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Guide de l'aviateur

PRÉFACE

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Sans aucun doute, le peuple français est celui qui a su s’intéresser le premier à l’aviation et qui a compris tous les avantages qu’on pouvait en tirer. Il faut, d’ailleurs, avouer que nous sommes ainsi faits. Dès que nous avons saisi l’attrait d’une invention, nous nous y consacrons complètement, la perfectionnons sans cesse, la modifions par de successives améliorations, jusqu’au jour où nous l’avons amenée au degré suprême de la perfection relative. C’est un sentiment inhérent à notre race.

Alors seulement, l’étranger qui nous a bien laissé dépenser notre génie, notre argent, qui a tressailli une seconde en songeant à nos morts, l’étranger, dis-je, intervient! Il se saisit de l’œuvre accomplie par nous, l’emporte chez lui et en fait un bien national. C’est ce qui s’est passé pour l’automobile. C’est ce qui se passera pour l’aviation si nous n’y prenons pas garde. Tous les pays voisins regardent avec convoitise nos évolutions, observent avec une attention soutenue le fruit de notre travail, s’imprègnent le plus possible de nos efforts et de nos résultats pour fabriquer à leur tour des appareils dont la seule originalité consiste dans le nom qu’ils leur donnent. Manière facile et simple de créer une industrie bien personnelle! A l’heure actuelle, c’est ce qui arrive dans des états peu lointains. C’est ce que rêvent de faire des nations peu éloignées!

Nous sommes des rêveurs, des inventeurs, des fignoleurs, si je puis dire, mais nous n’avons pas le moindre sens du pratique. Tant que le Français conservera ses qualités qui font de lui le peuple le plus fin et le plus spirituel du monde, il ne perdra pas ses défauts qui lui permettent de travailler toujours pour... le roi de Prusse et de sortir les marrons du feu pour les faire croquer par autrui. Ce penchant nuisible est le revers de la médaille. Il est inutile de se lamenter plus longtemps, rien ne serait changé.

Tout au moins, pouvons-nous conserver l’orgueil d’être à la tête du mouvement, de toutes les inventions intéressantes, et avoir la conviction que, sans nous, elles resteraient de longues années à l’état embryonnaire et stagneraient dans les méandres de l’impuissance, au lieu de prouver soudain leur grandeur à la foule stupéfaite.

L’histoire de l’aviation est la meilleure preuve que je pourrais invoquer à l’appui de cette thèse. Jamais on n’a assisté à une évolution plus rapide et plus extraordinaire. Les progrès enregistrés sont tellement prompts, que, lorsqu’on se rappelle les coups d’ailes du début, il semble qu’il s’est passé des siècles depuis cette époque. Or, c’est en 1906, que, pour la première fois, en Europe, un plus lourd que l’air s’élevait de terre de façon officielle: Santos-Dumont faisait un bond de 10 mètres. Je sais bien qu’Ader avait franchi 300 mètres, en 1897, mais cette prouesse avait été sans lendemain. C’est seulement à partir du vol de Santos-Dumont que les recherches commencèrent à s’orienter vers le nouveau sport de façon pratique. On savait alors que l’homme pouvait avoir des ailes.

Je ne rappellerai point les pas de géants accomplis depuis ce moment. Je ne parlerai pas des découvertes incessantes, des trouvailles toujours hardies, parfois géniales, et ce n’est pas à moi à dire ce que je pense des pilotes qui, au commencement, n’hésitaient pas, nouveaux Icares, à confier leur existence à des engins d’une sécurité souvent relative. C’était un concert d’enthousiasme général. Tous voulaient avoir leur part du succès définitif. Et le plus prodigieux était l’élan de la foule qui, dès l’aurore de ce sport, avait saisi avec une intuition extraordinaire, souvent mise en défaut, jamais découragée, tout ce qu’elle était en droit d’attendre de ces oiseaux artificiels. Elle comprenait que c’était l’avenir qui, sur des ailes bien françaises, s’élevait peu à peu vers le ciel. Elle savait que bientôt luirait l’aurore où les nues seraient sillonnées de ces beaux engins qui assuraient chaque jour davantage leurs organes. Elle n’a pas été déçue cette foule, grâce à laquelle les efforts de chacun reçurent de si précieux encouragements.

L’engouement du public fit plus pour l’aviation que les allocations des Mécènes. Lorsque, à chaque expérience, une nuée de spectateurs venait nous gêner, je dois l’avouer, notre désir de bien faire et de ne pas paraître ridicules ou peureux nous donnait positivement des ailes. Ces ailes, peut-on dire, précédaient presque celles que les constructeurs nous préparaient. Nous avions la foi! La confiance nous était insufflée par les acclamations et l’intérêt de chacun.

Tous voulurent devenir ou inventeurs ou pilotes et certes, ce fut là le mauvais côté de l’aviation. De toutes parts surgissaient de pauvres garçons, souvent même des vieillards qui s’imaginaient avoir découvert l’appareil idéal. Ils dépensaient tout ce qu’ils avaient mis de côté après un pénible labeur et voyaient échouer leur idée en même temps que s’envoler leurs économies. C’était, hélas! le seul vol auquel ils pouvaient être mêlés. Certains même devinrent fous à la suite de ces pénibles revers. Fous, ils l’étaient souvent déjà avant, mais ils recevaient là le coup définitif.

Puis, les constructeurs ayant doté les pilotes d’appareils, nombreux étaient ceux qui voulaient goûter les joies du succès, le triomphe à l’arrivée d’une course et empocher le prix élevé attribué aux vainqueurs. Que de braves gens se sont vu ainsi tourner la tête de façon déplorable, qui, aujourd’hui, mèneraient une existence paisible et heureuse au fond de leur province!

L’aviation est une science merveilleuse, mais que de larmes n’a-t-elle pas fait couler! Il en est malheureusement ainsi chaque fois qu’une découverte nouvelle vient révolutionner le monde. Or, cela montre l’engouement du public à la naissance du nouveau mode de locomotion. Tous les Français ont l’aviation dans le sang, tous se passionnent à cette conquête de l’élément fuyant et la meilleure preuve n’est-elle pas fournie chaque fois qu’une grande épreuve est organisée? Jamais aucun sport n’a réussi à remuer ainsi les foules. Dans tous les villages, même les plus sauvages, tous s’enthousiasment aux progrès de l’aviation, connaissent les rois de l’air, aussi bien les constructeurs que les pilotes, les prouesses accomplies, les records, etc. Cette assertion semblera peut-être exagérée à quelques-uns, elle est au-dessous de la vérité. Car le peuple français a compris que le jour où une guerre éclaterait, l’aéroplane serait un aide efficace pour nous permettre de triompher.

C’est grâce à cette admiration, grâce à ces encouragements qui nous sont venus de multiples façons et de toutes parts, que nous nous sommes attribué la première place dans l’aviation, loin devant tous nos rivaux.

A nous de la conserver...

Pour y réussir, il faut que les jeunes Français prennent confiance. Il faut que tous ceux qui aiment le sport deviennent pilotes, se consacrent à l’aviation. L’étranger égalera peut-être nos appareils, jamais nos aviateurs. Pour savoir voler, il est nécessaire de posséder les qualités qui constituent notre patrimoine. Plus nous aurons d’hommes-volants, plus nous serons forts, moins nous redouterons les attaques des autres puissances puisque nous aurons la suprématie de l’air. Mais il nous faut de véritables pilotes, instruits à bonne école. Comment y parvenir? La lecture de cet ouvrage du virtuose Roland Garros vous l’indiquera. Les liens d’amitié qui m’unissent à ce merveilleux sportsman m’empêchent de dire avec l’enthousiasme que je voudrais tout le bien que je pense de son manuel d’aviation.

Le profane y apprendra en quoi consistent les mystères de l’aéroplane. Il verra comment on construit un appareil, comment on le dirige dans l’espace. Ici point de formules soporifiques, pas de géométrie, encore moins d’algèbre. C’est l’aviation à la portée de tous, facile à comprendre, œuvre qui n’avait jamais encore été réalisée. Cette lacune coupable est désormais comblée et ce livre sera le vade-mecum indispensable de tous ceux qui s’intéressent et se destinent à la science nouvelle.

Vous y trouverez également un projet d’enseignement idéal, une étude sur la façon dont on devrait apprendre à voler, sur une école nationale, une théorie des gages de sécurité du vol qui font le plus grand honneur à leur auteur. Il est à souhaiter que le gouvernement fasse siennes les idées de Garros. Une ère de prospérité s’ouvrirait pour l’aviation.

En un mot, les pages qui suivent enseignent tout ce qui concerne l’art de voler, de bien voler, comme sait le pratiquer cet oiseau incomparable qu’est mon excellent camarade. Je ne lui ferai pas l’injure de rappeler ici ses nombreux succès qui sont présents à la mémoire de tous et je dirai seulement en terminant tout le plaisir et la fierté que j’éprouve à présenter au public le fruit de ses réflexions et de son expérience.

Alfred Leblanc.

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