DEUXIÈME PARTIE
Reading edition
LE MÉPRIS DE L'HOMME
Coeur trop haut.
I
LA SALLE DU PRÉ AUX CLERCS
«A bas le calotin! A l'eau le Jésuite! A la lanterne Torquemada! Enlevez-le! Sus à Basile! Mort au corbeau! A la guillotine le ci-devant!»
Tels étaient les cris, accompagnés d'autres imprécations moins convenables, qui accueillaient, au cours d'une réunion d'autonomistes, en l'illustre salle du Pré aux clercs, l'apparition inattendue de Jacques de Mérigue à la tribune. L'estrade était occupée par plusieurs notabilités du parti radical où l'on remarquait, entre autres intelligences lumineuses, les citoyens Troubault et Baroudier, représentants de Paris. Cette assemblée, annoncée depuis plusieurs jours par les journaux cramoisis à grands renforts de tamtams et de grosse caisse, avait pour but la formation d'un comité de la libre-pensée au milieu du quartier le plus religieux de la capitale. Naturellement tout ce que la clientèle des salles Levis, Graffard et autres, renferme d'escarpes et de tire-laine, s'était donné rendez-vous ce jour-là au local du Pré au Clercs. On avait défié par avance les réactionnaires et les aristos de se présenter à la séance, et Mérigue, accompagné du baron de Sermèze et de quelques autres vaillants, avait relevé le gant et profité d'une bourde expectorée par le président, le citoyen Troubault, pour réclamer la parole et se précipiter à la tribune. De grossières protestations s'étant élevées aussitôt, l'ancien candidat avait salué la foule, hurlante de l'exclamation un peu risquée de «Vivent les Jésuites» qui avait déchaîné l'ouragan dont un bien faible écho est reproduit en tête de ces lignes. Jacques ne se laisse point intimider; il fait d'héroïques efforts pour permettre à sa voix de dominer le tumulte, mais l'auditoire appelle le brouhaha des bancs et des cannes à la rescousse des beuglements.
Le président Troubault somme l'orateur d'évacuer la place.
—Vous imprimez depuis huit jours que je n'aurai pas le courage de monter ici, reprend Mérigue. J'y suis, j'y reste!
Nouvelle tempête de clameurs: «A bas Mac-Mahon! «A bas Fourtou! Mort au seize-mai! A l'eau, à l'eau!
Sur cette dernière interjection, Jacques de Mérigue prend avec le plus grand calme le verre d'eau sucrée destiné au conférencier radical, et le vide d'un trait aux yeux de six cents énergumènes ébaubis devant tant d'audace.
—Je vous ordonne de descendre, réitère le citoyen président.
—Vous ne comprenez la tolérance que comme le secrétaire de l'Élysée, riposte Mérigue.
Un flot de furieux se précipite vers l'estrade pour exécuter l'intrépide jeune homme. Ses amis, dirigés par le baron de Sermèze, s'élancent en avant et, par une pression énergiquement exécutée, refoulent un instant les envahisseurs.
Mérigue alors enfle ses poumons d'une aspiration suprême et jette cette apostrophe à la multitude furibonde: «Est-ce que par hasard vous me trouvez la tête d'un otage?»
Cette dédaigneuse bravade est lancée d'une voix pleine, sonore, retentissante. Toutes les oreilles l'ont entendue. C'est alors, de la base au sommet et de la gauche à la droite de l'énorme salle, un tonnerre de rugissements, de grognements, de trépignements. Les quelques royalistes égarés dans la horde fédérée sont enveloppés et bousculés.
Mérigue saute magnifiquement au milieu de la mêlée pour apporter à ses amis le contingent de ses poings redoutables.
Le baron de Sermèze, qui allie un courage impassible à une vigueur peu commune, distribue des coups formidables et pratique à chaque fois de sérieuses brèches parmi la cohue tourbillonnante des assaillants. Les démagogues sont six cents contre huit, mais ils sont pour la plupart maladroits, indisciplinés, lâches, et fortement émus par d'abominables libations. Ceux qui occupent les derniers rangs poussent ceux du centre, ce sont toujours les mêmes qui empoignent les horions terribles impartialement distribués aux quatre points cardinaux par le bataillon carré de Sermèze. Cette petite phalange de spartiates forme un rempart autour de Jacques qui domine de la tête ses braves compagnons, et montre, lui aussi, qu'il n'est pas manchot, après avoir prouvé qu'il n'était pas muet. Les représentants du peuple, blêmes de stupeur sur leur estrade ébranlée, lèvent leurs mains et leurs yeux vers le ciel comme de simples cléricaux en prières. Ils ont la vague appréhension de voir cette poignée d'enragés réactionnaires rosser à plate couture leur armée fidèle, et donner l'assaut à leur Olympe qui serait insuffisamment défendu par la foudre de leur éloquence.
Le président Troubault se penche à l'oreille de l'assesseur Baroudier.
—Ces b...-là, dit-il, vont nous assommer tout notre monde; voyez donc comme ils tapent. Hue donc! hue donc!
—Pourvu qu'ils ne montent pas jusqu'ici, reprend le deuxième représentant. Ils en seraient bien capables.
—C'est ce que j'étais en train de me dire, ma vieille branche... Ces jeux-là ne sont plus de notre âge. Si nous allions colporter quelques paroles de conciliation.
—Peste, comme vous raisonnez. Il faudrait descendre pour cela... diable!
—Ils n'oseront pas nous cogner si nous nous présentons en pacificateurs. Si nous leur offrions de rendre la parole à cet enragé de Mérigue?
—Il faudrait la trouver pour la rendre.
—Ah! ils sont repoussés, enfin, Dieu soit loué.
—Comment Dieu? A quoi pensez-vous, dans une réunion de comités libres-penseurs!
—Diable! les voilà qui reviennent. Ils sont à deux pas de la tribune.
—Mon Dieu! mon Dieu! Nous sommes perdus.
—Non... voilà qu'ils reperdent du terrain. Eh bien, mon petit! Vous avez invoqué à votre tour le nommé Jéhovah. Ça vous apprendra à me blaguer.
—Une habitude incorrigible. C'est la force occulte directrice des choses que j'aurais dû prendre à témoin.
—La force occulte... Vous êtes bon... C'est une force manifeste qui nous serait nécessaire. Oh! Seigneur Jésus!... Ils reviennent sur nous... Allons-nous-en.
—Il est difficile de quitter notre poste; d'abord, il y a la question de décorum... et puis par où diable voulez-vous décaniller?
—Le décorum doit être mis de côté dans les cas de force majeure. Il y a une petite porte derrière la tribune... Je crains qu'il nous faille... en passer par là. Oh! que ça va mal!
—Pardieu! Il n'y a qu'une vingtaine des nôtres qui soient sérieux. Les autres poussent et se gardent bien de remplacer les blessés.
—Vous qui avez des cheveux blancs, Baroudier si vous essayiez de faire entendre des paroles de paix... Je crois que c'est le meilleur moyen... ils n'oseront pas frapper un vieillard.
—C'est très délicat ce que vous me demandez là.
—Au nom de la République démocratique et sociale.
—Mais vous, au contraire, qui êtes plus jeune, vous courriez beaucoup moins de risques.
—C'est une erreur. On me prendrait pour un combattant et on me cognerait... Allons, Baroudier, le temps presse.
Le citoyen Baroudier se laissa persuader et se mit en demeure de descendre. Au dernier échelon, un de ses coreligionnaires politiques, entièrement ivre, lui envoya un va-te-laver gigantesque qui l'eût bombardé au repos éternel si Mérigue lui-même, presque acculé aux tréteaux en cet instant, n'eût pris en pitié le vieux démocrate et prestement paré le coup. Du haut de son siège, le président Troubault frissonne. Baroudier, vivement heurté, fut renversé sur les marches de la tribune et parvint à grand'peine à revenir auprès de son collègue. L'anxiété de ce dernier croissait de minute en minute. Le groupe compacte des opposants, trop faible pour se maintenir en un lieu déterminé, oscillait tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, sous les propulsions alternantes de la foule, mais il ne se laissait jamais entamer et offrait constamment à ses adversaires un front de bataille éminemment pratique, composé de seize poings aguerris et infatigables qui s'abattaient, se relevaient et retombaient encore, avec la régularité des marteaux-pilons dans les forges.
Les royalistes étaient tous plus ou moins violemment contusionnés des chevilles à la ceinture. C'était toujours aux régions basses de leurs corps que s'adressaient les attaques des autonomistes. Quant à ceux-ci, ils comptaient déjà une vingtaine des leurs assez sérieusement atteints pour n'être plus d'aucun secours actif sur le terrible champ-clos. Soudain, Troubault dit à Baroudier: «Mon cher collègue, nous ne pouvons pas laisser compromettre, dans cette bagarre, notre dignité de représentants du pays. C'est une question de tenue et de convenance. Je vous cède pour un moment la présidence terriblement honoraire—je l'avoue—et je m'en vais par la petite porte de derrière chercher la police. Surtout, que personne n'en sache rien. Ma réélection serait compromise dans deux mois.»
A ces mots le président s'éclipsa, suivant la méthode indiquée, et alla droit au bureau de M. Gilet, commissaire de police du quartier, puis revint avec une agilité non moins grande reprendre possession de son fauteuil. Le magistrat, dont l'appui était réclamé, ceignit son écharpe et, à la tête d'une escouade de douze agents, fit irruption dans la salle un quart d'heure à peine après la réquisition qui lui avait été faite.
L'aspect des sergents de ville produisit dans la multitude un sauve-qui-peut général. La grande porte fut en un clin d'oeil encombrée et obstruée.
Un silence relatif s'étant établi, M. le commissaire Gilet en profita pour prononcer la dissolution de l'assemblée, et le citoyen Baroudier protesta en termes éloquents contre cette violation de la liberté et des droits garantis par la constitution.
L'évacuation s'opéra d'une façon désordonnée et tumultueuse, et mit près de trois quarts d'heure à s'effectuer. Mérigue et ses amis sortirent les derniers avec M. Gilet et les gardiens de la paix. Les royalistes s'attendaient à ce que la lutte recommençât dans la rue, mais ils avaient compté sans l'inconstance des adeptes de la libre-pensée, qui, à peine hors du lieu de réunion, se dispersèrent rapidement dans toutes les directions et allèrent peupler tous les zincs du voisinage. C'était bien le moins qu'ils puissent faire après s'être couverts pendant une heure de la glorieuse poussière des combats.
Le commissaire de police pria Jacques de vouloir bien rester quelques instants à sa disposition pour s'expliquer sur le grief de provocation au désordre formulé contre lui par le citoyen Troubault. Au moment où ces messieurs tournaient l'angle de la rue du Bac et de la rue de Varenne, un des membres de l'assemblée dissoute, qui semblait en proie à un délirium alcoolique, se jeta à l'improviste sur M. Gilet, brandissant à son poing un stylet acéré.
Le magistrat n'eut pas le temps de se jeter en arrière, et il eût été infailliblement poignardé si Mérigue, plus prompt que le misérable, ne lui eût arrêté le bras.
L'irascible électeur fut rapidement saisi et désarmé par les gardiens, tandis que le commissaire disait à Jacques: «Monsieur, vous m'avez sauvé la vie. La personne et la reconnaissance d'un fonctionnaire de mon ordre sont bien peu de chose aux yeux de l'opinion, mais je puis vous jurer que si jamais le brillant orateur Jacques de Mérigue pouvait avoir besoin du pauvre policier Anselme Gilet, il devrait compter sur lui comme sur le meilleur des gentilshommes.»
Jacques considéra à la lueur d'un réverbère l'interlocuteur qui lui tenait ce langage inattendu. Avec son coup d'oeil habile et sûr, il reconnut en cet homme le type du fonctionnaire courageux, loyal, souverainement honnête et possédant un coeur sous son écharpe. Spontanément il lui tendit la main. M. Gilet la serra avec une émotion frémissante et lui dit: «Maintenant, monsieur, vous êtes libre. Je crois que je n'ai rien de plus agréable à faire pour vous que de vous priver de ma compagnie. Au reste, pour ce qui est de la réunion, je sais parfaitement d'avance de quel côté sont les torts. Adieu, monsieur, et au milieu de tous les triomphes que l'avenir réserve à votre talent, n'oubliez pas qu'en arrachant aujourd'hui un de vos semblables à la mort vous avez remporté votre plus belle victoire, la seule peut-être dont l'image soit destinée à briller dans votre souvenir sans ombre et sans nuage.»
Les amis de Mérigue entendirent les remerciements du commissaire et voulurent plaisanter au sujet des belles phrases de ce vilain homme. Jacques leur imposa silence en disant: «De grâce, messieurs, la rencontre d'un homme de coeur est chose assez rare pour n'en point faire un thème à railleries. Qui peut savoir, en ces temps troublés, si je ne serai pas un jour réduit à l'amitié de M. Gilet?
—Ce n'est pas flatteur pour la mienne, répondit Sermèze.
—Oh! la tienne! fit Jacques, elle est toujours sous-entendue.
Jacques de Mérigue s'était remis avec ardeur à la conquête des étoiles. En dépit de la plaie, toujours saignante, qui lui rongeait le coeur, il avait dirigé vers le travail toutes les forces de sa volonté. Les élections législatives devaient avoir lieu à bref délai et, le scrutin d'arrondissement subsistant encore, le jeune héros limousin comptait briguer le siège afférent à sa circonscription. Il était en train, pour le moment, d'augmenter sa notoriété autant que cela était possible, en prenant la parole dans toutes les réunions parisiennes dont il pouvait avoir connaissance. La lecture du billet de la duchesse l'avait violemment émotionné, mais il n'avait pas eu un instant la pensée d'y répondre d'une façon quelconque. Le nom de ses pères souffleté dans sa personne criait trop haut contre l'auteur de l'outrage; mais il s'était surpris approchant de ses lèvres l'écriture enchanteresse, et il avait voulu se punir d'une seconde faiblesse en déchirant la noble lettre, et en jetant dans la rue ses débris froissés d'une main crispée.
II
LUNE DE MIEL
—Eh bien, ma chère Blanche, disait la comtesse douairière de Vannes d'un ton distrait, tandis qu'elle poursuivait certainement par la pensée le vol de son aiguille sur quelque canevas fantastique; eh bien, ma chère Blanche, es-tu bien contente et bien heureuse?
—Tout à fait, maman.
—Tu me dis cela d'un air peu convaincu.
—Oh! qui vous donne ce soupçon bizarre?
—Le duc est-il toujours bien gentil pour toi?
—Adorable. Je le vois une demi-heure par jour.
—Comme c'est peu, ma pauvre enfant. C'est vraiment bien mal à lui.
—Comment donc! comment donc, chère maman. C'est assez. Je n'en réclame pas davantage.
—Tu ne veux pas que je lui dise.....
—Ah! Dieu du ciel. Gardez-vous en bien.
—Tout amicalement... sans paraître lui faire de reproches... au cours d'une conversation...
—De grâce, maman, laissez-le donc tranquille; je l'aimerais peut-être beaucoup moins s'il était perpétuellement sur mes talons.
—Tu l'aimes donc toujours bien, ma petite Blanche?
—Suffisamment.
—Et lui te rend-il comme tu le désires tes sentiments d'affection et d'amour?
—Oh! comme je le désire.
—Voyons. Raconte-moi un peu ta journée. Tu te lèves toujours tard...?
Sur le coup de onze heures; mais je suis réveillée au point du jour.
—Et que peux-tu bien faire de six à onze?
—Mon Dieu, Maman, je prends du chocolat par toutes petites gorgées; la première me brûle, la dernière me gèle... puis je lis les romans nouveaux.
—Et ton mari, pendant ce temps-là?
—Mon mari, dit Blanche en éclatant d'un rire dédaigneux, est-ce que je puis le savoir? Depuis cinq semaines, il est entré une seule fois dans ma chambre.
—Dieu! est-ce possible?
—A quatre heures de l'après-midi.
—De l'après-midi, ma petite Blanche?
—Pour me demander l'adresse d'une fleuriste.
—Il t'envoie encore des bouquets?
—Ah! vous plaisantez, maman.
—Mais vraiment, ma fille, tu me plonges dans la stupeur. Où peuvent donc aller ces fleurs?
—That is the question. Je m'en soucie peu.
—Comment! il n'est entré qu'une fois dans ta chambre...? mais je pense que tu veux parler de la journée; j'espère que le soir... tu n'es pas seule.
—Non, je fais venir ma femme de chambre.
—Mais, la nuit, chère enfant?
—Ah! je ne suis pas peureuse, tranquillisez-vous.
—J'étais décidément promise à des étonnements aujourd'hui, moi qui ne pouvais jamais me débarrasser de ton pauvre père quand il vivait.
—Nous sommes une famille pleine de contrastes.
—Voyons, Blanchette... et quand tu es levée...?
—Je déjeune à la vapeur.
—Avec ton mari, j'espère?
—Généralement; mais il arrive toujours en retard, et il en est encore aux hors-d'oeuvre quand je mange la confiture.
—Est-il au moins bien mignon pendant le repas?
—Toujours à moitié endormi.
—- Il ne t'embrasse pas un peu, ma fille?
—Oh! si, de temps en temps... dans les cheveux.
—Dans les cheveux?
—Parfaitement, ça le fatigue de se courber.
—Il est toujours bien doux avec toi, ma chérie?
—Il ne m'a pas encore gifflée.
—Ah! vraiment.
—Ni même maltraitée.
—Quel époux modèle!
—Ni même injuriée.
—Il est trop bien élevé pour ça, j'espère.
—Et puis il sait bien que je lui rendrais.
—Après déjeuner que se passe-t-il?
—Je vais faire mes visites et puis mes petites courses particulières, mes petites études de moeurs, puis je rentre sur les cinq ou six heures, après avoir croqué quelques petits fours. Je reprends mes livres ou bien je dors jusqu'à sept heures et demie... puis je dîne.
—Avec le duc?
—Pas habituellement. Il trouve la cuisine du club très supérieure à la mienne.
—Oh! fi, le vilain.
—Il est vrai, pour tout dire, que la conversation de ma femme de chambre me paraît beaucoup plus intéressante que la sienne.
—Et tu ne le vois plus de la soirée?
—C'est très rare.
—Il ne t'amène jamais au théâtre?
—Il ne me défend pas d'y aller seule.
—Pauvre enfant! Quelle existence solitaire et monotone. Je viendrai te voir tous les jours, puisque c'est comme ça; je t'apprendrai à broder.
—Grand merci, ma petite maman, vos distractions sont trop follichonnes.
—Tu ne t'imagines pas comme ce travail-là fait passer le temps, et puis, il est si captivant, j'en rêve la nuit.
—Ma pauvre maman... eh bien, il m'arrive aussi de broder quelquefois... de jolis petits romans, dans mon imagination.
—Il est malsain de s'abandonner à la rêverie, ma petite Blanche.
—Parlons d'autre chose, chère maman. Sait-on ce que devient M. de Mérigue?
—M. de Mérigue... ah! oui, ce petit professeur que nous avons reçu et qui s'est présenté aux élections, je crois.
—Précisément... Le répétiteur de Théodore enfin... vous avez l'air de tomber des nues...
—Il n'est plus répétiteur de Théodore, il a dit à ton frère qu'il ne pouvait plus s'occuper de lui, qu'il avait d'autres chats à fouetter, je crois. J'espère bien qu'il n'aura pas fait subir ce traitement-là à mon fils...
—Il aurait eu raison quelquefois... Je le trouve très bien ce jeune homme... décidément.
—Il n'est pas de notre monde, mon enfant.
—Ah! c'est ça qui m'est égal! Si vous croyez qu'ils sont toujours drôles les gens de notre monde? Je suis sûre que lorsque M. de Mérigue se mariera il rendra une femme joliment heureuse.
—Que nous importe, ma fille! N'avons-nous rien de mieux à faire qu'à nous occuper de ces petites gens?
—Ah! c'est trop fort!... D'abord, de votre part, c'est de l'ingratitude... Ce pauvre garçon qui gagne peut-être vingt-cinq louis par mois à la rue de Monceau, vous en a donné cinq d'un seul coup à votre dernière quête.
—C'est bien possible, ma fille. Je ne me rappelle pas. Le prince de Gabrielli m'a bien remis un billet de mille. Si j'étais obligée d'avoir de la reconnaissance pour tous les gens qui m'ont envoyé leur offrande, je n'aurais plus le temps...
—De broder, chère maman.
Blanche de Vannes avait sommairement raconté sa vie quotidienne à la comtesse douairière, mais elle n'avait fait aux pensées qui l'agitaient qu'une bien légère allusion, que la noble manieuse d'aiguille n'avait aucunement pénétrée. Elle avait singulièrement débuté dans la vie matrimoniale en consignant son mari à la porte de sa chambre à coucher. Celui-ci n'avait éprouvé qu'une légère vexation toute passagère et non suivie de rancune contre la compagne de son existence. C'était pendant cette première nuit solitairement écoulée, que la jeune duchesse avait rempli, à l'adresse de Mérigue, la singulière lettre de change dont le texte était si bref et si catégorique. Elle avait attendu une réponse pendant de longues journées, et courait souvent elle-même à la loge aux heures de passage des facteurs. Le «béguin» qu'elle avait eu pour le jeune candidat se transformait décidément et invinciblement en un sentiment profond d'attachement qui contenait le germe d'une passion folle et irrésistible. La solitude presque absolue où vivait Blanche était un aliment de plus à cet étrange amour, et compliquait les mouvements de son coeur d'une violente excitation cérébrale. Les quelques moments passés avec le duc irritaient et exaltaient ses pensées; elle comparait sans cesse et avec une mesure d'appréciation peu impartiale la platitude de l'homme qu'elle apercevait en face d'elle, et l'auréole du fantôme qu'elle poursuivait dans ses rêves. Ce duc, si froid, si compassé, si correct dans sa tenue irréprochable, si uniforme dans sa vie frivole et inutile, et ce bel aventurier si romanesque, si ardent, si dédaigneux de l'étiquette, si impétueux dans ses ambitions hardies, ces deux êtres, si dissemblables, ne pouvaient s'équilibrer dans les plateaux d'une balance intelligente. La duchesse en était même venue à admirer vaguement, comme un trait inouï d'audace, cette prétention insensée de Jacques, qui avait d'abord révolté son orgueil. Elle cherchait à cet acte fou des circonstances atténuantes, et elle découvrait comme telles, avec un frémissement intime, la séduction de ses charmes et l'attraction exercée par sa beauté, bien capables sans doute de griser le cerveau d'un homme. Ce qu'elle ne pouvait point encore comprendre, c'était que l'explosion de son dédain eût fait à Mérigue une incurable blessure. Aussi était-elle de jour en jour plus stupéfaite du silence implacable où le poète se renfermait.
III
SUITE DE LA MÊME LUNE
—Oh! voyons, ma petite Zoé, tu n'es pas raisonnable, je t'ai encore donné hier cinquante louis pour payer ton terme.
—Ah ça! mon petit duduc est-ce que tu t'imagines qu'on n'a pas autre chose à faire qu'à penser à son loyer, et que je vais jeter tout de suite tes jolis petits monacos à la tête de cet escogriffe de concierge. Ce sont des soufflets qu'il attrapera, s'il insiste.
—Mais, ma fignolette, il te fera donner congé, tu seras expulsée, quel déshonneur pour moi si l'on dit au club que j'ai laissé vendre les meubles de ma petite Louloute six semaines après avoir fait un riche mariage.
—Certainement, c'est un déshonneur.
—On me traitera d'ingrat, d'oublieux, de pingre, de vieux rapiat, de sale grigou.
—Surtout de mufle et de moule, et on aura diablement raison.
—Tu es dure, ma petite Zoé.
—C'est toi qui est dur. Comment tu me donnes un billet de mille et parce que ça se trouve être le montant du terme, et que ce terme arrive par hasard à échoir aujourd'hui, il faut que je renonce à tous mes petits projets et que je jette cette somme dans ce tonneau des Danaïdes qui s'appelle la poche du propriétaire. Va donc, mon vieux. C'est toi qui n'est pas raisonnable, pour deux sous, vois-tu.
—Pour mille francs.
—Ah! voila-t-il pas une belle affaire! Quand Mme la duchesse de Largeay aurait une perle fine de moins.
—Laisse donc la duchesse tranquille... comme je fais moi-même.
—Je te dis que tu me lâches.—C'est pas gentil.
—Voyons, je te donne tout le temps que me laissent le club et ma promenade à cheval.
—Je te répète que tu me lâches pour ta petite duchesse de rien du tout.
—Tu es dure, ma petite Zoé.
—... Qui t'a fermé la porte au nez, le soir de tes noces.
—Hein! tu dis?
—Fais donc pas ton gros malin. Tout le monde le sait.
—Tout le monde sait... que...?
—Que tu as passé la première nuit sur le divan de l'antichambre, l'histoire a roulé dans tous les journaux du boulevard.
—Est-ce que je lis ces ordures, ma chère?
—Eh bien, moi, si tu n'es pas plus aimable, je vais faire comme la duchesse... je mettrai le verrou à ma porte... et tu te trouveras... tu sais comme l'infortuné cavalier le... dos par terre... entre deux selles...
—Oh! que tu es dure, Zoé.
—C'est toi qui es un sans coeur.—Au moment où ta fortune augmente de cinquante mille livres de rente, tu veux que je paye mon terme... si tu y tiens tant à ce terme, tu n'as qu'à le payer toi-même, je ne m'y oppose pas, mais j'avoue que tu ferais bien mieux de me donner l'argent...
—Tu me fais des facéties.
—Si c'était cette grande sauterelle de Microche qui te le demandât, tu t'empresserais de lui obéir.
—Il y a six mois que je ne l'ai vue.
—Je crois bien, elle te claquait, mais elle savait te mettre aux pas tout de même.
—Qui t'a raconté ces bourdes?
—Ça traîne dans tous les journaux.
—Je t'ai déjà dit que je ne lisais pas ces ordures.
—Si la duchesse te demandait mille francs tu les lui donnerais.
—Elle ne me demande jamais rien. Elle est bien plus sage que toi.
—Eh bien... écoute... Moi j'ai besoin d'argent... par dévouement pour toi j'ai repoussé des offres très brillantes... un sous-brigadier de la police des moeurs, un baryton des Folies-Dramatiques... un fabricant d'huile de foie de morue...
—Prends garde qu'il ne te mette dans son pressoir.
—Impertinent! Je vais faire comme la grande Microche. Gare aux calottes.
—Décidément, tu es trop dure, ma petite Zoé.
—Non content de me refuser du pain, tu m'insultes, tu me nargues au moment où je te donne les preuves de mon affection et de ma fidélité.
—Là! là! ne va pas pleurer maintenant... réconcilions-nous. Tu sais bien que je suis ton petit duduc...
—Donne-moi cinquante louis.
—Je te les enverrai ce soir.
—Tu sais, pas de blague! si je ne les ai pas avant la nuit, je fais comme la petite dame de l'hôtel de Bade.
—Allons, allons, ne te chagrine pas, tu les auras.
—Et puis, tant que j'y pense... tu feras peut-être bien de payer le terme aussi.
—Aïe, aïe, tu crois?
—Dame, c'est toi qui l'as prétendu tout à l'heure.
—Enfin... soit. Mais il faudra que tu sois joliment mignonne. Adieu, Fifine, et le duc sortit.
—Va donc, grand serin, murmura Zoé en se jetant sur son canapé.
IV
DOUBLE CROISEMENT
L'allée des Acacias resplendit dans la jeune gloire du printemps. Les grands arbres, doucement remués par une brise vague, répandent une ombre fraîche et un large flux de senteurs embaumées. Les rayons obliques du soleil couchant glissent parmi les floraisons et les verdures comme des regards souriants à travers les cils d'une blonde amoureuse. Une légère buée flottante noie les coteaux de Saint-Cloud dans un lointain nébuleux. Toutes les vigueurs et toutes les allégresses des bois ressuscités s'agitent dans le tremblement des feuillages. Les arbustes, les herbes, les fleurettes des massifs, éveillés de l'engourdissement hivernal, aspirent joyeusement leur part de vie, sous le balancement uniforme et cadencé des hautes branches. L'azur transparaît à la cime des arbres, purifié et avivé par le souffle du vent. Quelques flocons de nuages s'abaissent vers l'Occident et s'illuminent des teintes fauves d'un embrasement; mille reflets ondoient sous l'épaisseur des rameaux tendres, comme projetés par des miroirs fugitifs. Ils se poursuivent, se croisent et s'entremêlent, pour se séparer encore et recommencer sans fin leurs danses lumineuses.
A part quelques piétons bien rares, la foule bigarrée qui encombre l'avenue est insensible au langage de la nature radieuse. La grande chaussée est complètement obstruée d'une quadruple rangée d'équipages dont les courants ascendants et descendants se côtoient sans se heurter, sous l'habile conduite des cochers et la vigilance des gardiens du bois. Toutes les voitures vont au pas, et les chevaux, la tête haute, les naseaux palpitants, tous les muscles tendus et cambrés, frissonnent d'impatience nerveuse sous la splendeur des harnais étincelants, et mâchent leur mors tout blanc d'écume. Au fond des coupés, des victorias et des landaus, des personnages de tout âge et de tout sexe, ayant de commun un inexorable ennui, laissent errer dans le vide leurs regards atones. Quelques sportsmen et quelques belles petites conduisent leurs boggys et leurs phaétons et ne paraissent pas s'amuser beaucoup plus que les burgraves des grands carrosses. On voit ça et là des fiacres piteux, égarés comme par hasard parmi l'opulence des voitures de maîtres: on dirait d'humbles mendiants tendant leurs sébilles à la sortie d'une grand'messe. L'allée réservée aux cavaliers possède quelques fidèles excentriques qui tantôt se livrent à des steeples vertigineux, tantôt lorgnent insolemment les dames, sans distinction de rang ni d'espèce. Le chemin des piétons est rempli d'une foule disparate. Le jeune boudiné y coudoie l'ouvrier endimanché et le tourlourou au bras de sa payse; le petit employé, éreinté par six jours de rond de cuir, y salue son chef de service à l'arrière-train gélatineux, auquel la Faculté ordonne des promenades hygiéniques. A tout prendre, c'est encore parmi ces pousse-cailloux que se trouve la plus grande somme d'intelligence et de vie.
Le duc et la duchesse de Largeay parcourent l'avenue en landau découvert; la conversation des deux jeunes époux n'a point été bien remarquable de durée ni d'animation. La duchesse souffre, le duc s'ennuie.
—Belle journée! a dit le duc sur la lisière du bois.
—Effectivement, a répondu la duchesse.
—On devrait bien interdire cette promenade à ces fiacres infects.
—Comme vous êtes sévère, mon ami.
—Voyons, chère amie, est-il possible à la vue d'un homme qui aime la correction en toutes choses d'être réduite à tomber sur ces sapins crottés et ces haridelles osseuses. Une bonne police y devrait mettre ordre.
—Je ne suis pas de votre avis.
—Voyez plutôt à Hyde-Park... à la villa Pamphili... mon desideratum y est un fait accompli.
—Oh! ne me parlez pas latin, mon ami, vous risqueriez de vous tromper.
—Toujours malicieuse.
—Les petites gens des fiacres vous rouleraient sur cet article-là.
Le duc eut une moue dédaigneuse.
—Pour moi, continua Blanche, je trouverais barbare la mesure que vous proposez.
—Vous devenez bien philanthrope, ma chère. Je ne vous ai pas toujours connue ainsi.
—C'est vrai, cher duc. Je l'avoue à mon honneur ou à ma honte; je sens depuis quelques semaines comme un grand courant d'humanité qui passe dans mon âme.
—Un courant d'humanité! Vous avez appris cela au cours de M. Caro?
—Non, mon ami; mais en regardant vivre autour de moi les gens qui montent en fiacre, et même ceux qui n'ont pas de quoi y monter.
Le duc de Largeay poussa sans répondre un petit ricanement. La duchesse haussa les épaules et laissa tomber la causerie. A ce moment son landau était complètement arrêté; elle promena ses yeux sur l'allée des piétons. Elle aperçut d'abord un grand cuirassier qui lutinait une petite bonne et elle envia vaguement le bonnet et le fichu de la soubrette. Elle vit ensuite un jeune ouvrier robuste et bien découplé qui se dandinait les mains dans ses poches, en promenant ses regards dans la foule, comme sur un champ fertile en conquêtes. Elle le considéra avec un intérêt qui excédait les bornes de la curiosité pure et simple. Tout à coup, Jacques de Mérigue, rêveur et pâle s'offrit à ses yeux. Il débouchait d'une allée sombre et s'arrêta comme à dessein en face du landau ducal. Blanche ayant toussé à deux reprises, leurs yeux se rencontrèrent; Mérigue salua gravement et détourna la tête, tandis que la duchesse le dévorait du regard et ployait son cou pour le suivre à travers la foule. Au même instant, de l'autre côté de la voiture, Zoé passait conduisant son boggy et lançait au duc un petit signe de tête provocateur. Largeay lui répondit par un geste de la main gauche. Blanche aperçut le mouvement et un sourire de plaisir éclaira son visage pendant quelques secondes. Elle venait en un laps de temps inappréciable de combiner tout un plan de campagne amoureuse, et elle faisait à son mari l'honneur singulier de lui réserver un rôle dans ses opérations stratégiques. Un des plus humbles marcheurs du bois occupait la pensée d'une des plus riches propriétaires de carrosses.
V
L'OBSESSION
—Théodore, as-tu besoin d'argent?
—Toujours, ma chère petite soeur.
—Je t'en donnerai si tu es bien sage.
—Que faut-il faire et combien me donneras-tu?
—Dix louis pour m'aider à gagner une gageure.
—Parle toujours.
—Voilà! J'ai parié à ton beau-frère que je devinerais où il passe ses après-midi.
—Oh! là, là. Donne-moi un peu ces dix louis.
—Tu me promets de me dire la chose; tu pourras examiner cela un jour de sortie.
—Exhibe les monacos, tu seras bientôt satisfaite.
Blanche prit deux billets de cent francs dans une cassette et les remit au collégien rayonnant:
—Eh bien, reprit alors Théodore, je ne vais pas te faire languir. Toutes les fois que mon beau-frère n'est pas ici, tu peux jurer qu'il est chez la petite Zoé.
Blanche murmura tout bas: vingt-trois heures sur vingt-quatre, puis continua à haute voix:
—Veux-tu bien te taire, petit polisson. Est-ce qu'à ton âge on parle de choses pareilles? C'est bien vilain, monsieur, de tenir un tel langage à sa soeur.
—Dame! tu veux savoir la vérité... tu me l'as même achetée... je t'en donne pour ton argent.
—Petite Zoé, petite Zoé, d'abord quelle est cette personne, je te prie?
—Une horizontale de grande marque.
—Affreux gamin! qui t'a enseigné des mots pareils! A dix-sept ans, c'est scandaleux. Je le ferai dire par maman au père Coupessay; drôle, va!
Théodore sortit en ricanant.
Dès que son frère se fut éloigné, Blanche se frotta les mains avec de petits rires nerveux. Le duc, par extraordinaire, dînait ce soir-là chez sa femme. La duchesse fut ironique et gouailleuse pendant tout le repas. Il y avait longtemps qu'elle soupçonnait les fugues de son illustre époux, mais elle était ravie de voir ses conjectures brutalement confirmées. Au dessert, elle renvoya les gens de service et dit à brûle-pourpoint au clubman:
—Que devient Monsieur de Mérigue, cher ami?
—Je vois qu'il revient à la surface de vos préoccupations.
—Je ne le nie pas. Il m'est sympathique. Quand l'invitons-nous à dîner?
—Quelle idée singulière!
—Pas du tout singulière! Il m'avait promis dans le temps de me lire son grand poème sur la Rédemption des damnés.
—Oh! vous aimez les choses lugubres!
—Quand elles sont dites par une personne qui ne l'est pas.
—Mais, ma chère, je ne tiens pas du tout à dîner avec ce poète candidat, et encore moins à entendre son épopée. Vos divertissements ne rappellent en rien les Bouffes.
—Il faut absolument qu'on vous rappelle Mlle Zoé pour que vous fassiez risette.
—Plaît-il, ma chère?
—Non, il ne plaît pas du tout, et si peu que je suis déterminée à demander ma séparation.
—Oui dà. Vous prenez les choses au tragique,—mais je ne comprends pas très bien.
—Je vais vous expliquer. Vous êtes constamment fourré chez une fille affligée du nom de Zoé, qui possédait déjà vos faveurs avant notre mariage.
Vous continuez vos assiduités auprès de cette... dame; un bon avocat trouvera très bien dans ce fait matière à séparation de corps, qui entraîne séparation de biens. Aïe, aïe. Vous faites la grimace, mon beau duc. J'ai déniché le petit endroit sensible. Eh bien, rassurez-vous. Je n'abuserai pas de mes avantages. Je n'entends pas vous troubler dans vos excursions peu édifiantes... mais, de grâce, mon cher, faites bon visage à mes amis.
Le duc de Largeay avait compris. Il grimaça son plus aimable sourire et répondit à sa femme:
—Un galant homme comme moi est toujours aux ordres de son épouse. Parlez, duchesse, vous serez obéie.
—Vous allez inviter M. de Mérigue à dîner pour après-demain soir.
—La date est un peu rapprochée.
—On ne se gêne pas avec les intimes. Prenez une de vos cartes... bien. Vous avez un crayon dans votre carnet? C'est parfait. Maintenant écrivez:
«Le duc de Largeay prie le vaillant orateur royaliste de vouloir bien lui faire l'honneur de venir dîner chez lui mardi soir, sans cérémonie. M. de Mérigue serait bien aimable d'apporter quelques fragments manuscrits de son grand poème, la Rédemption des damnés. La duchesse et moi serons enchantés d'entendre les beaux vers de cet ouvrage.»
Le duc transcrivit fidèlement le factum ci-dessus et l'envoya à domicile par un de ses laquais.
Cet homme de service rentra au bout d'une demi-heure porteur de la réponse suivante:
«Monsieur le duc,
«Je suis aux regrets de ne pouvoir répondre à votre honorable invitation. Je prends la parole mardi soir au local de la Société d'horticulture, dans le but d'arriver à la formation d'un comité électoral.
«Agréez, monsieur le duc, l'expression de mes sentiments distingués,
«Jacques de Mérigue.»
P.S.—Tous mes remerciements pour les choses obligeantes que vous voulez bien penser au sujet de mes oeuvres.
Quand le duc eut donné lecture de cette épître, la duchesse s'écria vivement: Tiens! une idée; si nous allions entendre M. de Mérigue? Il admet les dames à ses réunions. C'est une partie de plaisir comme une autre, n'est-ce pas, mon ami?
—C'est un point de vue, ma chère.
—Vous m'y amènerez?
—Je vous y amènerai.
—Ah! vous êtes gentil ce soir.
Le duc et la duchesse, mal renseignés sur les heures, entrèrent dans la salle au moment de la péroraison. Mérigue s'écriait: «Le coeur du royaliste s'ouvre à toutes les gloires de la patrie, et le chevalier de Bouvines peut dire: Mon frère», au grenadier d'Austerlitz. Mais il faut revenir à la vieille souche dont la dernière pousse jaillit il y a deux cents ans au pied des nobles Pyrénées, à cette famille, au front blanc et éternel comme la neige des montagnes qui abrita son troisième berceau.» A ce mo-
ment l'orateur s'arrêta tout à coup; il venait d'apercevoir ses deux nouveaux auditeurs. Il mit son front dans ses mains; sa voix dominatrice s'éteignit, et il poursuivit d'un ton sourd et mélancolique: «Ne croyez pas qu'en vous conviant à la bataille je vous dissimule les épreuves que vous réserve le destin.
«Soldats de la résurrection nationale, ouvrez l'histoire du monde. Vous lirez sur toutes les tables d'ostracisme le nom de tous les rédempteurs. Vous sortirez sanglants et mutilés d'une lutte implacable contre l'indifférence du sort et l'ingratitude des hommes. Vous serez méconnus et honnis par ceux que vous avez le plus aimés. Ceux pour qui vous avez souffert mettront en doute vos blessures et se riront de votre vertu. Nouveaux Prométhées, vous aurez le sein rongé des vautours pour avoir touché au feu du ciel.
«Mais quand vous arriverez au seuil de la nuit dernière, vous trouverez l'ange de l'honneur debout sur la pierre tombale, et un divin sourire illuminera son front d'airain. Ses lèvres austères frémiront d'un tressaillement ineffable, et sa voix, comme un clairon prodigieux, fera retentir ces paroles à travers les échos du temps et de la mort: A vous, meurtris glorieux, l'immortalité des forts, l'apothéose des martyrs.»
Une longue salve d'applaudissements couvrit les dernières paroles de l'orateur. Tous les hauts personnages assis sur l'estrade vinrent lui tendre la main, un groupe d'auditeurs se précipita vers la tribune. Mais l'attention de Jacques était concentrée à l'extrémité de la salle du côté des nouveaux venus dont l'entrée avait troublé ses dernières périodes. Ses oreilles n'entendaient point les acclamations et les bravos, et son regard voilé d'un brouillard de tristesse cherchait à fixer une grande dame qui avait des larmes dans les yeux.
VI
LE BAL GABRIELLI
—Mon ami, c'est dans trois jours la grande soirée de la duchesse de Gabrielli.
—Oui, ma chère Blanche. Quelle corvée!
—Voulez-vous me rendre un petit service à ce sujet, mon cher duc?
—Vous savez que je n'ai rien à vous refuser.
—Je sais. Vous êtes à croquer depuis quelque temps. Tâchez de voir le duc ou la duchesse cet après-midi.
—Diable! cet après-midi... j'ai un rendez-vous avec mon tailleur!
—Bah! votre tailleuse attendra. Une minute vous suffira pour me satisfaire.
—Formulez vos désirs, duchesse.
—Un des amis de M. de Mérigue m'a dit que le poète-candidat désirait une invitation à ce bal.
—Rien de plus facile, ma chère amie... Vous êtes décidément hantée par la Rédemption des damnés!
—Comme vous par le souvenir de votre tailleur.
—C'est entendu, j'aurai une invitation pour votre protégé.
—Eh! je ne me défends pas d'être l'Égérie de ce pauvre Numa.
—Égérie? Numa? Vous dites?
—Rien, ce serait trop long à vous expliquer.
Et voilà comment Jacques de Mérigue reçut le soir même une invitation officielle à la soirée Gabrielli. Il pensa, non sans une certaine apparence de raison, qu'un de ses admirateurs politiques était l'auteur de cette gracieuseté. Les élections générales s'avançaient à grands pas et il était certain de rencontrer à cette réunion mondaine les sommités du parti royaliste. Aussi n'hésita-t-il point à endosser son frac et à se diriger au jour fixé, sur les minuit, vers le splendide hôtel de la rue Vanneau.
La duchesse de Largeay était arrivée à dix heures et demie, dans tout l'éclat de son altière et provocante beauté rehaussée par une toilette machiavéliquement simple: une robe en damas blanc et une énorme rose rouge parmi la forêt de ses cheveux noirs, comme une étoile éclairant les ténèbres. Blanche s'était constamment maintenue dans le premier salon afin d'entendre annoncer et de voir entrer tous les arrivants.
L'heure et demie qui s'écoula jusqu'à l'apparition de Mérigue lui parut interminable et désespérante.
Elle commençait maintenant à comprendre que le jeune homme, cruellement blessé par elle, avait résolu, soit par fierté, soit par rancune, de lui faire expier l'affront qu'elle lui avait infligé. Mais cette idée ne faisait qu'exciter davantage sa passion de jour en jour grandissante, et il ne pouvait pas entrer un moment dans son esprit que l'homme le plus rebelle et le plus ulcéré résistât longtemps à son pouvoir fascinateur.
Elle roulait dans sa tête cette orgueilleuse pensée quand un huissier annonça d'une voix sonore:
—Monsieur Jacques de Mérigue.
Blanche s'éclipsa derrière un groupe pour n'être point aperçue immédiatement par le jeune homme, et ne le quitta point des yeux, tandis qu'après le salut obligatoire aux maîtres de la maison il pénétrait lentement à travers la noble foule. Il y avait cette nuit-là deux mille personnes à l'hôtel Gabrielli; Jacques, à son entrée, fut matériellement ébloui par l'aveuglante clarté des lustres, ruisselant de tous côtés sur les remous des chevelures parées et sur la houle des épaules nues. On eût dit que, sous une illumination surnaturelle, les Vénus, les Hébés et les Fortunes d'un grand musée secouaient tout à coup leur engourdissement sculptural, et faisaient miroiter en de fiers mouvements leurs blancheurs marmoréennes.
Mérigue, un instant saisi, raffermit bien vite son regard et s'enfonça d'un pas ferme dans l'enfilade des salons resplendissants. Il serra la main à plusieurs notabilités de la droite monarchique et découvrit bientôt le petit vicomte d'Escal, le fauteur de sa première candidature, qui, blotti dans la pénombre d'un coin discret, lorgnait les jolies femmes avec un petit rire égrillard.
—Charmé de vous trouver ici, monsieur, lui dit Mérigue. Je désirais précisément causer un peu avec vous.
—Bien enchanté, répondit d'Escal avec une amabilité contrainte, maudissant au fond du coeur le passant intempestif qui venait troubler la douce paix de son petit observatoire.
—Vous avez été si gracieux pour moi lors des dernières élections municipales, continua Mérigue, que je ne doute point rencontrer en vous aujourd'hui le même appui et la même bienveillance.
Le vicomte d'Escal fit intérieurement une formidable grimace.
—Vous voulez tenter encore le sort des urnes, répondit-il d'une voix peu encourageante où Jacques lut sans peine l'anxiété du porte-monnaie.
—J'y compte, monsieur.
—C'est très cher, pour le Corps législatif. Le Comité n'est pas riche, vous le savez aussi bien que moi, et, quant à votre serviteur, il est dans une position absolument gênée et presque hors d'état d'acquitter le solde encore impayé des frais énormes entraînés par votre dernière candidature.
Il faut noter que le vicomte d'Escal n'avait pas d'enfant et possédait en revanche cent mille livres de rente en bonnes terres et en bons titres.
Il venait en outre de gagner un lot de cent mille francs au tirage des obligations de la ville de Paris.
Telle était la situation matérielle de l'homme qui affirmait avoir été ruiné par une dépense de cent louis.
—Il faut avoir confiance dans l'imprévu, mon cher vicomte, reprit Mérigue, et je suis du moins certain que votre appui moral ne me fera pas défaut.
—Oh! pour ma voix, mon cher Mérigue, vous l'aurez sans aucun doute, à moins toutefois que je ne sois à la campagne le jour de l'élection; je vous demande pardon de couper court à cet intéressant entretien, mais je guette depuis longtemps déjà le président du Comité auquel j'ai absolument besoin de parler... Bien enchanté de vous avoir vu.
Mérigue ne put retenir un léger haussement d'épaules et s'éloigna l'esprit soucieux. Comment ferait-il pour trouver les deux cents louis qui allaient lui être nécessaires? Tout à coup il sentit une légère pression sur son bras gauche, et se retourna vivement. Blanche de Largeay lui tendait la main. Jacques fût tombé à la renverse s'il n'eût été au milieu d'une foule aussi nombreuse. Il frissonna violemment mais reprit bien vite son empire sur lui-même. Il s'inclina devant la duchesse qui lui donnait un shake hand vigoureux.
—On ne vous voit plus, monsieur de Mérigue. C'est vraiment bien mal à vous d'oublier ainsi vos amis. Vous savez bien tout l'intérêt que nous vous portons.
—Soyez persuadée, madame, que je vous en suis très reconnaissant, mais en ce moment de nombreux travaux m'absorbent.
—Le duc et moi espérions si fort l'autre jour entendre quelques pages de la Rédemption des damnés!
Mérigue s'inclina sans répondre.
—Vous savez combien nous aimons la littérature en général et la poésie en particulier.
—J'étais retenu par des devoirs absolus, madame.
—Je le sais, je suis allée à votre conférence avec mon mari. Nous ne sommes malheureusement arrivés qu'à la fin, mais je déclare avoir entendu là une péroraison délicieusement émouvante.
Jacques s'inclina de nouveau.
—Mais enfin, poursuivit la duchesse, vous ne pouvez, malgré tout votre zèle et toute votre éloquence, faire un discours chaque soir. Je vais m'entendre avec mon mari pour vous prier de venir un de ces jours.
Mérigue fit un violent effort sur lui-même.
—Madame, reprit-il, je ne crois pas pouvoir répondre quant à présent au désir bienveillant que vous m'exprimez. Mes travaux considérables, la préparation d'une nouvelle candidature...
—Ah! vous allez vous porter pour la Chambre... Bravo. Toutes nos sympathies seront pour vous... Dieu! qu'il fait chaud dans ce salon, quelle déplorable mode que ces bals pendant l'été. Dansez-vous, monsieur Jacques?
—Jamais.
—C'est dommage, nous aurions valsé! Voulez-vous me conduire au buffet.
Jacques, plus mort que vif, offrit son bras à Blanche sans laisser tomber un mot de ses lèvres. Le buffet était à l'extrémité opposée des salons, et la duchesse de Largeay put marcher près d'un quart d'heure au bras de l'homme qu'elle aimait. Quand ils arrivèrent à la table des rafraîchissements et des victuailles, ils trouvèrent le précieux local encombré monstrueusement. De jeunes dandys montrant leurs dents blanches au sein des plus gracieux sourires, profitaient de la longueur de leurs bras pour faire passer aux jolies femmes des sandwichs et des verres de champagne, et de petits cris de fouines étranglées témoignaient parfois qu'une ou plusieurs gouttes du mousseux liquide avaient chuté sur les bras éclatants ou dans les nuques frissonnantes. De vénérables matrones portaient d'une main tremblante des babas juteux à leur bouche disgracieusement ouverte; de beaux gourmands, décorés de plusieurs ordres, engloutissaient rapidement des pains fourrés au foie gras tout en dévorant des yeux les poulets froids entourés de gelée. De petites dames maigriottes avalaient sans s'en douter des assiettes entières de petits fours aux ananas et de cerises glacées blanches et roses. De vieux Burgraves buvaient des bols de consommé nature et des petits verres de Château-Margaux, tandis que les danseurs exotiques s'attaquaient aux grosses brioches et aux petites tasses de chocolat. Le vicomte d'Escal fut aperçu dévorant à vilaines dents des truffes entières artistement enfilées en des broches d'argent.
—Comment approcher de cet Eldorado où il y a tant d'appelés et si peu d'élus? dit la duchesse à son cavalier muet.
—Veuillez m'indiquer ce que vous désirez, madame, je tâcherai de vous l'atteindre.
—Une petite flûte de champagne.
Mérigue opéra sans accident le transport du rafraîchissement demandé. La duchesse y trempa à peine ses lèvres, rendit le verre à Jacques et lui dit:
—Il y a trop de foule ici. Pas moyen de causer tranquillement. Voulez-vous me conduire à la serre du premier étage?
Jacques arrondit son coude et la grande promenade recommença à travers les habits distendus et les traînes froissées. Blanche, toute palpitante d'émotion, ne savait plus quelles phrases adresser à son partenaire implacable, et Mérigue, domptant par sa volonté les frémissements de son âme, paraissait insensible aux charmes suspendus à son bras inerte.
Il leur fallut vingt minutes pour aboutir au jardin d'hiver. Il était presque vide, tout le monde se pressant au salon principal où le cotillon allait commencer.
Blanche prit place sur un divan et contraignit pour ainsi dire son acolyte à s'asseoir auprès d'elle.
—Ce cotillon ne vous dit pas grand'chose, n'est-ce pas, monsieur de Mérigue? lui demanda-t-elle en manière d'exorde. Je serais certainement désolée de vous enlever à un spectacle susceptible de vous intéresser, mais je crois vous connaître assez pour être certaine que le déroulement banal de toutes ces ondulations vivantes vous laisse aussi froid qu'il me laisse indifférente.
—Vous me jugez bien, madame.
Blanche fut ravie de cette petite réponse, pour le moins aussi banale que les figures du divertissement chorégraphique. Elle estima que la glace était rompue et, dans les échos bruyants de l'orchestre qui parvenaient jusqu'au berceau de verdure où elle était abritée, elle crut entendre les fanfares de sa victoire prochaine.
—Êtes-vous méchant tout de même, monsieur Jacques, soupira-t-elle tout à coup avec un de ces sourires à faire damner tous les anges du ciel. Voyons, avouez-moi que vous êtes méchant?
—Même pour vous être agréable, madame, il m'est impossible de mentir. J'ai beaucoup d'imperfections et je m'empresse de les reconnaître. Mes qualités sont excessivement rares, mais vous voyez que l'humilité ne me fait pas défaut. Je suis donc assez impartial pour protester avec quelque raison contre une accusation de méchanceté. Je n'ai jamais su ce que c'était qu'infliger au plus infime des êtres vivants la moindre douleur, le plus petit chagrin.
Ces paroles furent prononcées par le poète d'une voix ferme et imperceptiblement mélancolique. La duchesse, avec son flair supérieur, comprit de suite qu'elle avait en face d'elle un adversaire sur ses gardes. Elle jugea que le lieu où elle se trouvait n'était pas propice au développement de toutes ses batteries et au déploiement de ses dernières réserves. Elle ne voulut point engager les carrés de la vieille garde.
—A propos, monsieur de Mérigue, dit-elle comme sous l'impression d'un ressouvenir subit, avez-vous un éditeur pour votre Rédemption des damnés?
—Il est bien rare, madame, répliqua Jacques, que les vers d'un poète inconnu trouvent un éditeur avant d'être terminés.
—Le duc de Largeay vous découvrira cela... d'ici quarante-huit heures.
—Tous mes remerciements, madame, mais mon oeuvre est encore inachevée. La question dont vous voulez bien m'entretenir est donc pour le moins prématurée.
—Peu importe, ce sera autant de fait. Je vous indiquerai après-demain le nom d'un éditeur par lequel vous serez bien accueilli. Trouvez-vous à deux heures au Louvre dans le salon carré, en face du Charles Ier de Van Dyck. Je vous donnerai de bonnes nouvelles. Je compte sur vous, n'est-ce pas?
Mérigue parut réfléchir quelques instants.
Blanche reprit avec volubilité:
—L'acceptation de ce rendez-vous est une question de galanterie. Ce principe une fois posé, je ne puis croire un instant que vous vous dérobiez à mon désir...
... A après-demain deux heures.
VII
LE SALON CARRÉ
Dans l'intervalle des deux rendez-vous, Blanche, mettant de nouveau à contribution la complaisance de son mari devenue inépuisable depuis la menace de séparation, lui avait éloquemment démontré quel beau rôle était celui de protecteur des lettres. Elle avait fait intervenir dans son exhortation les noms de Mécène et des Médicis, en les faisant suivre naturellement d'une légende explicative à l'usage du duc de Largeay. En fin de compte elle chargea l'amant de Zoé de dénicher un éditeur qui voulût publier le poème de Jacques. Le duc obtint l'adhésion d'un libraire à la mode, le célèbre Benjamin Rouault qui consentit d'avance à faire paraître la Rédemption des Damnés à la condition qu'il lui fût préalablement consigné une somme de cinq cents francs. Blanche ne fut point arrêtée par une aussi mince considération, et elle se rendit, alerte et légère, au rendez-vous qu'elle avait fixé en apportant à l'auteur inconnu le moyen de franchir la première étape de la renommée. Mérigue se dirigea vers le Louvre avec une douleur poignante dans l'âme, mais en conservant la ferme résolution d'être impassible et implacable. Il prévoyait tous les assauts qu'il allait subir, mais lorsque les élans de sa passion toujours vivante lui faisaient craindre une défaite, il rappelait à sa mémoire, avec la force intense d'imagination qu'il possédait, cette minute inoubliable, où les voeux les plus purs et les plus sincères de son coeur avaient été dédaigneusement rejetés, comme des loques tombées par hasard aux mains d'une reine. Il avait bien songé un instant, soit à s'excuser par lettre, soit à manquer purement et simplement le rendez-vous, mais à la réflexion il avait compris que ce serait là un éclatant aveu de faiblesse, qui augmenterait d'autant l'impérieuse présomption de Blanche.
Il allait donc bravement à la bataille avec un bouclier de dignité et un casque d'orgueil. L'exactitude était une de ses vertus maîtresses, et à deux heures, le jour indiqué, il se trouvait devant le chef-d'oeuvre de Van Dyck, cherchant à modeler son attitude sur la fière allure de Charles Stuart. La duchesse était depuis quelques minutes en poste d'observation dans l'angle opposé du salon carré, près du grand tableau de Poussin. Par une antithèse singulière avec sa toilette de bal, elle portait un costume entièrement noir avec une rose rouge à la place du coeur, manifestant ainsi à la fois le deuil de ses pensées et la blessure de son amour. Quand elle vit Mérigue arrêté devant la toile du maître Flamand, elle marcha droit à lui comme un taureau sur le picador.
—Vous êtes bien aimable, aujourd'hui, monsieur, et d'une ponctualité vraiment au-dessus de tout éloge. L'exactitude est décidément la politesse des poètes comme celle des rois.
—Madame, j'ai l'honneur de vous saluer.
—Monsieur de Mérigue, je vous apporte une agréable nouvelle. L'éditeur bien connu, Benjamin Rouault, de la rue Vivienne, publiera votre poème aussitôt que vous lui aurez fait l'honneur de le lui remettre. Le duc de Largeay, qui est fort lié avec lui, a voulu vous donner un témoignage de notre sympathie en arrangeant cette affaire. Vous avez l'air étonné?
—Très étonné, madame. L'éditeur sentimental et qui publie un ouvrage pour l'unique plaisir d'être agréable à quelqu'un est un phénomène pathologique dont j'ignorais l'existence. Je vous prie de bien vouloir transmettre au duc tous mes remerciements pour une démarche que je me réserve d'utiliser ou de ne point mettre à profit. Quoi qu'il en soit, je suis désolé que vous vous soyez dérangée pour une oeuvre que vous ne connaissez point, et pour un personnage qui n'a aucun titre à tenir une place quelconque dans vos préoccupations.
—Une place quelconque, dites-vous?...
—Quelconque... si petite qu'elle soit, je ne m'en estime pas digne.
—Qu'il est mal de railler ainsi, monsieur Jacques, quand à vous seul vous remplissez mon âme, quand vous savez... que je suis à vous.
—Il m'est absolument pénible d'entendre un pareil langage... indigne de moi comme de vous, plus que de vous.
—Et à moi, il m'est doux infiniment, de vous répéter que je vous aime; je rouvre ainsi une plaie cuisante, mais j'y verse un baume qui la parfume et qui l'endort. Oui, monsieur Jacques, oui, Jacques, je vous aime... entendez-vous, je vous aime.
—C'est un grand malheur, madame, vous ne pouvez m'aimer sans crime, je ne puis vous aimer sans lâcheté.
—Que dites-vous... de quoi parlez-vous... de crime, je crois... ai-je bien entendu!...
—De crime.
—Il y a un crime à chérir le seul être qui ait fait tressaillir mon âme depuis l'éveil de mes sens et de ma raison! Jusqu'au jour où je vous aperçus noyé dans l'ombre des chapelles, mes regards ne s'étaient arrêtés que sur des mannequins bien coiffés, bien habillés, bien gantés, affublés de toutes les élégances et de toutes les excentricités de la mode, et tous incapables de vibrer au plissement d'un sourire, à l'ébauche d'un geste, au feu d'un regard. Vous prétendez que j'aime des fantoches, que je m'assimile à des pupazzi... Vous avez aussi prononcé, je crois, le mot de lâcheté.
—Il ne s'adressait pas à vous, madame, je me le réservais à moi-même, pour le cas où j'aurais accepté l'offre de votre amour.
—Vous m'avez aimée, Jacques, vous m'aimez encore, ne cherchez pas à vous tromper vous-même. Votre coeur saigne comme le mien. Eh bien, pourquoi, je vous le demande, trouverez-vous lâche de changer une souffrance en joie, une amertume en ravissement? Vous avez su revêtir votre visage d'un masque dur et insensible, mais ce masque a l'épaisseur d'une gaze, et derrière ce vain simulacre, je vois briller un coeur tout plein de moi, où chaque goutte de sang reflète mon image, dont chaque battement répète mon nom.
—Je vous ai aimée, madame, je puis le dire sans honte, je vous l'ai prouvé, je vous l'ai répété, je vous ai offert ce coeur dont vous voulez vous emparer aujourd'hui, vous ne vous êtes pas contentée de le repousser, ce qui était votre droit, vous l'avez souffleté, pour avoir osé aspirer jusqu'à vous. Vous vouliez bien de moi comme d'un jouet qui vous amuse l'espace d'une heure, qu'on disloque et qu'on brise dès qu'il a cessé de plaire. En vertu de votre haute naissance, vous avez cru qu'il vous était permis de mettre la main sur un pauvre passant obscur qu'avaient ébloui vos charmes, et de l'attacher à vous comme une breloque ou un pendant d'oreilles. Et parce qu'un jour ce passant a eu l'audace de montrer une âme et de l'estimer à la hauteur de la vôtre, vous lui avez infligé avec le déshonneur de l'outrage, des supplices intimes dont vous ne connaîtrez jamais la cruauté et l'horreur.
—Que dites-vous, Jacques!... Vous souffrez... donc?... vous m'aimez?...
—Vous raisonnez mal, madame. La maladie est la route par où s'enfuit la vie, la torture que j'éprouve est la voie douloureuse par où s'écoulent pour jamais les dernières gouttes de mon amour. Certes, si je la niais, cette torture, vous auriez le droit de révoquer en doute ma sincérité, mais je ne mettrai pas mon point d'honneur à vous la dissimuler. La honte n'existe pas dans la douleur endurée avec courage, mais dans la barbarie qui vous livre aux griffes de cette douleur. Si vous pouvez trouver une satisfaction à savoir que vous m'avez donné un coup de poignard, soyez heureuse, madame.
—C'est vous, Jacques, qui me martyrisez en ce moment. Vous me le disiez tout à l'heure: Nous nous sommes aimés à première vue... nous étions faits l'un pour l'autre, l'invincible attraction qui existait entre nous était celle de deux êtres qui se cherchaient pour se compléter. Mais j'ai toujours considéré deux faces dans notre vie, à nous femmes du monde, la face publique, banale, officielle, écoeurante, pleine de liens et d'obligations, et la face intime, secrète, seule existante et vraie, où le coeur se montre sans fard et sans maquillage, rouge de vrai sang, brûlant de chaleur vivante. J'ai laissé emporter ma vie extérieure au courant de moeurs et de coutumes que je n'avais pas créées, et j'ai gardé la possession pleine et entière de la meilleure partie de moi-même pour l'être futur qui saurait la découvrir. Est-ce que je ne vous ai pas conservé la bonne part? Est-ce que je ne vous ai pas livré le miel de la ruche, le suc de la fleur, la sève intime de l'arbre? Que vous importent la brèche apparente, l'enveloppe des tiges, la grossière écorce? Vous, poète, vibrant et palpitant à l'appel des voix mystérieuses, qui trouvez un sens au murmure du vent et au bruit des fontaines, pour qui la nature est un livre ouvert, qui lisez même au fond de nos âmes, à travers le cristal transparent des yeux, vous rechercheriez les vains oripeaux et les chiffons de soie qui éblouissent la multitude? Si vous saviez tout ce que j'ai creusé depuis un mois de pensées et de sentiments, depuis un mois où la plus haute portion de moi-même pleure dans le silence et dans la nuit! Vous êtes venu, Jacques, à cette fête éblouissante où il y avait dans l'église pour un million de pierreries, où toutes les splendeurs de l'autel s'étalaient en mon honneur, où les prêtres trompés par ma robe blanche ont prodigué des louanges à ma piété et à ma pureté... Eh bien! ce jour-là fut un jour mortuaire, c'était le Dies iræ que j'entendais mugir dans les grandes orgues, dès l'instant de mon mariage, ô Jacques! j'étais veuve.
—Vous êtes éminemment habile, madame la duchesse, à changer de place toutes les culpabilités.
Je ne sais si cela tient à ma pauvre origine, à mon existence en tout temps, humble, laborieuse, pénible, mais je ne saurais admettre le dédoublement de notre personne. Si j'aime, je veux pouvoir le dire à toute la terre. La vie est trop courte pour pouvoir en consacrer la moitié à des poses et à des parades. Au reste, je ne saurais m'attarder à discuter une subtilité. Vous avez trouvé mon amour trop inférieur et trop vulgaire pour l'avouer à la face du monde. Au lieu de voir un coeur tout embrasé de tendresse, vous avez pensé au sixième étage, au travail acharné qui gagne le pain, aux habits râpés, à la nourriture sèche et frugale. Vous n'avez pas seulement réfléchi à une chose, c'est qu'un pauvre habillé en duc pourrait avoir bonne mine, et qu'un duc habillé en pauvre pourrait sembler misérable et chétif. Vous vous êtes préoccupée de l'opinion de ces pantins et de ces automates dont vous me parliez tout à l'heure. Ils ont réglé vos choix et vos décisions, et, sur un signe de leur main, vous avez renié la plus belle partie de votre âme, pour employer votre langage. J'ai la conscience de n'avoir rien fait pour mériter cet outrage. Si j'ai quelque mémoire, je ne suis point allé chez vous de moi-même, vous m'avez attiré, choyé, caressé, vous m'avez laissé croire que j'occupais une place dans vos pensées. Or, mes principes d'honneur me la désignaient impérieusement, je vous ai fait connaître mes voeux et mes désirs, vous savez la réponse que vous m'avez faite. Elle est telle que tout l'amour que vous pourriez me prodiguer, tout le dévouement que vous déploieriez en ma faveur, tout le repentir même que vous essayeriez de me témoigner, n'effaceraient point dans mon souvenir l'écho méprisant de votre voix. Vous me parliez tout à l'heure de souffrances et de tortures. Voyez si les vôtres sont comparables aux miennes. Vous veniez de me dire: Je vous aime, et de me transporter des profondeurs de mon enfer aux plus hautes gloires de votre Paradis. Et au moment où j'étendais la main vers la couronne que vous m'aviez préparée, vous me précipitiez au fond des abîmes, impitoyablement, d'un coup de pied. Je puis pardonner la douleur infligée, je n'oublierai jamais l'affront...
—Je suis bien malheureuse. Je vous demande pardon...
—Je viens de vous répondre, madame, la trace de l'injure est ineffaçable. Auriez-vous tenté de la faire disparaître même avant de vous appeler la duchesse de Largeay que vous n'y seriez point parvenue. Votre fierté vous a poussée à l'insulte gratuite et inique, souffrez que la mienne m'enchaîne au juste ressentiment.
Nous aurions pu être heureux, madame, je le voulais passionnément, c'est vous qui avez refusé. Que pouvais-je faire? Que puis-je faire encore? Une seule chose: Oublier l'ivresse que vous m'avez un jour versée, me rappeler que je suis un homme, étouffer mon coeur et agiter mes bras.
—Cela ne peut être votre dernier mot, Jacques, je vous le dis encore: j'ai péché contre vous, je m'en humilie en votre présence. Voyez, je vous parle comme une pécheresse parlerait à Dieu, je m'attache désormais à votre vie comme un ange gardien et consolateur. Vous pouvez me repousser aujourd'hui, je reviendrai demain, après-demain, toujours. Je vous aime assez pour commettre ce que vous appelez un crime. Et vous me verrez à l'oeuvre à toute heure, à tout instant. Je bénis Dieu de vous avoir fait pauvre et dénué...
—Pardon, madame, je ne me suis jamais plaint à personne de ma pauvreté.
—Je vous dis que je bénis Dieu, parce qu'ainsi je pourrai, autrement que par des paroles...
—Assez, madame, assez. Vous aggravez les anciens opprobres...
—Je vous aimerai tellement que je vous forcerai à m'aimer.
—Ne me contraignez point à concevoir pour vous un autre sentiment dont le nom arrive sur mes lèvres...
Blanche pâlit horriblement, quant à Mérigue un tremblement involontaire agitait tous ses membres. L'amour et la fierté se livraient en lui un suprême combat.
—Adieu, dit la duchesse après un moment de silence, je vous pardonne à mon tour l'humiliation que vous m'infligez.
VIII
DIVERSION
Après son entretien avec la duchesse, Jacques était retombé dans toutes ses perplexités et dans toutes les amertumes de son âme. Le contentement qu'il ressentait de sa victoire s'effaçait rapidement sous l'impression croissante de ses regrets et de sa douleur. Dans la crainte où il se vit de succomber aux appels enchanteurs de la sirène qui avait juré de l'ensorceler, le poète prit immédiatement la résolution de se jeter sans plus tarder dans les tracas sans nombre et les travaux multiples résultant d'une candidature à la Chambre des députés. Il fit insérer le soir même une note dans les journaux et se rendit chez le président du comité royaliste. Cette assemblée venait d'être réorganisée sur des bases entièrement nouvelles. Les braves gens un peu vieux et un peu mous avaient été remplacés par des personnages plus jeunes, plus actifs et possédant une certaine habitude des choses politiques et parlementaires. Jacques espérait trouver auprès d'eux un accueil plus chaleureux et surtout plus effectif qu'auprès des vénérables bornes-fontaines qui lui avaient récemment donné leur appui moral assaisonné d'un petit blâme. Le président actuel du comité était un homme d'une soixantaine d'années qui avait rempli sous l'Empire d'importantes fonctions diplomatiques.
Fort bien de sa personne, possédant un visage très officiel, où ceux qui ne le connaissaient point s'imaginaient découvrir la plus auguste gravité, le baron d'Édelweis passait auprès de ses intimes pour un simple homme de plaisir. Il parlait avec aisance et volubilité, possédait une dose suffisante de bagou administratif et était surtout fort bien doué pour pratiquer de petites intrigues de couloir, sous un gouvernement parlementaire, paisible et bien établi. Derrière son attitude d'apparat, on sentait un viveur élégant et enjoué, aimable et galant, quand il en était besoin, impertinent par occasions. Sa physionomie, même dans les cas les plus solennels, reflétait toujours quelque arrière-pensée se rapportant à ses bonnes fortunes, dont la dernière assurément serait un petit fauteuil à l'Académie, parmi le groupe douceâtre des bénins et des inoffensifs. Un tel homme était peu fait pour accueillir le sincère et impétueux Mérigue, recommandé par sa valeur seule, sans la plus petite rente à la clef.
—Monsieur le président, je viens vous faire connaître mon intention de poser ma candidature dans notre arrondissement.
—Mais, monsieur, vous ne pouvez avoir la moindre intention sans avoir d'abord soumis vos vues au critérium du comité, répondit le baron avec un mouvement de tête légèrement dédaigneux.
—Je suis venu dans ce but, monsieur le président.
—Que désirez-vous, Monsieur?
—Votre appui, monsieur le président.
—Notre appui ne s'accorde pas ainsi à la légère. A quel titre venez-vous?... Je ne vous connais pas.
—Vous n'êtes pas sans avoir ouï parler de ma dernière candidature au Conseil municipal, qui a été appuyée par le comité alors en fonctions.
—Le comité d'aujourd'hui, monsieur, ne saurait, en aucune façon, être solidaire du comité d'hier.
—Aussi viens-je causer quelques instants avec vous pour faire connaissance et nous entendre.
—Le comité, Monsieur, n'a pas à s'entendre avec les candidats. Il délibère sous sa responsabilité à huis-clos et donne des ordres qui doivent être obéis sans contestation.
—Je n'ai pas l'intention de m'insurger ni de violer le secret de vos délibérations, je viens simplement me présenter à vous.
—Et qui vous dit, monsieur, que le comité n'a pas déjà fait son choix?
—Je vous serais reconnaissant de me l'apprendre.
—Comment l'entendez-vous? Est-ce une mise en demeure, monsieur?
—Non, monsieur, une question pure et simple. Si je dois être le candidat du comité, j'ai intérêt à le savoir promptement.
—Alors, monsieur, nous sommes obligés de prendre votre heure?
—Nullement, mais je ne suis pas tenu moi-même à attendre la vôtre; pour mener une campagne sérieuse, je dois connaître d'ores et déjà sur quelles ressources je puis compter.
A ces derniers mots de Mérigue, d'Édelweis eut un plissement de lèvres empreint d'un dédain suprême.
—Je vous entends, monsieur, vous venez demander des subsides?
—Certainement, je suis sans fortune.
—Et vous songez à briguer une candidature?
—J'ai déjà conduit une campagne électorale et non sans un certain éclat.
—J'aime à vous entendre, monsieur.
—Vous devez bien le savoir, monsieur le président.
—Voici que vous me questionnez, maintenant.
—Rassurez-vous, je ne suis pas plus Hernani que vous n'êtes l'empereur Charles-Quint.
—Vous avez un charmant esprit, monsieur.
—Non, j'ai simplement le désir de mettre mon activité et mon énergie au service de mes convictions.
—Vous n'êtes pas le seul, monsieur, et je dois vous dire sans plus tarder qu'à égalité de capacité et de dévouement, le comité ira au candidat pourvu d'une situation de fortune qui lui permette de solder tous les frais de son élection.
—Pardon, monsieur, mais s'il n'y a pas égalité de talent et d'énergie?
—C'est presque de l'outrecuidance, monsieur.
—Un instant, monsieur, le mot me paraît un peu gros.
—De la susceptibilité, maintenant. Elle est malséante, monsieur.
—Je vous prie, monsieur le président, de modifier cette expression qui me paraît inacceptable.
—Dois-je être à vos ordres, monsieur?... enfin, soit. Mettons présomption, si vous le daignez vouloir.
—Je daigne, monsieur.
—C'est bien heureux, monsieur.
—Concluons, monsieur.
—Bon, me voilà sur la sellette. Vous plairait-il de formuler vos désirs?
—Avez-vous lu mes conférences publiques?
—Si je devais passer mon temps à parcourir la jeune prose de tous nos Éliacins!
—C'est vrai, j'étais présomptueux... Le comité me donnera-t-il audience?
—Le comité, monsieur, n'a pas de temps à perdre.
—Je désirerais entretenir quelques-uns de vos collègues, monsieur, pour ne pas être jugé sans avoir plaidé ma cause.
—Inutile, monsieur, le comité, c'est moi.
Jacques prit congé sur cette parole en disant à part lui: «Va donc, eh Louis XIV!»
Puis sa résolution fut immédiatement prise. Il n'attendrait pas la signification des volontés toutes puissantes de l'olympien baron et se mettrait à l'oeuvre dès le lendemain. Les premiers frais seraient couverts par les cinq cents francs d'économies qu'il avait faites sur ses émoluments de la rue de Monceau. Le coeur lui saigna bien quelque peu, en sacrifiant ce petit trésor prédestiné dans sa pensée à venir en aide à ses chers parents. Il en écrivit à son père, qui répondit courrier par courrier:
«Mon cher Fils,
«D'abord le devoir et l'honneur. La restauration de nos vieilles murailles viendra ensuite. Va de l'avant sans hésiter; tu es la joie et l'honneur de ma vieillesse.»
«Joseph, comte de Mérigue.»
IX
UN MELON
Blanche savourait pendant ses longues solitudes l'amertume de son dernier échec. Elle n'avait pas d'autres pensées que de chercher de nouveaux moyens, de combiner de nouvelles attaques; sa fantaisie d'enfant gâtée et de jeune femme capricieuse allait prendre, en se voyant ainsi repoussée, les proportions d'une passion tragique. Quelques jeunes gens, voyant une aussi jolie personne presque entièrement délaissée par son mari, commençaient à papillonner autour d'elle, et parmi le groupe des soupirants se faisait remarquer entre tous un de ses cousins éloignés, élève à l'École-Militaire et qui se prévalait de sa vague parenté avec Blanche pour lui faire deux doigts de cour. Une cour gauche, naïve, timide, avec des intermèdes d'audace tenant du manque d'usage, et que la duchesse considérait avec une sensible indifférence.
Robert de Vaucotte était un assidu des dimanches. Tout son jour de sortie se passait aux soins divers de son petit béguin juvénile. Débarqué à dix heures et demie par le train spécial de la gare Montparnasse, il sautait immédiatement dans un «ver rongeur», nom symbolique des fiacres—et se faisait conduire en premier lieu chez une fleuriste en renom des boulevards. Il payait un louis une botte de roses thé et s'empressait de venir en faire hommage à la duchesse Blanche, qui le remerciait d'un air distrait, ne l'embrassait jamais et l'invitait régulièrement à déjeuner. Robert déclinait avec non moins de persévérance l'offre de sa cousine, pour ne pas se trouver en face du duc, qu'il regardait comme son rival avec le plus grand sérieux du monde. Il revenait à l'hôtel de Largeay vers quatre heures avec un sac de marrons ou de fondants. Blanche croquait les friandises, offrait à son cousin une tasse de thé et ne l'invitait jamais à dîner, ce qui plongeait le favori de Mars dans la plus noire des mélancolies, car il savait que la duchesse dînait presque toujours seule, et il voulait profiter, pour faire la déclaration de sa flamme belliqueuse, d'un de ces moments de laisser-aller et d'abandon qui se produisent après un repas plantureux, entre le café et le cigare. Un jour, il se lassa d'attendre l'occasion souhaitée qui ne se présentait jamais; il dit brusquement à Blanche, en interrompant l'absorption d'une tasse de thé:
—Savez-vous, ma chère petite cousine, que vous êtes une femme très «bahutée».
—Hein, bahutée? Connais pas.
—Oui, enfin, très ruffe, vous me comprenez bien. On dit très v'lan dans le civil!
—Bien obligée du compliment.
—J'avais hier les plus vives craintes au sujet de ma sortie d'aujourd'hui; il y avait eu «grand vent».
—Que veut dire cela, en langage civil?
—Fureur du cadre contre les recrues.
—Oh! mon pauvre melon... je ne connais que ce mot-là de votre dictionnaire.
—Et j'avais bien peur de ne pouvoir vous apporter ce soir mon petit sac de «cornard».
—Oh! je n'y suis plus du tout.
—Le «poireau» voulait me bloquer.
—Vous êtes hébraïsant, Robert.
—Pour avoir piqué un «laïus» aux «copains» pendant «l'amphi» du «Pendu».
—Nous arrivons au sanscrit, mon cousin.
—J'avais heureusement piqué le «maxi» au «pète-sec».
—Pour le coup, votre langage devient cunéiforme.
—C'est la seule matière où je sois «fana».
—Voulez-vous me faire l'amitié de me traduire ces hiéroglyphes parlés?
—En langage pékin... parfaitement. Je devais être en retenue pour avoir chahuté au cours de physique. Mes bonnes notes d'escrime et de gymnastique m'ont sauvé. Voilà ce que c'est que d'avoir «un poireau fana de pète-sec».
Oh! pardon! le poireau... c'est le clou... le calot... le patron... le général...
—Merci, Robert.
—J'aurais été d'autant plus désespéré de ce malheur que je voulais aujourd'hui vous dire combien je vous trouve gentille, combien je vous aime, je ne pense qu'à vous depuis que j'ai pris le crampton... Excusez, le train.
—Je vous suis infiniment reconnaissante, mon cousin, et je ne puis que vous répéter moi-même: Vous êtes très gentil et je vous aime beaucoup.
—Vous dites cela d'un air?...
—Tout à fait sincère, mon petit.
—Je ne dis pas, ma cousine, mais ça ne paraît pas bien profond, bien enraciné.
—Comment! vous doutez de mon amitié? C'est bien mal à vous, monsieur le militaire... je serais vraiment d'une ingratitude dans les couleurs les plus foncées, si l'aimable parent qui m'apporte des fleurs si embaumées et des marrons si glacés...
—Pardonnez, cousine... ce n'est pas votre amitié que je convoite... pas plus que votre estime.
—Comment l'entendez-vous, parlez-vous toujours votre petit charabias?
—Oh! non, ma cousine. Je parle pékin, bien pékin.
—Eh bien, qu'est-ce qu'il vous faut, mon petit panache bicolore?
—Blanche... il me faut... votre amour.
—Vous êtes fou, Robert!
—Oui, tout à fait fou... de vous!
—Si le duc vous entendait, mon pauvre gamin.
—Le duc... le duc. Je lui donnerais bien un bon coup d'épée.
—Vous tueriez mon mari. Mais vous êtes un ange, mon petit... ou plutôt un aimable garçon bien drôle, et bien risible. Tenez, je m'en donne à coeur joie, ne vous en formalisez pas.
Et Blanche, en prononçant ces derniers mots, partit d'un grand éclat de rire qui se prolongea pendant plusieurs minutes, et qui apporta une sorte de soulagement physique à l'oppression de son âme.
Robert de Vaucotte n'était pas content du tout de son premier assaut.
Il se voyait repoussé avec pertes et même quelque peu berné.
—Je vous promets de sortir dans «la basane»... la cavalerie... hasarda-t-il en guise d'argument suprême.
—Vous ferez bien, repartit Blanche d'un ton positif, cela vous facilitera un beau mariage!...
—Me marier, moi!... avec votre image dans le coeur. Plutôt aller me faire casser la tête au Tonkin. C'est par là que je finirai, si vous continuez à me repousser... à moins que sans courir chercher aussi loin le remède suprême à mon chagrin... je ne me fasse ici même sauter la cervelle à vos pieds!
—Impossible, faute d'objet, répliqua Blanche, toujours gouailleuse.
Ce scepticisme à l'endroit de ses résolutions tragiques fit sur Robert l'effet d'une douche d'eau froide. Il se retira en maugréant, honteux comme un dragon battu par une cantinière.
X
LA QUÊTE
Jacques de Mérigue prit la résolution de poser sa candidature d'une manière éclatante. Le nouveau comité qui se résumait et s'absorbait dans la personne du baron d'Édelweis lui était nettement hostile et préparait en catimini ce que l'on appelait «une grande candidature.» Il était dès lors convenu dans les cercles et les salons politiques de la droite monarchique, que l'on se compterait sur le nom d'un homme considérable par son nom, ses antécédents et sa position de fortune. On ne se préoccupait en aucune façon d'avoir un candidat actif et énergique. Le baron Grémoli déclina les offres qui lui furent faites. Il lui répugnait de lutter encore avec Mérigue pour lequel il ressentait une réelle sympathie. En outre, n'allant déjà point au Conseil municipal, il avait quelque vergogne de s'exposer à brûler également les séances de la Chambre. Il fut décidé que le grand candidat serait choisi à l'issue du solennel banquet royaliste fixé aux premiers jours de juillet. Toutes les notabilités de l'arrondissement y furent convoquées, et plus de deux cent cinquante personnes se trouvèrent entassées au jour dit, dans un entresol de la rue de Lille, où le célèbre restaurateur Paget leur servit un de ces délicats et somptueux festins dont il a seul le secret. Un grand nombre de discours furent prononcés: d'Édelweis parla le premier et insista sur la nécessité de la discipline dans les questions électorales. L'ancien président du comité, le Vidame du Merlerault exprima le désir de voir tous les suffrages des royalistes se porter sur un nom universellement connu et honoré; M. Rau, trésorier, parla de l'exiguïté des ressources de la caisse, et annonça une souscription. Le chevalier de Sainte-Gauburge célébra les vertus du roi, et le vicomte d'Escal exalta la piété de la reine. Jacques de Mérigue se leva le dernier, et démontra que le souverain ramènerait en France la paix, la prospérité, la liberté et l'honneur.
«Le roi, s'écria-t-il d'une voix retentissante, le roi c'est la paix. Ouvrons l'histoire contemporaine: la République fut tantôt la guerre extérieure à perpétuité, tantôt la discorde civile sans trêve ni merci. Quand aux Bourbons, ils ont toujours été avares du sang français. Ils n'ont jamais cherché dans les aventures, une gloire de lanterne magique. Henri IV fit le premier le noble rêve de la paix universelle. Le plus fier de tous, Louis XIV, offrait en 1710 aux ennemis toutes ses richesses privées pour obtenir la paix à la France. Louis XV, après Fontenoy et Raucoux, sacrifiait à la paix l'orgueil de ses conquêtes. Louis XVIII, en 1815, refusait de s'allier avec l'Autriche pour poursuivre la lutte contre la Prusse et la Russie. Ils avaient sondé, ces monarques, l'océan des larmes maternelles. Chaque douleur d'un Français était une douleur de la royauté, aussi entendrons-nous le peuple redire le vieux cantique Domine salvum fac regem, Dieu sauvez le roi, qui, pareil à la colombe de l'arche, rentre en portant un rameau d'olivier. Le roi, c'est la prospérité, les ministres s'appellent Sully, Colbert, Turgot, Villèle; M. de Metternich, disait un jour «Il est heureux que la France fasse des révolutions.» Si elle avait gardé ses rois, elle serait assez riche pour acheter l'Europe. Le roi, c'est la liberté. Louis VI émancipa les communes; Saint Louis disait à son fils: «Vous maintiendrez les franchises et les libertés du peuple!» Philippe le Bel défend aux baillis d'envoyer les pauvres à l'armée; Louis XI ne veut pas qu'on élise pour maires les officiers de la couronne. Louis XII reçoit le titre de Père du peuple. Henri IV dit: «Je ne veux me bâtir une citadelle que dans le coeur de mes sujets.» Le roi, c'est l'honneur. Voyez donc les noms que la France a donné à ses monarques. Le Fort, le Hardi, le Bon, le Sage, le Lion, le Victorieux, le Juste, le Grand. Quelles oraisons funèbres faites, en un mot, par le peuple tout entier!
«Entendez-les retentir comme une haute fanfare à travers les échos des générations et des siècles. Mesurez la taille des ombres qui, à ces noms prononcés, soulèvent la pierre de leurs tombeaux. Et que notre dernière parole soit un cri d'espérance. Certes fussions-nous voués aux irréparables désastres, nous lutterions jusqu'à l'agonie, car notre sang est de celui qui a rougi la terre avec sa pourpre orgueilleuse aux cris héroïques de «Dieu le veut. Montjoie et Saint-Denis!»
«Mais la vague lueur qui nous environne n'est point un crépuscule mourant. C'est une aurore qui se lève: Royalistes, vous reverrez sourire la fortune. Cette noble maîtresse de nos aïeux se rappellera ses amours antiques, et son aile qui ombragea la tête des pères reviendra caresser le front des enfants.»
De hautes acclamations s'élevèrent. Les applaudissements durèrent trois minutes et le président lui-même se surprit à ébaucher des gestes d'approbation. Tous les membres du comité, d'Édelweis en tête, vinrent féliciter l'orateur. Une demi-heure après, tous s'accordaient avec la même unanimité à proclamer comme «grand candidat» M. Belin, jeune chimiste d'avenir. Jacques de Mérigue n'avait été défendu que par le duc de Largeay.
Le lendemain au déjeuner, l'époux de Blanche rendit compte à la jeune femme de l'insuccès de ses efforts. La duchesse haussa les épaules, et parut s'enfoncer en une méditation profonde. Quand son mari fut parti pour Zoé, elle prit un portefeuille enfermé dans un coffret de santal, revêtit la toilette la plus simple et la plus sombre, et se dirigea vers la rue des Saints-Pères. Elle ne parla point au concierge de Jacques. Il n'y avait qu'un escalier dans la maison, et les 120 marches du poète étaient légendaires. Blanche les monta résolument, et donna à la porte où s'étalait la carte du jeune homme, un violent coup de sonnette. Jacques n'avait jamais pensé que son ancienne idole eût l'audace d'en venir là. Il ne la reconnut point tout d'abord, grâce à l'obscurité complète de sa petite antichambre.
La duchesse salua légèrement, et s'avança sans relever sa voilette jusque dans la chambre de Mérigue.
—C'est encore moi, Jacques, dit-elle, en montrant son visage étincelant de hardiesse et de désir. J'ose espérer que vous ne me jetterez point par la fenêtre. On vous ferait une contravention... eh bien... vous ne dites rien. Gageons que vous ne m'attendiez pas.
Jacques, répondit d'une voix sourde et tremblante:
—Il est certain, madame, que vous me surprenez... il est non moins sûr que, s'il plaisait à M. le duc de Largeay de me rendre visite à cette heure, il serait plus surpris encore que moi-même... et presque aussi désagréablement.
Jacques prononça ces dernières paroles d'un ton étranglé, convulsif, qui démentait leur signification brutale.
—Oui, oui, c'est entendu! vous voulez toujours faire le méchant; mais vous n'arriverez nullement à décourager ceux qui vous veulent du bien. Vous faites le méchant, dis-je, mais vous ne l'êtes pas, et tous les efforts auxquels vous vous livrez pour paraître tel, n'ont qu'un effet: ils font ressortir la bonté de votre coeur et la tendresse de votre âme, et aussi, je dois bien l'ajouter, votre inénarrable orgueil.
—Puis-je vous demander, madame, où vous désirez en venir! Votre présence ici est plus qu'inconvenante, elle pourrait donner lieu à des soupçons graves que je n'ai jamais justifiés.
—Vous tenez essentiellement à fournir une édition nouvelle des amours de Joseph et de Mme Putiphar?
—Je n'ai point l'esprit à la plaisanterie, madame. Il est peu délicat de vous jouer d'un malheureux. Que voulez-vous?
—Ce que je veux, Jacques!... Je veux le prendre dans mes bras, ce malheureux dont vous parlez, je veux effacer jusqu'à la dernière trace de ses peines et de ses chagrins, je veux lui faire oublier tous les jours sombres de sa jeunesse, et le rendre le plus fortuné, le plus glorieux des hommes.
—De grâce, madame, ne raillez pas. Ne vous donnez pas la volupté de vanter à un aveugle les charmes du jour, à un mourant les délices de la vie. Je n'ai présentement qu'un désir: arracher de mon âme jusqu'au souvenir de votre nom.
—Vous me dites des choses pareilles, Jacques, et vous m'accusez d'être cruelle. C'est vous qui l'êtes pour moi et pour vous-même.
—Non, madame, je suis juste.
—Dites: souverainement inique... ingrat à un degré révoltant. Tenez encore, un mot bien en situation! avec tout votre esprit, et tout votre talent, vous êtes ridicule... non... Jacques... pardonnez-moi cette parole, c'est mon exaspération qui l'a prononcée.
—Je vous renouvelle ma première question. Où voulez-vous en venir?
—Ah! vous êtes par trop... simple.
—Vous pouvez faire défiler toutes les aménités de votre vocabulaire.
—Je suis venue... m'emparer de vous, et vous aimer.
—Je ne suis pas l'arbitre de vos sentiments. Pour ce qui me concerne, je vous jure que vous ne vous rendrez point maîtresse de moi, et que je ne vous aimerai... jamais!...
—Vous mentez, Jacques.
—Je n'ai jamais menti.
—Ne jouez donc pas sur les mots. Le coeur qui bat dans votre poitrine et qu'il me semble voir heurtant à coups précipités la prison qui l'enserre pour se révéler au grand jour, votre coeur dément tout bas l'impitoyable rigueur de vos paroles. Quel dommage qu'il soit muet. Mais patience, si vous le comprimez trop, ses sentiments intimes jailliront malgré vous, en frémissements, en soupirs, en cris peut-être, qui seront la condamnation de votre orgueil et le triomphe de mon amour.
—Jamais.
—Oh! j'ai le temps, monsieur de Mérigue, nous verrons bien qui se lassera le premier.
—Qu'est-ce à dire, madame?
—C'est-à-dire que je suis ici, et que je n'en sortirai que poussée par les épaules... ah! vous pouvez compléter la gracieuseté de votre réception. Frappez-moi, jetez-moi à terre, ce sera digne de vous... ou bien encore, tenez... allez chercher mon mari!
—Vous m'insultez, madame.
—Dites-lui que je veux le tromper et priez-le de venir me couper la gorge.
—Je ne réponds pas un accès de démence, je vous prie le plus respectueusement possible de vouloir bien abandonner vos projets, et me laisser à ma solitude.
—Vous me mettez à la porte, monsieur?
—En aucune façon, madame.
—Alors, je reste.
—En ce cas, il me sera peut-être permis de m'en aller.
—Jamais de la vie, c'est une grossièreté... vous injuriez une femme sans défense.. oh! ne m'irritez pas davantage, car je ne sais pas ce que je vous dirais.
—Ni moi non plus, madame, car vous m'avez tout dit.
—Quand cela, s'il vous plaît?
—Quand à la demande de votre main, que je vous fis au printemps dernier, vous répondîtes: «Je vais sonner mes gens pour vous faire reconduire.»
—Laissez donc cela, Jacques, c'était une colère d'enfant. Vous auriez dû en rire et ne pas vous emparer d'un mot échappé à une jeune fille interloquée, pour torturer sans pitié une femme qui vient se livrer à vous.
—Vous n'aviez nullement l'apparence d'une jeune fille vexée, madame, mais bien l'attitude d'une femme outragée. Si l'amour honnête et loyal que je vous offrais alors était une insulte, comment pourriez-vous donc qualifier celui que vous réclamez aujourd'hui, si je commettais l'indignité de tomber dans vos bras?
—Voyons, Jacques, reprit la duchesse après une pause de quelques instants, causons un peu, sans nous fâcher, et sans employer de grands mots. Vous savez ce qui se passe à propos de votre candidature?
—Oui, madame.
—Le Comité la repousse et vous préfère M. Belin.
—Je sais tout cela, madame. M. Belin est un homme de grand mérite.
—Vous n'avez eu pour vous que la voix du duc de Largeay.
—Je vous prie, madame, de vouloir bien lui transmettre l'expression de ma plus vive gratitude.
—Ce n'est pas la peine... il a agi d'après mes ordres. Vous voilà renseigné.
—Alors, madame, c'est vous que je remercie.
—Mais cela n'est rien, c'est une manifestation platonique.
—Je l'apprécie néanmoins.
—Alors vous persistez dans vos projets?
—Certes.
—Où trouverez-vous les cinq ou six mille francs qui vous sont nécessaires?
—Je n'ai que des ressources restreintes. Je ferai peu de publicité. Je suppléerai à ce qui manquera de ce côté-là par mon activité personnelle.
—C'est chimérique, vous échouerez. Que voulez-vous faire sans Comité et sans argent?
—J'ai le peuple avec moi.
—C'est insuffisant. Il vous faut un groupe d'amis haut placés et des fonds. Je suis en train de songer au groupe en question. Je sais que le due de Belverana consentira à le présider. Quant aux trois cents louis qui vous sont indispensables... eh bien, Jacques, les voilà!
Et la duchesse Blanche ouvrit brusquement le portefeuille dont elle s'était munie, et l'étala grand ouvert sur la table du poète.
Mérigue, foudroyé, recula jusqu'à la fenêtre. Puis, à la pensée de cette femme qui venait acheter son amour et lui en lancer d'avance le prix à la face en billets de banque, il sentit bouillonner en son âme la plus épouvantable des colères.
Saisissant le portefeuille de la main droite et la duchesse de la main gauche, il jeta au front de Blanche la liasse de banknotes qui tarifait son déshonneur. Puis, confus de cet acte de violence, il tomba sur une chaise et prit sa tête dans ses mains. La duchesse, d'abord terrifiée, n'eut pas un geste, pas un cri. Elle demeura un instant immobile, puis un sourire affreux vint illuminer sa figure pâle. Elle reprit ses trente deniers et sortit lentement.
Arrivée au seuil de la chambre, Blanche dit d'une voix saccadée: «A revoir, monsieur», et referma sur elle la première porte. Puis, avisant une vieille jaquette suspendue à un porte-manteau, elle glissa dans une des poches un billet de mille francs:
—Ah! orgueilleux exécrable, murmurait-elle en descendant le long escalier, tu m'as deux fois vaincue, tu me soufflettes aujourd'hui. A moi la dernière manche!
XI
LES ANGOISSES DE M. GILET
La duchesse de Largeay, en quittant la rue des Saints-Pères, se rendit droit au bureau du commissaire de police. Elle demanda à parler à M. le commissaire en personne et, sur le vu de sa carte, on l'introduisit immédiatement dans la pièce la plus retirée du commissariat où se tenait M. Gilet. Le magistrat, qui à toutes ses autres qualités joignait une éducation parfaite, se leva respectueusement, salua avec déférence son illustre visiteuse et lui indiqua d'un geste plein d'urbanité le fauteuil de velours vert situé à la gauche de son bureau. Avec son flair habituel, M. Gilet vit dans le visage crispé et bouleversé de la duchesse qu'il devait s'agir d'une question grave.
—Madame la duchesse, fit-il avec une inclination de tête, je désire vivement que ce ne soit pas une triste communication qui me vaille l'honneur de votre visite.
—Hélas! monsieur le commissaire, nous ne dirigeons pas les événements, nous les subissons; ce que j'ai à vous confier dépasse tout ce que l'imagination peut concevoir. C'est à croire que je rêve et que je me trouve sous l'impression d'un hideux cauchemar.
—Veuillez vous remettre, madame la duchesse, j'occupe une position où je reçois tous les jours de bien terribles confidences, et je vous avouerai que, malheureusement, rien au monde ne saurait m'étonner.
—Vous avez, sans aucun doute, entendu parler de M. Jacques de Mérigue, candidat aux dernières élections municipales?
—Assurément, madame la duchesse.
—Jeune homme d'avenir, plein de talent et d'énergie, doué de facultés oratoires tout à fait remarquables!
—Je sais tout cela, madame la duchesse.
—Eh bien! monsieur le commissaire, ce que vous ne savez pas, ce dont vous ne sauriez vous douter, ce que vous aurez peine à croire, ce qui m'anéantit et me confond... Oh! non! c'est impossible... infâme... inimaginable...
—Achevez, madame.
—M. de Mérigue... est... un misérable... un...
—De grâce, madame, achevez.
—Un... un voleur!
M. Gilet bondit sur son siège. Il s'attendait au récit de quelque tentative de séduction et voilà qu'il se trouvait en présence du plus vil, du plus ignoble de tous les crimes.
Et commis par qui? Par un jeune homme, qu'il jugeait à tous les points de vue d'une nature supérieure, qu'il estimait, qu'il aimait, qui lui avait sauvé la vie. Blanche aperçut bien vite sur le visage du commissaire les traces d'une stupéfaction douloureuse; après quelques secondes de silence, M. Gilet reprit la parole:
—Veuillez m'exposer, madame, les circonstances qui ont accompagné l'acte délictueux auquel vous faites allusion.
—Très volontiers. Je suis venue pour cela. Je faisais une quête à domicile pour les pauvres de M. l'abbé de la Gloire-Dieu. J'avais prévenu par lettre les personnes auxquelles je comptais demander une offrande. M. de Mérigue était du nombre. Au moment même où j'entrais chez lui, il a avisé mon portefeuille d'un coup d'oeil rapide et a beaucoup insisté pour m'en débarrasser. A peine l'a-t-il eu déposé sur sa table qu'il s'est mis à parler avec une grande volubilité. Au moment où il a cru mon attention détournée, il m'a subtilisé assez adroitement un billet de mille francs. Vous savez, qu'il est candidat et n'a pas un sou. J'ai paru ne m'être aperçue de rien et j'arrive tout droit chez vous, monsieur le commissaire, pour vous prier d'agir immédiatement et de saisir le corps du délit avant que le coupable ait eu le temps de le faire disparaître.
M. Gilet avait appuyé son front sur sa main gauche et fermé un instant les yeux. Lui aussi se croyait en proie à un mauvais rêve.
—Eh bien! monsieur, poursuivit Blanche, vous attendiez-vous à cela? Vous que rien n'étonne, êtes-vous un peu surpris à cette heure?
—Je suis affligé, madame. Je ferai mon devoir; veuillez me dicter votre déposition et la revêtir de votre signature.
Pendant que, dévorée d'une affreuse soif de vengeance, la duchesse Blanche était en train de perdre celui qu'elle aimait pour le châtier de sa résistance inébranlable et de l'affront qu'il venait de lui infliger, le baron de Sermèze causait avec Jacques, auquel il apportait des renseignements électoraux. Le baron avait trouvé son ami sous le coup d'une émotion mal dissimulée, et attribuait cet état aux craintes que Jacques pouvait concevoir sur l'issue de la campagne engagée.
—Tu as absolument tort de t'inquiéter, mon cher, je t'apporte les meilleures nouvelles.
—Tu es bien aimable.
—J'ai fait avec plusieurs personnes fort entendues un pointage des plus rigoureux, et je vais te communiquer le résultat de cette opération. Évidemment, tu ne comptes pas sur la voix de M. d'Édelweis.
—Je n'y compte pas.
—Écoute-moi bien. Il y a vingt mille électeurs inscrits dans l'arrondissement. Il n'y a jamais eu plus de quatorze mille votants. Les républicains réuniront six mille voix environ au grand maximum. Restent huit mille conservateurs de toutes nuances. Tu auras contre toi la majorité des grandes familles, leurs gens et leurs fournisseurs. Presque tout le peuple marchera avec toi. Or, en bonne arithmétique, la classe populaire est plus nombreuse que la classe privilégiée. En mettant les choses au pire, remporteras au moins de cinq cents voix sur M. Belin, et il se produira un ballottage. M. Belin est un honnête et galant homme, il ne peut faire autrement que de se désister en ta faveur, et te voilà en chemin pour l'empire des étoiles.
—Tu as peut-être raison, cher ami. J'ai bien besoin de quelques compensations de ce côté-là... Je suis bien malheureux.
—Bah, elle est mariée maintenant. Tu n'as jamais voulu en faire ta maîtresse. Il faut donc absolument te consoler de l'envolement d'une chimère, et mettre toutes tes forces à conquérir la situation positive et brillante vers laquelle tu tends. Après ta réussite, toutes les belles héritières afflueront vers toi: tu n'auras que l'embarras du choix.