LA FIN D’UN MONDE[9]
E. (Ely) Halpérine-Kaminsky translation
LA FIN D’UN MONDE[9]
Jamais les hommes n’ont eu devant eux une œuvre aussi grandiose à accomplir. Notre siècle est le siècle de révolution dans la plus haute acception de ce mot : Révolution morale et non matérielle. Il se forme une idée supérieure d’organisation sociale et de perfectionnement moral.
Channing.
Et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira.
(Jean, VIII, 32.)
I LA FIN D’UN SIÈCLE—SA DISPARITION—SYMPTOMES ET CAUSES
Le siècle et la fin d’un siècle ne signifient pas en langage évangélique la fin et le commencement d’une période de cent ans, mais la fin d’une conception de la vie, d’une croyance, d’un moyen de communion entre les hommes, et le commencement d’une nouvelle conception de la vie, d’une nouvelle religion, d’un nouveau moyen de communion entre les hommes.
Il est dit dans l’Évangile qu’au moment de ces changements de siècle, toutes sortes de calamités doivent se produire : trahisons, cruautés, guerres, et que tout amour doit disparaître à la suite du désordre. Ces paroles, à mon sens, ne doivent pas être prises comme une annonce prophétique pour un temps donné, mais comme l’indication d’une loi constante : tout changement de régime, de conception de vie, est inévitablement accompagné de violentes perturbations, de cruautés, de trahisons, d’illégalités de toutes sortes, et ces perturbations doivent amener par la suite une éclipse de l’amour entre les hommes, amour sans lequel toute vie collective est impossible.
C’est précisément ce qui se produit aujourd’hui, non seulement en Russie, mais dans le monde chrétien en général. En Russie, ce phénomène se manifeste avec plus de netteté et plus ouvertement, tandis que dans le reste du monde civilisé il se trouve à l’état latent.
Je crois qu’en ce moment la vie des peuples chrétiens a atteint cette limite qui marque la fin d’une ère et le commencement d’une autre. Je crois que précisément à cette heure, commence la grande révolution qui se prépare depuis deux mille ans dans le monde chrétien, révolution consistant dans la substitution au christianisme corrompu et au régime de domination qui en découle, du véritable christianisme, base de l’égalité entre les hommes, et de la vraie liberté à laquelle aspirent tous les êtres doués de raison.
J’aperçois les signes extérieurs de ces changements, dans l’âpre lutte de classes, dans la froide cruauté des possédants, l’irritation et le désespoir des miséreux, les armements insensés et croissants des nations les unes contre les autres, l’extension de la doctrine collectiviste, effrayante par son esprit despotique, étonnante par son caractère plein d’utopies, dans la vanité et la puérilité de certaines études soi-disant scientifiques, la corruption morbide et l’inanité de toutes les manifestations de l’art ; je les vois enfin et surtout dans l’absence chez les dirigeants de toute idée religieuse, mieux, la négation voulue de toute religion, enfin, dans la reconnaissance du caractère légitime de l’oppression du faible par le fort, ce qui amène la disparition de tout principe directeur de la vie sociale.
Tels sont les symptômes généraux de la révolution qui s’effectue, ou plutôt de la tendance à la révolution qui se manifeste chez les peuples chrétiens. Les symptômes historiques plus immédiats, autrement dit, les secousses qui ont fait la révolution, sont la guerre russo-japonaise et l’agitation politique et sociale qui se manifeste actuellement d’une façon inouïe dans le peuple russe.
On attribue la débâcle de l’armée et de la flotte russe à des hasards malheureux, à l’incurie du gouvernement ; on attribue la force du mouvement révolutionnaire à l’insuffisance de ce même gouvernement et à l’action plus énergique des agitateurs. Quant aux conséquences, les politiciens, tant russes qu’étrangers, croient que ces événements amèneront l’affaiblissement de la Russie, ainsi qu’un changement de son régime politique.
A mon sens, ces événements ont une portée bien plus grande : la débâcle de l’armée, de la flotte et de l’administration russes marque le commencement de la désagrégation de l’État russe, et la désagrégation de l’État russe signifie, à mon avis, le commencement de la disparition de toute la civilisation soi-disant chrétienne. C’est bien la fin d’un monde et le commencement d’un autre.
Les phénomènes dissolvants, qui ont placé les peuples chrétiens dans la situation où ils se trouvent actuellement, se sont manifestés depuis longtemps, depuis que la religion chrétienne a été reconnue comme religion d’État.
Voici un système social qui se maintient par la violence, existe plutôt par la soumission complète à ses lois qu’aux lois de la religion, ne peut subsister sans la répression, la force armée et les guerres, attribue à ses gouvernants un caractère presque divin, glorifie la richesse et la puissance, et cependant accepte la religion chrétienne qui proclame l’égalité et la liberté complète de tous les hommes, reconnaît la loi de Dieu supérieure à toutes les autres lois, condamne toute violence, tout châtiment et toute guerre, prescrit l’amour des ennemis, glorifie non pas la puissance et la richesse, mais l’humilité et la pauvreté ; en un mot, la société adopte en la personne de ses gouvernants païens la religion chrétienne, non dans son sens vrai, mais sous sa forme corrompue permettant le maintien d’une organisation païenne de la vie.
Aussi, les pasteurs des peuples et leurs conseillers, qui pour la plupart ne comprennent pas le sens du véritable christianisme, s’indignent-ils très sincèrement contre les hommes qui professent et propagent le vrai christianisme, et, la conscience tranquille, les châtient et les bannissent. Le clergé défend de lire l’Évangile et se réserve le droit exclusif de le commenter, d’imaginer des sophismes complexes justifiant l’union contre nature entre l’État et le Christianisme, d’instituer des cérémonies solennelles qui hypnotisent la foule. Et c’est ainsi que la grande majorité des hommes a vécu des siècles durant, croyant vivre en bons chrétiens, sans même soupçonner ce que peut être la vraie doctrine du Christ.
Toutefois, si grand que fut le prestige de l’État, si long que fut son triomphe, si cruelle que fut sa tyrannie contre la véritable idée chrétienne, la vérité révélatrice de l’âme humaine une fois connue, n’a pu être étouffée. Plus cette situation a duré, plus nettement est apparue la contradiction entre la doctrine chrétienne, toute d’humilité et d’amour, et la doctrine de l’État, toute d’orgueil et de violences.
La plus puissante digue du monde ne saurait arrêter le cours des flots humains. Ces flots se frayent inévitablement leur voie, soit en passant sur la digue, soit en la contournant, soit en la brisant. Ce n’est qu’une question de temps. Il en sera de même du véritable christianisme étouffé depuis si longtemps par les gouvernants. Le temps est venu où il commence à détruire la digue qui l’arrête et à en balayer les débris.
J’aperçois les signes extérieurs de cette destruction, dans la facilité avec laquelle les Japonais ont triomphé des Russes, et dans la violente agitation qui soulève toutes les classes de la société russe.
II LA PORTÉE DE LA VICTOIRE DES JAPONAIS
Comme il arrive toujours en cas de défaite, on cherche à expliquer aujourd’hui celle des Russes par les fautes qu’ils ont commises : mauvaise organisation militaire, abus, ignorance des chefs. Telle n’en est pas la véritable cause. Ce n’est pas tant l’incurie gouvernementale ou l’insuffisance du commandement militaire que la supériorité certaine des Japonais dans l’art de la guerre qui a déterminé la défaite des Russes. La victoire du Japon est due non pas à la faiblesse de la Russie, mais au fait que le peuple nippon constitue évidemment aujourd’hui la plus forte puissance militaire sur terre et sur mer. Je le crois, parce que les Japonais, grâce à leur esprit pratique et à l’importance qu’ils ont accordée à l’art militaire, se sont assimilé bien mieux que les nations chrétiennes tous les perfectionnements techniques qui ont procuré jusqu’ici à celles-ci l’avantage sur les peuples non chrétiens ; parce que les Japonais sont par leur nature plus braves et plus indifférents devant la mort que nous ne le sommes aujourd’hui ; parce que le patriotisme guerrier, que nos gouvernants s’efforcent de nous inculquer bien qu’il soit en tous points contraire à la doctrine du Christ, existe encore dans toute sa force primitive chez les insulaires asiatiques ; enfin, parce que, en se soumettant servilement à l’autorité despotique d’un Mikado divinisé, leur énergie demeure plus concentrée et plus unie que celle de peuples qui ont franchi la phase de soumission servile. En un mot, le grand avantage des Nippons est de n’être pas chrétiens.
Si corrompue que soit chez nous l’idée chrétienne, notre conscience en est malgré tout imprégnée, et les meilleurs parmi nous ne peuvent plus employer leur force intellectuelle à imaginer et à fabriquer les instruments de meurtre, ni se refuser à condamner plus ou moins le patriotisme belliqueux. Ils ne sauraient imiter les Japonais, qui s’ouvrent le ventre plutôt que de tomber dans les mains de l’ennemi, ni, comme jadis nous-mêmes, se faire sauter avec l’ennemi plutôt que de se rendre. Ils ne peuvent plus priser comme autrefois les vertus guerrières ni respecter la caste militaire ; enfin il leur est impossible, sans offenser leur dignité humaine, de se soumettre servilement aux autorités, surtout de faire impassiblement métier d’assassins.
Dans la vie courante même, lorsque l’activité humaine se trouve en opposition avec la doctrine évangélique, les peuples chrétiens sont impuissants à lutter avec les peuples non chrétiens. Le fait se produit notamment dans les questions d’argent. Si faussement qu’ils interprètent la doctrine du Christ, ses partisans ont conscience que la richesse ne donne pas le bonheur suprême ; aussi, ne mettent-ils pas à l’acquérir la même âpreté que ceux qui, n’ayant pas d’idéal plus élevé, voient en elle la seule bénédiction divine.
On peut en dire autant de la science et de l’art non chrétiens. Dans le domaine de la science expérimentale et positive et de l’art morbide et sensuel, la supériorité appartient et appartiendra sans conteste aux peuples et aux individus les moins chrétiens.
Ce phénomène, que nous voyons se manifester en pleine paix dans toutes les branches de l’activité sociale, doit à plus forte raison se produire dans les choses de la guerre, rigoureusement interdite par la doctrine évangélique. C’est pourquoi l’inévitable supériorité des peuples non chrétiens s’est révélée avec une si grande évidence dans les victoires éclatantes des Japonais sur les Russes, malgré l’équivalence de leurs armements et de leur science militaire.
C’est par là surtout que la victoire des Japonais est pour nous d’un grand enseignement. Elle a montré en effet d’une façon absolue, non seulement à la Russie vaincue mais au monde entier, combien était insuffisante la culture extérieure dont étaient si fières les nations chrétiennes, culture qui leur semblait être le résultat merveilleux de nombreux siècles d’efforts et que pourtant le Japon a pu s’assimiler en quelques dizaines d’années, bien qu’il ne soit nullement doué de qualités morales exceptionnelles ; car, lorsqu’il l’a cru nécessaire, il a tout appris, depuis la découverte des bactéries jusqu’à celle des explosifs, et il a si bien su mettre en pratique cette science, que dans l’art de la guerre il est devenu bientôt supérieur à ses maîtres.
Sous prétexte de se défendre, les peuples chrétiens ont rivalisé durant des siècles dans l’invention d’engins de destruction, qu’ils ont employés aussi bien à lutter entre eux qu’à combattre les peuples non civilisés de l’Afrique et de l’Asie pour en tirer profit.
Mais voici que parmi ceux-ci apparaît un peuple guerrier, plein d’habileté et doué d’une merveilleuse facilité d’assimilation, qui, devant le danger, menaçant lui et ses voisins, a su s’approprier avec une aisance et une rapidité extraordinaires tout ce qui faisait la supériorité incontestable des Européens. Il comprit très vite que, au moment où l’on va vous frapper d’une lourde massue, il faut en saisir une semblable, une plus lourde au besoin, afin de rendre coups pour coups.
Profitant de plus de l’avantage que lui donnaient son despotisme religieux et son fanatisme patriotique, il est devenu, au point de vue guerrier, plus redoutable que la plus grande des puissances militaires.
Sa victoire a montré aux peuples guerriers que la force des armes n’est plus entre leurs mains, mais qu’elle est, ou doit passer bientôt, entre les mains de ceux qui ne sont pas chrétiens. En effet, imitant l’exemple du Japon, tous les peuples de l’Asie et de l’Afrique peuvent devenir capables de s’assimiler cette science militaire dont sont si fières les nations chrétiennes, et alors il leur sera facile non seulement de se libérer de leur oppression, mais encore de les anéantir toutes.
En raison de l’issue de la guerre russo-japonaise, les gouvernements européens vont être obligés d’accroître les armements qui déjà écrasent leurs peuples, et, même en doublant leurs effectifs, ils devront prévoir malgré tout qu’avec le temps les peuples païens si longtemps opprimés, apprenant l’art de la guerre aussi bien que les Japonais, en arriveront à rejeter leur joug et à se venger.
Ainsi, ce n’est plus le pur raisonnement, mais l’amère expérience de la victoire japonaise qui rend évidente pour tous les peuples cette simple vérité : La violence ne peut conduire à rien autre qu’à l’aggravation des maux et des souffrances.
Cette victoire a prouvé que, préoccupés de l’accroissement de nos forces armées, nous avons commis une œuvre non seulement mauvaise, mais encore contraire à l’esprit chrétien qui nous domine, une œuvre dans laquelle nous serons forcément surpassés et vaincus par les païens. Cette victoire a montré que notre activité guerrière nous était funeste, épuisait inutilement nos forces et surtout nous préparait des ennemis plus puissants.
Cette guerre a démontré avec évidence que la force de nos peuples n’est pas dans la domination militaire et que, s’ils veulent rester chrétiens, ils doivent conformer leur vie à la doctrine évangélique, qui seule leur donnera le suprême bonheur, acquis par l’amour et la concorde, et non par la violence.
C’est là, et non ailleurs, qu’est la véritable signification de la victoire des Japonais pour le monde chrétien.
III LE SENS DU MOUVEMENT RÉVOLUTIONNAIRE EN RUSSIE
La victoire du Japon a montré à tous combien était fausse la voie suivie jusqu’ici par la civilisation. Aux Russes, cette guerre—cause de tant de souffrances insensées : sacrifice inutile d’hommes et de richesses—a montré, de plus, le grave danger de leur soumission à leur gouvernement. Afin d’assurer de louches profits à quelques personnages malfaisants, ce gouvernement a jeté le pays dans une guerre imbécile qui, dans aucun cas, ne pouvait être avantageuse pour le peuple. Des centaines, des milliers de vies ont été sacrifiées, les produits du labeur colossal de tout un peuple perdus, enfin, la gloire elle-même de la Russie, pour ceux qui en étaient fiers, anéantie ; mais le pis est que les fauteurs de tous ces crimes, loin de les reconnaître, en rejettent sur d’autres la responsabilité, et que, conservant leurs places, ils sont tout disposés à jeter le pays dans de plus grands malheurs encore.
La révolution commence tout naturellement lorsque la société vient à abandonner une certaine conception de la vie sur laquelle continue à reposer l’édifice social existant, autrement dit, lorsque la contradiction entre la vie telle qu’elle est et celle qui doit ou peut être devient si nette pour la majorité des hommes, que ceux-ci sentent déjà l’impossibilité de continuer à vivre dans les anciennes conditions ; et cette révolution éclate d’abord chez la nation qui possède le plus grand nombre d’individus conscients de cette contradiction. Quant aux moyens employés par la révolution, ils dépendent du but qu’elle poursuit.
En 1793 la contradiction entre l’idée d’égalité des hommes et le pouvoir despotique des rois, du clergé, des nobles, des fonctionnaires, était sentie non pas seulement par les peuples qui en souffraient, mais aussi par les meilleurs parmi les hommes des classes dirigeantes du monde chrétien tout entier. Mais nulle part plus qu’en France ces classes ne ressentaient l’injustice de l’inégalité, nulle part la conscience populaire n’était moins asservie. C’est pourquoi la Révolution de 1793 a débuté précisément en France. Quant au moyen le plus immédiat de conquérir l’égalité, il consistait tout naturellement à prendre par la force le pouvoir que détenaient les maîtres du jour ; c’est pourquoi les révolutionnaires de l’époque ont eu recours à la violence pour arriver à leurs fins.
Actuellement, en 1905, où les gouvernants enlèvent arbitrairement aux hommes le produit de leur travail pour s’armer à outrance, où à chaque instant ils peuvent pousser les peuples à s’entr’égorger, la contradiction entre une vie libre possible et légitime et la soumission stupide et funeste aux oppresseurs, est ressentie non seulement par les peuples qui en souffrent, mais aussi par les plus généreux parmi ceux qui les gouvernent. Nulle part cette contradiction n’est aussi nette que chez le peuple russe.
Il la ressent autant en raison de la guerre stupide et honteuse où il fut jeté par le gouvernement que par suite du régime agraire qu’il a conservé jusqu’ici ; il la ressent surtout à cause de la conscience chrétienne particulièrement vivace chez lui.
J’estime donc que la révolution de 1905, ayant pour but d’affranchir les hommes de l’oppression brutale, doit commencer et commence précisément en Russie. Quant aux moyens d’y parvenir, ils doivent être évidemment tout autres que la violence à laquelle les hommes avaient eu jusqu’ici recours pour arriver à l’égalité.
Les hommes de la grande Révolution pouvaient encore se méprendre en croyant à la possibilité de réaliser l’égalité par la violence, quoiqu’il fût de toute évidence que la force brutale était par elle-même la manifestation la plus vive de l’inégalité. A plus forte raison ne peut-on aujourd’hui recourir à la violence pour conquérir cette liberté, qui est le principal but de la révolution actuelle.
Or, que voyons-nous ? Les révolutionnaires de nos jours répètent en Russie tout ce que faisaient leurs devanciers dans les pays européens : manifestations solennelles, cortèges funèbres, destruction des prisons, brillants discours (« Allez dire à votre maître... »), assemblées constituantes, etc... Et ils croient qu’en renversant le gouvernement existant et en le remplaçant par une monarchie constitutionnelle, ou même par une république socialiste, ils atteindront le but que la révolution s’est imposé.
Mais l’histoire ne se répète pas. La révolution par la violence a fait son temps. Tout ce qu’elle a pu donner aux hommes elle l’a déjà donné, et en même temps elle a indiqué ce qu’elle était incapable de donner. La révolution qui commence en Russie,—nous ne sommes pas en 1793, mais en 1905,—où l’on compte cent millions de paysans doués d’une psychologie et d’une organisation sociale particulières, cette révolution ne saurait en aucune façon avoir le même but et se faire par les mêmes moyens que les révolutions qui eurent lieu il y a soixante, quatre-vingt ou cent ans, chez des peuples latins ou germains dont la mentalité est tout autre.
La population rurale de la Russie, qui comprend le vrai peuple, n’a que faire de la Douma, de toutes ces libertés—dont l’énumération seule est une preuve de l’absence de la vraie liberté,—ainsi que de la substitution d’un gouvernement violent à un autre aussi violent ; il a besoin de s’affranchir de tout le système de violence.
La portée de la révolution qui commence en Russie et qui s’annonce dans le reste du monde, n’est donc point dans les réformes énumérées par les programmes habituels : impôts sur le revenu ou autres, séparation de l’Église et de l’État, monopoles nationaux, système électoral, participation du peuple au pouvoir, institution de la République la plus démocratique, etc., mais dans la conquête de la vraie liberté.
Or, cette liberté vraie peut être réalisée seulement par le refus de se soumettre à toute autorité, quelle qu’elle soit, et cela sans recourir aux barricades, assassinats et institutions nouvelles obtenues par la violence et reposant sur elle.
IV LA CAUSE PRINCIPALE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE
La cause principale de la prochaine révolution comme de toutes celles passées ou futures a un caractère religieux.
Le mot religion est pris d’ordinaire soit dans le sens d’une définition mystique du monde invisible, soit pour désigner certains rites d’un culte qui console et encourage les hommes dans la vie, soit comme une explication de l’origine de l’univers, soit comme la réglementation morale de la vie sanctionnée par la prescription divine.
Ce n’est pas ainsi que je comprends la religion : elle est pour moi avant tout la révélation de la loi supérieure, commune à tous les hommes, leur assurant dans un temps donné le suprême bonheur.
Déjà antérieurement à la doctrine chrétienne, fut proclamée et exprimée chez divers peuples une loi religieuse, supérieure et commune à toute l’humanité, qui peut être formulée ainsi :
L’homme ne doit pas vivre pour son bonheur individuel, mais pour le bonheur de tous, c’est-à-dire, rendre service à son prochain (Bouddha, Isaïe, Confucius, Lao-Tseu, stoïciens). La loi ayant été proclamée, il était impossible aux hommes qui la connaissaient de ne pas se rendre compte de sa justesse et de sa bienfaisance ; mais l’ordre social fondé sur la violence a pénétré si à fond dans les mœurs et les institutions que, tout en reconnaissant les bienfaits de la loi d’aide mutuelle, les hommes continuaient à vivre sous l’empire de lois répressives qu’ils justifiaient par la nécessité de châtier les méchants. Il leur semblait que sans menaces ni châtiments du mal par le mal, la vie sociale était impossible. Les uns assumaient le devoir de maintenir l’ordre public et de corriger les criminels en faisant appliquer les lois répressives ; ils commandaient, les autres obéissaient. Mais les maîtres se dépravaient par l’omnipotence dont ils jouissaient, et une fois dépravés, au lieu de corriger les mœurs, ils les contaminaient de leur propre souillure ; les administrés à leur tour se dépravaient par leur participation à ces violences, par leur esprit d’imitation et par leur soumission servile.
Il y a dix-neuf cents ans apparut le Christianisme. Avec une nouvelle force, il vint confirmer la puissance de cette loi d’amour et de solidarité, et nous apprendre en plus pourquoi elle n’était pas observée.
Il a montré avec une netteté extraordinaire que la cause de cette inobservance était la fausse notion que l’on se faisait de la légitimité et de la nécessité de la violence comme moyen de coercition. Après avoir démontré sur toutes ses faces l’illégalité et la nocivité du châtiment social, il a prouvé que la principale cause des malheurs de l’humanité résidait dans les violences auxquelles se livrent les hommes les uns sur les autres sous prétexte de vindicte publique ; enfin, il a montré que l’unique moyen de faire disparaître la violence était de la subir avec passivité.
« Tu as entendu dire aux anciens : Œil pour œil, dent pour dent. Moi, je te dis : Ne résiste pas au méchant ; s’il te frappe sur la joue droite, tends-lui la joue gauche ; s’il veut plaider contre toi et te prendre tes vêtements, donne-lui jusqu’à ta chemise. Donne à celui qui te tend la main et ne te détourne pas de celui qui sollicite ton aide pécuniaire. »
Cette doctrine veut dire que lorsque celui qui a mission de juger des cas de violences en commet lui-même, il n’y aura plus pour elles aucune limite.
Aussi, pour qu’elles disparaissent, il faut que nul, sous quelque prétexte que ce soit, n’emploie la force brutale, et surtout sous le prétexte le plus fréquent, celui de punir.
Cette doctrine atteste cette vérité simple et naturelle : on ne saurait supprimer le mal par le mal, et l’unique moyen de diminuer l’intervention de la violence est de ne pas s’en servir.
La doctrine chrétienne l’a nettement formulé et établi. Malheureusement, on se figurait à tort que châtier était une condition indispensable à la vie sociale, et cette croyance était tellement enracinée, le nombre des hommes qui ignoraient cet enseignement ou ne le connaissaient que sous sa forme corrompue était si grand, que tous ceux qui avaient accepté la loi du Christ continuaient à vivre d’après celle de la violence. Les pasteurs des chrétiens croyaient que l’on pouvait accepter la doctrine de la solidarité sans la loi de la non-résistance au mal, qui est pourtant la clef de voûte de tout l’enseignement sur la conduite des hommes. Car, admettre la loi de l’aide mutuelle en méconnaissant le précepte de la non-résistance, c’était construire la voûte sans la sceller dans sa partie centrale.
Les chrétiens, en s’imaginant qu’ils pouvaient organiser leur vie mieux que celle des païens sans accepter le précepte de la non-résistance, continuaient à faire non seulement ce que faisaient ceux-ci, mais pis encore, et s’éloignaient ainsi de plus en plus de la vie chrétienne. Le sens de leur doctrine s’obscurcissait, et ils sont arrivés enfin à leur triste situation actuelle : division des peuples chrétiens en camps ennemis, dépensant toutes leurs forces à s’armer et prêts à chaque instant à s’entre-déchirer. Plus encore : ils ont provoqué la haine des peuples non chrétiens qui se lèvent déjà contre eux. Enfin, et par-dessus tout, ils sont arrivés à la négation complète non seulement du christianisme, mais de toute loi ayant un caractère élevé.
La cause première de la prochaine révolution est donc surtout religieuse. Elle vient de la déformation de la loi suprême de solidarité, par suite de la méconnaissance du précepte de la non-résistance spécifiée par le christianisme, dont l’intention expresse est de rendre cette loi pratiquement réalisable.
V LES CONSÉQUENCES DE L’INACCEPTATION DU PRÉCEPTE DE LA NON-RÉSISTANCE
La doctrine chrétienne n’a pas seulement montré que la vengeance n’est ni utile ni sensée, parce qu’elle ne fait qu’accroître le mal ; elle a indiqué de plus la non-résistance au mal par la violence, comme unique moyen d’atteindre la véritable liberté si naturelle à l’homme. Elle a montré que, du moment où l’homme entrait en lutte contre la violence, il s’aliénait lui-même sa liberté ; en effet, en admettant l’emploi par lui de la force brutale, il admettait par ce fait même la légitimité de son emploi contre lui-même ; aussi, pouvait-il être soumis par ceux contre lesquels il luttait. Lors même qu’il fût vainqueur, il n’en était pas moins toujours menacé d’être vaincu à son tour par un plus fort que lui.
Quiconque s’est proposé pour but l’accomplissement de la loi supérieure commune à toute l’humanité et qui ne saurait être mise en échec, peut seul être réellement libre. Et l’unique moyen de restreindre dans le monde l’emploi de la violence, est de réaliser la liberté complète en ne résistant pas à n’importe quels actes de tyrannie.
La doctrine chrétienne a donc proclamé la loi de la pleine liberté humaine, mais à la condition absolue de se soumettre à cette loi dans toute sa signification.
« Et ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps et qui ne peuvent faire mourir l’âme, mais craignez plutôt celui qui peut perdre et l’âme et le corps dans la géhenne. » (Mathieu, X, 28.)
Ceux qui avaient accepté cette doctrine dans sa signification vraie et s’étaient soumis à la loi suprême étaient libres de toute autre soumission. Ils avaient souffert avec résignation les violences des hommes, mais ne leur obéissaient pas dans les actes contraires à la loi suprême. Ainsi avaient agi les premiers chrétiens alors qu’ils étaient peu nombreux parmi les peuples païens. Ils refusaient d’obéir aux gouvernements dans les actes contraires à la loi suprême qu’ils appelaient la loi de Dieu ; ils furent persécutés, châtiés pour cette résistance, mais ils n’en continuaient pas moins à ne pas se soumettre et restaient libres.
Mais dès l’instant où des peuples entiers, qui vivaient sous un régime maintenu par la violence, s’étaient reconnus chrétiens simplement parce qu’ils avaient reçu le baptême, leur attitude envers les autorités changea complètement.
Aidés du clergé, les gouvernants suggérèrent à leurs administrés que le meurtre et les autres violences pouvaient être commis lorsqu’ils servaient à la juste vindicte et à la défense des faibles et des opprimés. Puis, en les obligeant à prêter serment aux autorités, c’est-à-dire à jurer devant Dieu qu’ils accompliraient tout ce qu’il leur sera ordonné, les gouvernements amenèrent leurs sujets se considérant comme chrétiens, à ne plus croire défendu l’emploi de la violence, et, naturellement, à admettre aussi celle dont ils étaient victimes.
Il arriva donc qu’au lieu de demeurer libres, comme l’a voulu le Christ, au lieu de souffrir toute violence, comme cela avait eu lieu au début, afin d’être, en revanche, soumis à la seule volonté de Dieu, ils comprirent leur devoir dans un sens diamétralement opposé : ils considérèrent comme honteux d’être en butte aux violences sans essayer de lutter contre elles, et comme leur devoir le plus sacré d’obéir aux gouvernants. C’est ainsi qu’ils devinrent des esclaves. Formés dans ces traditions, ils n’eurent plus aucune honte de leur esclavage ; au contraire, ils furent fiers de la puissance de leurs gouvernements, à l’exemple des esclaves toujours fiers de la grandeur de leurs maîtres.
En ces derniers temps, cette déformation du Christianisme a donné lieu à une nouvelle supercherie qui à mieux enfoncé nos peuples dans leur servilité. A l’aide d’un système complexe d’élections parlementaires, il leur fut suggéré qu’en élisant leurs représentants directement, ils participaient au gouvernement, et qu’en lui obéissant, ils obéissaient à leur propre volonté, et étaient libres. Cependant cette supercherie devait être évidente tant en théorie qu’en pratique, car même sous le régime le plus démocratique et sous le règne du suffrage universel, le peuple ne peut exprimer sa volonté. Il ne le peut : 1o parce qu’une pareille volonté collective d’une nation de plusieurs millions d’habitants n’existe pas et ne peut exister ; 2o parce que, lors même où elle existerait, la majorité des voix ne serait point son expression. Sans insister sur ce fait que les élus légifèrent et administrent, non pas pour le bien général, mais pour se maintenir au pouvoir ; sans appuyer également sur le fait de la dépravation du peuple due à la pression et à la corruption électorale, ce mensonge est particulièrement nuisible en raison de l’esclavage présomptueux dans lequel tombent ceux qui s’y soumettent. En s’imaginant qu’ils obéissent à leur propre volonté tout en obéissant à celle du gouvernement, ils n’osent plus transgresser les règlements établis par l’autorité, lors même qu’ils seraient contraires à leur goût, intérêts, désirs, et surtout à la loi supérieure de leur conscience. Or, les actes et les prescriptions du gouvernement de ce peuple soi-disant libre, soumis aux hasards des luttes de partis, d’intrigues, de vanité et de vénalité, dépendent aussi peu de la volonté populaire que les actes et les prescriptions du gouvernement le plus despotique.
Ces hommes libres rappellent les prisonniers qui s’imaginent jouir de la liberté, lorsqu’ils ont le droit d’élire ceux parmi leurs geôliers qui sont chargés de la police intérieure de la prison.
Un membre d’un État le plus despotique peut être entièrement libre, bien qu’il puisse souffrir les plus cruelles violences de la part du gouvernement qu’il n’avait pas établi. Par contre, un membre d’un État constitutionnel est toujours esclave, car en s’imaginant participer au pouvoir, il reconnaît la légalité de toutes les violences commises sur lui, se soumet à toute prescription de l’autorité, au point qu’il perd toute notion de ce qu’est la véritable liberté. Croyant se libérer, il devient de plus en plus l’esclave de son gouvernement.
Rien ne montre plus clairement l’asservissement progressif des peuples comme l’extension et le succès des théories collectivistes, qui ne tendent à rien moins qu’à l’annihilation complète de l’individu.
Bien que les Russes soient sous ce rapport dans des conditions plus favorables, puisque jusqu’à aujourd’hui ils n’ont pas participé au pouvoir et que, par suite, il ne les a pas encore corrompus, eux aussi ont été soumis au mensonge de la glorification du pouvoir, du prestige et de la grandeur de la patrie, de la fidélité au serment, et ils considèrent également comme un devoir d’obéir aveuglément à leur gouvernement.
Mais voici que des hommes peu sensés de la société russe essayent d’amener leur peuple au même état d’esclavage constitutionnel que les autres peuples européens.
En somme, l’inadmission du précepte de la non-résistance a eu pour conséquence non seulement l’armement à outrance et la guerre, mais encore l’aliénation graduelle de la liberté de ceux qui professent la loi mutilée du Christ.
VI PREMIÈRE CAUSE EXTÉRIEURE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE
La déformation de la doctrine du Christ et l’oubli du précepte de la non-résistance ont amené les peuples à se vouer une haine mutuelle, cause de tous leurs maux, de leur esclavage en particulier.
Cet esclavage finit par peser aux chrétiens ; et c’est là la cause fondamentale de la révolution qui se produit.
Quant aux causes plus immédiates qui ont fait éclater la révolution précisément à ce moment, ce sont d’abord la folie du militarisme qui envahit tous les peuples chrétiens, et qui s’est révélée avec une grande intensité pendant la guerre russo-japonaise ; puis, l’accroissement de la misère et du mécontentement de la masse ouvrière, et cela parce que l’on a spolié le peuple de son droit naturel à jouir de la terre.
Ces deux causes sont communes à tous les peuples ; mais, par suite de conditions historiques particulières, elles agissent plus vivement dans le peuple russe et précisément de nos jours.
Le peuple russe s’est rendu compte de sa situation précaire, non seulement à la suite de la guerre stupide et monstrueuse où son gouvernement l’a entraîné, mais encore parce qu’il a toujours observé vis-à-vis du pouvoir une attitude tout autre que celle des autres peuples européens. Il n’est jamais entré en lutte contre le pouvoir, il n’y a surtout jamais participé, et par conséquent n’a pu en être souillé. Il l’a considéré comme un mal qu’il faut éviter, et non comme un bien, ainsi que l’envisagent la plupart des peuples européens et, malheureusement, quelques Russes corrompus. Aussi, la majorité des Russes a-t-elle toujours préféré supporter les actes de violence plutôt que d’avoir la responsabilité morale de sa participation aux violences. Elle s’est donc toujours soumise et continue à se soumettre aux autorités, non parce qu’elle est impuissante à les renverser, mais parce qu’elle préfère la soumission à la lutte et à la participation à la violence que voudraient lui imposer les révolutionnaires. De là l’institution et le maintien en Russie d’un gouvernement d’oppression du faible par le fort, autrement dit, du résigné par le combatif.
La légende relative à l’appel fait aux Variagues par les Russes pour venir les gouverner, composée évidemment déjà après la conquête des Slaves par les Variagues, montre parfaitement quelle était l’attitude des Russes envers le pouvoir, même avant le christianisme : « Nous ne voulons pas prendre part nous-mêmes au péché de gouverner. Si vous ne le considérez pas comme un péché, venez et gouvernez ». Cette psychologie des Russes explique leur docilité à l’égard des autocrates les plus cruels, voire les plus fous, depuis Ivan le Terrible jusqu’à Nicolas II.
C’est ainsi que le peuple russe envisageait le pouvoir dans l’ancien temps, et c’est ainsi que pour la plupart il l’envisage encore aujourd’hui. Certes, les mêmes suggestions trompeuses, grâce auxquelles dans les autres pays on a amené les chrétiens à subir les actes antichrétiens de l’autorité, ont été exercées également sur le peuple russe ; mais seules les couches supérieures et dépravées de la société en furent atteintes, alors que la majorité de la nation conserva de l’autorité son ancienne idée : il est préférable de souffrir l’oppression que d’opprimer ses semblables.
La raison de cette attitude réside, à mon sens, dans le fait que le véritable christianisme, en tant que doctrine de fraternité, d’égalité, de douceur et d’amour, doctrine qui distingue nettement entre la soumission forcée et l’obéissance volontaire à la violence, s’est mieux conservée dans le peuple russe que dans tous les autres. Le vrai chrétien peut se soumettre, il lui est même impossible de ne pas se soumettre à toute violence sans lutte ; mais il ne saurait y obéir, c’est-à-dire en reconnaître la légitimité. Malgré tous les efforts des gouvernements en général et du gouvernement russe en particulier, pour substituer à cette attitude vraiment chrétienne envers l’autorité, la doctrine de la religion officielle, l’esprit chrétien, qui distingue entre la soumission et l’obéissance au pouvoir, continue à se faire sentir dans la majeure partie de la masse populaire russe.
Cette contradiction entre la pression gouvernementale et le christianisme était particulièrement comprise par ceux qui n’appartenaient pas à la doctrine faussée de l’orthodoxie, par ceux qu’on appelait les sectateurs. Ces derniers n’ont jamais reconnu la légitimité du pouvoir tsariste. Si, par crainte, ils se soumettaient en majeure partie aux exigences du gouvernement selon eux illégitime, d’autres, moins nombreux, esquivaient ces exigences ou les fuyaient. Lorsque fut institué le service obligatoire pour tous, l’État semblant jeter un défi aux vrais chrétiens en leur demandant d’être prêts à tuer, un grand nombre de Russes orthodoxes commencèrent à se rendre compte du désaccord qui existait entre la doctrine chrétienne et le pouvoir. Quant aux chrétiens de toutes les autres confessions, il y en eut qui refusèrent tout simplement de servir ; et bien que ces refus n’aient pas été très nombreux (à peine un conscrit sur mille), leur portée fut très grande en raison des châtiments cruels dont ils furent l’objet et qui dessillaient les yeux non seulement aux sectateurs, mais à la généralité des Russes. Tous s’aperçurent que cet impôt du sang, réclamé par le gouvernement, était antichrétien, et la plupart s’en rendirent compte qui jusqu’alors n’avaient pas songé à cette contradiction entre la loi de Dieu et les lois des hommes. Dès lors, le travail latent de libération de la conscience chez la majeure partie du peuple russe commençait à se faire.
Le peuple se trouvait dans cet état d’esprit quand éclata la guerre japonaise, si cruelle et si peu justifiée. Grâce à l’extension de l’instruction, au mécontentement général, et surtout à la nécessité de faire transporter pour la première fois des centaines de mille de réservistes de tous les coins de la Russie,—pères de famille arrachés à leur gagne-pain,—pour participer à une œuvre follement sanguinaire, cette guerre détermina le choc qui fit apparaître le travail intérieur et invisible sous la forme palpable de la conscience très nette de l’ignominie gouvernementale.
Cet état d’âme se révèle aujourd’hui sous des formes aussi variées que significatives : refus des réservistes de rejoindre leur corps, désertions, refus de tirer sur leurs frères, grévistes ou révoltés ; enfin et principalement, refus croissant de la conscription.
Telles sont les diverses formes que prend l’insoumission au gouvernement, celle qui est consciente de son illégitimité. Quant à l’insoumission inconsciente, elle se manifeste aujourd’hui par les actes des révolutionnaires et de leurs ennemis : mutinerie des marins dans la mer Noire et à Cronstadt ; rébellion des militaires à Kiev et dans d’autres villes ; pogromes agraires et antisémites ; émeutes des paysans, etc.
Le prestige du pouvoir ayant disparu, une grave question se pose devant les Russes de notre époque : doit-on, malgré la loi divine, autrement dit malgré la conscience, se soumettre au gouvernement qui exige des actes contraires à la foi chrétienne ?
L’effet de la naissance de cette question chez le peuple russe est l’une des causes de la grande révolution universelle qui se prépare, qui peut-être commence déjà.
VII DEUXIÈME CAUSE EXTÉRIEURE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE
La deuxième cause extérieure de la révolution est l’impossibilité où se trouve la population agricole de jouir de son droit naturel et légitime de travailler la terre ; elle est d’ailleurs la cause de l’accroissement des maux dans la masse populaire et de l’irritation de celle-ci contre les classes qui l’exploitent. Cette cause se manifeste particulièrement en Russie, car là seulement la majeure partie de la population vit des travaux des champs ; de même c’est aujourd’hui seulement que les Russes, en raison de l’accroissement de la population et de l’insuffisance des terres, se voient forcés ou d’abandonner la vie rurale qu’ils ont menée jusqu’ici et qui seule rend possible la réalisation d’une société chrétienne, ou de cesser d’obéir au gouvernement qui assure aux propriétaires fonciers la possession de la terre arrachée aux travailleurs.
On croit généralement que l’esclavage le plus cruel est la dépendance de la personne, quand un homme peut faire d’un autre ce qu’il veut : molester, mutiler, tuer ; tandis que la privation du droit à la terre est simplement considérée comme un fait économique peu grave.
Cette idée est complètement fausse.
Le traitement qu’avait fait subir Joseph aux Égyptiens, les conquérants aux peuples conquis, les hommes d’aujourd’hui les font subir également à leurs semblables en les privant de la jouissance de la terre.
Et c’est là précisément le plus cruel des esclavages.
En effet, l’esclave d’un maître est l’esclave d’un seul ; mais l’homme privé du droit à la terre est l’esclave de tout le monde.
Là n’est pas encore le mal le plus grand dont souffre l’esclave rural. Si cruel que puisse être un maître envers son esclave, il ne le force pas, par intérêt, à travailler sans trêve ; il ne le fait pas mourir de faim, car il ne tient pas à le perdre. Par contre, l’esclave privé de terres doit toujours s’exténuer au travail, souffrir la plus dure misère, ne pas manger à sa faim ; sa vie n’est pas assurée ; il dépend à chaque instant de l’arbitraire des méchants et des cupides. Mais ce n’est pas encore ce qui le fait le plus souffrir ; le pire est son impossibilité de vivre une vie morale. Ne vivant pas du travail de la terre, ne luttant pas contre la nature, il doit inévitablement lutter contre les hommes, prendre par la force et par la ruse ce que d’autres ont acquis par le travail agricole de leurs semblables.
Ceux mêmes qui reconnaissent que la dépossession de la terre est un esclavage, se trompent en croyant que ce n’est qu’un vestige des anciens temps ; il est la base même sur laquelle repose tout esclavage incomparablement plus douloureux que la dépendance personnelle. De fait, celle-ci n’est qu’une des conséquences de l’abus de l’esclavage rural. Aussi, l’affranchissement de la dépendance personnelle sans l’affranchissement de la dépendance terrienne fait simplement cesser l’un des abus, et, dans la plupart des cas, est un mensonge qui cache momentanément aux esclaves leur situation, comme cela eut lieu notamment en Russie lors de l’affranchissement des serfs insuffisamment pourvus de terres.
Les paysans s’en étaient bien rendu compte au temps du servage puisqu’ils disaient : « Nous sommes vôtres, mais la terre est nôtre ». Et depuis l’affranchissement de leurs personnes, ils ne cessent de réclamer l’affranchissement de la terre. En les affranchissant on a satisfait les serfs pour un certain temps avec un peu de terre ; mais avec l’accroissement de la population, la question agraire s’est posée à nouveau dans toute sa force.
Pendant que les paysans étaient serfs, ils jouissaient d’une étendue de terres suffisante pour assurer leur existence ; lorsque la population augmentait, le gouvernement et les seigneurs prenaient des mesures pour leur donner de nouvelles terres, et les travailleurs ne s’apercevaient pas de l’injustice de l’accaparement du sol. Mais dès qu’ils furent affranchis, le gouvernement et les seigneurs n’eurent plus à se soucier de leur situation économique. La quantité de terres qu’ils pouvaient posséder fut une fois pour toutes établie sans espoir d’agrandissement. C’est alors qu’en devenant plus dense, la population trouva de moins en moins la possibilité de vivre. Elle attendit que le gouvernement rapporte les lois qui l’avaient spoliée de la terre. Elle attendit ainsi dix ans, vingt ans, quarante ans ; les terres étaient accaparées de plus en plus par les propriétaires fonciers, alors que les travailleurs des champs ne pouvaient que choisir entre ces deux alternatives : mourir de faim et ne pas avoir d’enfants, ou abandonner complètement la vie des champs et aller remplir les usines.
Cinquante ans ont passé ; la situation de la masse rurale est devenue telle que son antique organisation, considérée par elle comme nécessaire à la vie chrétienne, commence à se désagréger. Quant au gouvernement, non seulement il distribue la terre à ses serviteurs au lieu de la donner au peuple, mais il lui dit d’abandonner tout espoir de la posséder jamais, et organise suivant le modèle européen une vie industrielle que le peuple russe considère comme pernicieuse et immorale.
Donc la dépossession du droit légitime sur la terre est la principale cause de la malheureuse situation des Russes. C’est également la cause principale du mécontentement et des maux dont souffrent les masses ouvrières de l’Europe et de l’Amérique. La différence entre celles-ci et ceux-là se trouve dans le fait que la monopolisation de la terre chez les peuples européens s’est effectuée depuis si longtemps, d’autres faits historiques ont tellement obscurci cette injustice primitive, qu’ils ne voient plus la véritable cause de leur situation précaire. Ils la cherchent tantôt dans l’absence de débouchés, tantôt dans une mauvaise répartition de l’impôt, dans tout, sauf dans la spoliation des terres.
Les Russes aperçoivent plus nettement cette iniquité première parce qu’elle n’est pas encore totalement accomplie chez eux. Vivant pour la plupart de la terre, ils voient clair et résistent.
La dépossession de leur droit à la terre, les armements stupides et funestes, enfin la guerre, telles sont, à mon avis, les raisons qui poussent tout le monde chrétien à la révolution. Et cette révolution commence précisément en Russie, parce que nulle part ailleurs ne s’est maintenue aussi vive et aussi nette la conception chrétienne ; et nulle part la population ne forme proportionnellement une masse aussi grande de cultivateurs.
VIII QU’ARRIVERA-T-IL AUX HOMMES QUI REFUSERONT D’OBÉIR ?
Grâce à ses tendances morales et à l’évolution propre de sa vie sociale, le peuple russe a été amené, avant les autres peuples chrétiens, à la conscience de sa malheureuse situation résultant de sa soumission volontaire à la tyrannie des autorités. C’est cette conscience et le désir de se libérer de cette tyrannie, qui, à mon sens, font éclater la révolution, qui est imminente non seulement en Russie, mais chez toutes les nations du monde chrétien.
Les hommes qui vivent dans un État où la contrainte est la loi immuable croient que son abolition doit inévitablement conduire aux pires catastrophes.
On affirme que la somme de sûreté et de bien-être dont nous jouissons est due au bon ordre assuré par l’autorité ; en réalité, cette assertion est purement gratuite. En effet, nous savons quelles sont nos souffrances et nos joies, si toutefois on peut admettre l’existence de celles-ci dans l’organisation sociale présente ; mais nous ignorons quelle serait notre vie si l’État était supprimé. A en juger par l’existence de petites communautés, qui, accidentellement, ont vécu et vivent en marge des grands États, et qui jouissent de tous les bienfaits d’une organisation sociale, tout en étant libérées de la contrainte étatiste, on est bien obligé d’admettre que leurs membres ne souffrent pas le centième des maux que supportent les sujets des grands États.
N’oublions pas que ce sont principalement les classes dirigeantes qui bénéficient du régime actuel, et qui affirment l’impossibilité de s’en passer. Mais, interrogez donc ceux qui supportent le poids de ce régime, les ouvriers des champs, les cent millions de paysans russes, et vous apprendrez que, loin d’y trouver leur sécurité, ils le considèrent comme complètement inutile pour eux.
Maintes fois, dans nombre de mes écrits, j’ai essayé de démontrer que les hommes avaient tort de craindre de voir les mauvais opprimer les bons, si l’autorité était abolie ; j’ai démontré qu’on n’avait pas à prévoir ce danger dans l’avenir, mais à le redouter dans le présent, puisque partout la puissance est aux mains des pires. Au reste, il n’en saurait être autrement, car seuls les plus mauvais peuvent employer toutes les ruses, fourberies et cruautés qui sont nécessaires pour exercer le pouvoir.
Bien des fois j’ai cherché à montrer que les principaux maux dont nous souffrons : richesses de quelques privilégiés et misères de tous les autres, accaparement de la terre par ceux qui ne la travaillent pas, armements et guerres continuels, dissolution des mœurs, proviennent exclusivement de notre reconnaissance de la légitimité de la tyrannie gouvernementale.
J’ai cherché à montrer que, avant de nous demander si notre vie sera meilleure ou pire en absence de toute autorité, il était nécessaire de rechercher la valeur des gouvernants. S’ils sont au-dessus de la moyenne, le gouvernement sera bienfaisant ; s’ils sont au-dessous, malfaisant. Pour se convaincre qu’ils sont généralement au-dessous de la moyenne, il n’y a qu’à lire l’histoire. Nous y voyons défiler des Ivan IV le Terrible, des Henri VIII, des Marat, des Napoléon, des Metternich, des Talleyrand, des Araktcheïev, des Nicolas.
Toute société possède des hommes ambitieux, sans conscience, violents, prêts à servir leurs intérêts par tous les moyens brutaux, y compris l’assassinat. Dans une société sans gouvernement, ils deviendraient de simples brigands qui seraient tenus en respect par la défense des assaillis et surtout par la force de l’opinion publique, moyen d’action le plus puissant sur les hommes. Tandis que dans une société dirigée par l’autorité des violents, ces mêmes brigands s’empareront du pouvoir, en jouiront, et non seulement ne seront pas tenus en respect par l’opinion publique, mais seront encouragés et glorifiés par elle, grâce à la courtisanerie et à la vénalité de ceux qui la forment.
On dit et on répète : Il est impossible de vivre sans gouvernement, c’est-à-dire sans violence. On doit dire au contraire : Il est impossible que les hommes, êtres doués de raison, règlent leurs rapports sociaux en employant la violence plutôt que les moyens de conciliation.
De deux choses l’une : les hommes sont ou ne sont pas pourvus de raison ; s’ils en sont dépourvus, tout doit se résoudre par la violence, et il n’y a aucun motif à ce que les uns aient le droit d’employer la violence alors que d’autres ne l’auront pas. Si les hommes sont au contraire doués de raison, leurs rapports ne seront pas fondés sur la violence, mais sur la raison.
Il semblerait que cet argument doit être péremptoire pour tous ceux qui se reconnaissent pour des êtres raisonnables. Les défenseurs du pouvoir gouvernemental ne s’occupent pas de la nature, des facultés intellectuelles de l’homme ; ils ont toujours en vue certaines agglomérations humaines auxquelles ils attribuent une sorte de signification mystique, surnaturelle.
Que deviendraient la Russie, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, si leurs nationaux cessaient d’obéir à leurs gouvernements ? se demandent les étatistes.
Que deviendrait la Russie ? Mais qu’est donc la Russie ? Où est son commencement, où est sa fin ? Est-ce la Pologne ? Les Provinces Baltiques ? Le Caucase et toutes ses peuplades ? Les Tatares de Kazan ? L’Asie Centrale ? Le Bassin de l’Amour ? Toutes ces régions, loin d’aspirer à être russes, sont habitées par une population ne désirant qu’une chose : se séparer de ce rassemblement de races qu’on appelle la Russie. Le fait qu’elles font partie de la Russie constitue un phénomène passager, purement accidentel, qui est le résultat d’une série d’événements historiques où la force, l’iniquité et la cruauté ont joué le principal rôle. De nos jours cette union n’est maintenue que par la contrainte gouvernementale.
La génération qui vit encore se souvient que Nice était Italie, et voici qu’elle est France. L’Alsace était France, la voici Allemagne. Les provinces maritimes d’Extrême-Orient étaient Chine, les voilà Russie ; Sakhaline était Russie, elle est Japon. La puissance de l’Autriche s’étend aujourd’hui sur la Hongrie, la Bohême, la Galicie ; celle de l’Angleterre sur l’Irlande, le Canada, l’Australie, l’Égypte et beaucoup d’autres pays ; celle de la Russie, sur la Pologne, la Géorgie, etc. Mais demain tout cela peut disparaître, car l’unique force qui lie toutes ces puissances : Russie, Autriche, Angleterre, France, est le pouvoir politique.
Or, le pouvoir est une institution créée par des hommes qui, au mépris de leur raison et de la loi de liberté révélée par le Christ, obéissent à d’autres hommes exigeant d’eux des actes de violence. Ils n’ont qu’à prendre conscience de la liberté propre à des êtres raisonnés et à cesser d’accomplir des actes contraires à leur conscience, et aussitôt n’existeront plus ces puissances artificielles qu’on appelle Russie, Angleterre, Allemagne, France, entités au nom desquelles les hommes sacrifient non seulement leur vie, mais leur liberté de créatures raisonnées.
Il leur suffirait de comprendre que l’unité d’une Russie, d’une France, d’une Angleterre, des États-Unis n’existe que dans leur imagination et de cesser d’obéir aux autorités, pour que ces horribles fétiches, qui les ruinent moralement et matériellement, disparaissent aussitôt d’eux-mêmes.
Il est admis que la formation des grands États par l’agrégation des petits, autrefois constamment en guerre entre eux, a diminué l’intensité de cette lutte et l’effusion du sang, grâce à l’accroissement de l’étendue des grandes puissances.
Mais cette affirmation est toute arbitraire, car nul n’a calculé la quantité de mal que donne l’organisation des grands et des petits États. Il est difficile de croire que les guerres du temps des principautés russes, ou en France entre la Bourgogne, la Flandre et la Normandie, ont fait autant de victimes que les guerres de Napoléon, d’Alexandre et la récente guerre russo-japonaise.
La seule justification que l’on peut avancer en faveur de l’agrandissement des États est la formation d’un empire universel qui abolirait la possibilité de toute guerre. Or, toutes les tentatives faites en ce sens, depuis Alexandre de Macédoine, en passant par l’Empire Romain, et jusqu’à Napoléon, n’ont jamais donné la paix aux peuples, mais au contraire leur ont toujours causé les plus grands maux.
La pacification des hommes ne saurait donc être atteinte par l’accroissement de la puissance des États. Elle ne le peut que par une action contraire : abolition de l’État et de son gouvernement fondé sur la violence.
Il existait bien d’autres superstitions cruelles : sorciers brûlés sur des bûchers, luttes religieuses, tortures, et pourtant les hommes s’en sont affranchis. Mais la superstition étatiste continue à régner sur eux comme une chose sacro-sainte, et des sacrifices plus funestes et plus horribles encore continuent à lui être apportés. On continue à persuader à des hommes de pays, de mœurs, d’intérêts différents, qu’ils forment un seul tout parce que la même violence est exercée sur eux tous ; ils y croient et sont fiers d’appartenir à cette grande unité.
Cette superstition se perpétue depuis si longtemps, est maintenue avec tant d’acharnement, que tous, aussi bien ceux qui en profitent—rois, ministres, généraux, fonctionnaires—que ceux qui en souffrent, sont convaincus que le maintien et l’accroissement de ces agglomérations artificielles assurent leur bonheur ; et ils sont tellement accoutumés à cette superstition qu’ils sont fiers de leur sujétion à la Russie, à la France, à l’Allemagne, bien qu’ils n’y trouvent que le malheur.
C’est pourquoi le jour où disparaîtront les groupements artificiels en grands États, par suite du refus pacifique d’obéir, la violence, cause des plus grands maux, diminuera, et les hommes pourront alors plus facilement vivre selon la loi supérieure de l’aide mutuelle, qui leur a été révélée depuis deux mille cinq cents ans et qui s’insinue progressivement dans leur conscience.
Quant au peuple Russe,—citadin ou rural,—il ne doit pas, surtout en cet instant décisif de son histoire, chercher à imiter les autres peuples, leur emprunter leurs idées et institutions : partis politiques, constitutions, délégations, etc. ; il doit penser par lui-même, vivre sa propre vie, puiser dans son passé à lui et dans les principes légués par ce passé afin d’établir suivant eux les nouvelles formes de la vie.
IX L’ACTIVITÉ QUI CONCOURRA LE MIEUX A LA RÉVOLUTION IMMINENTE
La révolution qui s’opère a pour but la délivrance du mensonge affirmant la nécessité de la soumission à la puissance publique. La portée de cette révolution étant tout autre que celle des précédentes qui bouleversèrent jusqu’ici le monde chrétien, l’activité des hommes qui participent à la révolution actuelle doit être également tout autre que l’activité de ceux qui ont contribué aux précédentes.
Ceux-ci avaient pour but de s’emparer du pouvoir et de le conserver par des moyens violents. Ceux-là ne doivent et ne peuvent songer qu’à faire cesser l’obéissance à n’importe quelle autorité fondée sur la violence, et qu’à organiser leur vie en dehors de toute autorité.
Outre que l’activité des artisans de la révolution actuelle se distingue de celle des anciens révolutionnaires, le lieu où ils agissent, leur nombre et l’esprit de leurs chefs sont tout différents.
Les révolutionnaires d’autrefois comprenaient principalement les intellectuels affranchis de tout travail manuel, et les ouvriers des villes qui se laissaient diriger par eux ; tandis que les révolutionnaires d’aujourd’hui doivent être et seront principalement les masses rurales.
C’était les villes qui autrefois étaient les foyers des révolutions ; aujourd’hui ce doivent être surtout les campagnes. Jadis la proportion des révolutionnaires n’était que la dixième ou la vingtième partie de la population ; de nos jours, le nombre de ceux qui participeront à la révolution russe doit être de 80 à 90 pour 100.
C’est pourquoi l’activité des citadins, qui en Russie imitent actuellement l’Europe, en créant des syndicats, en fomentant des grèves, des manifestations et des émeutes, en inventant de nouveaux systèmes de gouvernement,—sans parler de ces malheureux insensés qui tuent en croyant servir la révolution,—cette activité est non seulement inutile à la révolution, mais entrave sa marche, la pousse sur la fausse voie souhaitée par le gouvernement, et devient ainsi le plus précieux auxiliaire de ce dernier.
Le danger qui menace aujourd’hui le peuple russe n’est pas dans l’impossibilité de renverser le gouvernement tyrannique actuel et de le remplacer par un autre, démocratique ou même socialiste, mais aussi brutal, le danger est dans le fait que cette lutte contre le gouvernement fera naître de nouvelles violences. Le peuple russe qui est appelé, par sa situation particulière, à indiquer la voie pacifique et sûre qui conduit à l’affranchissement, sera poussé par des hommes ne comprenant pas toute la portée de la révolution qui s’opère, à imiter servilement les révolutions passées, et, au lieu de suivre la voie salutaire qui est devant lui, à s’engager sur la voie fausse qu’ont pris déjà pour leur plus grand malheur les autres peuples du monde chrétien ; là est le vrai péril.
Pour éviter ce danger, les Russes doivent avant tout rester eux-mêmes, ne pas s’occuper de ce qui se passe dans les autres pays constitutionnels de l’Europe et de l’Amérique, mais prendre conseil de leur propre conscience. Pour accomplir la grande œuvre qui se pose devant eux, ils n’ont pas à se préoccuper de l’organisation politique de la Russie, ni à réclamer la garantie de la liberté civique ; ils doivent chercher surtout à se défaire de l’idée affirmant la nécessité de l’existence de l’État russe, et par suite songer moins à leurs droits de citoyens de cet État.
A cette fin, les Russes doivent s’abstenir actuellement de toute action, aussi bien de celle que veut leur faire commettre le gouvernement que de celle que voudraient lui imposer les révolutionnaires et les libéraux.
Le peuple russe, en grande partie composé de paysans, doit continuer à vivre comme il a toujours vécu, c’est-à-dire au milieu de ses occupations des champs, de son organisation communiste, et supporter sans lutte toute violence, qu’elle vienne ou non du gouvernement. Il ne doit pas obéir à ce gouvernement qui lui ordonne de participer à la violence ; et partant, refuser l’impôt, le service dans la police, dans l’administration, dans les douanes, l’armée, la flotte et dans toute autre institution qui repose sur la force.
De même, et avec plus de rigueur encore, les paysans doivent s’abstenir des actes brutaux auxquels les incitent les révolutionnaires. Toute violence commise par les paysans sur les propriétaires fonciers provoquerait des représailles, et cette lutte finirait dans tous les cas par l’établissement d’un gouvernement tyrannique, quelle que soit la forme qu’il prenne. C’est ce qui arrive d’ailleurs dans les pays les plus libres de l’Europe et de l’Amérique, où sont déclarées des guerres insensées et cruelles, et où la terre n’en continue pas moins à être propriété des riches.
Seule la non-participation à tout acte brutal peut supprimer les violences dont souffrent les hommes, faire cesser la progression indéfinie des armements, les guerres, et abolir entièrement la propriété foncière.
Ainsi doivent agir les paysans afin que la révolution actuelle leur apporte d’heureux résultats.
Quant aux habitants des villes,—marchands, médecins, écrivains, savants, ingénieurs,—ils doivent se rendre compte tout d’abord de leur insignifiance, ne serait-ce qu’au point de vue du nombre : 1 p. 100 de la population rurale ; ils devraient comprendre que le but de la transformation qui s’effectue ne peut pas et ne doit pas être l’établissement d’un nouveau régime politique, si libéral que soit le mode de représentation populaire et si perfectionnées que puissent être les institutions, du moment qu’il repose sur la violence ; ce but peut et doit être l’affranchissement du peuple dans son ensemble, particulièrement de ses cent millions de paysans, de toutes sortes de violences : conscriptions, impôts, droits de douane, accaparement de la terre. Ils devraient comprendre également que la réalisation de ce but demande une tout autre conduite que l’activité fiévreuse, déraisonnable et mauvaise à laquelle se livrent aujourd’hui les libéraux et les révolutionnaires russes.
Il est temps de savoir qu’une révolution ne se fait pas sur commande : « Venez, faisons la révolution ! » On ne peut la faire sur un mode établi, en imitant ce qui s’est fait il y a cent ans dans des conditions entièrement différentes. On doit surtout comprendre qu’elle n’améliore la condition des hommes qu’au cas où ayant reconnu la vétusté et le danger des anciennes bases de la vie, les hommes cherchent à organiser celle-ci sur un fondement nouveau pouvant leur donner le vrai bonheur, autrement dit, lorsqu’ils possèdent un idéal d’une vie nouvelle, meilleure.
Or, ceux qui s’étaient donné pour but de transformer le régime politique de la Russie suivant le modèle des révolutions européennes n’ont aucun nouvel idéal, aucun nouveau principe. Ils cherchent simplement à substituer aux anciennes formes de violences une autre organisation, ayant pour base également la violence, qui leur apportera les mêmes maux dont ils souffrent aujourd’hui.
L’exemple de l’Europe et de l’Amérique, où règnent le même militarisme, les mêmes impôts et la même monopolisation de la terre, est sous ce rapport suffisamment édifiant.
Le fait que la majorité des révolutionnaires pose comme idéal le système socialiste, ne pouvant être réalisé que par la tyrannie la plus absolue, montre simplement chez eux l’absence de tout nouvel idéal ; car si un jour on réalisait leurs desiderata, les hommes perdraient jusqu’aux derniers vestiges de la liberté.
En effet, l’idéal de notre temps ne saurait être la simple modification des formes de la violence, mais leur complète disparition, qui sera atteinte par l’insoumission à la puissance publique.
Pour se libérer de tous les maux dont ils souffrent les ouvriers doivent cesser d’obéir aux autorités, mais ne pas leur résister par des moyens violents. Et c’est précisément la résignation devant la force brutale, l’insoumission passive au pouvoir qui est la loi primordiale de la doctrine professée par les nations chrétiennes. Un chrétien sincère ne saurait obéir aux maîtres du jour ; autrement, il se rend nécessairement complice de l’activité gouvernementale qui repose entièrement sur la violence, est assurée par la violence : service militaire, guerres, prisons, exécutions, accaparement des terres. D’où il s’ensuit que le bien matériel autant que le bien spirituel sont atteints par ce seul moyen : supporter toute contrainte sans lutter contre elle, mais aussi sans y participer ; autrement dit, ne pas se soumettre au pouvoir.
Si donc les hommes des villes veulent réellement aider à la grande révolution qui s’effectue, ils doivent avant tout abandonner les moyens d’action révolutionnaire, si cruelle et si antinaturelle, qu’ils emploient maintenant, et, vivant à la campagne, partageant le labeur du peuple, lui empruntant sa patience, son impassibilité, son mépris du pouvoir et surtout son amour du travail, ne pas chercher à inciter les hommes à la violence, mais au contraire les empêcher de participer à tous actes de brutalité, d’obéir à tout gouvernement tyrannique, et les servir au besoin de leur science pour leur expliquer les problèmes qui se poseront inévitablement lors de l’abolition de l’État.
X ORGANISATION DE LA SOCIÉTÉ AFFRANCHIE DE LA TUTELLE DU GOUVERNEMENT TYRANNIQUE
Quelle forme pourra prendre la vie sociale du monde chrétien lorsque les hommes n’obéiront plus à un gouvernement et ne feront plus partie d’un État ?
On peut voir la réponse à cette question dans l’histoire et la psychologie du peuple russe qui me font croire que la révolution imminente doit débuter et se réaliser en Russie précisément.
L’absence d’un gouvernement n’a jamais empêché dans ce pays les communautés agricoles de s’organiser. Par contre, l’intervention de l’autorité publique s’est toujours trouvée être un obstacle à l’organisation propre à la mentalité russe.
Comme la plupart des peuples agricoles, les Russes se groupent, tels les abeilles en ruches, suivant certains rapports sociaux qui répondent entièrement aux exigences de la vie commune. Partout où les Russes se sont installés en dehors de l’intervention gouvernementale, leurs rapports furent empreints de concorde, la terre devenait propriété commune, l’administration—communiste ; et cette vie sociale satisfaisait leurs aspirations paisibles.
Ces communautés s’établirent sur les frontières orientales de la Russie, sans l’intervention du gouvernement ; elles s’établirent en Turquie et, tels les Nekrassovtsi, conservèrent leur organisation communale chrétienne, y vécurent et vivent encore paisiblement sous la domination du sultan. D’autres communautés semblables se transportèrent soit en Chine, soit dans l’Asie centrale, et sans savoir où elles étaient, vécurent pendant un long espace de temps, se passant fort bien de tout gouvernement, en ayant leur propre administration. La population rurale, c’est-à-dire la majeure partie de la Russie, vit de même ; elle supporte simplement le gouvernement, mais n’en a aucun besoin. Il en fut toujours ainsi : le gouvernement fut pour la Russie un fardeau, non un besoin.
Donc l’absence d’un pouvoir central qui assure par la force les droits des propriétaires fonciers sur la terre ne fera qu’aider à l’institution de la vie communale agricole que le peuple russe considère comme la condition absolue de la bonne vie. Le gouvernement une fois disparu, la terre deviendra libre et tous les hommes auront sur elle des droits égaux.
C’est pourquoi les Russes n’ont nul besoin d’imaginer de nouvelles formes sociales pour remplacer les anciennes. Ces formes existent chez le peuple et ont toujours été conformes aux besoins de sa vie sociale.
C’est l’ancienne institution du mir, groupement communal dont les membres ont des droits égaux ; c’est l’artel, association industrielle ou commerciale ; c’est enfin la propriété commune de la terre.
La transformation qui est en train de se faire dans le monde chrétien et qui commence aujourd’hui chez le peuple russe se distingue des anciennes révolutions précisément par ce fait que celles-ci détruisaient sans rien mettre à la place, ou bien substituaient à un régime de violence un autre non moins violent, tandis que celle-là n’aura rien à détruire.
Il suffirait de s’abstenir de toute participation à la violence, ne pas arracher la plante naturelle pour la remplacer par une artificielle, mais simplement écarter tout ce qui arrête sa croissance. La grande révolution ne sera pas réalisée par les hommes pressés, présomptueux, ignorants qui, ne se doutant pas que la cause du mal contre lequel ils luttent est justement la violence sans laquelle ils croient ne pouvoir vivre, détruisent aveuglément la tyrannie présente pour la remplacer par une autre. Elle sera réalisée par ceux qui, sans rien détruire ni changer, supporteront sans lutte tous les actes d’oppression, à condition de ne pas participer au gouvernement du pays, de ne pas lui obéir, et qui organiseront leur vie en dehors de lui.
La population agricole de la Russie, qui est la grande majorité, doit continuer à vivre de sa vie rurale, communale, et simplement ne pas participer à l’œuvre du gouvernement et ne pas obéir à ce dernier.
Plus le peuple russe conservera la vie commune qui lui est propre, et moins sera possible l’intervention dans son existence du pouvoir tyrannique, et plus facilement il sera aboli ; car il trouvera de moins en moins de motifs d’intervention, et les exécuteurs de ses actes de violence seront de moins en moins nombreux.
C’est pourquoi, à la question : quelles seront les conséquences du refus d’obéissance au Gouvernement ? on peut répondre avec certitude : la violence, qui oblige les hommes à guerroyer et qui les prive du droit à la terre, disparaîtra.
Les hommes, une fois libérés, n’étant plus en lutte entre eux, pouvant jouir du sol, dirigeant tous leurs efforts à lutter contre la nature et non contre leurs semblables, retourneront d’eux-mêmes au travail de la terre, si sain, si moral, si naturel, base de tous les travaux humains, et que seuls peuvent négliger ceux qui font de la violence le principe de leur vie.
Le refus d’obéissance au gouvernement doit conduire les hommes à la vie agricole. Celle-ci à son tour les conduira tout naturellement à l’organisation de petites communautés placées dans les mêmes conditions de vie rurale.
Il est fort probable que ces communautés ne resteront pas isolées : en raison des conditions économiques, ethniques ou religieuses, elles formeront de nouvelles fédérations libres, mais d’un tout autre caractère que les anciens États groupés par la contrainte.
La condamnation de la violence ne saurait empêcher l’union des hommes ; toutefois, les unions fondées sur l’accord mutuel ne peuvent se former que lorsque seront détruites les unions fondées sur la violence.
Pour édifier une maison nouvelle et solide sur l’emplacement de celle qui tombe en ruines, il faut démolir les vieux murs, pierre par pierre, et construire à nouveau.
Il en est de même des groupements que les hommes peuvent créer après la destruction de ceux qui se maintenaient par la violence.
XI CE QUE DEVIENDRA LA CIVILISATION
Mais que deviendront les fruits de tout labeur humain, que deviendra la civilisation ?
C’est le retour au singe et à la vie de la nature, comme écrivait Voltaire à Rousseau en lui disant d’apprendre à marcher à quatre pattes. Et c’est ce que redisent tous ceux qui sont persuadés que la civilisation dont nous jouissons est un bien si grand qu’ils n’admettent même pas l’idée de renoncer à quoi que ce soit de ce qu’elle nous a donné.
« Comment ! s’écrieront ces hommes, vous voulez remplacer nos villes, avec leurs chemins de fer électriques, souterrains et aériens, leur éclairage électrique, musées, théâtres et monuments, par la commune rurale, forme grossière de la vie sociale depuis longtemps délaissée par l’humanité ? » Parfaitement, répondrai-je ; vos villes avec leurs quartiers de misérables, les slums de Londres, de New-York et des autres grands centres, avec leurs maisons de tolérance, leurs banques, les bombes dirigées autant contre les ennemis du dedans que ceux du dehors, les prisons et les échafauds, les millions de soldats ; oui, on peut sans regret supprimer tout cela.
« Notre civilisation est un grand bienfait », répètent ces hommes. Mais ceux qui en sont persuadés constituent le petit nombre. Ce sont ceux qui non seulement vivent au milieu de cette civilisation, mais vivent par elle dans l’abondance, presque dans l’oisiveté, en comparaison du labeur du peuple travailleur. Et ils vivent ainsi uniquement parce que cette civilisation existe.
Tous ces empereurs, rois, présidents, princes, ministres, fonctionnaires, militaires, propriétaires, marchands, ingénieurs, médecins, savants, artistes, professeurs, prêtres, écrivains sont certains que notre civilisation est un si grand bien qu’ils n’admettent pas la pensée qu’elle puisse disparaître, voire être seulement modifiée.
Mais demandez à l’énorme masse agricole de n’importe quel pays,—slave, chinois, hindou, russe, comprenant les neuf dixièmes de l’humanité,—si la civilisation tant chérie par les classes intellectuelles est un bien ou non ? Et ces masses vous répondront dans un tout autre sens : elles diront qu’elles ont seulement besoin des terres, d’engrais, d’irrigation, de soleil, de la pluie, de bois, de bonnes récoltes, d’instruments aratoires peu compliqués et faciles à fabriquer sur les lieux par les paysans eux-mêmes.
Quant à la civilisation, la population rurale ne la connaît pas, ou la voit sous son vrai côté : débauche des villes, iniquité des juges, prisons, bagnes, impôts, palais inutiles, musées, monuments, douanes entravant le libre échange, canons, cuirassés, armées ravageant les pays étrangers. Elle dira : si c’est là votre civilisation, non seulement elle est inutile, mais encore nuisible.
Ceux qui jouissent des avantages de la civilisation prétendent qu’elle est un grand bien pour toute l’humanité ; mais ils ne sauraient être dans cette question ni juges ni témoins, car ils sont la partie intéressée.
Certes, nous avons fait du chemin, au point de vue du progrès technique. Mais qui a fait ce chemin ? L’infinie minorité qui vit en parasite des travailleurs. Par contre, le peuple qui peine pour tous ceux qui jouissent de la civilisation continue à vivre partout, dans tout le monde chrétien, comme il a vécu il y a cinq ou six siècles, ne bénéficiant qu’à de rares instants des miettes de la civilisation.
Même en prenant les choses au mieux, la distance qui le séparait des classes riches il y a six siècles, loin d’avoir diminué, s’est plutôt accrue. Je ne veux pas dire par là, comme d’aucuns le croient, qu’après avoir compris que la civilisation n’était pas un bien absolu, il faille rejeter tout ce que les hommes ont appris durant leur lutte contre la nature. Je dis qu’afin d’être certain que les acquisitions de l’humanité lui sont réellement utiles, il faut que tous les hommes, et non une minorité, en jouissent ; il faut que la masse ne soit pas obligée de se dépouiller au profit de quelques-uns, sous le fallacieux espoir que les avantages de la civilisation profiteront aux générations futures.
Lorsque nous contemplons les pyramides d’Égypte, nous sommes effrayés de la stupide cruauté de ceux qui les ont fait construire et de l’inconcevable servilité de ceux qui les ont construites. Or, combien est plus stupide et plus odieux le fait d’édifier des maisons de dix à trente-six étages dont les hommes d’aujourd’hui sont si fiers ! Autour d’eux s’étend la terre, avec ses prairies, ses forêts, ses eaux limpides, son air pur, ses oiseaux, ses animaux, l’espace où rayonne le soleil ; et pourtant, ils s’efforcent à cacher la lumière, ils bâtissent d’énormes cités, où il n’y a ni herbe ni arbres, où l’eau et l’air sont viciés, où les denrées sont falsifiées et où toute la vie est malsaine et pénible.
N’est-ce pas l’indice d’une vraie folie de toute une société qui se glorifie des insanités qu’elle commet ? On pourrait citer bien d’autres exemples. Regardez autour de vous, et vous trouverez à chaque pas des inventions semblables à ces bâtisses à trente-six étages qui valent bien les pyramides d’Égypte.
Les défenseurs de la civilisation disent encore : « Nous sommes tout prêts à corriger ce qui est mauvais, mais il faut conserver intact tout ce qui a été acquis par l’humanité. »
C’est ce que dit exactement au médecin le débauché qui a compromis sa santé, et qui est prêt à faire tout ce que celui-ci lui ordonne, à condition de pouvoir continuer sa vie de débauche.
Nous disons à cet homme que le seul moyen d’améliorer sa situation est de modifier son genre d’existence. Il est temps de dire la même chose à l’humanité chrétienne, et il est temps qu’elle le comprenne.
La faute inconsciente,—et parfois consciente,—que commettent les défenseurs de la civilisation, est de la considérer comme un but, un résultat, toujours comme un bien, tandis qu’elle n’est qu’un moyen.
La civilisation sera un bien quand ses produits seront bien employés. Les explosifs sont utiles pour l’établissement d’une voie ferrée, terribles dans une bombe. Le fer est utile pour la fabrication des charrues, funeste lorsqu’il sert à faire des obus ou des verrous de prisons. La presse peut répandre de bons sentiments et de sages idées, mais avec plus de succès encore elle peut servir des idées fausses et pernicieuses.
La question de savoir si la civilisation est utile ou nuisible ne peut être résolue que lorsqu’on sait ce qui prédomine dans la société du bien ou du mal. Dans notre société, où la minorité opprime la majorité, elle constitue un grand mal. Elle est une arme d’oppression de plus.
Les classes supérieures doivent enfin comprendre que leur civilisation, ou leur culture, n’est qu’un moyen, une conséquence de l’esclavage dans lequel la grande majorité des travailleurs est maintenue par un petit nombre de privilégiés.
Il est temps de comprendre que notre salut est de ne pas continuer à suivre la voie sur laquelle nous nous sommes engagés, ni de conserver ce que nous avons acquis, mais de reconnaître que nous avons suivi une fausse voie, que nous sommes tombés dans une fondrière d’où nous devons nous efforcer de sortir.
Il ne faut pas prendre souci de tout ce que nous traînons après nous, mais au contraire, rejetant comme une charge inutile ce qui nous embarrasse le plus, s’efforcer d’arriver jusqu’à la terre ferme, serait-ce à quatre pattes.
L’homme aura une vie bonne et sensée lorsqu’il saura choisir la meilleure parmi les voies qui se présentent à lui. Or, dans sa situation actuelle, l’humanité chrétienne doit choisir entre deux moyens : ou bien s’en tenir à la civilisation existante qui assure la plus grande somme de bonheur à une minorité, alors que la majorité est maintenue dans la misère et l’esclavage ; ou bien sacrifier une partie des conquêtes de la civilisation, voire toutes les conquêtes avantageuses au petit nombre, et cela à l’instant même, sans remettre à plus tard, une fois qu’on aura reconnu que ce sont précisément ces avantages qui empêchent le grand nombre d’être libéré de la misère et de l’esclavage.
XII LES LIBERTÉS ET LA LIBERTÉ
On ne cesse de réclamer actuellement toutes sortes de libertés : liberté de la parole, de la presse, de conscience, de réunion, d’association, de travail, de tel mode d’élection, etc., etc. ; cela prouve qu’on se fait une idée fausse, notamment nos révolutionnaires, de la liberté en général. Simple et intelligible pour tous, la liberté ne saurait imposer tels actes plutôt que d’autres et qui peuvent être contraires à nos désirs ou à nos intérêts.
Cette incompréhension de la liberté et le malentendu qui en découle, appelant liberté la faculté que quelques-uns accordent à d’autres de faire certaines choses, constituent la plus funeste des erreurs. Il ne faut pas croire que la soumission servile à l’oppression gouvernementale est une situation naturelle, et que le fait d’être autorisé à commettre des actes déterminés constitue la liberté. Cette situation rappelle celle des esclaves qui avaient la faculté de fréquenter les églises le dimanche, de se baigner lorsqu’il faisait chaud, de raccommoder leurs vêtements pendant leurs rares instants de loisir, etc.
Que l’on fasse pour un instant abstraction de nos coutumes et superstitions établies, que l’on envisage la situation d’un membre quelconque de l’État,—quel que soit le régime, despotique ou démocratique,—et l’on sera effrayé du degré de servitude dans lequel il vit, tout en se croyant libre.
Partout, quel que soit le pays où nous vivons, il est au-dessus de nous une foule de gouvernants qui nous est totalement inconnue et qui cependant réglemente notre vie. Et plus l’organisation politique est perfectionnée, plus serrées sont les mailles des lois qui nous enserrent. Tout est strictement réglementé : comment et à qui on doit prêter serment, c’est-à-dire promettre d’obéir à toute loi qui est ou sera promulguée ; comment et où on doit se marier (on ne peut épouser qu’une femme, mais rien n’empêche de fréquenter les maisons de tolérance) ; comment on peut divorcer ; comment on doit élever les enfants, quels parmi eux il faut considérer comme légitimes ou illégitimes ; de qui et comment on doit hériter, et comment les biens se transmettent.
D’autres règlements stipulent les cas de violation des lois ; qui et comment on doit juger et punir ; ils indiquent l’époque où un citoyen doit se présenter lui-même au tribunal, soit comme juré, soit comme témoin ; à quel âge il est permis de jouir du travail des auxiliaires, des ouvriers, et même quel nombre d’heures ceux-ci peuvent travailler ; quelle nourriture on doit leur donner. Ils fixent quand et comment on doit inoculer à ses enfants des maladies préventives ; quelles sont les mesures à prendre ou à subir lors de telle ou telle épidémie, soit sur les hommes, soit sur les bêtes ; les écoles où il faut envoyer les enfants ; la superficie et la résistance des maisons qu’on doit construire ; comment on doit tenir les chevaux et les chiens, se servir de l’eau ; l’endroit où l’on doit passer lorsqu’il n’y a pas de route.
Ils établissent différents degrés de châtiments pour les violations de toutes ces lois et de bien d’autres encore. On ne saurait énumérer, en effet, les innombrables lois et règlements auxquels l’homme doit se soumettre. Le fait d’ignorer les lois ne saurait être une excuse (bien qu’il soit impossible de les connaître toutes) pour un citoyen de la plus libre des nations.
De plus, tout homme est placé dans la nécessité d’abandonner la plus grande part du produit de son travail lorsqu’il achète des objets de consommation,—sel, bière, vin, étoffes, fer, pétrole, sucre et ainsi de suite,—et cela afin de subvenir à des dépenses gouvernementales dont l’utilité est ignorée du contribuable ; il doit payer les intérêts des dettes contractées on ne sait par qui à des époques éloignées. Il doit également abandonner une partie de son travail à chacun de ses déplacements, lors d’un héritage ou de la conclusion d’une affaire quelconque. Enfin, il doit donner une grande part de son travail pour occuper la terre sur laquelle il a construit son habitation et qu’il laboure. De sorte que la majeure partie de son travail est absorbée par les impôts, douanes, monopoles, au lieu de servir à améliorer sa situation et celle de sa famille.
Ce n’est pas encore tout : dans la plupart des cas, il doit, aussitôt l’âge venu, servir dans l’armée,—l’esclavage le plus cruel,—et aller guerroyer. Dans certains pays, en Angleterre ou en Amérique, on a même la faculté d’acheter un remplaçant. Une fois placés dans cette situation, les hommes non seulement ne s’aperçoivent pas de leur servitude, mais au contraire en sont fiers ; ils se considèrent comme les citoyens libres de grandes puissances : Angleterre, France, Allemagne, Russie ; ils rappellent ainsi les laquais qui tirent orgueil de l’importance des maîtres qu’ils servent.
En réalité, il semblerait naturel qu’un homme en pleine possession de sa force morale, se trouvant dans une situation aussi humiliante, dût se demander : « Pourquoi souffrirais-je tout cela ? Mon intention est de vivre le mieux possible, de travailler, de nourrir ma famille, de décider en toute indépendance ce qui est mon devoir, ce qu’il me plaît ou me déplaît de faire. Laissez-moi donc en paix avec votre patrie russe, française ou anglaise ; que celui qui en a besoin s’en serve ; moi, je n’en ai aucun besoin. Vous pouvez m’enlever par la force tout ce que vous voulez, vous pouvez me tuer ; quant à moi, je ne veux pas aider et n’aiderai pas à mon asservissement. »
Il serait si naturel d’agir ainsi, mais personne ne le fait. La croyance en la nécessité absolue d’appartenir à un État s’est tellement enracinée dans l’esprit de tous, qu’ils ne peuvent se résoudre à agir comme leur dictent la raison et le sentiment de leur bien et de leur intérêt.
En travaillant eux-mêmes à leur servitude parce qu’ils croient à la nécessité de l’État, les hommes font comme les oiseaux qui, devant la porte ouverte de leurs cages, restent dans leurs prisons, autant par habitude que par l’ignorance de la liberté.
Cette erreur paraît particulièrement étrange de la part de ceux à qui la terre fournit tout ce dont ils ont besoin, et n’ont pas à recourir aux échanges, telles, par exemple, les populations rurales de l’Allemagne, de l’Autriche, des Indes, du Canada, de l’Australie, et surtout de la Russie. Elles ne retirent aucun profit de la servitude à laquelle elles se soumettent bénévolement.
On s’explique la soumission des populations urbaines ; leurs intérêts sont tellement liés à ceux des classes dirigeantes que la servitude leur devient utile. Rockfeller n’a aucune raison de ne pas obéir aux lois de son pays, car elles lui facilitent le gain et la protection de ses milliards au détriment de la masse populaire. Il en est de même de ceux qui dirigent les entreprises de ce milliardaire, des employés de ses directeurs et des employés de ses employés. Il en était ainsi, lors du servage en Russie, de la domesticité du château par rapport au serf attaché à la glèbe : sa servitude lui était utile. Mais quelles sont les raisons qui poussent les populations agricoles, l’immense majorité des Russes, à se soumettre à des autorités dont elles n’ont aucun besoin ?
Prenons, par exemple, des familles qui vivent dans le gouvernement de Toula, en Posnanie, au Kansas, en Normandie, en Irlande, au Canada. Les gens de Toula n’ont aucun souci de l’État russe avec ses Pétersbourg, Caucase, Provinces baltiques, ses accaparements de la Mandchourie et ses ruses diplomatiques. De même, ceux de Posnanie ne se soucient pas de la Prusse, avec ses Berlin, ses colonies africaines ; les Irlandais, de la Grande-Bretagne, avec ses Londres et ses affaires d’Égypte, du Transvaal et d’autres lieux ; les habitants du Kansas, des États-Unis avec ses New-York, ses îles Philippines. Et pourtant, ces gens doivent abandonner la plus grande part du produit de leur travail, apprendre le métier des armes, et participer à des guerres qu’ils n’ont pas déclarées, obéir à des lois qu’ils n’ont pas établies.
On leur fait croire, il est vrai, qu’en obéissant à des hommes inconnus d’eux, pour tout ce qui a dans leur vie une importance capitale, ils obéissent à leur propre volonté, puisqu’ils ont choisi comme leur représentant l’un des mille élus totalement inconnus d’eux. En réalité, y croit seulement celui qui le veut bien, qui a l’intention de tromper les autres et soi-même.
Quiconque est membre d’un État ne saurait être libre ; et, plus grand est l’État, plus la force brutale est nécessaire, moins on peut y trouver la vraie liberté. Il faut une violence spéciale pour grouper et maintenir en un tout des peuplades diverses ; c’est ainsi que se sont constituées la Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche. Dans les petits États, en Suisse, au Portugal, en Suède, il faut déployer à cet effet moins d’efforts ; mais en revanche, les citoyens y éludent moins facilement les exigences des autorités, tandis que la sujétion y règne tout autant que dans les grands États.
De même qu’il faut une corde solide et douée d’une certaine élasticité pour nouer et maintenir ensemble les petites branches d’un fagot, il faut employer une certaine contrainte, appliquée d’une certaine façon, pour grouper dans un État une grande agglomération d’hommes. Pour attacher les branches ensemble, il peut exister différentes manières de les placer ; leurs essences mêmes peuvent être diverses ; mais la force qui les maintient ensemble est toujours la même. C’est ce qui arrive dans un État fondé sur la violence, quel que soit son régime : absolutisme, autocratie, monarchie constitutionnelle, oligarchie, république. Si l’union est maintenue par des lois que les uns établissent et que d’autres appliquent par la force, le degré de contrainte sera toujours le même. Ici, elle se manifestera sous une forme brutale, là, par la puissance de l’argent ; la différence entre les deux systèmes se trouvera dans ce seul fait qu’ici la violence pèsera davantage sur une certaine catégorie d’hommes, là sur une autre.
On peut comparer la violence gouvernementale à un fil noir sur lequel sont librement enfilées des perles. Les perles, ce sont les hommes ; le fil noir, c’est l’État. Tant qu’elles resteront sur le fil, elles ne pourront s’entremêler. On peut les pousser à une extrémité, le fil ne sera plus visible à cette extrémité, mais le sera à l’autre : despotisme. On peut diviser les perles régulièrement en laissant entre elles des intervalles : monarchie constitutionnelle ; on peut les séparer individuellement : république. Mais tant qu’on ne les aura pas retirées du fil, tant que celui-ci ne sera pas cassé, il sera impossible de le dissimuler.
Tant qu’existera l’État et la violence qui le maintient sous n’importe quelle forme, il ne peut y avoir de liberté, de vraie liberté, telle que les hommes la comprennent et l’ont toujours compris.
« Mais comment pourrait-on vivre sans État ? » demandent généralement ceux qui ont pris l’habitude non seulement de se considérer comme fils de leurs parents, descendant de leurs aïeux, mais encore comme Français, Anglais, Allemands, Américains ou Russes, c’est-à-dire comme appartenant à tel ou tel groupement imposé. Ils sont tellement habitués à cette idée qu’il leur semble impossible de vivre autrement qu’au milieu de ces agglomérations humaines n’ayant aucun lien intérieur ; cela leur paraît aussi impossible qu’il y a des milliers d’années il paraissait impossible de vivre sans les sacrifices faits aux divinités et sans les oracles qui déterminaient les actes des fidèles.
Vous demandez comment nous vivrons sans être sujets d’aucun gouvernement ?
Comme nous vivons aujourd’hui, mais sans les sottises et les vilenies que nous commettons grâce à cette horrible superstition. Nous vivrons de même, mais sans enlever à notre famille le produit de notre labeur ; on ne le donnera plus sous forme d’impôts et de droits de douane qui servent à de mauvaises actions ; nous ne participerons plus aux arrêts de la justice, aux guerres, ni à aucune violence que commettent des gens inconnus de nous.
Oui, c’est bien cette superstition qui, à notre époque, ne répond plus à rien, qui donne à des centaines d’hommes sur des millions d’autres un pouvoir insensé que rien ne justifie, et qui les prive de la vraie liberté. Un homme qui vit au Canada, au Kansas, en Bohême, en Ukraine, en Normandie, ne saurait être libre tant qu’il se considère,—s’en vante même,—être exclusivement Anglais, Américain, Autrichien, Russe, Français. Le gouvernement non plus ne saura donner à ses nationaux une liberté effective tant que sa mission consistera à assurer l’existence d’un groupement aussi impossible et insensé que l’est celui de la Russie, de l’Angleterre, de la France, de l’Allemagne.
Ainsi, la cause principale, sinon unique, de l’absence de la liberté est la superstition étatiste. Les hommes peuvent être privés de la liberté quand ils ne sont pas groupés en État ; mais lorsqu’ils le sont, la liberté est à coup sûr impossible.
Ceux qui font aujourd’hui la révolution russe ne s’en doutent pas ; ils luttent pour la conquête des diverses libertés en s’imaginant que c’est là le but de la révolution qui commence. Mais son but et son résultat final est bien plus élevé que ne le voient les révolutionnaires. Il réside dans la suppression de la contrainte par laquelle se maintient l’État. Et le chemin qui conduit à cette grande transformation est semé de ces fautes et crimes qui se commettent aujourd’hui dans les couches superficielles de l’énorme masse du peuple russe : au milieu de la peu nombreuse population urbaine, des ouvriers de fabrique et de ceux qui s’intitulent « l’intelliguencia ».
Toute cette activité complexe, qui a pour stimulant le plus bas penchant de vengeance, de colère, d’ambition, ne peut avoir pour la grande majorité du peuple russe que cette unique signification : elle doit lui montrer ce qu’il ne doit pas faire, ce qu’il peut et doit faire. Elle doit montrer toute l’inutilité de l’effort dépensé pour remplacer une forme gouvernementale violente et criminelle par une autre aussi violente et aussi criminelle, et supprimer dans sa conscience la superstition étatiste.
C’est en voyant les événements qui défilent devant lui, les nouvelles formes de violence qui se révèlent dans l’action cruelle de la révolution : pogroms agraires et antisémites, ruines, grèves, qui privent la population de vivres, et surtout les meurtres fratricides, que les masses populaires commencent à comprendre que les nouvelles violences sont aussi funestes que les anciennes puisqu’elles se manifestent par les mêmes crimes et par des crimes nouveaux, que l’un et l’autre régimes ne sont ni pires ni meilleurs, mais tous les deux mauvais, qu’il faut par suite se délivrer de toute violence gouvernementale, et que cela est possible et très facile.
L’immense majorité du peuple russe, celle qui vit de la terre, qui a toujours réglé ses affaires par elle-même dans ses assemblées du mir, qui n’a pas besoin à cet effet de gouvernement, comprendra, en présence des événements actuels, qu’elle peut se passer de tout système étatiste, despotique ou démocratique, de même qu’elle n’a besoin d’aucune chaîne, ni courte ni longue, ni en fer ni en cuivre. Le peuple n’a nul besoin de libertés particulières, mais seulement d’une seule liberté, vraie, complète, naturelle.
Comme il arrive souvent, la solution des questions qui semblent difficiles est des plus simples ; de même, pour réaliser cette pleine liberté, il est inutile de lutter contre le gouvernement, d’imaginer tel ou tel mode de représentation nationale qui sert plutôt à cacher aux hommes leur état de servitude ; l’insoumission suffit.
Que le peuple cesse d’obéir au gouvernement, et aussitôt disparaîtront impôts, accaparement des terres, armées, guerres et toute contrainte ; cela est si simple et semble si facile !
Pourquoi donc les hommes ne l’ont-ils pas fait jusqu’ici et ne le font-ils pas aujourd’hui ? Parce que pour refuser d’obéir à l’autorité humaine, il leur faut obéir à Dieu, c’est-à-dire, vivre d’une vie bonne et morale.
Plus ils vivront ainsi, plus ils seront en mesure de ne plus se courber devant la puissance des hommes et de s’en affranchir.
Il est impossible de se dire tout à coup : « Je ne veux plus obéir aux hommes. » On ne peut le faire qu’en se soumettant à la loi divine, suprême, commune à tous. On ne peut être libre en violant la loi suprême de l’aide mutuelle, ainsi que la violent par leur genre de vie les classes riches des villes, parce qu’elles vivent du travail des ouvriers, surtout de celui des ouvriers des champs. On ne peut être libre que dans la mesure où l’on observe la loi suprême. Et son observance est difficile, presque impossible, dans une organisation sociale où prime la vie de villes et de fabriques, où le progrès humain est obtenu par la lutte de tout instant. Elle est possible et facile dans une organisation où domine la vie rurale, où tous les efforts sont dirigés vers la lutte contre la nature.
D’où il s’ensuit que le refus d’obéir au gouvernement et de reconnaître les groupements artificiels en États, en patries, doit conduire les hommes à la vie naturelle pleine de joie et toute morale des communautés agricoles, se soumettant à leur propre règlement, intelligible pour tous et résultant du consentement mutuel, non de la contrainte.
Tel est la portée de la grande révolution qui s’effectue parmi les peuples chrétiens.
Comment se fera-t-elle ? quelles phases elle traversera ? il ne nous est impossible de le prévoir. Ce que nous savons, c’est qu’elle est inévitable parce qu’elle se fait et est déjà partiellement faite dans la conscience des hommes.