← Table of contents
Etudes sur Aristophane

PLUTUS.

Reading edition

Plutus, en grec Ploutos, c'est à dire Richesse, mais Richesse au masculin, le bonhomme Richesse; c'est quelque chose comme le seigneur Capital, qu'on a, de notre temps, mis sur la scène; ou le dieu Trésor chez les Latins.

Plutus, dieu des richesses, était au nombre des dieux infernaux, parce que les richesses se tirent du sein de la terre[122]. Selon Hésiode, il était fils de Cérès: l'agriculture est, en effet, la première source des richesses. On le représentait ordinairement sous la forme d'un vieillard aveugle, boiteux et ailé, venant à pas lents, mais s'en retournant d'un vol rapide, et tenant une bourse à la main. À Athènes, la statue de la Paix tenait sur son sein Plutus enfant, symbole des richesses dont la Paix est la mère.

La pièce de Plutus est une satire économique et une allégorie morale. Le poëte, ayant critiqué dans la pièce précédente le système de la communauté des biens, aborde dans celle-ci une autre question qui touche de près à la première ou qui est une autre face du même problème, celle de la répartition des richesses. «Ne semble-t-il pas,—dit Chrémyle, qui est, après Plutus, le premier personnage de la pièce,—ne semble-t-il pas que tout soit extravagance ou plutôt démence dans le monde, à voir le train dont il va? Une foule de méchants jouissent des biens qu'ils ont acquis par l'injustice, tandis que les plus honnêtes gens sont misérables et meurent de faim.»

Cette pièce est, parmi celles qui nous restent d'Aristophane, la seule appartenant à la comédie moyenne, période de transition entre l'ancienne et la nouvelle[123]. Nous n'en avons de lui aucune qui appartienne à la comédie nouvelle.

Après la victoire remportée par les Lacédémoniens sur les Athéniens au fleuve de la Chèvre (Ægos Potamos), victoire qui mit fin à la guerre du Péloponnèse, Athènes ayant été prise par Lysandre en 404, le gouvernement des Trente, établi sur les ruines de la démocratie, défendit par un décret de mettre désormais sur la scène les événements contemporains, de désigner par son nom aucune personne vivante, et de faire usage de la parabase. Plutus avait été représenté pour la première fois en 408, quatre ans avant ce décret, et fut reprise vingt ans après la première représentation, avec les changements nécessaires[124]; la pièce, telle que nous l'avons aujourd'hui, est un composé de ces deux éditions[125].

Au reste, dès la défaite de Sicile, comme on manquait également d'argent pour subvenir aux représentations scéniques et de gaieté pour les animer, on avait déjà réduit le chœur. À plus forte raison, lorsque la constitution politique fut changée, la chorégie disparut avec la démocratie: c'est-à-dire que les citoyens riches, s'il en restait quelques-uns, n'étant plus intéressés à nourrir, faire instruire et habiller magnifiquement des choristes, comme sous le régime démocratique, pour gagner la faveur du peuple et ses voix dans les élections, il en résulta que le chœur, cessant d'être soutenu par les fortunes particulières, et ne l'étant point, ne l'ayant jamais été par le trésor public, devint de plus en plus pauvre et mince, et fut presque réduit à rien. Enfin, la parabase, qui en était la partie vitale, l'âme et l'aiguillon, en ayant été retranchée par ce décret, ce fut la mort du chœur: il disparut. Dans la pièce que nous venons d'analyser, les Femmes à l'Assemblée, il n'y a plus de parabase[126]; dans Plutus, repris en 388, il n'y a plus ni parabase ni chœur lyrique; il y a seulement quelques vers prononcés par le chœur, c'est-à-dire par le coryphée, dans le dialogue de la pièce. Dans plusieurs endroits est marquée la place où le chœur proprement dit, le chœur lyrique, chantait et dansait, selon la coutume, lors de la première représentation, en 408; mais la place est vide, le chœur n'y est plus.

Ainsi périt la comédie ancienne. Et, chose singulière! elle périt parce que les idées d'Aristophane avaient triomphé. En effet, qu'a-t-il soutenu toujours? l'aristocratie et la paix. Et qu'a-t-il combattu toujours? la démocratie et la guerre. Or, sa cause est victorieuse, les faits sont pour lui, la paix est conclue, l'aristocratie triomphe, la démocratie succombe, mais avec elle la liberté, et dès lors l'ancienne comédie. La démocratie revint plus tard avec Thrasybule, mais sans rétablir la liberté du théâtre.

Le poëte comique, ne pouvant plus se prendre aux personnes ni aux choses du temps, est obligé de se borner à la critique philosophique et littéraire, ou à l'allégorie morale et à une sorte d'apologue en action; c'est ce qu'on appelle la comédie moyenne, acheminement à la nouvelle, qui entreprendra de peindre la vie privée, les mœurs domestiques et les caractères. Pour la comédie en général, ce sera un progrès; pour la comédie grecque, une décadence. En effet, elle cesse d'être un combat, une discussion partiale et brûlante, en même temps qu'un jet lyrique de l'ivresse dionysiaque; elle n'est plus qu'une œuvre littéraire: or ce fut, chez les Grecs, un signe de décadence pour la littérature, quand elle cessa de faire partie de la vie politique et sociale, et qu'elle commença de se prendre elle-même pour fin et pour objet.

Le sort de la tragédie et celui de la comédie, comme le remarque Schlegel d'une manière aussi ingénieuse que juste, furent très-différents: l'une mourut de mort naturelle, et l'autre de mort violente; la tragédie expira, lorsque ses forces se furent peu à peu épuisées et qu'elle ne fut plus en état de se soutenir à son antique hauteur; la comédie fut privée, par un acte du pouvoir suprême, de la liberté illimitée, condition nécessaire de son existence.

Horace, dans l'Épître aux Pisons, que l'on nomme communément Art poétique, indique cette catastrophe en peu de mots: «À ces poëtes (Thespis et Eschyle) succéda l'ancienne comédie, qui obtint de grands succès; mais la liberté y dégénéra en licence et mérita d'être réprimée par une loi. La loi fut portée, et le chœur se tut honteusement, quand il n'eut plus le pouvoir de nuire.»

Mais cette dernière raison n'est pas la principale. La principale est celle que nous venons de dire: à savoir que la ruine des grandes fortunes, d'une part, et de l'autre la difficulté de trouver des choréges, lorsque l'intérêt politique eut cessé de les exciter, firent d'abord réunir la chorégie comique et la chorégie tragique en une seule liturgie[127], qui elle-même bientôt parut trop lourde à ceux que ne stimulaient plus l'ambition et la soif de la popularité. C'est ce qui causa la décadence du théâtre. Les corporations d'acteurs, en se substituant à l'État, soutinrent seules, pendant quelque temps encore, l'art dramatique, ou, pour mieux dire, en prolongèrent la décadence[128].

* * * * *

Ces réflexions étaient nécessaires avant l'analyse de Plutus. On ne peut se défendre, en lisant cette comédie, d'une sorte de tristesse: on sent qu'Athènes est humiliée, ruinée; plus de liberté, plus d'argent, plus de joie dans les fêtes de Bacchus! Le poëte comique s'évertue à mériter encore ce titre par des œuvres d'un esprit fin et par des allégories délicates, mais où l'abstraction se fait un peu sentir.

Au reste, si la fantaisie est moins vive, moins impétueuse, moins lyrique dans Plutus que dans les autres comédies d'Aristophane, en revanche elle est plus morale, plus relevée et plus sévère. C'est ce que fera voir l'analyse de la pièce.

Le laboureur Chrémyle, homme de bien et pauvre, s'apercevant que la fortune n'a de faveurs que pour les scélérats et les parjures, les sycophantes, les orateurs vendus, va demander à l'oracle d'Apollon s'il a eu tort de rester honnête homme, et, puisque «pour lui, le carquois de sa vie est épuisé,» s'il ne doit pas songer à faire de son fils un coquin[129], la voie de l'injustice et de l'iniquité paraissant être celle du bonheur.

N'admirez-vous pas comme, dès le début, la question se pose d'une manière à la fois piquante et grave? En même temps, ne croit-on pas déjà sentir un souffle de moralité ésopique ou socratique, je ne sais quel parfum noble et pur, comme une exhalaison prochaine des jardins d'Acadèmos.

Apollon ordonne à Chrémyle de suivre la première personne qu'il rencontrera au sortir du temple, de l'aborder et de l'emmener dans sa maison.

Cette première personne se trouve être Plutus. Il est aveugle. Chrémyle lui demande qui il est. Plutus refuse d'abord de répondre; enfin les menaces de Chrémyle et de son esclave Carion le contraignent à se faire connaître.

PLUTUS.

Je suis Plutus.

CARION.

Toi, Plutus? en cet état misérable!

PLUTUS.

Oui.

CHRÉMYLE.

Quoi! lui-même?

PLUTUS.

Tout ce qu'il y a de plus lui-même!

CHRÉMYLE.

D'où viens-tu donc, en si piteux équipage?

PLUTUS.

De chez Patrocle[130], qui ne s'est pas baigné depuis sa naissance.

CHRÉMYLE.

Et qui est-ce qui t'a rendu aveugle, dis-moi?

PLUTUS.

C'est Jupiter, jaloux des hommes. Quand j'étais jeune, je le menaçai de ne visiter que les gens honnêtes, justes et vertueux; alors il me rendit aveugle, pour m'empêcher de les reconnaître, tant il est jaloux des gens de bien[131]!

CHRÉMYLE.

Cependant les gens de bien et les justes sont les seuls qui l'honorent!

PLUTUS.

C'est vrai.

CHRÉMYLE.

Eh bien donc, si tu recouvrais la vue, tu fuirais les méchants?

PLUTUS.

Sans doute.

CHRÉMYLE.

Tu visiterais les bons?

PLUTUS.

Assurément. Il y a si longtemps que je n'en ai vu!

CHRÉMYLE.

Ce n'est pas étonnant: moi qui vois clair, je n'en aperçois pas non plus!

Et il regarde les spectateurs.

Chrémyle promet à Plutus de le guérir et de lui rendre la vue, s'il consent à demeurer chez lui. Plutus veut rester aveugle, il craint la colère de Jupiter.—«Mais, dit Chrémyle, que serait, au prix de ta puissance, celle de Jupiter et de ses tonnerres, si tu recouvrais la vue, fût-ce peu d'instants?» Et il le lui prouve par une série de questions et de répliques subtiles, qu'on pourrait prendre, par moments, pour une page détachée des dialogues de Platon. Le ton comique se maintient par toutes sortes de plaisanteries et d'allusions aux choses et aux personnes du temps, que le poëte, habilement, entremêle aux subtilités philosophiques. Le dialogue se termine ainsi.

CHRÉMYLE.

Enfin, Plutus, c'est par toi que tout se fait; tu es la seule et unique cause du bien comme du mal; n'en doute pas!

CARION.

À la guerre, la victoire est toujours du côté où tu fais pencher la balance[132].

PLUTUS.

Quoi! à moi seul, je peux faire tant de choses?

CHRÉMYLE.

Et bien d'autres encore! Aussi jamais personne ne se lasse de toi. On se rassasie de tout le reste: d'amour,…

CARION.

De pain,

CHRÉMYLE.

De musique,

CARION.

De friandises,

CHRÉMYLE.

D'honneur,

CARION.

De gâteaux,

CHRÉMYLE.

De gloire,

CARION.

De figues,

CHRÉMYLE.

D'ambition,

CARION.

De bouillie,

CHRÉMYLE.

De pouvoir,

CARION.

De lentilles[133],

CHRÉMYLE.

Mais de toi on ne se rassasie jamais! Qu'on ait treize talents, on désire d'autant plus en avoir seize. Si on atteint ce chiffre, on en veut quarante[134]; sans quoi on ne saurait vivre!

Plutus consent enfin à rester chez Chrémyle, qui, en brave homme et en bon cœur (le caractère se suit bien) invite aussitôt les laboureurs ses voisins à venir partager sa joie. Ce sont eux qui forment le chœur de la pièce.

Pour guérir Plutus de sa cécité, il veut le faire coucher une nuit dans le temple d'Esculape[135]. Comme il s'apprête à l'y conduire, une femme lui barre le chemin; c'est la Pauvreté,—qui ne souffrira pas qu'on essaye de la chasser de partout.—Ici vous sentez un peu l'abstraction. Pourtant l'allégorie est belle, et soutenue avec une éloquence qui fait songer encore à Prodicos, à Xénophon, à Platon et à Socrate.

La Pauvreté leur prouve que, loin d'être l'auteur de tous les maux comme on le croit vulgairement, elle est l'auteur de tous les biens; et que rendre la vue à Plutus, ce serait faire la plus grande des folies: supposé, en effet, que Plutus, la Richesse, se donne à tous également, personne ne voudra plus rien faire; c'est la ruine de l'industrie et du commerce; des sciences, des lettres et des arts. «Qui se souciera de forger le fer? de construire des vaisseaux? de faire des habits? de fabriquer des roues? de tailler le cuir? de faire de la brique? de blanchir, de corroyer; de labourer la terre pour en tirer les dons de Cérès,—si l'on peut vivre sans travailler, dans une oisiveté parfaite?»

Un phalanstérien aurait réponse prête: la théorie du travail attrayant;—réponse plus spécieuse que solide, et qui compte sans la papillonne du même système, autrement puissante que la cabaliste! Le travail attrayant est sujet au caprice, et le caprice ne permet pas d'accomplir des œuvres ardues, surtout des travaux plats et monotones, comme ceux dont se compose la vie quotidienne de la plupart des hommes. L'héroïsme d'une minute est plus facile que le travail suivi, le dévouement quotidien, obscur.

Le bonhomme Chrémyle ne répond guère plus solidement.

CHRÉMYLE.

Tu radotes! tous ces travaux, nos serviteurs nous les feront.

LA PAUVRETÉ.

Où donc trouveras-tu des serviteurs?

CHRÉMYLE.

Nous en achèterons avec de l'argent.

LA PAUVRETÉ.

Et qui donc d'abord voudra vendre, si tout le monde a de l'argent?… Il te faudra donc labourer, bêcher, te livrer à toutes sortes de travaux: ta vie sera bien plus pénible qu'elle ne l'est aujourd'hui.

CHRÉMYLE.

Que ce présage retombe sur ta tête!

LA PAUVRETÉ.

Tu n'auras plus, ni lit pour te coucher, où en trouveras-tu? ni tapis, qui voudra en faire, s'il a de l'or? ni parfums pour la toilette de ta jeune femme, ni étoffes brochées et teintes en pourpre pour sa parure. Et cependant à quoi sert d'être riche, si l'on est privé de toutes ces jouissances? Grâce à moi, au contraire, vous avez aisément tout ce qu'il vous faut: comme une maîtresse vigilante, je force l'ouvrier par le besoin à travailler pour gagner sa vie[136].

CHRÉMYLE.

Quels autres biens peux-tu donner que des brûlures au feu de l'étuve publique[137], que les cris des enfants affamés et des vieilles femmes gémissantes; que les puces, les poux, les cousins, dont le bourdonnement nous réveille et nous dit: «Lève-toi pour crever de faim!» Et quels autres habits que des haillons? quel lit, qu'une litière de joncs pleine de punaises qui nous empêchent de fermer l'œil? Pour couverture, une natte pourrie; pour oreiller, une grosse pierre sous la tête: en guise de pain, des racines de mauve; pour tout potage, des feuilles de rave sèches; pour siége, un vieux tesson de cruche; pour pétrin, une douve de tonneau fendue; voilà les biens dont tu nous combles!

LA PAUVRETÉ.

Cette vie-là n'est pas la mienne; c'est celle des mendiants que tu décris!

CHRÉMYLE.

Mendicité n'est-elle pas sœur de Pauvreté?

LA PAUVRETÉ

Comme Denys, pour vous, est frère de Thrasybule! Mais telle n'est point; telle ne sera jamais ma vie. La mendicité consiste à végéter sans posséder rien; la pauvreté, à vivre d'épargne et de travail: point de superflu, mais le nécessaire!

CHRÉMYLE.

Vie heureuse, ma foi! d'épargner et de se donner de la peine, pour ne pas laisser de quoi se faire enterrer!

LA PAUVRETÉ.

Tu plaisantes et tu railles, au lieu de parler sérieusement, quand tu refuses de reconnaître que je sais, bien mieux que Plutus, rendre les hommes forts et de corps et d'esprit. Avec lui, ils sont lourds, ventrus, goutteux, chargés d'un honteux embonpoint; avec moi, minces, à taille de guêpes, et redoutables à l'ennemi.

CHRÉMYLE.

C'est en les affamant, sans doute, que tu leur donnes cette taille de guêpes?

LA PAUVRETÉ.

Quant au moral, je m'en vais te prouver que la modestie habite avec moi, et l'insolence avec Plutus.

CHRÉMYLE.

Ah! la belle modestie, que de voler et de percer les murs!

BLEPSIDÈME.

Eh bien! est-ce que le voleur n'est pas modeste, puisqu'il se cache?

LA PAUVRETÉ.

Vois les orateurs dans les républiques, tant qu'ils sont pauvres, ils plaident pour le bonheur du peuple et la gloire de la patrie; mais, une fois que le peuple les a enrichis, ils ne se soucient plus du droit, ils trahissent la nation, et dressent des embûches à la démocratie.

CHRÉMYLE.

Tu dis vrai, quoique mauvaise langue; mais ne triomphe pas pour cela, car je ne t'en ferai pas moins repentir d'avoir prétendu me persuader que Pauvreté vaut mieux que Richesse.

LA PAUVRETÉ.

Tu ne peux cependant pas me réfuter; tu ne répliques que par des moqueries et des propos en l'air.

CHRÉMYLE.

Eh bien! comment se fait-il donc que tous les hommes te fuient?

LA PAUVRETÉ.

C'est parce que je les rends meilleurs. Est-ce que les enfants ne fuient pas les salutaires avis de leurs parents? Tant il est difficile de discerner ce qui est bon!

Le débat continue ainsi, mêlé de sérieux et de plaisant. Et Chrémyle, bonhomme un peu entêté, s'écrie: «Tu ne me persuaderas pas, quand même tu me persuaderais[138]!» Il finit par chasser la Pauvreté, qui lui dit en s'éloignant: «Un jour tu me rappelleras.—Eh bien! tu reviendras alors, répond Chrémyle; mais, pour le moment, va te faire pendre! J'aime mieux être riche.»

Quelle admirable scène! Que de sens, d'esprit, d'éloquence! Horace a raison de le dire, la comédie peut hausser le ton quelquefois. Jamais elle ne le haussa davantage. Ni le père du Menteur arrachant à son indigne fils le titre de gentilhomme, ni le père de Don Juan reprochant à cet hypocrite scélérat de déshonorer sa noblesse, ni Cléante flétrissant la fausse dévotion et la tartuferie, ne font rien entendre de plus fort, de plus grand, de plus beau.

La conclusion de cette scène, c'est plus que le fecunda virorum Paupertas[139] du poëte; c'est, à savoir, que le travail est la condition de notre nature, la loi, non-seulement physique, mais morale, la dignité, la sauvegarde et la consolation de la vie humaine. Il nous sauve, en effet, soit des plaisirs qui nous dissipent et parfois nous corrompent, soit de la préoccupation constante du problème de notre destinée, et de cette pensée, unique de l'infini, qui mène à la folie ou à l'abétissement recommandé en propres termes par Pascal. Le travail nous courbe physiquement, mais nous tient debout moralement. Ceux qui n'aiment pas le travail finissent tôt ou tard par s'avilir. Ô la fausse doctrine qui prétend que le travail est un châtiment!

Une telle scène est, à elle seule, un monument littéraire et moral.

* * * * *

Chrémyle conduit Plutus au temple d'Esculape. Plutus y recouvre la vue: fidèle à sa promesse, il ne favorisera que les gens de bien.

Le poëte fait raconter par l'esclave Carion à Myrrhine, femme de Chrémyle, comment Plutus a recouvré la vue, et saisit cette occasion de montrer au doigt les fraudes des prêtres avides, le charlatanisme des médecins. Myrrhine répond à ces révélations de Carion, en bonne dévote un peu scandalisée.

Plutus guéri revient avec Chrémyle, et l'enrichit de tous les biens. Chrémyle aussitôt se voit obsédé des innombrables courtisans de toute fortune nouvelle[140]. Il a peine à se dégager de cet encombrement d'amis. «Allez vous faire pendre! Ah! que d'amis se montrent tout à coup, quand on est heureux! Ils me percent de leurs coudes, ils me meurtrissent les jambes, pour me témoigner leur tendresse!».

* * * * *

La dernière partie de la pièce nous présente le contraste assez plaisant (c'est un des procédés d'Aristophane) de fripons subitement ruinés et d'honnêtes gens subitement enrichis par la guérison de Plutus: une révolution sociale sous forme comique.

UN SYCOPHANTE.

Ah! quel coup! je suis ruiné par ce misérable Plutus! Il faut le rendre aveugle de nouveau, s'il y a encore une justice!

UN HOMME JUSTE.

Je ne crois pas me tromper en disant que cet homme ruiné était un coquin.

CHRÉMYLE.

Alors, par Jupiter! son malheur est justice!

LE SYCOPHANTE.

Où est, où est celui qui à lui seul avait promis de nous enrichir tous, s'il recouvrait la vue? Au contraire, il ruine les gens!

CHRÉMYLE.

Qui donc ruine-t-il?

LE SYCOPHANTE.

Mais, moi d'abord!

CHRÉMYLE.

Tu étais sans doute un coquin et un voleur?

LE SYCOPHANTE.

C'est vous plutôt qui êtes des misérables! je suis sûr que c'est vous qui avez mon argent!

Et ce sycophante essaye de prouver que Plutus a ruiné la république.

* * * * *

Ensuite une vieille femme vient se plaindre d'être abandonnée par un beau jeune homme à qui elle donnait de l'argent, et qui, devenu riche, se moque d'elle.

LA VIEILLE.

Il était si joli, si bien fait, si honnête! il se prêtait si bien à mes désirs, et s'en acquittait si parfaitement! De mon côté, je ne lui refusais rien.

CHRÉMYLE.

Et qu'est-ce qu'il te demandait d'ordinaire?

LA VIEILLE.

Peu de chose: il était avec moi d'un discrétion étonnante! Tantôt c'étaient vingt drachmes pour un manteau, ou huit pour des chaussures; ou bien il me priait d'acheter des tuniques pour ses sœurs, une petite robe pour sa mère; tantôt il avait besoin de quatre boisseaux de blé.

CHRÉMYLE.

En effet, c'était peu de chose, et j'admire sa discrétion!

LA VIEILLE.

Et ce n'était pas, disait-il, l'intérêt qui le portait à me rien demander, mais la tendresse! c'était afin que ce manteau donné par moi lui rappelât sans cesse mon souvenir!

CHRÉMYLE.

Tendresse étonnante, en effet!

LA VIEILLE.

Hélas! il n'en est plus ainsi; et le perfide est bien changé! Je lui avais envoyé ce gâteau et les autres friandises que tu vois sur cette assiette, en lui annonçant ma visite pour ce soir…

CHRÉMYLE.

Eh bien! qu'a t-il fait?

LA VIEILLE.

Il m'a renvoyé mes cadeaux; en y ajoutant cette tarte, à condition que je ne viendrais plus jamais chez lui, et avec cela il m'a fait dire: «Les Milésiens furent braves autrefois[141]!»

CHRÉMYLE.

L'honnête garçon! Que veux-tu? Pauvre, il dévorait n'importe quoi; riche, il n'aime plus les lentilles!

LA VIEILLE.

Autrefois il venait chaque jour à ma porte!

CHRÉMYLE.

Pour voir si l'on t'enterrait?

LA VIEILLE.

Non, rien que pour entendre le son de ma voix.

CHRÉMYLE.

Et emporter quelque cadeau.

LA VIEILLE.

S'il me sentait triste, il m'appelait tendrement sa petite colombe, son petit canard!

CHRÉMYLE.

Et ensuite il demandait pour avoir des souliers?

LA VIEILLE.

Un jour que je me rendais en char aux grands mystères, quelqu'un me regarda; il en fut si jaloux, qu'il me battit toute la journée[142].

CHRÉMYLE.

C'est sans doute qu'il aimait à manger seul.[143]

LA VIEILLE.

Il me disait que j'avais les mains très-belles.

CHRÉMYLE.

Oui, quand elles lui tendaient vingt drachmes!

LA VIEILLE.

Que j'exhalais de ma personne un doux parfum.

CHRÉMYLE.

Quand tu lui versais du Thasos!

Ensuite, viennent des répliques plus grosses, pour divertir la populace: il en fallait pour tous les goûts. Un théâtre, fait pour tout un peuple, ne peut pas être aussi châtié, aussi pur, qu'un théâtre restreint, fait seulement pour les classes lettrées et polies. Cela explique bien des choses soit dans Aristophane, soit dans Shakespeare.

Bien plus! le jeune homme paraît à son tour, et, non content d'abandonner la vieille, l'insulte grossièrement et platement. C'est dans une telle scène qu'on peut mesurer toute la distance qui sépare la civilisation grecque de la nôtre. Certes, ce qu'on appelle chez nous la jeunesse dorée ne brille guère par la politesse envers les femmes; mais le plus malotru, le plus brutal de nos jeunes gens d'aujourd'hui ne dirait pas à la dernière des prostituées une seule des plaisanteries ignobles que dit ce jeune athénien à cette malheureuse.

Après un chœur que l'on n'a plus, les spectateurs voyaient entrer Mercure.

Hermès, toujours affamé[144], déserte le parti des dieux, à qui les hommes n'offrent plus de sacrifices depuis que Plutus règne sur la terre. Il vient se mettre au service de Chrémyle, hôte de Plutus.

«Quoi! lui dit l'esclave Carion, tu quitterais les dieux pour rester ici?

—On est beaucoup mieux chez vous, dit Hermès.

—Mais déserter? crois-tu que ce soit honnête?»

Hermès, déclamant un vers de tragédie:

La patrie est partout où l'on se trouve heureux!

Il ne faut pas perdre de vue qu'Hermès, quoiqu'il soit gourmand et voleur, est le dieu des arts et de l'éloquence: ce n'est pas sans intention que le poëte nous le fait voir, en ce temps de ploutocratie, désertant les hauteurs célestes pour venir, lui aussi, offrir et ses hommages et ses services à la divinité de l'or; allégorie qui parle d'elle-même, mais que de trop nombreux exemples pourraient au besoin commenter.

* * * * *

Un prêtre même de Jupiter abandonne les autels du maître de l'Olympe, et se consacre au culte de Plutus, souverain des hommes et des dieux! En d'autres termes, la Religion, aussi bien que l'Art, s'agenouille devant la Richesse. Les exemples de cela ne manqueraient pas non plus.

De pareils traits, de pareilles scènes, est-ce là ce que Voltaire appelle «des farces dignes de la foire Saint-Laurent?» car c'est ainsi qu'il qualifie les comédies d'Aristophane. La Harpe, disciple trop fidèle en ce point, se hâte de jurer in verba magistri. Au reste, le grand Eschyle lui-même n'était-il pas à leurs yeux «un barbare?» Et Fontenelle, moins poliment, ne disait-il pas en parlant de ce Shakespeare athénien: «C'est une manière de fou?»—Pourquoi Aristophane aurait-il trouvé grâce devant ces Français entichés de leur pays et de leur temps?

* * * * *

Lucien, qui à certains égards a mérité d'être appelé le Voltaire grec, a mieux compris Aristophane, et s'en est souvent inspiré. Timon est un reflet de Plutus: l'un, comme l'autre, est une satire de l'injuste répartition des biens, et une peinture des péripéties qu'amènent la richesse et la pauvreté. Plusieurs personnages de ce dialogue, Richesse, Pauvreté, Hermès, sont les mêmes que ceux de la comédie.—Shakespeare, à son tour, a repris ce sujet, dans sa pièce intitulée: Timon d'Athènes.

* * * * *

Les Aristophanes de nos jours ont refait le Plutus de diverses manières et sous différents titres: Bulwer, l'Argent; Alexandre Dumas fils, la Question d'Argent; Balzac, Mercadet; etc.

George Sand, admirant Plutus comme il convient, en a fait une imitation[145]. Le tort de l'illustre écrivain est d'avoir mêlé à cette fable antique des sentiments modernes: par exemple, d'avoir donné à Chrémyle une fille qui aime un esclave nommé Bactis.

* * * * *

Si cette comédie de Plutus n'est pas une des plus vives entre celles qui nous sont parvenues comme spécimens du génie d'Aristophane, elle est une des plus hautes et des plus nobles, prise dans sa généralité, dans son esprit et dans sa conclusion: car enfin, c'est là la moralité, en même temps que le poëte stigmatise la cupidité, l'égoïsme et les autres vices des hommes, il fait voir, par l'exemple de Chrémyle, qu'on peut rester honnête tout en devenant riche; il montre aussi, chose consolante, que, si les gredins et les scélérats peuvent réussir pour un temps, leur règne n'est pas éternel: un tour de roue de la fortune les a portés en haut, un autre les renverse. Si leur triomphe paraît long, c'est eu égard à la brièveté de la vie des individus qui souffrent; mais il est court dans le développement général de l'humanité.

Cette comédie eut l'honneur assez rare d'être représentée deux fois: car ordinairement c'était pour une représentation unique que ces grands poëtes athéniens prenaient la peine de composer et d'écrire, de faire apprendre par cœur et répéter aux acteurs et aux choristes une comédie, ou une tragédie, ou un drame de Satyres. Que de soins et de travaux pour une heure ou deux! Quelle princière munificence de l'esprit et du génie[146]!

Plutus eut donc cette gloire exceptionnelle d'être repris une seconde fois, après une vingtaine d'années.

* * * * *

La comédie moyenne ne fut pas toujours, tant s'en faut! d'un caractère si élevé, d'une intention si philosophique! Nous savons, d'autre part, que la gastronomie y jouait un rôle très-important; les curiosités littéraires aussi, les griphes par exemple.—Il faut donc nous féliciter de ce que l'unique échantillon de la comédie moyenne épargné par le temps soit justement un des plus nobles.

* * * * *

Revenons à la comédie ancienne, pour ne la plus quitter.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings