POLÉMIQUE BIBLIOGRAPHIQUE.
Reading edition
JACQUES SAQUESPÉE ET JEAN CERTAIN.
Mon savant collègue, M. Henri Cocheris, bibliothécaire à la Bibliothèque Mazarine, s’était peut-être trop pressé d’annoncer, dans le Bulletin du Bouquiniste (31e no, 1er avril 1858), que M. Alphonse Chassant, paléographe justement estimé, venait enfin de découvrir le nom de l’auteur du célèbre roman du Châtelain de Coucy et de la Dame de Fayel, que G.-A. Crapelet avait publié pour la première fois, en 1829, dans sa belle Collection des anciens monuments de la langue française.
Le nom de cet auteur inconnu se trouvait caché dans ces 22 vers, qui commencent son roman et que l’éditeur a publiés comme il suit:
Ot pour y tant qu’amours m’a pris
Et en son service m’a mis,
En l’onnour d’une dame gente,
Ai-je mis mon cuer et m’entente
A rimer ceste istoire cy.
Et mon non rimerai ausy,
Si c’on ne s’en percevera,
Qui l’engien trouver ne sara:
I’en sui certain, car n’afferroit
A personne qui faire l’arroit,
C’on le tenroit à vanterie,
Espoir ou en melancolie.
Mès se celle pour qui fait l’ay
En set nouvelle, bien le say:
Si li plaist bien guerredonné
Sera mès qu’ el’ recoive en gré...
A li m’ofri et me present,
Qu’en face son commandement.
En lui ai mis tout mon soulas,
S’en chant souvent et haut et bas.
Et liement me maintenray
Pour lui tant comme viveray.
M. Chassant, dans ses recherches sur l’auteur du roman, avait cru trouver l’engien, que ce poëte aurait imaginé pour mieux déguiser son nom aux yeux des profanes. Il supposait donc que cet engien devait être un acrostiche-anagramme; puis, en déplaçant, à sa guise, 13 vers, qu’il choisissait arbitrairement dans ce groupe de 22 vers, ou en intervertissant leur ordre, sans se préoccuper du sens général, il parvenait à composer ces deux noms ou plutôt ces deux semblants de noms: Jacqes et Saqespe, qu’il traduisait en Jacques Saquespée. Était-il de Champagne? était-il de Picardie? C’était là une question secondaire, qu’il eût été plus facile de résoudre, si maître Jacques Saquespée avait pris rang dans notre littérature du moyen âge.
Je fus médiocrement satisfait, j’en conviens, de la découverte de M. Chassant, et j’eus peut-être le tort d’avoir raison. Les paris étaient ouverts, et tous les jeunes paléographes cherchaient à deviner l’énigme que le sphinx bibliographique avait mis sur le tapis. Je ne me pique pas d’être plus Œdipe qu’un autre, mais je ne résistai pas à l’envie de donner un avis, comme vous autres, messieurs. Le Bulletin du Bouquiniste (1er mai 1858) fit savoir, urbi et orbi, que, selon moi, Jacques Saquespée n’avait plus qu’à céder la place à Jean Certain.
«Mon cher monsieur Aubry,
«Une découverte bibliographique vaut à mes yeux la découverte de l’Amérique, ou peu s’en faut. Par bonheur, il y a toujours du nouveau à découvrir à travers l’océan des livres. C’est donc avec joie que j’ai vu, dans votre Bulletin du Bouquiniste, qu’on avait enfin découvert le nom de l’auteur d’un admirable poëme du XIIIe siècle: le Roman du Châtelain de Coucy et de la Dame de Fayel.
«La lettre de M. H. Cocheris, qui annonçait cette bonne nouvelle, m’avait fait battre le cœur d’espérance: les recherches de M. Alphonse Chassant, si ingénieuses qu’elles soient, m’ont laissé d’abord dans le doute; puis, après avoir relu soigneusement sa curieuse dissertation, je suis resté convaincu que l’énigme était encore à chercher, par conséquent à trouver. Je regrette que le savant et spirituel auteur de l’ouvrage intitulé: les Nobles et les Vilains du temps passé, n’ait fait que s’égarer dans un paradoxe spécieux et vraiment impraticable.
«Selon lui, le nom de Jacques Saquespée, qu’il a formé tant bien que mal, en choisissant un certain nombre de lettres parmi celles qui commencent les mots en tête des vingt-deux premiers vers du roman, ce nom, très-connu dans l’histoire nobiliaire de la Champagne et de la Picardie, serait celui de l’auteur anonyme.
«Nous n’avons rien à dire sur le nom de Saquespée: qu’il appartienne à une famille champenoise, comme le croit M. Chassant, ou bien plutôt à une famille picarde, comme le suppose M. Cocheris, la question n’en est pas encore là. Il y a eu des familles de ce nom dans plusieurs provinces de France, et les maisons nobles fournissaient volontiers des trouvères à la gaie science.
«Ce qu’il importe d’abord de constater, c’est que les deux noms de Jacques et de Saquespée ne se trouvent représentés, ni en acrostiche, ni en anagramme, dans les premiers vers du roman du Châtelain de Coucy; car la règle fondamentale de l’acrostiche consiste à reproduire, dans les initiales de plusieurs vers ou lignes de prose, toutes les lettres d’un nom, d’un mot ou d’une phrase, suivant l’ordre rigoureux de ces mêmes lettres; autrement, ce ne serait pas un acrostiche. Quant à l’anagramme, il faut, dans un nombre de lettres déterminé, retrouver, sans aucune addition ni suppression, les lettres composant un nom, un mot ou une phrase. Voilà pourquoi l’acrostiche-anagramme, proposé par M. Chassant, n’a pas de raison d’être.
«M. Chassant, pour créer cet acrostiche, a été obligé de grouper à sa fantaisie les vers qui pouvaient le composer, en séparant les uns de leur ordre naturel, en rapprochant les autres et en les forçant, pour ainsi dire, de se ranger à son système: «Ainsi, dit-il, en partant du 6e vers des 22 que nous avons reproduits plus haut, et suivant sans interruption jusqu’au 11e, on trouvera le prénom Jacques, en prenant les initiales des vers numérotés 9, 10, 11 (lettre double), 6, 7. Et, reprenant le 16e vers et ceux qui suivent jusqu’au 22e et dernier, on lira Saquespé, écrit dans l’ordre suivant: 16, 17, 18 (lettre double), 19, 20, 22, 21.» Nous le répétons, cette manière de procéder est inadmissible et contraire à toutes les règles de l’acrostiche et de l’anagramme, puisque l’anagramme et l’acrostiche ont aussi leurs règles, en quelque sorte, grammaticales.
«M. Chassant en conviendra lui-même, s’il veut se servir du même mode de transposition des mêmes vers, pour obtenir d’autres noms. Ainsi, en prenant les initiales des vers numérotés 13, 10, 11, 12, on aura Macé, pour prénom; ensuite, les vers numérotés 20, 17, 22, 21, 18 (lettre double), 19, donneront le nom de Sapèque. On peut varier à l’infini le placement des vers et en tirer une foule de combinaisons plus ou moins acrostiches. Que si l’on tenait absolument au nom de Saquespée, il serait plus simple et plus logique de le découvrir à peu près dans un acrostiche régulier, qui offre, à partir du 9e vers, ces deux mots: Jacemes Saqesep. Ajoutons encore, en passant, que le prénom de Jacques, auquel on a donné la préférence (l’acrostiche libre fournit aussi bien Mai ou Amé, etc.), s’écrivait Jacques, et ne s’est jamais écrit Jacqes au XIIIe siècle.
«Mais cela importe peu ou point; il s’agit de découvrir, une fois pour toutes, le nom, le vrai nom de l’auteur du roman du Châtelain de Coucy.
«Il faut avouer que le texte des vingt-deux vers, dans lesquels ce nom doit se trouver, a été altéré évidemment par le premier éditeur, quoique ce ne soit pas Crapelet qui ait fait pour son édition une copie collationnée sur le manuscrit de la Bibliothèque impériale. Nous sommes étonné que M. Alphonse Chassant, de qui la science paléographique est incontestable, n’ait pas eu l’idée de corriger ce texte, avant de procéder à la recherche de l’engien qu’il contient. Quant à la traduction de Crapelet, elle est pleine de non-sens, et l’on s’aperçoit que le prétendu traducteur ne comprenait pas même la langue du XIIIe siècle.
«Mais le nom de l’auteur? me direz-vous. Nous faisons bon marché du texte et de la traduction. Nous demandons seulement le nom de l’auteur du roman? C’est ici qu’Œdipe s’embarrasse.
«En effet, nous avons trouvé cinq ou six noms très convenables, en les cherchant, soit dans la rime, soit dans l’acrostiche final, soit dans l’assonance, soit dans l’équivoque. C’est à l’équivoque ou au rébus que nous nous arrêterons. Le roman du Châtelain de Coucy est en dialecte picard, comme le remarque fort bien M. Cocheris; le sujet, d’ailleurs, appartient à la Picardie: or, la Picardie ayant la spécialité des rébus, c’était là un engien qui lui fut toujours familier et que la Flandre lui emprunta depuis. Eh bien! le nom de l’auteur doit être renfermé dans un rébus picard ou flamand.
«Voici d’abord trois vers qui servent de préface à l’engien:
Et mon non rimerai ausy, Si c’on ne s’en percevera, Qui l’engien trouver ne sara.
«Voici maintenant l’engien, au 10e vers:
J’en suis certain...
«C’est-à-dire que l’auteur se nomme JEAN CERTAIN. Ce trouvère du XIIIe siècle était Picard, ou Artésien, ou Flamand. L’Histoire littéraire de la France (t. XXIII, p. 537) dit qu’il appartenait aux provinces du Nord. M. Arthur Dinaux ne l’a pas oublié dans son précieux recueil des Trouvères artésiens (p. 428). Laborde l’avait déjà cité, sous le nom de Chiertain, dans ses Mémoires historiques sur Raoul de Coucy, t. II, p. 180 et 319. On croit que ce Certain était abbé ou prieur de couvent, parce que, dans un jeu parti qui nous reste de lui (Bibl. imp., ancien fonds, no 7613), il se défend d’avoir des relations coupables avec ses religieuses; ce qui ne l’empêche pas de traiter cette grave et délicate question: Laquelle vaut-il mieux avoir pour maîtresse? Une nonnain ou une dévote laïque?
«Faut-il conclure de là que, Jean Certain ayant composé son roman en l’honneur d’une dame gente, cette dame était certainement une dévote, sinon une religieuse?
«Agréez, etc.
«P.-L. Jacob, bibliophile.»
M. Chassant ne se tint pas pour battu et releva le gant, d’un air de mauvaise humeur, dans le no 37 du Bulletin du Bouquiniste. Il insista, il persista, pour maintenir Jacques Saquespée, ou plutôt Jacqes Saqespe, en possession du droit d’auteur, que j’avais osé transférer à Jean Certain. Sa réplique n’était pas plus solide que sa première argumentation; et l’érudition réelle, qu’il avait mise en jeu au profit d’une thèse imaginaire, laissait subsister dans leur entier toutes mes objections contradictoires. J’aurais eu beaucoup à dire, si j’avais jugé à propos de continuer le débat, et il m’eût suffi de recourir au manuscrit du roman du Châtelain de Coucy, sur lequel le savant M. Paulin Paris a consigné, dans une note autographe, le résultat de ses propres recherches.
Je préférai m’abstenir et attendre le jugement dernier de la bibliographie. Ce jugement dernier est venu avec la dernière édition du Manuel du libraire de notre seigneur et maître Jacques-Charles Brunet. On lit, à l’article Crapelet, t. II, col. 407: «On a cherché le nom de l’auteur de l’Histoire du Châtelain de Coucy, dans les premiers vers de ce poëme. M. Chassant y a trouvé Jacques Saquespée, et le bibliophile Jacob, avec plus de vraisemblance, Jean Certain, poëte picard ou flamand du XIIIe siècle.»
N’est-ce pas là une bien précieuse récompense pour un bibliophile?
RONSARD ET COLLETET.
Le poëte élégant qui a publié, con amore, non-seulement les Œuvres inédites ou non recueillies de Pierre de Ronsard, mais encore une édition des Œuvres complètes de l’illustre chef de la Pléiade, ne pouvait manquer de s’intéresser à la recherche de la maison que Ronsard possédait à l’entrée du faubourg Saint-Marcel, et que les deux Colletet avaient occupée après lui. Où était située cette maison? M. Prosper Blanchemain la demandait en vain aux échos du vieux Paris.
Il avait pourtant, pour se guider dans sa recherche, un passage de la Vie de Ronsard, écrite par Guillaume Colletet, laquelle fait partie des Vies des Poëtes françois, dont la Bibliothèque du Louvre conserve le manuscrit autographe; ce passage est ainsi conçu:
«Dans la maturité de son aage, il (Ronsard) aimoit le séjour de l’entrée du faux-bourg Saint-Marcel, à cause de la pureté de l’air, et de cette agréable montagne que j’appelle son Parnasse et le mien. Et certes je marqueray toujours d’un éternel crayon ce jour bienheureux, que la faveur du ministre de nos roys me donna le moyen d’achepter une des maisons qu’il aimoit autrefois habiter, en ce mesme faux-bourg, et sans doute, après celle de Baïf, qu’il aima le plus. Et, aussy, fut-ce sur ce sujet, que je composay, il y a quelques années, un sonnet que je ne feindray point d’insérer icy, par marque du respect inviolable que je porte à la mémoire de ce divin homme, et de la joye que je ressens d’habiter les sacrés lieux, que ses muses habitèrent autrefois avec tant de gloire.
Je ne voy rien icy qui ne flatte mes yeux: Ceste cour du Ballustre est gaye et magnifique; Ces superbes lyons qui gardent le portique Adoucissent pour moy leurs regards furieux. Ce feuillage, animé d’un vent délicieux, Joint au chant des oiseaux sa tremblante musique. Ce parterre de fleurs, par un secret magique, Semble avoir derobé les estoiles des cieux. L’aimable promenoir de ces doubles allées, Qui de prophanes pas n’ont point esté foulées; Garde encore, ô Ronsard, les vestiges des tiens... Mais, ô noble desir d’une gloire infinie! Je trouve bien icy mes pas avec les siens, Et mon pas dans mes vers sa force et son génie.»
Les notes railleuses que Tallemant des Réaux avait ajoutées à ce sonnet, en le citant dans ses Historiettes, d’après le recueil des Épigrammes du sieur Colletet (Paris, L. Chamhoudry, 1653, in-12, p. 47), devaient suffire pour fixer exactement la situation de la maison de Ronsard. M. Prosper Blanchemain eut le tort de se laisser égarer par les termes amphibologiques d’un sonnet inédit, qu’il découvrit parmi les papiers de Guillaume Colletet, et qui avait été adressé à ce poëte par son ami Jean Leblanc, auteur de la Néoptémachie poétique et des Odes pindariques.
A COLLETET. SUR SA MAISON DU FAUBOURG SAINT-MARCEL. Dans une region dite la Morfondue, D’autant qu’elle est sujette au frileux Aquilon, Colletet, embrasé des flammes d’Apollon, Va faire maintenant sa demeure assidue. Cette region froide à sa flamme étoit due: Son feu temperera l’hemisphere Gelon: Desja sa muse y balle, au son du violon, Sous l’ombre d’un meurier par la cour espandue. Les poëtes voisins, pour desdier ces lieux, Ont faict un sacrifice aux domestiques dieux, Affin que tout arrive à bien au nouvel hoste: Garnier avec Leblanc et le pere Thomas Se trouverent, ayant au chef une calotte, Et par les vins fumeux chasserent les frimas.
M. Prosper Blanchemain publia ce sonnet, qui avait été composé sans doute vers 1625, puisque Jean Leblanc était déjà très-vieux quand il fit réimprimer ses Odes pindariques, en 1611, et qui fixe approximativement l’époque où Colletet devint propriétaire de la maison de Ronsard, où il réunissait ses amis, poëtes et buveurs. «Voilà bien, disait M. Prosper Blanchemain, ce grand meurier de des Réaux, et, de plus, nous savons que l’habitation est située dans la rue des Morfondus. Jaillot et le plan de Gomboust nous apprennent que la rue des Morfondus, plus tard rue du Puits-de-Fer, n’est autre que la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, illustrée d’autre part pour avoir été habitée par Pascal et par Rollin, dont les demeures sont connues. Il ne me restait plus qu’un pas à faire pour arriver au but de mes recherches: déterminer l’emplacement exact de la maison; il m’a été impossible d’y parvenir.»
Le mûrier de Ronsard, ce grand mûrier dont Colletet vendait les mûres, au dire de Tallemant des Réaux, et que Jean Leblanc célébrait comme l’ornement de la cour du Balustre, cour gaie et magnifique, qui, suivant Tallemant, n’avait que quatre pieds en carré; ce mûrier était là, ce me semble, pour mieux diriger la recherche que M. Blanchemain a faite au milieu du faubourg Saint-Marcel, au lieu de rester à l’entrée de ce faubourg, comme le lui conseillaient les textes qu’il a cités.
Je réfutai donc en ces termes l’article que M. Prosper Blanchemain avait consacré à sa découverte, dans le no 102 du Bulletin du Bouquiniste (15 mars 1861):
«M. Prosper Blanchemain, à qui nous devons une très-bonne édition des œuvres complètes de Ronsard, et qui avait préludé à ce grand travail d’éditeur passionné, par la publication des pièces que n’ont pas recueillies les anciens éditeurs de son poëte favori, s’est occupé naturellement de retrouver la maison que Ronsard possédait à Paris. Cette maison était déjà célèbre dans l’histoire littéraire, par les assemblées de la Pléiade, que Ronsard convoquait chez lui et qu’il présidait lui-même, concurremment avec son ami Baïf. Mais on ne savait pas exactement dans quel quartier ni dans quelle rue il fallait la chercher; or cette maison peut exister encore, si le mauvais génie des démolitions ne l’a pas fait disparaître incognito.
«M. Prosper Blanchemain a constaté, d’après un passage des Vies des Poëtes, de Guillaume Colletet, ouvrage inédit dont le manuscrit est à la Bibliothèque du Louvre, que la maison de Ronsard devait être située à l’entrée du faubourg Saint-Marcel, et que Guillaume Colletet l’avait habitée après lui. Les poëtes se succèdent et ne se ressemblent pas. Suivant la vie de Guillaume Colletet, écrite par un de ses amis, P. Cadot, avocat au parlement, et non encore publiée, la maison, qui avait été le berceau de la Pléiade au seizième siècle, aurait vu se former au dix-septième les premières réunions de l’Académie française. Ce sont là des faits intéressants, que M. Prosper Blanchemain nous a révélés dans une note insérée au Bulletin du Bouquiniste.
«Mais il n’a pas été aussi heureux dans la recherche qu’il a faite de l’endroit même où cette maison fameuse était placée. Un sonnet inédit de J. Leblanc, adressé à Guillaume Colletet, sur sa maison du faubourg Saint-Marcel, nous apprend que ladite maison s’élevait
Dans une région dite la Morfondue.
«M. Blanchemain a cru que cette région n’était autre que la rue des Morfondus, plus tard rue du Puits-de-Fer, et maintenant rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont. C’est là qu’il est allé demander la maison de Ronsard ou celle de Guillaume Colletet. Nous ne sommes pas surpris qu’il ne l’ait pas trouvée, car la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, qu’on appelait, du temps de Ronsard, la rue du Puits-de-Fer, à cause d’un puits public, et qui s’était appelée auparavant chemin du Moulin à vent, ne fût bâtie, comme son nom l’indique, qu’à la fin du seizième siècle, c’est-à-dire après que la construction de l’église de Saint-Étienne-du-Mont, commencée sous le règne de François Ier, eut été achevée. On la nomma aussi rue des Morfondus, parce qu’on n’y voyait qu’une seule maison, que le peuple avait plaisamment baptisée: la maison des morfondus ou des réchauffés.
«Guillaume Colletet, qui mourut le 19 janvier 1659, fut enterré dans l’église de Saint-Sauveur, au faubourg Saint-Denis, où il n’avait pas d’épitaphe, dit expressément Piganiol de La Force. La tradition rapporte qu’il était si pauvre, que ses amis furent obligés de se cotiser pour payer les frais de l’enterrement. La tradition pourrait bien être fausse ici comme ailleurs, car Guillaume Colletet était alors propriétaire de la maison du faubourg Saint-Marcel, qui passa en la possession de son fils François Colletet, que Boileau nous représente crotté jusqu’à l’échine et allant quêter son pain de cuisine en cuisine. François Colletet fut, comme son père, propriétaire et bourgeois de Paris. Il possédait une magnifique bibliothèque qui ne lui avait pas coûté ce qu’elle valait, il est vrai, et qui se vendrait aujourd’hui 2 ou 300,000 francs, car elle était toute composée de vieux romans, de facéties, de vieux poëtes français, de mystères, de farces et d’anciennes pièces de théâtre. Il est certain que François Colletet ne fut pas plus pauvre que son père ne l’avait été, et nous avons même de bonnes raisons pour supposer qu’il avait fait des économies, aux dépens de sa nourriture et de son habillement.
«Quant à la maison, qu’il habitait comme son père et qui lui appartenait à titre de domaine patrimonial, elle n’était pas dans la rue des Morfondus ou du Puits-de-Fer, comme l’a supposé M. Prosper Blanchemain, mais dans la petite rue du Mûrier, qui s’était nommée d’abord rue Pavée, et qui changea de nom en l’honneur du mûrier, sous l’ombrage duquel la Pléiade tenait ses séances poétiques. Cette rue s’ouvre, en effet, à l’entrée du faubourg Saint-Marcel, au pied de la montagne de Sainte-Geneviève, exposée aux vents du nord, dans une région dite la Morfondue.
«En 1676, François Colletet, à qui ses publications littéraires n’avaient pas trop bien réussi, voulut se faire industriel et recréer le Bureau d’adresses, que Théophraste Renaudot exploitait auparavant avec tant de succès et de profit. Il eut l’idée de faire un journal d’affiches et d’annonces, le premier qu’on ait vu paraître en France. Ce journal, qui devait être distribué et affiché dans Paris tous les huit jours, se composait d’une feuille in-4; il parut, pour la première fois, au mois d’août 1676; mais il fut supprimé, peu de semaines après, sur un ordre du lieutenant de police, au moment où l’entreprise de François Colletet devenait si prospère, qu’elle avait nécessité la fondation de plusieurs bureaux auxiliaires. Le principal bureau était dans le domicile de François Colletet. Voici le titre que ce pauvre industriel ajouta au recueil factice des numéros publiés par son Bureau d’adresses: Journal des avis et des affaires de Paris, contenant ce qui s’y passe tous les jours de plus considérable pour le bien public. (Paris, du Bureau des journaux, des avis et affaires publiques, rue du Meurier, proche Saint-Nicolas-du-Chardonnet, 1676, in-4 de 152 pages.) A la fin de chaque numéro, on annonce que «les cahiers du journal se distribuent tous les jeudis chez le sieur Colletet, rue du Meurier, proche Saint-Nicolas-du-Chardonnet.»
«Il n’y a donc pas de doute ni d’amphibologie possible: la maison de Colletet, c’est-à-dire celle de Ronsard, était dans la rue du Mûrier, et quoiqu’elle fût proche de l’église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, elle dépendait de la paroisse de Saint-Médard, comme François Colletet l’a déclaré lui-même dans son poëme burlesque du Tracas de Paris:
Il vaut bien mieux voir Saint-Médard: C’est une magnifique église, Qu’avec grande raison je prise, D’où sont beaucoup de gens de bien, Et dont je suis paroissien.
«Lorsque j’ai publié le Tracas de Paris, à la suite du Paris ridicule de Claude Le Petit (Paris, Adolphe Delahays, 1859, in-12), j’ignorais encore la demeure de François Colletet, et j’avoue humblement que je n’avais pas pris la peine de la chercher. Maintenant qu’elle est trouvée, du moins à peu près, il faut demander à notre archéologue parisien, M. Berty, qui a fait des travaux si complets sur la topographie de l’ancien Paris, ce qu’il a pu découvrir, aux Archives de l’Empire, relativement à la maison de Ronsard et des Colletet.»
M. Prosper Blanchemain ne renonça pas, toutefois, à placer la maison de Ronsard dans la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, laquelle n’avait encore, je le répète, qu’une maison construite, dans les premières années du dix-septième siècle, quand on la nommait rue des Morfondus. Il aurait pu, cependant, s’en rapporter au témoignage de François Colletet lui-même, à qui appartint la maison qu’il avait héritée de son père et qu’il habitait toujours en 1676, rue du Mûrier, proche Saint-Nicolas-du-Chardonnet.
1o La maison de Ronsard était surtout connue par ce mûrier, qui donna son nom à la rue Pavée et qui subsistait encore à la fin du dix-septième siècle.
2o Cette maison était située à l’entrée du faubourg Saint-Marcel, c’est-à-dire non loin de l’enceinte de Philippe-Auguste, à côté de la place Maubert, là où commençait le faubourg enfermé depuis, en partie, dans l’enceinte de Charles V.
3o Le quartier de la place Maubert, comprenant le faubourg Saint-Marcel, représente exactement cette région dite la Morfondue, que M. Blanchemain a prise pour une rue. Le mot région ne peut s’entendre que d’un quartier.
4o La maison du pauvre Guillaume Colletet, malgré les superbes lions qui en gardaient le portique, malgré sa magnifique cour du Balustre, malgré son parterre et ses doubles allées, n’était pas un palais, tant s’en faut: les allées étaient de quatre pieds chacune, comme nous l’apprend Tallemant des Réaux; la cour avait quatre pieds en carré!
C’était assez pour Guillaume Colletet, qui, le chef couvert d’une calotte de drap, buvait frais, à l’ombre du mûrier de Ronsard, avec ses amis Garnier, Leblanc et le père Thomas.
PIERRE DU PELLETIER ET PIERRE GUILLEBAUD.
Je ne parle jamais d’un livre, sans l’avoir lu d’un bout à l’autre, et même sans l’avoir étudié littérairement et bibliographiquement. Un titre d’ouvrage est sans doute un commencement d’information, mais c’est la porte du sanctuaire: il faut pénétrer plus avant, pour savoir ce qui s’y passe.
J’avais remarqué, dans l’excellent et utile Bulletin du Bouquiniste de M. Aubry, l’annonce d’un volume que je ne connaissais pas; elle était ainsi conçue: Hortus epitaphiorum, ou Jardin d’épitaphes choisies, où se voyent les fleurs de plusieurs vers funèbres, tant anciens que nouveaux, tirez des plus fleurissantes villes de l’Europe; le tout divisé en deux parties (Paris, Gaspard Meturas, 1666, 2 part. en 1 vol. in-12). Je priai M. Aubry de me communiquer ce volume, qui avait déjà trouvé acquéreur, et je le lui rendis, le lendemain, après l’avoir examiné à loisir, en lui envoyant la note suivante, qui fut imprimée dans le Bulletin du Bouquiniste (1857, 21e no, 1er novembre):
«Voilà, à coup sûr, un livre rare, parce qu’il n’a jamais été signalé et qu’il est tombé bientôt dans l’oubli. Nous regrettons seulement que cet exemplaire ne soit pas dans un état parfait de conservation (il est un peu mouillé et court de marge), car les amateurs se disputeraient certainement entre eux sa possession à un prix élevé. C’est un volume qui se rattache, en effet, aux collections spéciales de livres sur l’histoire de Paris et sur l’histoire littéraire du dix-septième siècle. Il s’agit d’un recueil d’épitaphes, parmi lesquelles un grand nombre appartiennent à des personnages illustres enterrés dans les églises de la capitale. Nous ne connaissons qu’un seul recueil du même genre, qui n’est pas rare, mais qui a été négligé jusque dans ces derniers temps: Selectæ christiani orbis Deliciæ, ex urbibus, templis, bibliothecis et aliunde, per Franciscum Swertium (Colon. Agrip., 1608, pet. in-8, frontispice gravé). Quant au Recueil d’épitaphes sérieuses, badines, satiriques et burlesques (Bruxelles ou Paris, 1782, 3 vol. in-8), compilé par le bonhomme La Place, il n’a pas la moindre valeur, au point de vue historique. Celui que nous avons sous les yeux a été recueilli par un assez mauvais poëte, Pierre du Pelletier, que Boileau a immortalisé dans ses satires, en le représentant crotté jusqu’à l’échine et habitué à mendier son pain de cuisine en cuisine.
«Pierre du Pelletier n’en était pas réduit à cette extrémité: «il avait assez de cuisine pour vivre,» comme le dit l’abbé Guéret, dans la Promenade de Saint-Cloud; mais il vivait surtout du produit de ses dédicaces, de ses sonnets et de ses vers laudatifs. Il attachait au moins une de ces poésies complimenteuses à chaque nouveau livre qui voyait le jour, et il y ajoutait, d’ordinaire, une dédicace de sa façon, qu’il se faisait payer d’une manière ou d’autre. On peut donc croire que ce recueil d’épitaphes a servi également son métier de flatteur à gages, et que les éloges posthumes qu’il contient ont été payés souvent par les parents ou les amis du défunt. Quoi qu’il en soit, on remarque dans ce ramassis, fait sans ordre et sans mesure, une foule d’épitaphes intéressantes, composées par les poëtes contemporains, Guillaume Colletet, Frenicle, Lamothe Le Vayer fils, Habert, et du Pelletier lui-même. Quelques-unes de ces épitaphes sont consacrées à des morts célèbres; ainsi, on en trouve trois relatives à la fameuse demoiselle de Gournay, et l’une d’elles est de Lamothe Le Vayer, fils du grand philosophe Pierre de Lamothe Le Vayer, et ami de Molière. Il y a plusieurs pièces de Malherbe, de Théophile, etc., imprimées ou non dans leurs œuvres. Enfin, l’analyse de ce curieux volume demanderait une étude approfondie; bornons-nous à l’indiquer aux bibliographes futurs, qui le remettront peut-être en honneur dans l’intérêt de l’histoire. La dédicace, adressée à M. Naudé, chanoine en l’église Notre-Dame de Verdun, prieur d’Artige en Limousin et bibliothécaire de l’excellentissime cardinal Mazarin, par le libraire Gaspard Meturas, et non par le compilateur anonyme qui n’a signé qu’un sixain encomiastique, nous donne lieu de penser qu’il existe de ce même recueil une édition antérieure à l’année 1653, c’est-à-dire à la mort du savant Gabriel Naudé.»
Je m’étais trop pressé de rédiger la note précédente, et j’avais fait fausse route. Quel est le bibliographe qui ne se trompe pas dix fois par jour ou par semaine? M. Eusèbe Castaigne, bibliothécaire de la ville d’Angoulême, me prouva bel et bien que je m’étais trompé en attribuant à Pierre du Pelletier la publication de l’Hortus epitaphiorum, qui appartenait sans conteste à Pierre Guillebaud, religieux feuillant, lequel a composé et mis au jour un certain nombre d’ouvrages historiques sous le nom de dom Pierre de Saint-Romuald. J’insistai pour que la critique de mon savant collègue fût imprimée in-extenso dans le Bulletin du Bibliophile, et je fis amende honorable le plus humblement du monde, en la faisant suivre de cette lettre, qui renferme quelques particularités bibliographiques, et que je tiens à conserver comme une expiation de ma faute.
A Monsieur Aubry, libraire, éditeur du Bulletin du Bouquiniste.
Monsieur,
Vous avez bien voulu me communiquer la lettre que vous adresse M. Eusèbe Castaigne, bibliothécaire de la ville d’Angoulême, pour relever les inexactitudes que contient ma note relative au recueil intitulé: Hortus epitaphiorum selectorum. Je vous engage à publier promptement cette lettre, qui m’a paru d’autant plus utile, qu’elle est extraite en partie d’un ouvrage de ce savant bibliothécaire: Essai d’une Bibliothèque historique de l’Angoumois, que tous les bibliographes devraient connaître, et qui n’est malheureusement pas très-répandu à Paris.
J’avoue humblement que M. Castaigne a raison de se ranger du côté de Niceron et de Barbier, qui attribuent à dom Pierre de Saint-Romuald ce recueil d’épitaphes latines et françaises, que j’avais cru pouvoir attribuer à Pierre du Pelletier. Cependant je persiste à croire que ce dernier n’est pas tout à fait étranger à la compilation dudit recueil, surtout pour la partie française. Les six vers signés du Pelletier, et placés à la suite de l’épître dédicatoire du libraire à Gabriel Naudé, sont en quelque sorte le complément de cette dédicace. Quel autre que du Pelletier aurait inséré dans ce volume un si grand nombre de pièces de vers composées par du Pelletier? Il n’y a que François Colletet et de Prade, qui occupent autant de place que lui dans l’Hortus epitaphiorum. Or, de Prade et François Colletet étaient les meilleurs amis de du Pelletier. Dans l’introduction Au lecteur, on remarque la traduction en vers français de Trois utiles advis d’un vivant, écrits en vers latins, probablement par Pierre Guillebaud. Cette traduction est précédée de la note suivante: «Ces trois ont été traduits par le sieur du Pelletier, advocat au Parlement, qui a desja enrichy le public de plusieurs de ses ouvrages, tant en prose qu’en vers.» A la page 439, on trouve une «épigramme du sieur du Pelletier sur la mort de son intime amy, le sieur de Chandeville, poëte excellent, neveu de feu M. de Malherbe;» à la page 465, un sonnet de Fr. Colletet au sieur du Pelletier, sur la mort de sa femme; à la page 530, un sonnet du même du Pelletier, imité d’une pièce de vers latins de Pierre Guillebaud, imprimée à la page 317. Enfin, on peut supposer, avec quelque vraisemblance, qu’un révérend père feuillant n’aurait pas mis, à la page 484: «Autre (épitaphe) à l’antique, qui est à Paris, en l’église de Sainct-Eustache, POUR QUELQUE GROS CATHOLIQUE.» C’est un peu trop gros, ce me semble, pour un religieux.
Je reconnais, cependant, que la première partie du recueil, où il y a des vers latins de la façon de Pierre Guillebaud, relatifs à des personnes de sa famille et de sa ville natale d’Angoulême, doit lui être laissée en toute propriété, quoiqu’on lise, en tête d’un sixain à la mémoire de Claude Robert, chanoine de l’église cathédrale de Châlons-sur-Saône: «Il est du style de D. P. de S. R. feuillant.» Nous signalerons même une particularité curieuse, qui vient à l’appui de cette attribution: c’est que l’exemplaire qui nous a été communiqué, et qui appartient, nous dit-on, à un de nos plus doctes paléographes, offre beaucoup de corrections manuscrites de la main de l’auteur. L’épitaphe de Jeanne Masson, mère de Pierre Guillebaud, à la page 261, est précédée de cette note filiale: Quidnam sic properè, te misero mihi!
En somme, ce recueil, dont j’ai voulu signaler seulement l’intérêt au point de vue de l’histoire, est encore plus intéressant que je ne l’ai dit. J’ai eu, depuis, l’occasion d’examiner la première édition de 1648, ou du moins un exemplaire avec son premier titre, où le fleuron et l’adresse ont seuls des différences. Le fleuron représente deux Amours assis et adossés; l’adresse est ainsi conçue: Paris, chez Gaspar Meturas, rue Sainct-Jacques, à la Trinité, près les Mathurins. Sur les nouveaux titres portant la date de 1666, le fleuron, à l’image de la sainte Trinité, reproduit l’enseigne du libraire, qui a mis pour adresse: Chez Gaspar Meturas, rue Sainct-Jacques, et se vend à Lyon, chez Charles Mathevet, rue Mercière, à l’image de sainct Thomas d’Acquin. Cette adresse nous apprend donc que le libraire-éditeur, Gaspard Méturas, qui venait de publier, en cette même année 1666, le nouveau recueil d’épitaphes, rassemblées par le P. Labbe, avait cédé à un libraire de Lyon le restant des exemplaires de son Hortus epitaphiorum.
Nous persistons à penser que le Thesaurus epitaphiorum du P. Labbe est bien loin d’offrir le même intérêt historique et archéologique, que l’Hortus de Pierre Guillebaud, ou de Pierre du Pelletier. Non-seulement le Thesaurus ne donne aucune épitaphe française, mais encore les épitaphes latines qui s’y trouvent, et qui peuvent se rattacher à notre histoire, sont dépourvues de ces indications locales qui ajoutent beaucoup de prix à la plupart des épitaphes latines ou françaises, recueillies par Pierre du Pelletier ou Pierre Guillebaud. En outre, le P. Labbe a consacré un livre entier de son recueil aux épitaphes de l’antiquité païenne; un autre livre aux épitaphes de l’antiquité chrétienne; un autre aux inscriptions de la Grèce et de l’ancienne Rome, en l’honneur des chiens et des chats, etc. Pierre Guillebaud, ou Pierre du Pelletier, s’est contenté d’accorder quelques pages au Dogue et au petit Chien de Du Bellay, au Chat et à la Chatte de Maynard, à la Chauve-souris de Baïf et à l’Ane du Catholicon d’Espagne. A tout seigneur tout honneur.
Je remercie sincèrement mon savant collègue de m’avoir averti d’être plus prudent à l’avenir dans mes élucubrations bibliographiques. Mais, hélas! il suffit de se sentir quasi-bibliographe, pour être bien convaincu qu’on n’écrit pas vingt lignes en bibliographie, sans commettre une ou deux erreurs: de là le proverbe: Errare bibliographicum est. Ce qui console, c’est qu’un bon chrétien péche au moins sept fois par jour.
Agréez, etc.
P. L. Jacob, bibliophile.
16 novembre 1857.
ISARN OU MÉNAGE.
M. A.-T. Barbier, ancien secrétaire des Bibliothèques de la Couronne, était le neveu du célèbre auteur du Dictionnaire des anonymes. Il avait voulu marcher sur les traces de son savant oncle et il s’était fait bibliographe; mais, avec beaucoup d’instruction et beaucoup d’esprit naturel, il manquait absolument de critique. On ne doit pas s’étonner qu’il se soit plus d’une fois fourvoyé dans des questions littéraires, où il apportait toujours plus d’érudition que de logique.
Après sa réimpression des Mémoires de Hollande, qu’il attribua un peu légèrement à madame de Lafayette, d’après le témoignage d’un docte Hollandais J.-G. Grævius, et qui lui avaient fourni du moins une publication très-intéressante (Paris, J. Techener, 1856, in-16, avec portraits et fac-simile), il était tourmenté du désir de prendre sa revanche et de gagner la partie dans une autre joute bibliographique. C’est alors qu’il eut la malheureuse idée de soutenir, sinon de prouver, que le poëte Isarn n’avait jamais existé, et que Ménage s’était caché sous ce nom imaginaire, pour adresser le poëme du Louis d’or à mademoiselle de Scudéry.
M. A.-T. Barbier se livra, pendant plusieurs mois, à d’actives recherches, par toutes les bibliothèques de Paris, dans le but de démasquer le prétendu pseudonyme de Ménage. Je fis sa connaissance, pendant qu’il poursuivait sa chimère, en feuilletant des milliers de livres et de manuscrits. Je ne lui dissimulai pas que c’était bâtir sur le sable, que de prétendre, à force d’inductions et de déductions les plus savantes et les plus ingénieuses du monde, changer Isarn en Ménage: «A quoi bon, lui disais-je en riant, vous crever les yeux vous-même, pour nous démontrer qu’il fait nuit en plein jour?» J’espérais qu’il ne donnerait pas suite à cette étrange croisade, entreprise contre le pauvre Isarn, qui avait des droits acquis de longue date dans l’histoire littéraire, et je pensais que tôt ou tard la lumière se ferait dans l’imagination obscurcie de M. A.-T. Barbier. Hélas! je comptais sans l’obstination d’un bibliographe!
Voici l’incroyable article qu’il fit paraître dans le Bulletin du Bouquiniste (1er mai 1858):
«Curiosité bibliographique.—Pseudonymie.—Ménage.
«Dans tous les temps, les auteurs qui ont voulu se jouer des curieux ont inventé différents moyens de dérouter les lecteurs; Cicéron et le Junius anglais ont réussi dans leur projet. Le Sempsiceranus des lettres à Atticus et le pseudonyme des Lettres de Junius ne nous ont pas encore été dévoilés, après une multitude de recherches érudites. Ménage, qui aimait à surprendre ses amis, témoin son sonnet italien qu’il leur avait présenté sous le nom du Tasse, s’est surpassé lui-même dans ce genre. On a cru, jusqu’à ces derniers temps, à l’existence d’un auteur du nom d’Isarn, qui n’était autre que Ménage lui-même.
«Le Louis d’or, adressé, sans nom d’auteur, à mademoiselle de Scudéry, eut deux éditions, l’une en 1660 et l’autre en 1661, avec le retranchement d’un vers trop libre et des additions qui permirent de le réimprimer dans les Éloges de Mazarin, rassemblés par Ménage en un volume in-folio (1666). Il avait des précautions à prendre, pour ménager ses nombreux bienfaiteurs, car, après Chapelain, son protégé, c’était le mieux renté de tous les beaux esprits, au point d’exciter la jalousie d’un plaisant, qui avait trouvé dans le nom de Gilles Ménage l’anagramme de Mange l’Église.
«Voici comment il s’y prit: son Dictionnaire étymologique, deuxième édition de 1694, contient cet éloge d’Isarn ou plutôt de lui-même, comme il sera démontré tout à l’heure: «Il y a, à Castres, une famille du nom d’Isarn, qui se prononce Isar, dont était M. Isar, auteur du Louis d’or et de plusieurs autres compositions très-ingénieuses.» Cet éloge d’outre-tombe était assez adroit et trompa la bonne foi de La Monnoye et de quelques autres contemporains; mais, aujourd’hui que les manuscrits de Conrart peuvent être lus par tout le monde, à la Bibliothèque de l’Arsenal, on voit, en regard du nom de Thrasyle, une apostille de la main de Pélisson, dans laquelle il parle ironiquement des constantes amours d’Isarn[4]. D’un autre côté, le Grand Cyrus[5] contient un récit piquant des amours inconstants de Thrasyle, où nous voyons figurer deux confidentes de Mandane (madame de Longueville), mademoiselle de Lavergne et madame d’Harambure, sous les noms d’Athalie, de Cléorite, et, sous les noms de Thrasyle et d’Hégésippe (premier historien ecclésiastique grec), Ménage et Huet.
«La comparaison d’une pièce écrite par Ménage, que je possède, avec la relation d’une aventure au bord de la Seine, signée Isar le Pensif, ne laisse plus aucun doute sur l’identité d’Isarn et de Ménage[6]. Quoique ma pièce remonte à une époque antérieure, elle porte en elle-même, outre la ressemblance du corps de l’écriture, la preuve qu’elle est de notre auteur, qui en a conservé, dans son Dictionnaire étymologique, la définition du mot DISTRICT.
«A.-T. Barbier.»
M. A.-T. Barbier était fier et heureux de sa belle découverte, et je me reproche aujourd’hui de ne l’avoir pas laissé jouir paisiblement de son bonheur. Je pris fait et cause pour Isarn, et je me chargeai de défendre son identité dans le Bulletin du Bouquiniste, où il avait été sacrifié impitoyablement à ce sournois de Ménage.
«Le Ménage-Isarn de M. A.-T. BARBIER.
«Il est impossible de laisser passer, sans une réponse, sans une protestation immédiate, l’inexplicable assertion de M. A.-T. Barbier, qui prétend avoir découvert le savant Ménage sous le masque d’Isarn, «auteur du Louis d’or et de plusieurs autres compositions très-ingénieuses,» comme Ménage l’a dit lui-même dans son Dictionnaire étymologique.
«C’est chose grave que de vouloir déposséder de ses droits et de son titre d’auteur un écrivain, qui devait se croire, en vertu d’une longue et incontestable possession, à l’abri de pareille chicane littéraire: il faudrait, au moins, une preuve, sinon des preuves, pour établir un nouveau système qui donne un démenti éclatant à une opinion accréditée, confirmée par le témoignage de deux siècles.
«M. A.-T. Barbier est un bibliophile passionné, un chercheur infatigable, un obstiné feuilleteur de livres. Nous l’avons vu, pendant dix mois, dix mois entiers, s’acharner à la poursuite de son Ménage, caché sous la peau d’Isarn; nous l’avons vu, inébranlable dans ses convictions préconçues, repousser, rejeter dédaigneusement tout ce qui pouvait détruire son rêve favori. Le XVIIe siècle avait beau crier: Isarn; M. A.-T. Barbier répétait: Ménage.
«Quand M. A.-T. Barbier a publié une charmante édition des Mémoires de Hollande, qu’il attribuait à madame de Lafayette, nous avons applaudi à sa découverte, un peu problématique cependant, mais fondée, du moins, sur la déclaration formelle d’un ancien bibliographe, le rédacteur de la Bibliotheca Heinsiana. C’était peut-être un paradoxe, mais un paradoxe ingénieux, qui ne faisait tort à personne, puisque les Mémoires de Hollande ne sont pas trop indignes de l’auteur de la Princesse de Clèves, et que cet ouvrage agréable n’a jamais eu de père avoué. L’enfant est de bonne race; on en fait honneur à madame de Lafayette; soit, baptisons l’enfant!
«Il est étrange, il est cruel, au contraire, de s’attaquer à ce pauvre Isarn, à l’auteur reconnu, incontesté du Louis d’or, pour lui enlever son livre, son joli petit livre, pour lui arracher, bon gré mal gré, ses lauriers de poëte et de bel esprit, au profit de son contemporain et de son ami, le docte et pédant Ménage. Et sur quoi s’appuie l’échafaudage fragile et mal enchevêtré de ce monstrueux paradoxe? Sur un passage des manuscrits de Conrart, où l’on voit, en regard du nom de Thrasyle, une apostille de la main de Pellisson, dans laquelle ce dernier parle ironiquement des constantes amours d’Isarn. Or, Thrasyle, c’était Ménage, dans le monde des Précieuses.
«Le grand maître des autographes, le spirituel et savant M. Feuillet de Conches, nous expliquera la note de Pellisson, lorsqu’il publiera les Chroniques des Samedis de mademoiselle de Scudéry, dans la Bibliothèque elzévirienne de M. Jannet. M. Feuillet de Conches est d’autant plus autorisé à nous dire le dernier mot sur Isarn, qu’il possède, dans son admirable collection, beaucoup de lettres et de manuscrits de ce même Isarn, qui n’a jamais été et qui ne sera jamais Ménage, quoi qu’on die!
«M. A.-T. Barbier aurait mieux fait de tenir compte de l’opinion tout à fait contradictoire de son illustre parent, l’auteur du Dictionnaire des Anonymes, dans lequel Isarn est nommé deux fois comme ayant composé la Pistole parlante, ou la Métamorphose du Louis d’or (Paris, de Sercy, 1660, in-12), réimprimée sous le titre du Louis d’or, à mademoiselle de Scudéry (Paris, Loyson, 1661, in-12), et plus tard, avec le nom de l’auteur, dans le Recueil de pièces choisies tant en prose qu’en vers (La Haye, van Loom, 1714, 2 vol. in-8), publié par Bernard de La Monnoye. A.-A. Barbier n’était pas seulement un excellent bibliographe, c’était un écrivain profondément versé dans l’histoire littéraire. C’est donc lui qui se charge de répondre ici à son cousin, M. A.-T. Barbier.
«En attendant une réponse plus détaillée, nous ferons observer à M. A.-T. Barbier que Ménage n’avait aucun motif de se déguiser sous le masque d’Isarn, ou Isar le Pensif. Ménage, d’ailleurs, en sa qualité de précieux, connu, admiré, adulé sous la majestueuse dénomination du sage Thrasyle, ne se fût pas abaissé à prendre un nom de bête, car, suivant les Origines de la langue françoise de Ménage lui-même (Paris, 1650, in-4o), l’isard ou isar, est une espèce de chamois. M. A.-T. Barbier aura peut-être de bonnes raisons à nous fournir, au sujet de cette métamorphose de Ménage en chamois, métamorphose plus étrange que celle du Louis d’or du véritable Isarn.
«Nous renvoyons donc M. A.-T. Barbier au traité de la Versification françoise, par Pierre Richelet (Paris, 1671, in-12), dans lequel il est fait mention avec éloge de M. Izarn, et de son Louis d’or; nous le renvoyons aux recueils manuscrits de Conrart, où il est souvent question de M. Isarn, qui se trouve là côte à côte et face à face avec Ménage ou Thrasyle; nous le renvoyons enfin à la Pompe funèbre de Monsieur Scarron (Paris, Jean Ribou, 1660, in-12), où il verra paraître, dans le cortége démasqué des auteurs du temps, «Issare, autheur de la Pistole parlante,» entre l’habile Cassagne et l’ingénieux Perrault, auteur du Dialogue de l’Amour et de l’Amitié.
«P. S.—Dans une lettre adressée à Mlle de Scudéry, le 13 octobre 1656, Pellisson dit avoir reçu deux lettres d’Isarn, qui est encore à Bordeaux (Mss. de Conrart, in-folio, t. V). Dans une autre lettre adressée à Mlle Legendre, le 2 novembre 1656, Pellisson dit avoir dîné chez Godeau, évêque de Vence, avec Chapelain, Isarn, Mlles Robineau et de Scudéry (Bibl. de l’Arsenal, MSS. Belles-Lettres, no 145, in-fol.). Qu’en pense M. A.-T. Barbier?»
Cette note, modérément sarcastique, n’éclaira pas M. A.-T. Barbier, mais elle le mit au désespoir; loin de s’avouer vaincu, il rassembla de toutes parts une foule de renseignements plus ou moins problématiques, afin de continuer le combat, pour la plus grande gloire de Ménage. Il voulut répliquer à l’article dans lequel j’avais réduit à peu de chose son thème favori sur Isarn, et il présenta au directeur du Bulletin du Bouquiniste une argumentation si longue, si verbeuse, si obscure, tranchons le mot, si déraisonnable, que force fut à M. Aubry de refuser l’insertion de cette insignifiante polémique. M. A.-T. Barbier ne se tint pas pour battu: il eut recours au ministère de l’huissier. M. Aubry me pria de prendre la plume une dernière fois et de répondre, sous son nom, à M. A.-T. Barbier. En conséquence, on lut dans le no 38 du Bulletin du Bouquiniste (15 juillet 1858):
«BIBLIOGRAPHIE POÉTIQUE PAR HUISSIER.
«C’est là une nouvelle espèce de bibliographie, qui, nous l’espérons dans l’intérêt des lecteurs du Bulletin du Bouquiniste, ne se renouvellera pas souvent.
«Nous avons inséré, dans le 33e numéro (1er mai), une note de M. A.-T. Barbier, qui annonçait au monde bibliographique avoir découvert le fameux Ménage sous le masque d’Isarn. Cette note, rédigée en style sibyllin, avait tous les caractères d’un oracle: obscurité, singularité, nouveauté. Nous connaissions Ménage, nous ne connaissions guère Isarn; il était tout simple que le premier se fût incarné littérairement dans le second. D’ailleurs, M. A.-T. Barbier était sûr de son fait, comme s’il eût, d’un coup de baguette, forcé Ménage à quitter son déguisement de chamois et à reprendre son véritable nom.
«Dans le numéro 35 (1er juin), le bibliophile Jacob répondit à M. A.-T. Barbier, en style de bibliographe, et lui démontra, par des faits, des dates et des arguments sans réplique, qu’Isarn était bien Isarn, comme Ménage était Ménage, et que, même en bibliographie, il vaut mieux laisser chacun comme il est.
«M. A.-T. Barbier, qui avait employé plus d’un an à la découverte de son Ménage, caché sous la peau d’Isarn, comme le dit le bibliophile Jacob, ne voulut pas s’avouer à lui-même qu’il était dupe d’une illusion obstinée: il eut l’intention de prouver qu’il ne se trompait pas et qu’Isarn n’avait jamais existé que dans la personne de Ménage; mais, en bibliographie comme en poésie, l’intention ne saurait passer pour le fait. Deux fois, trois fois, M. A.-T. Barbier nous apporta des notes, toujours écrites en style sibyllin, mais, par cela même, trop obscures pour notre intelligence; il ne faisait que répéter sa première note, en la rendant plus confuse qu’elle n’était d’abord; du reste, pas un renseignement, pas une date, pas une preuve. La bibliographie est une science précise et claire, qui ne saurait vivre dans les ténèbres et dans le chaos. Nous attendions que la lumière se fît dans l’esprit de M. A.-T. Barbier: Fiat lux!
«M. A.-T. Barbier, qui a tant de droit à notre déférence, refusa de donner à ses idées et à ses recherches une forme plus nette et plus exacte; il exigea de nous l’insertion de sa réponse telle quelle, et, pour obtenir cette insertion, il eut recours à l’entremise d’un huissier.
«Voici la pièce curieuse que nous mettons sous les yeux des bibliographes:
L’an mil huit cent cinquante huit, le vingt-neuf juin, à la requête de M. André-Thomas Barbier, ancien bibliothécaire, demeurant à Paris, rue de Grenelle Saint-Germain, no 168,
J’ai, François-Gustave Fontaine, huissier près le tribunal civil de la Seine, séant à Paris, y demeurant, rue de Buci, no 12, soussigné;
Fait sommation à M. Auguste Aubry, libraire-éditeur du journal le Bulletin du Bouquiniste, demeurant à Paris, rue Dauphine, no 16, en son domicile, parlant à sa femme ai dit, etc.
D’insérer dans le plus prochain numéro du journal le Bulletin du Bouquiniste la réponse suivante, que le requérant entend faire à l’article intitulé le Ménage-Isarn de M. A.-T. Barbier, signé P. L. Jacob, bibliophile, publié dans le numéro, du premier juin courant, du journal susindiqué, pages 271 et 272.
AU BIBLIOPHILE JACOB.
Sur sa longue plaidoirie en faveur d’Isarn, transformé par lui en chamois, et plus honnêtement en Isarn par Sarazin, comme Ménage nous l’apprend lui-même dans le manuscrit de Conrart, en 1653 et non en 1650.
Vous prétendez qu’Isarn vive, Trois ans avant que d’être né: Plus malicieux que l’abbé Rive, Vous seul l’avez imaginé. Autrement que Ménage habile, Vous feriez parler un lapin, Et plus sorcier que Thrasile, Sans y perdre votre latin.
Déclarant que, faute de satisfaire à la présente sommation, le requérant se pourvoira par les voies de droit, même par celles extraordinaires, à l’effet de l’y contraindre.
Et j’ai au susnommé, à domicile et parlant comme ci-devant, laissé cette copie.
Coût cinq francs quarante centimes.
Pour réquisition: Barbier.Fontaine.
M. A. Aubry, libraire-éditeur, rue Dauphine, no 16.
«Nous savions que M. A.-T. Barbier était un homme fort instruit, grand fureteur de livres, grand déchiffreur de manuscrits, mais nous ne savions pas qu’il fût poëte à propos de bibliographie; il sera peut-être, un autre jour, bibliographe à propos de poésie. Nous ne lui attribuerons donc pas deux ou trois fautes de prosodie, qui défigurent son joli huitain et que nous lui demandons la permission de mettre sur le compte de l’huissier, car M. François-Gustave Fontaine, huissier près le tribunal civil de la Seine, n’est pas tenu, par état, de savoir que le mot malicieux a quatre syllabes et le mot sorcier deux: son ministère n’a rien de commun avec Ménage, ni même avec Isarn.
«Nous avons prié naturellement le bibliophile Jacob de répondre à la sommation qui s’adresse à lui autant qu’à nous: il s’en est excusé, en disant qu’il aimait et estimait trop M. A.-T. Barbier pour lui causer du chagrin en lui enlevant un rêve agréable, et qu’il ne se sentait plus compétent dans un débat littéraire qui commençait en sibylle et qui finissait en huissier: desinit in piscem mulier formosa superne.
«Le bibliophile Jacob nous fait observer, d’ailleurs, que M. Cousin et la Biographie universelle se sont chargés de répondre pour lui: M. Cousin, dans son charmant ouvrage sur la Société française du XVIe siècle, qui vient de paraître, et qui a placé Isarn, l’auteur du Louis d’or, au milieu de cette société que M. Cousin connaît, comme s’il y avait vécu; la Biographie universelle, dans un article consacré à Isarn, lequel article fait partie du tome XX publié ces jours-ci et semble accuser la touche du savant M. Weiss, qui possède la correspondance inédite de mademoiselle de Scudéry.»
Les choses en restèrent là, ou, du moins, le Ménage-Isarn cessa d’égayer les amateurs qui n’avaient jamais trouvé la bibliographie plus plaisante. M. A.-T. Barbier ne me pardonna pourtant pas de lui avoir enlevé ses chères illusions à l’égard d’un pseudonyme qu’il avait créé avec tant d’efforts, et il persévéra silencieusement à poursuivre ses recherches à travers les livres et les manuscrits, qui lui montraient souvent l’ombre fugitive d’Isarn, sans laisser poindre l’oreille de Ménage. Il venait souvent à la Bibliothèque de l’Arsenal, et il avait soin de m’éviter, comme si j’eusse été son plus cruel ennemi; mais il ne manquait pas, à chacune de ses visites, de déposer, à mon adresse, chez le concierge de la Bibliothèque, une épigramme aussi bénigne, aussi innocente, qu’il pouvait la faire contre le défenseur d’Isarn. Je m’abstins de renouveler le débat, pour ne pas renouveler les chagrins de mon honorable adversaire, qui avait toujours l’épiderme très-sensible et très-irritable à l’endroit de Ménage.
Cependant je lui fis passer, un jour, par l’entremise d’un ami commun, le passage suivant d’une compilation peu connue, intitulée:... ana, ou Bigarrures calotines (Paris, J.-B. Lamesle, 1730, in-12, page 5 du troisième recueil). C’était, en quelque sorte, mettre sous les yeux de M. A.-T. Barbier l’acte de naissance et l’acte de mort du véritable Isarn.
«Isard, selon d’autres Isar, et plus communément Isarn, peu ou presque point connu dans les recueils de poésie, étoit frère d’un greffier de la Chambre de l’Édit de Castres. Il vint à Paris, en 1664, avec M. Pellisson; le même génie qu’ils avoient les intrigua avec Mlle de Scudéry qui les considéroit également du côté de l’esprit. Peut-être mettoit-elle quelque différence du côté de la personne, car celle d’Isar ne respiroit que l’amour et l’inspiroit par sa présence. Celle de Pellisson ne produisoit pas le même effet. Il étoit extrêmement laid, et la petite vérole avoit même marqué sur son visage un air presque difforme. Au contraire, Isar engageoit, par sa physionomie, par sa prestance aisée, et par les traits, le teint et les cheveux, qu’il avoit très-beaux. Cependant ces belles qualités ne détournèrent pas Mlle de Scudéry de se déclarer pour M. Pellisson. Cette préférence ne les rendit pas moins bons amis. Bien loin de se prévaloir de sa bonne fortune, Pellisson ne chercha que les occasions de témoigner son estime à Isar: il lui donna la connoissance de M. Colbert, qui le choisit pour gouverneur de son fils, M. le marquis de Seignelay, lorsque ce ministre entreprit de le faire voyager par les cours intriguées avec la France. A son retour d’Italie, d’Allemagne et d’Angleterre, Isar périt malheureusement, dans une chambre dont les laquais du marquis de Seignelay avoient emporté la clef, et cela, sans qu’Isar, qui fut attaqué de foiblesse, ait trouvé le moyen d’appeler du secours. Cet accident arriva vers l’an 1673. La société galante de Mlle de Scudéry lui fit composer ce joli impromptu, qu’un habile musicien mit sur un air:
Qu’une impatience amoureuse Est un supplice rigoureux! Qu’une heure qu’on attend et qui doit être heureuse Cause de moments malheureux!
Apparemment que l’auteur, qui n’avoit peut-être pas été mécontent de ces vers, qui lui servirent de déclaration auprès de l’illustre Sapho, ne voulut pas qu’elle en perdît la mémoire. Il les mêla avec d’autres poésies, dans la petite fiction qui nous reste de lui sous le titre du Louis d’or, imprimée, avec la Réponse de Mlle de Scudéry, dans le Recueil de Vitré de l’an 1666. C’est là le seul ouvrage que je sache de lui. Les auteurs qui ont décidé sur le nom d’Isarn au lieu d’Isar, l’ont sans doute confondu avec Isarn de Montauban, lieutenant de vaisseau, qui commandoit en 1682.»
M. A.-T. Barbier fut atterré, m’a-t-on dit, à la lecture de ce témoignage contemporain en faveur d’Isarn, car cet Ana, publié par l’abbé d’Allainval sous le titre de Bigarrures calotines, est certainement un ouvrage posthume de l’abbé Bordelon; il communiqua le document au savant bibliographe J. Lamoureux, qui en a fait usage dans l’article Isarn, destiné à la Nouvelle Biographie générale, et il mourut bientôt après, à la suite d’une opération douloureuse qu’il avait supportée avec un courage stoïque. Peu de semaines avant sa mort, son ardeur de bibliographie n’était pas éteinte, et comme il avait, ce jour-là, entassé autour de lui une trentaine de volumes, à la Bibliothèque de l’Arsenal, le bibliothécaire lui demanda, en le voyant se lever précipitamment pour sortir, s’il reviendrait achever la séance: «Pas aujourd’hui, dit-il gaiement; vous savez que j’ai la pierre? Le chirurgien m’attend pour me tailler.» On ne le revit plus à l’Arsenal.
Quant au Recueil de Vitré de l’an 1666, que cite l’auteur des Bigarrures calotines, il était bien connu de M. A.-T. Barbier, qui y avait trouvé de quoi appuyer son opinion relative au Ménage-Isarn; car, dans l’exemplaire que possède la Bibliothèque de l’Arsenal, le Louis d’or d’Isarn porte des corrections autographes de Ménage. C’est un recueil rare et précieux, que le savant M. Brunet ne nous paraît pas avoir signalé dans le Manuel du libraire; Ménage en fut l’éditeur et Vitré l’imprimeur; en voici le titre complet: Elogia Julii Mazarini cardinalis, a celebrioribus hujus sæculi auctoribus, gallica, italica et latina lingua conscripta, ex mandato illustrissimi domini Johannis Baptistæ Colbert (Parisiis, e typographia regia, 1666, in-folio). Vendu une livre huit sous, à la vente de Lancelot, en 1741.... O Isarn! ô Ménage! ô A.-T. Barbier!
LES PREMIERS MÉMOIRES DE SANSON.
En l’an de grâce 1862, un habile éditeur parisien annonçait, à grand renfort de réclames, la prochaine apparition des Mémoires de Sanson et de sept générations d’exécuteurs (1688-1847), et ce nouvel ouvrage, qui promettait d’intéressantes révélations sur l’histoire de la guillotine, était attendu avec une vive impatience. Aujourd’hui qu’il est entièrement publié, on peut dire que la curiosité des lecteurs avides d’émotions terribles et horribles a été satisfaite, et que les metteurs en œuvre de ces sanglants Mémoires ont fait preuve d’un incontestable talent.
Mais, en 1862, on avait encore le droit de se demander quels étaient ces Mémoires et quelle parenté ils pouvaient avoir avec ceux qui avaient paru, plus de trente ans auparavant, sous ce titre: Mémoires pour servir à l’histoire de la Révolution française, par Sanson, exécuteur des jugements criminels pendant la Révolution (Paris, au Palais-Royal, galerie d’Orléans, no 1, 1830, 2 vol. in-8; tome Ier, de 24 feuilles 1/4; tome II, de 29 feuilles 1/4. Imprimerie de Cosson). Telle fut la question que M. l’abbé Dufour crut devoir poser dans les Annales du Bibliophile, du Bibliothécaire et de l’Archiviste, en déclarant qu’il avait inutilement cherché partout, même à la Bibliothèque impériale, ces premiers Mémoires, cités dans toutes les bibliographies, traduits en allemand et devenus introuvables en France. Il supposait donc que lesdits Mémoires n’existaient pas, ou, du moins, qu’ils avaient été anéantis par quelque cause ignorée, aussitôt après leur mise en vente. Bien plus, il en concluait que les nouveaux Mémoires, qu’il voyait annoncés avec fracas, ne devaient être qu’une seconde édition des Mémoires imprimés déjà eu 1830.
Le devoir d’un bibliographe est de répondre à toutes les questions qui sont de sa compétence, et je répondis sur-le-champ à l’enquête bibliographique, que le savant abbé Dufour, ancien élève de l’École des chartes, avait ouverte dans les Annales du Bibliophile, que rédigeait alors avec autant d’esprit que d’érudition mon jeune collègue M. Louis Lacour.
Les Annales du Bibliophile ont disparu et sont déjà oubliées. Ma réponse à M. l’abbé Dufour mérite-t-elle de leur survivre? On en jugera, si l’on veut prendre la peine de la lire.
«Voici, en peu de mots, la solution aussi complète que possible de la question bibliographique, que M. l’abbé Val. Dufour a proposée aux lecteurs des Annales du Bibliophile. Je n’ai eu qu’à interroger mes propres souvenirs, qui remontent déjà fort loin, hélas! pour réunir tous les renseignements nécessaires sur un ouvrage très-curieux et très-intéressant, qui a erré longtemps le long des quais de la Seine, comme une ombre au bord de l’Achéron, et qui n’est pas devenu, ce me semble, un livre introuvable, malgré l’oubli trop injuste dans lequel il est tombé depuis trente ans.
«Il faut reconnaître, cependant, que les Mémoires de Sanson, publiés par le libraire Mame en 1830, sont aujourd’hui assez rares; ils le seront davantage, quand on s’avisera de les rechercher et de les conserver comme ils le méritent, car une grande partie de l’édition a été brûlée dans l’incendie de la rue du Pot-de-Fer en 1835, et le reste s’est dispersé à tous les vents, en passant par les étalages des bouquinistes.
«Si M. l’abbé Dufour eût demandé ce livre dans un ancien cabinet de lecture, au lieu d’aller le demander à la Bibliothèque impériale, il l’aurait rencontré, plus ou moins sali et maculé par l’usage, peut-être chargé d’annotations manuscrites, car les exemplaires des Mémoires de Sanson qui franchirent le seuil des cabinets de lecture y trouvèrent de nombreux lecteurs. Mais il faut bien le constater, ils furent repoussés avec dédain, à leur apparition, par la plupart des cabinets de lecture.
«Si M. l’abbé Dufour avait consulté la Bibliographie de la France, il n’aurait pas eu de doute relativement à l’existence des premiers Mémoires de Sanson, lorsque la liste officielle des publications faites en 1830 eût mis sous ses yeux les deux articles suivants:
«No 1017. Mémoires pour servir à l’histoire de la Révolution française, par Sanson, exécuteur des jugements criminels pendant la Révolution, tome Ier, in-8 de 24 feuilles 1/4, imprimerie de Cosson, à Paris. A Paris, au Palais-Royal, Galerie d’Orléans, no 1.
«No 2623. Mémoires... Tome second, in-8 de 29 feuilles 1/4, imprimerie de Cosson. Même adresse de libraire.
«J’entrerai maintenant dans quelques détails littéraires et bibliographiques sur ces Mémoires, en reproduisant d’une manière plus explicite les faits relatés dans une note que je me souviens d’avoir écrite à l’occasion de cet ouvrage, qui figurait dans la bibliothèque de mon ami Armand Dutacq. Voy. le Catalogue de cette bibliothèque, 1857, in-8.
«Dans les derniers mois de 1829, le libraire Mame, qui avait publié avec un prodigieux succès les Mémoires apocryphes de Mme du Barry, d’une Femme de qualité, du cardinal Dubois, etc., reçut la visite d’un libraire, que je ne nommerai pas, lequel venait lui offrir de publier de compte à demi les Mémoires du Bourreau. Il y eut des pourparlers à ce sujet; mais, comme le libraire, qui se disait possesseur du manuscrit, avait des prétentions exorbitantes et refusait de communiquer ce manuscrit, l’affaire fut rompue. Mame avait reculé devant le danger que présentait la publication d’un pareil livre avec un pareil titre, car l’exécuteur des hautes œuvres alors en fonctions n’eût pas manqué de protester contre la mise en circulation d’un ouvrage anonyme, dont la responsabilité lui eût été attribuée. Je ne sais par quelle circonstance L’Héritier de l’Ain, qui venait d’achever la composition des fameux Mémoires de Vidocq, s’aboucha directement avec Mame, pour publier les véritables Mémoires de Sanson.
«On avait persuadé à Sanson, qui était encore exécuteur des arrêts de la justice criminelle à cette époque, après avoir rempli son terrible ministère pendant tout le cours de la Révolution, qu’il devait à son tour écrire des Mémoires et raconter à la postérité les plus douloureux épisodes de l’histoire révolutionnaire. Sanson était un excellent homme, honnête, loyal et presque naïf. Je ne fais que répéter le jugement que j’ai entendu porter sur son compte par L’Héritier de l’Ain, qui le connaissait particulièrement. Quoi qu’il en soit, les choses furent promptement décidées: Sanson signa un traité de librairie, par lequel il autorisait Mame à éditer les Mémoires qui seraient composés sous son nom, par des écrivains qu’il choisirait ou qu’il adopterait, en leur communiquant des notes et des matériaux. Mame, avec qui j’étais en rapport d’affaires et qui me témoignait beaucoup de confiance, me proposa de me charger de la rédaction de ces Mémoires, de concert avec L’Héritier de l’Ain. Je ne pus accepter son offre, car j’étais occupé à d’autres travaux urgents. Or, Mame voulait que le premier volume des Mémoires de Sanson fût rédigé et imprimé immédiatement, avant la publication rivale qu’on annonçait déjà dans la librairie sous le titre de Mémoires du Bourreau.
«Honoré de Balzac, qui s’était fait connaître avantageusement par sa Physiologie du mariage, publiée par Levavasseur, avait obtenu plus de succès encore avec les Scènes de la vie privée, que Mame réimprimait en ce moment pour la seconde fois. Mame le pria de devenir le collaborateur de L’Héritier de l’Ain pour les Mémoires en question, et Balzac, non sans avoir hésité et même refusé, accepta les offres de son éditeur. C’était pour lui une affaire d’argent, et il éprouva un regret poignant, lorsqu’il dut livrer pour les Mémoires de Sanson deux nouvelles qu’il avait préparées pour le cinquième volume des Scènes de la vie privée: La Messe expiatoire et Monsieur de Paris. La première de ces nouvelles fit l’introduction des nouveaux Mémoires, et je me rappelle que Mame jugeait bien ce morceau, en déclarant que c’était un chef-d’œuvre. Quant à la seconde nouvelle, elle fut destinée à former la moitié du premier volume, que L’Héritier de l’Ain commençait à rédiger un peu à l’aventure.
«Il y eut, à l’occasion de cette mise en œuvre des Mémoires de Sanson, un grand dîner chez l’auteur responsable. Quoique je n’aie pas assisté à ce dîner extraordinaire, j’ai su, de la bouche de Mame, tout ce qui s’y était passé. Balzac, L’Héritier de l’Ain et quelques autres gens de lettres avaient accompagné Mame, qui était leur introducteur dans la maison du vieux Sanson. Le dîner fut d’abord froid et silencieux; les convives semblaient gênés et inquiets; on mangeait et on buvait peu, bien que la chère ne laissât rien à désirer. Mais, lorsqu’on eut mis sur le tapis le sujet de la réunion, la conversation s’anima, et Sanson donna carrière à ses lugubres confidences. Balzac l’interrogeait, Balzac le forçait à fouiller dans les coins les plus sombres de sa mémoire.
«Sanson racontait avec une sorte de candeur les horribles faits et gestes de sa jeunesse: il raconta ainsi l’exécution des Girondins, celle de Charlotte Corday, celle de Robespierre, etc. Il ne parlait pas de Louis XVI ni de Marie-Antoinette. Balzac lui demanda impitoyablement de retracer les derniers moments de ces augustes victimes. Sanson pâlit et se tut, des larmes coulèrent sur ses joues, et, d’une voix solennelle, il ordonna d’apporter la relique. Une boîte d’acajou, fermée à clef, fut placée sur la table entre les bouteilles vides. Il l’ouvrit avec émotion, et tous les assistants, qui se penchaient pour voir ce que renfermait cette boîte mystérieuse, y virent briller une lame d’acier: «Voici le couteau qui a fait tomber deux nobles têtes, dit Sanson qui fondait en larmes. Ce couteau est sacré, et tous les jours je m’agenouille devant lui, en priant pour les saints martyrs de la France, le Roi et la Reine.»
«Cette scène produisit une telle impression sur l’auditoire, que plusieurs des convives furent obligés de sortir de table, et l’un d’eux s’évanouit. Balzac avait conservé de ce dîner un souvenir saisissant, qu’il ramenait souvent dans ses entretiens, et il faisait passer dans l’âme de ses auditeurs les sentiments de terreur et de pitié, qu’il avait emportés lui-même de la maison de Sanson: «Cet homme-là, disait-il, m’a fait assister en réalité aux horreurs de la place de la Révolution.»
«Depuis ce dîner mémorable, il cessa de travailler aux Mémoires de Sanson. Il avait fourni au premier volume, outre l’introduction et l’épisode dramatique qu’il appelait Monsieur de Paris (c’était la désignation du bourreau de Paris, dans la famille de Sanson), un petit nombre de pages marquées au coin de son talent, et la touchante anecdote du Mouchoir bleu, qu’il avait entendu raconter par Becquet et que Becquet écrivit depuis à sa manière pour la Revue de Paris. Le premier volume des Mémoires de Sanson parut chez un libraire du Palais-Royal, qui avait consenti à servir de prête-nom à Mame, et, le même jour, on mit en vente, chez les principaux libraires, les Mémoires de l’Exécuteur des hautes œuvres, pour servir à l’histoire de Paris pendant la Terreur, in-8o. Lombard de Langres était l’auteur de ce dernier ouvrage, auquel il n’avait pas osé mettre son nom; Lombard de Langres, ancien membre du tribunal de cassation, ancien ambassadeur extraordinaire en Hollande!
«Eh bien! les Mémoires de Sanson n’eurent pas plus de vogue que les Mémoires de l’Exécuteur des hautes œuvres: les libraires et les cabinets de lecture semblaient s’être coalisés pour repousser également ces deux ouvrages. On en vendit seulement quelques exemplaires. Mame ne se découragea pas; il avait foi dans le mérite réel de cette composition historique; il espérait que les volumes suivants vaincraient le mauvais vouloir de la librairie et l’indifférence du public. Mais L’Héritier travaillait lentement ou ne travaillait pas: il fallait lui arracher son manuscrit page à page, et tous les jours Mame allait solliciter la paresse de cet écrivain, qui lui livrait trois ou quatre feuillets de copie en échange d’une pièce d’or, qu’il dépensait presque aussitôt de la façon la moins édifiante, car L’Héritier logeait en garni dans une maison de tolérance, rue des Boucheries-Saint-Germain. C’est ainsi que fut composé le second volume des Mémoires de Sanson. Le troisième était sous presse, quand la révolution de Juillet donna le coup de grâce à cette triste entreprise de librairie.
«Mame se vit obligé de reprendre presque tous les exemplaires des deux premiers volumes, qu’il avait cédés conditionnellement à différents libraires, entre autres à Lecointe: ces volumes étaient invendables, d’après l’opinion de la librairie. Il en vendit pourtant un nombre à un libraire, qui renouvela les titres en 1834, mais qui ne parvint pas à se défaire de sa marchandise. L’édition à peu près entière (on avait tiré 4,500 exemplaires) était en dépôt dans les magasins de papier et les ateliers de brochure de la rue du Pot-de-Fer, quand un incendie, qui dévora en 1837 la moitié des livres que la librairie parisienne avait fabriqués depuis trente ans, anéantit tout ce qui restait de cette édition, en l’empêchant de tomber chez l’épicier.
«Je me plais à répéter que l’ouvrage dont M. Dufour s’est préoccupé, sans pouvoir en apprécier la valeur littéraire, n’est pas indigne d’exciter sa curiosité et de fixer son intérêt. Le premier volume, comme je l’ai dit plus haut, compte au moins trois cents pages qui appartiennent à Balzac et qui ne sont pas les moins remarquables de celles qu’il a écrites de main de maître. L’histoire des amours de la fille du bourreau de Versailles avec le fils du bourreau de Paris est un petit roman fort original, qui tient à la fois de l’idylle et du genre horrible. Quant à l’introduction, je la considère comme une des meilleures créations «du plus fécond des romanciers.»
«On n’eut pas la peine d’oublier les Mémoires de Sanson, qui n’avaient jamais fait le moindre bruit dans le monde. On ignorait assez généralement leur existence. Ils n’avaient fait que passer et disparaître. Je conseillai souvent à Balzac, qui rassemblait ses œuvres complètes, de reprendre possession de tout ce qu’il avait enfoui dans ce livre mort-né et enterré: «Ce sont des perles tombées dans la boue, lui disais-je; elles n’ont rien perdu de leur éclat, ramassez-les, et, après les avoir lavées, placez-les dans votre écrin.» Il suivit mon conseil à demi, et il retravailla l’introduction des Mémoires de Sanson, pour la faire reparaître avec son nom dans un keepsake: elle est à présent dans ses œuvres. Mais il ne se décida pas à faire rentrer dans les Scènes de la vie privée ce Monsieur de Paris, qu’il se reprochait toujours d’avoir ôté de son cadre pour le jeter aux gémonies: «Ce sera l’affaire des éditeurs de mes œuvres posthumes, disait-il; mais, en vérité, il y a conscience de laisser un pareil ouvrage là où j’ai eu la folie de le mettre: cela peut s’appeler abandonner son enfant dans la rue.»
«Armand Dutacq, l’ami fidèle de la gloire littéraire de ce grand écrivain, s’était promis de restituer à Balzac ce qui, dans les Mémoires de Sanson, appartient à Balzac: il avait donc fait réimprimer, dans le feuilleton du Pays, l’épisode du Mouchoir bleu et le roman de Monsieur de Paris (reproduit déjà dans le Journal des femmes et dans un grand nombre d’autres journaux de Paris et des départements), sans les signer, toutefois, du nom de l’auteur; mais ce nom était inscrit dans toutes les pages et à toutes les lignes. Il est probable que ces deux morceaux seront tôt ou tard recueillis, suivant le vœu du défunt, dans ses œuvres posthumes.
«N’est-il pas probable, aussi, que les premiers Mémoires de Sanson seront réimprimés, quand on en aura constaté l’importance historique et littéraire? Mais qui osera revendiquer la propriété de cet ouvrage? Sont-ce les héritiers de Sanson ou ceux du libraire Mame? Sont-ce les héritiers de Balzac ou ceux de L’Héritier de l’Ain? La moralité de la fable intitulée Le Coq et la Perle s’appliquera probablement à ce livre rare, sinon introuvable:
Un ignorant hérita D’un manuscrit qu’il porta Chez son voisin le libraire. «Je crois, dit-il, qu’il est bon, Mais le moindre ducaton Serait bien mieux mon affaire.»
«Je vous parlerai une autre fois d’un livre de la même époque, non moins curieux que les Mémoires de Sanson, méritant mieux que ceux-ci l’épithète d’introuvable, et plus digne aussi de l’attention de M. l’abbé Val. Dufour: ce sont les Mémoires du Père Lenfant, confesseur du roi, Mémoires publiés aussi par Mame et détruits, comme ceux de Sanson, dans l’incendie de la rue du Pot-de-Fer.»
Dans une livraison postérieure des Annales du Bibliophile, M. le docteur A. Chereau, qui fait autorité parmi les bibliographes, a bien voulu m’interroger, au sujet d’une réimpression des Mémoires de Sanson, publiée à la même adresse en 1831, mais sortant d’une autre imprimerie: Paris, à la librairie centrale de Boulland, Palais-Royal, galerie d’Orléans, no 1.—De l’imprimerie d’Hippolyte Tilliard, rue de la Harpe, no 78; 1831, in-8. Tome Ier, de 24 feuilles 1/8, dont 4 formant la préface et paginées I-LXVII; tome II, de 28 feuilles 1/8. J’ai dû envoyer ma réponse au journal, mais elle n’y a pas été insérée, ce me semble. Je racontais, en m’efforçant de raviver mes souvenirs, que Mame, l’éditeur des Mémoires de Sanson, avait cédé, en 1831, toute l’édition de ces Mémoires au libraire Boulland, qui en avait été le vendeur, sans y mettre son nom; mais cette édition était encore en consignation dans les magasins de l’État, qui prêta 10 ou 12 millions à la librairie, sur dépôt de livres, vers la fin de l’année 1830. Il est probable que Boulland fit réimprimer à ses frais l’ouvrage qu’il espérait continuer par l’entremise de Balzac, qui était depuis longtemps en relations d’affaires avec lui et qui, en lui vendant un roman historique intitulé: la Bataille d’Austerlitz, lui en avait livré les premiers chapitres. Je me rappelle que Boulland s’efforça, par des annonces et des prospectus, de galvaniser les Mémoires de Sanson, qui se vendirent alors beaucoup mieux qu’ils ne s’étaient vendus dans la nouveauté. Cependant il serait possible que cette nouvelle édition ne fût qu’un rhabillage de la première, à l’aide de nouveaux titres. On aurait, dans ce cas, réimprimé seulement les dernières pages des deux volumes, pour y changer quelques phrases qui promettaient la suite de l’ouvrage. Je m’étonne pourtant que Beuchot n’ait pas signalé, selon son habitude, cette métamorphose de l’édition originale.
Au reste, l’heure du succès n’avait pas sonné pour les Mémoires de Sanson, qui faisaient assez honteuse figure à côté des Mémoires de Madame du Barry et des Mémoires d’une Femme de qualité. Lombard de Langres ne réussit pas davantage avec ses Mémoires de l’Exécuteur des hautes œuvres, et il en fut pour ses frais de guillotine, à l’époque où la place de Grève, théâtre ordinaire des exécutions capitales, n’avait point encore été purifiée par le sang des héros de juillet 1830.
TABARIN ET LE BIBLIOPHILE TABARINESQUE.
Auguste Veinant était un vrai bibliophile, mais un bibliophile solitaire, inquiet, jaloux et quinteux. Je l’ai suivi bien des fois, le long des quais, les yeux plongés dans les boîtes des bouquinistes; j’ai feuilleté, avant ou après lui, les bouquins qui méritaient d’attirer son attention; je me suis rencontré aussi avec lui chez les libraires qui s’occupent de librairie ancienne, mais je ne lui ai jamais adressé la parole; je ne le saluais pas même et je respectais son incognito, comme il respectait le mien. Il n’existait entre nous, je l’avouerai, aucun autre atome crochu que celui de la bibliographie. Je me plaisais pourtant à rendre justice à cette passion exclusive des livres, qui avait été l’unique affaire de sa vie, et je lui savais un gré infini d’avoir fait réimprimer à un petit nombre d’exemplaires, sans notes et sans études littéraires il est vrai, une foule de pièces rares et singulières, qu’il avait déterrées, avec le flair d’un chien de chasse, dans les immenses nécropoles des bibliothèques publiques.
En 1858, il se décida, non sans peine et sans regret, à publier, dans la Bibliothèque elzévirienne de M. Jannet, une édition des œuvres de Tabarin, à laquelle il travaillait depuis vingt ans, et que les amateurs attendaient avec une juste impatience. Cette édition, bien supérieure aux éditions originales et bien plus complète aussi, parut sous le pseudonyme de Gustave Aventin, anagramme du nom d’Auguste Veinant; elle fut reçue très-favorablement et elle trouva de nombreux acquéreurs. L’éditeur avait lieu d’être pleinement satisfait de son succès.
Mais il arriva que M. Colombey avait préparé simultanément une nouvelle édition de Tabarin, pour la Bibliothèque gauloise de M. Delahays, et que cette édition parut bientôt sous le pseudonyme de M. d’Harmonville, avec une Lettre anonyme, dont l’auteur n’était autre que le savant bibliographe M. Gustave Brunet de Bordeaux, et qui traitait à fond toutes les questions historiques et bibliographiques relatives à Tabarin et à ses œuvres. M. Auguste Veinant m’attribua non-seulement cette édition, mais encore la Lettre anonyme que M. d’Harmonville y avait jointe; il s’indigna, il s’irrita, il m’accusa hautement de concurrence déloyale, car il regardait comme sa propriété le chapeau de Tabarin, et il finit par condenser toute sa bile dans un article intitulé: De Tabarin et de ses nouveaux éditeurs, et signé: un Bibliophile tabarinesque. C’était une déclaration de guerre en forme, qu’il m’adressait par l’intermédiaire du Bulletin du Bibliophile (13e série, octobre 1858, p. 1262).
Je ne répondis pas d’abord, je ne voulais pas répondre, espérant que mon antagoniste, mieux informé, s’excuserait de m’avoir attaqué le plus gratuitement du monde et reconnaîtrait hautement mon innocence à l’endroit de Tabarin. Il n’en fit rien, et mon silence l’eût autorisé à croire que je me cachais sous le manteau de M. d’Harmonville. On me conseilla, on me pria de rompre le silence et de mettre la plume au vent contre le Bibliophile tabarinesque.
Voici la réponse, que le Bulletin du Bibliophile se chargea de publier pendant le carnaval de 1859, et qui fit quelque bruit dans le camp de Tabarin.
Mon cher Techener,
Je m’étais promis de ne pas répondre à votre Bibliophile tabarinesque, qui m’a cherché noise à propos de Tabarin; mais on me dit que mon silence tendrait à justifier les allégations bibliographiques et autres de cet amateur; sur ce, je prends la plume et vous adresse... une fable de La Fontaine, avec commentaire ad hominem.
LE LOUP ET L’AGNEAU.
L’Agneau, c’est moi, si vous voulez bien le permettre; le Loup, c’est le Bibliophile tabarinesque, un vrai loup, que nous voyons sous la peau du renard dans les Fables de La Fontaine:
Un Agneau se désaltérait Dans le courant d’une onde pure.
Je venais de lire justement un admirable livre, plein de la plus douce et de la plus saine philosophie, les Mélanges littéraires de M. Silvestre de Sacy, et point ne songeais, je vous jure, à Tabarin, quoique deux éditions des œuvres tabariniques eussent paru presque simultanément dans la Bibliothèque elzévirienne et dans la Bibliothèque gauloise, pour la plus grande joie des bibliophiles.
Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure, Et que la faim en ces lieux attirait.
Le Bibliophile tabarinesque, le Loup, avait besoin de mordre sans doute; c’est là un besoin naturel chez les loups. Voilà pourquoi notre homme allait chercher aventure dans le pays de la bibliographie, où l’on rencontre tant d’agneaux innocents et paisibles.
—Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage? Dit cet animal plein de rage. Tu seras châtié de ta témérité.
Le Loup, en m’interpellant ainsi, faisait semblant de croire que j’étais l’éditeur du Tabarin de la Bibliothèque gauloise, et que je me cachais sous le pseudonyme de M. d’Harmonville; il fallait bien au Loup un prétexte bon ou mauvais, pour me montrer les dents.
—Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté Ne se mette pas en colère; Mais plutôt qu’elle considère Que je me vas désaltérant, Dans le courant, Plus de vingt pas au-dessous d’elle, Et que, par conséquent, en aucune façon, Je ne puis troubler sa boisson.
Oui, monseigneur le Loup, j’en atteste M. d’Harmonville lui-même, qui est un de nos jeunes écrivains les plus accrédités, j’en atteste aussi l’auteur anonyme de la Lettre qui termine l’édition du Tabarin de la Bibliothèque gauloise, j’en atteste le bibliographe excellent, qui ne se nomme pas, mais qui se fait assez connaître dans les pages si remarquables de cet appendice, je suis absolument étranger à ladite édition, laquelle ne fait tort à personne, excepté aux bibliophiles qui ne l’ont pas encore achetée.
—Tu la troubles! reprit cette bête cruelle.
C’est-à dire, reprit le Loup, que l’édition de la Bibliothèque gauloise trouble le succès de la Bibliothèque elzévirienne. Le Loup continue:
Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
Les agneaux ne médisent pas des loups: ils voudraient pouvoir oublier que les loups existent.
—Comment l’aurais-je fait, si je n’étais pas né? Reprit l’Agneau: je tette encor ma mère!
Ici la fable s’éloigne légèrement de la réalité, quoique la morale soit la même dans l’une et l’autre. L’Agneau, autrement dit votre serviteur, est né bibliographe depuis près d’un demi-siècle, mais il tette encore sa mère, en style figuré, qui signifie que je ne suis pas sevré du lait de la Bibliographie, et que je m’en abreuve toujours avec bonheur, sans pouvoir me détacher du sein de ma nourrice. C’est là une figure de rhétorique qui passera, si l’on veut, sur le compte de Tabarin.
—Si ce n’est toi, c’est donc ton frère?
Le Bibliophile tabarinesque veut que M. d’Harmonville soit très-proche parent de l’imperturbable bibliographe que j’ai l’honneur de vous présenter comme un autre moi-même.—Mon frère? l’Agneau réplique, dans la fable:
Je n’en ai point!
J’en ai deux, au contraire, qui valent mieux que moi, et dont l’un est tout simplement l’auteur de la plus belle tragédie de notre époque: Le Testament de César. Je puis jurer qu’il n’a jamais lu Tabarin. Le Loup ne se laisse pas convaincre par de bonnes et honnêtes raisons:
C’est donc quelqu’un des tiens? Car vous ne m’épargnez guère, Vous, vos bergers et vos chiens. On me l’a dit; il faut que je me venge.
Le commentateur hasardera timidement une simple conjecture: Vous, ce sont les bibliophiles; vos bergers, ce sont certainement les libraires qui vendent de beaux livres; et vos chiens, ce seraient donc les bouquinistes. Voici le dénouement du drame:
Là dessus, au fond des forêts, Le Loup l’emporte, et puis le mange, Sans autre forme de procès.
A l’heure qu’il est, ce terrible Loup s’imagine que le pauvre Agneau demande grâce, pendant qu’on le déchire à belles dents. Assez d’Agneau, assez de Loup, s’il vous plaît.
Le Bibliophile tabarinesque, qui s’est mis en grands frais pour découvrir, après plus de deux siècles d’oubli, quel pouvait être le Tabarin de la place Dauphine, aurait eu moins de peine et aurait mieux réussi à savoir quel était M. d’Harmonville, quel était l’auteur de la Lettre à moi adressée au sujet de Tabarin. Il faut avoir du flair, quand on veut dépister les anonymes et les pseudonymes qui ont échappé aux poursuites infatigables du savant Barbier. Or, le flair, chez notre Bibliophile tabarinesque, est complétement perverti et gâté par ce qu’il nomme le parfum tabarinique. Je suis sûr que, s’il se mettait en peine de deviner quel est le principal docteur de la Bibliotheca scatologica, il ne manquerait pas de trouver que ce doit être le poëte chrétien Venantius Fortunatus.
Ah! M. le Bibliophile tabarinesque, vous supposez que le rôle de bibliographe consiste surtout à réimprimer, à petit nombre, sans notes et sans travaux littéraires, quelques livrets rarissimes, pour les vendre fort chers aux amateurs? C’est là, je l’avoue, une œuvre modeste et utile, dont le pauvre Caron vous a donné l’exemple, avec une persévérance assez mal récompensée; mais la bibliographie, il faut bien vous le dire, a des vues plus désintéressées et plus honorables; la bibliographie est une science remplie de ténèbres et de mystères impénétrables; c’est, en quelque sorte, un sphinx qui ne dit jamais son dernier mot aux Œdipes les plus ingénieux et les plus érudits. Consolez-vous donc de n’avoir pas deviné que Tabarino, canaglia milanese, était un type de farceur dans l’ancien théâtre italien, comme Harlequino, comme Pantalone, et tant d’autres qui devaient leurs noms à certaines particularités de costume ou de caractère; que le type tabarinique fut importé en France par quelque bateleur, qui le mit en vogue sur les tréteaux de la place Dauphine, et que différents auteurs, Antoine Gaillard sans doute, Chevrol peut être, ont recueilli, arrangé et publié, sous le nom générique de Tabarin, des facéties analogues à celles que l’illustre bouffon débitait pour l’ébaudissement des badauds.
Soyez Bibliophile tabarinesque, si c’est votre vocation et votre plaisir, mais ne vous mêlez pas de jouer au bibliographe, sous peine de perdre la partie; ce jeu-là demande non-seulement des connaissances spéciales, ce que je vous accorde volontiers, mais encore du bon sens et de l’art, ce que Boileau exige même en matière de chanson. Vous avez mal fait de vous en prendre à un bibliophile, qui ne vous regardait pas de travers, comme les boucs des Bucoliques, torvis tuentibus hircis, et qui vous eût laissé de grand cœur vous ébattre dans les prés fleuris de Tabarin; vous avez mal fait de vous attaquer à M. d’Harmonville, qui est un rude champion et qui a pour lui l’avantage, puisque vous lui avez donné le droit de repousser vivement une injuste agression; vous avez mal fait surtout de vous attaquer aussi à un bibliographe anonyme, qui vous traduira un jour ou l’autre en justice bibliographique.
Le résumé de ce débat, c’est que le Tabarin de la Bibliothèque elzévirienne se vend aussi bien que le Tabarin de la Bibliothèque gauloise, et que les éditeurs de l’une et de l’autre devraient se féliciter mutuellement d’avoir compris que la vieille gaieté de nos pères n’était pas encore morte en France. Elle mourra bientôt, hélas! mais pas avant que les deux éditions tabariniques soient épuisées.
Sur ce, mon cher Techener, je n’essayerai pas de lever le masque du Bibliophile tabarinesque, vu que nous sommes en carnaval.
Votre tout dévoué,
P. L. Jacob, bibliophile.
«P.S. Une autre fois, je parlerai du Catalogue Pixerécourt, de Corneille de Blessebois, et de l’amiral Tromp, que le Bibliophile tabarinesque a fait intervenir d’une manière assez déplacée dans la question. Il n’est pas possible de cacher plus de malice sous le fameux chapeau de Tabarin.»
Cette lettre venait à peine de voir le jour, lorsque le pauvre Auguste Veinant mourut, au milieu de ses livres, le 4 mars 1859. Je me reprocherais de l’avoir écrite, si je pouvais supposer qu’il l’eût connue in extremis. Un bibliophile tel que lui avait droit à une autre oraison funèbre. La notice bibliographique, qui figure en tête du Catalogue des livres rares et précieux de sa bibliothèque (Paris, L. Potier, 1860, in-8) devra donc être consultée par les personnes qui liront mon épître. C’est là qu’on trouvera un bon portrait d’Auguste Veinant... avant la lettre.