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Excelsior

DEUXIÈME PARTIE (continued 2)

Reading edition

—Ah! puisses-tu dire vrai!... Comme ma pauvre famille serait heureuse... Pauvre vieux père! Chère bonne mère. Mignonnes et douces petites soeurs!

Comme Jacques achevait ces mots, un coup de sonnette retentissait à sa porte. C'était le commissaire de police; M. Gilet, après avoir reçu la plainte de Blanche, s'était immédiatement dirigé sur la rue des Saints-Pères.

Par égard pour l'homme qu'il allait interroger, il avait tenu à paraître seul et sans le cortège habituel de son secrétaire. Chemin faisant, il songeait à la pénible mission qu'il avait à remplir, mais il se consolait en se disant:

—Ce n'est pas possible, la duchesse est folle, tous s'éclaircira.

Il ne put s'empêcher de tendre la main à Jacques et pria poliment le baron de Sermèze de vouloir bien se retirer pendant quelques minutes. Sermèze pris congé de son ami en lui disant: «A ce soir, mon vieux, et bon courage.»

—Monsieur de Mérigue, excusez-moi de vous déranger. Il y a parfois des devoirs à remplir qui vous feraient souhaiter de vous briser bras et jambes. Du reste, je suis certain d'avance que les explications que vous allez me fournir réduiront ma mission au plaisir de vous avoir vu.

—Parlez, monsieur le commissaire.

—Eh bien, monsieur, je vous avouerai que la duchesse de Largeay me semble avoir perdu l'esprit.

Mérigue fronça vivement le sourcil et ce mouvement de physionomie n'échappa point au policier qui poursuivit:

—Cette dame vous accuse de lui avoir... excusez-moi un million de fois d'employer un mot pareil... de lui avoir... volé mille francs... ici... tout à l'heure.

Jacques partit d'un grand éclat de rire sonore et convulsif.

—Que dites-vous de cette inculpation, monsieur? ajouta le commissaire.

—Je dis, répondit Mérigue, que vous avez raison, la duchesse est montée dans le rapide de Charenton.

—A la bonne heure... Vous l'avez vue tantôt, n'est-ce pas?

—Parfaitement, monsieur.

—Ici... dans votre domicile?

—Rien de plus exact.

—Elle venait pour une quête, m'a-t-elle dit.

Jacques hésita une seconde et vit qu'il n'y avait pas moyen de répondre négativement.

—Oui, monsieur le commissaire, répliqua-t-il avec un soupir d'épuisement et d'énervement.

—Je suis obligé de faire une perquisition, continua M. Gilet. Je vous en demande pardon, mais comme cette formalité est indispensable et tournera du reste à la confusion de la plaignante, j'espère que vous daignerez ne pas m'en vouloir.

—Ah! vous pouvez fouiller et bouleverser; tout l'argent que je possède est dans ce tiroir. Il y a tout juste six cents francs en or, produit de mes économies sur mes émoluments de répétiteur.

Le commissaire constata l'assertion de l'inculpé et obtint de lui l'assurance qu'il n'était point sorti depuis la visite de la duchesse.

—C'est bien, dit le magistrat, je crois que je puis interrompre ma besogne, et vous demander simplement ce qui s'est passé entre vous et Mme de Largeay!

—Je ne l'entends pas ainsi, Monsieur le commissaire. Je n'ai point à redire notre conversation. La duchesse m'a accusé d'un fait précis. Poursuivez le cours de vos constatations. Ce ne sera du reste pas bien long. Mes meubles ne sont pas nombreux et je vais vous aider dans votre travail.

Je puis vous certifier que vous trouverez plus de grains de poussière et de toiles d'araignées que de billets de mille.

Sur les instances de Jacques, M. Gilet continua ses opérations de recherche, le lit fut tourné et retourné, tous les tiroirs de la commode et de la table minutieusement visités, tous les livres scrupuleusement ouverts et feuilletés, Mérigue vida ses poches malgré les gestes du commissaire qui se déclarait suffisamment édifié. Puis, ouvrant la porte de l'antichambre: Il y a encore là au porte-manteau, dit-il, une vieille défroque qui date de l'époque de mon baccalauréat, si vous désirez en examiner les poches et en sonder les doublures?

Machinalement, M. Gilet mit une main dans la poche la plus apparente de la guenille abandonnée et dit aussitôt:

—Vous y avez laissé un papier.

—Je ne crois pas, Monsieur le commissaire.

—Tenez le voilà! Ah! mon Dieu. Ah! mon Dieu. Ah! mon Dieu... un billet... un billet de mille.

Le commissaire tremblant et abasourdi tenait le billet dans sa main défaillante.

Jacques s'approcha vivement, vérifia le fait horrible, et en quelques secondes sonda l'immense scélératesse de la femme humiliée qui se vengeait. Il revint à sa table de travail, pencha sa tête sur ses bras croisés et vit alors dans une sorte d'hallucination funèbre le prodigieux écroulement de sa renommée et de sa fortune. Il n'avait pas songé un instant à exposer la réalité des faits. Ses nobles instincts de gentilhomme, unis à l'élévation de son âme, l'avaient averti qu'il ne pouvait, même pour sauver son honneur, perdre une femme autrefois aimée. Si quelque chose pouvait être plus colossal que l'infamie de son accusatrice, c'était assurément la prodigieuse grandeur du sacrifice qu'il allait accomplir. Évidemment il nierait jusqu'à la mort le fait odieux qui lui était imputé, mais rien dans ses moindres paroles ne laisserait transpirer une parcelle quelconque de la vérité. M. Gilet épuisé d'émotions s'était assis et courbait la tête. Le billet de banque lui avait échappé et étalait ses dessins bleus sur le parquet. Jacques fut le premier à reprendre la parole.

—Monsieur le commissaire, dit-il d'une voix brisée, je n'ai pas volé cette somme d'argent. Veuillez vous contenter de cette négation d'un honnête homme. Je me refuse à vous faire connaître quoi que ce soit au sujet de mon entretien avec la duchesse de Largeay. Toutes les apparences sont contre moi, je n'essaie pas de me le dissimuler. Faites votre rapport sur les choses que vous avez vues, relatez-les fidèlement et prenez les conclusions que vous dictera votre conscience.

—Mais, Monsieur, reprit le fonctionnaire avec des larmes dans la voix, si vous ne voulez pas entrer dans la voie des explications, en présence de ce qui se passe, je ne puis conclure qu'à votre arrestation.

—Vous me croyez un voleur, Monsieur Gilet?

—Dieu m'est témoin, Monsieur, que je vous estime et que je vous admire et que... je vous aime comme mon sauveur... et c'est pour cela que je vous supplie, que je vous conjure, au nom de votre famille, de votre honneur, de votre parti dont vous arborez le drapeau, du Dieu de justice auquel nous croyons tous deux, de vouloir bien m'avouer toute la vérité.

—Jamais, Monsieur le commissaire, c'est dit.

—Je vous le répète, Monsieur de Mérigue, je vous crois innocent comme je crois que le soleil existe, mais je serai le seul de mon avis... voyons... vous avez eu peut-être avec la duchesse... des relations...

—Assez, Monsieur.

—Des relations, d'une nature...

—Assez, vous dis-je, arrêtez-moi, et taisez-vous.

M. Gilet tomba aux genoux de Mérigue. D'abondantes larmes s'échappèrent de ses yeux si peu accoutumés à en verser et de profonds sanglots soulevèrent sa poitrine où personne n'avait jamais soupçonné un coeur.

—Je vous en supplie, Monsieur de Mérigue.

—C'est inutile, répondit Jacques violemment ému, mais encore plus exaspéré par l'insistance de son interlocuteur.

—Monsieur Jacques... Monsieur Jacques, au nom de ma vie qui vous appartient puisque vous l'avez sauvée, ayez pitié de moi; admettez-vous que vous devant l'air que je respire et la lumière que je vois je devienne aujourd'hui le bourreau de votre honneur?

—Relevez-vous, Monsieur le commissaire, les sentiments que vous manifestez vous élèvent et vous glorifient; aussi, soyez en bien persuadé, quoi qu'il puisse arriver, je ne vous en voudrai pas. Ma résolution est irrévocable, et croyez bien que si elle devait céder à une considération quelconque, ce serait à la douleur de l'honnête et brave homme que vous êtes: Donnez-moi la main, Monsieur Gilet.

Le commissaire serra fièvreusement la main que lui tendait le poète. Puis il lui dit: Promettez-moi au moins de passer la frontière cette nuit. Je retarderai jusqu'à demain l'envoi de mon rapport à la préfecture de police. Fuyez, fuyez, vous en avez le temps. Partez ce soir même pour la Belgique, demain ce ne serait plus possible.

—Jamais, Monsieur, ce serait avouer que je suis coupable!

XII

LE LECTEUR DE LA DUCHESSE.

De retour à l'hôtel de Largeay, Blanche fut saisie tout à coup d'un violent désir de posséder Jacques. Son animosité contre lui n'était point calmée, mais le souvenir de la scène qui venait de se passer, le tableau de l'homme qu'elle admirait s'élançant sur elle, la saisissant d'une main terrible et la frappant au visage, ce tableau se reproduisant en son imagination avec une puissance étrange, excita dans l'âme et dans les sens de la duchesse, une attraction irraisonnée et invincible vers celui qui depuis deux mois remplissait toutes les aspirations de sa vie. Elle répéta à son mari sèchement et brièvement le récit qu'elle avait fait dans le cabinet du commissaire et Largeay lui répondit:

—Ma chère amie, je ne puis guère vous dire que tant pis pour vous. Ce que vous auriez de mieux à faire serait une bonne fois de renoncer à votre rôle de Rédemptrice des Damnés. Ce que je vois de plus regrettable en tout cela, est le ridicule qui va me couvrir quand l'affaire aura transpiré dans le public. Vous vous rappelez en effet que sur vos instances j'ai soutenu à moi seul la candidature Mérigue contre tous les membres du Comité. On me traitera de serin et de gogo, toutes épithètes, qui seraient mieux appliquées... à d'autres, mais que je serai obligé d'accepter sous peine de paraître plus... jobard encore. Je me consolerais parfaitement de cette mésaventure, si elle vous décidait à ne voir que des gens de notre monde. Dieu merci, il n'en manque pas... quand vous en seriez réduite à la société du petit cousin de Saint-Cyr qui se contente d'une tasse de thé et est un garçon très convenable, cela vaudrait mieux que de courir après les deshérités de la fortune pour rencontrer des escarpes et des brigands.

De toute l'admonestation maritale, Blanche n'avait retenu qu'une phrase, celle où il était fait allusion à Robert de Vaucotte, et sa pensée, faute de mieux, se mit à errer machinalement et sans grand enthousiasme autour des épaulettes et du panache dont s'enorgueillissait le jeune Saint-Cyrien. Elle le trouvait bien fade ce pauvre cousin, si prévenant, et si attentionné, et la perspective de se consoler avec la conversation et la compagnie si «bahutée» du melon n'était point capable de lui faire oublier ses soucis et ses chagrins. Tout à coup elle porta rapidement sa main à son front comme pour saisir au vol le passage d'une idée lumineuse: elle saisit son block notes et traça au galop les lignes suivantes:

«Mon cher Robert,

«Je dîne seule demain soir dimanche. Vous seriez bien aimable de venir me tenir compagnie. Vous resterez avec moi jusqu'à l'heure de votre Crampton; j'espère que vous n'avez pas d'autres projets. Je serais désolée de vous priver d'une distraction pour m'en procurer une autre à moi-même. Je vous attends donc sans cérémonie.

«Votre cousine,

«Blanche.»

Le nourrisson de Mars fut transporté au quatorzième ciel à la lecture de cette missive. Il en sauta de joie, s'en frotta les mains, jeta un coup d'oeil plein d'orgueil légitime sur sa tunique bleue et sur son pantalon rouge, et brandit même son sabre d'apprenti cavalier. Il fut d'une sagesse exemplaire au cours du «Pendu» et se surpassa lui-même comme «fana» «du pète sec». Il embrassa à plusieurs reprises l'épître odorante où s'étalaient les pattes de mouche de la duchesse et ne put s'empêcher de montrer les dites pattes à quelques amis intimes qui le traitèrent de rude veinard. Puis il répondit à son estimable parente:

«Bien chère cousine,

«Le moment où j'ai reçu votre lettre comptera certainement parmi les plus heureux de mon existence et ne pourra se comparer qu'à l'instant prochain j'espère où je revêtirai d'une façon définitive l'uniforme du cavalier. Dîner avec vous... en tête à tête dans votre hôtel... ah! cousine de combien de sacs de cornard ne vous serais-je pas redevable? Vous ajoutez à votre invitation que vous espérez bien ne pas me voir occupé ailleurs. Quelles obligations, quels rendez-vous, quelles parties fines, quelles réunions au Café de la Paix, chez Peters ou chez Durand, seraient capables de me retenir quand vous avez parlé! quel coeur de pierre ne faudrait-il pas me supposer pour croire que sur un geste de vous je ne renverrais pas promener tous les «copains» avec le bahut par-dessus le marché. Adieu, ma chère cousine.

«Recevez dès à présent mes remerciements sincères pour votre amabilité et croyez que demain sera le plus beau jour de ma vie.

«Robert».

—Comme son sabre! dit Blanche en achevant la lecture de cette lettre embrasée!... Diable! il est emballé le petit futur dragon... Va-t-il être ennuyeux! bruyant... vulgaire! Va-t-il me couvrir de fleurs et me combler de «cornards». Sera-t-il seulement capable de me procurer un atome d'illusion!

Le dimanche convenu, à six heures et demie, Robert se présentait au grand salon de l'hôtel de Largeay. Il avait revêtu un petit uniforme de fantaisie d'un drap plus fin et mieux taillé que ses effets d'ordonnance. La première parole de Blanche fut une rebuffade inattendue.

—Comment Robert! En soldat? Vous n'avez donc pas d'habit civil? Est-ce qu'on se présente pour dîner dans le monde en costume de piou-piou. Quand vous serez officier passe encore, mais vous, un simple melon? où donc avez-vous été élevé.

—Je vous demande humblement pardon, répondit le pauvre Saint-Cyrien tout ébaubi et avec des larmes dans les yeux. C'est un ordre du général.

—Qui vous oblige à porter des costumes de fantaisie, n'est-ce pas.

A d'autres, mon petit. Il est six heures et demie. Votre «Crampton» de retour ne part qu'à dix heures. Nous aurons tout le temps de dîner et même de causer un brin de sept et demie à neuf et demie.

—Vous avez raison, ma cousine.

—Laissez-moi donc finir ma phrase, Monsieur le trop pressé. Vous allez retourner chez vous tout de suite, prendre votre habit et votre cravate blanche...

—Ah! que je suis malheureux, ma cousine... mon habit est en réparation...

—Petit maladroit, vous ne pouviez pas songer à cela hier au lieu de passer votre temps à m'écrire des fadaises... cela ne fait rien... vous êtes à peu près de la taille de mon mari. Le valet de chambre va vous conduire chez lui et vous mettrez un frac, un pantalon et une cravate. Est-ce compris!

—Je vous obéis, chère cousine. Veuillez m'excuser encore!

—Paroles oiseuses... mon cousin... allez et revenez vite.

Blanche sonna; un laquais polychrome apparut:

—Conduisez sur le champ M. le comte de Vaucotte aux appartements de M. le duc, et prévenez le valet de chambre, commanda la duchesse d'un ton sec et impérieux.

Au bout d'une demi-heure, Robert entra au salon en costume convenable. Blanche le toisa minutieusement.

—Vous avez les cheveux trop courts... et pas assez de moustaches, lui dit-elle, et puis vous n'êtes pas tout à fait assez grand ni assez fort... enfin vous n'y pouvez rien.

Robert, abasourdi, commençait à croire à une mystification. Il fut confirmé dans cette opinion douloureuse par l'attitude que garda la duchesse tout le temps du dîner. On le plaça en face de Blanche, et une nuée de gens de service ne cessa de papillonner autour de la table, rendant impossible le plus vague échange des moindres intimités. Quant à la duchesse elle-même, elle fut d'un bout à l'autre du repas absolument distraite et comme absorbée dans ses pensées. Elle ne répondait que par des oui, des non, des peut-être, des oh! vraiment, des vous croyez? à toutes les phrases héroïquement élaborées et timidement hasardées par le futur cavalier. Au reste, ce supplice ne dura pas longtemps, et au bout de vingt-cinq minutes on apporta les bols bleus dont Robert n'osa point user. Puis les deux cousins passèrent au salon où le café et les liqueurs attendaient.

—Ma cousine, soupira le Saint-Cyrien, voudriez-vous me permettre de griller une sèche... pardon, de fumer une cigarette?

—Ah! non, mon ami, pas aujourd'hui je vous en supplie. Je vous ai mandé non seulement pour le plaisir de vous avoir à dîner, mais aussi pour que vous me fassiez un bout de lecture... Cela vous va-t-il?

—Du moment que j'obéis à vos ordres, répondit Robert d'une voix lamentable, mais résignée.

—Savez-vous déclamer un peu?

—J'ai joué la comédie au collège.

—Ah! très bien. C'est la première chose sensée que vous me dites. Avez-vous une voix un peu vibrante?

—Vibrante, ma cousine?

—Ah! c'est juste, vous ne comprenez pas ces mots-là, vous autres, malgré vos trompettes et vos clairons.

—Vous voulez dire peut-être une voix forte?

—C'est à peu près cela, je vous fais grâce de la nuance.

—Mais oui, ma cousine, si vous m'entendiez commander «par le flanc gauche!» J'ai une poitrine un peu «bahutée».

—Troubadour, va! Enfin, c'est bien, vous allez donc me servir de lecteur!

—Je suis à votre disposition.

—Prenez cette brochure bleue qui est sur la table.

—Voilà, ma cousine.

—Lisez-moi le titre, s'il vous plaît.

—«La République ennemie du Peuple, conférence faite à la salle de l'Agriculture, 84, rue de Grenelle, Paris, par M. Jacques de Mérigue».

—C'est bien cela. Lisez.

Robert commença.

—Prenez une voix moins saccadée et plus moelleuse. Il ne s'agit pas de flanc gauche, ici.

Robert s'efforça de se conformer aux indications de sa cousine et poursuivit sa lecture. La duchesse fit un geste qui signifiait: «C'est à peu près cela!» Puis elle alla sur la pointe du pied vers les deux lampes qu'elle baissa peu à peu jusqu'à produire une très vague pénombre. Robert s'arrêta en disant: «Ma cousine, je crois que les lampes vont charbonner.»

—Allez donc, petit sot, répliqua Blanche vexée, allez donc!

Et Robert continua. Blanche poussa alors une chaise derrière le fauteuil du jeune homme et s'y agenouilla; puis elle posa ses deux mains sur les épaules du Saint-Cyrien qui suspendit encore sa lecture, pris cette fois d'un tremblement de bonheur: «Allez, allez, s'écria la duchesse très rudement».

Robert obéit. Son étrange cousine se mit alors à approcher insensiblement la tête en murmurant à voix très basse: «Que vous êtes beau! que je vous aime!» Le lecteur improvisé n'osa point interrompre sa tâche, mais sa voix devint palpitante et troublée. Tout d'un coup, il s'arrêta brusquement: Un divin baiser venait d'effleurer sa joue.

—Allez donc, allez donc! rugit Blanche d'une voix haletante et rauque qui contrastait étrangement avec la douceur de ses caresses.

Vaucotte se résigna en se résolvant, quoi qu'il pût arriver, à ne plus suspendre sa lecture. Il prit sa voix la plus théâtrale possible et, sous l'influence des émotions qui l'agitaient, lut presque très bien le morceau suivant:

«Le Titan qui a nom la France a été frappé de la foudre, il n'est pas mort, mais le Jupiter sinistre d'un Olympe brumeux lui a mutilé les membres et l'a couché sous d'énormes montagnes. Que peuvent faire, hélas! pour soulever un poids incommensurable, le courage et la musculature du géant tombé? Soyez patients, donnez du temps au vaincu: Ses mains peu à peu guéries et fortifiées creuseront les flancs de Pélion et d'Ossa, un jour il émergera du gouffre, si vigoureux et si beau que l'ennemi s'inclinera, et le vieux captif rajeuni, plus radieux qu'autrefois sous ses cicatrices lumineuses, reprendra, fier et doux, sa place antique parmi les Dieux!»

—Oh! mon bien aimé, mon amour adoré, soupira Blanche, que tu es beau, que tu es grand, et, entourant Robert de ses deux bras, elle le couvrit de baisers en fermant les yeux. Cette fois le Saint-Cyrien n'y tint plus; il laissa tomber la brochure bleue et voulut enlacer la taille de Blanche. Mais la duchesse, après quelques secondes d'abandon, s'arracha aux étreintes de son cousin en lui disant rageusement: «Ah! vous êtes décidément insupportable, vous pouvez vous en aller!»

—Plaît-il! ma cousine, hasarda Robert avec une angoisse profonde.

—Je vous répète que vous êtes intolérable, vous ne faites rien de ce que je vous dis. Il est inutile de continuer plus longtemps.

—Ah! ma chère Blanche, répondit le futur cavalier. Vos paroles me brisent le coeur. Disposez de moi comme vous l'entendrez. Ordonnez-moi de manquer le «crampton». Consigne, salle de police, prison, cellule, conseil de guerre, je braverai tout pour demeurer à vos genoux... Je vais prendre ma meilleure voix, je vous ferai la lecture jusqu'à onze heures, minuit, deux heures du matin... jusqu'au lever du soleil, et encore toute la journée, et encore toute la nuit. Mais de grâce ne vous fâchez pas, ne vous irritez pas, la faveur que j'implore de vous est bien simple: «Commandez-moi de poursuivre.»

Blanche, qui avait relevé les lampes, se contenta de dire sèchement: «C'est fini.»

—Par grâce, ma cousine...

—Assez, vous êtes sot, mon cher.

Un silence suivit. Robert se résigna et dit à Blanche:

—Me permettez-vous au moins de rester jusqu'à neuf heures et demie?

—Comme il vous plaira.

—Vous ne m'en voulez pas, ma petite cousine?

—Non... vous m'ennuyez.

—Je vous promets de ne pas m'interrompre une autre fois. Je prendrai des leçons de déclamation si vous le voulez?

Blanche ne répondant point, Vaucotte voulut mettre sur le tapis un autre sujet de conversation.

—Qu'est-ce que ce M. de Mérigue, ma cousine?

—Une canaille qui m'a volé mille francs.

—Le misérable! Je le tuerai, je le tuerai!

—Ce n'est pas nécessaire.

—Comment! voler une adorable cousine comme vous. Je vous dis que c'est un homme mort... Je manquerai le «Crampton», cela m'est égal, mais j'aurai sa vie.

—Allez vous déshabiller, répondit Blanche.

Robert s'élança vers les appartements du duc où gisaient ses défroques militaires. Pendant cette deuxième toilette, Blanche songeait, avec un sourire amer mêlé de haussements d'épaules, au Mérigue idéal qu'elle avait étreint dans la personne de son cousin, revêtu des nippes de son mari. Quant à Vaucotte, il faisait un vacarme épouvantable au premier étage et rugissait en agitant son sabre vierge: «Je le tuerai. Je le tuerai!»

XIII

LE DUC DE BELVERANA

Une heure après le départ du commissaire, le baron de Sermèze accourait de nouveau chez son ami.

—Bonne, très bonne nouvelle, cria-t-il en entrant. Tu seras énergiquement appuyé par le duc de Belverana.

—Eh bien! mon pauvre Sermèze, j'ai quant à moi une nouvelle d'un tout autre genre à t'annoncer.

—Ayant trait à la visite du commissaire?

—Précisément.

—Que te voulait donc ce corbeau sinistre?

—Ne le traite pas ainsi. C'est un esprit droit et un noble coeur... Je ne plaisante pas.

—Eh bien, mon ami, je t'écoute. Je serai charmé, je l'avoue, rien que pour la rareté du fait, d'apprendre que les qualificatifs dont tu te sers peuvent être justement appliqués à un fonctionnaire d'espèce peu sympathique.

—D'abord, je te demande la discrétion d'un confesseur.

—D'un tombeau, si tu le désires.

—Foi de gentilhomme?

—D'accord.

—Je considère mon honneur comme attaché à ton silence.

—Bien, va donc.

—La duchesse de Largeay m'aime. Elle n'a pas voulu de moi pour mari, je la repousse comme maîtresse. Furieuse de ma résistance, à l'issue d'une scène violente où j'ai eu le tort de me laisser emporter, elle a glissé un billet de banque dans la veste qui est à mon porte-manteau et à été m'accuser de vol. Je ne puis me défendre sans la compromettre. Je me laisse condamner. Est-ce clair?

—Tu es absolument fou et je crois que tu veux me mystifier.

—En aucune façon.

—Ah ça, Jacques, tu t'imagines que je vais te laisser sauter à la mer avec une pierre au cou?

—Que pourras-tu faire, mon bon ami?

—Tout révéler à la justice.

—Halte-là. J'ai ta parole d'honneur.

—Ah! tu perds la boule, mon ami?

—J'ai ton serment, j'exige que tu le tiennes.

—Comment cela?

—S'il le faut l'épée à la main... Toi... le meilleur, le plus cher de mes amis... Je...

—Jacques... tu aimes cette femme?

—La question n'est pas là.

—Je te dis que tu l'aimes!

—Je la méprise. J'en jure sur mon âme.

—Tu la méprises... mais tu l'aimes?

—Que t'importe!

—Tu n'es pas gentil, mon petit Jacques.

—Ce qui est certain, c'est que j'aime ma dignité, ma conscience, mon honneur au point de leur sacrifier la considération des hommes.

—Et moi je t'aime au point de te sauver malgré toi.

—N'essaie pas, tu nous perdrais tous deux. Merci de la bonne affection, et pardonne-moi ma vivacité de tout à l'heure, mais ma résolution ne saurait changer.

—Je ne te revois de ma vie si tu commets cet acte insensé. Je ne puis rester l'ami d'un homme condamné pour vol.

—J'ai réfléchi à tout cela, Sermèze... j'ai calculé toutes les conséquences de mon abnégation, mais je l'avoue bien franchement... que je n'aurais pas cru à ton abandon. Ce serait la dernière et la pire des croix que l'impitoyable Destinée pût jeter sur mes épaules... eh bien, je l'accepte.

—Oh! mon ami, mon cher Jacques... as-tu pu croire un instant que je m'éloignerais jamais de toi?...

—Non, certes... C'est pour te dire que rien ne saurait me faire reculer. Tu entends?... Rien au monde.

—Et ton vieux père, ta pauvre mère... Voyons, Jacques.

—Ah! démon, ne me tente pas... jamais.

—Tu veux les condamner à un deuil éternel.

—Je veux que leur fils reste un honnête homme.

—Mais enfin, tu n'as consulté personne, tu ne peux, en une question aussi grave, t'ériger en juge unique et infaillible... Tu ne veux pas t'en rapporter à mon opinion?

—Tu m'aimes trop.

—J'ai une idée... Promets-moi de prendre l'avis de la personne que je vais te désigner?

—Cela dépend, mon ami.

—Le duc de Belverana.

—D'accord, Sermèze. Je connais d'avance sa réponse.

—Enfin on ne peut pas savoir... As-tu pleine confiance en ses appréciations sur une question d'honneur?

—Pleine et entière confiance.

—Et crois-tu aussi à sa discrétion?

—Comme j'espère en la tienne.

—Va le voir... à ce prix je ne dirai rien.

—C'est conclu, j'irai demain matin, à moins que je ne sois arrêté d'ici là.

—Sauve-toi donc d'ici, grand maladroit.

—Un innocent ne prend point la fuite.

—Don Quichotte, va!...

Le lendemain, vers dix heures, Jacques de Mérigue se rendit à l'hôtel de Belverana et fut introduit immédiatement dans le cabinet du chef de l'aristocratie française.

Le duc François de Belverana était la figure la plus sympathique et la plus justement honorée de la grande noblesse. Il joignait à l'esprit et à l'affabilité du XVIIIe siècle, le caractère chevaleresque de ses ancêtres du moyen âge. Il excellait, chose rare entre toutes, à allier ses obligations d'homme du monde à ses travaux d'homme de devoir. Magnifique dans ses réceptions, généreux à l'excès dans ses charités, d'une urbanité exquise dans tous ses rapports sociaux, époux et père de famille irréprochable, doué avec cela des grandes manières et du grand air presque disparus à notre époque démocratique, portant sur son visage et dans toute son attitude les allures de ces vieilles races faites pour commander et pour charmer les hommes, le duc François était bien le chef unanimement accepté par cette pléiade de familles illustres qui furent jadis la force et la gloire de notre patrie, et qui en sont demeurées l'ornement et la splendeur.

Il serait souverainement inique de juger le grand monde par les quelques échantillons apparus jusqu'ici dans ce livre. Les Largeay, les Prunière, les Saint-Benest étaient de rares exceptions dans une société universellement et justement respectée. On a dit que les peuples heureux n'avaient pas d'histoire, on pourrait ajouter que les personnes vertueuses ne sauraient figurer qu'en petit nombre dans l'exposition, drames de la vie contemporaine. Quel que soit le milieu qu'on soit appelé à décrire, on est fatalement amené à faire une place très exiguë aux gens entièrement dignes de considération et d'estime.

—Monsieur le duc, dit Jacques de Mérigue avec lenteur et gravité, je viens prendre votre sentiment au sujet d'une question d'honneur dont je vous constitue juge en dernier ressort.

L'aimable visage du duc revêtit aussitôt une expression inquiète.

—Je ferai ce que vous voudrez, monsieur de Mérigue, mais je vous prie de ne vous considérer lié en aucune façon par ma manière de voir. Je suis loin de prétendre à l'infaillibilité, et j'estime qu'un homme dans ma situation ne doit pas assumer à la légère d'inutiles responsabilités.

—Monsieur, je ne vous ferai pas l'injure de vous demander le secret sur ma communication. J'ai simplement l'honneur de vous avertir que ce secret doit être absolu et perpétuel.

—Vous n'aviez pas besoin, monsieur, de cette précaution, c'était entendu par avance.

Mérigue fit alors à son noble interlocuteur le récit fidèle et minutieux des événements qui avaient abouti à la catastrophe récente et lui annonça ses intentions en lui demandant de les approuver. Profondément ému, le duc de Belverana resta muet pendant quelques minutes. Comment décourager une résolution héroïque? Comment, d'un autre côté, prononcer sans appel la perte et la ruine absolue d'un honnête homme? Il répondit enfin:

—Vous m'avez constitué juge, monsieur?...

—Je ne m'en dédis point.

—Cette déclaration entraîne par avance votre complète soumission à mon arbitrage?

Ces mots firent pâlir Mérigue qui sut y lire très clairement l'immense pitié qu'il inspirait. Il ne put cependant s'empêcher de dire:

—Oui, monsieur le duc.

Mais il ajouta:

—J'ai confiance en vous comme en Bayard ou en Duguesclin, comme dans le Roi chevalier dont votre ancêtre fut le parrain.

Une cruelle angoisse s'empara du duc François.

—Aimez-vous encore cette femme, monsieur de Mérigue? demanda-t-il.

—Mais, monsieur le duc...

—Je ne suis plus monsieur le duc, je suis votre juge... je dois tout savoir avant de prononcer ma sentence. Je me récuse si vous ne parlez pas. Aimez-vous encore cette femme?

—Je suis attaché par-dessus toutes choses à l'accomplissement de mon devoir.

—Il n'y aurait devoir que si vous aimiez encore.

—Alors, monsieur le duc, vous êtes de mon avis.

Le duc fit un violent effort sur lui-même. Des larmes vinrent au bord de ses paupières. Puis il se leva et ouvrit ses bras à Mérigue en lui disant:

—Vous avez raison.

—Merci!... cria Jacques. J'en étais bien sûr.

—Mais à une condition, reprit le duc. Vous devez, tout en gardant le silence au sujet des événements qui ont eu lieu, vous devez, dis-je, nier énergiquement l'action infâme qui vous est imputée...

—Cela va sans dire.

—Ce n'est pas tout... vous serez vraisemblablement condamné avec un pareil système de défense.

—Je m'y attends absolument.

—Eh bien, monsieur, en reconnaissance du pénible service que je viens de vous rendre, je vous demande expressément de vous présenter à l'une de mes réceptions qui suivra le jugement de l'affaire. J'irai à votre rencontre devant tout le monde et bien osé sera l'homme qui ne viendra pas vous serrer la main.

—Je vous remercie, monsieur, je n'attendais pas moins de vous, mais je ne puis compromettre le chef du parti royaliste. Il me suffira de savoir que je garde votre estime.

—Mon admiration, monsieur de Mérigue, mon admiration. Nous ramènerions le roi et nous reprendrions l'Alsace avec mille Français comme vous.

Jacques courut immédiatement chez son ami Sermèze pour lui annoncer la décision du noble arbitre mis en avant par le baron lui-même. Sermèze voulut le retenir à déjeuner.

—Non, lui répondit Mérigue, on pourrait venir m'arrêter pendant ce temps là, et je serais désolé qu'on ne trouvât personne.

—Don Quichotte! Don Quichotte! murmurait le baron avec des sanglots dans la gorge. Pourquoi la Providence t'a-t-elle fait naître au siècle des Prudhommes et des argentiers...

De retour à son domicile Mérigue écrivit à son père:

«Mon bien cher Père,

«Je suis faussement accusé d'un délit, et de malheureuses circonstances m'enlèvent tout autre moyen de défense qu'une négation sans commentaires.

«Supportez comme moi ce nouveau coup de la fortune et surtout croyez invinciblement que votre enfant est resté digne de vous.

«Jacques.»

Mérigue, après avoir mis cette lettre à la poste, rentra chez lui pour liquider toutes les questions relatives à sa candidature. Il travailla jusqu'à une heure assez avancée de la soirée pour faire connaître à ses principaux amis et partisans qu'il se retirait purement et simplement. Il fit une note exacte des dépenses engagées jusqu'à ce jour et indiqua d'une façon minutieuse les divers créanciers auxquels il était redevable de la moindre somme.

Puis, toutes choses étant réglées, il se croisa les bras et attendit la justice. Son imagination surexcitée s'égara longtemps parmi les étoiles, sa perpétuelle chimère, qu'il venait d'approcher et qui s'éloignaient sans retour. Et d'un coup d'oeil douloureux et morne, il put mesurer l'étroit espace qui sépare un siège à la Chambre de l'escabeau d'une prison. Puis, sa pensée se reporta tout à coup en Limousin, dans son Mérigue bien-aimé, au milieu de sa famille dont il était le soutien et l'espoir.

Seulement alors il pleura.

A neuf heures et demie du soir un coup formidable retentit à sa porte: Bon! se dit-il, mon lit est prêt à Mazas. C'est bien. Et il alla ouvrir.

—Le comte Robert de Vaucotte, élève à l'école militaire, candidat cavalier, dit une jeune voix qui voulait s'enfler au niveau de la foudre.

Mérigue salua légèrement et introduisit son visiteur.

—Je parle, poursuivit Robert, à monsieur Jacques de Mérigue?

—Vous avez cet avantage, monsieur, ou cette mauvaise chance, comme il vous plaira.

—L'un et l'autre, monsieur. Je suis le cousin de la duchesse de Largeay et vous devez comprendre le but de ma visite.

—Pas du tout, monsieur, je vous assure.

—Il paraît que vous l'avez volée, monsieur.

—Et ensuite, monsieur?

—Je viens vous demander raison de cet acte infâme.

—Tiens, dit Mérigue en regardant le plafond, la note grotesque manquait au drame... c'est complet maintenant... le dernier acte doit approcher.

—Vous m'insultez, monsieur, si vous savez tenir une épée et si vous avez du sang dans les veines...

—Vous, monsieur le candidat cavalier, si vous aviez un atome de bon sens dans la tête, vous n'auriez pas pris la peine considérable de monter mes six étages. Si j'ai volé madame la duchesse, vous devez savoir qu'on ne se bat pas avec un voleur. Si je ne l'ai pas volée, que venez-vous faire ici. Dans les deux cas vous êtes, permettez-moi le mot, un tout petit peu ridicule.

—Monsieur!!!

—Oui, monsieur! De plus vous êtes en danger de manquer votre train, ce qui vous attirerait une punition sévère et compromettrait peut-être votre candidature à la cavalerie. Croyez-moi: une candidature est chose fragile. Dépêchez-vous bien vite de redescendre mes cent vingt marches. Vous trouverez une station de voitures au coin de la place Saint-Germain-des-Prés. Filez. Il n'est que temps.

—Monsieur, nous nous reverrons.

—C'est improbable. Filez donc, vous dis-je.

Passablement stupéfait, Robert se retira.

—C'est curieux, murmurait-il dans l'escalier. Il ne me prend pas plus au sérieux que ma cousine.

XIV

MAZAS

Le lendemain, Jacques reçut la lettre suivante:

«Monsieur,

«J'ai appris avec la plus vive douleur que vous n'aviez point profité du retard que j'avais apporté à l'expédition de mon rapport. Il est vraisemblable que vous serez arrêté dans la journée, mais, en tout cas, ce ne sera pas moi qui porterai la main sur vous. Je vous jure, monsieur, que j'ai pensé un instant à mourir, mais, en outre du déshonneur qui s'attache généralement au suicide, j'ai songé au peu d'utilité qu'auraient pour vous les éclats de la cervelle du pauvre Gilet. J'ai trouvé un moyen de mieux vous témoigner ma reconnaissance qui survivra à tous les événements et à toutes les décisions de la justice. Je viens d'adresser ma démission à la Préfecture et ma résolution est irrévocable. Vous devez savoir que le président du tribunal peut autoriser un inculpé à faire présenter sa défense par un de ses parents ou amis. Je brigue l'honneur de plaider pour vous, monsieur, et j'espère bien m'inscrire le premier sur la liste de tous les hommes de coeur qui ne manqueront pas de vous offrir le concours de leur talent. Je vous supplie de vouloir bien accepter ce témoignage de dévoûment d'un homme qui vous doit la vie et qui n'a jamais douté de votre innocence.

«Anselme Gilet.»

Jacques répondit immédiatement:

«De tout coeur, Monsieur, mais à une condition: Les avocats ont la coutume toute naturelle d'interroger leurs clients sur les circonstances qui ont accompagné l'acte soumis à l'appréciation des tribunaux. Force m'est de vous prévenir que dans le cas particulier qui me concerne, je ne pourrai me soumettre à cet usage et que vous devrez prendre la parole sans aucun nouvel éclaircissement de ma part, sur la simple donnée des faits et en vous appuyant seulement sur l'opinion de votre conscience. C'est une tâche bien ingrate que je vous impose. Je vous prie de l'accepter telle quelle, puisque vous voulez bien vous charger de mes intérêts.

«Jacques de Mérigue.»

A la réception de cette lettre, M. Gilet crut devoir faire une démarche auprès de la duchesse et se rendit à l'hôtel de Largeay. Quoique vivement contrariée à l'annonce de ce visiteur, Blanche ne crut pas pouvoir lui refuser sa porte.

—Monsieur le commissaire? dit-elle en l'apercevant.

—Non, madame, monsieur Gilet, avocat de M. Jacques de Mérigue.

Blanche tressaillit et resta muette.

—Madame la duchesse, vous savez que le devoir d'un défenseur est de s'entourer de tous les renseignements propres à lui faciliter l'accomplissement de sa mission. Je ne puis obtenir aucun détail de M. de Mérigue. Il nie. Voilà tout.

—Cela ne m'étonne pas, monsieur, dit Blanche avec une expression de stupéfaction profonde que M. Gilet ne s'expliqua point.

La duchesse n'avait pas un instant conçu la possibilité de la sublime abnégation de Jacques.

Elle pensait qu'il déclarerait simplement la vérité, mais que l'invraisemblance de ses allégations ferait hausser les épaules aux magistrats instructeurs. Maintenant, elle voyait la grandeur de la victime qu'elle immolait, et la colère qui dominait son âme fit une légère place au premier cortège des remords.

M. Gilet reprit:

«Quant à moi, madame, je suis absolument abasourdi et désorienté. Je suis tellement convaincu de l'innocence de M. de Mérigue que je me dérobe par une démission envoyée aujourd'hui même à la tâche qui m'incombait d'opérer son arrestation. J'ai rempli mes devoirs de magistrat en faisant parvenir mon rapport sur les faits constatés aux autorités compétentes; je crois accomplir maintenant mes obligations d'honnête homme en prêtant mon concours au sympathique prévenu. Ma première pensée a été de venir chercher ici les renseignements qu'on me refusait là-bas.»

—Monsieur l'avocat, j'ai tout dit l'autre jour à M. le commissaire, répondit Blanche avec amertume; comme vous pouvez le voir à toute heure, je vous engage à l'interroger. Je vous trouve osé de mettre en balance les négations de M. de Mérigue et les affirmations de la duchesse de Largeay.

M. Gilet comprit que son audience était terminée. Il salua la duchesse en lui disant:

—Je vous affirme sur l'honneur, madame, que je n'établis aucun parallèle entre la valeur de vos deux paroles.

Blanche avait un plan de vengeance absolument défini. Elle comptait sur la condamnation de Jacques et se promettait ensuite de demander sa grâce, avec la conviction intime qu'elle lui serait accordée. L'obtention de la grâce serait, en même temps, un acte d'humanité et une marque suprême de dédain. La duchesse estimait aussi vaguement qu'après avoir brisé l'homme, après en avoir fait un lépreux et un pestiféré moral, elle pourrait peut-être triompher de ses résistances et conquérir ses caresses, sinon son amour, quand elle serait seule à lui tendre la main, parmi l'universel dédain. Elle se promettait pour lors de lui venir en aide, de le contraindre à accepter son appui, et ces vagues projets de bienfaisance, après son horrible faux témoignage, calmaient à ce moment les cris de sa conscience, encore étreinte par la fureur.

Le soir même, vers cinq heures, deux agents de la sûreté se présentaient au domicile de Jacques, porteurs d'un mandat de comparution délivré par le juge d'instruction.

Le baron de Sermèze avait voulu assister son ami dans cette terrible épreuve et il l'accompagna jusqu'à la porte du Palais-de-Justice. Mérigue fut conduit par les gardes dans le cabinet du magistrat chargé de l'information qui s'efforça vainement, pendant plus d'une heure, d'obtenir des détails sur le fait du vol. Jacques demeurait identiquement ce qu'il avait été devant le commissaire.

Il nia l'imputation et se refusa à tout autre renseignement.

Le juge d'instruction convertit alors le mandat de comparution en mandat de dépôt, et le candidat royaliste fut conduit et écroué sur le champ à la prison de Mazas.

On criait à huit heures sur le boulevard:

—Demandez l'Écho de Paris. Les royalistes sont des voleurs. Arrestation de Mérigue, candidat royaliste: cinq centimes, un sou. Voir les curieux détails; l'arrestation du coupable, un sou.

Le lendemain matin, on lisait dans une grande feuille républicaine:

«Les réactionnaires n'ont pas de chance. Un de leurs plus brillants candidats, sur lequel ils fondaient de grandes espérances, vient de s'échouer aux bancs de la police correctionnelle, sous l'inculpation hideuse de vol. Nous regrettons vivement que ce scandale ait éclaté quelques semaines trop tôt. Le sieur Mérigue avait, dit-on, les plus sérieuses chances d'être élu dans l'arrondissement le plus aristocratique de la capitale. Pas dégoûtés, messieurs les ci-devant! Il eût été piquant de voir arracher des bancs de la Chambre le coryphée du drapeau blanc. Cette satisfaction nous est refusée. Mais nous avons le ferme espoir que cet accroc subi par un des Éliacins du parti rétrograde éclairera la population saine et impartiale de l'arrondissement en question, et que le candidat républicain ralliera autour de son nom tous les suffrages indépendants et honnêtes.»

Le principal organe des conservateurs se défendait allègrement en jetant l'accusé par-dessus bord avant toute décision de la justice: «Ce n'est pas d'aujourd'hui que les meilleurs troupeaux sont infestés de brebis galeuses, et cela ne prouve rien, sinon que les règles les mieux établies sont toujours confirmées par des exceptions. Nous nous permettons, en outre, de faire observer à nos adversaires politiques que le comité actuel s'est refusé à soutenir la candidature de l'homme qui vient de s'effondrer. Il se présentait aux suffrages des électeurs de son autorité privée, comme le dernier des pensionnaires de l'Assistance publique aurait le droit de se présenter demain, s'il pouvait faire les frais nécessaires à une apposition d'affiches. Le sieur Mérigue n'avait aucune chance dans sa lutte contre M. Belin, qui réunira certainement la majorité des suffrages au premier tour. Le seul effet du krack Mérigue sera de nous épargner un scrutin de ballottage.»

Au comité, le baron d'Édelweis se fit voter des félicitations pour avoir combattu dès l'abord la candidature Mérigue. L'ordre du jour visait sa prévoyance et son flair pratique et le vieux beau souriait dans sa longue barbe et remerciait la destinée d'avoir confirmé les appréhensions qu'il n'avait jamais eues. De tous côtés, on chercha querelle au vicomte d'Escal qui avait enfanté un misérable à la vie politique. D'Escal repoussa tant bien que mal les attaques, en rejetant toute la responsabilité sur les membres de l'ancien comité, et en faisant remarquer qu'il n'avait pas voulu s'associer à la nouvelle campagne du candidat prisonnier.

Le duc de Largeay était fortement battu en brèche et répondait: «Prenez-vous en à ma femme!» Et les bonnes âmes de s'écrier: «Oh! l'ingrat; voler sa bienfaitrice!» On fut très fortement scandalisé de voir le duc de Belverana prendre la défense de l'inculpé, et on attribua cette attitude à sa répugnance d'avouer une erreur. Les abbés Vaublanc, Roubley et Marquiset rompirent des lances terribles avec l'abbé de la Gloire-Dieu, qui s'obstinait à nier la possibilité du crime. «Voyez ce saint homme, disaient ses confrères, il jeûne au pain et à l'eau et n'avoue pas qu'il puisse se tromper!»

Des altercations se produisirent dans plusieurs cafés, dans quelques foyers de théâtre, dans deux ou trois clubs à la mode. Le baron de Sermèze administra à lui seul une demi-douzaine de soufflets qui, chose étrange, ne furent pas suivis d'effusion de sang ni d'éclats de poudre. Il est vrai que le baron tirait l'épée comme un spadassin et faisait mouche neuf fois sur dix à vingt-cinq pas au pistolet de combat. Robert de Vaucotte se vanta d'avoir provoqué Mérigue et de l'avoir fait caler doux. Théodore de Vannes se glorifia hautement d'avoir combattu la première candidature de Jacques. Le R.P. Coupessay, supérieur des Oratoriens de la rue de Monceau, se hâta de signifier un congé immédiat au jeune professeur, qu'il avait appelé «notre grand Jacques» et qui n'était plus que «ce triste Mérigue».

La comtesse douairière de Vannes se demanda avec stupeur comment ce vilain homme avait pu être une cause si fréquente d'interruption pour sa broderie. Le coup de pied de l'âne fut envoyé à la victime par sa femme de ménage, l'altière Hortense, qui déclara par écrit donner ses huit jours à monsieur.

La fatale nouvelle était parvenue au repaire noble de Mérigue vingt-quatre heures après l'annonce de l'arrestation sur les boulevards. Violemment ému par la lettre de son fils, le vieux comte avait été complètement écrasé par l'entrefilet du journal conservateur qu'il recevait, et qui était conçu en ces termes: «M. de Mérigue, le candidat royaliste bien connu, vient d'être écroué à Mazas sous l'inculpation de vol. Nous attendons, pour apprécier ce triste événement, les décisions de la justice.»

Le vieux comte Joseph ne communiqua à sa femme ni la lettre ni le journal. Il emporta l'une et l'autre et s'enfonça dans la profondeur des bois. Caroline s'étant mise à sa recherche le découvrit au bout de plusieurs heures, embrassant un gros chêne dans ses bras, et la poitrine gonflée de sanglots. Il fallut que le chef de la famille se décidât à tout avouer et à montrer les quelques lignes de son fils, et le terrible alinéa de la feuille publique. Caroline, sans parler, entraîna son mari vers l'oratoire où elle passait en prières la plus grande partie de ses journées. Les deux époux y demeurèrent longtemps inclinés et prosternés aux pieds du Dieu sévère, qui permettait à la Destinée d'empoisonner ainsi leur vieillesse. Au repas du soir, on fit connaître aux trois soeurs l'effroyable accusation qui pesait sur leur frère bien-aimé. Jacqueline éclata en pleurs, mêlés d'un rire nerveux.

—Mon petit Jacques, qui doit ramener le Roi, dit-elle, un voleur! je ne croirai jamais cela.

—Quelle infamie! s'écria l'ardente Mathilde, ce sont tous les misérables communards de Paris qui l'ont accusé pour s'en débarrasser; cela ne peut pas s'expliquer autrement.

—Certainement; notre frère ne peut être coupable, reprenait la sage Marianne, mais en pareille matière le plus simple soupçon est déjà une catastrophe. Quelle que soit l'issue de l'accusation, Jacques ne pourra demeurer à Paris. Sa carrière, qui s'annonçait fort avantageuse, est définitivement brisée. Nous n'avons donc plus à compter sur aucune ressource de son côté. Il faut songer au contraire à le recevoir ici, et à l'y soigner de notre mieux.

—Comment, répliqua Jacqueline, tu crois qu'il ne se relèvera pas? Il s'était bien relevé de son échec au Conseil municipal, puisqu'il allait être nommé député.

—Jacqueline a raison, dirent à la fois Mathilde et le vieux comte.

—Rien n'est impossible avec le secours de la providence divine, affirma Caroline. Il faut faire violence au ciel par nos instances et nos supplications.

—Il faut d'abord, reprit Marianne, interrompre toutes les réparations que nous avons commencées, et prendre le plus tôt possible des arrangements pour solder les dépenses déjà faites.

—Que dis-tu là, ma fille! interrompit Joseph de Mérigue; et mes vignes, qui me donneront un jour deux cents barriques de vin; et ma truffière, que je suppose devoir être en plein rapport d'ici deux ans.

—Et notre frère bien-aimé qui triomphera des méchancetés et des calomnies! dit énergiquement Jacqueline.

A ce moment Pierrille et Jeannette arrivèrent pour la prière du soir:

Il faudra bien prier pour Monsieur Jacques, dit la pieuse Caroline d'une voix triste et lente.

—Notre Monsieur est malade? demandèrent à la fois les deux domestiques.

—Non, mes amis, répondit Caroline qui ne savait pas mentir.

Alors les fidèles serviteurs eurent la claire intuition d'un grand malheur planant dans l'air. Leurs visages fatigués prirent une expression de lourde tristesse, et ils pleurèrent silencieusement en s'agenouillant sur les dalles.

XV

L'INFLUENCE DU COMMISSAIRE

A la sixième chambre on avait rarement vu un pareil encombrement. Depuis les plus jolies comtesses des deux faubourgs jusqu'aux reporters des moindres feuilles, en passant par la nuée des avocats et des simples stagiaires, le public habituel des représentations judiciaires se trouvait au grand complet. La partie de l'auditoire dont la curiosité se trouvait le plus vivement surexcitée, était naturellement l'éternel féminin. Toutes les jeunes femmes un peu à la mode s'étaient exténuées d'amabilité envers le président pour obtenir des cartes, et pouvoir contempler le visage de ce prévenu dont on parlait tant, et que les gazettes dépeignaient comme possédant toutes les qualités d'aspect, d'allures, qui séduisent et conquièrent le sexe faible. Deux hommes émargeaient au sein de cette foule hétérogène: Mérigue et son défenseur. Jacques, entièrement vêtu de noir, l'oeil fier, la tête haute, le visage grave et légèrement mélancolique, avait plutôt l'air d'un accusateur que d'un inculpé. Debout à ses côtés, Monsieur Gilet, la figure contractée, les yeux hagards, la figure pâle, semblait en proie à une insurmontable émotion. Ce qu'il y avait de plus à remarquer était l'absence de la duchesse. Elle avait prévenu par lettre le président, qu'étant très souffrante, il lui serait impossible de paraître aux débats, qu'au surplus elle n'avait rien à ajouter au rapport de M. le commissaire et à sa propre déposition revêtue de sa signature.

L'interrogatoire fut excessivement court. Mérigue déclina ses noms et qualités, nia péremptoirement le vol, et refusa de répondre à toutes les questions subséquentes qui lui furent adressées. L'audition des témoins ne fut pas non plus bien longue. Lecture fut donnée de la déclaration de la duchesse, après quoi l'on dut passer aux témoins à décharge. Quelques amis de Mérigue, entre autres le baron de Sermèze, apportèrent à la barre l'éloge du prévenu, et détaillèrent ses antécédents de travail, d'économie, de constante probité. La tâche du procureur de la République n'était pas bien difficile en présence d'un prévenu qui persistait à se renfermer dans un silence inexplicable. Le réquisitoire rendit hommage à la vie antérieure de Jacques, et réédita cette rengaine vieille comme la Basoche: «Un criminel est honnête homme jusqu'au moment où il accomplit son crime.» L'organe du Parquet ne réclama pas, du reste, une bien grande rigueur, et s'en remit complètement aux juges sur la durée de la peine à infliger. Mais il réclama l'emprisonnement, la notoriété récente dont jouissait l'inculpé nécessitant plutôt la sévérité que l'indulgence. Le représentant du ministère public termina sa harangue par des considérations prudhommesques sur la fragilité des réputations amenées par un ouragan, et emportées par une tempête. Il invita les jeunes gens ambitieux à méditer sur cette catastrophe, et à tendre au but de leur vie plutôt par une longue suite de travaux modestes, que par de vains coups de canon.

La parole fut donnée au défenseur: Messieurs les juges, s'écria M. Gilet, il faudrait à la cause que je plaide le plus éminent des membres du barreau, non que l'innocence de mon honorable ami, M. de Mérigue, ne soit certaine et évidente, mais pour esquisser en termes dignes d'elle la noble et sympathique figure d'un prévenu qui purifie et illustre, en s'y asseyant, le banc d'ignominie. A défaut d'éloquence je vous apporte un fait inouï dans les annales de la police correctionnelle: un commissaire résignant ses fonctions pour défendre l'inculpé dont il a procuré l'arrestation. Les longues années pendant lesquelles j'ai exercé ma pénible charge m'ont donné une expérience et un coup d'oeil qui ne sont guère susceptibles de s'abuser. Or, Messieurs, sur mon honneur de fonctionnaire irréprochable, sur ma conscience d'homme intègre et de citoyen n'ayant jamais failli, je vous affirme avoir décelé en M. de Mérigue l'attitude d'une victime pure et résignée, et dans l'accusatrice qui n'a point osé soutenir elle-même ses allégations devant vous.... que sais-je? une ennemie qui se venge et qu'assiège déjà l'invasion des remords. Le silence obstiné de l'inculpé, où M. le président voit un aveu, ne serait-il point par hasard une abnégation sublime, l'inertie d'un être miséricordieux qui se laisse immoler pour ne pas tuer en se défendant, l'héroïque urbanité d'un galant homme qui, pour ne pas effleurer la chair d'une femme de la moindre égratignure, renonce à parer ses coups de poignards? S'il m'était donné de soulever le voile mystérieux qui recouvre ce drame, l'accusé, j'en ai la persuasion intime, deviendrait un formidable accusateur. C'est l'infinie délicatesse de M. de Mérigue qui oppose sans doute à nos investigations un formidable rempart. Admirons ce sentiment chevaleresque, mais refusons de nous en rendre les complices.»

Ces quelques paroles émues, quoique dépourvues du moindre argument, impressionnèrent vivement les juges. Mais M. le procureur de la République répondit spontanément: «M. de Mérigue a sauvé la vie à M. Gilet. Ce que vous venez d'entendre n'est point l'exposé de la conviction du défenseur, mais l'explosion de sa reconnaissance. M. Gilet a accompli une série d'actes qui l'honorent au premier chef, mais qui ne sauraient empêcher le tribunal de faire son devoir.»

L'ancien commissaire de police comprit sur le champ, que cette simple phrase du ministère public détruisait tout l'effet de sa harangue. Il se leva pour répondre, mais la claire vue du danger couru par son sauveur lui fit perdre le fil de ses idées et une violente angoisse l'étreignit à la gorge. Il fit quelques gestes indignés sans parvenir à articuler une parole, et retomba bientôt abîmé et anéanti sur son banc. La cause était perdue. Le tribunal, après une très courte délibération, et prenant d'ailleurs en considération les bons antécédents de l'inculpé et le manque de netteté des témoignages accusateurs, condamna simplement Jacques de Mérigue à deux mois de prison.

Le greffier l'avertit ensuite qu'il ne serait point immédiatement incarcéré, et qu'il avait quinze jours pour se constituer prisonnier sans préjudice de son droit d'appel. Le condamné haussa les épaules, et sortit au bras du baron de Sermèze. Les deux amis traversèrent la foule accablés de regards méprisants, et se dirigèrent lentement vers la rue des Saints-Pères. Ils ne tardèrent point à être rejoints par M. Gilet qui engagea instamment Mérigue à faire appel. Tout en remerciant son défenseur avec effusion, le poète refusa catégoriquement de se pourvoir.

—Eh bien, lui dit M. Gilet, je vous ferai gracier.

Jacques secoua tristement la tête.

Quand il arriva à l'entrée du quartier Saint-Barthélémy, il fut pris d'un invincible sentiment de douleur et de honte. Il lui sembla que tous les passants l'écrasaient sous le dédain de leurs regards. Il vit quelques manoeuvres occupés à arracher et à lacérer ses affiches dont les déchirures jonchaient le sol ou roulaient au ruisseau, comme les débris de sa fortune et de sa vie. Il entendit ce bout de conversation entre deux afficheurs de M. Belin.

—Eh bien, dis donc, Polyte?

—De quoi, mon vieux briscard?

—T'as pas besoin de faire attention aux pancartes du Mérigue, tu peux les sabrer, va!

—Est-ce qu'il est parti pour le champ des navets?

—C'est tout comme... le bourgeois-là était tout bonnement un voleur. On l'a jugé, il y a cinq à six jours.

—Euh! malheur... Il devait se présenter à la Nouvelle...

—De quoi, à la Nouvelle?... Les copains n'en voudraient pas...

Tout à coup Sermèze et Mérigue se rencontrèrent nez à nez avec le vicomte d'Escal. Le bonhomme terrifié détourna vivement la tête, et voulut se sauver par une rue latérale. Mais son mouvement fut si brusquement maladroit qu'il glissa, s'entrava avec son parapluie, et la rotondité de son petit corps aidant, s'épata lourdement sur le trottoir. Sermèze, qui n'était pourtant pas en veine de gaîté, partit d'un éclat de rire.

—Tu n'es pas charitable, mon vieux, lui dit Jacques. Va-t'en donc aider ce brave membre du comité à se remettre sur ses pattes. Je t'attends là. Il ne voudrait pas de mon secours.

Le baron accéda par curiosité au désir de son ami, et s'avança vers le vicomte d'Escal, encore tout ébahi de sa chute, et tout honteux d'avoir balayé l'asphalte avec sa noble redingote:

—Eh! bonjour, cher ami, s'écria le vicomte. Vous me rencontrez en mésaventure. Quel excellent hasard me procure le plaisir de vous voir... La baronne de Sermèze se porte toujours comme vous voulez? La vicomtesse d'Escal meurt d'envie de la voir. Quand vous verrons-nous donc tous deux à nos petites soirées du mardi?... Dieu! je suis sale!... Comme ces voies sont boueuses et mal entretenues sous cette vilaine république... excusez-moi... je suis toute crotté... je me sauve chez moi. Ravi, cher baron, de vous avoir rencontré, mes hommages à la baronne. Au revoir. A bientôt, adieu...

Sermèze ne put intercaler la moindre syllabe, et l'ancien patron de la candidature Mérigue détala au petit galop de ses jambes trop courtes, en tenant cette fois le milieu de la chaussée, et en brandissant, sans la moindre intention belliqueuse, son parapluie inoffensif.

Les deux amis rencontrèrent encore quelques personnages de leur connaissance qui affectèrent de regarder le firmament, entre autres un ancien chef de service de l'instruction publique, soupçonné de malversations, et qui, à l'aspect de Mérigue, détourna sa face honnête, rasée de frais en un majestueux mouvement de pudeur. Soudain un prêtre s'avança, qui tendit bravement la main à Jacques. C'était l'abbé de la Gloire-Dieu.

«Je vous tiens pour innocent, mon bon Jacques, lui dit-il d'une voix entrecoupée, et je puis encore quelque chose pour vous. J'espère d'ici peu de jours vous annoncer une bonne nouvelle. Courage et espoir, mon cher enfant.»

Quand Jacques et Sermèze entrèrent dans la maison de la rue des Saints-Pères, ils furent insolemment toisés par le concierge dont la dignité offensée par la vue de son locataire condamné parut subir une violence cruelle.

Sermèze répondit à l'attitude froissée du pipelet, par un regard si peu sympathique, que le représentant du propriétaire se retira brusquement dans sa loge, et s'y enferma à double tour. L'ascension des cent vingt marches fut la dernière période de la voie douloureuse.

On croisa dans l'escalier plusieurs locataires qui prirent de grandes mines sévères. Sur le palier même de Mérigue, un employé de commerce, son voisin, le regarda sans le saluer. Au moment où ils entraient dans le logement, les deux amis s'entendaient rappeler par une voix perçante et criarde qui montait du rez-de-chaussée.

—Eh là-haut. Eh donc là-haut!

—Qu'y a-t-il? demanda Sermèze.

—Le propriétaire vous donne congé, répondit la voix dépourvue d'harmonie.

—Ah! dit Mérigue avec un soupir de dégoût, le proverbe parle du coup de pied de l'âne au singulier. Voilà le dixième que je reçois depuis une heure... je n'ai rencontré sur ma route que des aliborons scandalisés.

—C'est pas tout ça, mon pauvre vieux, reprit Sermèze, que vas-tu faire maintenant?

—Maintenant?... je vais attendre la quinzaine pour me constituer prisonnier.

—Mais en attendant tu ne vas pas rester désoeuvré?...

—Jamais de la vie.

—A quoi vas-tu t'occuper?

—Je vais achever ma Rédemption des Damnés, puisque la politique et le professorat me laissent des loisirs.

La duchesse Blanche avait été informée par exprès de la sentence prononcée par le tribunal correctionnel.

La vengeance était assouvie, elle pouvait maintenant songer à jouer son rôle de souveraine clémente.

Sa colère s'était peu à peu dissipée dans son âme, et sa passion inapaisée commençait à y rentrer en compagnie du repentir, Blanche se fit belle comme à ses plus beaux jours de gala; elle revêtit une robe de damas rouge, et surchargea son cou, ses bras et ses mains des joyaux les plus splendides. Le duc de Largeay étant survenu par aventure:

—Où allez-vous donc comme cela, ma chère?...

—A la direction des grâces, mon ami.

—Cette direction, duchesse, se trouve depuis longtemps entre vos mains.

—Oh! vous êtes galant aujourd'hui, je crois, Dieu me damne, que vous me confondez avec Mlle Zoé.

—Oh! méchante!... Laquelle de vos sujettes allez-vous chercher?...

—Trêve de calembours, mon ami, je vais demander la grâce de M. de Mérigue.

—Vous avez perdu le sens... je n'y comprends plus rien.

—Consolez-vous... vous n'y avez jamais rien compris.

—Vous l'avez donc fait condamner pour vous donner la satisfaction de lui pardonner ensuite.

—Eh! eh! peut-être bien!

—Ce sont les jeux de reine.

—Qui valent bien le jeu de l'oie, j'imagine.

—Vous êtes vraiment ravissante ainsi. Je dînerai ce soir avec vous.

—Non, non, mon ami. On vous traiterait d'infidèle de l'autre côté de l'eau.

La duchesse descendit alors dans la cour, se jeta au fond d'un coupé bleu, attelé de deux alezans rapides, en disant au valet de pied:

—Place Vendôme, au ministère de la justice.

Le duc de Belverana se trouvait déjà auprès du directeur des affaires criminelles. Il dit tout le bien qu'il put imaginer de Mérigue sans toutefois faire la plus petite allusion au grand secret qui lui était confié. Le chef de service l'écouta avec déférence et lui répondit:

«Je ne demande pas mieux, monsieur le duc, que de faire un rapport favorable à vos désirs, mais le condamné doit au préalable épuiser les juridictions. Qu'il aille d'abord en appel. Nous verrons ensuite.»

Le duc en sortant croisa Blanche de Largeay dans les corridors du ministère. Il la salua le plus gracieusement du monde, lui demanda des nouvelles de sa santé, et ne lui souffla pas un mot du motif identique qui les avait amenés tous deux dans les antichambres de l'administration. La duchesse demeura près d'une heure avec le directeur des grâces. Elle essaya de toutes les instances et de toutes les supplications, mais se heurta constamment à la même réponse: «Qu'il fasse d'abord appel, nous verrons ensuite...» Comme elle sortait toute courroucée avec des larmes de dépit dans les yeux, elle rencontra M. Gilet qui se précipita sans la saluer dans le cabinet du chef de service. Il en sortit au bout de quelques minutes, et la duchesse entendit ces paroles prononcées par le directeur:

—Très bien, mon cher commissaire, je vais faire préparer les lettres de grâce dès que le dossier de l'affaire me sera parvenu du tribunal. D'ici trois jours, le décret sera revêtu de la signature du président de la République. Vous pouvez d'ores et déjà en aviser votre protégé.

La duchesse courut au devant de l'ancien commissaire.

—Vous avez dû être diablement éloquent, lui dit-elle, je n'ai pu, moi, me faire écouter de ce monsieur.

—Non, madame la duchesse, répondit M. Gilet, l'éloquence n'est pas mon fort. Je suis simplement un honnête homme qui se sacrifie à ceux qu'il aime, au lieu de les immoler à sa jalousie ou à ses ressentiments.

XVI

LE RENDEZ-VOUS

Ce même soir, suivant sa promesse, le duc de Largeay, qui était en délicatesse avec Zoé, vint dîner chez sa femme. Blanche n'apprécia guère cette rare amabilité, d'autant plus que son mari la taquina tout le temps du repas au sujet de sa démarche au ministère de la justice.

—Eh bien, chère amie, avez-vous réussi dans vos intentions miséricordieuses?

—Parfaitement, cher duc.

—Vous allez rendre ce jeune drôle aux douceurs de la liberté?

—Certainement. Ce sera fait sous trois jours.

—Vous aurez la bonté de m'indiquer la conduite que je dois tenir envers lui. Faut-il le provoquer, lui trouver un éditeur, lui loger une balle dans la tête, lui faire des excuses, le souffleter, patronner sa candidature, le tuer, le ressusciter, le calotter, l'adorer...

—C'est vrai tout de même, mon pauvre ami, vous avez à peu près fait tout cela.

—Si vous m'en gardiez au moins un atôme de reconnaissance.

—Oh! duc, c'est vous qui me devez de la gratitude pour les services que je vous demande.

—C'est juste. Merci de me rappeler aux vrais principes de la galanterie. Mais enfin, veuillez, de grâce, me faire connaître quel visage il me faudra faire à votre voleur favori, la prochaine fois que j'aurai l'heur de le voir?

Blanche était profondément vexée de voir son mari la «blaguer». Elle essayait bien de lui riposter par quelques-unes de ses pointes habituelles, mais son état de préoccupation émoussait les traits les plus acérés de son carquois.

Contrairement à ce qui se passait d'ordinaire, le duc, ce soir-là, eut un avantage marqué sur la duchesse et parvint, en très peu de temps, à l'exaspérer. Aussi, quand il lui fit la proposition de passer la soirée avec elle ou de l'emmener dans le monde, provoqua-t-il cette simple réponse, sèchement formulée:

—Allez donc à votre club, ou à votre...

—Ou à mon...

—Ne m'agacez pas... ou je vous lâche le mot... Bonsoir.

Le duc sortit le sourire aux lèvres.

Quelques minutes après on apportait à la duchesse une lettre dont elle reconnut l'écriture et qu'elle décacheta fiévreusement. Elle lut:

«Ma chère cousine,

«Nous avons demain une permission de minuit. Pourrai-je obtenir l'insigne faveur d'être de nouveau choisi par vous comme lecteur extraordinaire? J'ose vous assurer que je mérite bien quelque amabilité de votre part: Je suis allé l'autre jour, par amour pour vous, tirer les oreilles à ce misérable Mérigue qui a filé doux comme un agneau, et a péremptoirement refusé de se mesurer avec moi sur le terrain. A demain, chère cousine.

«Veuillez d'un tout petit mot accueillir ma très humble supplique.

«Votre affectionné cousin,

«Robert».

La duchesse répondit à son médiateur plastique:

«Venez à neuf heures et demie.»

«Vannes, Duchesse de Largeay.»

«P.S.—Soyez un peu vraisemblable dans le récit de vos prouesses.»

Blanche, à la lecture de l'épître élaborée par son jeune parent, le dépit et l'agacement aidant, fut prise tout à coup du désir très net de renouveler la pantomime galante du dimanche précédent, en y ajoutant même quelques fioritures encore inédites. Quant à Robert de Vaucotte, il n'eut pas plus tôt lu la réponse affirmative de sa cousine qu'il prit le solennel engagement devant la poignée de son sabre de ne pas se laisser berner comme la dernière fois et d'obtenir de plus sérieuses faveurs...

Blanche attendit l'heure qu'elle avait fixée au candidat cavalier en dînant seule au cabaret du Lion-d'Or, à l'effet d'émoustiller un peu son humeur tant par la nourriture pimentée des mets de restaurant que par l'éclat des lumières et le va et vient des jeunes élégants autour du linge éclatant des petites tables.

Cependant l'abbé de la Gloire-Dieu avait résolu ce soir-là d'avoir une entrevue avec la duchesse pour éclaircir l'affaire si étrange du procès Mérigue, et tâcher, par suite des renseignements qu'il pourrait obtenir, d'être de quelque utilité à son pauvre ami. Sans prévoir la vérité des faits dans son intégralité monstrueuse, il connaissait assez les personnages du drame qui venait de se dérouler, et en particulier la duchesse, sa pénitente, pour avoir la certitude morale de l'innocence de Jacques, et de quelque trame machiavélique ourdie par Mme de Largeay. Il ne s'arrêta point à la considération que sa visite vespérale pourrait être critiquée. Après avoir terminé sa journée d'apôtre et rempli toutes les obligations de son ministère paroissial, il allait droitement et simplement accomplir ce qu'il croyait une bonne oeuvre, sans s'inquiéter de ce que les malveillants seraient capables de dire ou de penser.

L'abbé se présenta à neuf heures à l'hôtel de Largeay et se fit introduire d'autorité dans le salon, où il trouva déjà couché sur un divan le jeune Robert de Vaucotte. Robert s'était jadis confessé au premier vicaire de Saint-Barthélémy, il le respectait et le craignait; son désappointement égala sa gêne quand, au lieu des volants de soie rouge qu'il attendait, il vit onduler à ses yeux les plis noirs de la soutane du prêtre.

—Vous ici, Robert, seul à cette heure! Que faites-vous, mon enfant? demanda l'abbé de la Gloire-Dieu.

—Ah! bonjour, monsieur l'abbé... je suis bien charmé... je ne pensais pas à vous... J'attends ma cousine qui va venir à neuf heures et demie.

—Je vous conseille de vous retirer, mon enfant. J'ai de graves questions à traiter avec la duchesse.

—Mais elle m'a donné rendez-vous, monsieur l'abbé.

—Eh bien, dit le vicaire en fronçant le sourcil, je me charge de lui dire que je vous ai renvoyé.

—Mais, monsieur l'abbé... monsieur l'abbé...

—Laissez-moi seul ici, Robert, retirez-vous, mon enfant.

Vaucotte n'osa point résister à l'injonction de l'abbé, prononcée d'une voix ferme et douce.

Il sortit lentement du salon et alla se blottir dans la salle à manger en se disant: «Quand il aura fichu le camp, je reviendrai. En voilà encore un qui ne me prend guère au sérieux.»

A neuf heures et demie très précises, le coupé de la duchesse s'arrêta devant le perron de l'hôtel. Elle en sortit leste, pimpante, éméchée, jeta précipitamment son chapeau et sa casaque dans l'antichambre et demanda au laquais de service:

—M. le comte de Vaucotte est-il arrivé?

—Oui, madame la duchesse, lui fut-il répondu.

Elle s'élança dans le salon: La haute et maigre silhouette de l'abbé de la Gloire-Dieu émergeait seule parmi le clair obscur des lampes baissées.

La duchesse poussa un petit cri de surprise désagréable.

—J'ai à vous entretenir d'une importante question, madame, dit le premier vicaire, aussi me suis-je permis de me présenter devant vous à une heure un peu insolite. Je compte que vous voudrez bien m'excuser?

—Certainement, monsieur l'abbé... Excusez vous-même mon étonnement. J'attendais... un de mes cousins.

—Je l'ai trouvé ici, madame, il n'y a pas vingt minutes. Je connais très bien Robert... bon enfant, un peu trop léger, peut-être... Bref, il eût empêché ou gêné notre entretien. Je l'ai prié de se retirer. Il a déféré au voeu que je lui exprimais.

—Ce nigaud de valet de chambre qui me dit que mon cousin est là, et ne m'avertit pas même de votre présence, observa Blanche sur un ton peu gracieux.

—Ne grondez pas vos gens, madame la duchesse. Ils ont rempli toutes leurs instructions. J'ai même eu quelque difficulté à pénétrer jusqu'ici, mais j'étais décidé à forcer la porte.

—Êtes-vous belliqueux ce soir, dit Blanche en essayant de sourire.

—Oh! madame, reprit l'abbé; ce que j'ai à vous dire est très sérieux.

—Ah! fit Blanche anxieuse et intimidée.

—Ma chère enfant, excusez cette appellation peu mondaine, mon âge me donne quelque droit à l'employer... Je vous ai baptisée, je vous ai fait faire votre première communion. Vous voulez bien vous adresser à moi de temps en temps pour éclairer et diriger votre conscience... Ne voyez toutefois en ce moment ni le prêtre, ni le confesseur, ni le directeur, mais un ami... affligé; un de vos meilleurs amis, j'en puis jurer, l'ami de votre âme.

Blanche, troublée, ne répondit rien. L'abbé poursuivit:

—Vous avez accusé M. de Mérigue d'une action infâme, je vous adjure, au nom du Dieu qui nous entend et qui nous jugera, de m'avouer la vérité.

La duchesse garda le silence.

—Vous vous taisez, mon enfant. C'est là un aveu d'une formidable éloquence, je l'interprète ainsi: «J'ai porté contre ce jeune homme une accusation calomnieuse.» Niez un peu, je vous prie. Niez donc... vous vous taisez... Une troisième fois, par Jésus-Christ notre Seigneur, opposez-moi une négation si vous n'êtes point coupable... Rien, rien... quel crime horrible, mon enfant!... Maintenant, pourquoi avez-vous commis cet acte odieux?

—Oh! monsieur l'abbé, je me sens bien souffrante!...

—Pourquoi avez-vous commis ce forfait? M. de Mérigue vous aimait... Vous l'aimiez peut-être... N'est-il pas vrai?

—Monsieur l'abbé, vous me torturez.

—Encore un aveu, ma pauvre enfant... mais ce jeune homme autrefois était en droit de vous aimer, et vous-même pouviez lui rendre amour pour amour. Vous êtes aujourd'hui la duchesse de Largeay. Il vous est interdit de penser l'un à l'autre.

—Oh! monsieur l'abbé, de grâce...

—Il fallait l'épouser, si vous l'aimiez... Du jour de votre mariage votre devoir était de l'oublier comme il vous a oubliée lui-même.

—Il m'a oubliée!... il m'a oubliée... que dites-vous?...

—Calmez les cris de vos passions. Vous n'avez plus le droit de faire entendre que les gémissements de votre pénitence. Que s'est-il passé entre vous? Je l'ignore. Toujours est-il que vos sentiments illicites probablement repoussés par cet honnête homme...

—Il vous a donc tout dit?

—Rien, mon enfant, rien. Laissez-moi poursuivre; je disais que votre amour déshonnête, probablement repoussé, avait dû, sous l'influence de quelque accès de folie, se transformer en un mouvement de colère féroce. Quand nous laissons dominer notre âme par ces deux passions, la luxure et la violence, il n'y a pas de monstruosités dont nous soyons incapables. Et vous, madame, enfant de Dieu et de l'Église, élevée par une mère chrétienne, croyant à notre sainte religion et la pratiquant, vous, placée au sommet de l'échelle sociale pour donner l'exemple aux faibles et aux petits; vous, dont les mains servent de canal aux divines aumônes; vous, qui faites chaque matin votre prière devant le crucifix, et qui courbez votre front dans l'ombre des temples; vous, qui vous indignez contre les blasphèmes proférés et contre toutes les profanations accomplies dans le monde; vous, qui n'avez pas assez de dégoûts et assez de flétrissures pour stigmatiser la débauche des malheureuses qui meurent de faim; vous, la duchesse de Largeay, infidèle à votre foi, à votre honneur, à votre Dieu, vous précipitez de gaieté de coeur dans un abîme d'opprobre, un homme irréprochable, parce qu'il vous respecte, vous ayant aimée!

—Purifiez-moi, mon père, sanglota la duchesse brisée.

—Je ne le puis en cet instant et en ce lieu. Venez me trouver demain à l'église. Je suis venu ce soir essayer d'éveiller au fond de votre conscience les échos de nos enseignements et de nos exhortations. Je bénis le Seigneur, car je ne crois pas avoir parlé en vain. Répondez-moi, êtes-vous coupable et vous repentez-vous?

—Oui, mon père, soupira Blanche à voix basse.

—Bien, mon enfant, mais sachez que ceci n'est rien. Il faut expier et réparer. Je vous épouvanterais si je vous exposais comment les chrétiennes des temps anciens auraient fait pénitence de pareilles indignités. Qu'auriez-vous cependant à m'objecter si je vous disais: «Pour recevoir l'absolution, vous confesserez à la justice toute l'étendue de votre crime, vous consentirez à être avilie à tous les yeux, vous subirez dans quelque prison obscure, côte à côte avec la lie des misérables, la peine édictée dans les codes humains contre la calomnie et le faux témoignage; après cette expiation préliminaire et insignifiante, vous revêtirez une robe de bure dans un monastère de carmélites, et, séparée à jamais du monde par une grille de fer, vous pleurerez toute votre vie la honte et l'horreur de votre forfait.» Dites-le-moi, en vérité, si je vous tenais un pareil langage, trouveriez-vous dans votre coeur ou dans votre conscience la force de me répondre: «Mon Père, vous dépassez la volonté de Dieu!»

—Grâce, grâce! murmurait la duchesse agenouillée.

—Debout, madame, vous ne pouvez rester ainsi... Eh bien! si vous eussiez vécu au temps de la primitive Église, une pénitence semblable vous eût été imposée. Mais Dieu proportionne la rigueur de ses ordres à l'abaissement de nos caractères et à la lâcheté de nos moeurs... Voici la réparation que je vous demande d'accorder à votre victime... Vous m'autoriserez verbalement à écrire à sa famille désolée, que M. de Mérigue a été condamné sur de fausses apparences, et que le fait qui a donné lieu aux poursuites est tout entier à son honneur. J'ajouterai que l'auteur, repentant des infortunes de ce jeune homme, m'a chargé expressément d'être auprès des siens l'interprète de la vérité...

—Mon père, répondit la duchesse, qu'il soit fait ainsi que vous le décidez.

—Et maintenant, ma pauvre enfant, priez le bon Dieu qu'il vous pardonne...

L'abbé de la Gloire-Dieu se leva sur ces dernières paroles. Il salua la duchesse anéantie et sortit lentement. Quand il se fut éloigné, Blanche entendit un pas rapide approcher du salon. La porte s'ouvrit bientôt. C'était Robert de Vaucotte.

—Ah! chère cousine, s'écria-t-il, vous êtes enfin libre!

La duchesse considéra le Saint-Cyrien avec la stupeur d'une personne qui passerait subitement de l'audition du Dies iræ à l'exécution d'un opéra bouffe. Elle laissa errer sur le futur cavalier un regard empreint d'une compassion dédaigneuse.

—Eh bien! cousine, poursuivit Robert, quelle lecture désirez-vous que je fasse ce soir?

Blanche lui répondit:

—Lisez donc dans votre Indicateur l'heure prochaine du train de Versailles!

XVII

MISÉRICORDE!

En sortant du Ministère de la justice, M. Gilet s'était immédiatement rendu auprès de Jacques et lui avait fait connaître qu'il allait être gracié. Une scène émouvante eut lieu entre ces deux hommes que des circonstances bien singulières avaient réunis par les liens de l'amitié.

L'ancien commissaire, qui avait espéré un acquittement, n'estimait point avoir payé sa dette de reconnaissance et accusait lui-même son impuissance et son incapacité.

Le poète, au contraire, peu habitué à voir pratiquer autour de lui des actes d'abnégation, était profondément touché à l'aspect de cet homme qui venait de briser sa carrière pour venir le défendre.

—Si l'un de nous reste l'obligé de l'autre, dit-il à M. Gilet, c'est moi sans aucun doute. Le service que je vous ai rendu m'a coûté un simple geste, un mouvement de bras, le premier passant venu eût agi de même, tandis que vous vous êtes sacrifié, et je déclare hautement que je ne connais pas deux hommes au monde capables de tenir une conduite comme la vôtre.

Dès qu'il eut la certitude d'être gracié, Jacques de Mérigue fit ses préparatifs de départ. Tous ses plans étaient renversés, toutes ses espérances ruinées, tous ses rêves évanouis au vent de la réprobation publique. Il n'avait plus qu'à reprendre le chemin de son pauvre Limousin et à passer auprès de sa famille le reste d'une vie obscure et inutile. Cette pensée l'accablait. Se voir dans toute la force de l'âge et du talent, avoir pleine conscience d'une énergie et d'une valeur universellement admirées, s'estimer légitimement capable d'arriver aux destinées les plus brillantes, et, subitement, pour jamais, d'une façon irrémissible, se briser les reins dans une chute ignominieuse!

Et ce n'étaient pas là ses plus cruelles réflexions.

Ce qui infligeait à son âme une incomparable douleur, c'était l'idée que son vieux père, sa mère, tous les siens, pourraient le croire coupable en dépit de ses dénégations. Joseph de Mérigue avait écrit à son fils qu'il ajoutait foi à ses protestations d'innocence, mais qu'il le suppliait de lui dévoiler toute la vérité.

Or, Jacques se regardait comme tenu d'honneur à ne plus révéler à personne les tristes circonstances de son malheur. Il avait tout avoué à son ami le baron de Sermèze en vertu de cette disposition d'esprit, singulière peut-être, mais bien fréquente, qui établit entre les amis intimes des liens plus étroits que les liens même de la famille.

La confidence faite au duc avait été le corollaire obligatoire, on s'en souvient, de la révélation faite à l'ami. Actuellement Mérigue avait pris, au sujet de son infortune, la résolution d'un silence éternel, sans se dissimuler que cette ligne de conduite ferait naître autour de lui de bien pénibles soupçons. Il était abîmé dans ces réflexions quand il reçut la visite de l'abbé de la Gloire-Dieu.

—Comme je m'y suis engagé, lui dit le prêtre, je vous apporte une bonne nouvelle, mon cher enfant.

Mérigue regarda le premier vicaire d'un air triste et incrédule.

—Je suis en mesure, continua l'abbé, d'amener dans l'esprit de votre famille la pleine et entière conviction de votre innocence absolue.

—Ah! si vous faisiez cela, monsieur l'abbé, vous me rendriez la moitié de ma vie... mais vous m'étonnez beaucoup. Je nierai jusqu'à la mort, c'est tout ce que je puis faire.

—Ayez confiance en Dieu, Jacques, vous méritez une réhabilitation, c'est mon opinion inébranlable. Vous allez sans doute revenir au pays?

—Puis-je faire autre chose? Évidemment non. Les personnes les plus indulgentes m'accorderont leur pitié. Je suis fini. Je renonce à la conquête des astres.

—Non, non, cher enfant, quand on agit, comme vous l'avez fait, on va plus loin que les étoiles, on monte au ciel.

Jacques garda le silence, mais il comprit que l'esprit et le coeur du prêtre avaient l'intuition de la vérité.

L'abbé de la Gloire-Dieu poursuivit.

—Vous me préviendrez du jour de votre départ. Ce jour-là même j'écrirai à M. le comte votre père. Et je vous donne ma parole de prêtre et d'honnête homme, qu'après avoir lu la communication que je vais avoir l'honneur de lui faire, le chef de votre bonne et sainte famille ne reniera pas son fils, le représentant de son nom.

Jacques remercia le digne ecclésiastique, mais il considéra ses paroles comme une simple consolation et n'ajouta guère foi à la possibilité de ses promesses. Il prit la résolution de partir dès le lendemain soir. Il écrivit dans ce sens au baron de Sermèze, à l'abbé et au vieux comte Joseph. Sermèze vint passer une partie de la journée avec son ami et l'aida à préparer son pauvre petit bagage. A six heures du soir, Jacques se retrouva seul. Le départ du train était à neuf heures. Toutes ses petites dettes une fois acquittées, et quelques légères emplettes effectuées, il restait au poète quarante francs: Le prix d'une voiture pour le conduire à la gare et le montant de son billet en troisième classe.

Il se préparait à faire un repas plus que modeste, lorsque la sonnette de son antichambre fit entendre un léger tintement. Mérigue hésita à ouvrir croyant à une illusion, le tintement recommença presque imperceptible comme le dernier soupir d'un moribond, Mérigue ouvrit sa porte. Une femme tout en noir parut sur le seuil. Jacques recula jusqu'au milieu de sa chambre et croisa ses bras sur sa poitrine. La duchesse de Largeay s'arrêta à deux pas de sa victime.

—C'est moi, fit-elle d'une voix si faible et si brisée, que le poète en ressentit une étrange commisération.

Il répondit doucement.

—Vous souffrez, Madame? Qu'avez-vous?

La duchesse releva son voile et jeta à Jacques un regard suppliant. L'angoisse de l'amour désespéré et du repentir douloureux contractait son visage pâle comme une figure d'albâtre. Aucun bijou. Aucune parure. Pas le plus petit ruban de soie. La tenue morne du grand deuil.

Et subitement, Blanche de Largeay tomba à genoux. Jacques de Mérigue, éperdu, cachait sa figure dans ses mains. Il entendait monter vers lui, murmurée vaguement comme une oraison mortuaire, la prière de celle qu'il avait aimée, et qui faisait palpiter encore toutes les fibres de son coeur mutilé.

«Jacques... devant la mort toutes les colères s'effacent, je vous ai tué, et me suis poignardée du même coup de couteau. Je viens vous demander pardon. Je ne veux pas que vous partiez sans m'avoir tendu cette main généreuse, cette main héroïque et sublime qui à refusé de parer mes coups. Vous ne repousserez pas mes supplications quand vous saurez les tourments que j'endure. J'ai voulu me venger, et je vous l'avoue dans toute l'humilité d'une âme à jamais brisée, j'ai eu l'infamie de savourer le fruit empoisonné de mon ressentiment.

Mais au nom du Dieu que vous servez et que j'ai outragé, par tout ce que vous avez de plus cher, par votre mère, vos chères petites soeurs, par votre ancien amour pour moi, de grâce, ne m'accablez pas. Il m'a fallu du courage, allez, pour avoir osé me présenter ici. Vous pouviez, à bon droit, me jeter dans votre escalier comme la dernière des filles perdues. Mais je connaissais votre coeur, votre grand coeur, que j'ai percé d'un glaive, et je l'ai estimé si large et si bon, si haut et si doux, que j'ai espéré en voir couler sur ma tête, en même temps que son noble sang, hélas, quelques gouttes de miséricorde.

Il y a deux jours que j'éprouve les tourments de l'enfer; je n'en étais encore, je le confesse à ma honte, je n'en étais qu'aux repentirs vagues et lâches, quand à l'heure habituelle des plaisirs et des folies, un homme s'est présenté à moi, qui m'a dévoilé de sa main austère toute la noirceur de mon forfait. Et depuis ce moment j'ai revêtu une robe couleur de la nuit, comme la sienne. En vérité, Jacques, je suis plus malheureuse que vous.

—Je vous crois, Madame, répondit Jacques toujours immobile.

—Votre vie est brisée, poursuivit la duchesse, tout avenir vous est fermé, tous vos amis vous abandonnent sans retour, mais vous gardez en vous-même le souvenir éternel d'un acte magnanime. Moi, je demeure toujours riche et fêtée, mais le remords m'étreint, un remords qui m'arrache toute faculté de penser, toute énergie de vivre. Je n'ai même pas, je l'avoue humblement, le vouloir nécessaire pour expier ma conduite envers vous, mais vous me plaindriez tout de même, si vous connaissiez le venin du serpent caché qui me ronge. Oh! dites-moi: j'ai pitié de vous!.. Jacques de Mérigue, déshonoré, ruiné, perdu, la duchesse de Largeay, puissante et adulée, se traîne à vos pieds et vous demande grâce.

—J'ai pitié de vous, répondit Jacques.

—Quelle douce parole, mon ami... Puis-je la croire sincère?... oh! ce doute est une nouvelle offense. Oui, vous avez pitié de moi, vous, le martyr, de moi, le bourreau. Vous n'avez jamais menti, vous. Quand vous dites un mot, c'est la vérité qui descend du ciel. Merci. Merci. Je ne vous promets pas ma reconnaissance, vous n'en auriez que faire, et je dois même vous savoir gré de tolérer ma présence ici, où tout vous retrace mon crime, où tout vous proclame ma trahison. Votre inépuisable bonté me pousse encore à vous demander quelque chose; vous frémirez de mon audace, vous me jetterez encore l'expression de votre mépris, mais qu'importe, j'accepte tout d'avance... Je ne puis taire le sentiment qui convulse mon âme... Auparavant, Jacques, dites-moi que vous me pardonnez?

—Je vous pardonne, répondit Jacques, et, s'avançant vers la duchesse, il la releva et la fit asseoir.

Blanche continua d'une voix plus animée.—Est-ce possible? Vous croyez à ma sincérité, vous me plaignez et vous m'absolvez après mes faux témoignages, mes cruautés, mes infamies... Je dois prononcer ce mot stigmatisant. Et maintenant, pour ce qu'il me reste à vous demander, je ne me sens vraiment la plus petite force et le moindre courage... Mon audace me semble à moi-même dépasser toutes les bornes, et vous aurez le droit et la justice pour vous si vous me repoussez en me foudroyant. Si quelque chose peut m'enhardir, c'est la douceur de votre voix que je n'ai jamais entendue aussi mélodieuse; non, Jacques, vous n'aviez pas d'accents pareils, même au temps cher où vous m'aimiez, dans la pénombre de la chapelle aux vitraux rouges, dans la gloire de la grande église où mugissaient les orgues et où les flûtes pleuraient, pendant les veillées illuminées de joie où vous me traduisiez les grands poètes nuageux et vagues, dans la langue brûlante et radieuse de votre coeur. Aussi, mon ami, je n'hésite pas plus longtemps. En me relevant tout à l'heure, vous m'avez un peu réhabilitée. Vous avez rendu des ailes à mon espérance. Je suis dans un cercle de l'enfer plus rapproché du Paradis.

Ah! le paradis, comme il est loin encore... comme il est douteux que je le contemple jamais. Et pourtant, Jacques, vous en avez la clef dans les mains, la clef étincelante et douce. Que dis-je? La porte de cet Eden pourrait s'ouvrir à un mot de votre bouche, à une seule parole murmurée par vos lèvres... Ange de pitié, vous m'avez plainte; ange de miséricorde, vous m'avez pardonnée. Ange de tendresse, m'aimez-vous encore?

Jacques répondit:

—Hélas, Madame... je vous aime.

La duchesse poussa un cri, se leva et tendit les bras au jeune homme. Le poète l'arrêta d'un simple geste doux et grave. Il continua ainsi.

—Blanche, le moment est solennel, nous nous voyons pour la dernière fois de notre vie. Les impressions ne se commandent pas, mais les actes dépendent du libre arbitre. Je puis songer à vous, vous pouvez penser à moi, mais ce sentiment ne peut plus être qu'un souvenir, un souvenir lointain et triste que nous devons ensevelir au plus profond de notre âme dans un impénétrable linceul. Rappelez-vous ces morts d'autrefois qu'on entourait de bandelettes parfumées, et près desquels veillait une faible lampe au sein des hypogées silencieux. Si nous étions héroïques nous laisserions même le flambeau s'éteindre. Vous avez des devoirs d'épouse, vous aurez un jour des devoirs de mère. C'est en les accomplissant que vous obtiendrez à vos propres yeux la résurrection de votre honneur. Quant à moi je vais disparaître, nul écho ne répétera plus mon nom, et j'aurai quelque droit dans ma solitude inviolée, à songer que je suis tombé dans la nuit pour sauver la femme que j'aimais.

—Que vous aimez encore, Jacques?

—Je ne m'en dédis point, Blanche, mais les passions du coeur, sachez-le, sont pétries d'une double argile. Il y a deux fleurs dans l'amour: le dévouement et la tendresse. La tendresse est une sensitive qui se fane au moindre brouillard, le dévouement est une immortelle dont nul hiver ne flétrit le calice.

—Excusez mes prières importunes, Jacques, répondit la duchesse, mais je vous conjure de me donner un gage de cet amour que vous me gardez, un gage dont le souvenir puisse éclairer toute ma vie... Mettez ce comble à votre intarissable bonté!

—Que puis-je faire, madame?

—O Jacques! un baiser... un seul baiser.

—Vous appartenez au duc, madame.

—Appelez-moi Blanche, mon ami.

—Blanche, ne me demandez pas une chose impossible.

Les yeux de la duchesse se fixèrent sur Jacques dans une attitude suppliante et désespérée.

Tout à coup, le poète reprit:

—Un jour, Blanche, je vous ai insultée, je vous ai frappée au front, je vous dois réparation pour cet outrage; permettez-moi de l'effacer avant de vous dire un adieu éternel.

A ces mots, Jacques de Mérigue se pencha lentement vers la duchesse et lui effleura les cheveux de ses lèvres. Blanche, toute radieuse, saisit les mains du poète et y colla sa bouche palpitante; le jeune homme se dégagea doucement:

—Maintenant, dit-il, soyez forte et courageuse, faites du bien aux pauvres, aux inconnus, aux malheureux; aimez à soulager les misères qui se cachent, les infortunes ignorées du monde. C'est dans l'obscurité et dans l'indigence que vous avez rencontré... un jour, celui...

Jacques ne put continuer, les sanglots étreignaient sa gorge. Il prit la duchesse par la main et la reconduisit en pleurant jusqu'à la deuxième porte. Arrivée là, Blanche lui souffla à voix basse:

«Rappelle-toi.»

Jacques répondit: «Oubliez... Adieu!...»

XVIII

LA CONQUÊTE DES ÉTOILES

A huit heures et demie, Jacques prit lui-même sa malle, jeta un dernier coup d'oeil à la triste mansarde qui avait vu l'éclosion et l'anéantissement de ses rêves, puis descendit à pas lents, courbé sous son fardeau, les cent vingt marches qu'avaient si souvent montées, chargés d'illusoires mensonges, les fantômes disparus de la gloire et de la fortune. En passant devant la loge du concierge, il tendit à cet homme une pièce de deux francs.

—Plaît-il? demanda le portier dédaigneux.

—C'est pour vous, dit Jacques.

—Merci, je n'ai pas besoin de votre argent, répondit le grossier cerbère.

—Vous avez raison, répliqua Jacques, et il se dirigea vers la rue au bruit d'une querelle assez vive faite par la femme du pipelet à son trop superbe époux.

—Es-tu serin, Hippolyte, disait la compagne du préposé au cordon; tu refuses là de quoi acheter une belle moitié de lapin.

—Cours-lui après, si tu y tiens, répliqua Hippolyte.

La ménagère ne se le fit pas dire deux fois. Elle s'élança sur les pas du voyageur en lui disant:

—Monsieur, je vais vous chercher une voiture.

Mérigue monta dans le véhicule amené et donna les deux francs à Mme Hippolyte, qui retourna insolemment la pièce sous toutes les faces, pour s'assurer qu'elle n'était pas fausse.

Le cocher partit. Aux lueurs des réverbères, Jacques aperçut encore ça et là, sur quelques vieilles murailles, des fragments de sa proclamation aux électeurs, imparfaitement recouverts par les affiches de M. Belin. Le faubourg Saint-Germain fut dépassé bien vite et l'image importune de la récente gloire disparut avec lui. En traversant le quartier Latin, le poète songea aux jours laborieux et obscurs des études scientifiques et juridiques, et cette époque lui parut noyée dans une fabuleuse antiquité. La vue du Jardin des Plantes et de la Halle aux Vins lui rappela son arrivée à Paris, accompagnée du cortège des jeunes espérances. La gare d'Orléans apparut enfin, comme le grand écueil définitif où sa pauvre barque venait se briser. Il eut encore à essuyer les impertinences de l'automédon, qui critiqua la modicité du pourboire et le ton discourtois des employés à l'égard des voyageurs de troisième classe. On lui demanda à quatre reprises d'avoir à exhiber son billet. Il monta dans un compartiment bondé de soldats et eut à subir leurs cris, leurs disputes, leur joie bruyante avec la grossière fumée de leurs pipes. Il succomba bientôt à l'excès du dégoût et de la fatigue morale et s'endormit profondément sur sa banquette.

Et le vaincu de la vie eut un long rêve glorieux. Il rentrait à Mérigue accompagné de Blanche, avec une escorte de triomphateurs. Des fanfares jouaient, des feux de joie s'allumaient, des jeunes filles aux robes voyantes apportaient des corbeilles de fleurs. Les vieux parents attendaient leur fils illustre au seuil de leur maison rajeunie, les fidèles serviteurs pleuraient de joie, les chiens aboyaient d'allégresse.

Les floraisons et les verdures s'agitaient au vent comme des étendards victorieux. Une chambre nuptiale resplendissante s'ouvrait aux pas des jeunes époux, et un grand lit mystérieux et sombre enveloppait l'ivresse de leur amour. Puis, sur les ailes d'une brise parfumée au souffle des roses, tout le château s'élevait au ciel dans une apothéose de rayons. Et du sang de Jacques et de Blanche descendait une lignée de poètes couronnés qui gouvernait et charmait la terre.

Un violent coup de sifflet arracha Mérigue au ravissement de ses songes. Il releva sa tête appesantie et tourna ses yeux vers l'étroite fenêtre du vagon. Il faisait déjà grand jour et beau soleil. Les compagnons du triste voyageur, abrutis dans un sommeil stupide, étaient vautrés au hasard, les uns sur les autres, tout débraillés et la bouche entr'ouverte.

Ils rêvaient, ceux-là, aux marches pénibles, aux châtiments barbares, à la pesanteur du joug implacable, aux grondements des canons, aux râles étranglés des mourants dans une plaine ensanglantée. Aussi le cri de la vapeur se gardait bien de les réveiller.

Vers neuf heures du matin, le serre-frein, d'une voix gasconne et nasillarde annonce la station de Bussière-Galand. Jacques de Mérigue est arrivé. Il franchit à grand'peine la soldatesque endormie et descend à contre-voie.

—Eh! là-bas, pas de ce côté, grogna un facteur avec des gestes furibonds, voulez-vous que je vous f..... un procès-verbal, b..... d'animal?

Le poète hausse les épaules et repart. Dans la petite cour de la gare, Jacques aperçoit l'humble voiture à deux roues qu'il connaît bien, et à laquelle est attelée, morose et courbant la tête, la célèbre Piga, la vieille jument légendaire et débonnaire que le futur empereur du monde enfourchait aux jours de sa première jeunesse. Le bon Pierrille tient la bête par la bride, dans l'attitude du respect et de la désolation.

—Bonjour, Pierrille, mon père est-il souffrant?

—Notre Monsieur est toujours bien fatigué ces jours-ci, mais il n'est pas couché.

—Tout le monde va bien, autrement?

—Oui, notre Monsieur.

—Et Jeannette aussi?

—Oui, notre Monsieur.

—Et Éva?

—Oui, notre Monsieur. Elle sera bien contente de vous voir... je suis sûr quelle vous reconnaîtra.

—Et vous, mon bon Pierrille, vous avez l'air tout triste.

—C'est qu'on nous a dit que notre Monsieur avait été bien malheureux à Paris.

—Que voulez-vous, mon pauvre, je vais tâcher maintenant d'être heureux par ici.

Le visage du vieux serviteur s'illumina:

—Notre Monsieur va rester ici?

—Mais oui... Pierrille, ça vous fâche-t-il?

—Oh! que non pas!... toujours?

—Toujours, je ne vous quitte plus.

—Alors, ce malheur qui vous est arrivé est bien heureux.

—Certainement, mon bon Pierrille, je pense comme vous.

La malle de Jacques fut chargée sur le cabriolet, et l'équipage se mit en route à un tout petit trot languissant et minable. Piga avait vingt-cinq ans.

—Je lui ai pourtant donné trois litres d'avoine ce matin, observait Pierrille.

Jacques remarqua que son conducteur faisait un assez long détour pour éviter la bourgade.

—Notre Monsieur, dit Pierrille, m'a recommandé de ne pas traverser la rue, parce que la jument est devenue très peureuse.

Mérigue considéra l'honnête rosse, et comprit que son père avait redouté de montrer aux habitants du village l'ignominie de son pauvre enfant.

Il eut un sourire rempli d'amertume.

Après une heure environ on déboucha dans le vallon de Mérigue. Le temps était splendide, et le vieux repaire noble, blotti là-bas sous la verdure, semblait sourire au voyageur. On rencontra un métayer qui salua gravement. La voiture quitta la route publique pour s'engager dans l'avenue étroite et raboteuse qui conduit à Mérigue. Là, il fallut renoncer à tout simulacre de trot. La vieille jument gravit la côte ardue avec l'allure d'un cheval de corbillard. Personne au loin dans la campagne verte, personne devant l'habitation dont on n'était plus éloigné que de quelques centaines de pas.

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