ACTE QUATRIÈME
François Guizot translation
SCÈNE I
Le bord de la mer près de Douvres.
On entend sur la mer des coups de feu, puis on voit descendre d'un bâtiment UN CAPITAINE de navire, UN PILOTE, UN CONTRE-MAÎTRE, WALTER WHITMORE, et leurs gens, amenant SUFFOLK, et d'autres gentilshommes de sa suite, prisonniers.
LE CAPITAINE.--Enfin le jour indiscret, joyeux, ouvert à la pitié, est rentré dans le sein profond de la mer. Maintenant les loups et leurs bruyants hurlements éveillent les coursiers qui tirent le char funeste de la nuit mélancolique, et de leurs ailes endormies, lentes et molles, enveloppent les tombeaux des morts, tandis que de leur gueule humide s'exhalent, dans l'air épaissi, les ténèbres contagieuses. Amenez donc les guerriers que nous venons de prendre; tandis que notre pinasse va rester à l'ancre dans les dunes, ils vont ici, sur la plage, traiter de leur rançon, où ils teindront de leur sang ce sable décoloré. Pilote, je te cède de bon coeur ce captif, et toi, contre-maître, fais ton profit de son compagnon. (Désignant Suffolk.) Withmore, celui-ci est ton partage.
PREMIER GENTILHOMME.--A quoi suis-je taxé, maître? fais-le-moi savoir.
LE PILOTE.--A mille couronnes; faute de quoi, à bas la tête.
LE CONTRE-MAÎTRE.--Et vous, vous m'en donnerez autant, ou la vôtre sautera.
LE CAPITAINE.--Quoi! pensez-vous donc que deux mille couronnes ce soit payer bien cher pour des gens qui portent le nom et la mine de gentilshommes? Coupez-moi la gorge à ces coquins-là: vous mourrez; de si faibles rançons ne compensent point la perte de nos compagnons tués dans le combat.
PREMIER GENTILHOMME.--Je vous les donnerai, monsieur, épargnez ma vie.
SECOND GENTILHOMME.--Et moi aussi; et je vais écrire sur-le-champ pour les avoir.
WHITMORE, à Suffolk.--J'ai perdu un oeil à l'abordage de cette prise; et pour ma vengeance tu mourras, toi; il en arriverait autant aux autres, si je faisais ma volonté.
LE CAPITAINE.--Ne sois pas si fou; prends une rançon et laisse-le vivre.
SUFFOLK.--Vois ma croix de Saint-George; je suis gentilhomme; taxe moi au prix que tu voudras, tu seras payé.
WHITMORE.--Je suis gentilhomme aussi, mon nom est Walter Whitmore... Comment! qui te fait tressaillir? Quoi! la mort te fait peur?
WHITMORE.--Que ce soit Gauthier ou Walter, peu m'importe: jamais l'ignoble déshonneur n'a terni notre nom, que ce fer n'en ait aussitôt effacé la tache. Aussi, quand je me résoudrai à vendre la vengeance comme une marchandise, que mon épée soit brisée, mes armes déchirées et effacées, et que je sois proclamé lâche dans tout l'univers.
(Il saisit Suffolk.)
SUFFOLK.--Arrête, Whitmore, ton prisonnier est un prince, le duc de Suffolk, William de la Pole.
WHITMORE.--Le duc de Suffolk, caché sous des haillons!
SUFFOLK.--Oui: mais ces vêtements ne font pas partie du duc. Jupiter s'est quelquefois travesti: pourquoi n'en ferais-je pas autant?
LE CAPITAINE.--Mais Jupiter n'a jamais été tué, et toi, tu vas l'être.
SUFFOLK.--Ignoble et vil paysan, le sang du roi Henri, le noble sang de Lancastre ne doit point être versé par un vil valet comme toi. Ne t'ai-je pas vu, baisant ta main, me tenir l'étrier, tête nue, et soutenant la housse de ma mule, heureux d'obtenir de moi un signe de tête? Combien de fois as-tu attendu pour recevoir mon verre, t'es-tu nourri des restes de mon buffet, t'es-tu agenouillé près de la table, lorsque je m'y asseyais avec la reine Marguerite? Souviens-t'en, et que cela te fasse un peu baisser le ton, et que cela adoucisse ton orgueil prématuré. Combien de fois ne t'es-tu pas tenu dans mes vestibules, pour attendre respectueusement ma sortie? Cette main a écrit en ta faveur: elle pourra donc charmer ta langue téméraire.
WHITMORE.--Parlez, capitaine: poignarderai-je ce rustre abandonné?
LE CAPITAINE.--Laisse-moi auparavant poignarder son coeur de mes paroles, comme il a fait le mien.
SUFFOLK.--Bas esclave, tes paroles sont sans vigueur comme toi.
LE CAPITAINE.--Emmenez-le d'ici, et tranchez-lui la tête sur notre chaloupe.
SUFFOLK.--Sur ta vie, tu ne l'oseras pas.
SUFFOLK.--Poole?
LE CAPITAINE.--Pole, sir Pole, lord Poole, ruisseau boueux, mare, marais, dont le limon et la fange troublent les sources pures où s'abreuve l'Angleterre; je vais combler ta bouche toujours ouverte pour dévorer les trésors de l'État. Tes lèvres, qui ont baisé celles de la reine, balayeront la poussière. Toi, qu'on vit sourire à la mort du bon duc Humphroy, tu montreras en vain tes dents aux vents insensibles, qui te répondront avec mépris par leurs sifflements. Sois marié aux furies de l'enfer, pour avoir eu l'audace de fiancer un puissant prince à la fille d'un misérable roi, sans sujets, trésors, ni diadème. Tu t'es agrandi par une politique infernale, et, comme l'ambitieux Sylla, tu t'es gorgé du sang tiré à plaisir du coeur de ta mère. Par toi l'Anjou et le Maine ont été vendus aux Français. Par ta faute, les perfides Normands révoltés dédaignent de nous rendre hommage; la Picardie a massacré ses gouverneurs, surpris nos forteresses, et renvoyé, en Angleterre, les débris de nos soldats sanglants. C'est en haine de toi que le généreux Warwick et tous les Nevil, dont l'épée redoutable ne fut jamais tirée en vain, courent aux armes; et que la maison d'York, précipitée du trône par le honteux assassinat d'un roi innocent et les envahissements d'un tyran orgueilleux, brûle des feux de la vengeance. Déjà ses drapeaux pleins d'espoir marchent en avant sous l'emblème d'un soleil à demi voilé, et aspirent à briller avec cette devise: Invitis nubibus. Le peuple de Kent a pris les armes; et, pour conclure enfin, la honte et la misère sont entrées dans le palais de notre roi, et tous ces maux sont ton ouvrage. Allons, emmenez-le.
SUFFOLK.--Oh! que ne suis-je un dieu pour lancer la foudre sur cette misérable, cette abjecte et vile canaille! Il faut bien peu de chose pour enivrer des hommes de rien. Ce malheureux, parce qu'il commande une pinasse, menace plus haut que Bargulus, le puissant pirate de l'Illyrie. Des frelons ne sucent point le sang des aigles; c'est assez pour eux de piller la ruche de l'abeille. Il est impossible que je meure par la main d'un vassal aussi abject que toi. Tes discours émeuvent en moi la rage et non pas la crainte. La reine m'a chargé d'un message pour la France. Je te commande de me transporter sur ton bord de l'autre côté du canal.
LE CAPITAINE.--Walter...
WHITMORE.--Viens, Suffolk, je vais te transporter à la mort.
SUFFOLK.--Gelidus timor occupat artus: c'est toi que je crains.
WHITMORE.--Je t'en donnerai sujet avant de nous séparer. Quoi! êtes-vous dompté à présent? ne consentez-vous pas à vous humilier?
PREMIER GENTILHOMME.--Mon gracieux seigneur, intercédez pour votre vie: donnez-lui de bonnes paroles.
SUFFOLK.--La voix souveraine de Suffolk est sévère et inflexible. Accoutumée à commander, elle ne sait point demander grâce. Loin de moi la faiblesse d'honorer ces brigands d'une humble prière! Non; que ma tête s'abaisse sur le billot fatal, plutôt qu'on voie mes genoux fléchir devant personne, que devant le Dieu du ciel, ou devant mon roi; qu'on la voie plutôt danser en cadence sur un pieu sanglant, que se découvrir devant cette ignoble valetaille. La vraie noblesse est exempte de peur. (A Whitmore.) J'en puis souffrir plus que vous n'en osez exécuter.
LE CAPITAINE.--Arrachez-le d'ici, et qu'il n'en dise pas davantage.
SUFFOLK.--Allons, soldats, montrez-vous aussi cruels que vous pourrez, afin que ma mort ne soit jamais oubliée! plus d'un grand homme fat immolé par de vils brigands. Un estafier romain et un misérable bandit massacrèrent l'éloquent Cicéron: la main bâtarde de Brutus poignarda Jules César; de sauvages insulaires égorgèrent le grand Pompée, et Suffolk meurt par la main des pirates.
(Sortent Suffolk, Whitmore, et plusieurs autres.)
LE CAPITAINE.--A l'égard de ceux dont nous avons fixé la rançon, ma volonté est que l'un d'eux soit relâché sur sa parole: ainsi donc venez avec nous et laissez-le partir.
(Tous sortent excepté le premier gentilhomme.)
(Rentre Whitmore, portant le corps de Suffolk.)
WHITMORE.--Que cette tête et ce corps sans vie restent gisants ici (il les jette sur la terre), jusqu'à ce que la reine, sa maîtresse, lui donne la sépulture.
(Il sort.)
PREMIER GENTILHOMME.--O barbare et sanglant spectacle! je veux porter son corps au roi; et s'il laisse sa mort impunie, ses amis la vengeront. La reine la vengera, elle à qui Suffolk vivant était si cher.
(Il sort en emportant le corps.)
SCÈNE II
Une autre partie du comté de Kent.
BEVIS, laboureur; JOHN HOLLAND.
BEVIS.--Viens, et procure-toi une épée, ne fût-elle que de latte. Ils sont sur pied depuis deux jours.
HOLLAND.--Ils n'en ont que plus besoin de dormir aujourd'hui.
BEVIS.--Je te dis que Jacques Cade, le drapier, se propose de rhabiller l'État, de le retourner et de le mettre à neuf.
HOLLAND.--Il en a bien besoin, car on voit la corde. Oui, je le répète, il n'y a pas eu un moment de bon temps en Angleterre, depuis que les nobles ont pris le dessus.
BEVIS.--O malheureux âge! on ne fait aucun cas de la vertu dans les gens de métier.
HOLLAND.--La noblesse croit que c'est une honte que de porter un tablier de cuir.
BEVIS.--Bien plus, il n'y a dans le conseil du roi que de mauvais ouvriers.
HOLLAND.--C'est la vérité; et cependant il est dit: Travaille dans ta vocation. C'est comme qui dirait: Que les magistrats soient des travailleurs, et dès lors nous devrions être magistrats.
BEVIS.--Tu as touché juste, car il n'y a point de signe plus certain d'un bon courage qu'une main durcie.
HOLLAND.--Oh! je les vois, je les vois; je reconnais le fils de Best, tanneur de Wingham.
BEVIS.--Il prendra la peau de nos ennemis pour faire du cuir de chien.
HOLLAND.--Et voilà aussi Dick, le boucher.
BEVIS.--Allons, le péché sera assommé comme un boeuf, et l'iniquité égorgée comme un veau.
HOLLAND.--Et Smith, le tisserand.
BEVIS.--Argo, le fil de leur vie tire à sa fin.
HOLLAND.--Allons, viens: mêlons-nous avec eux.
(Tambour. Entrent Cade, Dick le boucher, Smith le tisserand, et d'autres en grand nombre.)
CADE.--Nous, Jean Cade, ainsi appelé du nom de notre père putatif.
DICK.--Silence!
CADE.--Mon père était un Mortimer.
DICK, à part.--C'était un fort honnête homme, un fort bon maçon.
CADE.--Ma mère, une Plantagenet.
DICK, à part.--Je l'ai bien connue: elle était sage-femme.
CADE.--Ma femme descendait des Lacy.
DICK, à part.--En effet, elle était fille d'un porte-balle, et elle a vendu force lacets.
SMITH, à part.--Mais depuis quelque temps, n'étant plus en état de voyager chargée de sa malle, elle est blanchisseuse ici dans le canton.
CADE.--Je suis donc sorti d'une honorable maison.
DICK, à part.--Oui, sur ma foi. Les champs sont un honorable domicile, et c'est là qu'il est né, sous une haie; car jamais son père n'a eu d'autre maison que la prison.
CADE.--Je suis vaillant.
SMITH, à part.--Il le faut bien: la misère est brave.
CADE.--Je sais souffrir la peine.
DICK, à part.--Oh! cela n'est pas douteux; car je l'ai vu fouetter pendant trois jours de marché consécutifs.
CADE.--Je ne crains ni le fer ni le feu.
SMITH.--Il ne doit pas craindre le fer, car son habit est à l'épreuve de tout.
DICK, à part.--Mais il me semble qu'il devrait craindre un peu le feu, après avoir eu la main brûlée pour un vol de moutons.
CADE.--Soyez donc braves, car votre chef est brave et fait voeu de réformer l'État. Les sept pains d'un demi-penny seront vendus, en Angleterre, pour un penny; la mesure de trois pots en contiendra dix, et sous mes lois ce sera félonie que de boire de la petite bière. Tout le royaume sera en communes, et mon palefroi ira paître l'herbe de Cheapside. Et lorsque je serai roi.... (car je serai roi!)
TOUT LE PEUPLE.--Dieu conserve Votre Majesté!
CADE.--Je vous remercie, bon peuple. Il n'y aura plus d'argent; tous boiront et mangeront à mes frais, et je les habillerai tous d'un même uniforme, afin qu'ils puissent être unis comme des frères et me révérer comme leur souverain.
DICK.--La première chose à faire, c'est d'aller tuer tous les gens de loi.
CADE.--Oui, c'est bien mon dessein. N'est-ce pas une chose déplorable que la peau d'un innocent agneau serve à faire du parchemin, et que le parchemin, lorsqu'il aura été griffonné, puisse perdre un homme? On dit que l'abeille fait mal avec son aiguillon, et moi je dis que c'est la cire de l'abeille. Je n'ai usé du sceau qu'une fois, et je n'ai jamais été mon maître depuis.--Qu'y a-t-il? Qui vient à nous?
(Entrent quelques hommes, conduisant le clerc de Chatham.)
SMITH.--C'est le clerc de Chatham: il sait écrire et lire, et dresser un compte.
CADE.--Chose horrible!
SMITH.--Nous l'avons pris faisant des exemples pour les enfants.
CADE.--C'est un infâme.
SMITH.--Il a dans sa poche un livre écrit en lettres rouges.
CADE.--C'est de plus un sorcier.
DICK.--Il sait encore faire des contrats, et écrire par abréviation.
CADE.--J'en suis fâché pour lui. C'est un homme de bonne façon, sur mon honneur; et si je ne le trouve pas coupable, il ne mourra pas.--Approche ici, je veux t'examiner. Quel est ton nom?
LE CLERC.--Emmanuel.
DICK.--C'est le nom que les nobles ont coutume d'écrire en tête de leurs lettres.--Vos affaires vont mal.
CADE.--Laisse-moi lui parler.--As-tu coutume d'écrire ton nom? Ou as-tu une marque pour désigner ta signature, comme il convient à un honnête homme qui y va tout bonnement?
LE CLERC.--Monsieur, j'ai été, Dieu merci, assez bien élevé pour savoir écrire mon nom.
LE PEUPLE.--Il a avoué. Emmenez-le: c'est un scélérat, un traître.
CADE.--Emmenez-le, dis-je, et qu'on le pende avec sa plume et son cornet au cou.
(Quelques-uns des assistants sortent emmenant le clerc.)
(Entre Michel.)
MICHEL.--Où est notre général?
CADE.--Me voici. Que me veux-tu si particulièrement?
MICHEL.--Fuyez, fuyez, fuyez! Milord Stafford et son frère sont ici près avec les troupes du roi.
CADE.--Arrête, misérable, arrête, ou je te jette à bas.--Il aura affaire à aussi bon que lui. Ce n'est qu'un chevalier, n'est-ce pas?
MICHEL.--Non.
CADE.--Pour être son égal, je vais me faire chevalier à l'instant. Relève-toi, sir Jean Mortimer. A présent, marchons à lui.
(Entrent sir Humphroy Stafford et William son frère, avec des tambours et des soldats.)
STAFFORD.--Populace rebelle, l'écume et la fange du comté de Kent, marqués pour la potence, jetez vos armes, regagnez vos chaumières, et abandonnez ce drôle. Le roi sera miséricordieux, si vous abjurez la révolte.
WILLIAM STAFFORD.--Mais il sera furieux, inexorable et sanguinaire, si vous y persévérez: ainsi, l'obéissance ou la mort.
CADE.--Pour ces esclaves vêtus de soie, je n'y fais pas attention. C'est à vous que je m'adresse, bon peuple, sur qui j'espère régner un jour; car je suis l'héritier légitime de la couronne.
STAFFORD.--Misérable! ton père était un maçon; et toi-même, qu'est-ce que tu es, un tondeur de draps, n'est-ce pas?
CADE.--Et Adam était un jardinier.
WILLIAM STAFFORD.--Eh bien, quelle conséquence?
CADE.--Vraiment, la voici. Edmond Mortimer, comte des Marches, épousa la fille du duc de Clarence. Cela n'est-il pas vrai?
STAFFORD.--Eh bien, après?
CADE.--Elle accoucha, à la fois, de deux enfants mâles.
WILLIAM STAFFORD.--Cela est faux.
CADE.--Oui, c'est là la question; mais je dis, moi, que cela est vrai. Le premier né des deux ayant été mis en nourrice, fut enlevé par une mendiante; et ignorant sa naissance et son parentage, se fit maçon quand il fut en âge. Je suis son fils. Niez-le, si vous pouvez.
DICK.--Oui, c'est encore vrai; en conséquence, il sera roi.
SMITH.--Oui, monsieur, il a fait une cheminée chez mon père, et les briques en sont encore sur pied pour rendre témoignage; ainsi, n'allez pas dire le contraire.
STAFFORD.--Ajouterez-vous donc foi aux paroles de ce vil coquin qui parle de ce qu'il ne sait pas?
LE PEUPLE.--Oui, nous le croyons; allez-vous-en donc.
WILLIAM STAFFORD.--Jack Cade, c'est le duc d'York qui vous fait la leçon.
CADE, à part.--Il ment, car c'est moi qui l'ai inventée. (Haut.) Va, mon cher, dis au roi de ma part, que pour l'amour de son père, Henri V, au temps de qui les enfants jouaient au petit palet avec des écus de France, je consens à le laisser régner, à condition que je serai son protecteur.
UN CHEF DU PEUPLE.--Et de plus, que nous voulons avoir la tête du lord Say, qui a vendu le duché du Maine.
CADE.--Et cela est juste; car par là l'Angleterre a été estropiée, et marcherait bientôt avec un bâton, si ma puissance ne la soutenait. Camarades rois, je vous dis que le lord Say a mutilé l'État, et l'a fait eunuque; et pis que tout cela, il sait parler français, et par conséquent c'est un traître.
STAFFORD.--O grossière et déplorable ignorance!
CADE.--Eh bien, répondez si vous pouvez. Les Français sont nos ennemis; cela posé, je dis seulement: celui qui parle avec la langue d'un ennemi, peut-il être un bon conseiller ou non?
TOUT LE PEUPLE.--Non, non, et nous voulons avoir sa tête.
WILLIAM STAFFORD.--Allons, puisque les paroles de douceur n'y peuvent rien, fondons sur eux avec l'armée du roi.
STAFFORD.--Allez, héraut, et proclamez traîtres, dans toutes les villes, tous ceux qui s'armeront en faveur de Cade: annoncez que ceux qui fuiront de nos rangs avant la fin de la bataille seront, pour l'exemple, pendus à leur porte, sous les yeux de leurs femmes et de leurs enfants. Que ceux qui tiennent pour le roi me suivent.
(Les deux Stafford sortent avec leurs troupes.)
CADE.--Et que ceux qui aiment le peuple me suivent: voici le moment de montrer que vous êtes des hommes; c'est pour la liberté. Nous ne laisserons pas sur pied un seul lord, un seul noble. N'épargnons que ceux qui seront mal vêtus; car ce sont de pauvres et honnêtes gens, qui prendraient bien notre parti s'ils l'osaient.
DICK.--Les voilà qui viennent en bon ordre, et qui s'avancent contre nous.
CADE.--Et notre ordre, à nous, c'est d'être bien en désordre. En avant, marche!
SCÈNE III
Une autre partie de la plaine de Blackheath.
Alarmes. Les deux partis entrent et combattent: les DEUX STAFFORD sont tués.
CADE.--Où est Dick, le boucher d'Ashford?
DICK.--Me voilà, monsieur.
CADE.--Ils tombaient devant toi comme des boeufs et des brebis, et tu y allais comme si tu avais été dans ta boucherie. Voici donc ta récompense: le carême sera deux fois aussi long qu'il l'est à présent; et d'ici à cent ans moins un, tu auras tout ce temps-là le privilége exclusif de tuer.
DICK.--Je n'en demande pas davantage.
UN CHEF DU PEUPLE.--Si nous voulons prospérer et faire le bien, forçons les portes des prisons, et délivrons les prisonniers.
CADE.--Ah! n'aie pas peur, tu peux y compter. Allons, marchons sur Londres.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Londres.--Un appartement dans le palais.
Entre LE ROI HENRI lisant une requête. Il est suivi du duc de BUCKINGHAM et du lord SAY. Vient à quelque distance LA REINE MARGUERITE, pleurant sur la tête de Suffolk.
MARGUERITE.--J'ai souvent ouï dire que la douleur amollit l'âme, et la remplit de crainte, d'abattement. Pense donc à la vengeance et cesse de pleurer.--Mais qui peut cesser de pleurer en voyant cet objet? Sa tête peut bien reposer ici sur mon sein palpitant; mais où est le corps que je serrerais dans mes bras?
BUCKINGHAM.--Quelle réponse fait Votre Majesté à la requête des rebelles?
LE ROI.--Je vais députer quelque saint évêque pour tâcher de les ramener; car à Dieu ne plaise que tant de pauvres simples créatures périssent par l'épée! Et plutôt que de souffrir qu'elles soient exterminées par une guerre sanglante, je veux avoir moi-même une entrevue avec leur général Cade. Mais attendez, je veux lire encore une fois leur requête.
MARGUERITE.--Scélérats barbares! Ce visage enchanteur qui, comme une planète, dominait ma destinée, n'a-t-il donc pu vous obliger à la pitié, vous qui n'étiez pas dignes de le regarder?
LE ROI.--Lord Say, Jack Cade a juré d'avoir ta tête.
SAY.--Oui, mais j'espère que Votre Majesté aura la sienne.
LE ROI.--Eh quoi, madame, toujours vous lamentant, toujours pleurant la mort de Suffolk! Ah! je crains, ma bien-aimée, que, si j'étais mort à sa place, vous ne m'eussiez pas tant pleuré.
MARGUERITE.--Non, mon bien-aimé, je ne pleurerais pas, mais je mourrais pour toi.
(Entre un messager.)
LE ROI.--Quoi? Quelles nouvelles apportes-tu? Pourquoi arrives-tu en si grande hâte?
LE MESSAGER.--Les rebelles sont dans Southwark. Fuyez, seigneur; Cade se proclame lord Mortimer, descendant de la maison du duc de Clarence. Il traite hautement Votre Majesté d'usurpateur, et il jure de se couronner lui-même dans Westminster. Il a pour armée une multitude déguenillée de paysans, d'ouvriers, gens grossiers et sans pitié. La mort de sir Humphroy Stafford et de son frère leur a donné coeur et courage pour marcher en avant. Tout homme sachant lire et écrire, homme de loi, courtisan, gentilhomme, est, selon eux, une vilaine chenille, et qu'il faut mettre à mort.
LE ROI.--O les malheureux! Ils ne savent ce qu'ils font.
BUCKINGHAM.--Mon gracieux seigneur, retirez-vous à Kenel-Worth, jusqu'à ce qu'on ait levé des troupes pour faire main-basse sur eux.
MARGUERITE.--Oh! si le duc de Suffolk vivait encore, les rebelles de Kent seraient bientôt soumis.
LE ROI.--Lord Say, ces traîtres te haïssent: viens donc avec nous à Kenel-Worth.
SAY.--Cela pourrait exposer la personne de Votre Grâce. Ma vue leur serait odieuse: je demeurerai donc dans la ville, et je m'y tiendrai aussi caché que je le pourrai.
(Entre un autre messager.)
LE MESSAGER.--Jack Cade s'est rendu maître du pont de Londres. Les bourgeois fuient et abandonnent leurs maisons. La mauvaise populace, toujours avide de pillage, court se joindre au traître, et tous jurent de concert de dévaster la ville et votre palais.
BUCKINGHAM.--Ne perdez pas un moment, seigneur, montez à cheval.
LE ROI.--Venez, Marguerite; Dieu, notre espérance, viendra à notre secours.
MARGUERITE.--Mon espérance est morte avec Suffolk.
LE ROI, à Say.--Adieu, milord, ne vous fiez pas aux rebelles de Kent.
BUCKINGHAM.--Ne vous fiez à personne, de peur d'être trahi.
SAY.--Ma confiance est dans mon innocence: aussi suis-je fier et résolu.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
Toujours à Londres.--La Tour.
Le lord SCALES et d'autres paraissent sur les murs. Au pied arrivent quelques CITOYENS.
SCALES.--Quelles nouvelles? Jack Cade est-il tué?
PREMIER CITOYEN.--Non, milord, et il n'y a point d'apparence que cela lui arrive. Ils se sont emparés du pont, et ils tuent tout ce qui leur résiste. Le lord maire vous demande quelque renfort des troupes de la Tour, pour défendre la ville contre les rebelles.
SCALES.--Tout ce que je pourrai en détacher sans inconvénient sera à vos ordres. Mais je suis moi-même ici dans les alarmes. Les rebelles ont déjà tenté d'emporter la Tour. Mais gagnez la plaine de Smithfield, formez un corps de troupes, et je vais y envoyer Matthieu Gough. Allez, combattez pour votre roi, pour votre pays et pour votre vie. Adieu, il faut que je m'en retourne.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI
Londres.--Cannon street.
Entrent JACK CADE et sa troupe; il frappe de son bâton de commandement la pierre de Londres.
CADE.--A présent, Mortimer est seigneur de Londres; et, ici placé sur la pierre de Londres, j'entends et j'ordonne, qu'aux frais de la ville, la fontaine ne verse que du vin de Bordeaux pendant la première année de mon règne. Dorénavant il y aura crime de trahison pour quiconque m'appellera autrement que Mortimer.
(Entre un soldat.)
LE SOLDAT, courant.--Jack Cade! Jack Cade!
CADE.--Tuez-le sur la place.
(Ils le tuent.)
SMITH.--Pour peu que cet homme ait raison, il ne lui arrivera jamais de vous appeler Jack Cade. Je crois qu'il est content de la leçon.
DICK.--Milord, il se rassemble une armée à Smithfield.
CADE.--Marchons donc; allons les combattre. Mais auparavant allez mettre le feu au pont de Londres; et, si vous pouvez, brûlez la Tour aussi.--Allons, marchons.
(Ils sortent.)
SCÈNE VII
Smithfield.
Une alarme. Entrent d'un côté CADE et sa troupe; de l'autre, les citoyens et les troupes du roi, commandés par MATTHIEU GOUGH. Ils combattent, les citoyens sont mis en déroute, Mathieu Gough est tué.
CADE.--Voilà ce que c'est, mes amis.--Allez quelques-uns de vous abattre leur palais de Savoie, d'autres les colléges de droit: abattez tout.
DICK.--J'ai une requête à présenter à Votre Seigneurie.
CADE.--Fût-ce le titre de lord, tu es sûr de l'obtenir pour ce mot.
DICK.--La grâce que je vous demande, c'est que toutes les lois de l'Angleterre émanent de votre bouche.
JEAN, à part.--Par la messe! ce seront de sanglantes lois; car il a reçu dans la mâchoire un coup de lance, et la plaie n'est pas encore guérie.
SMITH, à part.--Et de plus, Jean, ce seront des lois qui ne sentiront pas bon; car son haleine sent furieusement le fromage grillé.
CADE.--J'y ai pensé, cela sera ainsi. Allez, brûlez tous les registres du royaume; ma bouche sera le parlement d'Angleterre.
JEAN.--Cela a tout l'air de vouloir nous donner des statuts qui mordront ferme, à moins qu'on ne lui arrache les dents.
CADE.--Et désormais tout sera en commun.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER.--Milord, une capture! une capture! le lord Say! qui vendait les villes en France, et qui nous a fait payer vingt-un quinzièmes et un schelling par livre dans le dernier subside.
(Entre George Bevis avec le lord Say.)
SAY.--Qu'importe?
CADE.--Ce qu'il importe? Tu ne dois pas souffrir que ton cheval porte un manteau, tandis que de plus honnêtes gens que toi vont en chausses et en pourpoint.
DICK.--Et souvent travaillent en chemise, comme moi, par exemple, qui suis boucher!
SAY.--Peuple de Kent....
DICK.--Que voulez-vous dire de Kent?
SAY.--Rien de plus que ceci: Bona gens, mala gens.
CADE.--Emmenez-le, emmenez-le, il parle latin.
SAY.--Écoutez seulement ce que j'ai à dire, puis, prenez-le comme vous voudrez.--Kent, dans les Commentaires écrits par César, est nommé le canton le plus policé de notre île. Le pays est agréable, parce qu'il est rempli de richesses; le peuple libéral, vaillant, actif, opulent; ce qui me fait espérer que vous n'êtes pas dénués de pitié.--Je n'ai point vendu le Maine, je n'ai point perdu la Normandie; mais pour les recouvrer, je perdrais volontiers la vie. J'ai toujours rendu la justice avec indulgence; les prières et les larmes ont touché mon coeur, et jamais les présents. Quand ai-je exigé une seule imposition de vous, si ce n'est pour l'utilité du Kent, du roi, du royaume et de vous? j'ai répandu de grandes largesses sur les savants clercs, parce que c'était à mes livres que j'avais dû mon avancement auprès du roi. Et voyant que l'ignorance est la malédiction de Dieu, et la science l'aile avec laquelle nous nous élevons au ciel, à moins que vous ne soyez possédés de l'esprit du démon, vous vous garderez certainement de me tuer. Cette langue a négocié avec les rois étrangers, pour votre avantage.
CADE.--Bah! Quand as-tu frappé un seul coup sur le champ de bataille?
SAY.--Les hommes en place ont le bras long. J'ai frappé souvent ceux que je ne vis jamais, et je les ai frappés à mort.
GEORGE.--Oh! l'infâme lâche! venir comme cela par derrière le monde!
SAY.--Ces joues sont pâlies par mes veilles pour votre bien.
CADE.--Frappez-le au visage, et cela lui fera revenir les couleurs.
SAY.--Les longues séances que j'ai données pour juger les causes des pauvres m'ont accablé d'infirmités et de maladies.
CADE.--On vous fournira, pour les guérir, une chandelle de chanvre et l'assistance d'une hache.
DICK.--Comment! est-ce que tu trembles?
SAY.--C'est la paralysie, et non la peur, qui me fait trembler.
CADE.--Voyez, il remue la tête, comme s'il nous disait: Je vous le revaudrai. Je veux voir si elle sera plus ferme sur un pieu. Emmenez-le, et coupez-lui la tête.
SAY.--Dites-moi donc quel grand crime j'ai commis. Ai-je affecté l'opulence ou la grandeur? Répondez. Mes coffres sont-ils remplis d'un or extorqué? Mes vêtements sont-ils somptueux à voir? A qui de vous ai-je fait tort pour que vous vouliez me faire mourir? Ces mains sont pures du sang innocent: ce sein est exempt de toutes pensées de crimes et de perfidie. Oh! laissez-moi vivre.
CADE.--Je sens que ses paroles me touchent le coeur, mais j'y mettrai ordre; il mourra, ne fût-ce que pour avoir si bien plaidé pour sa vie. Emmenez-le. Il a un démon familier sous sa langue; il ne parle pas au nom de Dieu. Emmenez-le, vous dis-je, et abattez-lui la tête sur l'heure. Ensuite allez enfoncer les portes de la maison de son gendre, sir James Cromer; tranchez-lui la tête aussi, et rapportez-les ici toutes deux, fichées sur des pieux.
LE PEUPLE.--Cela va être fait.
SAY.--O compatriotes! si, quand vous faites vos prières, Dieu était aussi endurci que vous l'êtes, comment s'en trouveraient vos âmes après la mort? Laissez-vous fléchir, et épargnez ma vie.
CADE.--Emmenez-le, et faites ce que je vous ordonne. (Quelques-uns sortent emmenant lord Say.) Le plus magnifique pair du royaume ne pourra porter sa tête sur ses épaules sans me payer tribut. Pas une fille ne sera mariée qu'elle ne paye un tribut pour sa virginité avant qu'on en jouisse. Les hommes relèveront de moi in cavite, et nous voulons et prétendons que leurs femmes soient aussi libres que le coeur peut le désirer, ou la langue l'exprimer.
DICK.--Milord, quand irons-nous à Cheapside prendre des marchandises sur nos bons?
CADE.--Eh vraiment, sur-le-champ.
LE PEUPLE.--Bravo.
(On apporte la tête du lord Say, et celle de son gendre.)
CADE.--Ceci ne vaut-il pas encore plus de bravos? Faites-les se baiser l'un l'autre, car ils s'aimaient beaucoup quand ils étaient en vie. A présent séparez-les, de peur qu'ils ne consultent ensemble sur le moyen de livrer quelques villes de plus aux Français. Soldats, différons jusqu'à la nuit qui approche le pillage de la ville, et promenons-nous dans les rues avec ces têtes portées devant nous en guise de masses d'armes, et à chaque coin de rue faites-les se baiser. Allons.
(Ils se retirent.)
SCÈNE VIII
Southwark.
Une alarme. Entre CADE, suivi de toute la populace.
CADE.--Montez par Fish-Street, descendez par l'angle de Saint-Magnus; tuez, assommez: jetez-les dans la Tamise. (Une trompette sonne un pourparler et une retraite.) Quel bruit est-ce là? Qui donc est assez hardi pour sonner la retraite ou un pourparler quand je commande qu'on tue?
(Entrent Buckingham et le vieux Clifford, avec des troupes.)
BUCKINGHAM.--C'est nous vraiment qui avons cette hardiesse, et qui venons te déranger. Sache, Cade, que nous venons comme ambassadeurs de la part du roi vers le peuple que tu as égaré, pour annoncer un pardon absolu à tous ceux qui t'abandonneront et retourneront tranquillement chez eux.
CLIFFORD.--Que dites-vous, compatriotes? Voulez-vous vous rendre au pardon qui vous est encore offert, ou attendez-vous que votre révolte vous conduise à la mort? Qui aime le roi et accepte son pardon, qu'il jette son chaperon en l'air et crie: Dieu garde le roi! Que celui qui le hait et n'honore pas son père Henri V, qui fit trembler la France, secoue son arme contre nous et continue son chemin.
LE PEUPLE.--Dieu garde le roi! Dieu garde le roi!
CADE.--Quoi! Buckingham et Clifford, êtes-vous si braves? et vous, stupides paysans, croyez-vous à leurs paroles? Avez-vous donc envie d'être pendus avec vos lettres de grâce attachées au cou? Mon épée s'est-elle donc fait jour à travers les portes de Londres pour que vous m'abandonniez au White-Hart dans Southwark? Je pensais que jamais vous ne poseriez les armes avant d'avoir recouvré vos anciennes libertés; mais vous êtes tous des misérables, des lâches, qui vous plaisez à vivre esclaves de la noblesse. Laissez-les vous briser les reins à force de fardeaux, vous chasser de dessous vos toits, ravir devant vos yeux vos femmes et vos filles. Il y en a toujours un que je saurai bien tirer d'affaire. Que la malédiction de Dieu vous éclaire tous!
LE PEUPLE.--Nous voulons suivre Cade, nous voulons suivre Cade!
CLIFFORD.--Cade est-il le fils de Henri V pour crier ainsi que vous voulez le suivre? Vous conduira-t-il dans le coeur de la France pour y faire, des derniers d'entre vous, des comtes ou des ducs? Hélas! il n'a pas seulement une maison, un asile pour se réfugier; il ne sait comment se procurer de quoi vivre, si ce n'est par le pillage, en nous volant, nous qui sommes vos amis. Ne serait-ce pas une honte, si, tandis que vous êtes ici à vous chamailler, le timide Français, naguère vaincu par vous, faisait une subite incursion sur la mer, et venait vous vaincre? Il me semble déjà le voir, au milieu de nos discordes civiles, parcourir en maître les rues de Londres, en appelant villageois tous ceux qu'il rencontre. Ah! périssent plutôt dix mille canailles de Cades, que de vous voir demander grâce à un Français! En France! en France! et regagnez ce que vous avez perdu; épargnez l'Angleterre, c'est votre rivage natal. Henri a de l'argent; vous êtes forts et courageux; Dieu est avec nous: ne doutez pas de la victoire.
TOUT LE PEUPLE.--A Clifford! à Clifford! nous suivons le roi et Clifford.
CADE.--Vit-on jamais plume aussi facile à souffler çà et là que cette multitude? Le nom de Henri V les entraîne à cent mauvaises actions, et ils me laissent là seul et abandonné. Je les vois se consulter ensemble pour me saisir par surprise. Mon épée m'ouvrira un chemin, car il n'y a plus moyen de rester ici. En dépit des diables et de l'enfer, je passerai au milieu de vous. Le ciel et l'honneur me sont témoins que ce n'est pas défaut de courage en moi, mais seulement la basse, l'ignominieuse trahison de ceux qui me suivent, qui me force de tourner les talons et de fuir.
BUCKINGHAM.--Quoi! il s'est échappé? Que quelques-uns de vous aillent après lui. Celui qui apportera sa tête au roi recevra mille couronnes pour sa récompense. (Quelques-uns sortent.) Suivez-moi, soldats; nous allons chercher un moyen de vous réconcilier tous avec le roi.
(Ils sortent.)
SCÈNE IX
Château de Kenilworth.
LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE ET SOMERSET paraissent sur la terrasse du château.
LE ROI.--Fut-il jamais un roi, possesseur d'un trône terrestre, qui fut aussi peu maître de se procurer quelque satisfaction? Je commençais à peine à ramper hors de mon berceau, qu'on fit de moi un roi, à l'âge de neuf mois. Hélas! jamais sujet ne souhaita de devenir roi, comme je souhaite et languis du désir d'être sujet.
(Entrent Buckingham et Clifford.)
BUCKINGHAM.--Salut et bonnes nouvelles à Votre Majesté!
LE ROI.--Comment! Buckingham, le rebelle Cade est-il surpris? ou ne s'est-il retiré que pour attendre de nouvelles forces?
CLIFFORD.--Il est en fuite, seigneur, et tout son monde se soumet. (Entrent un grand nombre des partisans de Cade, la corde au cou.) Ils viennent humblement, la corde au cou, recevoir de Votre Majesté leur sentence de vie ou de mort.
LE ROI.--Ouvre donc, ô ciel, tes portes éternelles, pour donner passage à mes remercîments et à mes actions de grâces. Soldats, vous avez, dans ce jour, racheté votre vie, et montré combien vous chérissiez votre roi et votre pays. Persévérez toujours dans de si bons sentiments, et Henri, fût-il malheureux, vous assure qu'il ne sera jamais dur pour vous. Recevez donc tous, tant que vous êtes, mes remercîments et mon pardon, et retournez dans vos différents pays.
TOUTE LA MULTITUDE.--Dieu conserve le roi! Dieu conserve le roi!
(Entre un messager.)
LE MESSAGER.--Votre Grâce, avec sa permission, doit être avertie que le duc d'York est récemment arrivé d'Irlande, avec un corps nombreux et puissant de Gallowglasses déterminés; il s'avance vers ces lieux en belle ordonnance, et proclame, sur la route, que le seul objet de son armement est d'éloigner de la cour le duc de Somerset, qu'il appelle un traître.
LE ROI.--Ainsi, entre Cade et York, mon pouvoir flotte dans la détresse, comme un vaisseau qui, sortant de la tempête, est surpris par un calme et abordé par un pirate. Cade vient seulement d'être réprimé, et ses forces dispersées, et voilà qu'York s'élève en armes et lui succède. Va, je te prie, à sa rencontre, Buckingham; demande-lui le motif de cette prise d'armes. Dis-lui que j'enverrai le duc Edmond à la Tour; et en effet, Somerset, nous t'y ferons renfermer jusqu'à ce qu'il ait congédié son armée.
SOMERSET.--Seigneur, je me rendrai de moi-même à la prison; j'irai, s'il le faut, à la mort, pour le bien de mon pays.
LE ROI, à Buckingham.--Quoi qu'il arrive, n'employez pas des termes trop durs; vous savez qu'il est violent, et ne supporte pas un langage trop sévère.
BUCKINGHAM.--Je prendrai soin, seigneur, et j'agirai, n'en doutez pas, de telle sorte, que toutes choses vous tourneront à bien.
(Il sort.)
LE ROI.--Venez, ma femme, rentrons; et apprenons à mieux gouverner; car jusqu'ici l'Angleterre peut maudire mon malheureux règne.
(Ils sortent.)
SCÈNE X
Kent.--Le jardin d'Iden.
Entre CADE.
(Entre Iden avec des domestiques.)
IDEN.--O Dieu! qui voudrait vivre dans le tumulte d'une cour lorsqu'il peut jouir de promenades aussi paisibles que celles-ci? Ce modique héritage que m'a laissé mon père, suffit à mes désirs, et vaut une monarchie. Je ne cherche point à m'agrandir par la ruine des autres, non plus qu'à accumuler des richesses, quitte à attirer sur moi je ne sais combien d'envie; il me suffit d'avoir de quoi soutenir mon état, et renvoyer toujours de ma porte le pauvre satisfait.
CADE.--J'aperçois le maître du terrain qui vient me saisir comme un vagabond, pour être entré dans son domaine sans sa permission. Ah! misérable, tu me livrerais et recevrais du roi mille couronnes pour lui avoir porté ma tête; mais avant que nous nous séparions je veux te faire manger du fer comme une autruche, et avaler une épée comme une grande épingle.
IDEN.--A qui en as-tu, brutal que tu es? Qui que tu sois, je ne te connais pas. Pourquoi donc te livrerais-je? N'est-ce pas assez d'être entré dans mon jardin, contre ma volonté, à moi qui en suis le propriétaire, et d'y venir comme un voleur par-dessus les murs dérober les fruits de ma terre? il faut que tu me braves encore par tes propos insolents!
CADE.--Te braver? oui, par le meilleur sang qui ait jamais été tiré, et te faire la barbe encore. Regarde-moi bien; je n'ai pas mangé depuis cinq jours: viens cependant avec tes cinq hommes, et si je ne vous étends pas là, roides comme un clou de porte, je prie Dieu qu'il ne me soit plus permis de manger un seul brin d'herbe.
IDEN.--Non, il ne sera jamais dit, tant que l'Angleterre subsistera, qu'Alexandre Iden, écuyer de Kent, ait combattu, en nombre inégal, un pauvre homme épuisé par la faim. Fixe sur mes yeux tes yeux assurés, et vois si tu peux m'intimider de tes regards; mesure tes membres contre mes membres, et vois si tu n'es pas le plus petit de beaucoup. Ta main n'est qu'un doigt comparée à mon poing, ta jambe qu'un bâton auprès de cette massue, mon pied soutiendrait le combat contre toute la force que t'a donnée le ciel. Si mon bras s'élève en l'air, ta fosse est déjà creusée en terre; et au lieu de paroles supérieures aux tiennes et dont la grandeur puisse répondre au reste de mes discours, je charge mon épée de te dire ce que t'épargne ma langue.
CADE.--Par ma valeur, c'est bien le champion le plus accompli dont j'aie jamais ouï parler! Toi, fer, si tu fléchis, et si, avant de t'endormir dans le fourreau, tu ne fais pas une émincée de boeuf de cette énorme charpente de paysan, je prie Dieu à genoux que tu serves à faire des clous de fer à cheval. (Ils se battent, Cade tombe.) Oh! je suis mort. C'est la famine, pas autre chose qui m'a tué. Envoie dix mille démons contre moi; pourvu que tu me donnes seulement les dix repas que j'ai perdus, je les défie tous. Sèche, jardin, et sois désormais la sépulture de tous ceux qui vivent dans cette maison, puisqu'ici l'âme indomptée de Cade s'est évanouie.
IDEN.--Est-ce donc Cade que j'ai tué? Cet horrible traître? O mon épée! je veux te consacrer pour cet exploit, et quand je serai mort, te faire suspendre sur ma tombe. Jamais ce sang ne sera essuyé de ta pointe: tu le porteras comme un écusson glorieux, emblème de l'honneur que s'est acquis ton maître.
CADE.--Iden, adieu, et sois fier de ta victoire; dis au pays de Kent, de ma part, qu'il a perdu son meilleur soldat, et exhorte tous les hommes à être des lâches; car moi je ne redoutai jamais personne, je suis vaincu par la famine, et non par la valeur.
(Il meurt.)
IDEN.--Tu me fais injure. Que le ciel soit mon juge! Meurs, scélérat maudit, malédiction sur celle qui t'a porté dans son sein! Et comme j'enfonce mon épée dans ton corps, puisse-je enfoncer ton âme dans l'enfer! Je veux te traîner par les pieds dans un fumier qui te servira de tombeau. Là, je couperai ta tête proscrite, et je la porterai en triomphe au roi, laissant ton corps pour pâture aux corbeaux des champs.
(Il sort en traînant le corps.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.