants pays de la soif ! Entourés de longs murs, tels chez nous les cimetières, ce sont de grands espaces rectangulaires maçonnés et cimentés à un mètre au-dessus du sol. Des dômes y bombent de place en place, bossuant l’enclos dallé comme d’autant de tombeaux ; une ouverture carrée bâille au haut de chaque dôme : ce sont les citernes !
Au loin, la ville profile, hautes et blanches, ses murailles dentelées ; derrière, ce sont les jardins avec leurs cyprès et leurs palmiers souples, et, dans l’enclos où l’eau des réservoirs dort, attendant la cruche qu’on y viendra plonger, des Arabes en burnous causent, indolemment couchés, groupe biblique, sans l’uniforme d’un spahi étendu parmi eux, spahis indigène échappé du camp et venu, lui aussi, pour surprendre les femmes, car elles défilent là une à une pour puiser aux citernes, leur cruche de terre sur l’épaule, les mystérieuses Orientales voilées.
Nomades aux hanches enroulées dans des cotonnades bleuâtres, petites filles aux yeux déjà mouillés de kohl et toutes bruissantes de lourds bijoux d’argent des épaules aux chevilles, Mauresques en longs suaires à la démarche balancée, toutes entrent dans l’enclos des citernes.
Pareilles à un cortège de lents et blancs fantômes dans cet endroit qu’on dirait plein de tombes, elles processionnent entre les dômes, et avec des indolences d’attitude et des gestes… (Loti écrirait millénaires, et, en effet, attitudes et gestes, depuis quatre mille ans et plus, n’ont pas changé), elles attachent leur cruche à une corde, la descendent dans la citerne, attendent un moment penchées, puis la remontent et la remportent suspendue sur leur dos par leur corde mouillée… et les hommes vautrés là, les regardent… Puis, c’est un vieil Arabe escorté de deux petits enfants qui à son tour vient y puiser ; il s’agit de faire boire l’âne, l’âne de la famille demeuré sur la route, et c’est une joie que cette vieillesse caduque aidée de ces deux enfances encore maladroites pour manœuvrer la cruche, la corde et le baquet ; puis viennent d’autres femmes et puis des chameliers.
Tout ce monde vient s’approvisionner, l’eau est rare dans la campagne : La citerne attirante réunit autour d’elle le Maure et le nomade, le désert et la ville, la brousse et la mosquée : c’est l’endroit où l’on rencontre les femmes, et Rébecca offre toujours à boire au chameau d’Eliézer.
Dans le pays du sable et du palmier, les amours de Jacob sont celles d’Hassen et d’Ahmed Ben Ali ; l’Orient est stationnaire ; depuis trente siècles ici, rien n’a bougé.
A BORD DU « TELL »
Mercredi 9 février.
A bord du Tell, en partance pour Tripoli :
Je suis l’antique amant de la jeune Aventure, En notre épithalame ivre d’embrun amer, Je veux vous mener, fils de l’Acte et de la Chair, Dénouer l’horizon ainsi qu’une ceinture. Éperonné d’horreur et fouaillé d’éclair, Quand le vaisseau me suit et geint sous sa mâture, J’aiguise en mon élan vers la chose future L’angle passionné de l’étrave et la mer, La coque se lamente et pleure la poulie : L’arbre au vallon natal rêve dans l’embellie ; Seul, stupide et sublime, aux quatre cieux je tends Mes yeux infatigués de nourrir les mirages, Ma lèvre, où l’homme altier sculpta pour tous les temps Cette soif d’infini qu’abreuvent ses naufrages.