Front matter (continued 2)
Reading edition
«Les deux époux n’étant plus là pour décider la question, nous espérons que ce manuscrit sera imprimé à 50 ou 100 exemplaires, par les soins d’un bibliophile, qui fera ainsi une bonne œuvre dans l’intérêt de l’histoire parisienne. Notre vœu à cet égard sera peut-être entendu et rempli par MM. de Goncourt, qui ont déjà consacré des recherches si patientes et si ingénieuses à ce que nous appellerons l’archéologie morale du dix-huitième siècle. Nous leur recommandons ce manuscrit, dont la seconde partie porte un titre spécial, ainsi conçu: les Joueurs et M. Dussaulx, Agrippinæ, chez M. Lescot, 1791. L’auteur de cette chronique scandaleuse a voulu prouver que Dussaulx, en faisant paraître sa célèbre déclamation philosophique sur le jeu (De la passion du jeu depuis les temps anciens jusqu’à nos jours, 1779), n’avait étudié son sujet que dans les livres et surtout dans ceux des philosophes.
«Pourquoi Mérard, qui a fait imprimer à ses frais, chez Didot, une foule de petits volumes en vers et en prose, plus ou moins mauvais ou inutiles, n’a-t-il pas, de gré ou de force, publié son énergique tableau des maisons de jeu, pour servir de pièces justificatives au petit roman immoral de sa femme?»
J’étais assez content de la consultation bibliographique que j’avais fournie au libraire sur ce manuscrit, que les amateurs se disputaient déjà; mais je ne tardai pas à concevoir des doutes, au sujet de la découverte de l’anonyme, en faisant cette réflexion que Mérard de Saint-Just n’avait rien publié sur le jeu ni sur les joueurs, dans ses nombreuses broutilles en vers et en prose; or j’avais remarqué que tous les auteurs qui ont écrit sur le jeu ne se sont pas bornés à un seul ouvrage, car il n’y a que les joueurs, corrigés ou non, qui se plaisent à traiter ce sujet et à invectiver le jeu, comme pour se venger de ses rigueurs et de ses injustices. Mes doutes ne firent que s’accroître et se confirmer, quand je lus dans le Bulletin du Bouquiniste (15 janvier 1858) la note suivante, rédigée de main de maître et signée Alex. Destouches:
«Dans son numéro du 15 novembre dernier (1857), le Bulletin du Bouquiniste a publié une notice intéressante de M. P. L. (Bibliophile Jacob) sur un manuscrit daté de 1791, ayant pour titre: Dénonciation faite au public sur les dangers du jeu, etc. Guidé par l’initiale M, accompagnée de cinq étoiles, qui peuvent servir de signature au manuscrit, l’ingénieux bibliophile, après avoir pensé d’abord que Mayeur de Saint-Paul pouvait en être l’auteur, s’est enfin décidé à l’attribuer à Mérard de Saint-Just. Ce qui pourrait corroborer cette supposition, c’est qu’au dire de M. P. L., ce manuscrit contient les éléments d’un roman, publié en 1793 par madame Mérard de Saint-Just et intitulé: les Dangers de la passion du jeu, ou Histoire de la baronne d’Alvigny. Qu’on nous permette de mettre en avant une hypothèse, dont nous abandonnons la vérification au propriétaire actuel du manuscrit.
«D’après M. P. L., la seconde partie de cette «chronique scandaleuse» porte un titre spécial, ainsi conçu: les Joueurs et M. Dussaulx, Agrippinæ, chez M. Lescot, 1791. Or nous avons, dans ce moment, sous les yeux, un in-8 de 60 pages, imprimé à la date de 1780, qui porte ce même titre, avec les indications qui suivent, sauf de légères différences d’orthographe (Dusaulx, Agripinæ, M. Lescot). Les proportions de ce bouquin s’accordent assez avec les 73 feuillets, qui composent le manuscrit in-16 de M. P. L. De là notre supposition, qui est celle-ci: ce manuscrit ne serait-il pas la préparation d’une édition nouvelle de l’imprimé, qu’on aurait voulu rafraîchir, dix ans après sa publication, par un titre neuf? Nous croirions volontiers qu’au lieu d’être le titre d’une seconde partie, ce fut le titre adopté dans le principe pour le tout, car, si d’une part les 60 pages d’impression in-8 paraissent pouvoir représenter la matière de 73 feuillets d’écriture in-16, d’autre part l’explication donnée par M. P. L. du contenu du manuscrit est applicable de tous points à celui de l’imprimé.
«Quant au nom de l’auteur de ce dernier, Barbier et Quérard l’attribuent à la collaboration de Jacquet, l’abbé Duvernet, Delaunay et Marcenay. L’initiale M, apposée, d’après M. P. L., au bas du manuscrit de 1791, désigne-t-elle le quatrième collaborateur, Marcenay de Ghuy, auteur de deux traités sur la gravure (1756 et 1764) et d’un Essai sur la beauté (1770)? Ce qui gênerait cette hypothèse, c’est le nombre des étoiles qui accompagnent l’M, à moins qu’on ne l’accepte comme indéterminé.
«Un moment, et sauf la même difficulté, nous avons pensé être sur la trace de Théveneau de Morande, le Gazetier cuirassé. A la page 59 de cette curieuse et emportée satire, l’auteur individuel ou collectif, après avoir supposé son ouvrage traduit d’un Anglais, nommé Warthon, exprime la crainte que les gens de la police de Paris n’en prennent de l’humeur et qu’on ne lui envoie l’ami Tinch ou Finch T..., qui fut autrefois «dépêché du pays d’Albion, pour venir complimenter le Gazetier cuirassé sur la beauté de son style.» Doit-on voir là une rancune personnelle? Nous connaissons enfin, en dernière analyse, une brochure de 66 pages, imprimée au commencement de ce siècle, par un nommé J.-C. Mortier, homme de loi, et intitulée: A bas tous les jeux! Est-ce là l’initiale du manuscrit? Une décision est à intervenir.»
Après avoir lu cette note, pleine de critique et de sens, je changeai brusquement mes conclusions, et je cessai d’attribuer à Mérard de Saint-Just la Dénonciation, dont je lui avais fait honneur. Je ne voulus pourtant pas admettre que le graveur Marcenay de Ghuy fût pour quelque chose dans cette pièce manuscrite. Je n’admis pas davantage que la brochure, intitulée: les Joueurs et M. Dusaulx, eût exigé, comme le prétend Barbier dans son Dictionnaire des Anonymes, la collaboration de quatre auteurs ou quatre joueurs, étonnés de se rencontrer ensemble: Jacquet, le graveur Marcenay de Ghuy, l’abbé Duvernet et Delaunay. C’est une analyse de cette brochure, que l’auteur de la Dénonciation a placée tout naturellement à la suite de son ouvrage.
Mais l’auteur de la Dénonciation? M. Alex. Destouches l’a nommé, n’en déplaise aux cinq étoiles du manuscrit: J.-C. Mortier, homme de loi, qui publia, vers 1803 ou 1804, à Paris, chez Pelletié, un terrible réquisitoire contre la roulette et le biribi, sous ce titre: A bas tous les jeux! in-8 de 66 pages. Il ne faut pas songer à Théveneau de Morande, qui avait bien autre chose à faire que de dénoncer les jeux en 1791, et qui périt, l’année suivante, dans le massacre des prisons, le 2 septembre 1792.