ALEXANDRE DUMAS (continued 2)
Reading edition
—Je vous rends grâce, je n'en bois jamais.
Il prit un de ces deux verres.
—Comment, lui dis-je, vous allez boire cela?
—Sans doute.
—Mais si vous continuez cette vie-là, vous brûlerez jusqu'au gilet de flanelle qui vous couvre la poitrine.
—Est-ce que vous croyez qu'on peut se tuer en buvant beaucoup de rhum?
—Non, mais on peut se donner une gastro-entérite, dont on meurt un beau jour après cinq ou six ans d'atroces douleurs.
Il reposa le verre sur le plateau; puis laissant retomber sa tête sur sa poitrine et ses mains sur ses genoux:
—Ainsi, docteur, murmura-t-il avec un soupir, vous reconnaissez donc que je suis bien malade?
—Je ne dis pas que vous soyez malade, je dis que vous souffrez.
—N'est-ce pas la même chose?
—Non.
—Et que me conseillez-vous, enfin? Pour toute souffrance la médecine doit avoir des ressources; ce ne serait pas la peine alors de payer si cher les médecins.
—Ce n'est pas pour moi que vous dites cela, je présume? répondis-je en riant.
—Oh non! vous êtes un modèle en toute chose.
Il prit le verre de rhum et le but sans songer à ce qu'il faisait. Je ne l'arrêtai point, car je voulais voir quelle sensation cette liqueur brûlante produirait sur lui.
La sensation parut être nulle; on eût dit qu'il venait d'avaler un verre d'eau.
Il était évident pour moi que cet homme avait souvent cherché à s'étourdir par l'usage des boissons alcooliques.
En effet, au bout d'un instant, il parut reprendre quelque énergie.
—Au fait, dit-il, interrompant le silence et répondant è ses propres pensées, au fait, je suis bien bon de me tourmenter ainsi! Bah! je suis jeune, je suis riche, je jouis de la vie, cela durera tant que cela pourra.
Il prit le second verre et l'avala comme le premier.
—Ainsi, docteur, dit-il, vous ne me conseillez rien?
—Si fait, je vous conseille d'avoir confiance en moi et de m'annoncer ce qui vous tourmente.
—Vous croyez donc toujours que j'ai quelque chose que je n'ose pas dire?
—Je dis que vous avez quelque secret que vous gardez pour vous.
—Important! dit-il, avec un sourire forcé.
—Terrible.
Il pâlit et prit machinalement le goulot de la bouteille pour se verser un troisième verre.
Je l'arrêtai,
—Je vous ai déjà dit que vous vous tueriez, repris-je.
Il se laissa aller en arrière en appuyant sa tête au lambris.
—Oui, docteur, oui, vous êtes un homme de génie; oui, vous avez deviné cela tout de suite, vous, tandis que les autres n'y ont vu que du feu; oui, j'ai un secret, et, comme vous le dites, un secret terrible, un secret qui me tuera plus sûrement que le rhum que vous m'empêchez de boire, un secret que j'ai toujours eu envie de confier à quelqu'un, et que je vous dirais, à vous, si, comme les confesseurs, vous aviez fait vœu de discrétion, mais jugez donc, si ce secret me tourmente si fort lorsque j'ai la conviction que moi seul le connais, ce que ce serait si j'avais l'éternel tourment de savoir qu'il est connu par quelque autre.
Je me levai.
—Monsieur, lui dis-je, je ne vous ai pas demandé d'aveu, je ne vous ai pas fait de confidence; vous m'avez fait venir comme médecin, et je vous ai dit que la médecine n'avait rien à faire à votre état.
«Maintenant, gardez votre secret, vous en êtes le maître, que ce secret pèse sur votre cœur ou sur votre conscience.
«Adieu, monsieur le baron.
Et le baron me laissa sortir sans me répondre, sans faire un mouvement pour me retenir, sans me rappeler; seulement, en me retournant pour fermer la porte, je pus voir qu'il étendait une troisième fois la main vers cette bouteille de rhum, sa fatale consolatrice.
XI
UN TERRIBLE AVEU.
Je continuai mes courses; mais malgré moi je ne pus chasser de ma pensée ce que j'avais vu et entendu, tout en conservant pour ce malheureux le dégoût moral et instinctif que j'ai avoué.
Je commençais à éprouver cette pitié physique, si l'on peut s'exprimer ainsi, que l'homme destiné à souffrir ressent pour tout être qui souffre.
Je dînais en ville, et comme une partie de ma soirée était consacrée à des visites, je ne rentrai chez moi que passé minuit.
On me dit qu'un jeune homme, qui était venu pour me consulter, m'attendait depuis une heure dans mon cabinet; je demandai son nom; il n'avait pas voulu le dire.
J'entrai, et je reconnus monsieur de Faverne.
Il était plus pâle et plus agité que le matin; un livre qu'il avait essayé de lire était ouvert sur le bureau. C'était le traité de toxicologie d'Orfila.
—Eh bien! lui demandai-je, vous sentez-vous donc plus mal?
—Oui, me répondit-il, très mal; il m'est arrivé un événement affreux, une aventure terrible, et je suis accouru pour vous raconter cela. Tenez, docteur, depuis que je suis à Paris, depuis que je mène la vie que vous connaissez, vous êtes le seul homme qui m'ayez inspiré une confiance entière; aussi, vous le voyez, j'accours vous demander, non pas un remède à ce que je souffre; vous me l'avez dit, il n'y en a pas, et tout en vous envoyant chercher, je le savais bien, moi, qu'il n'y en a pas; mais un conseil.
—Un conseil est bien autrement difficile à donner qu'une ordonnance, monsieur, et je vous avoue que j'en donne rarement. On ne demande en général de conseil que pour se corroborer soi-même dans la résolution qu'on a déjà prise; ou si, indécis encore de ce que l'on fera, on suit le conseil donné, c'est pour avoir le droit de dire un jour au conseilleur: C'est votre faute!
—Il y a du vrai dans ce que vous dites là, docteur; mais, de même que je crois qu'un médecin n'a pas le droit de refuser une ordonnance, je ne crois pas qu'un homme ait le droit de refuser un conseil.
—Vous avez raison, aussi je ne refuse pas de vous le donner; seulement vous me ferez plaisir de ne pas le suivre.
Je m'assis alors près de lui; mais au lieu de me répondre il laissa tomber sa tête dans ses mains, et demeura comme anéanti dans ses propres pensées.
—Eh bien? lui dis-je au bout d'un instant de silence.
—Eh bien! répondit-il, ce que je vois de plus clair dans tout cela, c'est que je suis perdu.
Il y avait un tel accent de conviction dans ces paroles, que je tressaillis.
—Perdu, vous? et comment? demandai-je.
—Sans doute, elle va me poursuivre, elle va dire à tout le monde qui je suis, elle va crier sur les toits mon véritable nom.
—Qui cela?
—Elle, parbleu!
—Elle? qui, elle?
—Marie.
—Qu'est-ce que Marie?
—Ah! c'est vrai, vous ne savez pas, vous; une petite sotte, une petite drôlesse dont j'ai eu la bonté de m'occuper, et à qui j'ai eu la sottise de faire un enfant.
—Eh bien! mais si c'est une de ces femmes qu'on désintéresse avec de l'argent, vous êtes assez riche.
—Oui, reprit-il en m'interrompant; mais ce n'est malheureusement point une de ces femmes-là: c'est une fille de village, une pauvre fille, une sainte fille.
—Tout à l'heure vous l'appeliez drôlesse.
—J'avais tort, mon cher docteur, j'avais tort, c'était la colère qui me faisait parler ainsi; ou plutôt, tenez, tenez, c'était la peur.
—Cette femme peut donc influer d'une manière fatale sur votre destinée?
—Elle peut empêcher mon mariage avec mademoiselle de Macartie.
—Comment?
—En disant mon nom, en révélant qui je suis.
—Vous ne vous nommez donc pas de Faverne?
—Non.
—Vous n'êtes donc pas baron?
—Non.
—Vous n'êtes donc pas né à la Guadeloupe.
—Non. Tout cela, voyez-vous, était une fable.
—Alors Olivier avait raison?
—Oui.
—Mais alors comment monsieur de Malpas, le gouverneur de la Guadeloupe, a-t-il pu certifier?...
—Silence, dit le baron en me serrant violemment la main, cela c'est mon secret, le secret qui me tue, vous savez.
Nous restâmes un instant muets l'un et l'autre.
—Eh bien! mais cette femme, cette Marie, vous l'avez donc revue?
—Aujourd'hui, docteur, aujourd'hui, ce soir.
«Elle a quitté son village, elle est venue à Paris, et elle a tant fait qu'elle m'a découvert, et que ce soir, sans me dire qui elle était, elle s'est présentée chez moi avec son enfant.
—Et vous, qu'avez-vous fait?
—J'ai dit, reprit monsieur de Faverne d'une voix sombre, j'ai dit que je ne la connaissais pas, et je l'ai fait jeter à la porte par mes gens.
Je me reculai involontairement.
—Vous avez fait cela, vous avez renié votre enfant, vous avez fait chasser sa mère par vos laquais!...
—Que vouliez-vous que je fisse?
—Ah! c'est affreux.
—Je le sais bien.
Et nous retombâmes tous les deux dans le silence. Au bout d'un instant, je me levai.
—Et qu'ai-je à faire dans tout cela? demandai-je.
—Ne voyez-vous pas que j'ai des remords?
—Je vois que vous avez peur.
—Eh bien, docteur ... j'aurais voulu que vous la vissiez, cette femme.
—Moi!
—Oui, vous; rendez-moi le service de la voir.
—Et où la trouverai-je?
—Un instant après l'avoir chassée, j'ai écarté le rideau de ma fenêtre, et je l'ai vue assise sur une borne avec son enfant.
—Et vous croyez qu'elle y est encore?
—Oui.
—Vous l'avez donc revue?
—Non, je suis sorti par une porte de derrière, et je suis accouru chez vous.
—Et pourquoi n'êtes-vous pas sorti tout bonnement par la grande porte, et dans votre voiture?
—J'ai eu peur qu'elle ne se jetât sous les pieds des chevaux.
Je frissonnai.
—Que voulez-vous que je fasse dans tout cela? à quoi puis-je vous être bon?
—Docteur, rendez-moi un service; voyez-la, arrangez la chose avec elle; qu'elle retourne à Trouville avec son enfant; je lui donnerai ce qu'elle voudra, dix mille francs, vingt mille francs, cinquante mille francs.
—Mais si elle refuse tout cela?
—Si elle refuse, si elle refuse; eh bien! alors ... nous verrons.
Le baron prononça ces dernières paroles d'un ton tellement sinistre, que je tremblai pour la pauvre femme.
—C'est bien, monsieur, répondis-je, je la verrai.
—Et vous obtiendrez ... qu'elle parte?
—Je ne puis répondre de cela; tout ce que je puis vous promettre, c'est de lui parler le langage de la raison, c'est de lui faire envisager la distance qu'il y a de vous à elle.
—La distance?
—Oui.
—Vous oubliez que je vous ai avoué que je n'étais pas baron; je suis un paysan, monsieur, un simple paysan, qui, par mon ... intelligence, me suis élevé au-dessus de mon état; seulement, silence, je vous en supplie. Vous comprenez que si monsieur de Macartie savait que je suis un paysan, il ne me donnerait pas sa fille.
—Vous tenez donc énormément à ce mariage?
—Je vous l'ai dit, c'est le seul moyen de me faire cesser les spéculations hasardeuses auxquelles je suis forcé de me livrer.
—Je verrai cette jeune fille.
—Ce soir?
—Ce soir. Où la retrouverai-je?
—Là où je l'ai vue.
—Sur cette borne?
—Oui.
—Elle y est encore, vous croyez?
—J'en suis sûr.
—Allons.
Il se leva vivement, s'élança vers la porte, je le suivis.
Nous sortîmes.
Je demeurais à cinq cents pas à peine de chez lui; en arrivant au coin de la rue Taitbout et de celle du Helder, il s'arrêta, et me montrant du doigt quelque chose d'informe que l'on distinguait à peine dans l'ombre.
—Là, là, dit-il.
—Quoi, là?
—Elle.
—Cette jeune fille?
—Oui. Moi je rentre par la rue du Helder. La maison, comme vous le savez, à une double entrée.... Allez à elle.
—J'y vais.
—Attendez. Un dernier service, je vous prie.
«Il me semble que je deviens fou; j'ai le vertige; tout tourne autour de moi.... Votre bras, docteur; conduisez-moi jusqu'à la petite porte.
—Volontiers.
Je lui pris le bras; il chancelait véritablement comme un homme ivre. Je le conduisis jusqu'à la porte.
—Merci, docteur, merci; je vous suis bien reconnaissant, je vous jure; et si vous étiez un de ces hommes qui font payer les services qu'ils rendent, je vous paierais celui-ci ce que vous voudriez.
«Bien! nous voilà; vous viendrez demain, n'est-ce pas, me rendre réponse?
«J'irais bien chez vous; mais dans la journée je n'oserais sortir, j'aurai peur de la rencontrer.
—Je viendrai.
—Adieu, docteur.
Il sonna, on ouvrit.
—Un instant, dis-je en le retenant, le nom de cette femme?
—Marie Granger.
—Bien.... Au revoir.
Il rentra, et je remontai la rue du Helder pour rentrer dans la rue Taitbout.
En arrivant à l'angle des deux rues, là où j'avais entrevu cette femme, j'entendis une rumeur, et je vis un groupe assez considérable qui s'agitait dans l'ombre.
Je courus.
Une patrouille qui passait avait aperçu cette malheureuse, et comme, interrogée sur ce qu'elle faisait là à deux heures du matin, elle n'avait pas voulu répondre, cette patrouille la conduisait au corps de garde.
La pauvre femme marchait au milieu des gardes nationaux, portant entre ses bras son enfant qui pleurait; mais elle ne versait pas une larme, elle ne poussait pas une plainte.
Je m'approchai aussitôt du chef de la patrouille.
—Pardon, monsieur, lui dis-je, mais je connais cette femme.
Elle leva la tête vivement et me regarda.
—Ce n'est pas lui, dit-elle; et elle laissa retomber sa tête.
—Vous connaissez cette femme, monsieur? me répondit le caporal.
—Oui ... elle se nomme Marie Granger, et elle est du village de Trouville.
—C'est mon nom, c'est celui de mon village. Qui êtes-vous, monsieur? au nom du ciel, qui êtes-vous?
—Je suis le docteur Fabien, et je viens de sa part.
—De la part de Gabriel?
—Oui.
—Alors, messieurs, laissez-moi aller, je vous en supplie laissez-moi aller avec lui!
—Vous êtes bien le docteur Fabien? me demanda alors le chef de la patrouille.
—Voici ma carte, monsieur.
—Et vous répondez de cette femme?
—J'en réponds.
—Alors, monsieur, vous pouvez l'emmener.
—Merci.
Je présentai le bras à la pauvre fille; mais, me montrant d'un geste son enfant qu'elle était obligée de porter.
—Je vous suivrai, monsieur, dit-elle. Où allons-nous?
—Chez moi.
Dix minutes après elle était dans mon cabinet, assise à la place même où une demi-heure auparavant était assis le prétendu baron de Faverne. L'enfant, couché sur une bergère, dormait dans la chambre à côté.
Il se fit entre nous un long silence, qu'elle interrompit la première.
—Eh bien! monsieur, dit-elle, que voulez-vous que je vous raconte?
—Ce que vous croirez nécessaire que je sache, madame. Remarquez que je ne vous interroge pas, j'attends que vous parliez, voilà tout.
—Hélas! ce que j'ai à vous dire est bien triste, monsieur, et cependant cela n'a aucun intérêt pour vous.
—Toute douleur physique ou morale est de mon ressort, ainsi ne craignez donc pas de me confier la vôtre, si vous croyez que je puisse la soulager.
—Ah! pour la soulager il n'y a que lui, dit la pauvre femme.
—Eh bien! puisque c'est lui qui m'a chargé de vous voir, tout espoir n'est pas perdu.
—Alors, écoutez-moi; mais songez, en m'écoutant, que je ne suis qu'une pauvre paysanne.
—Vous me le dites et je vous crois, cependant à vos paroles on pourrait vous croire d'une condition plus élevée.
—Je suis fille du maître d'école du village où je suis née, cela vous expliquera tout.
«J'ai donc reçu un semblant d'éducation, je sais lire et écrire un peu mieux que ne le font les autres paysannes, voilà tout.
—Alors vous êtes du même pays que Gabriel?
—Oui, seulement j'ai quatre ans ou cinq ans de moins que lui. Aussi loin que je puis me le rappeler, je le vois assis, avec une vingtaine d'autres garçons du village que réunissait mon père, au bout d'une longue table toute déchiquetée par les noms et les dessins qu'y traçaient avec leurs canifs les écoliers auxquels mon père apprenait à lire, à écrire et à compter. C'était le fils d'un brave métayer dont la réputation d'honnêteté était proverbiale.
—Son père vit-il encore?
—Oui, monsieur.
—Mais il a cessé de voir son fils, alors?
—Il ignore où il est, et le croit parti pour la Guadeloupe. Mais attendez, chaque chose viendra à son tour. Excusez mes longueurs, mais j'ai besoin de vous raconter les choses en détail pour que vous nous jugiez tous deux.
Gabriel, quoique grand pour son âge, était faible et maladif, aussi était-il presque toujours menacé, même par des enfans plus jeunes que lui. Je me rappelle alors qu'il n'osait plus sortir avec les autres à l'heure où les écoliers retournent chez leurs parens, et que presque toujours mon père le trouvait sur l'escalier, où il s'était réfugié de peur d'être battu, et où l'on n'osait le venir chercher.
Alors mon père lui demandait ce qu'il faisait là, et le pauvre Gabriel lui répondait en pleurant qu'il avait peur d'être battu.
Aussitôt mon père m'appelait et me donnait pour escorte au pauvre fugitif, qui, sous ma protection, revenait chez lui sain et sauf, car devant moi, la fille du maître d'école, nul n'osait le toucher.
Il en résulta que Gabriel parut me prendre dans une grande affection, et que nous contractâmes l'habitude d'être ensemble: seulement, de sa part, cette affection était de l'égoïsme, et de la mienne de la pitié.
Gabriel apprenait difficilement à lire et à calculer, mais pour l'écriture il avait une très grande facilité; non seulement il possédait en propre une écriture magnifique, mais encore il avait la singulière aptitude d'imiter les écritures de tous ses camarades, et cela à tel point que l'imitation rapprochée de l'original rendait l'auteur même indécis.
Les enfans riaient et s'amusaient de ce singulier talent; mais mon père secouait tristement la tête et disait souvent:
—Crois-moi, Gabriel, ne fais pas de ces choses-là ... cela tournera mal.
—Bah! comment voulez-vous que ça tourne, monsieur Granger? disait Gabriel. Je serai maître d'écriture, quoi! voilà tout, au lieu d'être garçon de charrue.
—Ce n'est pas un état que d'être maître d'écriture dans un village, disait mon père.
—Eh bien! j'irai exercer à Paris, répondait Gabriel.
Quant à moi, qui ne voyais pas le mal qu'il pouvait y avoir à imiter l'écriture des autres, ce talent, qui chaque jour faisait chez Gabriel de nouveaux progrès, m'amusait beaucoup.
Car Gabriel ne se bornait plus à imiter les écritures seules, Gabriel imitait tout.
Une gravure lui était tombée entre les mains, et, avec une patience miraculeuse, il l'avait copiée ligne pour ligne, avec une telle exactitude, que n'eût été la grandeur du papier et la couleur de l'encre, il eût été difficile de dire, à l'inspection de l'original et de la copie, quelle était l'œuvre de la plume et quelle était l'œuvre du burin. Le pauvre père, qui voyait dans cette gravure ce qu'elle était réellement, c'est-à-dire un chef-d'œuvre, la fit encadrer par le vitrier du village, et la montra à tout le monde.
Le maire et l'adjoint la vinrent voir, et le maire s'en alla en disant à l'adjoint:
—Ce garçon-là a sa fortune au bout des doigts.
Gabriel entendit ces paroles.
Mon père lui avait appris tout ce qu'il pouvait lui apprendre; Gabriel rentra dans sa métairie.
Comme il était l'aîné de deux autres enfans, et que Thomas n'était pas riche, il lui fallut commencer à travailler.
Mais le travail de la charrue lui était insupportable.
Tout au contraire des paysans, Gabriel aurait voulu se coucher et se lever tard; son grand bonheur était de veiller jusqu'à minuit, et de faire avec sa plume toutes sortes de lettres ornées, de dessins et d'imitations: aussi l'hiver était-il son temps heureux, et les veilles ses heures de fête.
D'un autre côté, son dégoût pour les travaux de l'agriculture faisait le désespoir de son père. Thomas Lambert n'était pas assez riche pour garder chez lui une bouche inutile. Il avait cru que la présence de Gabriel lui épargnerait un garçon de charrue. Il vit, à son grand regret, qu'il s'était trompé.
XII
DÉPART POUR PARIS.
Un jour, heureusement ou malheureusement, le maire, qui avait prédit que Gabriel avait une fortune au bout des doigts, revint faire une visite au père Thomas, et lui proposa de prendre Gabriel comme son secrétaire, à raison de cent cinquante francs par an et la nourriture.
Gabriel accueillit la proposition comme une bonne fortune; mais le père Thomas secoua la tête en disant:
—Où cela te mènera-t-il, garçon?
Tous deux n'en acceptèrent pas moins l'offre du maire, et Gabriel quitta définitivement la charrue pour la plume.
Nous étions restés bons amis, Gabriel paraissait même avoir de l'amour pour moi: quant à moi, je l'aimais de tout mon cœur.
Tous les soirs, comme c'est l'habitude dans les villages, nous allions nous promener ensemble, tantôt sur les bords de la mer, tantôt sur les rives de la Touque.
Personne ne s'en tourmentait; nous étions pauvres tous deux, nous nous convenions donc parfaitement.
Seulement Gabriel semblait avoir un ver rongeur dans l'âme; ce ver rongeur, c'était le désir de venir à Paris; il était convenu que s'il venait à Paris il y ferait fortune.
Paris était donc pour nous le fond de toute conversation. Paris était la ville magique qui devait nous ouvrir à tous deux la porte de la richesse et du bonheur.
Je me laissais aller à la fièvre qui l'agitait, et je répétais de mon côté:
—Oh! oui, Paris! Paris!
Dans nos rêves d'avenir, nous avions toujours si bien enchaîné l'une à l'autre nos deux existences, que je me regardais d'avance comme la femme de Gabriel, quoique jamais un mot de mariage n'eût été échangé entre nous: quoique jamais, je dois le dire, aucune promesse n'eût été faite.
Le temps s'écoulait.
Gabriel, à même de se livrer à son occupation favorite, écrivait toute la journée, tenait tous les registres de la mairie avec une propreté et un goût admirables.
Le maire était enchanté d'avoir un tel secrétaire.
L'époque des élections arrivait: un des députés qui devaient se mettre sur les rangs était déjà en tournée; il vint à Trouville; Gabriel était la merveille de Trouville; on lui montra les registres de la mairie, et le soir Gabriel lui fut présenté.
Le candidat avait rédigé une circulaire, mais il n'y avait d'imprimerie qu'au Havre; il fallait envoyer le manifeste à la ville, et c'était trois ou quatre jours de retard.
Or, la distribution du manifeste était urgente, le candidat ayant rencontré une opposition plus grande qu'il ne s'y attendait.
Gabriel proposa de faire, dans la nuit et dans la journée du lendemain, cinquante circulaires. Le député lui promit cent écus s'il lui livrait ces cinquante exemplaires dans les vingt-quatre heures. Gabriel répondit de tout, et, au lieu de cinquante manifestes, il en livra soixante-dix.
Le candidat, au comble de la joie, lui donna cinq cents francs au lieu de trois cents, et lui promit de le recommander à un riche banquier de Paris qui, sur sa recommandation, le prendrait probablement pour secrétaire.
Gabriel accourut, ce soir-là, ivre de joie.
—Marie, me dit-il, Marie, nous sommes sauvés; avant un mois, je partirai pour Paris. J'aurai une bonne place, alors je t'écrirai, et tu viendras me rejoindre.
Je ne pensai même pas à lui demander si c'était comme sa femme, tant l'idée était loin de moi que Gabriel pût me tromper.
Je lui demandai alors l'explication de cette promesse, qui était encore une énigme pour moi. Il me raconta tout, me dit la protection du banquier, et me montra un papier imprimé.
—Qu'est-ce que ce papier? lui demandai-je.
—Un billet de cinq cents francs, dit-il.
—Comment!... m'écriai-je, ce chiffon de papier vaut cinq cents francs?
—Oui, dit Gabriel, et si nous en avions seulement vingt comme celui-là, nous serions riches.
—Cela nous ferait dix mille francs, repris-je.
Pendant ce temps, Gabriel dévorait le papier des yeux.
—A quoi penses-tu, Gabriel? lui demandai-je.
—Je pense, dit-il, qu'un pareil billet n'est pas plus difficile à imiter qu'une gravure.
—Oui ... mais, lui dis-je, cela doit être un crime?
—Regarde, dit Gabriel.
Et il me montra ces deux lignes écrites au bas du billet:
«LA LOI PUNIT DE MORT LE CONTREFACTEUR.»
—Ah! sans cela, s'écria-t-il, nous en aurions bientôt dix, et vingt, et cinquante.
—Gabriel, repris-je toute frissonnante, que dis-tu donc là?
—Rien, Marie, je plaisante.
Et il remit le billet dans sa poche.
Huit jours après, les élections eurent lieu.
Malgré les circulaires, le candidat ne fut point nommé. Après son échec, Gabriel se présenta chez lui pour lui rappeler sa promesse; mais il était déjà parti.
Gabriel revint au désespoir. Selon toute probabilité, le député manqué oublierait la promesse qu'il avait faite au pauvre secrétaire de la mairie.
Tout à coup une idée parut germer dans son esprit, il s'y arrêta en souriant; puis, au bout d'un instant, il dit:
—Heureusement que j'ai gardé l'original de cette bête de circulaire.
Et il me montra cet original écrit et signé de la main du candidat.
—Et que feras-tu de cet original? lui demandai-je.
—Oh! mon Dieu! rien du tout, répondit Gabriel; seulement dans l'occasion ce papier pourrait me rappeler à son souvenir.
Puis il ne me parla plus de ce papier, et parut avoir oublié jusqu'à l'existence de la circulaire.
Huit jours après, le maire vint trouver Thomas Lambert, une lettre à la main. Cette lettre était du candidat qui avait échoué.
Contre toute attente, il avait tenu sa promesse, et écrivait au maire qu'il avait trouvé chez un des premiers banquiers de Paris une place de commis pour Gabriel. Seulement on exigeait un surnumérariat de trois mois. C'était un sacrifice de temps et d'argent nécessaire, après quoi Gabriel toucherait dix-huit cents francs d'appointemens.
Gabriel accourut me faire part de cette nouvelle; mais en même temps qu'elle le comblait de joie, elle m'attristait profondément.
J'avais bien parfois, excitée par les rêves de Gabriel, désiré Paris comme lui, mais pour moi Paris était seulement un moyen de ne pas quitter l'homme que j'aimais; toute mon ambition, à moi, se bornait à devenir la femme de Gabriel, et la chose me paraissait bien plus assurée avec l'humble et monotone existence du village que dans le rapide et ardent tourbillon de la capitale.
A cette nouvelle, je me mis donc à pleurer.
Gabriel se jeta à mes genoux, et essaya de me rassurer par ses promesses et par ses protestations; mais un pressentiment profond et terrible me disait que tout était fini pour moi.
Cependant le départ de Gabriel était décidé.
Thomas Lambert consentait à faire un petit sacrifice. Le maire, moyennant hypothèque, bien entendu, lui prêta cinq cents francs; et, comme personne ne savait la libéralité du candidat, Gabriel se trouva possesseur d'une somme de mille francs.
Il fut convenu pour tout le monde qu'il partirait le même soir pour Pont-l'Evêque, d'où une voiture devait le conduire à Rouen; mais entre nous deux il fut arrêté qu'il ferait un détour, et reviendrait passer la nuit auprès de moi.
Je devais laisser la croisée de ma chambre ouverte.
C'était la première fois que je le recevais ainsi, et j'espérais être aussi forte, dans cette dernière entrevue, contre lui et contre mon cœur, que je l'avais toujours été.
Hélas! je me trompais! Sans cette nuit, je n'eusse été que malheureuse. Par cette nuit, je fus perdue.
Au point du jour, Gabriel me quitta; il fallait nous séparer. Je le reconduisis par la porte du jardin qui donnait sur les dunes.
Là, il me renouvela toutes ses promesses; là, il me jura de nouveau qu'il n'aurait jamais d'autre femme que moi, et il endormit du moins mes craintes, s'il n'endormit point mes remords.
Nous nous quittâmes. Je le perdis de vue au coin du mur, mais je courus pour le revoir encore; et, en effet, je l'aperçus qui suivait d'un pas rapide le sentier qui conduisait à la grande route.
Il me sembla qu'il y avait dans la rapidité de ce pas quelque chose qui constrastait singulièrement avec ma douleur à moi.
Je le rappelai par un cri.
Il se retourna, agita son mouchoir en signe d'adieu, et continua son chemin.
En tirant son mouchoir, il fit, sans s'en apercevoir, tomber un papier de sa poche.
Je le rappelai, mais, sans doute de peur de se laisser attendrir, il continua son chemin; j'accourus après lui.
J'arrivai jusqu'à la place où le papier était tombé, et je le trouvai à terre.
C'était un billet de cinq cent francs; seulement il était sur un autre papier que celui que j'avais vu. Alors je rassemblai toutes mes forces, et j'appelai Gabriel une dernière fois; il se retourna, me vit agiter le billet, s'arrêta, fouilla dans toutes ses poches, et, s'apercevant sans doute qu'il avait perdu quelque chose, revint vers moi en courant.
—Tiens, lui dis-je, tu avais perdu ceci, et j'en suis bien heureuse, puisque je peux t'embrasser encore une dernière fois.
—Ah! me dit-il en riant, c'est pour toi seule que je reviens, chère Marie, car ce billet ne vaut rien.
—Comment, il ne vaut rien?
—Non, le papier n'est point pareil à celui-ci.
Et il tira l'autre billet de sa poche.
—Eh bien! qu'est-ce que ce billet alors?
—Un billet que je me suis amusé à imiter, mais qui n'a aucune valeur; tu vois bien, chère Marie, c'est pour toi seule que je reviens.
Et, comme pour me donner une dernière preuve de cette vérité, il déchira le billet en petits morceaux, et abandonna les morceaux au vent.
Puis, il me renouvela encore une fois ses promesses et ses protestations, et comme le temps pressait et qu'il sentait que je n'avais plus la force de me tenir debout, il m'assit sur le bord du fossé, me donna un dernier baiser, et partit.
Je le suivis des yeux, et les bras étendus vers lui tant que je pus le voir; puis, lorsqu'un détour du chemin me l'eut dérobé, je cachai ma tête entre mes deux mains et je me mis à pleurer.
Je ne sais combien de temps je restai ainsi concentrée et perdue dans ma douleur.
Je revins à moi au bruit que j'entendais autour de moi. Ce bruit était occasionné par une petite fille du village qui faisait paître ses brebis et qui me regardait avec étonnement, ne comprenant rien à mon immobilité.
Je relevai la tête.
—Tiens, dit-elle, c'est vous, mademoiselle Marie; pourquoi donc que vous pleurez?
J'essuyai mes yeux en tâchant de sourire.
Et puis, comme pour me rattacher à lui par les choses qu'il avait touchées, je me mis à ramasser les morceaux de papier qu'il avait jetés au vent; enfin, songeant que mon père pouvait se lever et s'inquiéter où j'étais, je repris hâtivement le chemin de la maison.
J'avais fait vingt pas à peine que j'entendis qu'on m'appelait: je me retournai, et je vis que la petite bergère courait après moi.
Je l'attendis.
—Que me veux-tu, mon enfant? lui demandai-je.
—Mademoiselle Marie, me dit-elle, j'ai vu que vous ramassiez tous les petits papiers, en voilà un que vous avez oublié.
Je jetai les yeux sur ce que l'enfant me présentait: c'était en effet un fragment du billet si habilement imité par Gabriel.
Je le pris des mains de la petite fille, et je jetai les yeux dessus.
Par un hasard étrange, c'était la portion du billet sur laquelle était écrite cette fatale menace:
LA LOI PUNIT DE MORT LE CONTREFACTEUR.
Je frissonnai sans pouvoir comprendre d'où me venait la terreur qui instinctivement s'emparait de moi. A ces deux lignes seules peut-être on eût pu s'apercevoir que le billet était imité. Il était visible que la main de Gabriel avait tremblé en les écrivant ou plutôt en les gravant.
Je laissai tomber tous les autres morceaux et je ne conservai que celui-là.
Je rentrai sans que mon père m'aperçût.
Mais en entrant dans cette chambre où Gabriel avait passé la nuit, tout en moi éveilla un remords. Tant qu'il avait été là, la confiance que j'avais en lui m'avait soutenue; lui absent, chacun des détails qui devaient atténuer cette confiance revenait à mon souvenir, et je me sentis véritablement isolée avec ma faute.
XIII
CONFESSION.
Huit jours s'écoulèrent sans que j'eusse aucune nouvelle de Gabriel; enfin, le matin du huitième jour amena une lettre de lui.
Il était arrivé à Paris, avait été installé, disait-il, chez son banquier, et demeurait, en attendant, dans un petit hôtel de la rue des Vieux-Augustins.
Puis venait une description de Paris, de l'effet que la capitale avait produit sur lui.
Il était ivre de joie.
Un post-scriptum m'annonçait que dans trois mois je partagerais son bonheur.
Au lieu de me tranquilliser, cette lettre m'attrista profondément; et cela sans que je pusse comprendre pourquoi.
Je sentais qu'un malheur planait au-dessus de ma tête et était prêt à s'abattre sur moi.
Je lui répondis cependant comme si j'étais joyeuse de sa joie; j'avais l'air de croire à cet avenir qu'il me promettait, et qu'une voix intérieure me criait n'être point fait pour moi.
Quinze jours après, je reçus une seconde lettre. Celle-là me trouva dans les larmes.
Hélas! si Gabriel ne tenait pas sa promesse envers moi, j'étais une fille déshonorée: dans huit mois j'allais être mère.
Je balançai quelque temps pour savoir si j'annoncerais cette nouvelle à Gabriel.
Mais je n'avais que lui au monde à qui je pusse me confier. D'ailleurs il était de moitié dans ma faute, et si quelqu'un me soutenait il était juste que ce fût lui.
Je lui répondis donc de hâter autant qu'il le pourrait l'instant de notre réunion, en lui disant qu'à l'avenir ses efforts auraient pour but non-seulement notre bonheur, mais encore celui de notre enfant.
Je m'attendais à recevoir une lettre poste pour poste, ou plutôt, à peine cette lettre envoyée, je tremblais de n'en plus recevoir du tout: car, ainsi que je l'ai dit, un sourd pressentiment me criait que tout était fini pour moi.
En effet, ce ne fut pas à moi que Gabriel répondit, mais à son père: il lui annonçait que le banquier chez lequel il était placé, ayant des intérêts majeurs à la Guadeloupe, et ayant reconnu chez lui plus d'intelligence que chez ses compagnons de bureau, venait de le charger d'aller régler ces intérêts, lui promettant, à son retour, de l'associer pour une part dans ses bénéfices. En conséquence, il annonçait qu'il partait le jour même pour les Antilles, et qu'il ne pouvait fixer l'époque de son retour.
En même temps, sur l'argent que le banquier lui avait donné pour son voyage, il renvoyait à son père les cinq cents francs qu'il avait empruntés pour lui.
Cette somme était représentée par un billet de banque.
Un post-scriptum disait de plus à son père que, n'ayant pas le temps de m'écrire, il le priait de m'annoncer cette nouvelle.
Comme on le comprend bien, le coup fut terrible.
Cependant, n'ayant jamais reçu de Gabriel aucune réponse poste pour poste, j'ignorais le nombre de jours qu'employait une lettre pour aller à Paris, et par conséquent en combien de temps on pouvait recevoir sa réponse.
J'avais donc encore un espoir, c'est que sa lettre à son père avait probablement été écrite avant qu'il eût reçu la mienne.
J'allai chez le maire sous un prétexte quelconque, et lui demandai des informations à ce sujet. Je le trouvai tenant à la main le billet que venait de lui rendre le père Thomas.
—Eh bien, Marie, dit-il en me voyant, ton amoureux est donc en train de faire fortune.
Je ne lui répondis qu'en fondant en larmes.
—Eh bien! quoi, me dit-il, cela te fait de la peine que Gabriel s'enrichisse? Moi, je l'avais toujours dit, ce garçon-là a sa fortune au bout des doigts.
—Hélas! monsieur, lui dis-je, vous vous méprenez sur mes sentimens; je remercierai toujours le ciel de toute chose heureuse qui arrivera à Gabriel; seulement, j'ai peur qu'au milieu de son bonheur il ne m'oublie.
—Ah! quant à cela, ma pauvre Marie, me répondit le maire, je ne voudrais pas en répondre, et si j'ai un conseil à te donner, vois-tu, l'occasion se présentant, c'est de prendre les devans sur Gabriel. Tu es une fille laborieuse, rangée, sur laquelle il n'y a jamais eu rien à dire, malgré ton intimité avec Gabriel, eh bien, ma foi! le premier beau garçon qui se présentera pour le remplacer, je l'accepterais; et tiens, pas plus tard qu'hier, André Morin le pécheur, tu sais, me parlait de cela.
Je l'interrompis.
—Monsieur le maire, lui dis-je, je serai la femme de Gabriel, ou je resterai fille; il y a entre nous des promesses qu'il peut oublier, lui, mais que moi je n'oublierai jamais.
—Oui, oui, dit-il, je connais cela; voilà comme elles se perdent toutes, ces pauvres malheureuses; enfin, fais comme tu voudras, mon enfant, je n'ai aucun pouvoir sur toi, mais si j'étais ton père, je sais bien ce que je ferais, moi.
Je pris près de lui les informations que je venais y chercher, et je revins chez moi en calculant le temps écoulé.
Gabriel avait écrit à son père après avoir reçu ma lettre.
J'attendis vainement le lendemain, le surlendemain, pendant toute la semaine, pendant tout le mois; je ne reçus aucune nouvelle de Gabriel.
Un espoir m'avait d'abord soutenue, c'est que, n'ayant pas eu le temps de m'écrire de Paris, il m'écrirait du port où il s'embarquerait, ou, s'il ne m'écrivait point de ce port, il m'écrirait au moins de la Guadeloupe.
Je me procurai une carte géographique, et je demandai à l'un de nos marins, qui avait fait plusieurs voyages en Amérique, quelle était la route que suivaient les bâtimens pour se rendre à la Guadeloupe.
Il me traça une longue ligne au crayon, et j'eus au moins une consolation, ce fut de voir quel chemin suivait Gabriel en s'éloignant de moi.
Il fallait trois mois pour que je reçusse de ses nouvelles. J'attendis avec assez de calme l'expiration de ces trois mois, mais rien ne vint, et je restai dans cette demi-obscurité terrible qu'on appelle doute et qui est cent fois pire que la nuit.
Cependant le temps s'écoulait, toutes ces sensations intimes qui annoncent en soi l'existence d'un être qui se forme de notre être se faisaient ressentir. Sensations délicieuses, sans doute, dans l'état ordinaire de la vie, et quand l'existence de cet être est le résultat des conditions de la société; sensations douloureuses, amères, terribles, quand chaque tressaillement rappelle la faute et présage le malheur.
J'étais enceinte de six mois. Jusque-là, j'avais caché avec bonheur ma grossesse à tous les yeux, mais une idée affreuse me poursuivait: c'est qu'en continuant à me serrer ainsi, je pouvais porter atteinte à l'existence de mon enfant.
La Pâque approchait. C'est, comme on le sait, dans nos villages, l'époque des dévotions générales. Une jeune fille qui ne ferait pas ses pâques serait montrée au doigt par toutes ses compagnes.
J'avais au fond du cœur des sentimens trop religieux pour m'approcher du confessionnal sans faire une révélation complète de ma faute, et, cependant, chose étrange! je voyais approcher l'époque de cotte révélation avec une certaine joie mêlée de crainte.
C'est que notre curé était un de ces braves prêtres, d'autant plus indulgens pour les fautes des autres, qu'ils n'ont point à leur faire expier leurs propres péchés.
C'était un saint vieillard aux cheveux blancs, à la figure calme et souriante, dans lequel le faible, le malheureux ou le coupable sentent à la première vue qu'ils trouveront un appui.
J'étais donc d'avance bien résolue à tout lui dire, et à me laisser guider par ses conseils.
La veille du jour où toutes les jeunes filles devaient aller à confesse, je me présentai donc chez lui.
Ce fut, je l'avoue, avec un terrible serrement de cœur que je portai la main à la sonnette du presbytère. J'avais attendu la nuit, pour que personne ne me vît entrer à la cure, où, dans d'autres temps, j'allais ouvertement deux ou trois fois par semaine; sur le seuil, le cœur me manqua, et je fus obligée de m'appuyer au mur pour ne pas tomber.
Cependant, je repris mes forces; et, par un mouvement brusque et saccadé, je sonnai.
La vieille servante vint aussitôt m'ouvrir.
Comme je l'avais pensé, le curé était seul, dans une petite chambre retirée, où, à la lueur d'une lampe, il lisait son bréviaire.
Je suivis la vieille Catherine, qui ouvrit la porte et m'annonça.
Le curé leva la tête. Toute sa belle et calme figure se trouva alors dans la lumière, et je compris que s'il y a au monde une consolation pour certains malheurs irréparables, c'est de confier son malheur à de pareils hommes.
Cependant, je restais près de la porte et n'osais avancer.
—C'est bien, Catherine, dit le curé, laissez-nous; et si quelqu'un venait me demander....
—Je dirai que monsieur le curé n'y est pas? répondit la vieille gouvernante.
—Non, dit le curé, car il ne faut pas mentir, ma bonne Catherine; vous direz que je suis en prières.
—Bien, monsieur le curé, dit Catherine.
Et elle se retira en fermant la porte derrière elle.
Je restai immobile et sans dire un mot.
Le curé me chercha des yeux dans l'obscurité, où la lumière circonscrite de la lampe me laissait; puis, m'ayant aperçue, il tendit la main de mon côté et me dit:
—Viens, ma fille ... je t'attendais.
Je fis deux pas, je pris sa main et je tombai à ses genoux.
—Vous m'attendiez, mon père, lui dis-je; mais vous savez donc alors ce qui m'amène?
—Hélas! je m'en doute, répondit le digne prêtre.
—Oh! mon père, mon père, je suis bien coupable, m'écriai-je en éclatant en sanglots.
—Dis, ma pauvre enfant, répondit le prêtre, dis que tu es bien malheureuse.
—Mais, mon père, peut-être ne savez-vous pas tout; car, enfin, comment auriez-vous pu deviner!
—Écoute, ma fille, je vais te le dire, reprit le prêtre; car aussi bien c'est t'épargner un aveu, et, même avec moi, n'est-ce pas, cet aveu te serait pénible.
—Oh! je sens maintenant que je puis tout vous dire; n'êtes vous pas le ministre du Dieu qui sait tout?
—Eh bien! parle, mon enfant, dit le prêtre; parle, je t'écoute.
—Mon père, lui dis-je, mon père!...
Et ma voix s'arrêta dans ma poitrine; j'avais trop présumé de mes forces; je ne pouvais pas aller plus loin.
—Je me suis douté de tout cela, dit le prêtre, le jour même du départ de Gabriel. Ce jour-là, ma pauvre enfant, je t'ai vue sans que tu me visses.
«J'avais été appelé dans la nuit pour recevoir la confession d'un mourant, et je revenais à quatre heures du matin lorsque je rencontrai Gabriel, que tout le monde croyait parti de la veille au soir.
«En m'apercevant, il se jeta derrière une haie, et je fis semblant de ne pas le voir: cent pas plus loin, sur le bord d'un fossé, je trouvai une jeune fille assise, la tête dans ses mains; je te reconnus, mais tu ne levas pas la tête.
—Je ne vous entendis pas, mon père, répondis-je, j'étais tout entière à la douleur de le quitter!
—Je passai donc. D'abord j'avais eu envie de m'arrêter et de te parler. Cependant cette idée me retint, que tu m'avais peut-être entendu, mais que, comme Gabriel, tu espérais sans doute te cacher: je continuai donc mon chemin. En tournant le coin du mur du jardin de ton père, je vis que la porte était ouverte; alors je compris tout: Gabriel, que tout le monde croyait parti, avait passé la nuit près de loi.
—Hélas! hélas! mon père, c'est malheureusement la vérité.
—Puis tu cessas de venir à la cure comme tu y venais, et je me dis: Pauvre enfant! elle ne vient pas parce qu'elle craint de trouver en moi un juge, mais je la reverrai au jour où elle aura besoin du pardon.
Mes sanglots redoublèrent.
—Eh bien! me demanda le curé, que puis-je faire pour toi? voyons, mon enfant.
—Mon père, lui dis-je, je voudrais savoir si Gabriel est bien véritablement parti ou s'il est toujours à Paris.
—Comment, tu doutes....
—Mon père, une idée terrible m'est passée dans l'esprit, c'est que c'est pour se débarrasser de moi que Gabriel a écrit qu'il partait.
—Et qui peut te faire croire cela? demanda le prêtre.
—D'abord son silence; si pressé qu'il fût au moment du départ, il avait toujours le temps de m'écrire un mot; si ce n'était point de Paris, du moins du lieu où il s'est embarqué, puis de là-bas, s'il y était. Ne m'eût-il pas donné de ses nouvelles? ne sait-il pas qu'une lettre de lui c'est ma vie, et peut-être la vie de mon enfant?
Le curé poussa un soupir.
—Oui, oui, murmura-t-il, l'homme en général est égoïste, et je ne veux calomnier personne; mais Gabriel, Gabriel! Ma pauvre enfant, j'ai toujours vu avec peine ton grand amour pour cet homme-là.
—Que voulez-vous, mon père! nous avons été élevés ensemble, nous ne nous sommes jamais quittés; que voulez-vous! il me semblait que la vie continuerait comme elle avait commencé.
—Eh bien! tu dis donc que tu désires savoir....
—Si Gabriel est bien réellement parti de Paris.
—C'est facile, et il me semble que par son père.... Écoute, m'autorises-tu à tout dire à son père?
—J'ai remis ma vie et mon honneur entre vos mains, mon père, repris-je, faites-en ce que vous voudrez.
—Attends-moi, ma fille, dit le prêtre, je vais chez Thomas Lambert.
Le prêtre sortit.
Je restai à genoux comme j'étais, appuyant ma tête sur le bras du fauteuil, sans prier, sans pleurer, perdue dans mes pensées.
Au bout d'un quart d'heure, la porte se rouvrit.
J'entendis des pas qui se rapprochaient de moi et une voix qui me dit:
—Relève-toi, ma fille, et viens dans mes bras.
Cette voix était celle de Thomas Lambert.
Je relevai la tête, et je me trouvai en face du père de Gabriel.
C'était un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans, renommé pour sa probité, un de ces hommes qui ne connaissent qu'une chose, l'accomplissement de la parole donnée.
—Mon fils t'a-t-il jamais dit qu'il t'épouserait, Marie? me demanda-t-il; voyons, réponds-moi comme tu répondrais à Dieu.
—Tenez, lui dis-je; et je lui présentai la lettre de Gabriel, où il me promettait que dans trois mois j'irais le rejoindre, et dans laquelle il m'appelait sa femme.
—Et c'est dans la conviction qu'il serait ton mari que tu lui as cédé?
—Hélas! je lui ai cédé, répondis-je, parce qu'il allait partir et parce que je l'aimais.
—Bien répondu, dit le prêtre, en secouant la tête en signe d'approbation; bien répondu, mon enfant.
—Oui, vous avez raison, monsieur le curé, dit Thomas, bien répondu. Marie, reprit-il, tu es ma fille, et ton enfant est mon enfant; dans huit jours nous saurons où est Gabriel.
—Comment cela? demandai-je.
—Depuis longtemps j'avais l'intention de faire un voyage à Paris pour régler certains intérêts avec mon propriétaire en personne. Je partirai demain. Je me présenterai chez le banquier, et partout où sera Gabriel je lui écrirai au nom de mon autorité de père pour le sommer de tenir sa parole.
—Bien, dit le curé, bien, Thomas; et moi je joindrai une lettre à la vôtre, dans laquelle je lui parlerai au nom de la religion.
Je les remerciai tous deux, comme Agar dut remercier l'ange qui lui indiquait la source où elle allait désaltérer son enfant.
Puis, comme je me retirais, le curé me reconduisit.
—A demain, me dit-il.
—O mon père, répondis-je, je puis donc encore me présenter à l'église avec mes compagnes?
—Et pour qui donc l'Église garderait-elle ses consolations, dit le prêtre, si ce n'est pour les malheureux? Viens, mon enfant, viens avec confiance; tu n'es ni la Madeleine ni la femme adultère, et Dieu leur a pardonné à toutes deux.
Le lendemain je me confessai et reçus l'absolution.
Le surlendemain, jour de Pâques, je communiai avec mes compagnes.
XIV
SUITE DE LA CONFESSION.
Dès la veille, comme il l'avait annoncé, Thomas Lambert était parti pour Paris.
Huit jours s'écoulèrent pendant lesquels chaque matin j'allai voir chez le curé s'il avait reçu des nouvelles du père Thomas; pendant ces huit jours aucune lettre n'arriva.
Le soir du dimanche qui suivait celui de Pâques, je vis entrer vers les sept heures du soir la vieille Catherine; elle venait me chercher de la part de son maître.
Je me levai toute tremblante et je me hâtai de la suivre; cependant je n'eus point le courage de franchir la distance qui séparait la maison de mon père du presbytère sans l'interroger.
Elle me dit que le père Thomas venait d'arriver de Paris à l'instant même. Je n'eus pas la force de lui en demander davantage.
J'arrivai.
Tous deux étaient dans le petit cabinet où avait déjà eu lieu la scène que je viens de raconter. Le curé était triste, et le père Thomas était sombre et sévère.
Je restai debout contre la porte; je sentais que ma cause était jugée et perdue.
—Du courage, mon enfant, me dit le prêtre; car voilà Thomas qui nous apporte de mauvaises nouvelles.
—Gabriel ne m'aime plus, m'écriai-je.
—On ne sait pas ce qu'est devenu Gabriel, me dit le curé.
—Comment cela? m'écriai-je; le vaisseau qui le portait est-il perdu? Gabriel est-il mort?
—Plût au ciel, dit son père, et que toute la fable qu'il nous a faite fût une vérité!
—Quelle fable? demandai-je effrayée, car je commençais à tout voir comme à travers un voile.
—Oui, dit le père, je me suis présenté chez le banquier; le banquier n'a pas su ce que je voulais lui dire, il n'a jamais eu de commis appelé Gabriel Lambert, il n'a aucun intérêt à la Guadeloupe.
—Oh! mon Dieu! mais alors il fallait aller chez celui qui lui a procuré cette place, le candidat, vous savez....
—J'y ai été, dit le père.
—Eh bien?
—Eh bien! il n'a jamais écrit ni à mon fils ni à moi.
—Mais la lettre!
—La lettre, je l'avais, et je la lui ai montrée; il a parfaitement reconnu son écriture; mais cette lettre, ce n'est pas lui qui l'a écrite.
Je laissai tomber ma tête sur ma poitrine.
Thomas Lambert continua:
—De là j'allai rue des Vieux-Augustins, à l'hôtel de Venise.
—Eh bien! demandai-je, y avez-vous trouvé trace de son passage?
—Il est resté six semaines dans l'hôtel, puis il a quitté en payant sa dépense, et l'on ne sait pas ce qu'il est devenu.
—Oh! mon Dieu! mon Dieu! m'écriai-je, que veut dire tout cela?
—Cela veut dire, murmura Thomas Lambert, que de nous deux, ma pauvre enfant, le plus malheureux, c'est probablement moi.
—Ainsi, vous ignorez complétement ce qu'il est devenu?
—Je l'ignore.
—Mais, dit le curé, peut-être qu'à la police vous auriez pu savoir....
—J'y ai bien pensé, murmura Thomas Lambert; mais à la police j'ai eu peur d'en trop apprendre.
Nous frissonnâmes tous, et moi surtout.
—Et maintenant, que faire? dit le curé.
—Attendre, répondit Thomas Lambert.
—Mais elle, dit le prêtre en me montrant du doigt, elle ne peut pas attendre, elle.
—C'est vrai, dit Thomas Lambert. Qu'elle vienne demeurer chez moi; n'est-elle point ma fille?
—Oui; mais comme elle n'est point la femme de votre fils, dans trois mois elle sera déshonorée.
—Et mon père! m'écriai-je; mon père, que cette nouvelle fera mourir de chagrin!
—On ne meurt pas de chagrin, dit Thomas Lambert; mais on souffre beaucoup, et il est inutile de faire souffrir le pauvre homme: sous un prétexte quelconque, Marie ira demeurer un mois chez ma sœur, qui habite Caen, et son père ne saura rien de ce qui sera arrivé pendant ce temps-là.
Tout s'accomplit comme il avait été convenu.
J'allai passer un mois chez la sœur de Thomas Lambert, et, pendant ce mois, je donnai le jour au malheureux enfant qui dort sur ce fauteuil.
Mon père ignora toujours ce qui m'était arrivé, et le secret me fut si bien gardé, que tout le monde dans le village l'ignora comme lui.
Cinq ou six mois s'écoulèrent sans que j'entendisse parler de rien; mais enfin un matin le bruit se répandit que le maire arrivait de Paris, et que pendant ce voyage il avait rencontré Lambert.
On racontait, à l'appui de cette rencontre, des choses si singulières, que c'était à douter de la véracité de ce récit.
Je sortis pour aller m'informer chez Thomas Lambert de ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans les bruits qui étaient parvenus jusqu'à moi; mais j'eus à peine fait cinquante pas hors de la maison que je rencontrai monsieur le maire lui-même.
—Eh bien! la belle, me dit-il, cela ne m'étonne plus que ton amoureux ait cessé de t'écrire: il paraît qu'il a fait fortune.
—Oh! mon Dieu! et comment cela? demandai-je.
—Comment? je n'en sais rien; mais le fait est que, comme je revenais de Courbevoie, où j'avais dîné chez mon gendre, j'ai rencontré un beau monsieur à cheval, un élégant, un dandy, comme ils disent là-bas, suivi d'un domestique à cheval aussi. Devine qui cela était?
—Comment voulez-vous que je devine?
—Eh bien! c'était maître Gabriel. Je le reconnus, et je sortis à moitié de mon cabriolet pour l'appeler; mais sans doute il me reconnut aussi, lui, car avant que j'eusse eu le temps de prononcer son nom, il piqua des deux et partit au galop.
—Oh! vous vous serez trompé, lui dis-je.
—Je le crus comme toi, répondit-il; mais le hasard fit que j'allai le soir à l'Opéra, au parterre, bien entendu. Moi, je suis un paysan, et le parterre est assez bon pour moi; mais lui, comme c'est un grand seigneur, à ce qu'il paraît, il était aux premières loges, et dans une des plus belles encore, entre deux colonnes, causant, faisant le joli cœur avec des dames, et ayant à la boutonnière un camélia large comme la main.
—Impossible! impossible! murmurai-je.
—C'est pourtant comme cela; mais moi aussi j'en doutais, et je voulus en avoir le cœur net. Dans l'entr'acte, je sortis et j'allai me poster près de la loge; bientôt la porte s'ouvrit, et notre fashionable passa près de moi.
—Gabriel! dis-je à mi-voix.
Il se retourna vivement et m'aperçut; alors il devint rouge comme écarlate, et s'élança dans l'escalier avec tant de rapidité, qu'il pensa renverser un monsieur et une dame qui se trouvèrent sur son chemin. Je le suivis, mais lorsque j'arrivai sous le péristyle, je le vis qui montait dans un coupé des plus élégans; un valet en livrée referma la portière sur lui, et le coupé partit au galop.
—Mais comment voulez-vous, demandai-je, qu'il ait une voiture et des domestiques en livrée? Vous vous serez mépris; assurément ce n'était pas Gabriel.
—Je te dis que l'ai vu comme je te vois, et que je suis sûr que c'est lui; je le connais bien, peut-être, puisque je l'ai eu trois ans pour secrétaire de ma mairie.
—Avez-vous dit cela à d'autres qu'à moi, monsieur le maire?
—Pardieu, je l'ai dit à qui a voulu l'entendre. Il ne m'a pas demandé le secret, puisqu'il ne m'a pas fait l'honneur de me reconnaître.
—Mais son père? dis-je à demi-voix.
—Eh bien! mais son père ne peut qu'être enchanté; qu'est-ce que cela prouve? que son fils a fait fortune.
Je poussai un soupir, et je m'acheminai vers la maison de Thomas Lambert.
Je le trouvai assis devant une table, la tête enfoncée entre les deux mains; il ne m'entendit pas ouvrir la porte, il ne m'entendit pas m'approcher de lui. Je lui posai la main sur l'épaule; il tressaillit et se retourna.
—Eh bien! me dit-il, toi aussi tu sais tout.
—Monsieur le maire vient de me raconter qu'il avait rencontré Gabriel à cheval et à l'Opéra; mais peut-être s'est-il trompé.
—Comment veux-tu qu'il se trompe? ne le connaît-il pas aussi bien que nous? Oh! non, tout cela, va, c'est la pure vérité.
—S'il a fait fortune, répondis-je timidement, il faut nous en féliciter; au moins il sera heureux, lui.
—Fait fortune! s'écria le père Thomas; et par quel moyen veux-tu qu'il ait fait fortune? est-ce qu'il y a des moyens honorables de faire fortune en un an et demi? est-ce qu'un homme qui a fait fortune honorablement ne reconnaît pas les gens de son pays, cache son existence à son père, oublie les promesses qu'il a faites à sa fiancée?
—Oh! quant à moi, dis-je, vous comprenez bien que s'il est si riche que cela, je ne suis plus digne de lui.
—Marie, Marie, dit le père en secouant la tête, j'ai bien plutôt peur que ce soit lui qui ne soit plus digne de toi.
Et il alla au petit cadre qui renfermait le dessin à la plume qu'avait fait autrefois Gabriel, le brisa en morceaux, froissa le dessin entre ses mains, et le jeta au feu.
Je le laissai faire sans l'arrêter, car je pensais, moi, à ce fragment de billet de banque qu'avait, le matin de son départ, ramassé la petite bergère, fragment que j'avais conservé, et sur lequel étaient écrits ces mots:
«LA LOI PUNIT DE MORT LE CONTREFACTEUR.»
—Que faire? lui dis-je.
—Le laisser se perdre s'il n'est pas déjà perdu.
—Ecoutez, repris-je, tâchez de m'obtenir de mon père la permission d'aller passer de nouveau quinze jours chez votre sœur.
—Eh bien?
—Eh bien! c'est moi qui irai à Paris à mon tour.
Il secoua la tête, et murmura entre ses dents:
—Course inutile, crois-moi; course inutile.
—Peut-être.
—S'il me restait quelque espoir, moi, crois-tu que je n'irais pas? d'ailleurs nous ne savons pas son adresse; comment le retrouver sans nous informer à la police, et, si nous nous informons à la police, qui sait ce qu'il arrivera?
—J'ai un moyen, moi, répondis-je.
—De le retrouver?
—Oui.
—Va donc alors! c'est peut-être le bon Dieu qui t'inspire. As-tu besoin de quelque chose?
—J'ai besoin de la permission de mon père, voilà tout.
Le même jour, la permission fut demandée et obtenue; quoique avec plus de difficulté que la première fois. Depuis quelque temps mon père était souffrant, et moi-même je sentais que l'heure était mal choisie pour le quitter; mais quelque chose de plus fort que ma volonté me poussait.
XV
LA BOUQUETIÈRE.
Trois jours après, je partis, mon père croyant que j'allais à Caen, et Thomas Lambert et le curé sachant seuls que j'allais à Paris.
Je passai par le village où était mon enfant, et je le pris avec moi. Pauvre folle que j'étais de ne pas songer que c'était déjà trop de moi!
Le surlendemain j'étais à Paris.
Je descendis rue des Vieux-Augustins, à l'hôtel de Venise: c'était le seul hôtel dont je connusse le nom. C'était celui où il était descendu, où je lui avais écrit.
Là, je demandai des informations sur lui; on se le rappelait parfaitement: il vivait toujours enfermé dans sa chambre, et travaillant sans cesse avec un graveur sur cuivre, on ne savait pas à quoi.
On se rappelait parfaitement que quelque temps après son départ de l'hôtel, un homme d'une cinquantaine d'années, et qui avait l'air d'un paysan, était venu faire les mêmes questions que moi.
Je m'informai où était l'Opéra. On m'indiqua le chemin que je devais suivre, et je me lançai pour la première fois dans les rues de Paris.
Voici quel était le plan que j'avais arrêté dans mon esprit. Gabriel venait à l'Opéra; j'attendrais devant l'Opéra toutes les voitures qui s'arrêteraient. Si Gabriel descendait de l'une d'elles, je le reconnaîtrais bien; je demanderais son adresse au valet, et le lendemain je lui écrirais pour lui dire que j'étais à Paris, et lui demander à le voir.
Dès le soir de mon arrivée, je mis ce plan à exécution. C'était il y a eu mardi huit jours. J'ignorais que l'Opéra ne jouait que les lundis, mercredis et vendredis.
J'attendis donc vainement l'ouverture des portes. Je m'informai des causes de cette solitude et de cette obscurité. On me dit que la représentation était pour le lendemain seulement.
Je revins à mon hôtel, où je restai toute la journée du lendemain, seule avec mon pauvre enfant; je l'avais si peu vu que j'étais heureuse de cet isolement et de cette solitude. A Paris, inconnue comme je l'étais, j'osais au moins être mère.
Le soir vint, et je sortis de nouveau.
Je croyais que je pourrais attendre sous le péristyle, mais les sergens de ville ne me le permirent pas.
Je vis deux ou trois femmes qui circulaient librement: je demandai pourquoi on leur permettait à elles ce qui n'était pas permis à moi; on me répondit que c'était des bouquetières.
Au milieu de toute cette préoccupation, beaucoup de voitures arrivèrent, mais je ne pus voir ceux qui en descendaient, peut-être Gabriel était-il parmi eux.
C'était une soirée perdue, c'était encore deux jours à attendre; j'étais résignée; je rentrai à l'hôtel avec un nouveau projet.
C'était, le surlendemain, de prendre un bouquet de chaque main et de me faire passer pour une bouquetière.
J'achetai des fleurs, je fis les deux bouquets, et j'allai reprendre mon poste: cette fois on me laissa circuler librement.
Je m'approchais de toutes les voitures qui s'arrêtaient et j'examinais avec attention les personnes qui en descendaient.
Il était neuf heures à peu près, et tout le monde semblait être arrivé, lorsqu'une dernière voiture en retard apparut à son tour et passa devant moi.
A travers l'ouverture de la portière je crus reconnaître Gabriel.
Je fus prise d'un si grand tremblement que je m'appuyai contre une borne pour ne pas tomber. Le laquais ouvrit la portière; un jeune homme, qui ressemblait à Gabriel, s'en élança; je fis un pas pour aller à lui, mais je sentis que j'allais tomber sur le pavé.
—A quelle heure? demanda le cocher.
—A onze heures et demie, dit-il en montant légèrement les escaliers.
Et il disparut sous le péristyle tandis que la voiture s'éloignait au galop.
C'était son visage, c'était sa voix: mais comment ce jeune homme élégant et aux manières aisées pouvait-il être le pauvre Gabriel? La métamorphose me semblait tout à fait impossible.
Et cependant, à l'émotion que j'avais éprouvée, je comprenais qu'il était impossible que ce fût un autre que lui.
J'attendis.
Onze heures et demie sonnèrent. On commença de sortir de l'Opéra, puis les voitures s'avancèrent à la suite les unes des autres.
Un groupe, qui se composait d'un homme de cinquante ans à peu près, d'un jeune homme et de deux femmes, s'approcha d'une des voitures: le jeune homme était Gabriel, il donnait le bras à la plus âgée des deux femmes: la plus jeune me parut charmante.
Cependant, il ne monta pas avec elle dans la voiture. Il les accompagna seulement jusqu'au marche-pied; puis, après les avoir saluées, il fit quelques pas en arrière, et attendit sur les marches que sa voiture le vînt prendre à son tour.
J'eus donc tout le temps de l'examiner, et je ne conservai aucun doute: c'était bien lui; il donnait de bruyans signes d'impatience, et quand le cocher s'approcha, il le gronda pour l'avoir fait attendre ainsi cinq minutes.
Était-ce bien là l'humble et timide Gabriel? l'enfant que je protégeais contre les autres enfans?
—Où va monsieur, demanda le laquais en fermant la portière.
—Chez moi, dit Gabriel.
La voiture partit aussitôt, gagna le boulevard et tourna à droite.
Je rentrai à l'hôtel, ne sachant point si je dormais ou si je veillais, et croyant quelquefois que tout ce que j'avais vu était un rêve.
Le surlendemain même chose arriva: seulement, cette fois, au lieu d'attendre le départ du coupé à la sortie de l'Opéra, je l'attendis au coin de la rue Lepelletier; le coupé passa à minuit moins quelques minutes; il suivit quelque temps le boulevard, et entra dans la seconde rue à ma droite; j'allai jusqu'à cette rue pour savoir comment elle se nommait: c'était la rue Taitbout.
Le surlendemain j'attendis au coin de la rue Taitbout. De cette façon, je pensais que j'arriverais à voir où s'arrêterait la voiture.
En effet, la voiture entra au numéro onze, preuve de plus qu'il habitait là.
J'arrivai devant la porte au moment où le concierge en refermait les deux battans.
—Que voulez-vous? me dit-il.
—N'est-ce point ici, demandai-je d'une voix à laquelle j'essayais inutilement de donner un accent de fermeté, n'est-ce point ici que demeure monsieur Gabriel Lambert?
—Gabriel Lambert? reprit le concierge, je ne connais pas ce nom-là; il n'y a personne de ce nom dans la maison.
—Mais ce monsieur qui rentre, comment rappelez-vous donc?
—Lequel?
—Celui dont voici la voiture.
—Je l'appelle le baron Henry de Faverne, et non pas Gabriel Lambert; si c'est cela que vous voulez savoir, ma belle enfant, vous voilà au courant de la chose.
Et il referma la porte sur moi.
Je revins à l'hôtel, incertaine sur ce que je devais faire. C'était bien Gabriel, il n'y avait pour moi aucun doute, mais c'était Gabriel enrichi, cachant son véritable nom, et auquel, par conséquent, ma visite devait être deux fois désagréable.
Je lui écrivis. Seulement, sur l'adresse, je mis «A monsieur le baron Henry de Faverne, pour faire passer à monsieur Gabriel Lambert.»
Je lui demandais une entrevue et je signai: MARIE GRANGER.
Puis, le lendemain, j'envoyai la lettre par un commissionnaire en lui ordonnant d'attendre la réponse.
Le commissionnaire revint bientôt en me disant que le baron n'était pas chez lui.
Le lendemain, j'y allai moi-même; sans doute j'étais consignée à la porte, car les valets me dirent que monsieur le baron n'était pas visible.
Le surlendemain, j'y retournai. Les valets me dirent que monsieur le baron avait répondu qu'il ne me connaissait pas et défendait de me recevoir davantage.
Alors je pris mon enfant dans mes bras et vins m'asseoir sur la borne en face de la porte.
J'étais décidée à rester jusqu'à ce qu'il sortît.
J'y restai toute la journée, puis la nuit vint.
A deux heures du matin une patrouille passa et me demanda qui j'étais et ce que je faisais là.
Je répondis que j'attendais.
Le chef de la patrouille m'ordonna alors de le suivre.
Je le suivis sans savoir où il me conduisait.
C'est alors que vous êtes venu et que vous m'avez réclamée.
Et maintenant, monsieur, vous savez tout; vous veniez de sa part, je n'ai d'autre appui à Paris que vous. Vous paraissez bon; que faut-il que je fasse? dites, conseillez-moi.
—Je n'ai rien à vous dire ce soir, répondis-je, mais je le verrai demain matin.
—Et avez-vous quelque espoir pour moi, monsieur?
—Oui, répondis-je, j'ai l'espoir qu'il ne voudra pas vous revoir.
—Oh! mon Dieu! que voulez-vous dire?
—Je veux dire, ma chère enfant, que mieux vaut être, croyez-moi, la pauvre Marie Granger que la baronne Henry de Faverne.
—Hélas! vous croyez donc comme moi que c'est....
—Je crois que c'est un misérable, et je suis à peu près sûr de ne pas me tromper.
—Ah! ma fille, ma fille, dit la pauvre mère en allant se jeter à genoux devant le fauteuil de son enfant et en le couvrant de ses deux bras, comme si elle eût pu le protéger contre l'avenir qui l'attendait.
Il était trop tard pour qu'elle retournât à son hôtel de la rue des Vieux-Augustins.
J'appelai ma femme de charge, et je la remis, elle et son enfant, entre ses mains.
Puis, j'envoyai un de mes domestiques annoncer à la maîtresse de l'hôtel de Venise que mademoiselle Marie Granger, s'étant trouvée indisposée chez le docteur Fabien, où elle dînait, ne pouvait pas rentrer avant le lendemain.
XVI
CATASTROPHE.
Le lendemain, ou plutôt le même jour, mon valet de chambre entra chez moi à sept heures du matin.
—Monsieur, me dit-il, un domestique de monsieur le baron Henry de Faverne est là et attend déjà depuis une demi-heure; mais comme monsieur s'est couché à trois heures, je n'ai pas voulu le réveiller.
«J'eusse même tardé encore, s'il n'en était arrivé un second plus pressant que le premier.
—Eh bien! que demandent ces deux domestiques?
—Ils viennent dire que leur maître attend monsieur. Il paraît que le baron est très souffrant et ne s'est pas couché de la nuit.
—Répondez que j'y vais à l'instant même.
En effet, je m'habillai en toute hâte, et je courus chez le baron.
Comme me l'avaient dit ses domestiques, il ne s'était pas couché, mais seulement il s'était jeté tout habillé sur son lit.
Je le trouvai donc avec son pantalon et ses bottes, enveloppé d'une grande robe de chambre en damas. Son habit et son gilet étaient suspendus sur une chaise, et tout annonçait dans l'appartement le désordre d'une nuit d'agitation et d'insomnie.
—Ah! docteur, c'est vous, me dit-il; qu'on ne laisse entrer personne.
Et, d'un signe de la main, il congédia le valet qui m'avait introduit.
—Pardon, lui dis-je, de ne pas être venu plus tôt. Mon domestique n'a pas voulu m'éveiller, je m'étais couché à trois heures du matin.
—C'est moi qui vous prie d'agréer mes excuses; je vous ennuie, docteur, je vous fatigue, et avec vous la chose est d'autant plus terrible qu'on ne sait comment vous dédommager de vos peines; mais vous voyez que je souffre réellement, n'est-ce pas? et vous avez pitié de moi.
Je le regardai.
Il était en effet difficile de voir une figure plus bouleversée que la sienne: il me fit pitié.
—Oui, vous souffrez, lui dis-je, et je comprends que pour vous la vie soit un supplice.
—C'est-à-dire, voyez, docteur, c'est-à-dire qu'il n'y a pas une de ces armes, poignard ou pistolet, que je n'aie appuyé deux ou trois fois sur mon cœur ou sur mon front! Mais, que voulez-vous?
Il baissa la voix en ricanant.
—Je suis un lâche; j'ai peur de mourir.
«Croyez-vous cela? vous, docteur, vous qui m'avez vu me battre; croyez-vous que j'aie peur de mourir?
—Au premier abord, j'ai jugé que vous n'aviez pas le courage moral, monsieur.
—Comment, docteur, vous osez me dire à moi, en face....
—Je vous dis que vous n'avez que le courage sanguin, c'est-à-dire celui qui monte à la tête avec le sang. Je vous dis que vous n'avez aucune résolution; et, la preuve, c'est qu'ayant eu dix fois l'envie de vous tuer, comme vous le dites, c'est qu'ayant sous la main des armes de toute espèce, vous m'avez demandé du poison.
Il poussa un soupir, tomba dans un fauteuil et garda le silence.
—Mais, lui dis-je au bout d'un instant, ce n'est pas pour soutenir une thèse sur le courage physique ou moral, sanguin ou bilieux, que vous m'avez fait venir, n'est-ce pas? c'est pour me parler d'elle?
—Oui, oui, vous avez raison, c'est pour vous parler d'elle. Vous l'avez vue, n'est-ce pas?
—Oui.
—Eh bien! qu'en dites-vous?
—Je dis que c'est un noble cœur, je dis que c'est une sainte jeune fille.
—Oui, mais en attendant elle me perdra, car elle n'a voulu entendre à rien, n'est-ce pas? elle refuse toute indemnité, elle veut que je l'épouse, ou elle ira crier sur les toits qui je suis, et peut-être ce que je suis.
—Je ne dois pas vous cacher qu'elle était venue à Paris dans cette intention.
—Et en aurait-elle changé depuis? docteur, seriez-vous parvenu à l'en faire changer?
—Je lui ai dit du moins, ce que je pense, qu'il valait mieux être Marie Granger que madame de Faverne.
—Qu'entendez-vous par là, docteur? voudriez-vous dire?...
—Je veux dire, monsieur Lambert, repris-je froidement, qu'entre le malheur passé de Marie Granger et le malheur à venir de mademoiselle de Macartie, je préférerais le malheur de la pauvre fille qui n'aura pas de nom à donner à son enfant.
—Hélas! oui, oui, docteur, vous avez raison, c'est un nom fatal que le mien. Mais, dites-moi, mon père vit-il toujours?
—Oui.
—Ah! Dieu soit loué! je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis plus de quinze mois.
—Il est venu à Paris pour vous y chercher, quand il a su que vous n'étiez pas parti pour la Guadeloupe.
—Grand Dieu!... et qu'a-t-il appris à Paris?
—Il a appris que vous n'aviez jamais été chez le banquier, et que la lettre qu'il avait reçue de votre prétendu protecteur n'avait jamais été écrite par lui.
Le malheureux poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement; puis il porta les mains à ses yeux.
—Il sait cela, il sait cela, murmura-t-il après un instant de silence. Mais enfin, qu'y a-t-il à dire? cette lettre était supposée, c'est vrai, cela ne faisait de tort à personne. Je voulais venir à Paris; je serais devenu fou si je n'y étais pas venu. J'ai employé ce moyen, c'était le seul; n'en eussiez-vous pas fait autant à ma place, docteur?
—Est-ce sérieusement que vous me demandes cela monsieur? lui demandai-je en le regardant fixement.
—Docteur, vous êtes l'homme le plus inflexible que je connaisse, reprit le baron en se levant et en se promenant à grands pas. Vous ne m'avez jamais dit que des duretés et cependant, comment cela se fait-il? vous êtes le seul homme en qui j'aie une confiance sans bornes. Si un autre soupçonnait la moitié des choses que vous savez!...
Il s'approcha d'un pistolet pendu à la muraille, et porta la main sur la crosse avec une expression de férocité qui appartenait plutôt à une bête sauvage.
—Je le tuerais!
En ce moment un valet entra.
—Que voulez-vous? demanda brusquement le baron.
—Pardon, si j'interromps monsieur malgré son ordre, mais monsieur a remonté ses écuries il y a trois mois, et c'est un commis de la Banque qui vient pour toucher un des billets que monsieur a faits.
—Et de combien est le billet? demanda le baron.
—De quatre mille francs.
—C'est bien, dit le baron allant à son secrétaire, et, retirant du portefeuille qu'il m'avait donné autrefois à garder quatre billets de banque de mille francs chacun; tenez, les voilà, et rapportez-moi le billet.
C'était une action toute simple que de prendre dans un portefeuille des billets de banque et de les remettre à un domestique.
Cependant le baron accomplit cette action avec une hésitation visible, et son visage ordinairement pâle devint livide lorsqu'il suivit d'un regard inquiet le domestique qui sortait avec les billets.
Il y eut entre nous deux un moment de silence sombre, pendant lequel le baron remua deux ou trois fois les lèvres pour parler; mais à chaque fois les paroles expirèrent sur les lèvres.
Le domestique ouvrit la porte de nouveau.
—Eh bien! qu'y a-t-il encore? demanda le baron avec une vive impatience.
—Le porteur désirerait dire un mot à monsieur.
—Cet homme n'a rien à me dire! s'écria le baron; il a son argent, qu'il s'en aille.
Le porteur apparut alors derrière le domestique, et se glissa entre lui et la porte.
—Pardon, dit-il, pardon; vous vous trompez, monsieur, j'ai quelque chose à vous dire.
Puis d'un bond s'élançant au collet du baron,
—J'ai à vous dire que vous êtes un faussaire! s'écria-t-il, et qu'au nom de la loi je vous arrête.
Le baron jeta un cri de terreur et devint couleur de cendre.
—A moi, murmura-t-il; à moi, docteur; Joseph, appelle mes gens; à moi, à moi!
—A moi! cria aussi d'une voix forte le prétendu porteur de la Banque; à moi, les autres!
Aussitôt la porte d'un escalier secret s'ouvrit, et deux hommes se précipitèrent dans la chambre du baron.
C'étaient deux agens de la police de sûreté.
—Mais qui êtes-vous? s'écria le baron en se débattant; qui êtes-vous, et que me voulez-vous?
—Monsieur le baron, je suis V..., dit le faux employé de la Banque, et vous êtes pincé; ne faites donc pas de bruit, pas de scandale, et suivez-nous gentiment.
Le nom que venait de prononcer cet homme était si connu que je tressaillis malgré moi.
—Vous suivre, continua le baron, tout en se débattant; vous suivre, et où cela vous suivre?
—Pardieu! où l'on conduit les gens comme vous; vous n'êtes pas à vous en informer, j'en suis sûr, et vous devez le savoir ... au dépôt de la police, pardieu!
—Jamais! s'écria le prisonnier, jamais. Et, par un violent effort, se débarrassant des deux hommes qui le tenaient, il s'élança vers son lit, et saisit un poignard turc.
Au même instant, le faux porteur de la Banque tira, d'un mouvement rapide comme la pensée, deux pistolets de poche qu'il dirigea contre le baron.
Mais il s'était mépris aux intentions de celui-ci: ce fut contre lui-même qu'il tourna l'arme.
Les deux agens voulurent se précipiter sur lui pour la lui arracher.
—Inutile! dit V..., inutile! Soyez tranquilles, il ne se tuera pas; je connais messieurs les faussaires de longue date: ce sont des gaillards qui ont le plus grand respect pour leur personne. Allez, mon ami, allez, continua-t-il en se croisant les bras et en laissant le malheureux libre de se poignarder; ne vous gênez pas pour nous; faites, faites.
Le baron sembla vouloir donner un démenti à celui qui venait de lui porter cet étrange défi; il rapprocha vivement sa main de sa poitrine, se frappa de plusieurs coups, et tomba en poussant un cri. Sa chemise se couvrit de sang.
—Vous le voyez bien, lui dis-je en m'élançant vers le baron, le malheureux s'est tué.
Il se mit à rire.
—Tué, lui! ah! pas si bête! Ouvrez la chemise, docteur.
—Docteur! repris-je étonné.
—Pardieu! reprit V..., je vous connais: vous êtes le docteur Fabien. Ouvrez sa chemise, et si vous trouvez une seule blessure qui ait plus de quatre ou cinq lignes de profondeur, je demande à être guillotiné à sa place.
Cependant je doutais, car le malheureux était véritablement évanoui et sans mouvement.
J'ouvris sa chemise et je visitai ses blessures.
Il y en avait six; mais, comme l'avait prédit V..., c'étaient de véritables piqûres d'épingle.
Je m'éloignai avec dégoût.
—Eh bien! me dit V..., suis-je bon physiologiste, monsieur le docteur? Allons, allons, continua-t-il, mettez-moi les poucettes à ce gaillard-là, ou sans cela il frétillera tout le long de la route.
—Non, non, messieurs, s'écria le baron tiré de son évanouissement par cette menace; pourvu qu'on me laisse aller en voiture, je ne dirai pas un mot, je ne ferai pas une tentative d'évasion, je vous en donne ma parole d'honneur.
—Entendez-vous, mes enfans, il donne sa parole d'honneur; c'est rassurant, hein? Que dites-vous de la parole d'honneur de monsieur?
Les deux agens se mirent à rire, et s'avancèrent vers le baron avec les poucettes.
J'éprouvais une impression de malaise que je ne puis rendre. Je voulus me retirer.
—Non! non! s'écria le baron en se cramponnant à mon bras; non, ne vous en allez pas. Si vous vous en allez, ils n'auront plus aucune pitié de moi; ils me traîneront dans les rues comme un criminel.
—Mais à quoi puis-je vous être bon, moi, monsieur? demandai-je. Je n'ai aucune influence sur ces messieurs.
—Si, si, vous en avez, docteur; détrompez-vous, dit-il à demi-voix, un honnête homme a toujours de l'influence sur ces gens-là. Demandez-leur de m'accompagner jusqu'à la police, et vous verrez qu'ils me laisseront aller en voiture et qu'ils ne me garrotteront pas.
Un sentiment de profonde pitié me serrait le cœur, et l'emportait sur le mépris.
—Monsieur V..., dis-je au chef des agens, ce malheureux me prie d'intercéder en sa faveur; il est connu dans tout le quartier, il a été reçu dans le monde.... Eh bien! je vous en supplie, épargnez-lui les humiliations inutiles.
—Monsieur Fabien, me répondit V... avec une politesse exquise, je n'ai rien à refuser à un homme comme vous.
»J'ai entendu que cet homme vous priait de l'accompagner jusqu'à la police. Eh bien! si vous y consentez, je monterai avec vous dans la voiture, voilà tout, et les choses se passeront en douceur.
—Docteur, je vous en supplie, dit le baron.
—Eh bien! dis-je, soit, j'accomplirai ma mission jusqu'au bout. Monsieur V..., ayez la bonté d'envoyer chercher un fiacre.
—Et faites-le approcher de la porte qui donne dans la rue du Helder! s'écria le baron.
—Fil-de-soie, dit V... avec un ton d'ironie impossible à rendre, exécutez les ordres de monsieur le baron.
L'individu désigné sous le nom de Fil-de-soie sortit pour exécuter la mission dont il était chargé.
—Pendant ce temps, dit V..., avec la permission de monsieur le baron, je ferai une petite perquisition dans le secrétaire.
Gabriel fît un mouvement vers le secrétaire.
—Oh! ne vous dérangez pas, monsieur le baron, dit V... en étendant le bras. Quand nous en trouverions quelques-uns là-dedans, il n'en serait ni plus ni moins: nous en avons déjà une centaine au moins qui sortent de votre fabrique.
Le prisonnier tomba assis sur une chaise, et celui qui l'avait arrêté procéda à la perquisition.
—Ah! ah! dit-il, je connais ces secrétaires-là, c'est de la façon de Barthélémy. Voyons d'abord les tiroirs, nous verrons les secrets ensuite.
Et il fouilla dans tous les tiroirs, où, excepté le portefeuille dont nous avons déjà parlé, il n'y avait rien que des lettres.
—Maintenant, dit-il, voyons les secrets.
Gabriel le suivait des yeux en pâlissant et en rougissant tour à tour.
Ce fut alors que j'admirai la dextérité de cet homme. Il y avait dans le secrétaire quatre secrets différens; non-seulement aucun ne lui échappa, mais encore, à l'instant même, sans tâtonner, à la simple inspection, il en découvrit le mécanisme.
—Voilà le pot aux roses, dit-il en réunissant une centaine de billets de cinq cents francs et de mille francs. Peste! monsieur le baron, vous n'y alliez pas de main-morte: quatre gaillards comme vous seulement, et au bout de l'année la Banque sauterait.
Le prisonnier ne répondit que par un gémissement profond, et en cachant sa tête entre ses deux mains.
En ce moment Fil-de-soie, l'agent, rentra.
—Messieurs, le fiacre est à la porte, dit-il.
—En ce cas, dit V..., partons.
—Mais, interrompis-je, vous voyez que monsieur est en robe de chambre; vous ne pouvez l'emmener ainsi.
—Oui, oui, s'écria Gabriel, il faut que je m'habille.
—Habillez-vous donc, et faites vite. J'espère que nous sommes gentils, hein?... Il est vrai que ce n'est pas pour vous ce que nous en faisons, c'est pour monsieur le docteur.
Et il se retourna de mon côté et me salua.
Mais au lieu de profiter de la permission qui lui était donnée, Gabriel restait immobile sur sa chaise.
—Eh bien! eh bien! remuons-nous donc un peu, voyons, et plus vite que ça! Nous avons à neuf heures un autre monsieur à pincer, et il ne faut pas que l'un nous fasse manquer l'autre.
Gabriel ouvrit l'armoire où étaient pendus ses habits; mais il en détacha cinq ou six avant de s'arrêter à l'un d'eux.
—Avec la permission de monsieur le baron, dit V..., nous lui servirons de valets de chambre.
Et il fit un signe aux agens, qui tirèrent d'une commode un gilet et une cravate, tandis que lui choisissait dans l'armoire une redingote.
Alors commença la plus étrange toilette que j'eusse vue de ma vie. Debout et vacillant sur ses jambes, le prisonnier se laissait faire, fixant sur chacun de nous un œil étonné.
On lui noua sa cravate au cou, on lui passa son gilet, on lui mit son habit comme on eût fait à un automate, puis on lui posa son chapeau sur la tête, et on lui glissa dans la main une badine à pomme d'or.
On eût dit que si on ne le soutenait pas, il allait tomber.
Les deux agens le prirent chacun sous une épaule, et c'est alors seulement qu'il sembla se réveiller.
—Non, non, s'écria-t-il en se cramponnant à mon bras; ainsi, ainsi! vous me l'avez promis, docteur.
—Oui, repris-je; mais venez.
—Monsieur le baron, dit V..., je vous préviens que si vous faites un mouvement pour fuir, je vous brûle la cervelle.
Je sentis tout son corps frissonner à cette menace.
—Ne vous ai-je pas donné ma parole d'honneur de ne point chercher à m'échapper? dit-il, essayant de couvrir sa lâcheté sous un sentiment d'honorable apparence.
—Ah! c'est vrai, dit V..., en armant ses pistolets, je l'avais oublié. Marchons.
Nous descendîmes l'escalier, le malheureux appuyé sur mon bras et suivi par le chef et ses deux alguazils.
Arrivés dans la cour, un des deux agens courut au fiacre et en ouvrit la portière.
Avant d'y monter, Gabriel jeta un regard effaré à droite et à gauche, comme pour voir s'il n'y avait pas moyen de fuir.
Mais en ce moment il sentit qu'on lui appuyait quelque chose entre les deux épaules; il se retourna: c'était le canon du pistolet.
D'un seul bond il se précipita dans le fiacre.
V... me fit signe de la main de monter et de prendre le fond. Ce n'était pas l'occasion de faire des cérémonies. Je me plaçai au poste qui m'était désigné.
Il dit alors en argot à ses deux agens quelques paroles que je ne pus comprendre; et, montant à son tour, il s'assit sur le devant.
Le cocher ferma la portière.
—A la préfecture de police, n'est-ce pas, mon maître, dit-il.
—Oui, répondit V...; mais comment savez-vous où nous allons, mon ami?
—Chut! je vous ai reconnu, dit le cocher; c'est déjà la troisième fois que je vous mène, et toujours en compagnie.
—Eh bien! dit V..., fiez-vous donc à l'incognito!
Le fiacre se mit à rouler du côté du boulevard; puis il prit la rue de Richelieu, gagna le pont Neuf, suivit le quai des Orfèvres, tourna à droite, passa sous une voûte, enfila une espèce de ruelle, et s'arrêta devant une porte.
Alors, seulement, le prisonnier parut sortir de sa torpeur; pendant toute la route il n'avait pas dit un seul mot.
—Comment! s'écria-t-il, déjà! déjà! déjà!
—Oui, monsieur le baron, dit V..., voilà votre logement provisoire; il est moins élégant que celui de la rue Taitbout; mais, dame! dans votre profession, il y a des hauts et des bas, faut être philosophe.
Ce disant, il ouvrit la portière et sauta hors du fiacre.
—Avez-vous quelque recommandation à me faire avant que je vous quitte, monsieur? demandai-je au prisonnier.
—Oui, oui; qu'elle ne sache rien de ce qui est arrivé.
—Qui, elle?
—Marie.
—Ah! c'est vrai, répondis-je; pauvre femme! je l'avais oubliée. Soyez tranquille, je ferai ce que je pourrai pour lui cacher la vérité.
—Merci, merci, docteur. Ah! je le savais bien que vous étiez mon seul ami.
—Eh bien! j'attends, dit le chef de la brigade.
Gabriel poussa un soupir, secoua tristement la tête, et s'apprêta à descendre.
Comme pour l'aider, V... le prit par le bras; tous deux s'approchèrent de la porte fatale, qui s'ouvrit d'elle-même et comme si elle reconnaissait son grand pourvoyeur.
Le prisonnier me jeta un dernier regard de détresse, et la porte se referma sur eux avec un bruit sourd et retentissant.
Le même jour, Marie quitta Paris et retourna à Trouville.
Comme je l'avais promis à Gabriel, je ne lui avais rien dit; mais elle se doutait de tout.
XVII
BICÊTRE.
Six mois s'étaient écoulés depuis les événemens que je viens de raconter, et plus d'une fois, malgré les efforts que j'avais faits pour les oublier, ils s'étaient représentés à ma mémoire, lorsque, vers les six heures du soir, comme j'allais me mettre à table, je reçus cette lettre.
«Monsieur,
«Au moment de paraître devant le trône de Dieu, où va le conduire une condamnation capitale, le malheureux Gabriel Lambert, qui a conservé un profond souvenir de vos bontés, voudrait réclamer de vous un dernier service; il espère que vous voudrez bien obtenir du préfet la permission de le voir, et descendre une dernière fois dans son cachot. Il n'y a pas de temps à perdre: l'exécution a lieu demain, à sept heures du matin.
«J'ai l'honneur d'être, etc., etc.
«L'abbé...,
«Aumônier des prisons.»
J'avais deux ou trois personnes à dîner.
Je leur montrai la lettre; je leur expliquai en quelques mots ce dont il était question, je constituai l'un d'eux mon représentant, je le chargeai de faire en mon absence les honneurs aux autres.
Je montai en cabriolet et je partis tout de suite.
Comme je l'avais prévu, je n'eus aucune peine à obtenir mon laissez-passer, et j'arrivai à Bicêtre vers les sept heures du soir.
C'était la première fois que je franchissais le seuil de cette prison, qui, depuis qu'on n'exécutait plus sur la place de Grève, était devenue la dernière habitation des condamnés à mort.
Aussi ce ne fut pas sans un profond serrement de cœur, et sans une espèce de crainte personnelle dont le plus honnête homme n'est point exempt, que j'entendis les portes massives se refermer sur moi.
Il semble que là où toute parole est une plainte, tout bruit un gémissement, on respire un autre air que l'air destiné aux hommes; et certes, lorsque je montrai au directeur de la prison la permission que j'avais de visiter son commensal, je devais être aussi pâle et aussi tremblant que les hôtes qu'il est habitué à recevoir.
A peine eut-il lu mon nom, qu'il s'interrompit pour me saluer une seconde fois.
Puis, appelant un guichetier.
—François, dit-il, conduisez monsieur au cachot de Gabriel Lambert; les règles ordinaires de la prison ne sont point faites pour lui, et s'il désire rester seul avec le condamné, vous lui accorderez cette liberté.
—Dans quel état trouverai-je ce malheureux? demandai-je?
—Comme un veau qu'on mène à l'abattoir, à ce qu'on m'a dit, du moins; vous verrez, il est si abattu qu'on a jugé inutile de lui mettre la camisole de force.
Je poussai un soupir. V... ne s'était pas trompé dans ses prévisions, et en face de la mort le courage ne lui était pas revenu.
Je fis de la tête un signe de remercîment au directeur, qui se remit à la partie de piquet que mon arrivée avait interrompue, et je suivis le guichetier.
Nous traversâmes une petite cour; nous entrâmes sous un corridor sombre; nous descendîmes quelques marches.
Nous trouvâmes un second corridor dans lequel veillaient des geôliers qui, de minute en minute, allaient attacher leur visage à des ouvertures grillées.
Ces cellules étaient celles des condamnés à mort, dont on surveille ainsi les derniers momens, de peur que le suicide ne les enlève à l'échafaud.
Le guichetier ouvrit une de ces portes; et comme, par un dernier sentiment d'effroi, je demeurais immobile:
—Entrez, dit-il, c'est ici. Eh! eh! jeune homme, ajouta-t-il, égayez-vous donc un peu, voilà la personne que vous avez demandée.
—Qui? le docteur? demanda une voix.
—Oui, monsieur, répondis-je en entrant, je me rends à votre invitation, me voici.
Alors je pus embrasser d'un coup d'œil la misérable et sombre nudité de ce cachot.
Au fond était une espèce de grabat, au-dessus duquel de gros barreaux indiquaient qu'il devait exister un soupirail.
Les murs, noircis par le temps et par la fumée, étaient rayés de tous côtés par les noms que les hôtes successifs de cette terrible demeure avaient inscrits à l'aide de leurs fers peut-être. Un d'eux, d'une imagination plus capricieuse que les autres, y avait tracé l'image d'une guillotine.
Près d'une table éclairée par une mauvaise lampe fumeuse, deux hommes étaient assis.
L'un d'eux était un homme de quarante-huit à cinquante ans, auquel ses cheveux blancs donnaient l'apparence d'un vieillard de soixante-dix ans.
L'autre était le condamné.
A mon aspect, celui-ci se leva, mais l'autre resta immobile comme s'il ne voyait ou n'entendait plus.
—Ah! docteur, dit le condamné en s'appuyant de la main sur la table, afin de se tenir debout, ah! docteur, vous avez donc consenti à me venir voir.
«Je connaissais bien votre excellent cœur, et cependant je doutais, je l'avoue.
«Mon père, mon père, dit le condamné en frappant sur l'épaule du vieillard, c'est le docteur Fabien dont je vous ai tant parlé.... Excusez-le, continua le jeune homme, en revenant à moi et en me montrant Thomas Lambert, mais ma condamnation lui a porté un tel coup que je crois qu'il devient fou.
—Vous avez désiré me parler, monsieur, lui répondis-je, et je me suis empressé de me rendre à votre invitation. Dans mon état la condescendance pour de pareilles prières n'est pas une affaire de bonté, mais de devoir.
—Eh bien! docteur ... vous savez, dit le condamné, c'est ... pour demain.
Et il retomba assis sur son escabeau, épongea son front mouillé de sueur avec un mouchoir tout humide, porta à ses lèvres un verre d'eau, dont il but quelques gouttes, mais sa main était tellement tremblante que j'entendis le verre claquer contre ses dents.
Pendant le moment de silence qui se fit alors, je l'examinai avec attention.
Jamais la plus douloureuse maladie n'avait produit, je crois, sur un homme un plus terrible changement.
Faux et ridicule sous son costume de dandy, Gabriel, sous la livrée de l'échafaud, était redevenu une créature digne de pitié. Son corps, toujours trop grêle pour sa longue taille, était encore amaigri. L'orbe de ses yeux caves semblait nager dans le sang. Sa figure tirée était livide, et la sueur avait collé à son front des mèches de cheveux devenues solides.
Il portait le même habit, le même gilet et le même pantalon que le jour ou on l'avait arrêté; seulement, tout cela était sale et déchiré.
—Mon père, dit-il, en secouant le vieillard toujours immobile et muet, mon père, c'est le docteur.
—Hein? murmura le vieillard.
—Je vous dis que c'est le docteur, continua-t-il en haussant la voix, et je voudrais lui parler.
—Oui, oui, murmura le vieillard. Eh bien! parle.
—Mais lui parler seul. Vous ne comprenez pas que je désire lui parler à lui seul. Eh! mon Dieu, s'écria-t-il avec impatience, nous n'avons cependant pas de temps à perdre!... Levez-vous, mon père, levez-vous, et laissez-nous.
Alors il passa sa main sous l'épaule du vieillard et essaya de le soulever.
—Qu'y a-t-il, qu'y a-t-il? dit le vieillard, est-ce qu'ils viennent déjà te chercher? Il n'est pas encore temps; ce n'est que pour demain six heures?
Le condamné retomba sur son escabeau, en poussant un profond gémissement.
—Tenez, docteur, dit-il, faites-lui entendre raison, dites-lui que je désire rester seul avec vous; quant à moi, j'y renonce, mes forces sont brisées.
Et il se laissa aller en sanglotant, les bras tendus et la face contre la table.
Je fis signe au guichetier de m'aider. Il s'approcha avec moi du vieillard.
—Monsieur, lui dis-je, je suis une ancienne connaissance de votre fils. Il a un secret à me confier, seriez-vous assez bon pour nous laisser seuls?
En même temps nous le soulevâmes, chacun par un bras, pour le conduire dans le corridor.
—Ce n'est pas là ce qu'on m'a promis, s'écria-t-il. On m'a promis que je resterais avec lui jusqu'au dernier moment. J'en ai obtenu la permission; pourquoi veut-on m'emmener? Oh! mon fils, mon enfant, mon Gabriel!
Et le vieillard, rappelé à lui par l'excès même de sa douleur, se jeta sur le jeune homme étendu sur la table.
—Il ne s'en ira pas, murmura le condamné, et cependant il doit comprendre que chaque minute est plus précieuse pour moi qu'une année dans la vie d'un autre.
—On ne veut pas vous arracher à votre fils, monsieur, lui dis-je, entendez bien cela; c'est votre fils, au contraire, qui désire rester un instant seul avec moi.
—Est-ce bien vrai, Gabriel? demanda le vieillard.
—Eh! mon Dieu! oui, puisque je vous le répète depuis une heure.
—Alors, c'est bien, je m'en vais; mais je veux rester tout près de son cachot.
—Vous resterez là dans le corridor, dit le geôlier.
—Et je pourrai rentrer?
—Aussitôt que votre fils vous redemandera.
—Vous ne voudriez pas me tromper, docteur; ce serait affreux de tromper un père.
—Je vous donne ma parole d'honneur que, dans un instant, vous pourrez rentrer.
—Alors je vous laisse, dit le vieillard; et, mettant à son tour ses mains sur ses deux yeux, il sortit en sanglotant.
Le geôlier sortit en même temps que lui et referma la porte.
J'allai m'asseoir à la place que le vieillard avait quittée.
—Eh bien! monsieur Lambert, lui dis-je, nous voilà seuls, que puis-je faire pour vous? parlez.
Il souleva lentement la tête, se raidit sur ses deux mains, jeta tout autour de lui des yeux égarés; puis, ramenant sur moi un regard qui, peu à peu, prit une fixité effrayante.
—Vous pouvez me sauver, dit-il.
—Moi, m'écriai-je en tressaillant, et comment cela?
Il saisit ma main.
—Silence, me dit-il, et écoutez-moi.
—J'écoute.
—Vous rappelez-vous un jour que nous étions assis rue Taitbout, comme nous le sommes, et que je vous montrai, écrits sur un billet de banque, ces mots: LA LOI PUNIT DE MORT LE CONTREFACTEUR?