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Guerre et révolution

LA LEÇON DE LA GUERRE

E. (Ely) Halpérine-Kaminsky translation

Ainsi vois si la lumière qui est en toi n’est pas ténèbres.

(Mathieu, VI, 23.)

Il a aveuglé leurs yeux et a endurci leurs cœurs, de sorte qu’ils ne voient point des yeux, qu’ils ne comprennent plus du cœur, et qu’ils ne se convertissent point et que je ne les guérisse point.

(Jean, XII, 40.)

I LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE

Durant près de deux ans la guerre a ensanglanté l’Extrême-Orient. Plusieurs centaines de milliers de vies humaines y furent sacrifiées. En Russie, autant de milliers de réservistes furent arrachés à leurs familles et envoyés sur les champs de bataille. Ces hommes, le désespoir et la crainte au cœur, ou avec une bravoure de parade suscitée par l’eau-de-vie, montaient avec résignation dans les wagons et étaient transportés à toute vapeur, là où d’autres hommes, amenés de même, mouraient,—ils le savaient,—au milieu d’atroces souffrances. A chaque étape, ils rencontraient d’ailleurs des milliers d’êtres mutilés qu’on ramenait et qui étaient partis jeunes et robustes.

Tous ces hommes songeaient avec terreur à ce qui les attendait, et ils y allaient quand même, sans protester, cherchant à se persuader qu’il n’en saurait être autrement.

Pourquoi cela ?

Pourquoi s’en vont-ils là-bas ?

Sans aucun doute, nul parmi eux ne tient à commettre les actes auxquels il se livre. Non seulement ils n’en ont aucun motif et ne veulent point participer à cette lutte, mais ils ne peuvent même pas s’expliquer pourquoi elle a été entreprise. D’ailleurs, ni les milliers, ni les millions d’hommes qui participent directement ou indirectement à cette œuvre, ni personne au monde ne saurait expliquer sa raison d’être, parce qu’il n’en est pas, et il ne peut y en avoir aucune explication sensée.

La situation de ceux qui y participent et celle des autres qui la regardent faire, rappellent, les uns, des voyageurs parqués dans des wagons et roulant sur une pente vers un pont effondré au-dessus d’un précipice, les autres, des hommes demeurant en spectateurs impuissants devant l’imminence de la catastrophe.

Ainsi, des millions d’hommes s’entre-tuent sans aucun motif, ni désir, et, tout en ayant conscience de la folie de cette lutte, ne peuvent s’arrêter.

On a dit qu’une semaine ne se passait sans amener de Mandchourie des centaines d’aliénés. Mais est-ce que les milliers et les milliers de gens qui s’y rendaient étaient moins fous ? Est-ce que tout homme sain d’esprit peut, quelle que soit la pression exercée sur lui, aller tuer ses semblables, accomplir une œuvre folle, dangereuse, répugnant à tout son être ?

Comment comprendre cela ? D’où vient cela ? Qui ou quoi en est la cause ?

On ne saurait prétendre qu’elle est dans les soldats, russes ou japonais, qui font tout leur possible pour tuer, mutiler le plus grand nombre d’entre eux, et qui, cependant, n’avaient jamais de motif de s’en vouloir et ne s’étaient même pas rencontrés. De fait, non seulement ils ne nourrissaient aucune haine les uns pour les autres, mais quelques mois auparavant les Russes ne se doutaient pas de l’existence des Japonais comme ceux-ci ignoraient ceux-là. D’ailleurs, lorsqu’ils se rencontraient dans les intervalles des combats, ils s’entretenaient amicalement.

On ne saurait dire non plus, que la faute en est aux officiers, aux chefs qui conduisent les soldats, aux divers fonctionnaires ou fournisseurs d’armes et de munitions, aux ingénieurs construisant des forteresses. Les nécessités de leur existence, leurs faiblesses, tout leur passé, leur créent une situation en tout point semblable à celle d’un cheval attelé qu’on fait marcher en le fouettant par derrière, sinon à celle d’un chien affamé qu’on attire dans sa niche en promenant un morceau de viande sous son nez.

Tous ces généraux, officiers, fonctionnaires, diplomates, sont tellement aveuglés depuis leur enfance qu’il leur est impossible de ne pas commettre la mauvaise petite action d’où résulte l’immense œuvre de mort qui se perpètre aujourd’hui. C’est pourquoi on ne peut leur en imputer la faute.

Où en est la cause ? Qui est le coupable ? Le Mikado ? Le Tsar ? Il semble tout d’abord que ce soient eux les coupables, car ils ne peuvent être forcés par personne, ni séduits par rien.

Il semble qu’il aurait suffi à Nicolas II de ne pas ordonner les actes qui ont été commis en Mandchourie et en Corée, et d’accéder aux demandes du Japon pour que la guerre n’éclatât point. Tout dépendait donc de lui, semble-t-il.

Je ne saurais me prononcer au sujet du Mikado, mais d’après ce que je sais des chefs d’États en général, je suis convaincu qu’il se trouve dans les mêmes conditions que ses confrères. De Nicolas II, je sais que c’est un homme très ordinaire, superstitieux, peu cultivé, et qui, par suite, n’a pu aucunement être la cause des événements qui se sont produits en Extrême-Orient et dont les conséquences sont si grandes.

Comment serait-il possible, en effet, que l’activité de millions d’hommes soit dirigée vers un but contraire à leur volonté et à leur intérêt par la volonté d’un seul qui, sous bien des rapports, est au-dessous du niveau moral et intellectuel de ceux que son prétendu caprice sacrifie ?

Pourquoi dès lors le Tsar et le Mikado apparaissent-ils comme la cause première de la guerre ?

Parce qu’il se produit ici un phénomène semblable à celui qui permet d’attribuer l’explosion d’une ville minée à la personne qui a mis le feu à l’explosif.

Ce n’est ni le Tsar ni le Mikado qui sont cause de la guerre, mais bien l’ordre des choses qui leur facilite les entreprises néfastes et cause le malheur de millions d’hommes. C’est donc le mécanisme social qui est le coupable, et par suite coupables sont ceux qui l’ont établi.

Quel est ce mécanisme, et quels en sont les auteurs ?

II LA MACHINE GOUVERNEMENTALE

Ce mécanisme est connu depuis longtemps, et depuis longtemps aussi est connue son œuvre. C’est le même qui a permis en Russie les férocités du détraqué Ivan le Terrible, les cruautés bestiales de l’aviné Pierre Ier, insultant, en compagnie d’autres ivrognes, tout ce qui est sacré aux hommes ; les mœurs dissolues de l’ignorante cantinière Catherine Ire, les hauts faits de l’Allemand Biron qui gouverna pour la seule raison qu’il était l’amant de la tsarine Anna, qui, femme médiocre, était, elle aussi, complètement étrangère à la Russie. Ce mécanisme sert successivement une autre Anna, maîtresse d’un autre Allemand, parce que c’était dans l’intérêt de quelques-uns de reconnaître comme empereur son fils, l’enfant Ivan, le même qui sera détenu en prison, puis tué sur l’ordre de Catherine II. C’est Élisabeth, la fille débauchée de Pierre Ier, qui envoie son armée combattre les Prussiens et à la mort de laquelle son neveu, un Allemand qu’elle a fait venir d’Allemagne et qui, lui succédant, donne l’ordre à cette même armée de combattre pour les Prussiens. Cet Allemand, mari de Catherine II, est tué par elle, également Allemande. Puis elle se met à diriger le pays en compagnie de ses amants, leur fait don de milliers de paysans russes et rédige à leur profit des projets d’expéditions, tantôt grecque, tantôt hindoue, en vue de la réalisation desquels elle fait périr des millions d’êtres humains.

Elle morte, c’est le dégénéré Paul qui préside aux destinées de la Russie et de sa population comme y peut présider un aliéné. Il est assassiné avec le consentement de son propre fils. Et ce parricide règne pendant vingt-cinq ans, tantôt s’alliant à Napoléon, tantôt guerroyant contre lui, tantôt imaginant des constitutions pour la Russie, tantôt livrant le peuple qu’il méprisait au terrible Araktcheïev.

Ensuite, c’est le règne du soldat brutal, du cruel et ignorant Nicolas Ier ; puis c’est Alexandre II, peu intelligent, plutôt mauvais que bon, tantôt libéral, tantôt despotique ; ou bien Alexandre III, celui-ci à coup sûr un sot, brutal et ignorant.

Enfin, sur le trône monte un innocent officier de hussards, qui imagine avec ses séides son expédition mandchou-coréenne, engloutissant des centaines de milliers de vies et des milliards de roubles.

N’est-ce pas terrifiant ? Terrifiant surtout parce que, même cette folie sanguinaire terminée, une nouvelle fantaisie peut surgir demain dans la faible tête de cet omnipotent, et, de concert avec son entourage de coquins, il entreprendra une campagne africaine, américaine ou indienne, et de nouveau on saignera les Russes à blanc et on les enverra assassiner à l’autre bout du monde.

D’ailleurs, ces choses se sont passées et se passent non seulement en Russie, mais partout où existe un gouvernement, c’est-à-dire un régime sous lequel une infime minorité peut forcer la grande masse d’obéir à sa volonté. Toute l’histoire européenne est une suite ininterrompue de récits des fureurs de princes montant successivement sur le trône, menant une vie de débauchés, d’assassins et de brigands, et, surtout, causant le pervertissement du peuple.

En Angleterre, monte sur le trône le cruel et débauché Henri VIII, et, à seule fin de se débarrasser de sa femme et d’épouser sa maîtresse, il imagine une nouvelle confession chrétienne, oblige son peuple à s’y convertir, ce qui allume la guerre religieuse et amène la perte de millions de vies.

Ou bien c’est Cromwell, hypocrite insigne et scélérat, qui se saisit de la machine gouvernementale, exécute un autre hypocrite, Charles Ier, sacrifie impitoyablement des millions de victimes et détruit cette même liberté qu’il prétendait défendre.

En France, c’est une série de Louis et de Charles qui dirigent la machine, et dont le règne est également une succession de crimes : meurtres, exécutions en masse ou isolées, guerres et ruines nationales.

On exécute enfin l’un d’eux, et aussitôt des Marat et des Robespierre accaparent à leur tour la machine gouvernementale et commettent des crimes plus horribles encore parce qu’ils immolent non seulement des vies humaines, mais les hautes vérités proclamées par les hommes du temps.

Le pouvoir tombe entre les mains de Napoléon, et tout le continent européen est jonché de cadavres.

Les chefs d’États se montrent aussi sots, aussi immoraux en Autriche, en Italie, en Prusse, et aussi funestes sont leurs actes pour leurs peuples.

Et ce n’est point l’histoire du passé, de ce qui a été et ne se renouvellera plus ; cela se passe de nos jours encore, et partout, dans les États les plus libres ou soi-disant tels, sous le régime démocratique comme sous le régime despotique : en Angleterre et en Turquie, en Allemagne et en Abyssinie, en France et en Russie, aux États-Unis d’Amérique et au Maroc, partout où fonctionne la machine qu’on nomme gouvernement.

Malgré les chartes et constitutions, naissent des guerres sans motif sérieux, simplement en raison de rivalités des partis politiques.

C’est ainsi que furent déclarées les dernières guerres par les Français ; par les Anglais contre les Boërs, au Thibet, en Égypte ; par les Italiens en Abyssinie ; par les cinq puissances (Russie, France, Angleterre, Amérique, Japon) contre la Chine ; par la Russie contre le Japon.

Partout où existe une institution permettant à la minorité d’imposer à la majorité ce que celle-là décrète pour loi ou règlement administratif, tout individu de la majorité est constamment menacé, lui et sa famille, des plus grands dangers, de malheurs dus, non à des cataclysmes sismiques indépendants de notre volonté, mais à la poignée d’hommes dont nous subissons volontairement la servitude.

III LA SERVITUDE VOLONTAIRE

Voici ce qu’écrivait à ce sujet, au XVIe siècle déjà, l’écrivain français La Boétie :

« Il est raisonnable d’aymer la vertu, d’estimer les beaulx faicts, de cognoistre le bien d’où l’on l’a receu, et diminuer souvent de nostre ayse, pour augmenter l’honneur et advantaige de celuy qu’on ayme, et qui le merite : Ainsy doncques, si les habitants d’un païs ont trouvé quelque grand personnaige qui leur ayt monstré par espreuve une grande prevoyance pour les garder, grande hardiesse pour les deffendre, un grand soing pour les gouverner ; si, de là en avant, ils s’apprivoysent de lui obeïr, et s’en fier tant que luy donner quelques advantaiges, ie ne sçais si ce seroit sagesse, de tant qu’on l’oste de là où il faisoit bien, pour l’advancer en lieu où il pourra mal faire : mais, certes, si ne pourroit-il faillir d’y avoir de la bonté, de ne craindre poinct mal de celuy duquel on n’a receu que bien.

« Mais, ô bon Dieu ! que peut estre cela ? comment dirons-nous que cela s’appelle ? quel malheur est cesluy là ? ou quel vice ? ou plustost quel malheureux vice ? veoir un nombre infiny, non pas obeïr, mais servir : non pas estre gouvernez, mais tyrannisez ; n’ayants ni biens, ny parents, ni enfants, ny leur vie mesme, qui soit à eulx ! Souffrir les pilleries, les paillardises, les cruaultez, non pas d’une armee, non pas d’un camp barbare contre lequel il fauldrait despendre son sang et sa vie devant ; mais d’un seul ! non pas d’un Hercules, ne d’un Samson ; mais d’un seul hommeau, et le plus souvent du plus lasche et femenin de la nation ; non pas accoustumé à la pouldre des batailles, mais encores à grand’peine au sable des tournois ; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette ! Appellerons nous cela lascheté ? Dirons-nous que ceulx là qui servent, soyent couards et recreus ? Si deux, si trois, si quatre ne se deffendent d’un, cela est estrange, mais toutesfois possible ; bien pourra l’on dire lors, à bon droict, que c’est faulte de cœur : mais si cent, si mille endurent d’un seul, ne dira t’on pas qu’ils ne veulent poinct, non qu’ils n’osent pas se prendre à luy, et que c’est, non couardise, mais plutost mespris et desdaing. Si l’on veoid, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent païs, mille villes, un million d’hommes, n’assaillir pas un seul, duquel le mieulx traicté de touts en receoit ce mal d’estre serf et esclave, comment pourrions nous nommer cela ? est ce lascheté ?

« Or, il y a en touts vices naturellement quelque borne, oultre laquelle ils ne peuvent passer : deux peuvent craindre un, et possible dix ; mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se deffendent d’un, cela n’est pas couardise, elle ne va poinct iusques là ; non plus que la vaillance ne s’estend pas qu’un seul eschelle une forteresse, qu’il assaille une armee, qu’il conquiere un roïaume. Doncques quel monstre de vice est cecy, qui ne merite pas encore le tiltre de couardise ? qui ne treuve de nom assez vilain, que nature desadvoue avoir faict, et la langue refuse de le nommer ? »

« C’est chose estrange d’ouïr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceulx qui la deffendent ; mais ce qui se faict en touts païs, par touts les hommes, touts les iours, qu’un homme seul mastine cent mille villes, et les prive de leur liberté ; qui le croiroit, s’il ne faisoit que l’ouïr dire, et non le veoir ? et, s’il ne se veoyoit qu’en païs estranges et loingtaines terres, et qu’on le dist ; qui ne penseroit que cela feust plustost feinct et controuvé, que non pas véritable ? Encores ce seul tyran, il n’est pas besoing de le combattre, il n’est pas besoing de s’en deffendre ; il est de soy mesme desfaict. Mais que le païs ne consente à la servitude, il ne fault pas lui rien oster, mais ne lui donner rien ; il n’est poinct besoing que le païs se mette en peine de faire rien pour soy, mais qu’il ne se mette pas en peine de faire rien contre soy. Ce sont doncques les peuples mesmes qui se laissent, ou plustost se font gourmander, puis qu’en cessant de servir ils en seroient quites, c’est le peuple qui s’asservit ; qui se coupe la gorge ; qui, ayant le choix d’estre subiect ou d’estre libre, quite sa franchise, et prend le ioug ; qui consent à son mal, ou plustost le pourchasse. S’il lui coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté, il ne l’en presseroit poinct, combien que ce soit ce que l’homme doibt avoir plus cher que de se remettre en son droict naturel, et, par maniere de dire, de beste à revenir à homme ; mais encores ie ne luy permets poinct qu’il ayme mieulx une ie ne sçais quelle seureté de vivre à son ayse. Quoy ! si pour avoir la liberté, il ne lui fault que la desirer ; s’il n’a besoing que d’un simple vouloir, se trouvera il nation au monde qui l’estime trop chere, la pouvant gaigner d’un seul souhaict ? et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on debvroit racheter au prix de son sang ? et lequel perdu, touts les gents d’honneur doibvent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire ? Certes, tout ainsi comme le feu d’une petite estincelle devient grand, et tousiours se renforce, et plus il trouve de bois, et plus est prest d’en brusler ; et, sans qu’on y mette de l’eau pour l’esteindre, seulement en n’y mettant plus de bois, n’ayant plus que consumer, il se consume soy mesme, et devient sans forme aulcune et n’est plus feu : pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruynent et destruisent, plus on leur baille, plus on les sert ; d’autant plus ils se fortifient, deviennent tousiours plus forts et plus frez pour anéantir et destruire tout ; et, si on ne leur baille rien, si on ne leur obeït poinct, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et desfaicts, et ne sont plus rien, si non que comme la racine, n’ayant plus d’humeur et aliment, devient une branche seiche et morte.

« Les hardis, pour acquerir le bien qu’ils demandent, ne craignent point le dangier ; les advisez ne refusent poinct la peine : les lasches et engourdis ne sçavent ni endurer le mal, ny recouvrer le bien ; ils s’arrestent en cela de le souhaicter, et la vertu d’y pretendre leur est ostee par leur lascheté ; le desir de l’avoir leur demeure par la nature. Ce desir, cette volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qui, estant acquises, les rendroient heureux et contents : une seule en est à dire, en laquelle ie ne sçais comme nature default aux hommes pour la desirer : c’est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant, que, elle perdue, touts les maulx viennent à la file, et les biens mesmes qui demeurent aprez elles perdent entierement leur goust et leur saveur, corrompus par la servitude : la seule liberté, les hommes ne la desirent poinct, non pas pour aultre raison, ce me semble, si non pource que, s’ils la desiroient, ils l’auroient ; comme s’ils refusoient faire ce bel acquest, seulement parce qu’il est trop aysé.

« Pauvres gents et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en vostre mal, et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n’est à vous ; et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur, de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies ; et tout ce degast, ce malheur, cette ruyne, vous vient, non pas des ennemys, mais bien certes de l’ennemy et de celuy que vous faictes si grand qu’il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, par la grandeur duquel vous ne refusez poinct de presenter à la mort vos personnes. Celui qui vous maistrise tant, n’a que deux yeulx, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a aultre chose que ce qu’a le moindre homme du grand nombre infiny de vos villes ; si non qu’il a plus que vous touts, c’est l’advantaige que vous luy faictes pour vous destruire. D’où il a prins tant d’yeulx d’où vous espie il, si vous ne les luy donnez. Comment a il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos citez, d’où les a il, s’ils ne sont des vostres ? Comment a il aulcun pouvoir sur vous, que par vous aultres mesmes ? Comment vous oseroit il courir sus, s’il n’avoit intelligence avecques vous ? Que vous pourroit il faire, si vous n’estiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous mesmes ? Vous semez vos fruicts, a fin qu’il en face le desgast ; vous meublez et vous remplissez vos maisons, pour fournir à ses voleries ; vous nourrissez vos filles, à fin qu’il ayt de quoy saouler sa luxure ; vous nourrissez vos enfants, à fin qu’il les mene, pour le mieulx qu’il face, en ses guerres, qu’il les mene à la boucherie, qu’il les face les ministres de ses convoitises, les executeurs de ses vengeances ; vous rompez à la peine vos personnes, à fin qu’il se puisse mignarder en ses delices, et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs : vous vous affoiblissez, à fin de le faire plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride ; et de tant d’indignitez, que les bestes mesmes ou ne sentiroient poinct, ou n’endureroient poinct, vous pouvez vous en delivrer, si vous essayez, non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez resolus de ne servir plus, et vous voylà libres. Ie ne veulx pas que vous le poulsiez, ny le bransliez ; mais seulement ne le substenez plus ; et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base, de son poids mesme fondre en bas, et se rompre[1]. »

Cet ouvrage fut écrit il y a quatre siècles et, malgré la netteté avec laquelle y fut démontrée la folie des hommes, perdant la liberté et la vie en se soumettant volontairement à la servitude, ils n’ont pas suivi le conseil de La Boétie : « ne pas seconder la violence gouvernementale afin qu’elle disparaisse. » Non seulement ils n’ont pas suivi son conseil, mais ils cachèrent encore à tous la portée de cette œuvre. C’est au point que dans la littérature française prévalait jusqu’à ces derniers temps l’opinion que La Boétie ne pensait pas ce qu’il écrivait, mais se livrait simplement à un exercice d’éloquence.

Si évident que devrait être le fait que les principaux maux des hommes résultent de l’organisation sociale qui les maintient dans la servitude, ils continuent à assurer son existence et à se soumettre aux hommes qui sont à la tête du pouvoir.

Et quels hommes ! Les sinistres Louis XI, Jacques d’Angleterre, Philippe d’Espagne, Catherine de Russie, les deux Napoléons.

IV LE MAINTIEN DE L’AUTORITÉ

On pourrait tenter la justification de l’obéissance de tout un peuple à un petit nombre d’hommes, si les gouvernants étaient, je ne dis pas les meilleurs, mais simplement les moins mauvais parmi nous ; on pourrait l’essayer encore si, de temps à autre, le pouvoir était occupé par des hommes honnêtes. Malheureusement cela n’est pas, n’a jamais été et ne peut être.

Les gouvernants sont toujours les plus mauvais, les plus insignifiants, cruels, immoraux et, par-dessus tout, les plus hypocrites. Et ce n’est point là le fait du hasard, mais bien une règle générale, la condition absolue de l’existence du gouvernement.

Voici ce que dit à ce propos Machiavel, un homme qui sait parfaitement en quoi réside le pouvoir gouvernemental, comment on peut l’acquérir et comment assurer son maintien :

« Un prince ne doit avoir d’autres préoccupations, d’autre pensée, ni consacrer ses études à autre chose, qu’à la guerre, et à l’organisation de la discipline militaire ; c’est là le métier convenable à celui qui commande, et l’efficacité d’une telle science est telle que, non seulement elle conserve leurs États à ceux qui sont nés sur le trône, mais souvent même elle porte au trône ceux qui sont nés dans une condition privée. Et au contraire, on voit que lorsque les princes ont plutôt pensé aux amusements qu’aux armes, ils ont perdu leur État. La première cause qui le leur fait perdre c’est de négliger cet art ; de même que l’excellence dans l’art de la guerre est le moyen d’acquérir un État.

« Par conséquent, un prince qui ne sait point l’art militaire, ne peut jamais être estimé des soldats ni se fier à eux. Le prince doit donc s’adonner entièrement aux exercices militaires, et il doit même s’y exercer plus vivement en temps de paix que durant la guerre...

« Le désir de conquête est une chose, sans doute, fort ordinaire et naturelle : les conquérants qui savent réaliser leur but méritent plutôt la louange que le blâme ; mais établir des projets sans être en mesure de les réaliser, c’est autant manquer de sagesse que faire œuvre vaine...

« Si l’État conquis est accoutumé à vivre par ses lois et en liberté, il y a trois moyens de le conserver. Le premier est de le ruiner ; le second, d’aller y demeurer en personne ; le troisième de lui laisser ses propres lois à la condition de payer un tribut, et d’y créer un gouvernement composé d’un petit nombre de personnes qui le maintiennent dans son amitié...

« Le prince ne doit pas redouter d’être blâmé pour les vices sans lesquels il ne peut conserver sa suprématie ; car à bien considérer toutes les circonstances, on se rend compte aisément que certaines vertus ne te sont que funestes, et certains vices peuvent donner au prince la sûreté et le bien-être...

« Un prince qui veut contenir ses sujets dans l’unité et dans la foi ne doit pas se préoccuper du reproche de cruauté ; car il aura été plus humain en faisant un petit nombre d’exemples que ceux qui, par trop d’indulgence, laissent surgir des désordres, d’où naissent des massacres et des brigandages qui troublent ordinairement tout un État, tandis que les exécutions ordonnées par les princes n’offensent qu’un particulier...

« Ici s’élève une question : Est-il mieux être aimé que craint, ou mieux vaut-il être craint qu’aimé ? Je réponds qu’il faudrait être l’un et l’autre, mais comme c’est difficile de réunir les deux, et qu’il faut renoncer à l’un ou à l’autre, il est plus sûr d’être craint qu’aimé. Car on peut dire que tous les hommes en général sont ingrats, inconstants, dissimulés, lâches devant le danger et âpres au gain. Tant que tu leur fais du bien ils sont tout à toi ; ils t’offrent leur sang, leurs biens, leur vie, leurs enfants, comme je l’ai déjà dit, quand tu n’en as pas besoin, mais quand tu te trouves en danger, ils se révoltent. Et le prince qui s’est fié à leurs promesses, n’ayant pas pris ses mesures, périt ; parce que les amis qu’on achète à poids d’argent, et non pas avec la grandeur et la noblesse de l’âme, on les mérite, mais on ne les obtient pas, et quand on en a besoin on ne peut plus compter sur eux. Les hommes craignent moins d’offenser celui qui se fait aimer que celui qui se fait redouter ; car l’amour est un lien que les hommes, qui sont tous méchants, rompent tout aussitôt qu’ils y trouvent leur intérêt ; au lieu que la crainte est entretenue par la peur de la peine, qui ne les quitte jamais.

« Quand le prince est à la tête d’une armée, et qu’il commande une grande quantité de soldats, c’est alors qu’il ne doit point se soucier d’être appelé cruel, sans cela son armée ne sera jamais bien mise, ni en état de ne rien entreprendre.

« D’où je conclus, en revenant à ma thèse, que les hommes aimant à leur gré, et craignant au gré du prince, un prince sage doit s’appuyer sur ce qui lui appartient, et non pas sur ce qui appartient aux autres ; il doit seulement s’arranger, ainsi que je l’ai dit, de manière à éviter la haine...

« Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre, l’une avec les lois, l’autre avec la force. La première est celle des hommes, et la seconde celle des bêtes. Mais comme souvent la première ne suffit pas il faut recourir à la seconde. Le prince doit donc nécessairement savoir bien faire l’homme et la bête.

« Le prince ayant donc besoin de bien imiter la bête, doit savoir revêtir les qualités du renard et du lion, parce que le lion ne se défend point des filets, ni le renard des loups. Il faut donc être renard pour connaître les filets, et lion pour effrayer les loups. Ceux qui s’en tiennent au lion ne connaissent pas leur métier ; par conséquent, un prince prudent ne doit point tenir sa parole quand cela lui fait tort, et quand les occasions qui lui ont fait promettre quelque chose n’existent plus. Si les hommes étaient bons, ce précepte serait mauvais, mais comme ils sont méchants, et qu’ils sont loin de tenir leur parole, tu ne dois pas non plus la tenir, et tu ne manqueras jamais de raisons pour en justifier l’inobservation.

« J’en pourrais donner mille exemples modernes, et montrer combien de traités de paix, combien de promesses ont été rendus nuls et inutiles par infidélité des princes, dont celui qui a eu le plus de succès a le mieux su imiter le renard. Mais il faut savoir bien jouer son rôle ; il faut être habile à feindre et à dissimuler, car les hommes sont si simples et si accoutumés à obéir aux circonstances, que celui qui veut tromper trouvera toujours quelqu’un à tromper...

« Un prince n’a donc pas besoin de posséder toutes les qualités que j’ai indiquées, mais il doit paraître les avoir. J’ajouterai même que d’avoir et se servir de ces qualités, c’est dangereux, et qu’il est toujours utile de feindre de les avoir ; c’est ainsi qu’il doit paraître clément, fidèle, humain, religieux et intègre ; mais il doit rester assez maître de lui pour qu’au besoin il puisse et sache faire tout le contraire.

« L’on doit comprendre qu’un prince, et particulièrement un prince nouveau, ne peut pas exercer toutes les vertus qui font passer les hommes pour bons, parce que, étant dans la nécessité de conserver l’État, il doit souvent agir contre la foi, la charité, l’humanité et la religion. Il faut donc qu’il ait un esprit capable de tourner suivant que le lui commandent les variations des vents et des circonstances, et, ainsi que je l’ai dit plus haut, ne pas s’écarter du bien s’il le peut, mais aussi savoir entrer dans le mal lorsqu’il le faut.

« Le prince doit donc avoir grand soin de ne dire jamais rien qui ne respire les cinq qualités que j’ai marquées ; en sorte qu’à le voir et à l’entendre il semble que c’est la clémence, la fidélité, l’intégrité, l’humanité et la religion même. Cette dernière qualité est celle qu’il lui importe le plus de paraître posséder, parce que les hommes en général jugent plus par les yeux que par les mains : chacun pouvant voir, mais très peu de personnes sachant toucher. Chacune veut ce que tu parais être, mais très peu de monde connaît ce que tu es, et le petit nombre n’ose pas aller à l’encontre de l’opinion publique, toujours protégée par la majesté du prince. Et dans les actions de tous les hommes, et surtout des princes, contre qui il n’y a point de recours en justice, on ne regarde qu’aux résultats.

« Un prince n’a donc qu’à préserver sa vie et à maintenir sa puissance, les moyens dont il se servira seront toujours trouvés honnêtes et louables, car le vulgaire s’attache toujours aux apparences et ne juge que par le succès[2]. »

Toutes ces vérités étaient connues non seulement des princes auxquels s’adressait Machiavel, mais de tous les hommes qui se sont trouvés au pouvoir ; elles ne sont pas moins connues des gouvernants d’aujourd’hui de tout régime politique. Que ce soit un souverain autocrate, un président de république, un premier ministre ou un parlement, ils ont toujours observé et observent exactement les règles établies par Machiavel sans avoir besoin de le lire.

De fait, il suffit de réfléchir à ce qu’est l’autorité pour comprendre qu’il ne peut en être autrement.

L’autorité des uns sur les autres est, sans conteste, le droit reconnu aux premiers de martyriser et de tuer les seconds ; bien mieux, de les amener à être leurs propres tortionnaires. Et pour amener ainsi les hommes à se molester mutuellement et à s’entre-tuer, on ne peut recourir qu’à ces seuls moyens : mensonges, fourberies et, principalement, cruauté. Ainsi ont toujours agi et n’ont pu agir autrement tous les gouvernants.

V IMMORALITÉ GOUVERNEMENTALE

Lisez ou relisez l’histoire des nations chrétiennes de l’Europe depuis la Réforme, et vous constaterez qu’elle constitue une nomenclature ininterrompue de crimes les plus effrayants et les plus insensés commis par les gouvernants contre leur propre peuple et les peuples étrangers. Ces folies criminelles sont : guerres sans fin, asservissement ou destruction de nationalités, voire d’États entiers, la ruine de paisibles habitants par cupidité, envie, ou sous prétexte de défendre la vérité religieuse ; de bûchers constamment en feu sur lesquels brûlent, parmi les milliers d’hommes ordinaires, les meilleurs du temps ; trahisons, mensonges, fourberies, vols, tortures, prisons, exécutions et débauches, la débauche monstrueuse, contre nature, qu’on ne pouvait rencontrer que parmi ces malheureux gouvernants. Et les auteurs en sont non pas seulement les Charles IX, les Henri VIII, les Ivan le Terrible, mais encore les tant loués Louis de France, les Élisabeth d’Angleterre, les Catherine et Pierre de Russie, les Frédéric de Prusse. Les gouvernements de notre temps—monarchie absolue ou constitutionnelle, république—agissent de même, et ne sauraient agir autrement ; car c’est là leur œuvre inévitable.

Leur œuvre est de prendre, sous forme d’impôt et par la violence, la plus grande partie du bien au peuple travailleur, et d’employer ces ressources à leur guise, toujours dans un but de parti ou personnel, vénal ou ambitieux. Elle est encore dans le maintien par la force du droit exclusif sur la terre ; dans la formation de l’armée, c’est-à-dire des assassins professionnels, et son envoi pour mettre à mort ou pour dévaliser d’autres hommes. Enfin, leur œuvre est de promulguer des lois justifiant et sanctionnant tous ces crimes.

C’est ce que font aujourd’hui les Roosevelt, les Nicolas II, les Chamberlain, les Guillaume II, de concert avec leurs conseillers et Parlements. C’est leur mission.

Aussi, cette mission ne peut-elle être confiée qu’aux plus immoraux parmi les hommes. Il suffit de voir à quoi est employée l’autorité gouvernementale pour comprendre pourquoi les conducteurs de peuples ne peuvent être que cruels et au-dessous du niveau moral de leur temps et de leur milieu. Non seulement un homme de sens moral, mais celui qui ne l’a pas encore complètement perdu ne saurait occuper le trône, le poste de ministre, être législateur, en un mot, se permettre, à un titre quelconque, de décider du sort de tout un peuple. Un homme d’État vertueux est une contradiction aussi flagrante qu’une prostituée vertueuse, ou un sobre ivrogne, ou un pacifique brigand.

En somme, l’activité de tout gouvernement n’est faite que de crimes.

Elle se présente sous ce jour lorsqu’on la considère en elle-même, mais elle apparaît telle avec plus d’évidence encore lorsqu’on examine la situation de l’homme, pris isolément et dépendant de l’autorité.

L’immense majorité des humains qui naissent sur notre planète se trouvent dépourvus du droit à la terre natale. Non seulement ils sont empêchés de jouir de ce qui pousse sur le sol ou gît dans le sous-sol, mais ils n’ont même pas le droit d’y vivre sans payer de leur travail à ceux qui possèdent la terre en toute propriété, en vertu de l’abandon qui leur en a été fait par l’État, qui défend cette spoliation contre toute atteinte, en lui attribuant le caractère d’un droit sacré.

Tout homme, privé ainsi du droit naturel et légitime à la terre sur laquelle il est né, cherche un autre moyen d’existence, et il travaille, payant la redevance exigée à l’accapareur pour le droit de vivre sur la terre et d’en jouir, afin de pouvoir améliorer son sort et celui de sa famille, avoir le loisir de s’instruire, se reposer, être en relation avec d’autres hommes.

Mais la dîme versée, il n’est pas encore quitte. On lui fait payer, directement ou indirectement, des impôts pour couvrir les frais nécessités par une armée de fonctionnaires, par un nombreux clergé, dont il peut ne pas avoir besoin, ou pour les dépenses qu’exigent la construction des palais, des monuments, l’entretien d’une cour et des dignitaires, dont à coup sûr il n’a que faire, l’établissement des douanes, qui loin de lui être utiles lui sont nuisibles ; les paiements des intérêts de la dette d’État contractée en vue d’une guerre des centaines d’années avant sa naissance, guerre néfaste déjà alors, et de nouvelles dettes pour de nouvelles guerres, celles-ci néfastes pour lui et pour ses proches. Il s’y soumet parce que toutes ces exigences sont appuyées par la force, et il paye.

Mais la machine gouvernementale ne le laisse pas encore en paix. A l’âge de vingt ans, il doit, dans la plupart des pays, faire le service militaire, c’est-à-dire subir le plus cruel des esclavages. Dans les pays où le service obligatoire n’est pas encore institué, il doit se racheter par de nouveaux impôts et être prêt à tous les malheurs qu’entraîne la guerre.

Tels sont les maux physiques que doit endurer, sans aucun motif, tout homme, de la part du gouvernement. Ce n’est pas tout. Le mal le plus terrible que commet le pouvoir public est la corruption morale et intellectuelle.

Un enfant naît, et on l’enrôle aussitôt dans la religion qui prévaut dans l’État. Ce fut toujours ainsi dans le passé, et cela se pratique encore dans la plupart des pays. Là où cette première contrainte n’est pas en usage, il en est d’autres. Aussitôt l’enfant grandi, l’obligation pour lui est de fréquenter l’école appartenant à l’État. A l’école, on lui apprend que le gouvernement, l’autorité en général, est la condition absolue de sa vie, et que l’État où il est né est le plus parfait du monde, qu’il soit gouverné par le Tsar, le Sultan, par Chamberlain avec sa politique coloniale, ou par un gouvernement républicain protecteur du trust et de l’impérialisme. Telle est l’école primaire et obligatoire, et telles sont toutes les écoles supérieures fréquentées par les adultes de l’État russe, turc, anglais, français ou américain.

Ce n’est pas seulement l’école qui forme ainsi la jeunesse. La littérature, les réunions publiques ou privées, la presse, à la solde du gouvernement ou à celle des riches qui s’appuient sur l’autorité ou simplement recherchent les grâces de celle-ci, partout et dans quelque pays que ce soit, le citoyen est soumis à la suggestion corruptive du pouvoir public. Il lui est inculqué que l’autorité en général, et celle de son pays en particulier, avec tous ses attributs : chaînes, prisons, potences, armées, est la condition absolue de son existence ; il est convaincu que l’activité gouvernementale est respectable, digne de toute estime et d’honneur, à laquelle chacun doit se considérer heureux de participer, et aux représentants de laquelle il doit rendre tous les hommages.

Ainsi, le citoyen est lésé dans ses droits les plus naturels ; la plus grande part du produit de son travail lui est enlevée pour l’accomplissement d’une œuvre mauvaise ; il est tellement pris dans les filets qui lui sont tendus de tous côtés, qu’il devient autant esclave du gouvernement que l’était l’esclave des négriers, avec cette différence toutefois que ceux-ci pouvaient être bons et moraux, tandis que les négriers gouvernementaux sont les plus corrompus, cruels et hypocrites des hommes.

Le pis est que les esclaves du gouvernement, loin de se douter de leur esclavage, et de souhaiter la liberté, s’imaginent, principalement ceux qui vivent sous un régime constitutionnel ou républicain, qu’ils sont des hommes libres ; et ils sont fiers de leur asservissement.

VI INUTILITÉ DE L’ÉTAT

« Que sont de nos jours les gouvernements sous lesquels les hommes ne croient pas pouvoir vivre ?

« S’il fut un temps où le gouvernement apparaissait comme un mal nécessaire, ou moins grand que celui qui pouvait résulter du manque de défense contre des voisins organisés, il n’est pas douteux qu’il soit devenu aujourd’hui inutile et un mal bien plus grand que celui dont il effraye le peuple.

« Le gouvernement en général, pas seulement militaire, pourrait être inoffensif,—je ne dis pas utile,—s’il était composé d’hommes saints, infaillibles comme le conseille la sagesse chinoise. Mais par la nature même de son activité, toute de violence, le pouvoir est détenu par les plus immoraux, grossiers, et impudents des hommes.

« Tout gouvernement, à plus forte raison celui qui dispose d’une force armée, est la plus terrible et la plus dangereuse des institutions existantes.

« Le gouvernement, dans le plus large sens du mot,—en y comprenant les classes fortunées et les membres de la presse,—n’est qu’une organisation qui met la majorité des hommes à la discrétion d’une minorité qui détient le pouvoir. Celle-ci se soumet à son tour à l’autorité d’un groupe d’hommes plus restreint encore ; celui-ci à un autre moins nombreux, et ainsi de suite jusqu’au sommet de la pyramide hiérarchique où sont placés quelques hommes, ou un seul, qui doivent à la force armée leur domination sur leurs semblables.

« Au sommet de cette pyramide s’installent toujours quelques-uns, ou un seul, qui font preuve de plus de ruse, d’audace ou d’immoralité, ou ceux qui sont leurs héritiers.

« Aujourd’hui c’est Boris Godounov, demain c’est Grigory Otrepiev ; aujourd’hui c’est la débauchée Catherine qui fait étrangler son mari par ses amants, demain c’est Pougatchev, après-demain le fou Paul, Nicolas Ier, Alexandre III.

« Aujourd’hui c’est Napoléon, demain un Bourbon ou un d’Orléans ; Boulanger ou la bande des panamistes. Aujourd’hui c’est Gladstone, demain Salisbury, Chamberlain, Rhodes.

« Et c’est à ces gouvernants qu’on donne plein pouvoir non seulement sur les biens et sur la vie de tous, mais même sur l’instruction, l’éducation religieuse, morale et intellectuelle des hommes.

« Nous construisons une terrible machine gouvernementale, laissons s’en emparer qui le veut (et la chance favorise toujours les pires) ; nous nous soumettons servilement aux maîtres, et puis, nous nous étonnons de notre situation précaire. Nous avons peur des bombes des anarchistes, et nous ne nous effrayons pas devant l’horrible organisation qui nous menace des plus grandes catastrophes...

« Les hommes se laissent ligoter au point qu’une seule personne peut les conduire à sa guise ; ils laissent traîner le bout de la corde qui les lie, et le premier scélérat ou sot qui veut s’en saisir fait d’eux ce qu’il veut.

« N’est-ce pas le cas de tous les peuples qui instituent et maintiennent le gouvernement, appuyé sur la force armée, et se soumettent à lui ?[3] »

« Mais pouvons-nous vivre sans gouvernement ? Ce sera le chaos, l’anarchie, la perte de tous les fruits de la civilisation, le retour des hommes à l’état sauvage. Si vous touchez à l’ordre des choses établi, si vous abolissez le gouvernement, les plus grands malheurs nous assailliront : émeutes, pillages, meurtres, et finalement ce sera le règne de tous les méchants et l’asservissement des bons.

« Ainsi parlent non seulement ceux à qui l’état de choses actuel est profitable mais ceux-là mêmes à qui il est manifestement nuisible et qui cependant ne pensent pas pouvoir vivre sans lui, tellement ils y sont habitués[4]. »

Les hommes qui sont au pouvoir affirment que leur autorité est nécessaire afin d’empêcher les méchants de maltraiter les bons, entendant par là qu’ils sont les génies bienfaisants protégeant ceux-ci contre ceux-là.

« Mais dominer veut dire violenter, violenter veut dire faire contraire à la volonté de celui qui est l’objet de l’oppression, et certes contraire à ce que ne voudrait pas supporter celui qui violente ; par conséquent, être au pouvoir veut dire faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fît, autrement dit, être au pouvoir, c’est faire du mal.

« Se soumettre, c’est préférer la résignation à la violence, et préférer la résignation c’est être bon ou moins méchant que ceux qui font aux autres ce qu’ils ne voudraient pas qu’on leur fît.

« C’est pourquoi ce ne sont pas les meilleurs, mais les pires qui, selon toute probabilité, ont toujours été au pouvoir et qui y sont encore. Il peut y avoir des méchants parmi ceux qui se soumettent aux gouvernants, mais il n’arrive jamais que les meilleurs dominent les pires[5]. »

« C’est pourquoi, sans insister sur les faits que les émeutes, pillages, meurtres qui pourraient aboutir au règne des méchants et à l’asservissement des bons, se produisent déjà aujourd’hui, je ferai remarquer que la croyance à la possibilité de troubles et de désordres que provoquerait l’abolition de l’ordre actuel ne prouve nullement que cet ordre soit bon.

« Si vous touchez à l’organisation existante vous causerez les plus grands désastres. »

« Retirez seulement une brique des milliers d’autres formant une colonne étroite, haute de plusieurs mètres, et aussitôt elle s’écroulera et toutes les briques se briseront. Mais qu’on ne puisse retirer une seule brique ou lui donner le moindre coup sans que la colonne s’effondre, cela ne prouve nullement qu’il soit raisonnable de laisser toutes ces briques rangées d’une façon aussi irrationnelle. Cela prouve au contraire que la disposition des briques est mauvaise ; il faut donc les disposer suivant un ordre qui assure leur équilibre afin qu’on puisse les déplacer sans détruire celui-ci.

« Il en est de même de l’organisation de l’État moderne : elle est artificielle et chancelante, et le fait que le moindre choc peut la détruire, loin de démontrer son utilité, prouve au contraire que si elle eut jamais sa raison d’être, elle est devenue aujourd’hui complètement inutile, donc nuisible et dangereuse.

« Elle est nuisible et dangereuse, parce qu’avec elle tout le mal qui existe dans la société, au lieu de diminuer, augmente et s’affermit. Et il augmente et s’affermit, parce qu’il est justifié et revêtu de formes séduisantes ou bien il est dissimulé.

« Cette prospérité des peuples qui nous apparaît dans les États soi-disant bien organisés et qui sont gouvernés à l’aide de la violence, n’est en réalité qu’une apparence, qu’une fiction. Tout ce qui trouble la belle ordonnance extérieure, tous les meurt-de-faim, tous les malades, tous les débauchés hideux, tous sont cachés en des endroits où nous ne pouvons les voir ; on ne les voit pas, mais cela ne prouve pas qu’ils ne soient pas ; ils sont au contraire d’autant plus nombreux qu’ils sont mieux cachés, et ceux qui sont cause de leur misère se montrent d’autant plus cruels envers eux. Il est certain que l’arrêt de l’activité gouvernementale, autrement dit de la violence organisée, troublera la belle ordonnance extérieure de nos sociétés, mais elle ne les désorganisera pas ; elle fera seulement apparaître la désorganisation cachée et nous permettra d’y porter remède.

« Les hommes croyaient jusqu’en ces derniers temps qu’ils ne pourraient pas vivre sans gouvernement. Mais la vie évolue et les conditions de la vie, autant que les opinions des hommes, se modifient. Malgré les efforts des gouvernants pour maintenir les peuples dans un état d’enfance qui amène le sujet maltraité à se féliciter d’avoir à qui se plaindre, les hommes, et en particulier les ouvriers, tant en Russie qu’en Europe, se dégagent de plus en plus de leur situation de mineurs et commencent à comprendre les véritables conditions de leur vie.

« Vous nous affirmez que seuls vous pouvez nous défendre contre l’envahissement des peuples voisins : Chinois, Japonais,—disent maintenant les gens du peuple,—mais nous lisons les journaux et nous savons que personne ne nous menace de la guerre ; nous savons que vous seuls, gouvernants, dans un but impossible à démêler, vous irritez les peuples les uns contre les autres, puis, sous prétexte d’assurer notre défense, vous nous ruinez par des impôts afin d’entretenir vos flottes, vos armées, construire des chemins de fer stratégiques, servant uniquement votre ambition, vous entreprenez des guerres pareilles à celles que vous faites aujourd’hui aux pacifiques Chinois. Vous dites que vous protégez, pour notre plus grand bien, la propriété foncière ; mais cette protection n’aboutit qu’à faire passer toutes les terres entre les mains des compagnies, des banquiers, des riches, qui ne les travaillent pas, tandis que nous, l’énorme majorité du peuple, nous sommes complètement dépossédés et à la merci des oisifs.

« Vos lois ne protègent pas la propriété de la terre, mais permettent qu’on enlève la terre à ceux qui la travaillent. Vous protégez, dites-vous, le produit du travail de chacun. Or, c’est le contraire que vous faites : tous ceux qui produisent les objets précieux n’arrivent pas, grâce à votre prétendue protection, à se faire payer le prix réel de leur travail ; bien mieux, leur existence dépend entièrement du bon plaisir de ceux qui ne travaillent pas.

« On dit que la disparition des gouvernements entraînera celle des institutions sociales d’instruction et d’éducation, si nécessaires à tous.

« Mais pourquoi faire cette supposition ? Pourquoi penser que, les dirigeants disparus, les hommes ne sauront pas organiser eux-mêmes leur vie aussi bien que le font les gouvernants, non pour eux, mais pour les autres ?

« Nous voyons au contraire que de notre temps, dans les circonstances les plus diverses, les hommes parviennent à organiser eux-mêmes leur vie bien mieux que n’y réussissent les gouvernants. Nous voyons se former sans l’appui du gouvernement et souvent malgré son intervention toutes sortes d’institutions sociales : syndicats ouvriers, sociétés coopératives, compagnies de chemin de fer, artels, etc. Si, pour créer une œuvre sociale, on a besoin de réunir une certaine somme d’argent, pourquoi penser que des hommes libres ne la fourniraient pas sans contrainte, afin d’instituer ce qui se fait aujourd’hui à l’aide de l’impôt, au cas où l’entreprise était réellement utile à la société ? Pourquoi penser qu’il ne peut y avoir des tribunaux sans violence ? Il y a toujours eu, il y a encore des sentences d’hommes qu’acceptent avec confiance les plaideurs, sans qu’on ait besoin de les y forcer.

« Nous sommes tellement dépravés par un long esclavage que nous ne pouvons pas nous représenter une administration qui ne s’appuierait pas sur la force. Il n’en existe pas moins des communautés russes qui émigrent dans des contrées lointaines où notre gouvernement ne peut s’immiscer dans leurs affaires, organisent elles-mêmes l’administration, la justice, la police, la perception de leurs impôts, et elles prospèrent jusqu’au jour où le gouvernement du pays intervient et emploie ses procédés violents...

« Celui-là seul qui possède des dizaines de mille d’hectares en forêt a besoin de protection, quand, près de lui, des milliers d’hommes manquent de bois pour se chauffer. Cette protection est aussi nécessaire aux patrons des usines et des fabriques, où des générations d’ouvriers furent et sont encore frustrés du produit de leur travail. La protection est plus nécessaire encore au détenteur de centaines de mille pouds de blé attendant une année de disette afin de les vendre avec un bénéfice usurier aux populations affamées...

« On dit habituellement : supprimez la propriété de la terre et le fruit du travail, et personne ne sera certain de conserver ce qu’il a produit ; aussi cessera-t-il de travailler. C’est tout le contraire qu’il faudrait dire : la protection violente d’une propriété illégitime, si elle n’a pas complètement détruit, a du moins sensiblement affaibli chez les hommes l’idée naturelle de justice, qui commande de ne pas accaparer les objets de consommation qui sont la propriété innée sans laquelle l’humanité ne peut vivre, idée qui a toujours existé et existe dans la société...

« On peut assurément dire que les chevaux et les bœufs ne peuvent rien produire s’ils ne sont pas contraints par les hommes, créatures raisonnables. Mais pourquoi les hommes subiraient-ils les violences des êtres qui ne leur sont pas supérieurs, mais semblables ? Pourquoi les hommes doivent-ils se soumettre à ceux d’entre eux qui, à un moment donné, détiennent le pouvoir ? Où est la preuve que les gouvernants sont plus sages que les gouvernés ?

« Le fait même qu’ils s’autorisent à user de violence envers leurs semblables démontre qu’ils ne sont pas plus, mais moins sensés que ceux qui se soumettent à eux...

« On dit : comment les hommes pourraient-ils vivre sans gouvernement, c’est-à-dire sans contrainte ? Il faudrait dire au contraire : comment les hommes, êtres raisonnables, peuvent-ils vivre en commun groupés par la violence, au lieu de l’être par le consentement raisonné ?...

« De deux choses l’une : ou les hommes sont des créatures douées de raison ou ils ne le sont pas. S’ils ne le sont pas, aucun ne peut l’être ; dès lors tout parmi eux est réglé par la violence, et il n’y a aucun motif pour que les uns aient plus de droit que les autres d’en user. Et celle employée par le gouvernement ne saurait avoir de justification. Si, au contraire, les hommes sont doués de raison, leurs rapports doivent être inspirés par la raison et non s’établir par la violence de ceux d’entre eux qui se sont, par aventure, emparés du pouvoir[6]. »

« Aussi les hommes disent-ils que... la destruction du régime gouvernemental amènerait celle de tout ce qui a été acquis jusqu’ici par l’humanité ; que l’État a été et est toujours l’unique forme sous laquelle l’humanité peut se développer, et que tous les abus peuvent être corrigés sans l’anéantissement d’une organisation dont ils sont indépendants et qui permet à l’homme de progresser et d’arriver au plus haut degré de bien-être. Et ceux qui pensent ainsi appuient leur opinion sur des arguments philosophiques, historiques et religieux qui leur semblent irréfutables...

« On peut écrire des volumes entiers en faveur de la première thèse (ils sont déjà écrits depuis longtemps et on en écrit encore), mais on peut également écrire beaucoup contre (ce qui, quoique plus récemment, a été fait et d’une façon magistrale).

« Mais on ne peut pas prouver, comme cherchent à le faire les défenseurs de l’État, que la destruction du régime actuel amènerait l’anarchie : le brigandage, l’assassinat, la ruine de toutes les institutions, et le retour de l’humanité à la barbarie...

« Encore moins peut-on le démontrer par l’expérience, car il s’agit tout d’abord de savoir s’il faut la tenter ou non.

« La question de savoir si le moment de renverser l’État est arrivé ou non serait donc insoluble, s’il n’existait pas un autre moyen de la résoudre avec certitude.

« Les poussins sont-ils assez développés pour qu’on éloigne la couveuse et qu’on les laisse sortir des œufs, ou est-il encore trop tôt ? C’est une question qu’ils décideront d’eux-mêmes lorsque, ne pouvant plus tenir dans la coquille, ils la briseront à coup de bec et en sortiront.

« De même, le temps est-il arrivé ou non, pour les hommes, de détruire la forme gouvernementale actuelle et de la remplacer par une nouvelle ? Si l’homme, par suite de la conscience supérieure qui est née en lui ne peut plus se soumettre aux exigences de l’État, s’il ne peut plus s’en contenter et en même temps n’a plus besoin de la protection de l’État, la question est résolue par ceux qui ont déjà dépassé la forme étatiste et qui en sont sortis comme le poussin de l’œuf, où ne pourrait le faire rentrer aucune force au monde.

« Il est fort possible que l’État ait été nécessaire et le soit aujourd’hui pour tous les avantages que vous lui reconnaissez, dit celui qui s’est assimilé la conception chrétienne de la vie. Je sais seulement, ajoute-il, que pour moi, d’une part, je n’ai plus besoin de l’État, et, d’autre part, je ne peux plus commettre les actes qui sont nécessaires à son existence. Organisez-vous comme vous l’entendez, moi je ne puis démontrer ni la nécessité, ni l’inutilité de l’État, mais je sais ce dont j’ai besoin et ce qui m’est inutile, ce que je peux faire, et ce que je ne peux pas faire. Je n’ai pas besoin de m’isoler des hommes des autres nations ; c’est pourquoi je ne puis pas reconnaître mon appartenance exclusive à une nation quelconque et je refuse toute sujétion. Je sais que moi, je n’ai pas besoin de toutes les institutions gouvernementales actuelles ; c’est pourquoi je ne puis, en privant les hommes qui ont besoin de mon travail, le donner sous forme d’impôt au profit de ces institutions. Je sais que moi, je n’ai pas besoin ni d’administrations ni de tribunaux fondés sur la violence ; c’est pourquoi je ne peux participer ni à l’administration ni aux actes de justice. Je sais que moi je n’ai pas besoin d’attaquer les hommes des autres nations, de les tuer, ni de me défendre contre eux les armes à la main ; c’est pourquoi je ne puis prendre part à la guerre ni m’y préparer. Il est fort possible qu’il se trouve des hommes considérant tout cela comme nécessaire, je ne m’en occupe pas : je sais seulement, mais d’une façon absolue, que je n’en ai pas besoin... »[7]

Ceux qui parlent ainsi sont déjà nombreux ; cependant eux aussi continuent à subir le régime étatiste, voire concourent à son maintien. Quelle en est la cause ?

VII LA SOCIÉTÉ MODERNE VIT SANS PRINCIPES

Il me semble que la cause en est dans le fait suivant : la force motrice principale de l’humanité, la religion, s’est affaiblie, si elle n’a pas disparu complètement chez la majorité des peuples chrétiens. Quelle qu’elle soit, si grossière que soit son expression, c’est la religion qui sert de base à la vie populaire, et c’est suivant les modifications que subit la première que se transforme la dernière[8].

Les choses se passent ainsi parce que la direction première et la façon de vivre de chacun de nous sont déterminées par l’idée que nous nous en faisons. Comme cette idée ne peut être définie que par la religion, il est clair que la direction et la façon de vivre, tant des individus que des peuples,—si variées que soient les conditions de vie de ceux-ci,—sont définies principalement par la religion.

Il va sans dire qu’en dehors de celle-ci, d’autres causes influent sur nos conditions de vie ; mais la modification essentielle et l’évolution de l’étape inférieure à une étape supérieure de la vie sont toujours déterminées par la religion seule. Les peuples d’Europe ont franchi une étape semblable au moment où ils ont adopté le christianisme. De même les Arabes et les Turcs lorsqu’ils sont devenus Mahométans, les Asiatiques en se convertissant à la doctrine de Bouddha, de Confucius ou de Lao-Tseu.

Les changements dans la conscience religieuse d’un peuple entraînent inévitablement la transformation des formes extérieures de sa vie. Cela fut toujours ainsi et cela est encore. Mais il est des époques où, bien que la conscience religieuse des hommes évolue, ce progrès ne trouve pas encore une sanction concrète et l’ancienne vie sociale continue à s’inspirer de la conception religieuse périmée.

Ce phénomène provient de ce que le changement de la conception religieuse, sa cristallisation, sa croissance, s’effectue d’une façon continue mais invisible. Par contre, les conditions sociales se modifient avec une progression moins rapide, sans conformité avec l’accroissement invisible de la conscience : elle se transforme par accès. Le germe de la graine croît continuellement tandis que l’enveloppe crève. Il en est de même de la conscience et des formes sociales de la vie.

Chaque homme subit les mêmes transformations en passant d’un âge à un autre. Ainsi, la conscience évolue progressivement et insensiblement chez l’enfant devenu adolescent, chez l’adolescent devenu adulte, chez l’adulte devenu vieillard ; mais en passant d’un âge à un autre, l’homme continue parfois à s’inspirer, pendant longtemps encore, de sa conception de la vie de l’âge précédent. C’est pourquoi, n’ayant plus son ancienne foi et n’ayant pas encore établi de nouveaux rapports envers ce qui l’entoure, il vit, durant ces périodes, sans idée directrice.

Ce que nous observons dans l’évolution de l’individu a lieu également dans la vie de la société.

Lorsque les conditions de la vie ne répondent plus à sa conscience, la société entière se comporte comme l’individu qui mène une vie déréglée, folle et orageuse pendant ce moment de transition.

Tel est, à mon avis, le moment que traversent aujourd’hui les peuples chrétiens.

La conscience religieuse qui fut la base des formes actuelles de la vie sociale est déjà abandonnée par l’humanité, tandis que sa nouvelle conception n’a pas encore pénétré dans les esprits. Aussi, les hommes de notre temps vivent-ils sans se rendre compte du sens de leur vie et manquent d’orientation précise dans leurs actes.

Une grande partie de l’humanité contemporaine professe de différentes façons la prétendue doctrine chrétienne ; car sous le nom de celle-ci est sous-entendu le code de dogmes établi il y a seize siècles par des conciles et qui promulgue les plus grandes insanités. C’est bien cette doctrine chrétienne, contraire aux connaissances modernes et au bon sens, manquant de tout principe directeur, commandant la foi aveugle à ceux qui prétendent incarner l’Église, c’est cette doctrine qui occupe la place qu’a toujours occupée et doit occuper la vraie religion, celle qui explique le sens de la vie et qui indique la ligne de conduite qui découle de cette religion.

Une autre partie de l’humanité, la moins nombreuse, se disant cultivée, se trouve dans une situation moins propice encore à une vie morale et raisonnée.

Libérée du mensonge de la prétendue religion chrétienne, cette partie de la société est tombée sous l’influence d’un autre mensonge, bien pis encore que celui de l’Église : la conception scientifique de la vie, qui ne saurait cependant lui donner aucune orientation sensée. Cette conception rejette ce qui est essentiel à la nature humaine, ce qui la distingue de la nature animale, ce qui est l’essence de la conscience religieuse : la définition de notre mission dans le monde. Cette conscience religieuse est remplacée par des observations fortuites, inutiles et disparates, ainsi que par l’étude de matières diverses. Suivant cette conception,—si l’on peut dire,—toute religion est, par sa nature même, une erreur, et il n’y a aucune utilité de chercher une explication raisonnée du sens de la vie et du principe directeur de notre conduite, puisque la science, particulièrement la sociologie, qui soi-disant établit les lois du progrès humain, nous est un guide suffisant.

A vrai dire, cette science, en promettant de donner les lois de la vie dans l’avenir, laisse ses fidèles vivre ou bien en vertu d’anciennes règles religieuses qu’ils suivent inconsciemment, ou bien sans aucun principe en s’adonnant à leurs passions et en les justifiant même par une argumentation « scientifique ».

Telle est la pitoyable erreur de la minorité qui se croit à l’avant-garde de la société.

Il est une troisième partie, la plus nombreuse, d’hommes de toutes conditions, plus ou moins instruits, libérés de la contrainte imposée par la religion officielle, mais niant, par superstition scientifique, la nécessité de la religion, vivant d’une vie animale, égoïste, purement sensuelle et qui la considèrent même comme le dernier mot du progrès scientifique (la lutte pour l’existence, le surhomme).

Telles sont les conceptions qui prédominent dans la société moderne : la contrefaçon de croyance d’un groupe assez nombreux ; la conception basse pleine de suffisance, n’imposant aucun devoir, d’un groupe moindre ; enfin l’absence de tout sens moral du groupe le plus nombreux. Comme ni la contrefaçon de croyance, ni sa négation et son remplacement par la prétendue science, ni le manque de sens moral ne peuvent susciter de force régulatrice, donnant une direction à l’activité de la société moderne, notre vie se passe sans aucun principe conducteur, par simple inertie, et elle s’éloigne de plus en plus de la conception religieuse supérieure de notre époque dont la société a vaguement conscience. D’où le non-sens et les souffrances de plus en plus grandes de la vie d’aujourd’hui.

VIII LA VIE ANORMALE DE LA SOCIÉTÉ MODERNE

La situation de notre monde chrétien apparaît donc ainsi : une minorité possède la plus grande partie de terres et d’immenses richesses qui se concentrent progressivement dans les mains de quelques-uns et qui leur servent à entretenir une vie de luxe et toute artificielle. Une autre partie des hommes, la plus nombreuse, est dépourvue du droit de jouir librement de la terre, plie sous le poids des impôts taxant tous les objets de première nécessité, est accablée par suite par un travail malsain et anormal au service des riches, manque le plus souvent d’habitations et de vêtements hygiéniques, de nourriture saine, de loisir nécessaire au délassement intellectuel, vit et meurt dans la dépendance et la haine de ceux qui profitent de son travail.

Les uns et les autres sont en constante hostilité, recourent à l’occasion à la violence, au mensonge, au rapt, à l’assassinat. Aussi leur activité est-elle dépensée non en travaux productifs mais en luttes : lutte de capitalistes contre capitalistes, d’ouvriers contre ouvriers, de capitalistes contre ouvriers. Malgré des perfectionnements techniques apportés à la production industrielle, les richesses du sol et du sous-sol sont mal exploitées. Mais la pire des pertes c’est celle de vies humaines, douloureuse, inutile, irréparable.

Le plus malheureux dans cette situation est que les riches et les pauvres se doutent de la folie de cette existence, et de l’avantage qu’il y aurait pour les uns et les autres à unir leurs forces, à coordonner leur travail et à partager les produits. Mais ni les uns ni les autres n’aperçoivent aucune possibilité de changer leur situation actuelle, et ils continuent à vivre dans la haine et la lutte, tout en ayant conscience de l’aggravation progressive de leur position.

En plus de ces maux intérieurs, se poursuit une lutte intense et continue entre nations, qui absorbe la majeure partie du travail national dans le but d’entretenir l’armée, de subvenir aux frais de guerre, durant laquelle périssent dans la force de l’âge des centaines de mille d’hommes et sont pervertis des millions d’autres. Ici de même, nous savons que les armements et les guerres sont insensés, funestes, conduisent à la ruine matérielle et à la déchéance morale ; cependant, nous continuons à sacrifier notre vie et notre travail à ces dieux.

Tout le monde sait que cela ne doit pas être et qu’on pourrait l’éviter ; malgré tout, nous continuons à aggraver le mal.

Cette conscience d’une vie contraire à l’intérêt, à la raison, au vœu de chacun de nous, devient à tel point douloureuse que les plus généreux parmi les hommes, dont le nombre croît de plus en plus, ne voient d’autres issues à cette impasse que le suicide.

D’autres, souffrant également de la contradiction entre leurs aspirations morales et la réalité, cherchent à y échapper par un suicide partiel : l’abrutissement par le tabac, le vin, l’alcool, l’opium, la morphine. D’autres encore cherchent l’oubli en ajoutant aux narcotiques des plaisirs excitants ou stupéfiants : spectacles, lectures, spéculations intellectuelles sur des questions oiseuses auxquelles ils donnent le nom de science et d’art. Enfin, l’immense majorité, accablée par le travail, s’abrutit également par des narcotiques que lui fournissent ses exploiteurs et mène une existence de bêtes ; tout en sentant le caractère anormal de sa situation, elle n’a pas le loisir d’y réfléchir, empêchée qu’elle est par ses préoccupations quotidiennes.

C’est ainsi que vivent et meurent riches et pauvres, générations après générations, sans se demander pourquoi ils ont vécu leur existence douloureuse et stupide, ou bien en entrevoyant vaguement l’horrible et cruelle erreur que fut leur vie.

IX “LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ OU LA MORT”

La situation de l’humanité actuelle est d’autant plus lamentable que dans notre for intérieur nous concevons la possibilité d’une autre vie, toute différente, raisonnée et fraternelle, sans la folie de luxe des uns et la misère et l’ignorance des autres, sans exécutions, débauche, violence, armement, guerres.

Mais le régime présent, maintenu par la force, s’est enraciné à un tel point, que nous ne pouvons nous imaginer une vie collective sans une autorité gouvernementale ; nous y sommes à ce point habitués, que nous cherchons à réaliser jusqu’à l’idéal d’une vie libre et fraternelle par des actes d’autorité, c’est-à-dire par la violence.

Cette erreur est au fond du désordre moral et matériel de la vie passée, présente et voire future de la chrétienté.

Un exemple frappant nous en est donné par la Révolution française.

Les hommes de la Révolution ont posé clairement l’idéal d’égalité, de liberté, de fraternité, au nom duquel ils souhaitaient transformer la société. De ces principes découlaient des mesures pratiques : abolition des castes ; répartition égale des richesses ; suppression de titres et de grades, de la propriété foncière, de l’armée permanente ; institution de l’impôt sur le revenu, de pensions de retraite pour les ouvriers ; séparation de l’Église et de l’État, voire l’établissement d’une doctrine rationnelle, commune à tous.

Ces mesures étaient sages et bienfaisantes ; elles étaient la conséquence directe des vrais principes de liberté, d’égalité et de fraternité posés par la Révolution. Ces principes, autant que les mesures qui en découlent, ont été, sont et resteront vrais, et ils demeureront comme l’idéal de l’humanité tant qu’ils ne seront pas réalisés.

Or, cet idéal ne pourra jamais être atteint à l’aide de la violence. Malheureusement, les hommes de la Révolution étaient tellement accoutumés à l’emploi de la force comme unique moyen d’action, qu’ils ne s’étaient pas aperçus de la contradiction que renfermait l’idée de réaliser l’égalité, la liberté et la fraternité par la violence ; ils ne s’apercevaient pas que l’égalité est l’opposé de domination et de soumission, que la liberté est inconciliable avec la contrainte et qu’il ne peut y avoir de fraternité entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent. De là toutes les atrocités de la Terreur.

La faute en est non pas aux principes, comme le croient certains,—ils ont été et restent vrais,—mais aux moyens de leurs applications. La contradiction qui se fit jour si nettement et si brutalement pendant la Révolution française et qui, au lieu du bien, amena le mal, demeure jusque aujourd’hui, se révèle dans toutes les tentatives d’améliorer l’organisation sociale.

En effet, on espère réaliser cette amélioration avec le concours du gouvernement, autrement dit par la force. Bien mieux, cette contradiction se manifeste non seulement dans les doctrines sociales actuelles, mais même dans celles des partis les plus avancés : socialiste, révolutionnaire, anarchiste, qui prévoient la cité future.

En somme, les hommes cherchent à atteindre l’idéal d’une vie rationnelle, libre et fraternelle avec le concours de la force, quand celle-ci, quelle que soit la forme qu’elle prenne, n’est autre que le droit pris par les uns de disposer des autres et, en cas d’insoumission, de contraindre ceux-ci par le moyen extrême : l’assassinat.

Cela revient à dire : réaliser l’idéal du bonheur humain par le meurtre.

La grande Révolution française a été « l’enfant terrible », qui, au milieu de l’enthousiasme de tout un peuple, devant la proclamation des grandes vérités révélées et devant l’inertie de la violence, a exprimé, sous une forme candide, toute l’ineptie de la contradiction dans laquelle se débattait alors et se débat encore l’humanité : « liberté, égalité, fraternité, ou la mort ».

X LES FORMES SOCIALES CHANGENT, MAIS LA VIOLENCE PRÉDOMINE TOUJOURS DANS LES RAPPORTS DES HOMMES

Il est donc manifeste que la cause de la singulière contradiction, montrant les hommes à la poursuite de l’idéal de liberté, d’égalité, de fraternité par des moyens qui excluent la possibilité de sa réalisation, cette cause est dans le fait que les hommes ont déjà vaguement conscience de la conception religieuse correspondant à l’âge actuel de l’humanité, tandis qu’ils sont tellement attachés aux formes anciennes de vie qu’ils ne sauraient en imaginer d’autres, conformes à la nouvelle conception. Tel l’enfant devenu adulte et qui, par l’habitude prise, voudrait qu’on continue à l’aider à s’habiller et à le faire manger.

L’ordre des choses existant ne s’accordant plus avec l’âge de la société, mais la nouvelle conception n’étant pas encore assimilée par elle, toutes les tentatives d’amélioration de cet ordre de choses sont dirigées vers l’amendement des formes sociales extérieures. Or, cette modification superficielle est inconciliable avec l’idéal d’une vie libre, fraternelle et raisonnée. Aussi, pour la réaliser, ou seulement pour pouvoir en approcher, tout le système actuel doit être aboli.

« Il importe surtout que le gouvernement soit juste, ou, s’il agit mal, qu’il soit remplacé par un meilleur ; alors tout ira bien, tous seront égaux, libres, et la concorde règnera », pensent la plupart des hommes de notre temps.

Les uns croient qu’il suffit à cet effet de conserver l’état des choses établi en laissant au gouvernement le soin de le régulariser, et se préoccupent seulement d’écarter les obstacles sur sa route. Ceux-ci sont connus sous le nom de conservateurs.

D’autres estiment que la mauvaise organisation actuelle doit et peut être corrigée par l’introduction de nouvelles lois et constitutions garantissant la liberté et l’égalité. Ceux-ci sont appelés libéraux.

D’autres enfin disent que tout le régime actuel est mauvais, qu’il doit être supprimé et remplacé par un plus parfait : il établirait l’égalité complète, au point de vue économique principalement ; il assurerait la liberté et la fraternité de tous les humains sans distinction de race ni de nationalité. Ce sont les révolutionnaires de diverses nuances.

Tous les représentants de ces partis, d’opinions si divergentes, sont d’accord cependant sur le principal moyen d’améliorer la condition des hommes : l’autorité gouvernementale, c’est-à-dire la contrainte.

Ainsi pensent et disent les hommes qui ont le loisir de discuter les grands problèmes sociaux. (En ces derniers temps ces sociologues sont devenus particulièrement nombreux. Je ne crois pas exagérer en disant que ceux à qui la situation de fortune le permet, consacrent la majeure partie de leur temps à des discussions et à des démonstrations réciproques sur la meilleure manière pour le gouvernement de réaliser plus ou moins l’égalité, la liberté, la fraternité.)

Quant à la majorité des travailleurs manquant de loisir pour discuter les questions d’intérêt général et s’enseigner mutuellement, au fond ils pensent et disent de même : le perfectionnement de l’organisation sociale peut être réalisé par le gouvernement seul. Aussi, loin de souhaiter sa disparition, ils mettent tout leur espoir en lui, en son amélioration présente ou future. Riches et pauvres, non seulement pensent, mais agissent ainsi.

L’ancien régime est maintenu en Chine, en Turquie, en Abyssinie, en Russie ; on ne le modifie en rien, et tout va de mal en pis ; en Angleterre, en Amérique, en France on cherche à amender le système social en perfectionnant la Constitution, et cependant l’idéal de liberté, d’égalité, de fraternité est aussi loin de sa réalisation.

En France, en Espagne, dans les républiques Sud-Américaines, en Russie actuellement, des révolutions furent et sont organisées ; mais, qu’elles réussissent ou non, comme la vague renvoyée, l’ancienne situation revient toujours, parfois même aggravée. Que l’ancien régime demeure ou soit changé, l’absence de liberté et l’animosité restent les mêmes : châtiments, prisons, bannissements, impossibilité d’acheter des objets sans droit de douane, ni de jouir des instruments de travail ; c’est la même privation des travailleurs du droit à la terre sur laquelle ils sont nés, comme aux temps du Joseph de la Bible ; c’est la même haine entre nations ; le même envahissement des peuples sans défense de l’Afrique et de l’Asie, comme sous Gengis-Khang ; même cruauté, mêmes tortures de l’emprisonnement cellulaire et des compagnies disciplinaires, rappelant le temps de l’Inquisition ; mêmes armées permanentes et esclavage militaire ; même inégalité, comme entre le pharaon et ses esclaves, entre les Rockfeller ou les Rothschild et leurs serfs.

Les formes sociales changent, mais les rapports entre les hommes demeurent invariables ; et c’est pourquoi nous n’avançons pas vers l’idéal égalitaire. Si même nous avons avancé sur le chemin de cet idéal, ce n’est pas en raison des modifications apportées au pouvoir gouvernemental, mais plutôt malgré les obstacles semés par celui-ci. Si l’on a cessé de dévaliser les gens dans les villes, on le doit non à des lois nouvelles, mais au meilleur éclairage des rues. Si des gens ne meurent pas aussi souvent de faim, cela n’est pas dû non plus à une organisation plus parfaite des pouvoirs publics, mais aux voies de communication. Si l’on ne brûle plus les sorcières, si l’on ne recourt plus aux tortures, comme moyen d’instruction judiciaire ; si on ne coupe plus aux condamnés le nez, la langue et les oreilles, ce n’est point grâce aux transformations introduites dans le mécanisme gouvernemental, mais au progrès des connaissances et des sentiments absolument indépendants de ce mécanisme.

Les formes extérieures changent avec l’âge de l’humanité, autrement dit avec le développement de ses forces intellectuelles et de sa maîtrise croissante sur la nature ; mais le fond reste le même. Tel un corps qui dans sa chute change sa position, tandis que la ligne que suit son point de gravité demeure invariable.

Lancez un chat d’une hauteur : il peut tourner sur lui-même, avoir la tête en haut ou en bas, son centre de gravité ne sortira pas de sa ligne de chute. Il en est de même des changements des formes extérieures de la violence gouvernementale.

Il semblerait que les hommes, en tant qu’êtres doués de réflexion et qui veulent être guidés par un idéal de bien, devraient choisir entre ces deux alternatives : ou bien renoncer à l’idéal de raison, inconciliable avec la violence, ou bien rejeter celle-ci et ne plus l’employer. Or, ils n’adoptent aucune de ces conduites, mais simplement modifient à l’envi les formes de violence. Ils procèdent à l’instar d’un homme qui, chargé d’un poids inutile, tantôt en modifie le paquetage, tantôt le déplace de son dos sur ses épaules, du dos sur les reins et de nouveau sur le dos, sans que l’idée lui vienne de faire le seul acte nécessaire : s’en débarrasser.

Le plus malheureux est que, tout préoccupés par l’amélioration des formes de violence,—ce qui ne peut changer leur situation,—les hommes s’éloignent de plus en plus de l’activité qui seule peut leur procurer un réel bien-être.

XI L’ÉGLISE ET LA SCIENCE OBSTACLES A LA VÉRITABLE CONCEPTION DE LA VIE

L’humanité chrétienne—sinon l’humanité entière—se trouve actuellement au début d’une transformation universelle, qui couvait durant des siècles, voire pendant des milliers d’années. Cette transformation de l’humanité peut être comparée à celle d’un individu qui d’un enfant devient un homme fait.

Elle se manifeste de deux façons : intérieurement et extérieurement. La transformation intérieure est constatée par ce fait que la religion, c’est-à-dire l’explication du sens de la vie, était comprise autrefois comme une révélation mystique et merveilleuse, et elle se manifestait sous forme des rites qui en résultaient ; tandis que, aujourd’hui, l’humanité est arrivée à un degré d’évolution,—qui se révèle davantage dans les idées des meilleurs parmi nous,—rendant superflus l’explication mystique du sens de la vie et les rites préconisés comme étant agréables à Dieu. Il suffit, de nos jours, d’avoir une explication raisonnée du sens de la vie, plus convaincante que l’ancienne et qui montre mieux que les cérémonies cultuelles le devoir moral.

Telle est la transformation intérieure qui s’effectuait durant des milliers d’années, qui se poursuit encore, mais qui est assez avancée pour que la majorité des hommes soit en mesure de s’assimiler cette nouvelle conception religieuse. L’adulte commence à sentir qu’il cesse d’être enfant.

Quant à la transformation extérieure, liée au changement intérieur, elle consiste dans la modification des formes sociales, dans le remplacement du principe qui groupait et groupe encore les hommes : la substitution de la conviction raisonnée et du sentiment de la concorde à la violence.

L’humanité a expérimenté toutes les formes possibles de gouvernements oppressifs, et, toujours et partout, depuis le régime républicain le plus démocratique jusqu’au despotisme le plus brutal, la quantité et la qualité du mal produit par la violence ne varient pas. Si le despote et son arbitraire ne sont plus, subsistent le lynchage et les excès de la foule démagogique ; si l’esclavage personnel n’est plus, il y a l’esclavage d’argent ; plus de prestation ni dîme directes, mais des impôts indirects ; plus de despotes, mais des rois et empereurs autocrates, milliardaires, ministres, partis tyranniques.

La faillite de la violence comme moyen de gouvernement, son antagonisme avec la conscience moderne, sont trop évidents pour que l’ordre existant puisse encore longtemps se maintenir. Mais les conditions extérieures ne sauraient changer sans l’évolution de la mentalité des hommes. C’est pourquoi tous nos efforts doivent se porter vers cette transformation intérieure.

Que devons-nous entreprendre à cet effet ? Une seule chose et de prime abord : écarter les obstacles qui empêchent les hommes de reconnaître leur situation et d’appliquer les principes religieux qui se sont déjà insinués dans leur esprit.

Ces obstacles sont : le mensonge entretenu par la religion officielle et celui imposé par la science.

Le premier mensonge est de faire croire aux hommes que la religion—en tant que réponse aux questions vitales et principe directeur de la vie—est inséparable du mysticisme, de la magie, des miracles, des rites et cérémonies.

Le mensonge de la science est de persuader que la religion est un sentiment désuet, un reste des anciens temps, et qu’à notre époque elle peut être, avec avantage, suppléée par l’étude des lois de la vie et par des règles de conduite dictées par le raisonnement et l’expérience.

Le mensonge des hommes d’Église est de substituer à l’explication du sens de la vie la doctrine de la révélation, contraire aux connaissances modernes, et à la règle de conduite les cérémonies rituelles sans portée morale. La faute des savants est de considérer comme absolument superflue la métaphysique religieuse, autrement dit l’explication du sens de la vie, en s’imaginant qu’il est possible d’établir une règle de conduite, sans s’appuyer sur la métaphysique religieuse.

Les hommes d’Église affirment que la religion est utile au peuple, tout en ayant perdu eux-mêmes la foi. Les hommes de la science déclarent que la religion, ce qui a fait et fera avancer l’humanité, est un vestige des anciennes superstitions qu’on doit rejeter, et que les hommes peuvent être guidés par de prétendues lois découvertes par une prétendue science : la sociologie.

Ce sont ces hommes, les soi-disant savants en particulier, qui, à notre époque de transition, constituent le principal obstacle à l’élévation de l’humanité à ce degré de conscience intime et d’organisation extérieure qui répond à son âge.

Ceux qui se prétendent les servants de la Science sont plus nuisibles, parce que le mensonge des servants de l’Église a pu déjà être mis à nu dans toute sa laideur et que la plupart des hommes n’y croient plus ; elle s’en affranchit de plus en plus, et si elle suit encore l’Église, elle ne le fait que par tradition, usage et convenance. La superstition scientifique, par contre, est en pleine force, et ceux qui se sont libérés du mensonge ecclésiastique et se croient esprits libres, se trouvent inconsciemment sous la domination complète de cette nouvelle Église : la Science.

Ses prêtres appliquent tous leurs efforts afin de détourner l’attention des hommes des questions religieuses essentielles et de la diriger vers des questions futiles : l’origine des espèces, l’analyse spectrale, la nature du radium, la théorie des nombres, les animaux fossiles et autres sornettes, en leur attribuant la même importance que donnaient les Mages à l’Immaculée-Conception, à la dualité de la substance, etc. D’autre part, ils s’efforcent à suggérer que la religion—c’est-à-dire l’établissement du rapport de l’homme à l’égard de l’Univers et de son principe—n’est nullement nécessaire, et que des phrases pompeuses sur le droit, la morale et l’inexistante science sociologique, peuvent, avec avantage, la remplacer. De même que les partisans de l’Église, ils se persuadent et persuadent aux autres qu’ils sauvent l’humanité ; autant qu’eux, ils croient en leur infaillibilité, ne sont jamais d’accord entre eux, et se divisent en nombreuses chapelles ; de même que l’Église autrefois, ils sont aujourd’hui la cause principale de l’ignorance, de la grossièreté, de la dissolution, et par suite, du retard que met l’homme à s’affranchir du mal dont il souffre. Ces savants agissent à l’instar des bâtisseurs dont l’Évangile dit : « Ils ont rejeté la pierre qui a toujours été et sera la clef de voûte. » Ils ont rejeté la seule chose qui unissait et peut unir en un seul tout l’humanité : la conscience religieuse.

C’est ainsi que s’établit le cercle vicieux,—un mal succédant à un autre,—dans lequel tourne l’humanité chrétienne de notre temps. Qu’ils acceptent la doctrine pleine de superstitions de l’Église, ou les vagues, complexes et vaines spéculations scientifiques,—qui moins encore que l’Église peuvent guider dans la vie,—les hommes, privés de leur faculté supérieure : la conscience religieuse, ne peuvent, malgré leurs efforts, améliorer leur condition, encore moins détruire l’état de choses actuel, afin de se rapprocher de leur idéal : l’égalité, la liberté, la fraternité.

La force leur en manque.

Seuls, les hommes qui vivent la vie éternelle, et non pas la vie terrestre exclusivement, peuvent réaliser un idéal éternel ; et seuls ils peuvent accomplir ce qui paraît comme un sacrifice à ceux qui sont attachés à la vie terrestre. Car c’est le sacrifice des biens d’ici-bas qui fait avancer l’humanité.

Le sacrifice, en effet, est facile seulement à l’homme religieux, à celui qui considère sa vie dans l’Univers, comme une manifestation partielle de la vie universelle, et croit devoir, par suite, se soumettre aux lois de cette vie éternelle.

Par contre, pour celui qui considère la vie terrestre comme toute sa vie, le sacrifice n’a aucun sens ; et n’ayant pas la force de sacrifice, il est impuissant à supprimer, à diminuer le mal de la vie. Il le déplacera éternellement d’un endroit à un autre, mais ne pourra jamais le détruire.

C’est pourquoi les hommes n’ont qu’un moyen de se libérer du mal dont ils souffrent : la propagation parmi eux de la véritable doctrine religieuse, la plus haute de notre époque et qui s’est déjà insinuée dans leur esprit.

XII LE PERFECTIONNEMENT MORAL INDIVIDUEL EST L’UNIQUE MOYEN DE RÉALISER LE BONHEUR DE TOUS

Les doctrines religieuses sont toujours assimilées consciemment, librement par la minorité, et sous l’influence de la suggestion de la foi par la majorité. Tant que, suivant cette méthode, l’humanité n’aura pas adopté la doctrine raisonnée et conforme à son âge, seules les formes extérieures de sa vie changeront ; le mal demeurera le même, voire croîtra de plus en plus.

Or, cette doctrine existe depuis longtemps et a déjà pénétré dans l’esprit de la majeure partie de notre société. C’est la doctrine du Christ dans sa véritable signification, libre de toute fausse interprétation. Ses principes, tant métaphysiques qu’éthiques, sont reconnus non seulement par les chrétiens, mais encore par les adeptes des autres croyances, car ils coïncident avec l’essence de toutes les importantes doctrines religieuses : le brahmanisme, le confucianisme, le taoïsme, le judaïsme, le swedenborgianisme, le spiritualisme, la théosophie, même le positivisme de Comte.

Le fond de cette doctrine peut être défini ainsi : l’homme est un être spirituel, semblable à son principe—Dieu ; la mission de l’homme est d’accomplir la volonté de ce principe-Dieu ; la volonté de Dieu est de concourir au bien des hommes ; le bien des hommes est réalisé par l’amour ; l’amour actif est de faire aux autres ce qu’on veut qu’on vous fasse. C’est là toute la doctrine.

Elle n’est point une révélation mystique de la manifestation surnaturelle de la divinité, de ses dogmes et décrets, comme l’affirme l’Église ; elle n’est pas non plus un enseignement moral recommandant une vie collective rationnelle, harmonieuse et profitable à tous, comme la comprennent les savants ; elle est l’explication logique du sens de la vie, et grâce à laquelle la règle de conduite n’est pas imposée extérieurement, mais résulte naturellement du sens que nous attribuons à notre vie. Bien qu’elle n’admette aucun phénomène surnaturel, contrairement à ce que prétend l’Église, cette doctrine n’a pas toutefois davantage un caractère intellectuel laissant notre raison seule nous guider, comme le pensent les savants incroyants.

Cette doctrine est une religion, c’est-à-dire, l’établissement du rapport de l’homme envers le monde et son principe. Elle donne la réponse aux questions : qu’est-ce que l’homme par rapport à l’infini dans l’espace et le temps, et quelle est la mission de sa vie ? Cette réponse donne aux hommes qui la reconnaissent une explication raisonnée du sens de la vie, d’où découlent naturellement des règles immuables de conduite.

C’est par là que se distingue la véritable doctrine chrétienne du christianisme d’Église enveloppé de mysticisme et étayé sur des miracles, et c’est ainsi qu’elle diffère de la morale utilitaire des incroyants qui, sans s’en apercevoir, empruntent au christianisme ses conclusions tout en en méconnaissant le fond.

Tant que cette doctrine ne sera pas reconnue dans sa pureté et que son principe métaphysique—l’attitude que doit garder l’homme envers Dieu—ne sera pas accepté, tant qu’elle ne sera pas répandue dans le monde chrétien, comme l’est aujourd’hui la religion d’Église, toutes les formes de violence dont souffrent les hommes, l’oppression gouvernementale surtout, demeureront invariables.

Mais quelles mesures doivent être recommandées à cet effet ?

Nous sommes tellement imprégnés de l’idée fausse attribuant la possibilité d’améliorer notre vie par des moyens extérieurs, qu’il nous semble possible de réaliser le changement de notre état intérieur par les seuls moyens extérieurs.

Mais il n’en est pas ainsi ; et c’est là une chance considérable pour l’humanité. En effet, si nous pouvions influer les uns sur les autres par des moyens extérieurs, les hommes légers, irréfléchis pourraient corrompre leurs semblables et les priver du bonheur ; en outre, une semblable activité pourrait rencontrer des obstacles infranchissables sur la voie du bonheur.

Heureusement, l’évolution spirituelle est dans le pouvoir de chacun de nous. Nous savons toujours en quoi consiste notre véritable bonheur, de chacun de nous et des autres hommes, et rien ne peut arrêter ou retarder notre activité dans la poursuite de ce but.

Or, le but—le bien de chacun et de tous—est atteint uniquement par la transformation intérieure de l’individu, par l’élaboration d’une conscience religieuse et indépendante, afin de pouvoir vivre en conformité avec cette conception personnelle. De même qu’une matière en combustion peut seule communiquer le feu à d’autres matières, seules, la vraie foi et la vraie vie d’un homme peuvent se communiquer à d’autres hommes, répandre et consolider la vérité religieuse. Or, seuls la propagation et l’affermissement de la vérité religieuse améliorent la condition des hommes.

Voilà pourquoi il n’est qu’un moyen de se délivrer de tous les maux dont souffrent les hommes, y compris l’effroyable mal que commet le gouvernement : le travail intérieur que doit accomplir chacun de nous afin d’être l’artisan de sa propre amélioration morale.

Juin 1905.

Notes in this chapter

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