ALEXANDRE DUMAS (continued 3)
Reading edition
—Oui.
—Vous rappelez-vous que je me plaignis alors de la dureté de cette loi, et que vous me dites que le roi avait intention de proposer aux Chambres une commutation de peine?
—Oui, je me le rappelle encore.
—Eh bien! je suis condamné à mort, moi; avant-hier, mon pourvoi en cassation a été rejeté; il ne me reste d'espoir que dans le pourvoi en grâce que j'ai adressé hier à Sa Majesté.
—Je comprends.
—Vous êtes toujours le médecin du roi par quartier?
—Oui, et même dans ce moment-ci je suis de service.
—Eh bien! mon cher docteur, en votre qualité de médecin du roi, vous pouvez le voir à toute heure; voyez-le, je vous en supplie, dites que vous me connaissez, ayez ce courage, et demandez-lui ma grâce; au nom du ciel! je vous en supplie.
—Mais cette grâce, repris-je, en supposant même que je puisse l'obtenir, ne sera jamais qu'une commutation de peine.
—Je le sais bien.
—Et cette commutation de peine, ne vous abusez pas, ce sera les galères à perpétuité.
—Que voulez-vous, murmura le condamné avec un soupir, cela vaut toujours mieux que la mort!
A mon tour je sentis une sueur froide qui perlait sur mon front.
—Oui, dit Gabriel en me regardant, oui, je comprends ce qui se passe en vous: vous me méprisez, vous me trouvez lâche, vous vous dites que mieux vaut cent fois mourir que traîner à perpétuité, quand on a vingt-six ans surtout, un boulet infâme.
«Mais que voulez-vous? depuis que cet arrêt a été rendu, je n'ai pas dormi une heure; regardez mes cheveux ... il y en a la moitié qui ont blanchi.
«Oui, j'ai peur de la mort, sauvez-moi de la mort, c'est tout ce que je demande; ils feront ensuite tout ce qu'ils voudront de moi.
—Je tâcherai, répondis-je.
—Ah! docteur, docteur, s'écria le malheureux en saisissant ma main et en appuyant ses lèvres sur elle avant que j'eusse eu le temps de la retirer; docteur, je le savais bien que mon seul, mon unique, mon dernier espoir était en vous.
—Monsieur! repris-je, honteux de ces humbles démonstrations.
—Et maintenant, dit-il, ne perdez pas une minute, allez, allez; si par hasard quelque obstacle s'opposait à ce que vous vissiez le roi, insistez, au nom du ciel! Songez que ma vie est attachée à vos paroles; songez qu'il est neuf heures du soir, et que c'est demain à six heures du matin.
Neuf heures à vivre, mon Dieu! Si vous ne me sauvez pas, je n'ai plus que neuf heures à vivre.
—A onze heures, je serai aux Tuileries.
—Et pourquoi à onze heures, pourquoi pas tout de suite; vous perdez deux heures, ce me semble.
—Parce que c'est à onze heures que le roi se retire ordinairement pour travailler, et que, jusqu'à cette heure, il demeure au salon de réception.
—Oui, et ils sont là une centaine de personnes qui causent; qui rient, qui sont sûrs du lendemain, sans songer qu'il y a un homme, un de leurs semblables, qui sue son agonie dans un cachot, à la lueur de cette lampe, en face de ces murs, couverts de noms de gens qui ont vécu comme il vit en ce moment, et qui le lendemain étaient morts. Ils ne savent pas tout cela, eux, dites-leur que c'est ainsi et qu'ils aient pitié de moi.
—Je ferai ce que je pourrai, monsieur, soyez tranquille.
—Puis, si le roi hésitait, adressez-vous à la reine: c'est une sainte femme, elle doit être contre la peine de mort! Adressez-vous au duc d'Orléans, tout le monde parle de son bon cœur. Il disait un jour, à ce qu'on m'a assuré, que s'il montait jamais sur le trône, il n'y aurait pas une seule exécution sous son règne. Si vous vous adressiez à lui au lieu de vous adresser au roi?
—Rassurez-vous, je ferai ce qu'il faudra faire.
—Mais espérez-vous quelque chose, au moins?
—La clémence du roi est grande, j'espère en elle.
—Dieu vous entende! s'écria-t-il en joignant les mains. Oh! mon Dieu! mon Dieu! touchez le cœur de celui qui d'un mot peut me tuer ou me faire grâce.
—Adieu, monsieur.
—Adieu? que dites-vous là? ne reviendrez-vous point?
—Je reviendrai si j'ai réussi.
—Oh! dans l'un ou l'autre cas, que je vous revoie! Mon Dieu! que deviendrais-je si je ne vous revoyais pas? Jusqu'au pied de l'échafaud je vous attendrais, et quel supplice qu'un pareil doute. Revenez, je vous en supplie, revenez.
—Je reviendrai.
—Ah, bien! dit le condamné, que ses forces semblèrent abandonner du moment où il eut obtenu de moi cette promesse; bien, je vous attends!
Et il se laissa retomber lourdement sur sa chaise.
Je m'avançai vers la porte.
—A propos, s'écria-t-il, envoyez-moi mon père, je ne veux pas rester seul; la solitude, c'est le commencement de la mort.
—Je vais faire ce que vous désirez.
—Attendez. A quelle heure croyez-vous être de retour?
—Mais, je ne sais ... cependant je crois que vers une heure du matin....
—Tenez, voilà neuf heures et demie qui sonnent; c'est incroyable comme les heures passent vite, depuis deux jours surtout! Ainsi, dans trois heures, n'est-ce pas?
—Oui.
—Allez, allez, allez; je voudrais à la fois vous garder et vous voir partir. Au revoir, docteur, au revoir. Envoyez-moi mon père, je vous prie.
La recommandation était inutile: le pauvre vieillard ne m'eût pas plus tôt vu apparaître à la porte qu'il se leva.
Le guichetier qui me faisait sortir le fit entrer, et la porte se referma sur lui.
Je remontai, le cœur serré. Je n'avais jamais vu si hideux spectacle, et certes, cependant, la mort nous est familière, à nous autres médecins, et il y a peu d'aspects sous lesquels elle ne nous soit connue; mais jamais je n'avais vu la vie lutter si lâchement contre elle.
Je sortis en prévenant le directeur que je reviendrais probablement dans le courant de la nuit.
Mon cabriolet m'attendait à la porte; je revins chez moi et trouvai mes amis qui faisaient joyeusement une bouillotte, et je me rappelai ce que m'avait dit ce malheureux.
«Il y a dans ce moment-ci des hommes qui rient, qui s'amusent, sans songer qu'il y a un de leurs semblables qui sue son agonie.»
J'étais si pâle qu'en m'apercevant ils jetèrent un cri de surprise et presque de terreur, et qu'ils me demandèrent tous ensemble s'il m'était arrivé quelque accident.
Je leur racontai ce qui venait de se passer, et, à la fin de mon récit, ils étaient presque aussi pâles que moi.
Puis, j'entrai dans mon cabinet de toilette, et je m'habillai.
Lorsque je sortis, la bouillotte avait cessé.
Ils étaient debout et causaient: une grande discussion s'était engagée sur la peine de mort.
XVIII
UNE VEILLÉE DU ROI.
Il était dix heures et demie. Je voulus prendre congé d'eux, mais tous me répondirent qu'avec ma permission, ils resteraient chez moi à attendre l'issue de ma visite à Sa Majesté.
J'arrivai aux Tuileries. Il y avait cercle chez la reine.
La reine, les princesses et les dames d'honneur, assises autour d'une table ronde, travaillaient selon leur habitude à faire de la tapisserie destinée à des œuvres de bienfaisance.
On me dit que le roi s'était retiré dans son cabinet et travaillait.
Vingt fois il m'était arrivé de pénétrer avec Sa Majesté dans ce sanctuaire. Je n'eus donc pas besoin de me faire conduire: je connaissais le chemin.
Dans la chambre attenante, travaillait un des secrétaires particuliers du roi, nommé L.... C'était un de mes amis, et de plus un de ces hommes sur le cœur duquel on peut toujours compter.
Je lui dis quelle cause m'amenait, et le priai de prévenir Sa Majesté que j'étais là et que je sollicitais la faveur d'être admis près d'elle.
L.... ouvrit la porte, un instant après j'entendis le roi qui répondait.
—Fabien, le docteur Fabien? eh bien! mais qu'il entre.
Je profitai de la permission, sans même attendre le retour de mon introducteur. Le roi s'aperçut de mon empressement.
—Ah! ah! dit-il, docteur, il paraît que vous écoutez aux portes; venez, venez.
J'étais fortement ému.
Jamais je n'avais vu le roi dans une circonstance pareille, un mot de lui allait décider de la vie d'un homme.
La majesté royale m'apparaissait dans toute sa splendeur, son pouvoir en ce moment participait du pouvoir de Dieu.
Il y avait alors sur le visage du roi une telle expression de sécurité, que je repris confiance.
—Sire, lui dis-je, je demande mille fois pardon à Votre Majesté de me présenter ainsi devant elle sans qu'elle m'ait fait l'honneur de m'appeler; mais il s'agit d'une bonne et sainte action, et j'espère qu'en faveur du motif, Votre Majesté me pardonnera.
—En ce cas, vous êtes deux fois le bienvenu, docteur; parlez vite. Le métier de roi devient si mauvais par le temps qui court, qu'il ne faut pas laisser échapper l'occasion de l'améliorer un peu. Que désirez-vous?
—J'ai souvent eu l'honneur de débattre avec Votre Majesté cette grave question de la peine de mort, et je sais quelles sont sur ce sujet les opinions de Votre Majesté; je viens donc à elle avec toute confiance.
—Ah! ah! je me doute de ce qui vous amène.
—Un malheureux, coupable d'avoir fabriqué de faux billets de banque, a été condamné à mort par les dernières assises; avant-hier, son pourvoi en cassation a été rejeté, et cet homme doit être exécuté demain.
—Je sais cela, dit le roi, et j'ai quitté le cercle pour venir examiner moi-même toute cette procédure.
—Comment, vous-même, sire?
—Mon cher monsieur Fabien, continua le roi, sachez bien une chose, c'est qu'il ne tombe pas une tête en France que je n'aie acquis par moi-même la certitude que le condamné était bien véritablement coupable.
«Chaque nuit qui précède une exécution est pour moi une nuit de profondes études et de réflexions solennelles.
«J'examine le dossier depuis sa première jusqu'à sa dernière ligne, je suis l'acte d'accusation dans tous ses détails.
«Je pèse les dépositions à charge et à décharge; loin de toute impression étrangère, seul avec la nuit et la solitude, je m'établis en juge des juges. Si ma conviction est la leur, que voulez-vous? le crime et la loi sont là en face l'un de l'autre, il faut laisser faire la loi; si je doute, alors je me souviens du droit que Dieu m'a donné, et, sans faire grâce, je conserve au moins la vie. Si mes prédécesseurs eussent fait comme moi, docteur, peut-être eussent-ils eu, au moment où Dieu les a condamnés à leur tour, quelques remords de moins sur la conscience, et quelques regrets de plus sur leur tombeau.
Je laissais parler le roi, et je regardais, je l'avoue, avec une vénération profonde cet homme tout-puissant, qui, tandis qu'on riait et qu'on plaisantait à vingt pas de lui, se retirait seul et grave, et venait incliner son front sur une longue et fatigante procédure pour y chercher la vérité. Ainsi, aux deux extrémités de la société, deux hommes veillaient, occupés d'une même pensée: le condamné, c'est que le roi pouvait lui faire grâce;—le roi, c'est qu'il pouvait faire grâce au condamné.
—Eh bien! sire, lui dis-je avec inquiétude, quelle est votre opinion sur ce malheureux.
—Qu'il est bien véritablement coupable; d'ailleurs il n'a pas nié un seul instant; mais aussi que la loi est trop sévère.
—Ainsi, j'ai donc l'espoir d'obtenir la grâce que je venais demander à Votre Majesté?
—Je voudrais vous laisser croire, monsieur Fabien, que je fais quelque chose pour vous; mais je ne veux pas mentir: quand vous êtes entré, ma résolution était déjà prise.
—Alors, dis-je, Votre Majesté fait grâce?
—Cela s'appelle-t-il faire grâce, dit le roi.
Il prit le pourvoi déployé devant lui, et écrivit en marge ces deux lignes:
«Je commue la peine de mort en celle des travaux forcés à perpétuité.«
Et il signa.
—Oh! dis-je, cela serait, sire, pour un autre, une condamnation plus cruelle que la peine de mort; mais pour celui-là, c'est une grâce, je vous en réponds ... et une véritable grâce. Votre Majesté me permet-elle de la lui annoncer.
—Allez, monsieur Fabien, allez, dit le roi. Puis appelant L...? Faites porter ces pièces chez monsieur le garde des sceaux, dit-il, et qu'elles lui soient remises à l'instant même; c'est une commutation de peine.
Et me saluant de la main, il ouvrit un autre dossier.
Je quittai aussitôt les Tuileries par l'escalier particulier qui conduit du cabinet du roi à l'entrée principale; je retrouvai mon cabriolet dans la cour, je m'y élançai et je partis.
Minuit sonnait comme j'arrivais à Bicêtre.
Le directeur faisait toujours sa partie de piquet.
Je vis que je le contrarierais beaucoup en le dérangeant.
—C'est moi, lui dis-je; vous avez permis que je revinsse près du condamné, j'use de la permission.
—Faites, dit-il; François, conduisez monsieur.»
Puis, se tournant vers son partner avec un sourire de profonde satisfaction.
—Quatorze de dames et sept piques sont-ils bons? dit-il.
—Parbleu! répondit le partner d'un air on ne peut plus contrarié; je le crois bien, je n'ai que cinq carreaux.
Je n'en entendis pas davantage.
Il est incroyable combien une même heure, et souvent un même lieu, réunissent de préoccupations différentes.
Je descendis l'escalier aussi vivement que possible.
—C'est moi! criai-je de l'autre côté de la porte, c'est moi!
Un cri répondit au mien.
La porte s'ouvrit.
Gabriel Lambert s'était élancé de son siége.
Il était debout au milieu de son cachot, pâle, les cheveux hérissés, les yeux fixés, les lèvres tremblantes, n'osant risquer une interrogation.
—Eh ... bien? murmura-t-il.
—J'ai vu le roi; il vous fait grâce de la vie.
Gabriel jeta un second cri, étendit les bras comme pour chercher un appui, et tomba évanoui près de son père, qui s'était levé à son tour, et qui n'étendit même pas les bras pour le soutenir.
Je me penchai pour secourir ce malheureux.
—Un instant! dit le vieillard en m'arrêtant; mais à quelle condition?
—Comment! comment! à quelle condition?
—Oui, vous avez dit que le roi lui faisait grâce de la vie; à quelle condition lui fait-il cette grâce?
Je cherchais un biais.
—Ne mentez pas, monsieur, dit le vieillard; à quelle condition?
—La peine est commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.
—C'est bien! dit le père; je me doutais que c'était pour cela qu'il voulait vous parler seul, l'infâme.
Et, se redressant de toute sa hauteur, il alla d'un pas ferme prendre son bâton, qui était dans un coin.
—Que faites-vous? lui demandai-je.
—Il n'a plus besoin de moi, dit-il. J'étais venu pour le voir mourir, et non pour le voir marquer. L'échafaud le purifiait, le lâche a préféré le bagne. J'apportais ma bénédiction au guillotiné, je donne ma malédiction au forçat.
—Mais, monsieur, repris-je.
—Laissez-moi passer, dit le vieillard en étendant le bras vers moi avec un air de si suprême dignité, que je m'écartai sans essayer de le retenir davantage par une seule parole.
Il s'éloigna d'un pas grave et lent, et disparut dans le corridor, sans retourner la tête pour voir une seule fois son fils.
Il est vrai que lorsque Gabriel Lambert revint à lui, il ne demanda pas même où était son père.
Je quittai ce malheureux avec le plus profond dégoût qu'un homme m'ait jamais inspiré.
Je lus le lendemain, dans le Moniteur, la commutation de peine.
Puis je n'entendis plus parler de rien, et j'ignore vers quel bagne il a été acheminé.
Là se terminait la narration de Fabien.
XIX
LE PENDU.
En revenant, vers la fin du mois de juin 1841, de l'un de mes voyages d'Italie, je trouvai, comme d'habitude, une masse de lettres qui m'attendaient.
En général, et pour l'édification de ceux qui m'écrivent, j'avouerai qu'en pareil cas le dépouillement est bientôt fait.
Les lettres dont je reconnais l'écriture pour venir d'une main amie sont mises à part et lues; les autres sont impitoyablement jetées au feu.
Cependant une de ces lettres, timbrée de Toulon, et dont l'écriture ne me rappelait aucun souvenir, obtint grâce, m'ayant frappé par sa singulière suscription.
Cette suscription était ainsi conçue:
»Monsieur Alexandre Dumas, hoteur drammatique an Europe, uoire an passan à l'hôtel de Paris syl n'y serait pas.»
Je décachetai la lettre et cherchai le nom du flatteur qui me l'avait écrite. Elle était signée Rossignol. Au premier abord le nom me resta aussi inconnu que l'écriture.
Mais en rapprochant ce nom du timbre, je commençai à voir clair dans mes souvenirs; les premiers mots, au reste, fixèrent tous mes doutes.
Elle venait de l'un des douze forçats qui avaient été à mon service lorsque j'habitais ma petite bastide, au fort Lamalgue. Comme cette lettre a non seulement rapport à l'histoire que je viens de raconter, mais encore en est le complément, je la mettrai purement et simplement sous les yeux du lecteur, en lui faisant grâce des fautes d'orthographe, dont il a vu un échantillon dans l'adresse, et qui en dépareraient le style.
«Monsieur Dumas,
«Pardonnez à un homme que ses malheurs ont momentanément séparé de la société (je suis ici à temps, comme vous savez) l'audace qu'il prend de vous écrire; mais son intention lui servira d'excuse près de vous, je l'espère, attendu que ce qu'il fait en ce moment, il le fait dans l'espérance de vous être agréable.
(Comme on le voit, la préface était encourageante, aussi je continuai.)
«Il n'est pas que vous vous rappeliez Gabriel Lambert, celui qu'on appelait le docteur, vous savez bien; le même qui n'a pas voulu aller chercher au cabaret du fort Lamalgue le fameux déjeuner que vous avez eu la bonté de nous offrir.
«L'imbécile!
«Vous devez vous le rappeler, car vous l'aviez reconnu pour l'avoir vu autrefois dans le beau monde, et lui aussi vous avait reconnu, que vous en étiez si fort préoccupé que vous en avez écrasé de questions ce pauvre père Chiverny, le garde-chouirme, qui, avec son air méchant, est un brave homme tout de même.
«Eh bien, donc! voilà ce que j'avais à vous dire sur Gabriel Lambert; écoutez bien.
Depuis son arrivée à l'établissement, Gabriel Lambert avait pour camarade de chaîne un bon garçon, nommé Accacia, qui était chez nous pour une fadaise.
Dans une dispute qu'il avait eue avec des camarades, il avait donné, sans le faire exprès, en gesticulant, un coup de couteau à son meilleur ami, ce qui lui en a fait pour dix ans, attendu que son meilleur ami en était mort, ce dont le pauvre Accacia n'a jamais pu se consoler.
Mais les juges avaient pris en considération son innocence, et, comme je vous l'ai dit, quoique son imprudence eût causé la mort d'un homme, ils lui avaient donné un bonnet rouge seulement.
Quatre ans après votre passage à Toulon, c'est-à-dire en 1838, Accacia nous fit donc un beau matin ses adieux.
Justement, la veille, mon camarade de chaîne avait claqué.
Il résulta de ce double événement de départ et de mort que, Gabriel et moi nous trouvant seuls, on nous accoupla ensemble.
Si vous vous en souvenez, Gabriel n'avait pas l'abord gracieux. La nouvelle que j'allais être rivé à lui ne me fut donc agréable que tout juste, comme on dit.
Cependant je réfléchis que je n'étais pas à Toulon pour y avoir toutes mes aises, et, comme je suis philosophe, j'en pris mon parti.
Le premier jour il ne m'ouvrit pas la bouche, ce qui ne laissa pas de m'ennuyer fort, attendu que je suis causeur de mon naturel: cela m'inquiétait d'autant plus, qu'Accacia m'avait déjà plus d'une fois parlé de l'infirmité qu'il avait d'être accouplé à un muet.
Je pensai que moi qui y suis pour vingt ans, et qui, par conséquent, avais encore dix ans à faire,—mon jugement, jugement bien injuste allez, et que j'aurais bien certainement fait casser si j'avais eu des protections, étant du 24 octobre 1828,—j'allais passer dix années peu recréatives.
Je m'ingéniai donc pendant la nuit sur ce que je devais faire, et me rappelant le moyen qu'avait employé le renard pour faire parler le corbeau.
—Monsieur Gabriel, lui dis-je quand le jour fut venu, me permettez-vous de m'informer ce matin de l'état de votre santé?
Il me regarda avec étonnement, ne sachant pas si je parlais sérieusement ou si je me moquais de lui.
Je conservai la plus grande gravité.
—Comment, de ma santé? répondit-il.
C'était, comme vous le voyez, déjà quelque chose. Je lui avais fait desserrer les dents.
—Oui, de l'état de votre santé, repris-je; vous m'avez paru passer une mauvaise nuit.
Il poussa un soupir.
—Oui, mauvaise, reprit-il, mais c'est comme cela que je les passe toutes.
—Diable! repris-je.
Sans doute il se trompa au sens de mon exclamation, car, après un instant de silence, il reprit:
—Cependant, rassurez-vous, quand je ne dormirai point, je tâcherai de me tenir tranquille et de ne point vous réveiller.
—Oh! ne vous donnez pas tant de peine pour moi, monsieur Lambert, repris-je; je suis si honoré d'être votre camarade de chaîne, que je passerai volontiers par-dessus quelques petits inconvéniens.
Gabriel me regarda avec un nouvel étonnement.
Ce n'était point ainsi que s'y était pris Accacia pour le faire parler: il l'avait battu jusqu'à ce qu'il parlât; mais quoiqu'il fut arrivé à un résultat, ce résultat n'avait jamais été bien satisfaisant, et il y avait toujours eu du froid entre eux.
—Pourquoi me parlez-vous ainsi, mon ami? me demanda Gabriel Lambert.
—Parce que je sais à qui je parle, monsieur, et que je ne suis point un goujat, je vous prie de le croire.
Gabriel me regarda de nouveau d'un air défiant; mais je lui souris avec tant d'amabilité, qu'une partie de ses doutes parut s'évanouir.
L'heure du déjeuner arriva. On nous servit, comme d'habitude, notre gamelle pour deux; mais au lieu de plonger à l'instant même ma cuillère dans la soupe, j'attendis respectueusement qu'il eût fini pour commencer. Cette dernière attention le toucha au point qu'il me laissa non-seulement la plus grosse part, mais encore les meilleurs morceaux.
Je vis qu'il y avait tout à gagner dans ce monde à être poli.
Bref, au bout de huit jours, à part un certain air de supériorité qui ne le quitta jamais, nous étions les meilleurs amis du monde.
Malheureusement, je n'avais pas beaucoup gagné à faire parler mon compagnon; sa conversation était des plus mélancoliques, et il fallait véritablement toute la gaîté naturelle dont la Providence m'a doué pour que je ne me perdisse pas moi-même à une pareille école.
Je passai deux ans ainsi, pendant lesquels il alla toujours s'assombrissant.
De temps en temps je m'apercevais qu'il voulait me faire une confidence.
Je le regardais alors de l'air le plus ouvert que je pouvais prendre, afin de l'encourager; mais sa bouche, à moitié ouverte, se refermait, et je voyais que la chose était encore remise à un autre jour.
Je cherchais quelle sorte de confidence cela pouvait être, et c'était toujours une occupation qui me distrayait un peu, lorsqu'une fois que nous marchions côte à côte d'une voiture chargée de vieux canons qu'on enlevait pour la refonte et qui pesait bien dix mille, je le vis s'approcher d'elle et regarder la roue d'une certaine façon qui voulait dire:
«Si je n'étais pas un poltron, je mettrais ma tête là-dessous, et tout serait dit.»
De ce moment je fus fixé. Le suicide est chose commune au bagne.
Aussi, un jour que nous travaillions sur le port, et que, profitant de son isolement, je le vis me regarder de sa façon accoutumée, je résolus d'en finir cette fois-là avec ses scrupules. Il faut vous dire qu'au bout du compte il était assommant, et que je commençais à en avoir par-dessus les oreilles; de sorte que je n'aurais pas été fâché de m'en trouver débarrassé d'une façon ou de l'autre.
—Eh bien! lui dis-je, voyons, qu'avez-vous à me regarder ainsi?
—Moi? rien, me répondit-il.
—Si fait, lui dis-je.
—Tu te trompes.
—Je me trompe si peu que, si vous le voulez, je vous te dirai, moi, ce que vous avez.
—Toi?
—Oui, moi.
—Eh bien! dis!
—Vous avez que vous voudriez bien vous détruire, seulement vous avez peur de vous faire du mal.
Il devint blanc comme linge.
—Et qui a pu te dire cela?
—Je l'ai deviné.
—Eh bien! oui, Rossignol, tu as raison, et c'est la vérité; je voudrais me tuer, mais j'ai peur.
—Allons donc, nous y voilà. Ça vous ennuie donc, le bagne?
—J'ai regretté vingt fois de ne pas avoir été guillotiné.
—Chacun son goût. Moi, j'avoue que, quoique les jours qu'on passe ici ne soient pas filés d'or et de soie, j'aime encore mieux cela que Clamart.
—Oui, mais toi!
—Je comprends, vous vous trouvez déplacé, vous. C'est juste: quand on a eu cent mille livres de rentes ou à peu près, quand on a roulé dans de beaux équipages, qu'on s'est habillé de drap fin et qu'on a fumé des cigares à quatre sous, c'est vexant de traîner la chaîne, d'être vêtu de rouge et de chiquer du caporal; mais, que voulez-vous? faut être philosophe dans ce monde-ci, quand on n'a pas le courage de se signer à soi-même son passeport pour l'autre.
Gabriel poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement.
—N'as-tu donc jamais eu l'envie de te tuer, toi? me demanda-t-il.
—Ma foi! non.
—Alors, tu n'as jamais songé, parmi les différens genres de mort, à celle qui devait être la moins douloureuse?
—Dame! il y a toujours un moment qui doit être dur à passer; cependant on dit que la pendaison a ses charmes.
—Tu crois?
—Sans doute que je le crois; on dit même que c'est pour ça qu'on a inventé la guillotine. Un pendu, dont la corde avait cassé, en avait raconté, à ce qu'il paraît, des choses si agréables, que les condamnés avaient fini par aller à la potence comme s'ils allaient à la noce.
—Vraiment?
—Vous comprenez que je n'en ai pas essayé, moi; mais enfin, ici, c'est une tradition.
—De sorte que, si tu avais résolu de te tuer, tu te pendrais?
—Certainement.
Il ouvrit la bouche; je crois que c'était pour me demander de nous pendre ensemble; mais, sans doute, il vit sur mon visage que je n'étais pas disposé à cette partie de plaisir, car il garda un instant le silence.
—Eh bien! lui dis-je, êtes-vous décidé?
—Pas encore tout à fait, car il me reste un espoir.
—Lequel?
—C'est que je trouverai un de nos camarades qui, moyennant que je lui laisserai tout ce que j'ai et une lettre constatant que je me suis détruit moi-même, consentira à me tuer.
En même temps il me regardait comme pour me demander si cette proposition ne m'allait pas.
Je secouai la tête.
—Oh non! lui dis-je, je ne donne pas là-dedans, moi, et le raisiné me fait peur; il fallait demander cela à Accacia; c'était pour un coup dans le genre de celui-là qu'il était ici, et, peut-être qu'en prenant bien toutes ses précautions, il eût accepté; mais, avec moi, cela est impossible.
—Au moins une fois que je serai bien décidé à me tuer, tu m'aideras dans mon projet?
—C'est-à-dire que je ne vous empêcherai pas de l'accomplir, voilà tout. Diable! je ne suis qu'à temps, moi, et je ne veux pas me compromettre.
Nous en restâmes là de la conversation.
Près de six mois s'écoulèrent encore, pendant lesquels il ne fut plus un instant question de rien entre nous.
Cependant je voyais Gabriel de plus en plus triste, et je me doutais qu'il essayait de se familiariser avec son projet.
Quant à moi, comme ses réflexions ne m'égayaient pas le moins du monde, j'avais hâte, je l'avoue, qu'il prît un parti.
Enfin, un matin, après une nuit passée tout entière à se tourner et à se retourner, il se leva plus pâle encore que d'habitude; et comme il ne touchait pas à son déjeuner, et que je lui demandais s'il était malade.
—Ce sera pour aujourd'hui, me dit-il.
—Ah! ah! lui répondis-je, décidément?
—Sans remise.
—Et vous avez pris toutes vos précautions
—N'as-tu pas vu qu'hier j'ai écrit un billet à la cantine?
—Oui, mais je n'ai pas eu l'indiscrétion de regarder.
—Le voilà.
Il me donna un petit papier plié. Je l'ouvris, et je lus:
«La vie du bagne m'étant devenue insupportable, je suis décidé à me pendre demain, 5 juin 1841.
«GABRIEL LAMBERT.»
—Eh bien! me dit-il, comme satisfait de la preuve de courage qu'il me donnait, tu vois bien que ma décision est prise, et que mon écriture n'est pas tremblée.
—Oui, je vois bien cela, répondis-je; mais avec ce billet-là vous m'en donnez au moins pour un mois de cachot.
—Pourquoi?
—Parce que rien ne dit que je ne vous ai pas aidé dans votre projet, et que je ne vous laisserai vous pendre, je vous en préviens, qu'à la condition qu'il ne me reviendra point de mal, à moi.
—Comment faire, alors? me dit-il.
—Ecrire un autre billet autrement conçu, d'abord.
—Conçu en quels termes?
—Dans ceux-ci, à peu près, tenez:
«Aujourd'hui, 5 juin 1841, pendant l'heure de repos que l'on nous accorde, tandis que mon camarade Rossignol dormira, je compte exécuter la résolution que j'ai prise depuis longtemps de me suicider, la vie du bagne m'étant devenue insupportable.
»J'écris cette lettre afin que Rossignol ne soit aucunement inquiété.
»Gabriel LAMBERT.»
Gabriel approuva la rédaction, écrivit la lettre, et la mit dans sa poche.
Le même jour, en effet, et comme midi venait de sonner, Gabriel, qui ne m'avait pas dit un mot depuis le matin, me demanda si je connaissais un endroit propre à mettre à exécution le projet qu'il avait arrêté. Je vis bien qu'il barguignait, et que ça ne serait pas encore pour tout de suite si je ne l'aidais pas.
—J'ai votre affaire, lui dis-je en faisant un signe de la tête. Après cela, si vous n'êtes pas encore bien décidé; remettez la chose à un autre jour.
—Non, dit-il en faisant un violent effort sur lui-même; non, j'ai dit que ce serait pour aujourd'hui; ce sera pour aujourd'hui.
—Le fait est, répondis-je négligemment, que lorsqu'on a pris ce parti-là, plus tôt on l'exécute, mieux cela vaut.
—Conduis-moi donc, dit Gabriel.
Nous nous mîmes en route; il se faisait traîner; mais je n'avais pas l'air d'y faire attention.
Plus nous approchions de l'endroit, qu'il connaissait aussi bien que moi, plus il faisait le clampin. Je n'avais l'air de rien voir, je marchais toujours.
—Oui, c'est bien là, murmura-t-il quand nous fûmes arrivés.
Preuve qu'il avait vu, comme moi, que l'endroit était bien gentil pour la chose.
En effet, près d'une de ces grandes piles de planches carrées que vous connaissez, poussait un mûrier magnifique.
Je pouvais avoir l'air de dormir à l'ombre de la pile de bois, et lui, pendant ce temps, pouvait se pendre au mûrier.
—Eh bien! lui dis-je, que pensez-vous de l'endroit?
Il était pâle comme la mort.
—Allons, repris-je, je vois bien que ça ne sera pas encore pour aujourd'hui.
—Tu te trompes, répondit-il; ma résolution est prise; seulement il me manque une corde.
—Comment, lui dis-je, vous ne connaissez pas l'endroit?
—Quel endroit?...
—L'endroit où vous avez caché ce bout de fil de carret que vous aviez mis dans votre poche, un jour que nous traversions la corderie.
—En effet, dit-il en balbutiant, je crois que c'est ici que je l'avais déposé.
—Tenez, là, lui dis-je en lui montrant du doigt l'endroit de la pile de bois où je lui avais vu, quinze jours auparavant, fourrer l'objet demandé.
Il s'inclina, introduisit sa main dans une des ouvertures.
—Dans l'autre, lui dis-je; dans l'autre.
En effet, il fouilla dans l'autre, et en tira une jolie petite corde de trois brasses de long.
—Sacristi! lui dis-je, voilà qui ferait venir l'eau à la bouche.
—Maintenant, que faut-il que je fasse? me demanda-t-il.
—Priez-moi tout de suite de vous préparer la chose, ce sera plus tôt fait.
—Eh bien! oui, dit-il, tu me ferais plaisir.
—Je vous ferais plaisir, en vérité?
—Oui.
—Vous m'en priez?
—Je t'en prie.
—Allons, je n'ai rien à refuser à un camarade.
Je fis à la cordelette un joli petit nœud coulant, je l'attachai à une des branches les plus fortes et les plus élevées, et j'approchai du tronc du mûrier une bûche que je mis debout, et qu'il n'avait plus qu'à pousser du pied pour mettre deux pieds de vide entre lui et la terre.
C'était certes plus qu'il n'en fallait à un honnête homme pour se pendre.
Pendant tout ce temps, lui me regardait faire.
Il n'était plus pâle; il était couleur de cendre.
Quand ce fut achevé:
—Voilà, lui dis-je; la grosse ouvrage est faite; maintenant, avec un brin de résolution, ce sera fini en une seconde.
—Cela est bien aisé à dire, murmura-t-il.
—Après ça, repris-je, vous savez bien que ce n'est pas moi qui vous y pousse; au contraire, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous en empêcher.
—Oui ... mais moi je le veux, dit-il en montant résolument sur sa bûche.
—Eh bien! mais attendez-donc, attendez-donc que je me couche, moi.
—Adieu, Rossignol, me dit-il.
—Couche-toi, me dit-il.
Je me couchai.
Et il passa la tête dans le nœud coulant.
—Eh bien! ôtez donc votre cravate, lui dis-je; vous allez vous pendre avec votre cravate. Eh bien! bon, ça sera du nouveau.
—C'est vrai, murmura-t-il.
Et il ôta sa cravate.
—Adieu, Rossignol, reprit-il une seconde fois.
—Adieu, monsieur Lambert, bien du courage; je vais fermer les yeux pour ne pas voir cela.
En effet, c'est terrible à voir ...
Dix secondes s'écoulèrent pendant que je fermais les yeux; mais rien ne m'indiquait qu'il se passât quelque chose de nouveau.
Je les rouvris. Il avait toujours le cou passé dans le nœud coulant; mais ce n'était déjà plus un homme pour la couleur, c'était un cadavre.
—Eh bien! lui dis-je.
Il poussa un soupir.
—Le père Chiverny! m'écriai-je en fermant les yeux et en faisant un mouvement qui, je crois, fit tomber la bûche.
—A l'aide! au se... essaya de s'écrier Lambert; mais la voix s'éteignit étranglée dans son gosier.
Je sentis des mouvemens convulsifs qui faisaient trembler l'arbre, j'entendis quelque chose comme un râle ..., puis au bout d'une minute tout s'éteignit.
Je n'osais pas bouger, je n'osais pas ouvrir les yeux, je faisais semblant de dormir; j'avais vu le père Chiverny, vous savez bien le garde-chiourme, venir de mon côté; j'entendais le bruit des pas qui s'approchait; enfin je sentis qu'on me donnait un violent coup de pied dans les reins.
—Eh! qu'est-ce qu'il y a, les autres? dis-je en me retournant et en faisant semblant de m'éveiller.
—Il y a que, pendant que tu dors, ton camarade s'est pendu.
—Quel camarade?... Tiens, c'est vrai! fis-je, comme si j'ignorais complètement tout ce qui s'était passé.
»Avez-vous jamais vu un pendu, monsieur Dumas? c'est fort laid. Gabriel surtout était affreux. Il faut croire qu'il s'était fort débattu; car il était tout défiguré, les yeux lui sortaient de la tête, la langue lui sortait de la bouche, et il se tenait cramponné de ses deux mains à la corde, comme s'il eût essayé de remonter.»
Il paraît que ma figure exprima un tel étonnement, que l'on crut à mon ignorance de la chose.
D'ailleurs on fouilla dans la poche de Gabriel, et on y trouva le petit papier qui me déchargeait entièrement.
On dépendit le cadavre, on le mit sur une civière, et on nous ramena l'un et l'autre à l'infirmerie.
Puis, on alla prévenir l'inspecteur. Pendant ce temps, je restai près du corps de mon compagnon, auquel j'étais enchaîné.
Au bout d'un quart d'heure, l'inspecteur entra; il examina le cadavre, écouta le rapport du père Chiverny, et m'interrogea.
Puis, recueillant toute sa sagesse pour porter un jugement,
—L'un au cimetière, l'autre au cachot.
—Mais, mon inspecteur, m'écriai-je.
—Pour quinze jours, dit-il.
Je me tus.
J'avais peur de faire doubler la peine, ce qui arrive ordinairement quand on réclame.
On me dériva et l'on me mit au cachot, où je restai quinze jours.
En sortant, on m'appareilla avec Perce-Oreille, un bon garçon que vous ne connaissez pas, et qui cause, au moins, celui-là.
»Voilà, monsieur Dumas, les détails que j'avais bien respectueusement l'intention de vous donner, persuadé qu'ils devaient vous être agréables. Si j'ai réussi, écrivez, je vous prie, à notre bon docteur Lauvergne, de me donner, de votre part, une livre de tabac.
»J'ai l'honneur d'être avec un très profond respect, monsieur,
»Votre très humble et très obéissant serviteur,
»ROSSIGNOL,
»En résidence à Toulon.
XX
PROCÈS-VERBAL.
Au mois d'octobre mil huit cent quarante-deux, je repassai à Toulon.
Je n'avais pas oublié l'étrange histoire de Gabriel Lambert, et j'étais curieux de savoir si les choses s'étaient passées comme mon correspondant Rossignol me les avait écrites.
J'allai faire une visite au commandant du port.
Malheureusement il avait été changé sans que j'en susse rien.
Son successeur ne m'en reçut pas moins à merveille, et comme dans la conversation il me demandait s'il pouvait m'être bon à quelque chose, je lui avouai que ma visite n'était pas tout à fait désintéressée, et que je désirais savoir ce qu'était devenu un forçat nommé Gabriel Lambert.
Il fit aussitôt appeler son secrétaire; c'était un jeune homme qu'il avait amené avec lui, et qui n'était à Toulon que depuis un an.
—Mon cher monsieur Durand, lui dit-il, informez-vous si le condamné Gabriel Lambert est toujours ici; puis revenez nous dire ce qu'il fait, et quelles sont les notes qui le concernent.
Le jeune homme sortit, et dix minutes après rentra avec un registre tout ouvert.
—Tenez, monsieur, me dit-il, si vous voulez prendre la peine de lire ces quelques lignes, vous serez parfaitement satisfait.
Je m'assis devant la table où il avait posé le registre, et je lus:
«Cejourd'hui cinq juin mil huit cent quarante et un, moi, Laurent Chiverny, surveillant de première classe, faisant ma tournée dans le chantier, pendant l'heure de repos accordée aux condamnés à cause de la grande chaleur du jour, déclare avoir trouvé le nommé Gabriel Lambert, condamné aux travaux forcés à perpétuité, pendu à un mûrier, à l'ombre duquel dormait ou faisait semblant de dormir son compagnon de chaîne, André Toulman, surnommé Rossignol.
»A cet aspect, mon premier soin fut de réveiller ce dernier, qui manifesta la plus grande surprise de cet événement, et affirma n'en être aucunement complice. En effet, après qu'on eut détaché le cadavre, on le fouilla, et l'on trouva un billet qui disculpait complètement Rossignol.
»Cependant, comme le condamné était connu pour son excessive lâcheté, et qu'il paraît difficile qu'il se fût pendu sans l'aide de son compagnon, auquel il était attaché par une chaîne de deux pieds et demi seulement, j'ai l'honneur de proposer à monsieur l'inspecteur d'envoyer, pour un mois, André Toulman, dit Rossignol, au cachot.
»Laurent CHIVERNY,
»Surveillant de première classe.»
Au-dessous étaient écrites, d'une autre écriture, et signées d'un simple paraphe, les deux lignes suivantes:
«Faire enterrer ce soir le nommé Gabriel Lambert, et envoyer, à l'instant même, et pour un mois, le nommé Rossignol au cachot.
»V. B.»
le pris copie de ce procès-verbal, et je le mets, sans y changer un mot, sous les yeux de mes lecteurs, qui y trouveront, avec la confirmation de ce que m'avait écrit Rossignol, le dénouement naturel et complet de l'histoire que je viens de leur raconter.
J'ajouterai seulement que j'admirai la perspicacité de l'honorable surveillant maître Laurent Chiverny, qui avait deviné qu'au moment où l'on retrouva le cadavre de Gabriel Lambert, son compagnon, André Toulman, paraissait dormir, mais ne dormait pas.
LA PÊCHE AUX FILETS
I
Lorsque j'avais le bonheur de demeurer à Naples, place de la Vittoria, hôtel de monsieur Martin Zirr, au troisième, vis-à-vis le Chiatamone et le château de l'Œuf, tous les matins, en m'éveillant, je m'accoudais à ma croisée, et, jetant au loin mes regards sur ce miroir éclatant et limpide de la mer Tyrrénéenne, je me demandais, à part moi, d'où pouvait venir un si triste proverbe, dans le pays le plus gai, le plus insouciant et le plus heureux qui soit au monde: Voir Naples et mourir!
A force de réfléchir, je crois pourtant avoir trouvé l'origine de ce rapprochement bizarre et sinistre: c'est qu'il n'est pas une seule époque de l'histoire napolitaine où, par une cruelle ironie de la nature, cette ville, si heureuse en apparence, n'ait été désolée par quelque terrible fléau; ce peuple, si paisible et si calme, n'ait été agité sourdement par l'émeute et la guerre civile; ces eaux, si transparentes et si pures, n'aient été rougies par le sang.
Remontez seulement de quelques années: c'est Caracciolo pendu au mât d'un vaisseau, au milieu d'une flotte pavoisée des plus brillantes couleurs.
Remontez encore: c'est Masaniello empoisonné aux acclamations du rivage, criblé de balles au pied de l'autel.
Remontez toujours, et l'imagination reculera épouvantée devant les luttes des Anjou et des Duras, devant les meurtres et les crimes des deux Jeanne, sombres constellations qui ont laissé sur ce beau ciel de l'Italie un long sillon de sanglans souvenirs.
Arrêtons-nous là, et déchirons une ou deux pages de cette affreuse histoire: c'est un récit que personne encore n'a fait, que nous sachions; c'est un drame simple et terrible qui se déroule au milieu des incidens les plus rians et les plus pittoresques; c'est un lugubre tableau, aux personnages sombres et muets, au fond joyeux et splendide.
Nous sommes en 1414, le 25 juillet, par une des plus brillantes soirées de ce mois, dont la chaleur est d'habitude étouffante à Naples, et qui, dans cette néfaste année où se place notre histoire, dépassa tous les degrés de température que la nature humaine peut supporter.
Le soleil, entouré d'une auréole de vapeurs, rouge comme un fer sortant de la fournaise, s'était plongé avec impatience dans une mer de plomb fondu; on eût dit que l'astre du jour, dont l'apparition est ordinairement saluée par des chants d'allégresse et le départ est accompagné tristement par le son des cloches plaintives, ce jour-là s'était hâté de se dérober au spectacle des souffrances et aux malédictions des hommes.
Mais la nuit, si vivement désirée, n'avait apporté aucun soulagement à la population affaiblie; une brise, imperceptible et légère, qui avait erré çà et là pendant la fin du jour, pareille au souffle du mourant, venait de s'éteindre tout à fait, et la nature gisait haletante, immobile, épuisée, comme une vierge antique au pouvoir d'un dieu impitoyable et vainqueur.
Le golfe, si azuré, si bruyant, si animé dans des jours meilleurs, ressemblait à un de ces lacs plombés et maudits, tels que l'Averne, le Fucinus et l'Agnano, qui couvrent d'un immense linceul mortuaire les volcans éteints.
Pas une voile, pas un flambeau, pas une chanson de pêcheur attardé n'effleuraient l'impassible surface; le silence de la mort régnait sur la ville et sur la mer comme aux portes d'une autre Pompeïa. Le Vésuve grondait sourdement dans ses immenses profondeurs, prêt à vomir sa lave dévorante sur la campagne déjà à moitié embrasée. Dans les vastes plaines élyséennes les mânes des anciens semblaient se réjouir de cette atmosphère de fumée infernale, que bientôt nul mortel ne pourrait plus respirer. La Margelina se couvrait d'un voile, le Pausilippe n'osait plus se mirer dans les eaux qui l'entourent, et la belle et voluptueuse Sorrente, symbole de poésie et d'amour, la mère du Tasse, la nourrice de Virgile, paraissait rendre le dernier soupir, semblable à Proserpine se débattant en vain dans les bras de Pluton.
Au fur et à mesure que la nuit avançait, une torpeur irrésistible gagnait de plus en plus les habitans de Naples. Tout le monde avait cédé à une lassitude qui tenait encore moins du sommeil que de la léthargie; on eût dit que les étoiles craignaient de montrer leur face souriante et sereine, et perçaient faiblement l'épais rideau de vapeurs comme les rayons d'une lampe agonisante à travers un double rempart d'albâtre. Une lueur incertaine et blanchâtre éclairait confusément les objets, et le seul bruit vivant, au milieu de ce calme universel, était le son lent et monotone de la cloche qui marquait l'heure à l'horloge du château.
Cependant, malgré la prostration générale, un homme veillait. La haine et l'ambition avaient chassé à jamais la fatigue de ses membres, le sommeil de ses paupières, le repos de son cœur. Debout et immobile derrière la croisée d'une petite maison de Chiatamone, il fixait obstinément ses yeux sur un point de l'horizon du côté de Caprée.
Tout à coup son jeune front de vingt-cinq ans s'éclaircit, ses noirs sourcils froncés se détendirent, un sourire de satisfaction erra sur ses lèvres contractées. C'est qu'il avait aperçu au loin, sur le golfe, une faible lumière qui avait un moment brillé à l'horizon, et s'était promptement évanouie comme ces feux follets qui ne laissent aucune trace de leur passage.
C'était apparemment un signal convenu, car au même instant le jeune homme tressaillit, se détacha promptement de la croisée près de laquelle il veillait, s'enveloppa d'un long manteau noir, passa à sa ceinture une corde, prit dans sa main une torche de résine et un stylet, et s'avança d'un pas lent et discret vers la jetée de Santa-Lucia.
L'horloge de Pizzo-Falcone sonnait lentement le douzième coup de minuit. Le phare nocturne que l'inconnu avait paru attendre avec tant d'impatience, brilla de nouveau à une distance plus rapprochée, et disparut la seconde fois comme la première.
Malheureusement, notre jeune homme eut beau jeter ses regards sur toute l'étendue du rivage, il ne vit pas une barque, pas un seul bateau amarré à la rive. Les pêcheurs et les mariniers, chassés par le sirocco, avaient été chercher sous des grottes ou derrière les écueils un abri et un peu de fraîcheur.
Au reste, en supposant qu'il eût rencontré quelqu'un dans cette nuit de malheur, ce n'eût pas été chose facile de déterminer, de gré ou de force, cette personne à se mettre à la mer. Le pêcheur napolitain craint le sirocco presqu'autant que le lazzarone les sbires; par un temps pareil, un descendant de Masaniello n'aurait pas touché à une rame pour tout l'or du monde. Bien plus, se fût-il agi de chasser le diable, personne n'aurait porté la main à son front pour faire le signe de croix.
Absorbé par sa préoccupation profonde, le jeune seigneur n'avait pas réfléchi à un obstacle bien facile à prévoir dans cette saison brûlante, et d'après la paresse naturelle des gens du pays. Que faire? se mettre à la recherche des absens? qui sait jusqu'où l'aurait mené une telle expédition? et il aurait risqué à la fin d'être reconnu. Attendre sur le port et rendre de là le signal au bateau mystérieux qui venait à sa rencontre; c'était un parti auquel il ne savait se résoudre, car l'entretien qu'il devait entamer ne pouvait avoir pour témoin que le ciel et la terre.
Tandis qu'il arpentait le rivage, en proie à la plus grande agitation, en tournant par hasard un pilier auquel on attachait d'ordinaire quelque gros galion démâté, en état de réparation, il aperçut une barque à moitié engravée dans le sable, et au fond de cette barque un jeune batelier de dix-huit à vingt ans, profondément endormi.
Ce qu'on pouvait voir de ses traits et de sa figure, à travers la lueur phosphorescente de cet air embrasé, respirait l'intérêt et la sympathie. De son long bonnet rouge s'échappait une chevelure noire, épaisse et bouclée; une petite image de Sainte-Marie du Carmel, brodée sur un morceau d'étoffe noire, pendait à son cou robuste et bien modelé. Son costume se composait en tout d'une espèce de gilet de drap rouge et d'une large braie de toile rayée qui lui venait un peu au-dessous du genou; les bras, la poitrine et les jambes du pêcheur étaient entièrement nus.
À cette rencontre inattendue et miraculeuse, l'homme au manteau noir, quel que fût son désir de s'entourer de silence et de mystère, poussa une acclamation de joie. Il était temps, la barque étrangère qui menait vers lui le messager attendu, arrivée à la moitié du golfe, avait fait un troisième signal.
L'inconnu doubla le pas, se courba à la hâte vers le batelier endormi, et le secoua fortement par le bras.
—Excellence, murmura le pêcheur machinalement, me voici! je suis prêt, excellence!
Et, après deux ou trois essais également infructueux pour ouvrir les yeux et pour se tenir sur ses jambes, accablé de fatigue et de sommeil, il chancela et retomba au fond de sa barque.
—Debout, mon garçon, j'ai besoin de ton bateau, fit l'inconnu en le soulevant par la taille; je n'ai pas de temps à perdre, vite la rame à l'eau et partons.
—Vous parlez bien, monsieur, répondit le pêcheur qui commençait à s'éveiller et à arrêter les yeux sur son interlocuteur, lequel ne lui paraissait déjà plus mériter le titre d'excellence; vous parlez bien pour vos affaires; mais avant de m'éveiller si brusquement, il me semble que vous eussiez bien fait de vous informer si j'étais disposé à travailler par une nuit pareille, où même les âmes du Purgatoire, qui pourtant doivent être faites à la chaleur, n'oseraient quitter leur four, fût-ce pour s'en aller en paradis.
—Et comment, drôle, pouvais-je deviner tes intentions sans t'éveiller? dit le jeune seigneur se contenant avec peine?
—Alors, il valait mieux me laisser dormir.
—Par la mort-Dieu! s'écria l'inconnu en frappant du pied, n'est-tu pas là, brigante, pour servir le public?
—Le jour, c'est possible; mais la nuit je suis libre. Ainsi donc, si tu n'as plus rien à me dire, conclut le pêcheur tout à fait éveillé, et passant, sans trop de cérémonie, de l'excellence au tutoiement le plus simple, tu peux bien t'en aller à tous les diables!
—Allons, allons, reprit l'inconnu en voyant qu'il n'était pas prudent d'irriter un homme dont il avait si grand besoin, rends-moi ce petit service, et je te payerai ta course tout ce que tu voudras.
—Même une once d'or? demanda le pêcheur d'un ton goguenard.
—Même deux, pourvu que tu te dépêches.
—Alors c'est différent, répondit le batelier en attachant son regard fixe et pénétrant sur l'inconnu; nous pouvons nous entendre.
Et il ajouta tout bas:
—Ou cet homme est un prince déguisé, ou un galerien qui s'échappe.
—Voyons, dit l'inconnu en sautant dans le bateau, en finiras-tu, malheureux?
—Un moment, signor mio; irons-nous bien loin? car, en vérité, cette nuit, avec la meilleure volonté du monde, je ne puis remuer les bras.
—Deux milles tout au plus.
—Deux milles à aller et deux milles à revenir ... ça fait quatre; laissez-moi chercher un compagnon.
—C'est inutile, je t'aiderai moi-même, dit le jeune seigneur saisissant une rame et faisant d'un seul coup voler le bateau comme une flèche.
—Et vous me donnerez, comme nous en sommes convenus, deux onces d'or?
—En voici quatre, répondit l'inconnu en lui jetant sa bourse avec mépris, et je t'en promets trois fois autant lorsque nous serons de retour; silence et courage.
—Pardonnez-moi, excellence, reprit le pêcheur en rougissant de honte, d'étonnement, et même d'un certain dépit. Vraiment, j'étais encore endormi ... je ne sais plus où j'avais la tête ... j'ai eu tort. Reprenez votre or, j'ai plaisanté. Mais je vais vous montrer que je sais bien servir mon monde et faire mon devoir. (Et en parlant ainsi, il ramait de toutes ses forces.) Que diable! je ne suis pas un juif, et je tiens beaucoup à sauver mon âme. Une piastre c'est assez ... c'est même trop. Il est vrai qu'à la nuit il n'y a point de tarif; mais je ne surfais personne. Et, si ce n'était que demain c'est jour de fête, qu'on annonçe de grandes réjouissances publiques, une procession, des courses, une belle pêche aux filets, je ne vous aurais demandé qu'un carlin par mille, le prix ordinaire.... Mais je suis à sec, j'ai tout donné à mon père et à mon jeune frère ... un gamin paresseux dont vous ne vous faites pas une idée ... tout ce que j'avais.
Mais l'inconnu n'écoutait plus son bavardage. Se voyant à deux ou trois portées d'arbalète du point qu'il voulait atteindre, il battit son briquet, alluma sa torche, et l'agita au-dessus de sa tête. Aussitôt on vit flamboyer, à deux ou trois cents pas, un second fanal; et une barque, poussée par de vigoureux rameurs, franchit rapidement la distance qui séparait les deux personnages mystérieux de ce rendez-vous nocturne.
Alors on put apercevoir, sur la poupe du bateau qui venait de Caprée, un vieillard d'une soixantaine d'années, à la barbe et aux cheveux blancs, au dos voûté, revêtu d'une espèce de froc et coiffé d'un long chaperon.
—Eteins ton flambeau, dit le vieillard à voix basse, on ne saurait avoir trop de prudence.
—Je ne serais pas fâché d'examiner tes traits, dit le jeune homme, et de voir d'abord à qui j'ai affaire.
—A quoi bon? puisque tu ne me connais pas; avant toute explication, je te dirai mon mot d'ordre, et si tu ne me réponds pas le tien, nous briserons là, et je m'en retournerai comme je suis venu.
—C'est juste, dit le jeune homme en jetant sa torche à la mer; voilà pourtant l'inconvénient de ne pas connaître les gens qu'on emploie, et de choisir des agents par procuration.
—Mon Dieu! répliqua le vieillard avec un sourire d'ironie, cela nous arrive assez souvent de ne connaître ni nos amis, ni les gens qui nous servent, ni ceux qui nous desservent. Malheureusement on n'a pas toujours un mot d'ordre pour se tirer d'embarras.
—Dis-moi donc le tien, astrologue.
—Le voici, échanson: Aut César, aut nihil; à ton tour....
---Trois fois maudit, une fois damné!
—C'est bien; et sautant d'un bond dans le bateau du jeune homme, avec une légèreté et une force qu'on n'aurait pas dû attendre d'un homme de cet âge, le vieillard fît signe à ses deux matelots de s'éloigner sur le champ et de revenir auprès de lui lorsqu'il les sifflerait.
Lorsque la barque qui avait amené l'étranger fut hors de la portée de la voix, le vieillard fit un geste significatif pour indiquer la présence du batelier qui était de trop dans l'entretien qui allait suivre.
—Parle avec assurance, dit à demi-voix le jeune seigneur, je réponds de la discrétion de cet homme.
Si le pauvre pêcheur avait pu entendre ces paroles ou voir le sourire fatal qui les accompagnait, il eût passé le peu de moments qui lui restaient à vivre à recommander son âme à Dieu; mais il avait vingt ans, se sentait fort de son innocence, et aimait la plus jolie lavandière de Nésida; si bien que dans cet instant terrible, au lieu de songer à son âme, il pensait tranquillement à sa belle fiancée.
—Parle, répéta le jeune homme d'un ton impérieux, quelles nouvelles m'apportes-tu de notre conquérant.
—Monseigneur, murmura le vieillard d'une voix lente et lugubre, depuis que l'envoyé de votre excellence est venu m'engager à votre service, je n'ai jamais cessé d'observer le cours des astres pour....
—Je t'ai pris pour observer les actions du roi et non pas le cours des étoiles.
—Mais, monseigneur, je m'appelle Galvano Pedicini, je suis médecin et astrologue.
—Et je te paye, moi, comme espion et empoisonneur.
—Pardonnez-moi, excellence, vous me faites honneur de la moitié; jusqu'à présent j'ai consenti à vous tenir au courant des progrès de Ladislas dans la guerre de Toscane; quant à l'autre point, il n'en a jamais été question dans vos lettres et dans vos messages.
—C'était sous-entendu.... Mais voilà pourquoi, avant de te donner mes dernières instructions, j'ai voulu te parler moi-même et ne plus me fier à des intermédiaires.
—Me voici prêt à recevoir les ordres de votre excellence, mais je dois dire à monseigneur que si les services qu'il attend de moi sont de nature à porter le trouble dans ma conscience, alors ma probité m'impose....
—De demander un double prix: c'est trop juste. Voyons d'abord comment tu t'es acquitté de ma première commission. Que vous ont appris les constellations jusqu'ici, messire astrologue?
—Hélas! monseigneur, continua le magicien d'une voix dolente, les astres m'ont trompé encore une fois, ou plutôt, puisque les constellations sont infaillibles, moi-même, dans mon empressement à scruter l'avenir, j'ai dû commettre une erreur dans mes calculs, et je vous avais prédit que l'orgueil et la puissance de Ladislas se briseraient contre les murs de Bologne. L'éclipse totale de Mars n'admettait pas de doutes à cet égard.... Eh bien! malgré l'éclipse, j'ai la douleur de vous annoncer que le roi....
—A pris non-seulement Bologne, mais Sienne également....
—Sienne aussi! s'écria l'astrologue avec étonnement et terreur, et qui a pu vous dire?...
—Qui m'a dit qu'il avait pris Bologne?...
—Vous saviez donc?...
—Que les vents te servent aussi mal que les astres.
—Pas possible.
—Si tu un doutes encore, entre demain dans la ville, et si un homme qui a vendu comme toi son âme à Satan, ne craint pas d'entrer dans une église, tu verras que moi et la princesse régente nous irons rendre grâce, avec toute la cour, à Santa-Maria-del-Carmine, pour la double victoire qu'elle a bien voulu octroyer à Sa Majesté hérétique, notre auguste maître, trois fois excommunié.
—Patience, murmura le sorcier pris en faute, si je suis en retard envers vous de deux victoires, vous aussi, monseigneur, vous êtes en retard envers moi de deux mois de paye.
—Oui, mais moi, dit le jeune homme en lui montrant une bourse d'or, je viens réparer ma négligence.
—Et moi aussi j'espère me faire pardonner la mienne
—Voyons.
—Monseigneur, qui est si bien informé des progrès du roi Ladislas, sait-il que le roi Ladislas, immédiatement après cette campagne, renonçant à ses vastes desseins de conquête, a le projet de retourner à Naples au moment où l'on s'y attendra le moins? N'est-ce pas que monseigneur ne savait pas cela?
—Non, mais je le suppose.
—Monseigneur ne suppose pas qu'aussitôt son retour, le roi confiera le gouvernement à un homme ferme et dévoué, et ordonnera à son auguste sœur, Jeanne de Duras, de ne plus se mêler de politique?
—Non, mais je le crains.
—Et monseigneur ne craint pas que le roi ne commence par le faire pendre?
—Non, mais en tous cas je le préviendrai.
—Et comment, excellence
—Écoute: tes remèdes sont infaillibles?
—Bien plus que les étoiles.
—Ton métier d'astrologue te donne un libre accès auprès du roi?
—Le jour comme la nuit.
—Quel prix demandes-tu pour te charger du roi Ladislas? Tu m'entends?
—Je ne demande que de remplir auprès de Votre Majesté, lorsqu'elle aura pu s'asseoir à côté de Jeanne sur le trône de Naples, le même emploi d'astrologue que je remplis maintenant auprès de Ladislas.
—Oui, mais non pas celui de médecin, ajouta le jeune homme en souriant.
Le vieillard tendit sa main décharnée, prit la bourse qu'on s'empressait de lui remettre, et après avoir sifflé ses deux matelots, prit congé de son interlocuteur.
—Adieu, Galvano, dit celui-ci en le voyant s'éloigner.
—Au revoir, Pandolfello, murmura le sorcier avec un accent étranger et un sourire diabolique.
Le jeune seigneur se tourna tout à coup vers ce magnifique amphithéâtre de maisons, de jardins, de villes et d'églises qui s'étend de Portici au Pausilippe, et l'embrassant tout entier d'un regard ambitieux et cupide:
—A moi Naples! dit-il, h moi la reine! à moi le royaume!
Puis, se souvenant que tout n'était pas fini et qu'il y a un homme de trop parmi les vivans, il frappa doucement sur l'épaule du batelier, qu'il avait presque oublié au fond de sa barque et qui paraissait plongé dans un profond sommeil:
—Assez dormi, mon garçon! s'écria le jeune favori d'une voix sinistre. Prends la rame et retournons au rivage.
Le pêcheur n'avait pas fermé l'œil un seul instant. Au ton dont ces paroles furent prononcées par son étrange passager, il comprit qu'il n'avait plus aucun espoir de salut. Quoiqu'il eût fait tout son possible pour qu'aucun mot de ce terrible entretien ne parvînt jusqu'à lui, il sentit que, dès le moment que la fatalité l'avait choisi pour être témoin d'un secret de mort, il était perdu. Aussi ne se laissa-t-il pas tromper un seul instant à la douceur hypocrite de son compagnon.
Il reprit donc tristement ses rames, jetant çà et là un regard à la dérobée pour voir s'il n'apercevait pas une barque, une lumière, un écho lointain. Rien! tout était silence et solitude. Il épia un moment favorable pour se jeter tout à coup sur son homme et essayer une résistance désespérée, ou bien pour s'élancer à la mer et se sauver à la nage; mais le favori le serrait de près, et il voyait briller dans sa main un long stylet qu'il lui eût enfoncé dans la gorge au moindre mouvement. Tout ce qu'il aurait tenté pour se défendre n'aurait donc pu que hâter le moment fatal.
Le pêcheur adressa à Dieu une prière muette et suprême, continua à ramer, et quand il s'aperçut que la terre approchait sans qu'aucun signe d'âme vivante parût sur la jetée, il tendit sa poitrine à son compagnon de voyage, et lui dit d'une voix émue:
—Je sais, monseigneur, quelle récompense m'attend pour vous avoir conduit à votre rendez-vous; seul et sans armes, je ne puis résister ni me défendre. J'ai fait tout mon possible pour ne rien entendre, pour ne rien savoir; mais je n'ai dû que trop comprendre qu'il s'agit d'un secret terrible. Je vous jure, sur la mémoire sacrée de ma pauvre mère, sur Dieu et sur tous les saints du paradis, je vous jure, seigneur, que je ne chercherai jamais à pénétrer les mystères de cette nuit, et que pas un mot ne sortira de mes lèvres qui puisse vous compromettre, dût on me briser les os sous la roue! Je ne crains pas la mort, mais je vous prie de me faire grâce, non point à cause de moi, mais de mon père, dont je suis le seul soutien; c'est un vieux soldat mutilé, qui a déjà perdu deux enfans au service de sa patrie et qui n'a plus de bras pour gagner son pain. Grâce pour lui et pour mon jeune frère, monseigneur! et Dieu, à son tour, vous fera miséricorde dans ce monde et dans l'autre, et il y aura trois cœurs qui prieront pour vous nuit et jour, car vous les aurez sauvés, vous aurez écouté la voix de l'innocent, vous vous serez fié à la parole du pauvre batelier.
—Qui est donc ton père? demanda le favori s'approchant de plus en plus du pêcheur.
—Giordano Lancia.... Vous avez peut-être entendu prononcer son nom?
—Lancia! s'écria le jeune homme avec un accent de haine et de colère. Si je le connais! je le crois bien! il m'a sauvé la vie....
—En ce cas je suis mort! s'écria le pêcheur avec un soupir.
Et, en effet, avant qu'il eût eu le temps de pousser un cri, l'inconnu lui avait plongé son poignard dans le cœur.
Puis, le faisant glisser dans la mer, il ramena promptement son bateau dans un endroit solitaire et gagna sa maison pour se présenter le lendemain de bonne heure, comme il en avait l'habitude, au lever de la régente.
II
Seize heures et demie venaient à peine de sonner à l'église de l'Inconorata, ce qui, suivant le calcul italien, correspond, vers la fin de juillet, à l'heure de midi. A l'instant même et comme pour attester l'exactitude de la vieille horloge gothique, on entendit éclater tout à coup le carillon immense, universel, épouvantable, des cloches sans nombre qui ont de tout temps assourdi les oreilles napolitaines, et surtout à l'époque assez reculée où se passe cette histoire.
Après une nuit telle que nous venons de la décrire, on peut imaginer quel jour intolérable et brûlant lui avait succédé. Cependant, dans les quartiers situés sur les bords de la mer, la chaleur était moins suffoquante. Une brise presque insensible et n'ayant pas assez de force pour rider la surface du golfe, paraissait suffire aux poumons de ces hommes habitués à une température littéralement infernale. Le plus mince filet d'ombre projeté par le fût d'une colonne ou par le rebord d'une fenêtre, un éventail improvisé avec quelques branches de laurier rose, la vue de ces eaux calmes et limpides, qui invitaient le plongeur avec tout l'attrait d'une jeune fille souriante et coquette, c'était plus qu'il n'en fallait aux Napolitains pour défier la canicule et prendre la vie en patience.
Au reste, on avait pris toutes les précautions d'usage dans nos grandes solennités pour garantir une partie de la ville contre cette pluie de feu que le lion céleste laisse tomber sur les peuples abattus, en secouant sa crinière. Toutes les rues qui s'étendaient de la royale demeure de Castel-Nuovo jusqu'à l'église du Carmine, étaient abritées par d'énormes tentes carrelées de mille couleurs; des fleurs et des arbustes jonchaient le pavé sur lequel, par une recherche tout à fait sybaritique, on avait étendu une double couche de sable fin et humide; des fontaines bâclées à la hâte, à l'aide de trois ou quatre tonneaux superposés soufflaient, par la bouche de leurs tritons de plâtre, une cascade argentée, et remplissaient le double office de rafraîchir l'atmosphère et d'arroser les passans.
Tous ces apprêts annonçaient évidemment quelque fête extraordinaire, quelque réjouissance publique, l'accomplissement d'un devoir impérieux et solennel qu'on n'avait pas jugé à propos de différer à un moment plus propice. En effet, la régente Jeanne de Duras, nièce de la terrible Jeanne Ire, d'homicide et adultère mémoire après avoir reçu à son lever les grands-officiers de la couronne et les principaux barons du royaume, s'était rendue, en grande pompe et suivie de toute sa cour, à l'église de Sainte-Marie-du-Mont-Carmel, pour remercier l'effigie miraculeuse qu'on y vénère de la double victoire remportée par son frère et seigneur, Ladislas Ier, roi de Hongrie, de Jérusalem et de Sicile.
La nouvelle n'était arrivée que la veille, et aussitôt l'ordre avait été donné d'en instruire le peuple par une fête improvisée, et d'en rendre grâce à Dieu par une cérémonie pieuse et solennelle, ce qui prouvait à la fois la dévotion de Jeanne et son immense amour fraternel.
Le cortège avait déjà, une première fois, traversé les quais pour se rendre à la place du marché; et la foule, dont la curiosité était loin d'avoir été satisfaite par ce premier spectacle, attendait impatiemment le retour de la brillante cavalcade.
Cependant quelques groupes, plus insoucians ou dédaigneux, se détachaient de la masse des spectateurs et vaquaient à leur besogne, complètement étrangers à tout le bruit qui se faisait autour d'eux, exception d'autant plus frappante qu'elle faisait contraste avec la curiosité générale. C'était un à parte dans ce chœur de cris de toute espèce, un horizon de tableau en désaccord avec les premiers plans, contre toutes les règles de l'art, et, disons mieux, de la nature.
Un de ces groupes était formé par une douzaine de pêcheurs qu'on reconnaissait aisément à leur teint bruni par le hâle, à leurs longs bonnets rouges, et à la mélodie douce et monotone dont ils se berçaient lentement en tirant leurs filets de la mer.
Ils se tenaient à l'écart sur un petit coin du rivage, et, pour diminuer la fatigue que la chaleur rendait accablante, ils s'étaient partagés en deux troupes et se relayaient ponctuellement de quart d'heure en quart d'heure. Ceux des pêcheurs qui avaient droit au repos venaient s'asseoir à l'ombre, sous l'arche d'un pont à moitié écroulé, et formaient cercle autour d'un personnage qui semblait égayer singulièrement leur récréation.
C'était un vieux soldat d'Avellino, aux traits durs et bronzés, aux cheveux blancs et crépus, à la poitrine vaste et musculeuse. Il suffisait d'un seul regard jeté à la hâte sur cet homme pour se convaincre qu'il avait dû prendre une part active et glorieuse à toutes les guerres qui agitaient depuis plus d'un demi-siècle son malheureux pays, convoité comme une proie par tant de princes et de peuples divers. Le nombre de cicatrices qui se croisaient en tous sens sur le corps du vieillard était vraiment prodigieux. Il y en avait de si profondes, qu'elles montraient s'être ouvertes plusieurs fois, comme si le fer de l'ennemi, ne trouvant plus d'autre place, eût été obligé de se plonger dans la même blessure. Ses bras, ses jambes, dont les os fracturés avaient été remis ensemble tant bien que mal, ressemblaient aux rameaux noueux et brisés d'un vieux tronc ravagé par la foudre.
Par quels liens mystérieux et inconnus l'âme d'un chrétien pouvait-elle tenir è cet amas de membres mutilés, à ce débris de charpente humaine, à cette ruine vivante?
C'était le secret de la Providence.
Ce qui est incontestable, c'est qu'il marchait, parlait, grondait, accusait tout le monde avec une colère impuissante et risible. Depuis quelques jours la haine et l'emportement du vieillard étaient arrivés à un tel degré d'exaspération, que le plus âgé des enfans qui lui restaient, le batelier, hélas! avait de la peine à le calmer.
Était-ce un nouveau chagrin dont le pauvre jeune homme ignorait la cause?
Était-ce une nouvelle escapade du petit Peppino, enfant paresseux et incorrigible, vrai lazzarone dans la force du mot?
Personne n'en savait rien.
La dernière de ces deux conjectures était néanmoins la plus probable, car toutes les fois que le batelier s'éloignait pour aller à sa pêche ou pour conduire ses passagers, le père, irrité, laissait tomber un regard de courroux ou de mépris sur le dernier et le plus indigne de ses fils.
Quoi qu'il en fût, les propos du soldat devenaient tellement violens, que tout autre que lui eût payé bien cher ses paroles. Mais la seule vengeance qu'on daignât tirer de ses plaintes stériles, c'était de le livrer comme un jouet à la populace ameutée, qui profitait souvent de l'absence du batelier ou de la faiblesse du lazzarone pour exciter les grognemens du bonhomme et écouter en riant ses bravades.
En ce moment, le vieux Giordano Lancia (car c'était lui) était donc sans défense. Son fils Lorenzo, tel était le nom du batelier, absent depuis la veille, n'avait pas encore reparu: ce qui du reste lui arrivait souvent, attendu qu'il était obligé de travailler pour trois, pouvant ainsi suffire à peine à l'entretien de son jeune frère et de son père infirme.
Inquiet, maussade et soucieux plus qu'à l'ordinaire, le vieux Lancia reportait de la mer au rivage, et du rivage à la mer, le seul œil qui lui restait, depuis qu'un grand coup de pertuisane l'avait réduit à l'état de cyclope.
Assis sur un banc de chêne vermoulu et boiteux, digne piédestal d'un tel débris, le soldat ne prêtait aucune attention aux railleries et aux provocations des gens qui l'entouraient. Absorbé tout entier par son idée, il semblait oublier le lieu où il était, la cause qui l'y avait amené, et les paroles qu'il venait d'échanger avec quelques-uns des pêcheurs qui tiraient les filets.
Enfin, après plusieurs questions demeurées sans réponse, après plusieurs minutes de cette inspection continuelle et muette, Lancia laissa échapper un cri de satisfaction, et presque au même instant un petit lazzarone de douze à treize ans, dont les traits délicats, le sourire épanoui et la tournure presque féminine contrastaient complètement avec la physionomie dure et courroucée du soldat, arriva près de lui en quatre bonds, et se coucha à ses pieds comme un levrier essoufflé de sa course.
—Eh bien? fit le vieillard d'un ton sévère.
—Je ne l'ai pas trouvé; mais j'ai rencontré sa fiancée, la belle lavandière, qui l'a vu hier au soir. Lorenzo était gai et bien portant, comme à l'ordinaire, et il comptait travailler beaucoup dans la matinée, parce que....
Ici l'enfant s'arrêta timide et interdit.
—Parceque?... interrompit le père d'une voix farouche.
—Parce qu'il m'a promis un bonnet neuf pour aujourd'hui que tout le monde se fait beau pour la fête.
—Malheureux vaurien, c'est toujours à cause de toi que ce pauvre garçon se tue de fatigue. Tu le feras mourir à la peine.
—Mon père....
—Tais-toi, lâche, paresseux, incapable.
—Mais, mon père, est-ce ma faute à moi si je ne puis gagner ma vie. Personne ne veut de moi ni pour ramer ni pour tirer le filet. Les plus vigoureux n'ont pas d'emploi ni de travail, et pourrissent sur le pavé ou se font tuer à la guerre. Et puis, si je m'éloignais de vous, qui soutiendrait vos pas, qui vous défendrait contre les insolens qui vous manquent de respect?
Un rire bruyant et universel accueillit la dernière excuse de l'enfant. Ses joues se couvrirent de pourpre; il se leva chancelant de honte et de colère, et montra les poings aux railleurs, qui ne daignèrent pas faire un seul geste pour repousser sa vaine démonstration de fureur.
—Couche-toi, misérable! s'écria le père d'une voix de tonnerre, couche-toi, mauvais chien, où tu rampais tout à l'heure. Voilà l'appui que tu me donnes: jolie défense!
—Mais, mon père ... balbutia l'enfant, se laissant couler à terre par un mouvement convulsif.
—Silence!... Veux-tu que je leur raconte ton dernier trait de bravoure?
—Grâce! mon père, murmura le lazzarone d'une voix suppliante, et il se mit à lui baiser les genoux pour l'attendrir.
—Voyons, voyons, père Lancia, s'écrièrent les pêcheurs en s'approchant du vieillard; laissez donc tranquille ce pauvre Peppino, et parlons de notre affaire; ce qui est convenu est convenu.
—Vous avez ma parole, reprit le soldat gravement et s'apaisant par degrés, quoique à vrai dire, ajouta-t-il en tournant son regard dans la direction de l'église où la cour venait de se rendre, il vaudrait mieux remettre le marché à un autre moment. Aujourd'hui le diable prie.
Les pêcheurs se regardèrent en souriant.
—Ah! ah! mon maître, voici que ça vous reprend: faites votre signe de croix, et le diable n'aura rien à démêler dans vos affaires.
—Pour faire mon signe de croix, il faudrait avoir des bras, mes amis, et je n'ai que des moignons. Aussi me contenterai-je de prier mentalement le Seigneur d'envoyer,—pas plus que trois minutes,—un bon tremblement de terre lorsque le cortége viendra à passer sous la campanille du Carmine.
—Ceci n'est pas d'un bon chrétien, et encore moins d'un bon soldat: revenons, s'il vous plaît, à notre marché; voulez-vous en courir la chance?...
—Je vous ai dit que vous aviez ma parole.
—Tout ce que nous prendrons de poisson dans le filet que nous venons de jeter, soit vingt rotoli, soit deux livres, est à vous, vous avez le droit de l'emporter ou de le revendre, et cela moyennant six carlins de votre monnaie. Si nous ne prenons que des cailloux, le prix sera le même. Ça va-t-il?
—Touchez-là, s'écria vivement le vieillard, en tendant son bras mutilé.
—Vous oubliez, mon brave, que vous n'avez plus de mains. Cela ne fait rien, votre parole est bonne, et puis c'est aujourd'hui jour de paie pour les vétérans, vous devez vous trouver en fonds. Aussi, continua le pêcheur en jetant un petit coup d'œil à ses camarades, toute la pêche contre six beaux carlins à l'effigie de ce bon Charles d'Anjou, que Dieu ait son âme dans son repos éternel.
Et il appuya malicieusement sur ces dernières paroles.
—L'âme de Charles est en lieu sûr, reprit le vieillard avec un rire ironique, et j'espère que toute sa race ira bientôt le rejoindre.
—Oh! oh! répétèrent plusieurs voix, ceci nous paraît louche.
—Voilà bien les soldats! fit le pêcheur qui avait pris le premier la parole: vous n'allez jamais au sermon, père Lancia, et vous ne vous êtes jamais trouvé al Molo un dimanche après vêpres, lorsque le père Girolamo, pour une demi-livre de poisson par tête, vient nous raconter tant de belles choses sur ces bons maîtres que Dieu nous a envoyés du fond de la Provence, de vrais saints de père en fils, quoi!
—Oui, oui, c'est vrai, murmura le soldat d'une voix sourde, le roi Charles était un grand roi! Un roi de la branche cadette, comme ils disent. Il protégeait les pauvres, mais il maltraitait leurs filles en secret; il créait des nobles, mais il les dépouillait de leurs priviléges; il fondait des couvens, mais il emprisonnait saint Thomas d'Aquin; oui, il a élevé deux églises magnifiques: celle du Carmine, à la même place où il avait fait décapiter Conradin, le roi légitime, et celle de San-Lorenzo, où se rassemblaient autrefois les nobles et le peuple dans le vieux palais communal; oui, le père Girolamo a raison, voilà deux hôtels qui font bénir la mémoire de leur saint fondateur; voilà deux chapelles préparées d'avance avec un soin tout paternel pour les deux derniers descendans de ce bon roi, Jeanne et Lasdislas; aujourd'hui la sœur est allée prier al Carmine: la fille de l'assassin sur le tombeau de la victime; demain peut-être le frère ira prier à San-Lorenzo: le fils de l'usurpateur sur le tombeau de la liberté!
Les rires et les chuchottemens s'arrêtèrent et le cercle se resserra autour du vieillard.
—Oui, continua-t-il, ce sont de nobles rois, de père en fils.... En effet, Charles II, ce maudit boiteux....
—Oh! quant à ça, vous boitez aussi, père Lancia.
—Moi, j'ai boité pour la première fois en me relevant du champ de bataille sur lequel j'étais couché tout sanglant. Mais lui, c'est Dieu qui l'a marqué de naissance. Ce maudit boiteux à tellement opprimé le peuple, que le peuple, poussé à bout, s'est levé comme un seul homme et a exterminé jusqu'au dernier de ses oppresseurs.
—Le peuple a eu raison! s'écria l'auditoire.
—Et Robert, à son tour, n'a-t-il pas usurpé le royaume qui appartenait à son frère aîné l n'a-t-il pas attiré la guerre, la désolation, la misère sur notre pauvre pays? Et Jeanne, sa digne fille, la digne tante de cette autre qui porta son nom et qui l'a déjà surpassée en vertus, n'a-t-elle pas étranglé son mari? Et lorsque le pauvre André, la voyant tout occupée à tisser un cordon de soie et d'or, lui demanda à quoi pouvait servir ce cordon, ne répondit-elle pas avec une infernale impudence: C'est pour vous pendre, monseigneur!
—Horreur! fit le cercle atterré.
—Il est vrai, reprit le vieillard, que Charles III, son cher fils adoptif, le père des princes qui nous gouvernent étouffa Jeanne à son tour, qui cependant n'avait d'autre tort envers lui que de lui avoir sauvé la vie tout enfant et de lui avoir donné un royaume. Mais, que voulez-vous, la reconnaissance est héréditaire dans cette famille. Aussi Charles III n'a-t-il pas tardé non plus à recevoir la récompense de sa belle action. La veuve d'André lui avait fait présent de la couronne de Naples, la veuve du frère d'André lui fit présent de la couronne de Hongrie. Mais il n'eut pas le temps de payer ce second bienfait comme il avait payé le premier, car un moment après qu'il eut porté sa santé à la reine Elisabeth et à sa fille Marie, les deux femmes soulevèrent à la fois leur verre, et à ce signal, un soldat qui s'était tenu caché derrière lui, leva la hache et lui fendit le crâne. Puis, comme il ne mourait pas assez vite au gré de ses parens, on le traîna dans un cachot et on empoisonna sa blessure. N'est-ce pas, mes enfans, que la généalogie de nos bons princes ne saurait être plus édifiante, et que je connais notre histoire un peu mieux que le père Girolamo? J'en ai été, voyez-vous; et tout ce que je vous dis là vaut bien au moins deux livres de poisson par tête, mais je suis un pauvre soldat et je me contente d'acheter le poisson que je mange.
Les pêcheurs qui avaient trouvé plaisant d'exciter le vieillard pour s'amuser de ses folles menaces, demeuraient immobiles et cloués par l'étonnement et par la terreur. Mais le quart d'heure du repos était passé, il fallait relever la première troupe et retourner aux filets. Ils se levèrent donc préoccupés des graves paroles qu'ils venaient d'entendre, et reprirent lentement leur travail et leur chanson monotone.
Les nouveaux venus s'installèrent sur le sable, et la conversation, un moment interrompue, continua sur un autre ton:
—Eh bien! mon illustre Lancia, quel chien vous a mordu? Je vous entends gronder sourdement comme le Vésuve au moment d'une éruption. Y a-t-il quelques dangers pour ceux qui vous entourent?
—Je sais d'où lui vient ce nouveau surcroît d'aménité, dit un pêcheur qui n'avait pas encore parlé, en essuyant du revers de sa main la sueur qui ruisselait à larges gouttes de son front.
—Vraiment! fit le soldat d'un ton goguenard.
—Depuis cinq ou six jours, il n'est plus reconnaissable. D'abord il ressemblait à un dogue qui n'aurait pas d'os à ronger, et maintenant on dirait un ours qu'on aurait fait jeûner une semaine.
—Et après? continua le vieillard en regardant fixement son interlocuteur.
—Après,—si tu ne finis pas de grogner,—je vais conter une histoire que nul ne sait ici,—vieux conteur,—et dont j'ai été témoin lundi passé ... à la nuit tombante.
—Parle, que l'enfer t'écrase! dit le vieillard tremblant de colère et de crainte.
L'enfant tressaillit et tourna un regard épouvanté vers le pêcheur.
—Eh bien! messieurs, j'étais lundi, vers le soir, tapi dans un coin de la petite rue de Santa-Maria-Nera, où je m'abritais de la pluie qui tombait à verse. Personne ne marchait par ce beau temps, excepté le brave Lancia, qui, en sa qualité de héros, ne craint ni l'eau ni le feu, et le garçon que voilà, qui est à son père ce que la béquille est au perclus, ce que le chien est à l'aveugle. Le vieux Lancia tenait le milieu du pavé, comme un marguillier allant en procession, ou un capitaine commandant la parade, lorsque tout à coup le grand chambellan, débouchant de la rue, le heurta de son cheval et le renversa sur le pavé, sans le moindre respect pour ses glorieux services.
—Malédiction! s'écria le vieillard. Tout est dit; je perdrai mon troisième fils, mon pauvre Lorenzo!
—Il devient fou! firent les pêcheurs en haussant les épaules, tandis que Lancia, accablé de désespoir et de honte, répétait des mots sans suite et de terribles menaces.
—Je n'étais pas seul.... Malheur! Un autre a été témoin de l'insulte.—Oh! cette fois-ci, je ne puis plus le cacher à Lorenzo, mon dernier, mon seul fils! Il me vengera! et puis la mort! C'est clair. On le tuera, lui aussi.... Mes cheveux blancs! mes blessures! ma gloire! infâme!...
Puis, reprenant tout à coup son énergie et sa lucidité de raison ordinaires, et s'adressant aux pêcheurs étonnés de sa brusque sortie:
—Oui, messieurs, s'écria-t-il, ce que cet homme vient de vous dire est vrai. Le grand-camerlingue m'a jeté dans la boue, et je n'en ai rien voulu dire à Lorenzo, car je le connais, celui-là, il est mon digne fils, il est le digne frère de mes deux enfans tombés à mes côtés sur le champ de bataille; il aurait vengé mon honneur au prix de la vie, tandis que ce malheureux poltron que vous voyez à mes pieds....
—Tiens! dit le plus jeune pêcheur, ce n'est pas sa faute, à lui, si ce pauvre Peppino a eu peur....
Peur! peur! répéta le vieillard avec une terrible explosion de colère, l'entends-tu, misérable? l'entends-tu? on a insulté ton père devant toi, on t'appelle lâche devant ton père, et tu ne bouges pas de ta place! Mais tu n'es donc pas mon fils, malheureux?
Le regard de l'enfant étincela comme un éclair, mais il ne fit pas un mouvement.
—Calmez-vous, calmez-vous, père Lancia, reprirent les pêcheurs d'un ton sérieux et attendri. Voyons, nous avons eu tort de plaisanter, et vous avez eu plus tort que nous de vous faire de la peine pour des enfantillages. C'est fort heureux que Lorenzo ne soit pas là; c'est un digne garçon et qu'il ne faut pas exposer sans motif. Songeons à notre pêche, voilà notre tour de tirer les filets ... nous n'en avons plus que pour un quart d'heure. Bonne prise, père Lancia, et laissons là le grand camerlingue et le diable qui le protège. D'ailleurs, on le sait, les nobles sont toujours les nobles.
Et les pêcheurs s'éloignèrent sur ce consolant axiome.
—Lui, noble! répondit le vieux soldat sans s'apercevoir que le cercle venait de changer encore une fois et que ses auditeurs n'étaient plus les mêmes. Lui, noble! Mais savez-vous quel est ce Pandolfo Alopo, ce puissant feudataire qui marche fièrement à la tête de l'aristocratie napolitaine, ce brillant cavalier qui foule aux pieds les passants?
—Ah çà! qu'est-ce qu'il nous veut, à présent, avec son Pandolfo? Ohé! Lancia! Giordano! Messire! Maître! vous nous prenez pour d'autres.
—Savez-vous quel est ce Pandolfello, le premier chambellan du roi, le plus puissant baron du royaume? Je vais vous l'apprendre, moi l C'est un bâtard qui n'a jamais connu ni son père ni sa mère, un mendiant rongé de vermine, un vagabond expulsé de son village comme une bête immonde. Et savez-vous qui a recueilli ce bâtard, qui a fait la première aumône à ce mendiant, qui a placé ce vagabond dans les écuries du roi? C'est moi! moi qu'il a lâchement outragé. C'était un enfant frêle, étiolé, maladif. Grâce à moi, il reprit peu à peu à la vie et à l'espérance; grâce à moi, l'adolescent pâle et chétif devint un jeune homme robuste et bien tourné. Ce fut alors que la princesse le découvrit dans son humble costume et en fit d'abord son échanson, ensuite son favori, comme elle en fera bientôt votre roi. Oui, messieurs, un garçon d'écurie!
—C'est impossible! s'écrièrent les pêcheurs.
—Oh! ce que je vous dis là est bien la vérité, et je n'eusse pas craint de la lui jeter à la face; mais je n'ai pas de bras, mais je n'ai plus de jambes, je ne pouvais courir après lui, je ne pouvais l'arracher de sa selle, je ne pouvais graver sur son front le talon de mon soulier, comme il avait flétri ma poitrine du sabot de son cheval. Honte et misère!
—Lancia, dirent les pêcheurs à voix basse, il ne fait pas bon de parler ainsi du grand chambellan. Parlez des morts tant que vous voudrez, personne ne se lèvera pour les défendre; parlez de la régente, parlez du roi, ils vous le pardonneront peut-être. Mais pas un mot sur Pandolfello, ou prenez garde à vous, prenez garde à vos enfans, prenez garde à Lorenzo!
Cependant la pêche touchait à son terme, et les filets devenaient si lourds que ceux qui tiraient la corde se virent obligés de demander un renfort de bras. Tous les pêcheurs se mirent à la chaîne, et on oublia bientôt le vieillard et ses plaintes pour commencer un autre dialogue d'une toute autre nature.
—Par la Madone! fit l'homme qui avait proposé le marché, voilà une belle affaire! Il y a là pour deux cents livres de poisson, peut-être, et nous venons de le laisser à ce vieux diable enragé pour six carlins.
—Tu n'en fais jamais d'autres, dit son voisin en frappant le sable du pied; avant hier tu as refusé trois ducats de la pêche, et nous n'avons pris qu'un manche à balai.
—Et pourtant j'avais consulté saint Pascal, continua l'homme au marché en s'adressant à lui-même; ce n'est pas bien, cela! A la première quête, je me souviendrai de ce tour.
—Dites donc, l'Avellinois, voulez-vous me céder votre poisson pour une piastre?
—J'en donne deux.
—J'en donne trois.
Et les pêcheurs poussaient les enchères à mesure que les filets approchaient du rivage. Mais le vieillard, distrait et comme hébété, ne semblait rien comprendre aux propositions qui se pressaient de toutes parts.
—Le bonheur le rend idiot, se disaient les pêcheurs.
—Je crois bien, c'est énorme.
—Les filets auraient dû se rompre.
—Je parie pour un thon.
Et tous ces hommes au visage enflammé, aux bras tendus, aux yeux étincelans se serraient autour de la prise avec une curiosité haletante et cupide, lorsque tout à coup un seul cri s'échappa de leurs poitrines, et ils reculèrent d'effroi à la vue d'un cadavre.
—C'est un homme poignardé!
—Un jeune homme!
—Un pêcheur!
Ces mots sinistres circulaient dans la foule, attérée et tremblante, lorsque Lancia, bondissant sur son siége et dominant le tumulte d'une voix forte et brève:
—Un cadavre! dit-il; c'est quelque nouvelle victime de nos tyrans. Ecartez-vous, messieurs! il est à moi, il m'appartient, je l'ai payé, c'est ma pêche!
Et marchant d'un pas ferme et sûr au milieu du peuple qui se rangeait en silence, il arriva aux filets, se baisse lentement pour regarder le corps de plus près, et à son tour, l'infortuné vieillard poussa un cri soudain, désespéré, terrible:
—Lorenzo! mon fils!
Il ne put en dire davantage et roula sur le sable, à côté du cadavre de son enfant.
Mais le petit lazzarone, qui était resté jusqu'alors dans une attitude nonchalante et impassible, écoutant, sans répondre un seul mot, les reproches de son père et les insultes de la foule, se leva avec la rapidité de l'éclair, prit son père dans ses bras avec une force dont personne ne l'eût cru capable, le posa doucement sur son banc de chêne, et sans proférer un cri, sans jeter un regard sur le corps de son frère, il disparut du côté de l'église.
Au même instant, le royal cortège parut à l'angle de la rue, précédé de plusieurs rangs d'enfants, d'hommes et de femmes, tous presque nus, et disposés par ordre d'âge et de haillons. Les vociférations sinistres parties du groupe des pêcheurs se perdirent au milieu des acclamations frénétiques de cette masse nombreuse et compacte, qui ouvrait la marche en poussant des cris sauvages. Au reste, les soldats de l'escorte jouaient si bien du plat de leurs épées et du bois de leurs lances, que la foule se rangea sur deux ailes et laissa défiler la procession en silence.
Les chevaliers, les barons, le clergé, les hauts dignitaires suivis d'écuyers, de valets et de pages, rivalisaient par le luxe de leurs costumes, par la beauté de leurs chevaux, par l'éclat de leur armure. Les aigrettes de diamants, les casques d'or, les cuirasses d'argent étincelaient au soleil et forçaient le peuple ébloui de baisser le regard.
Jeanne de Duras, régente du royaume, montait un cheval arabe plus blanc que la neige, couvert d'une housse de soie et d'or, bordée de perles à la manière orientale. La sœur de Ladislas, dont le souvenir est resté dans la tradition populaire comme un type de toutes les perfections que la nature puisse accorder à une femme, était alors dans tout le développement de sa magnifique beauté. Quoiqu'elle eût déjà dépassé sa trentième année, il était impossible en regardant l'exiguité de sa taille, la pureté de son front et l'éclat velouté de ses cheveux, de lui donner plus de vingt ans. L'extrême régularité de son profil et de ses sourcils noirs, noblement arqués, donnaient à sa figure un air imposant, tempéré par la douceur de ses regards humides et voilés. Une séduction irrésistible, un charme impérieux, semblaient enchaîner à ses pieds les volontés les plus rebelles, les orgueils les plus indomptés. Jamais femme n'a inspiré plus de respect et plus d'amour; jamais reine n'a possédé une grâce plus sévère, une plus séduisante majesté.
A la droite de Jeanne, Pandolfello, qui, après son meurtre infâme, avait à peine eu le temps de changer de costume pour se présenter au château, faisait caracoler avec une noble aisance un coursier calabrois d'un noir d'ébène, qui, pour la perfection de ses formes et pour la souplesse de ses mouvemens n'avait pas d'égal dans les écuries du roi. Pandolfo Apollo était à peine âgé de vingt-cinq ans; mais cet espace de temps, si court qu'il puisse paraître, lui avait suffi pour s'élever de la plus vile condition à une fortune presque royale. Admirablement beau, mais d'une beauté mâle et fière, il dominait de sa tête hardie cette brillante cohue de barons et de princes, assez misérables pour l'envier dans le cœur, assez lâches pour prosterner huit siècles de noblesse aux pieds d'un bâtard.
Ses cheveux s'échappaient en boucles épaisses et parfumées d'une riche barette de velours, ornée d'une agrafe de diamant et d'une seule plume noire. Son regard s'arrêtait sur Jeanne, avec cette expression d'empire irrésistible qui avait forcé la princesse à lui livrer en un seul jour les faveurs de la cour et les destinées d'un royaume. Sa taille était serrée d'un pourpoint d'une très-grande richesse, dont le fond noir disparaissait sous l'or et les pierreries, et on voyait briller sur sa poitrine les insignes de l'ordre de la Nef, singulière et classique décoration inventée par le roi Ladislas en l'honneur des Argonautes, et qui a peut-être donné l'origine à l'ordre de la Toison-d'Or.
Au moment où le noble couple passait devant la jetée, sur laquelle les pêcheurs avaient exposé le cadavre de Lorenzo, le vieillard, que les cris du peuple avaient tiré de sa torpeur, leva ses bras mutilés et lança sur son ennemi une malédiction foudroyante. Hélas! il ne savait pas encore que c'était le même homme qui, non content d'avoir outragé le père, venait d'assassiner le fils! Il le maudissait cependant par haine, par instinct, par pressentiment peut-être! Puis, voyant que sa voix, affaiblie par la douleur et perdue dans les acclamations générales, n'arrivait pas jusqu'au chambellan, il voulut porter les yeux sur son jeune enfant pour lui reprocher une dernière fois sa lâcheté: mais, nous l'avons dit, l'enfant n'était plus là pour écouter ses reproches.
Mesurant d'un regard aussi rapide que sûr la distance qui le séparait du cortège, Peppino avait rampé comme une couleuvre, à plat ventre, au risque d'être écrasé sous les pieds des chevaux. Puis se dressant soudain, comme une apparition sinistre, entre Jeanne et son favori, il avait frappé ce dernier d'un coup de poignard. Pandolfo tomba sans pousser un seul cri, tellement le choc avait été subit et violent, et la princesse ne s'était encore aperçue de rien que déjà tout le monde se ruait sur le petit lazzarone.
Lancia ne voyant pas son fils à sa place ordinaire, avait tout deviné. Reprenant tout à coup sa force, sa santé, sa jeunesse, il s'avança sans guide, sans appui, sans douleur, et se plaçant devant Jeanne:
—Grâce! s'écria-t-il en sanglotant, grâce pour mon dernier enfant!
—Je ne suis plus enfant, je vous ai vengé, mon père, répondit Peppino d'une voix ferme; je suis un homme, et je saurai mourir en homme.
—Grâce pour lui, madame! répétait le vieillard avec des cris déchirans. J'ai perdu deux enfans à la guerre, le troisième, on vient de me le tuer; que me restera-t-il si vous me prenez mon dernier?
—Point de grâce pour l'assassin! s'écria Jeanne, les traits contractés par la douleur et par le désespoir.
—Prenez ma vie, mais sauvez mon enfant.
—Que veux-tu que je fasse de ta vie, à toi, misérable vieillard? te l'arracher serait une récompense.
—Alors, madame, je demanderai justice au roi!
—Va te traîner jusqu'à lui si tu le peux; en attendant, ton fils expirera dans les tourmens.
—Hélas! madame, si je ne puis aller jusqu'au roi, Dieu l'enverra peut-être jusqu'à moi.
—Emparez-vous de l'assassin, dit Jeanne à ses soldats, et qu'on jette ce vieillard à la mer.
—Et moi je demande leur grâce! s'écria en se relevant Pandolfo, qui avait été renversé par le choc et non par la blessure. La Providence a sauvé mes jours, et les reliques du bienheureux saint Janvier, que j'ai toujours portées sur mon cœur, ont émoussé le poignard des assassins.
—L'infâme avait une cuirasse! murmura Peppino en jetant à son père un regard désespéré.
La régente ne trouvait pas de mots pour exprimer sa joie, et, dans son délire, elle se fût jetée au cou de son amant en présence du peuple entier, si le grand protonotaire, qui occupait par son grade la deuxième place dans le cortège, ne l'eût arrêtée d'un regard. Puis, s'approchant de Pandolfello, il lui dit à l'oreille:
—Vous savez, mon cher seigneur, que je remplis les fonctions de premier juge du royaume. Mon dévouement vous est connu. Que votre seigneurie ordonne de quelle mort il lui serait agréable de voir mourir ce misérable. Pendu, écartelé, brûlé, rompu vif; votre volonté sera ma loi. Attenter aux jours de votre excellence! mais c'est porter un coup à la sûreté de l'Etat! C'est presque un crime de lèse-majesté!
—Merci, mon noble seigneur, répondit le chambellan à voix basse; je sais gré à votre excellence de cette offre amicale et m'en souviendrai en temps et lieu. Mais la mort de ce manant m'est tout à fait inutile; qu'on le jette dans un cachot, et toutes les fois qu'un homme nous gênera, nous le ferons passer pour son complice. Lorsque nous aurons besoin de ses aveux, il suffira de quelques traits de corde: recommandez-le à vos tourmenteurs ordinaires: c'est un sujet précieux.