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Gutenberg, pièce historique en 5 actes, 8 tableaux

ACTE CINQUIÈME

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JOURS DE MISÈRE

La campagne aux environs de Wiesbade.—À gauche, au premier plan, un tonneau, sur lequel est monté un violonneux.—À gauche, au deuxième plan, des tables occupées par des buveurs.—À droite, au deuxième plan, une autre table.—À droite, au premier plan, l'entrée du cabaret.

SCÈNE PREMIÈRE

CORNÉLIUS, MEYER, MARGUERITE, MEYER, Paysans, Buveurs[A]

Au lever du rideau, le violonneux, monté sur un tonneau, joue, les paysans et paysannes valsent, accompagnés par l'orchestre; Meyer est debout près du violonneux.

CORNÉLIUS, ramenant de la valse, Marguerite.

Oui, il faut valser! oui, il faut danser! oui, il faut s'amuser, rire et boire! car, dans tout le duché, on célèbre aujourd'hui l'anniversaire de la prise de Mayence par notre prince Adolphe de Nassau. Wiesbade est en fête, et notre village de Fremesberg prend sa part aux réjouissances publiques! Donc, monsieur le violonneux, ne laissez pas, je vous prie, reposer votre archet. Nous allons recommencer.

MEYER, au violonneux.

Tenez, rafraîchissez-vous d'un bon verre de cette bière nouvelle; cela vous donnera du cœur pour continuer à râcler vos boyaux. (Il donne un verre de bière au violonneux, qui boit, et s'essuie la bouche avec sa manche.) Mais à propos de la prise de Mayence, il y a une chanson là dessus. Il faudrait nous la chanter!... Mais qui va nous la dire?

CORNÉLIUS.

Pardine! ce n'est pas malin! c'est ta fille Marguerite; elle a la plus jolie voix du village! (À Marguerite.) Allons, Marguerite, la chanson.

MARGUERITE.

Je le veux bien, mais à une condition, monsieur Cornélius, c'est que vous me soufflerez, si je me trompe!

MEYER.

Ne te gêne pas, ma fille, il te faut M. le maître d'école pour te mettre en voix!

MARGUERITE.

Dame!

CORNÉLIUS.

Me voilà, jolie Marguerite! me voilà! et je vous soufflerai tout ce qu'il vous plaira.

MARGUERITE.

Eh bien, je commence!

Elle chante.

LA PRISE DE MAYENCE (Ballade.)[B]

Dans notre joli duché de Nassau, Sont de frais vallons, de vertes montagnes, Des champs infinis, de riches campagnes, Des bois, des blés, de murmurants ruisseaux. Mais à Mayence on voit de grandes cathédrales, Des jardins enchantés, des palais somptueux, Et la place du Dom, avec ses grandes dalles, Et sous ses murs, le Rhin, aux flots majestueux. Dans notre joli duché de Nassau, On voit le dimanche, au bal du village, Valser doucement, sous le vert feuillage La jeune fillette et le jouvenceau. Mais à Mayence on voit grands seigneurs, nobles dames, En leur palais superbe, aux sons joyeux du cor, De l'amour et du vin allumant les deux flammes, Chercher l'heureuse ivresse au fond des coupes d'or. Notre prince a sonné la fanfare guerrière, Alors sont accourus ses soldats valeureux, Les éclairs de la poudre ont brillé dans les cieux, La bombarde a lancé son lourd boulet de pierre. Et maintenant, à Nassau conquérant Sont les palais, la vieille cathédrale Le marbre et l'or de sa vieille rivale. Honneur et gloire au prince triomphant!

CORNÉLIUS.

Je ne sais si vous avez remarqué que rien ne donne soif comme une chanson patriotique. On met tant de chaleur à chanter ses victoires, que le gosier se dessèche à un point extraordinaire. Pour moi, je suis au moment d'avaler ma langue.

MEYER.

Il vaut mieux que tu avales ma bière, maître Cornélius. On va t'en servir à discrétion, ainsi qu'à tous nos amis. On paie et chacun est content.

CORNÉLIUS.

Eh bien, vide ta cave sur nos tables, généreux cabaretier!

Tous les paysans s'assoient aux tables de droite et de gauche[C].

MEYER.

Vous qui êtes si savant, monsieur le maître d'école...

MARGUERITE, assis près de Cornélius.

Oh! oui, qu'il est savant, M. le maître d'école!...

Elle le regarde avec admiration.

MEYER.

Pourriez-vous nous dire si la bière nouvelle désaltère davantage que la bière conservée, et si le vin nouveau...

CORNÉLIUS.

Attendez!... Quel est ce singulier équipage qui nous arrive?

NOTES:

SCÈNE II

Les Mêmes, GUTENBERG, FRIÉLO

Gutenberg, avec une longue barbe blanche et un bâton à la main, conduit par la bride un cheval, qui traîne une charrette, contenant une presse d'imprimerie, des formes et une casse d'imprimerie. Il arrive par la gauche, et s'arrête au milieu du théâtre.

FRIÉLO.

Nous sommes partis de Wiesbade à six heures du matin; il est quatre heures de l'après-midi, et nous n'avons pas cessé de marcher. Nous n'avons pas recueilli un pfenning, et je ne tiens plus sur mes jambes. Je crois que nous ferons bien de nous arrêter un moment. Au milieu de ce village en fête, nous trouverons bien un coin, pour nous reposer.

GUTENBERG.

Eh bien, va attacher Bijou à un arbre; puis, nous irons nous asseoir au milieu de ces braves gens. (Friélo fait sortir le cheval et la charrette. Ils vont ensuite s'asseoir à gauche au bout d'une table occupée par des buveurs.)[A] On nous permettra sans doute de prendre place ici!

MEYER, s'approche des buveurs de la table de gauche, pour les servir.

Y a-t-il quelque chose encore dans vos verres, gais compagnons?

LE BUVEUR.

Non, nos hanaps sont vides; va les remplir. (Retenant Meyer par la manche.) Mais, dis-moi, quel est cet homme, à barbe blanche, qui vient de s'asseoir là?

Friélo revient.

MEYER.

Ah! ne faites pas attention! C'est un pauvre diable qui est venu déjà ici, dimanche dernier. Sa cervelle est un peu détraquée; mais il ne fait de mal à personne!

LE BUVEUR.

Ah! sa cervelle est détraquée!... Je n'aime pas beaucoup à me trouver près d'un fou.

Il prend son verre, quitte la table, et va se placer à la table de droite. Les autres buveurs, l'ayant vu faire et l'ayant interrogé du regard, quittent tous également la table, et vont se placer à la table de droite.

MEYER.

Eh bien? Eh bien, que se passe-t-il? Pourquoi tout le monde quitte-t-il cette place? (Les buveurs, sans lui répondre, lui montrent Gutenberg.) C'est cet homme à la barbe blanche qui vous fait fuir? Je vais mettre ordre à ça! (Il s'approche de Gutenberg, qui est assis.) Vous ne commandez donc rien, mon brave homme: ni bière, ni pain, ni jambon?

GUTENBERG.

Je n'ai pas d'argent.

FRIÉLO, frappant sur son escarcelle, d'un air piteux.

Ni moi non plus!

MEYER.

Il ne faudrait pas, alors, prendre la place de ceux qui paient! Vous faites fuir tout le monde et vous ne demandez rien?

GUTENBERG.

Vous avez raison, monsieur l'aubergiste; je ne veux pas vous faire du tort. Nous allons partir. (Ils se lèvent.) Seulement, une charité. Donnez-nous à chacun un verre d'eau; car nous mourons de soif.

MEYER, il va à Marguerite, qui est assise près de Cornélius, à la table de droite.

Ce vieux, à la barbe blanche, demande, avant de partir, un verre d'eau. Apporte-le lui, et qu'ils détalent d'ici, car ils font fuir les clients.

Marguerite emplit un verre d'eau et l'apporte à Gutenberg.

GUTENBERG, prenant le verre.

Merci, charmante enfant. (Il va pour boire, Marguerite arrête son bras, prend le verre et jette l'eau.) Que faites-vous?

MARGUERITE.

Attendez! Il ne sera pas dit qu'en ce jour de fête, un malheureux n'aura pas trouvé la charité dans notre village.

Elle va remplir un verre de bière, et l'apporte à Gutenberg.

FRIÉLO.

Ah! merci, merci, mademoiselle l'aubergiste; Dieu vous rendra cela en paradis.

MARGUERITE, à Gutenberg.

Comme vous êtes pâle et fatigué! C'est le besoin... la faim, peut-être? Nous avons aujourd'hui du jambon, du pain frais et du vin à discrétion. Je vais vous servir tout cela; et comme l'a dit le petit, Dieu me rendra en paradis, mon pain et mon jambon. (Marguerite va prendre un plateau contenant du vin et deux verres, qu'elle va porter à Gutenberg et à Friélo.) Tenez, bonnes gens, buvez, mangez, et prenez des forces, pour continuer votre route. (À Meyer, qui s'est levé, pour regarder manger Gutenberg.) Regarde, mon père, avec quel appétit ils font honneur à notre repas.

MEYER, avec humeur.

Oui, oui, un repas qui ne coûte rien, c'est toujours bon; mais ce n'est pas aussi agréable pour l'aubergiste. (À Gutenberg.) Vous savez qu'on attend votre place, quand vous aurez fini. Ainsi, dépêchez-vous, si c'est possible.

MARGUERITE.

Ah! mon père, tu ne peux donc pas être bon pour les malheureux, une fois dans ta vie!

LES BUVEURS, criant et appelant.

De la bière!... du vin!... De la bière, donc, Marguerite!

MARGUERITE, allant aux buveurs[B].

Voilà! voilà!

Elle sort par la droite, et revient, avec de la bière.

MEYER, qui est resté près de Gutenberg.

Comme ça, mon vieux, vous courez les pays avec votre charrette? Et qu'est-ce qu'il y a dans votre charrette?

GUTENBERG.

Un matériel d'imprimerie... une presse... une casse, des formes et des caractères.

FRIÉLO.

Dans les villages que nous traversons, nous faisons connaître à ceux qui l'ignorent l'art de l'imprimerie, nouvellement inventé en Allemagne. Cela intéresse quelques personnes, qui nous donnent, en échange, un morceau de pain... comme vous l'avez fait tout à l'heure, mon bon monsieur Meyer.

GUTENBERG.

Tu n'ajoutes pas, Friélo, que l'inventeur de l'imprimerie, c'est moi! que je m'appelle Jean Gutenberg, et que je suis gentilhomme de Mayence!

MEYER, surpris.

Vous êtes l'inventeur de l'imprimerie! vous êtes gentilhomme! (À part.) Pauvre diable! On a raison... sa cervelle est détraquée. (Haut.) Eh bien, Monseigneur, eh bien, mon gentilhomme, achevez votre somptueux festin, moi, je retourne donner à boire à mes vilains.

Il va à la table de droite.

CORNÉLIUS.

Eh bien, vous avez parlé à cet homme?... Que vous a-t-il dit?

MEYER.

Ah! des folies!... Il prétend être gentilhomme, s'appeler Gutenberg, et être tout bonnement l'inventeur de l'imprimerie!

CORNÉLIUS.

Voyez-vous ça! J'ai, en effet, entendu parler, à Mayence, d'un certain Gutenberg; mais il n'était pas gentilhomme, il était orfèvre. Quant à la prétention de ce pauvre diable d'avoir inventé l'imprimerie, ce n'est pas à moi qu'on contera de ces sornettes.

MARGUERITE.

Oh! non, monsieur Cornélius, ce n'est pas à vous! à vous, le maître d'école du village, que l'on contera de ces sornettes!... Vous êtes si savant, monsieur Cornélius!

Elle le regarde avec admiration.

CORNÉLIUS, avec importance.

Je connais sur le bout du doigt toute cette histoire, et si vous le voulez, je vais vous la dire, pour votre instruction et celle de vos enfants. (Les buveurs quittent la table, et font demi-cercle autour de lui.) Voyez-vous, l'imprimerie a eu trois pères: d'abord Laurent Coster, l'imagier de Harlem, qui a imprimé quelques volumes avec des caractères mobiles. Ensuite, le célèbre Jean Fust, qui a imprimé des psautiers, des missels, les Offices de Cicéron et autres ouvrages, et qui est mort de la peste, à Paris. Enfin, Pierre Scheffer, qui a perfectionné la manière de fabriquer les caractères, et qui fut tué à la prise de Mayence, par les troupes de notre prince, Adolphe de Nassau. Nous avons, dans nos écoles, des exemplaires de tous les ouvrages dont je viens de vous parler et je puis vous les montrer. (Il tire de sa poche trois volumes.) Voici d'abord un des petits volumes de l'imagier de Harlem: Lettres d'Indulgence. Voyez: imprimé par Laurent Coster, à Harlem. (Ils regardent le volume.) Voici l'un des volumes imprimé par Fust, à Mayence (Il leur montre le livre.) et qui porte: Imprimerie de Fust, à Mayence. Voici enfin, la bible imprimée par Scheffer, à Mayence. Aucun livre imprimé ne porte, que je sache, le nom de Gutenberg. Montrez-moi un seul livre portant la mention: Imprimé par Gutenberg et je vous donnerai raison.

MARGUERITE.

Oui, montrez-lui un livre imprimé par Gutenberg... (Le regardant avec admiration.) Comme il parle bien!... comme il est savant!

MEYER.

Alors, ce vagabond qui se prétend gentilhomme... Attendez, je vais lui dire son fait! (Il va à Gutenberg, qui est toujours assis à la table de gauche.) Vous savez, mon vieux, que vous n'êtes pas plus gentilhomme que ma pantoufle, et vous n'avez rien inventé du tout!... L'imprimerie a eu trois pères... on n'en a qu'un, d'habitude, mais l'imprimerie est une si grande dame qu'elle peut se donner le luxe de trois papas. Donc l'imprimerie a eu pour premier papa Laurent... Laurent... enfin, un marchand d'images.

GUTENBERG.

Laurent Coster, l'imagier de Harlem!... Tu dis vrai.

MEYER.

Le second papa a été le célèbre Fust, qui, étant à Paris, a inventé la peste... (Marguerite le tire par la manche.) C'est-à-dire, qui est mort de la peste à Paris.

GUTENBERG, d'un air concentré.

Continue!

MEYER.

Et son troisième papa, c'est Scheffer, qui a fait le siège de Mayence, (Même jeu de Marguerite.) c'est-à-dire qui a été tué au siège de Mayence.

GUTENBERG, d'un air plus concentré.

Après?

MEYER.

Après, c'est tout... (D'un air d'importance.) Montrez-moi un seul livre portant la mention: Imprimé par Gutenberg, et je vous donnerai raison. Par ainsi, vieux farceur, vous nous avez conté des contes, et ce que vous avez de mieux à faire, c'est de détaler d'ici... Je ne vous reproche pas mon jambon, ni ma bière, mais enfin...

GUTENBERG, se levant et éclatant.

Qui a dit que je ne suis pas l'inventeur de l'imprimerie? Qui a dit que Fust et Scheffer ne sont pas des imposteurs et des voleurs d'idées? Qui a dit que Gutenberg est menteur et traître? (Il lève son bâton. Les buveurs reculent. Cornélius, Meyer, et Marguerite, s'écartent et vont à l'extrême droite[C].) Je suis ici au milieu de mes ennemis, des ennemis de Mayence, ma patrie. Je suis au milieu de ces hommes barbares et cruels, qui ont envahi, à main armée, notre malheureuse ville, et qui l'ont saccagée. Je suis au milieu de ceux qui ont brûlé mes ateliers, causé ma ruine et tué Pierre Scheffer! (Il brandit son bâton.) Prenez garde à vous, gens de Nassau, Gutenberg, Gutenberg, de Mayence, que vous avez ruiné, volé, perdu à jamais, Gutenberg vous menace et vous brave.

Ils s'écartent davantage[C].

MEYER.

Prenons garde, il est complètement fou!

FRIÉLO.

Mon cher maître, calmez-vous; on ne vous veut aucun mal!

GUTENBERG.

Je ne resterai pas plus longtemps dans le pays de Nassau. Nous avons laissé à l'hôtellerie, ma femme, ma chère Annette: cours, Friélo, va lui dire que je veux partir tout de suite, et ramène-la.

FRIÉLO.

L'hôtellerie où nous avons laissé dame Annette, est près d'ici. Dans un quart d'heure, je vous l'amène.

Il sort.

NOTES:

SCÈNE III

Les Mêmes, moins FRIÉLO

MEYER.

Je savais bien qu'il avait un coup de marteau, mais je ne le savais pas enragé. Flattons sa manie. (Allant à Gutenberg et le saluant.) Monseigneur, monseigneur de Gutenberg, mon digne gentilhomme, mon prince, on est allé chercher la princesse, votre femme, pour vous ramener en pompe, dans le palais de vos pères. (À part.) S'il n'est pas content!

Gutenberg est tombé sur le banc des buveurs à droite, comme absorbé dans ses pensées.

CORNÉLIUS.

Laisse ce pauvre homme! Nous n'avons rien à craindre de lui; il est maintenant abattu et sans forces.

MEYER.

Il est certain que Sa Seigneurie n'est pas en ce moment dans une passe brillante!

SCÈNE IV

Les Mêmes, FRIÉLO

GUTENBERG, se levant.

Eh bien, Friélo, ramènes-tu Annette?

FRIÉLO.

Hélas, mon maître, malheur sur malheur! Je n'ai plus retrouvé dame Annette à l'hôtellerie. Elle venait de partir, en chargeant l'hôtelier de nous annoncer son départ.

GUTENBERG.

Et, a-t-elle dit, au moins, en quel lieu elle se rend?

FRIÉLO.

Non!

GUTENBERG.

Oh! dernier coup de la fatalité qui m'accable! Annette, ma femme, qui dirigeait mes pas chancelants dans la carrière de la vie, Annette, mon soutien, mon guide, elle me quitte, elle m'abandonne! Et pourquoi? Ah! le courage aura fini par lui manquer. Elle se sera fatiguée d'un si long, d'un si constant dévouement, et elle sera partie, en m'abandonnant à ma triste destinée. Et comment la blâmer? Une telle abnégation, si longtemps continuée, n'est pas dans la nature humaine. On s'épuise en efforts, en dévouement, mais une heure vient où les forces vous manquent, pour continuer le sacrifice. Et l'on part; et l'on livre à son désespoir, à sa faiblesse, le triste compagnon de sa vie misérable. Ah! Friélo, je ne survivrai pas à ce dernier coup!... Je voudrais mourir!

Il retombe, accablé, sur le banc, les mains sur ses yeux.

SCÈNE V

Les Mêmes, MARTHA

Elle entre par le fond droite, et vient près de Gutenberg.

FRIÉLO.

Levez les yeux, maître, et vous verrez que Dieu ne vous a pas abandonné. L'un de vos anges gardiens s'est envolé, mais l'autre vous est resté fidèle.

MARTHA, à Friélo.

Oui, cher Friélo, je viens encore protéger et défendre ton maître. Mais n'accusez pas Annette d'ingratitude et d'oubli. C'est elle qui, en passant devant la succursale du couvent de Sainte-Claire, établie à Wiesbade, m'a prévenue de son départ, m'en a expliqué les raisons, qui n'ont rien que d'heureux, et m'a chargée de la remplacer auprès de Gutenberg. J'ai pour mission de vous ramener tous deux à Mayence! (À Gutenberg qui, pendant la réplique précédente, a regardé avec surprise Martha, cherchant à la reconnaître.) Vous avez entendu, messire Jean, nous allons partir; je vous ramène à Mayence. Vous allez rentrer, et pour ne plus la quitter, dans votre ville natale.

GUTENBERG[A].

Un ange est descendu du ciel, pour prendre par la main le vieillard abattu sous les coups de l'infortune, pour l'arracher au désespoir et à la mort. Mais pourquoi ce messager céleste prend-il la voix et les traits enchanteurs de la jeune fille qui fut l'amour et la passion sereine de ma jeunesse? Fille de Laurent Coster, enfant du maître vénéré qui forma mon esprit et m'ouvrit la carrière, tu portes les habits des saintes femmes vouées au culte de Dieu. C'est pour me dire, n'est-ce pas, que tu vas me transporter dans les sphères célestes, et m'amener aux pieds du Seigneur? (Il se lève.) Merci à toi, noble envoyée des divines phalanges. Je suis prêt à te suivre!... J'ai hâte de mourir, pour que tu m'emportes sur tes blanches ailes, au sein de l'éternelle clarté, dans l'infini des cieux!...

MARTHA.

Il ne me reconnaît pas! Une longue série de malheurs, la misère, les souffrances de l'exil, ont altéré sa raison. C'est à nous de consoler, d'apaiser, de rendre à elle-même cette âme meurtrie. Je ne faillirai pas à cette dernière et suprême mission. Annette m'a chargée de ramener à Mayence le pauvre Gutenberg. Partons, Friélo, et que Dieu nous conduise!

Ils sortent, Gutenberg posant les bras sur les épaules de Martha et de Friélo.

NOTES:

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