LE PLANTEUR DE MALATA (continued 2)
G. (Georges) Jean-Aubry translation
Pourquoi cette hâte ? Vers quel but ? Depuis longtemps il savait bien qu’il fuyait devant quelqu’un qui le poursuivait et auquel il ne pouvait échapper.
Comme il touchait le pont, sa volonté, qu’il s’était efforcé de sauvegarder, s’évanouit de nouveau. Il n’avait songé à rien moins qu’à appareiller la goélette et la laisser s’évader dans la nuit, silencieusement, parmi les vaisseaux endormis. Mais, maintenant, il savait qu’il n’en serait pas capable. Non, c’était impossible. Et il réfléchissait que, mort ou vivant, une telle fuite noircirait sa mémoire d’un soupçon devant lequel il reculait. Non, il n’y avait rien à faire.
Il descendit dans sa cabine, et avant même de déboutonner son pardessus, il prit dans un tiroir la lettre adressée à son assistant, cette lettre qu’il avait trouvée au bureau de Dunster, dans le casier « Malata », où elle avait attendu trois mois l’occasion d’être délivrée. Depuis le moment où il l’avait jetée dans ce tiroir, Renouard l’avait bien oubliée, jusqu’à ce que le nom de l’homme eût été prononcé si bruyamment.
Il regarda l’enveloppe grossière, l’écriture tremblée et pénible : Monsieur H. Walter. C’était la dernière lettre que le vieux domestique avait envoyée pendant sa maladie, et évidemment une réponse à une lettre de « Monsieur Arthur » qui l’instruisait d’adresser dorénavant ses lettres « aux bons soins de MM. Dunster et Co ». Renouard allait l’ouvrir, mais il s’arrêta et sans hésitation déchira la lettre en deux, en quatre, en huit morceaux. Il remonta sur le pont, tenant dans la main ces morceaux de papier qu’il jeta par dessus le bord, dans les eaux noires, où ils disparurent aussitôt.
Le tout fut fait lentement, sans hésitation, sans remords. Monsieur H. Walter, à Malata. L’innocent Arthur ! Quel était son nom déjà ? L’homme à la recherche duquel était partie cette femme qui semblait attirer vers elle toutes les passions de la terre, sans qu’elle fît pour cela le moindre effort, sans même qu’elle daignât s’en apercevoir, aussi naturellement que d’autres femmes respirent. Mais Renouard n’était plus jaloux de l’existence de cette femme. Quelle qu’en fût la cause, sa jalousie n’allait pas jusqu’à cet homme qu’il avait tiré de l’ombre pour se débarrasser des remontrances d’un soi-disant ami. Un homme sur lequel il ne savait rien et qui, maintenant, était mort. A Malata. Ah ! oui, il y était, bien en sûreté, dans sa tombe. Le dernier service que Renouard lui avait rendu, avant son départ, ç’avait été de l’enterrer.
Comme beaucoup d’autres hommes toujours prêts à des entreprises ardues, Renouard avait une tendance à éviter les petites complications de l’existence. Ce trait de son caractère se mêlait d’un peu d’indolence, et en outre d’un dédain et d’une vive aversion même pour les questions d’ordre vulgaire : comme un homme qui affronterait un lion et qui ferait un détour pour éviter un crapaud.
Ses relations avec ce journaliste importun n’étaient que de surface : il ne s’y mêlait aucunement cette sympathie à laquelle les jeunes gens se trouvent tout naturellement portés. Cela d’abord l’avait amusé de laisser son ami dans l’ignorance du sort de son « assistant ». Renouard n’avait jamais eu besoin d’une autre compagnie que de la sienne. Il portait en lui un peu de cette sensibilité de rêveur que l’on froisse aisément. Il s’était dit que l’homme universel n’aurait fait que le sermonner une fois de plus sur le démon de la solitude et l’aurait assassiné de recommandations en faveur d’un protégé absolument inutile. Et cette sempiternelle inquisition du journaliste l’avait irrité et lui avait fermé les lèvres de dégoût.
Et maintenant il contemplait ce réseau de conséquences qui se resserrait autour de lui.
Ç’avait été le souvenir de cette réticence pleine de diplomatie qui, sur la terrasse, avait étouffé son exclamation, qui l’avait empêché de leur dire à tous que l’homme qu’ils cherchaient, il était impossible qu’on pût le rencontrer maintenant sur cette terre. Il avait reculé devant l’absurdité d’entendre le journaliste universel lui faire de sévères reproches.
— Vous ne me l’aviez pas dit. Vous m’aviez laissé croire que votre assistant vivait encore, et maintenant vous dites qu’il est mort. Qu’est-ce que cela veut dire ? Mentiez-vous alors ou bien mentez-vous maintenant ? Non, l’idée d’une semblable scène lui avait été insupportable. Il s’était assis, atterré. Et maintenant « que vais-je faire », pensa-t-il ?
Tout son courage l’avait abandonné. S’il disait la vérité, c’était le départ immédiat des Moorsom, et il lui semblait qu’il donnerait jusqu’à son dernier reste d’honnêteté pour s’assurer un jour encore la présence de là jeune fille. Il restait là, silencieux. Lentement, parmi des souvenirs confus de sa conversation avec le professeur, des manières d’être de la jeune fille, de l’enivrante familiarité de sa soudaine pression de main, il lui venait une lueur d’espoir. L’autre homme était mort. Alors… Folie, certes ; mais il ne s’en pouvait délivrer. Il avait écouté cet insupportable brouillon tout organiser, cependant que les autres, autour de lui, l’approuvaient, sous le charme de ce roman, que, lui, il savait achevé par la mort. Il avait écouté, ironique et silencieux. Il avait vu une lueur d’espoir. L’occasion l’avait tenté. Il n’avait qu’à rester là sans rien dire. Cela et rien de plus. Qu’était-ce que la vérité au regard de cette passion qui, dans sa pensée, l’avait jeté à ses pieds.
Et maintenant, il n’y pouvait plus rien. La fatalité en avait décidé. De l’air hagard d’un mortel frappé par la foudre divine, Renouard regarda le ciel, immense voile noir poudré d’or, où de grands frissons passaient, comme le souffle impérieux de la vie.
VIII
Enfin un matin, dans l’éclaircie d’un horizon vitreux chargé des masses héraldiques de vapeurs noirâtres, l’île s’éleva peu à peu sur la mer, offrant çà et là des rochers de basalte dénudés, parmi l’épaisse verdure de la végétation. Plus tard, dans le somptueux ruissellement du soleil couchant, Malata se dressa, verte et rose, avant de s’envelopper d’une ombre violette, au déclin de ce jour d’automne. Puis ce fut la nuit. Dans l’air léger, la goélette glissa le long d’une pointe massive et carrée : il faisait tout à fait nuit quand on cargua les voiles, et que les ancres mordirent les fonds sablonneux à l’extrémité de la falaise, car il était dangereux d’essayer d’entrer dans la petite baie envahie par les sables. Après le dernier battement solennel de la grande voile, le murmure des voix de la famille Moorsom s’éleva, frêle dans la paisible obscurité.
Ils étaient tous assis à l’arrière sur des fauteuils d’osier mais personne ne bougea. De bonne heure, ce jour-là, quand on vit que le vent tombait, Renouard, alléguant son insuffisante installation de garçon, avait conseillé aux dames de ne pas débarquer au milieu de la nuit. Quand on eut mouillé dans la baie, il s’avança, l’air gêné (une gêne singulière avait d’ailleurs régné entre lui et ses invités durant toute la traversée), et il renouvela ses arguments. Personne à terre n’imaginerait qu’il ramenait des invités ; personne ne penserait à venir à leur rencontre. Il n’y avait qu’un vieux canot dans la plantation et débarquer dans les canots de la goélette ne serait guère commode dans cette obscurité. On risquait de s’échouer sur un bas-fond. Il valait mieux passer la nuit à bord.
On n’y fit pas d’objections. Le professeur qui fumait sa pipe, étendu sur une chaise longue et confortablement enveloppé d’un manteau boutonné par dessus ses vêtements de tropique, fut le premier à dire :
— Cela me paraît un excellent conseil !
Miss Moorsom, près de lui, approuva d’un long silence. Puis, d’une voix qui semblait sortir d’un rêve :
— Ainsi, voilà Malata, je me suis souvent demandé…
Renouard frissonna. Elle s’était demandé. Malata ! c’était lui-même. Lui et Malata ne faisaient qu’un, et elle s’était demandé, elle s’était…
La sœur du professeur se pencha vers Renouard. Durant la traversée, on n’avait pas une seule fois, à bord de la goélette, fait allusion à cet homme, à cet homme retrouvé. Cette réticence était pour beaucoup dans la contrainte générale. La vieille dame n’avait certainement pas eu un transport de joie à la nouvelle que l’on avait découvert Arthur, pauvre Arthur, sans argent, sans avenir. Mais elle s’était sentie émue par le romanesque de la situation.
— N’est-ce pas extraordinaire, murmura-t-elle en surgissant avec son châle blanc, de penser que ce pauvre Arthur dort là, si près de notre exquise Félicia, et ne se doute pas de l’immense joie que demain lui réserve.
On sentait tant d’affectation dans le discours de la vieille dame en cire qu’il laissa Renouard insensible. Ce ne fut que la seule angoisse de son cœur qui lui fit murmurer d’une voix sombre :
— Personne au monde ne sait ce que demain lui réserve !
La vieille dame eut un frisson comme s’il lui avait dit une impolitesse. Quelle remarque brutale ! au lieu d’une parole aimable et de circonstance. A bord, où elle ne le voyait jamais en habit de soirée, la ressemblance de Renouard avec un fils de duc lui paraissait bien moins frappante. Rien ne lui restait que… ah ! cet air bohème. Elle se leva avec ostentation.
— Il est tard, et puisque nous couchons encore à bord cette nuit, dit-elle… mais cela semble si cruel.
Le professeur se leva en secouant la cendre de sa pipe.
— C’est infiniment plus raisonnable, ma chère Emma, dit-il.
Renouard, derrière la chaise de Miss Moorsom, attendait.
Elle se leva lentement, fit un pas, s’arrêta pour regarder le rivage. La masse sombre et confuse de l’île cachait les étoiles, semblable à un nuage d’orage qui aurait effleuré le ciel et l’eau, prêt à éclater en flammes et en tonnerre.
— Ainsi, c’est cela Malata, répéta-t-elle, songeuse, en s’avançant vers la porte de la cabine. Le manteau clair jeté sur ses épaules, son visage d’ivoire (car le seul éclat que la nuit avait éteint était celui de ses cheveux) la faisaient ressembler à une étincelante créature de rêve, murmurant des paroles profondes et pénétrantes. Elle disparut sans un mot ni un signe, laissant Renouard remué jusqu’aux moelles du murmure de ses paroles, qui semblaient sortir de son corps comme la résonnance mystérieuse d’un délicieux instrument.
Il resta là complètement immobile. Quelle impression furtive avait donné à sa voix cet étrange accent ? Il n’osait répondre à cette question. Mais il lui fallait répondre à ce qu’exigeait la situation. Le moment de l’aveu était-il arrivé ? A cette seule pensée, le sang se figeait dans ses veines.
On aurait dit que tous ces gens avaient on ne sait quel pressentiment. Pendant les taciturnes journées de la traversée, il avait remarqué leur réserve, même entre eux. Le professeur, maussade, fumait sa pipe dans les endroits les plus écartés. Plus d’une fois, Renouard avait rencontré le regard de Miss Moorsom fixé sur lui avec une expression grave et singulière. Il s’imagina qu’elle évitait tout occasion de lui parler. La vieille dame semblait nourrir, elle aussi, on ne sait quel mécontentement. Et maintenant, qu’allait-il faire ?
Les lumières du pont s’étaient éteintes, les unes après les autres. La goélette dormait.
Une heure environ après que Miss Moorsom se fut éloignée sans un mot ni un signe, Renouard sauta hors du hamac qu’il avait fait pendre sous la tente du pont (car il avait donné à ses invités toute la place dont il disposait). Il se leva d’un bond, retroussa son pyjama au-dessus du genou et se glissa à l’avant, sans être vu de l’unique Canaque de garde à l’ancre. Son torse blanc, nu comme celui d’un athlète, brilla, semblable à un fantôme parmi l’ombre épaisse qui régnait sur le pont. A l’insu de tous, il sortit du navire le long du beaupré, se glissa le long de la chaîne et, saisissant à deux mains le harpon, se laissa aller sans bruit dans la mer.
Il s’éloigna, aussi silencieux qu’un poisson, et nagea hardiment vers la terre, soutenu, embrassé par l’eau tiède. La vague voluptueuse et douce le soulevait d’un mouvement lent. Parfois une petite lame venait bruire à son oreille. Il se redressait de temps à autre pour se reposer et régler sa direction. Il prit pied à l’extrémité du jardin qui entourait son bungalow, dans l’absolu silence de l’île. On ne voyait aucune lumière. La plantation semblait dormir aussi profondément que la goélette. Dans le sentier, un petit coquillage craqua sous son pied.
Le fidèle mulâtre, qui faisait sa ronde, dressa l’oreille à ce crissement. Il eut un sursaut de terreur devant cette apparition qui surgissait de l’ombre ; de frayeur, il s’accroupit. En reconnaissant l’intrus, il se redressa et fit claquer sa langue.
— Tse, tse, tse, le maître ! dit-il.
— Silence, Luiz, et écoute-moi.
Oui, c’était bien le maître, le maître puissant que personne n’avait jamais entendu élever la voix, l’homme aveuglément obéi et jamais questionné. Il parlait bas et rapidement, dans la nuit calme, comme si chaque minute eût été précieuse. En apprenant l’arrivée de trois invités, Luiz fit claquer sa langue de nouveau. Ces claquements étaient l’uniforme symbole, sorte de sténographie de ses émotions, et il pouvait leur donner une infinité de sens. Il écouta le reste dans un grand silence, à peine interrompu d’un : « Oui, maître », à voix basse, dès que Renouard s’arrêtait.
— Tu m’as compris, insista celui-ci. Aucun préparatif avant que nous débarquions demain matin. Et tu dois dire que M. Walter est parti pour une tournée des îles.
— Oui, maître !
— Pas d’erreur, fais bien attention.
— Oui, maître !
Renouard retourna vers la mer. Luiz qui le suivait, proposa d’appeler une demi-douzaine de boys et de parer le canot.
— Imbécile.
— Tse, tse, tse.
— Tu ne comprends donc pas que tu ne m’as pas vu ?
— Oui, maître. Mais il y a loin à nager. Si vous vous noyiez !
— Alors, tu pourrais dire de moi et de M. Walter ce que bon se semblerait. Les morts ne se soucient de rien.
Puis il entra dans la mer et entendit un faible « tse, tse, tse » du mulâtre qui ne voyait déjà plus, parmi l’eau sombre, la tête sombre de son maître.
Renouard se guida sur une étoile qui, descendant à l’horizon, semblait le regarder curieusement. Pendant ce retour, il sentit la fatigue de cette longue distance qu’il lui fallait traverser et qui ne le rapprochait pas davantage de son désir. Il lui sembla que son amour avait sapé les invisibles soutiens de sa force. Il crut même, un moment, avoir franchi, en nageant, les confins de la vie. Il sentit toute proche cette éternité qui ne réclame plus d’effort et qui donne le repos. Il serait facile de nager ainsi au delà des confins de la vie, les yeux fixés sur une étoile. Mais cette pensée : « Ils croiront que je n’ai pas osé les affronter et que j’ai préféré le suicide », révolta son esprit et lui rendit des forces. Il retourna à bord, comme il en était parti, sans être vu ni entendu. En s’étendant, absolument exténué dans son hamac, il eut le sentiment confus qu’il avait été, par delà les confins de la vie jusqu’aux approches d’une étoile et que, là, tout n’était que paix et calme.
IX
Abritée par son massif promontoire de la réverbération matinale de la mer, la petite baie respirait une exquise fraîcheur. Les passagers de la goélette débarquèrent au bas du jardin. Sur un ton compassé, ils échangeaient quelques banalités. La sœur du professeur déploya un face à main à long manche, comme pour scruter ces horizons nouveaux, mais, en réalité, elle cherchait anxieusement le pauvre Arthur. Ne l’ayant jamais vu qu’en costume de ville, elle n’avait aucune idée de l’air qu’il pourrait avoir. Le professeur s’était chargé du soin d’aider les dames, car Renouard, apparemment très pressé de donner ses ordres, était allé aussitôt à la rencontre du mulâtre qui descendait en hâte le sentier. Devant le bungalow qui étincelait au soleil, au loin, une rangée de « boys », à figure noire, de tailles et de teints divers, conservait l’immobilité d’une garde d’honneur.
Bien avant d’être à portée de voix, Luiz avait retiré son feutre. Renouard se pencha pour écouter le bref rapport du mulâtre, et les dispositions qu’il proposait de prendre pour les visiteurs. On mettrait un autre lit dans la chambre du maître, que l’on réserverait aux dames, une couchette pour le monsieur dans la pièce en face, où M. Walter… (ici, le Portugais regarda rapidement autour de lui), où M. Walter était mort.
— Bon, approuva Renouard. Et rappelle-toi ce que tu as à en dire.
— Oui, maître, seulement… (et ici, il trembla légèrement et mit l’un de ses pieds nus sur l’autre en signe d’embarras), seulement, je… je… n’aime pas beaucoup dire cela. »
Renouard le regarda sans colère, impassible :
— Tu as peur des morts ? Hein ? C’est bien, j’en parlerai moi-même, une fois pour toutes. Puis, élevant la voix, il ajouta : « Envoie les boys prendre les bagages. »
— Oui, maître.
Le planteur revint vers ses invités de marque qui, comme une bande de touristes sans guide, s’étaient arrêtés et regardaient autour d’eux.
— Je suis désolé, commença-t-il, le visage toujours impassible, mon domestique vient justement de me dire que M. Walter (il voulut sourire, mais n’y parvint pas) a profité du passage d’un bateau de commerce pour faire une petite tournée dans les îles de l’ouest.
Un profond silence accueillit cette nouvelle. Déjà Renouard s’abîmait dans cette pensée : « Enfin, c’est fait ! » Mais la vue des boys portant vers la maison les valises et les sacs de voyage l’arracha à cette involontaire rêverie.
— Tout ce que je puis faire, c’est de vous prier de vous installer ici comme chez vous…, avec autant de patience que possible.
C’était, si évidemment, la seule chose à faire que tous avancèrent aussitôt. Le professeur marchait auprès de Renouard, derrière les deux dames :
— Plutôt inattendue, cette absence, fit-il.
— Pas absolument, murmura Renouard. Il faut chaque année faire une tournée pour embaucher de la main-d’œuvre.
— Ah ! oui… Et il… Mon Dieu, que ce pauvre garçon devient agaçant avec ses disparitions. Je vais commencer à croire qu’une mauvaise fée dispense à ce conte d’amour des attentions plutôt fâcheuses.
Renouard remarqua que ses invités ne paraissaient pas autrement bouleversés par cette nouvelle déception. Ils semblaient, tout au contraire, marcher d’un pas plus dégagé. La sœur du professeur laissa retomber son lorgnon au bout de sa chaîne. Miss Moorsom marchait en tête. Le professeur, qui avait retrouvé la parole, avançait lentement, mais Renouard ne l’écoutait pas : il regardait sa fille. Une créature d’une aussi irrésistible séduction pouvait-elle être la fille d’un mortel ? Sa silhouette mouvante s’estompa dans un nuage coloré, comme une chimère faite d’ombre et de flamme lorsqu’elle franchit le seuil du bungalow.
L’intensité de son amour, comme si son âme, s’échappant vers elle, lui fuyait par les yeux, trahissait sa volonté de la conserver aussi longtemps que possible devant son regard.
Les jours qui suivirent ne furent pas tout à fait tels que Renouard l’appréhendait ; ils n’en valurent guère mieux. Il les maudit pour toutes les sensations qu’ils lui apportèrent. Tout néanmoins gardait son apparence paisible. Le professeur fumait d’innombrables pipes, avec l’air d’un travailleur en vacances, toujours en mouvement et regardant tout de cet air sagace et mystérieux qu’ont les gens reconnus comme plus sages que les autres. Sa tête à cheveux blancs, plus blancs que n’importe quel point de l’horizon, si ce n’est l’écume de la mer qui venait se briser sur les rochers, s’apercevait à tous les coins de la plantation, sous son ombrelle blanche. Et même il escalada le promontoire et on le vit de loin, semblable à une petite statue blanche, sur le fond bleu du ciel.
Félicia Moorsom ne s’éloignait guère de l’habitation. On la voyait parfois écrire rapidement avec une expression désespérée, sur un album à fermoir. Mais cela ne durait qu’un instant. Au bruit des pas de Renouard, elle tournait vers lui son beau visage dont le calme splendide ignorait complètement son pouvoir. Chaque fois qu’elle venait s’asseoir sous la vérandah, sur une chaise qui lui était réservée, Renouard apparaissait et venait s’asseoir sur les marches, tout près d’elle, presque toujours silencieux et n’osant même pas, la plupart du temps, tourner son visage vers elle. Elle, très tranquille, les yeux mi-clos abaissait son regard vers lui, si bien que pour un observateur (tel que le professeur, par exemple), elle semblait remuer de profondes pensées au sujet de cet homme assis à ses pieds, les épaules un peu voûtées, les mains pendantes, comme un vaincu. Le poison moral du mensonge possède un tel pouvoir de désagrégation que Renouard sentait son ancienne personnalité se résoudre en poussière. Souvent, le soir, lorsqu’ils parlaient languissamment, dans l’obscurité, il sentait qu’il lui fallait poser son front sur les pieds de la jeune fille et laisser couler ses larmes.
L’instabilité de ses sentiments à l’égard de Renouard donnait à la sœur du professeur une attitude sensiblement contrainte. Elle n’aurait pu dire si elle le détestait ou non. A certains moments, il lui paraissait charmant, et quoique d’ordinaire il finît par dire quelque chose de brutal, elle ne pouvait résister au penchant qui la portait à s’entretenir avec lui. Un jour que sa nièce les avait laissés seuls sous la vérandah, elle se pencha vers lui. Elle était tirée à quatre épingles et, dans son genre, presque aussi frappante que la jeune fille, qui d’ailleurs ne lui ressemblait en rien. Aussi avait-elle l’habitude de dire : « Cette chère Félicia a hérité les cheveux et presque toute l’apparence de sa mère. » Elle se pencha donc et confidentiellement :
— Monsieur Renouard, n’avez-vous rien de consolant à me dire ?
Il leva les yeux, aussi surpris que si une voix du ciel lui eût tout à coup parlé avec cette intonation, et, la profondeur bleue de ses prunelles agita cette fleur de cire qu’était cette dame soignée.
— Je puis bien vous parler franchement, continua-t-elle, de cet ennuyeux sujet. Pensez un peu à la terrible tension que doit être cet espoir différé, pour le cœur de Félicia et pour ses nerfs aussi.
— Pourquoi me dites-vous cela ? murmura Renouard, subitement angoissé.
— Pourquoi ? Mais comme à un ami qui nous veut du bien, comme au plus aimable des hôtes. Je crains vraiment que nous ne vous absorbions trop complètement. (Elle se mit à sourire). Ah ! quand donc en sera-ce fini de cette attente ? Ce pauvre Arthur ! J’avoue que je suis presque effrayée à l’idée de ce grand moment. Ce sera presque comme de voir un revenant.
— En avez-vous jamais vu ? demanda Renouard d’une voix sombre.
La vieille dame agita un peu les mains ; sa pose était parfaite d’aisance et de grâce pour une femme de son âge.
— Pas moi-même. En photographie seulement. Mais nous avons beaucoup d’amis qui ont vu des apparitions.
— Ah ! On voit donc des revenants à Londres ? grommela Renouard sans la regarder.
— Fréquemment, chez certaines personnes très intéressantes. Mais toutes sortes de personnes en ont vu. Nous avons un ami, un écrivain très connu ; son revenant est celui d’une jeune fille. Mon frère a parmi ses intimes un savant ; celui-ci est en relations d’amitié avec un revenant, une jeune fille aussi, ajouta-t-elle avec une intonation qui donnait à penser que c’était la première fois qu’elle était frappée de cette coïncidence. C’est la photographie de cette apparition que j’ai vue. Très jolie. C’est très intéressant. Un peu flou, naturellement… Monsieur Renouard, j’espère que vous n’êtes pas un sceptique, il est si consolant de penser…
— Les boys de ma plantation voient aussi des revenants, dit Renouard, brusquement.
La sœur du philosophe se redressa. Quelle impolitesse ! C’était toujours la même chose avec ce singulier jeune homme.
— Monsieur Renouard, comment pouvez-vous comparer les fantaisies superstitieuses de vos horribles sauvages avec les manifestations…
Les mots lui manquèrent. Elle s’interrompit d’un rire pincé. Elle se sentait d’autant plus blessée qu’elle avait eu, au début de la conversation, un élan de confiance. Et presque aussitôt, avec une dignité et un tact parfaits, elle se leva et le laissa seul.
Renouard ne la regarda même pas s’en aller. Ce ne fut pas le déplaisir de la vieille dame qui l’empêcha de dormir cette nuit-là. Il commençait à oublier ce qu’était l’honnête et simple sommeil. Son hamac, apporté du navire avait été pendu dans la vérandah latérale et c’était là qu’il passait ses nuits, étendu les mains croisées sur la poitrine, dans une sorte de stupeur à demi-consciente et oppressée. Au matin, il regardait, sans la voir, la falaise, découpée comme une tache d’encre sur la douce clarté de l’aube, passer par toutes les phases du jour naissant et baigner glorieusement dans l’or du soleil levant. Ce matin-là, il écoutait les vagues bruits d’une maison qui s’éveille, quand tout à coup il remarqua la présence de Luiz, visiblement troublé, près de son hamac.
— Qu’y a-t-il ?
— Tse, tse, tse.
— Eh ! bien, quoi ? Qu’est-ce qu’il y a encore ? Des ennuis avec les boys ?
— Non, maître, mais le monsieur, quand je lui apporte son eau pour le bain, le matin, il me parle…, il me demande quand, quand… je crois que M. Walter, il va revenir…
Le mulâtre claquait des dents légèrement. Renouard sauta du hamac.
— Et il est toujours ici, hein ?
Luiz fit un signe d’affirmation.
— Je ne le vois pas, moi, jamais. Pas moi. Ces boys ignorants disent qu’ils voient… Quelque chose. Ah !…
Il se remit à claquer des dents, recroquevillé, comme si une rafale glacée l’eût atteint.
— Et qu’as-tu dit au monsieur ?
— Je dis que je n’en sais rien et je m’en vais. Je… je n’aime pas à parler de lui.
— C’est bon, nous tâcherons d’exorciser ce pauvre revenant, dit Renouard, d’un air sombre, en allant vers une petite hutte proche pour s’habiller. Il se dit : « Ce garçon finira par vendre la mèche. La dernière chose que je… Ah ! cela, non. »
Et se sentant la main forcée, il comprit l’étendue de sa lâcheté.
X
Ce matin-là, errant dans la plantation, plutôt comme une âme en peine que comme un homme en possession de soi-même, Renouard évita l’ombrelle blanche qui surgissait par ci, par là, comme une bouée à la dérive sur un océan sombre de verdure. La récolte promettait d’être magnifique et le distingué philosophe prenait plus qu’un intérêt scientifique à cette exploitation. Ses placements étaient soigneusement combinés, mais il gardait toujours une petite somme pour quelque spéculation.
Après le déjeuner, se trouvant seul avec Renouard, il mit la conversation sur la culture et autres sujets du même ordre ; puis, s’interrompant tout à coup :
— A propos, est-il vrai, comme le dit ma sœur, que vos boys aient été troublés récemment par un revenant.
Renouard qui, depuis le moment où les dames avaient quitté la table, ne se surveillait plus avec autant de soin sortit de sa songerie en sursautant. Il expliqua avec un sourire contraint :
— Mon contremaître a eu des difficultés avec eux pendant mon absence. Et ils ont peur de travailler dans un champ qui est au bas de la colline.
— Il y a un revenant ? s’écria le professeur amusé. Alors, il va falloir revoir toute notre conception de la psychologie des revenants. L’île semble bien avoir été inhabitée depuis l’aurore des âges. Comment un revenant aurait-il pu venir ici ? Par air ou par eau ? Et pourquoi aurait-il quitté les lieux qu’il hantait ? Serait-ce par misanthropie ? Aurait-il été chassé de quelque communauté d’esprits ?
Renouard essaya de répondre sur le même ton, mais les paroles mouraient sur ses lèvres.
— Est-ce le revenant d’un homme ou d’une femme ? demanda le professeur.
— Je n’en sais rien, dit Renouard, en s’efforçant de paraître à l’aise. Il y avait parmi ses boys, continua-t-il, un couple de Tahitiens, race superstitieuse ; ils avaient commencé à répandre cette histoire et avaient probablement amené ce fantôme avec eux…
— Si nous faisions une enquête à ce sujet, Renouard ? proposa le professeur, à demi-sérieusement. Nous pourrions à tout le moins, découvrir quelque chose d’intéressant en ce qui touche ces cerveaux primitifs.
C’en était trop pour Renouard qui sursauta, quitta la pièce et sortit de la maison devant laquelle il se promena de long en large. Il ne permettrait à personne de lui forcer la main.
Quelques instants après le professeur le rejoignit. Il avait son ombrelle, mais n’avait emporté ni son livre, ni sa pipe.
D’un ton aimablement sérieux, il dit en posant la main sur le bras de son « jeune ami » :
— Nous avons tous les nerfs plus ou moins tendus ici. Pour ma part, j’ai été comme sœur Anne, dans l’histoire. Mais je ne vois rien venir ; rien du moins qui puisse faire du bien à qui que ce soit, veux-je dire.
Renouard avait retrouvé assez de présence d’esprit pour exprimer froidement son regret de tout ce temps perdu, car il pensait que c’était surtout ce qui préoccupait le professeur.
— Le temps, dit rêveusement le philosophe, je ne vois pas comment on pourrait perdre du temps, mais je vais vous dire ce qu’il y a, mon jeune ami, c’est de la vie perdue, et cela pour chacun de nous. Même pour ma sœur, qui a la migraine et qui est allée se reposer.
Il serra amicalement le bras de Renouard :
— Ah ! oui, pour chacun de nous. On peut méditer sans fin sur l’existence, on peut même en avoir une mauvaise opinion, mais le fait n’en reste pas moins que nous n’avons qu’une vie à vivre. Et qu’elle est courte. Pensez-y bien, mon jeune ami.
Il lâcha le bras de Renouard et, sortant de l’ombre, il ouvrit son ombrelle ; il était visible que quelque chose le préoccupait qui n’était pas seulement la date de ses conférences pour auditoires mondains. Que voulait-il donc laisser entendre par de semblables banalités ? Épouvanté le matin même par Luiz, car il savait que rien ne pouvait lui être plus fatal que de voir le voile se déchirer autrement que de son propre aveu, cette conversation lui apparut comme un encouragement ou comme un avertissement, de la part d’un homme qui lui semblait à la fois cynique et subtil. Il se sentait harcelé par le mort et cajolé par le vivant pour lui faire jeter les dés d’un suprême enjeu.
Il s’éloigna un peu de la maison et s’étendit à l’ombre d’un arbre. Immobile, et le front appuyé sur ses bras croisés, il se prit à réfléchir. Il lui sembla qu’il était dans du feu, puis, entraîné par un courant d’eau glacée, dans une sorte de maelstrom qui tournait vertigineusement. Puis, — probablement un souvenir d’enfance, — il s’avançait sur la mince couche de glace d’une rivière, sans pouvoir reculer, et soudain la glace se brisait d’une rive à l’autre avec le bruit sec d’un coup de fusil.
D’un bond il fut sur pied. Tout était paix, calme, lumière. S’il avait été joueur, il aurait été soutenu par son excitation elle-même, mais il ne l’était pas. Il avait toujours méprisé ce moyen artificiel de braver le hasard. Il aperçut le bungalow étincelant et gracieux. Tout, alentour, était paix, calme et lumière.
Cependant qu’il se dirigeait vers l’habitation, il eut le sentiment désagréable que le mort était là, à ses côtés. Le revenant ! Il semblait être partout, excepté dans sa tombe. Pourrait-on jamais le faire disparaître, se demandait-il. A ce moment Miss Moorsom parut sous la vérandah, et tout aussitôt, comme dans un mouvement d’ondes mystérieuses, elle souleva un immense tumulte dans le cœur du jeune homme, ébranlant pour lui le ciel et la terre, mais il continua sa route. Puis comme une chanson grave parmi l’orage, la voix de la jeune fille s’éleva chargée de sombres présages.
— Ah ! Monsieur Renouard, dit-elle.
Il s’avançait en souriant, mais elle restait grave.
— Je ne puis tenir en place, dit-elle. Avons-nous le temps d’aller jusqu’au promontoire et de revenir avant la nuit ?
Les ombres s’allongeaient sur la terre : tout était calme et paisible.
— Non, dit Renouard, et il se sentit tout d’un coup aussi ferme qu’un roc. Mais je puis vous montrer le sommet de la colline centrale que votre père n’a pas encore exploré. Une vue de bancs de rochers et d’eaux, avec de grands nuages mouvants d’oiseaux de mer.
Elle descendit les marches de la vérandah, et ils partirent.
— Passez devant, dit-il, je vous dirigerai. Prenez à gauche.
Elle portait une jupe courte en nankin et une blouse de mousseline qui laissait voir ses épaules et ses bras à travers l’étoffe légère. La noblesse de son cou délicat l’enchantait.
— Le sentier commence à ces trois palmiers, les seuls de l’île.
— Je vois.
Elle ne se retourna pas une seule fois. Au bout d’un moment, elle fit pourtant cette remarque :
— On dirait que ce sentier a été tracé très récemment.
— Tout récemment, dit-il à voix basse.
Ils continuèrent à monter sans échanger une parole ; lorsqu’ils furent parvenus au sommet, elle regarda longtemps devant elle. La brume du soir rasait le sol, voilant la limite des récifs. Au-dessus de leur immense et mélancolique chaos, semblable à une flotte d’îlots échoués, des myriades d’oiseaux roulaient et déroulaient sans cesse leurs noirs rubans dans le ciel, s’assemblaient en nuages, s’élevaient, s’inclinaient, comme un jeu d’ombres, car ils étaient si loin que le bruit de leurs cris ne parvenait pas jusqu’à eux.
A voix basse, Renouard rompit le silence.
— Ils vont se poser pour la nuit.
Elle ne répondit pas. Autour d’eux, c’était la paix du soleil couchant. Près d’eux, la pointe la plus élevée de Malata, comme le sommet d’une tour ensevelie, dressait un rocher effrité, gris et comme las de contempler les siècles monotones du Pacifique. Renouard s’y adossa.
Miss Moorsom, soudain, lui fit face, ses splendides yeux noirs se fixèrent sur lui comme si elle eût décidé de lui faire perdre la raison une fois pour toutes. Ébloui, il abaissa lentement les paupières.
— Monsieur Renouard, il y a quelque chose d’étrange dans tout ceci. Dites-moi où il est ?
Il répondit sans hésitation :
— De l’autre côté de ce rocher : je l’ai enterré là moi-même.
Elle comprima sa poitrine à deux mains, s’arrêta un moment pour reprendre souffle et s’écria :
— Ah ! vous l’avez enterré. Quelle espèce d’homme êtes-vous donc ?… Vous n’osiez pas le dire. C’est encore une de vos victimes. Vous n’avez pas osé l’avouer ce soir-là… Vous avez dû le tuer. Qu’avait-il donc bien pu vous faire ? Vous l’avez entraîné dans quelque horrible dispute et…
Son expression vengeresse, ses cris poignants laissèrent Renouard aussi calme que le rocher contre lequel il s’appuyait. Il leva seulement les paupières pour la regarder, puis les rabaissa lentement. Rien de plus. Cela lui imposa silence. Elle fit, comme honteuse, un geste de la main pour chasser cette idée. Il se mit à parler, d’abord avec une tranquille ironie :
— Ah ! oui, le légendaire Renouard des idiots sensibles. L’impitoyable aventurier, l’ogre à qui l’avenir appartient. C’est un cri de perroquet, Miss Moorsom. Je ne crois pas que même le plus stupide d’entre eux ait jamais osé dire une chose aussi bête sur mon compte que j’ai jamais tué un homme pour rien. Non, j’avais remarqué cet homme dans un hôtel. On m’avait dit qu’il venait de l’intérieur et n’avait rien à faire. Je le vis assez solitaire, à l’écart, comme un corbeau malade. Un soir, je lui ai parlé, simple impulsion. Il n’avait rien de bien frappant : il faisait pitié. Mon pire ennemi aurait pu vous dire que vraiment il n’était pas de taille à être une des victimes de Renouard. Je m’aperçus bientôt qu’il prenait de quelque drogue : il ne buvait pas, non ; de la morphine peut-être.
— Ah ! c’est maintenant que vous essayez de l’assassiner, cria-t-elle.
— Ah ! vraiment ? Toujours le Renouard selon la légende des boutiquiers. Écoutez-moi. Jamais je n’aurais pu être jaloux de lui. Et, pourtant, je suis jaloux de l’air que vous respirez, du sol que vous foulez, du monde qui vous voit vous mouvoir, libre et non pas mienne. Il ne s’agit pas de cela. Il m’était plutôt sympathique. Sous un prétexte quelconque, je lui proposai d’être mon assistant. Il me déclara que cela lui sauverait la vie. Cela ne l’a pas sauvé de la mort. Elle vint à lui pour un rien : une simple chute de trois mètres dans un ravin. Il paraît qu’il avait eu autrefois un accident de cheval dans l’intérieur. Il traîna, traîna ; ce n’était pas un homme d’une santé de fer. Et sa pauvre âme semblait avoir été endommagée aussi. Elle se laissa aller rapidement.
— C’est tragique, murmura Miss Moorsom avec émotion.
Les lèvres de Renouard tremblaient, mais de sa voix égale, impitoyable, il continua :
— Telle est l’histoire. Un soir, il parut aller mieux et me fit dire qu’il désirait me parler, que j’étais un gentleman et qu’il pouvait se confier à moi. Je lui dis qu’il se trompait, qu’il y avait du plébéien en moi qu’il ne pouvait pas connaître. Il sembla déçu. Il murmura quelque chose à propos de son innocence et quelque chose qui ressemblait à une malédiction envers une femme, puis, se tournant vers le mur…, il devint rigide.
— Envers une femme ? cria Miss Moorsom. Quelle femme ?
— Je me le demande, dit Renouard en levant les yeux et en remarquant le contraste des oreilles pourpres de la jeune fille et de la blancheur vivante de son teint, la sombre et presque secrète splendeur de ses yeux brillant sous les flammes tordues de la chevelure. Une femme reprit-il qui ne voulait pas croire à sa misérable innocence… Oui, vous, vraisemblablement. Et, maintenant, vous ne voulez pas me croire non plus, moi qui, cependant, dois rester ce que je suis, dussé-je même en mourir. Non, vous ne me croyez pas. Et pourtant, Félicia, une femme comme vous et un homme comme moi ne se rencontrent pas souvent ensemble sur cette terre.
La flamme de sa tête orgueilleuse brûlait le visage du jeune homme. Il jeta son chapeau au loin ; ses paupières baissées le faisaient ressembler davantage à un bronze antique, un profil de Pallas, calme, austère, un peu perdu dans l’ombre du rocher.
— Ah ! si seulement vous pouviez comprendre quelle vérité il y a en moi, ajouta-t-il.
Elle attendait, comme si elle eût été trop étonnée pour pouvoir parler ; il releva de nouveau les yeux ; alors elle s’écria avec violence et comme pour se défendre de quelque accusation contenue :
— C’est moi qui suis ici pour représenter la vérité. Croire en vous ! en vous qui, par un impitoyable mensonge et rien d’autre, vous entendez, rien d’autre, m’avez amenée ici, m’avez trompée, vous êtes joué de moi en une abominable… supercherie.
Elle s’assit sur un rocher, appuya son menton dans ses mains en une pose attristée et s’apitoyant sur elle-même :
— Il ne manquait que cela. Pourquoi ! Ah ! pourquoi faut-il que la laideur, le ridicule et la bassesse passent toujours sur mon chemin ?
A cette hauteur, seuls avec le ciel, ils se parlaient comme s’ils n’eussent plus touché la terre.
— Vous apitoierez-vous sur votre dignité ? Il avait une âme médiocre et n’aurait pu vous donner qu’une existence indigne de vous.
Elle ne sourit pas à ces mots, mais, superbe et comme si elle soulevait un coin du voile, elle se tourna lentement vers Renouard :
— Vous imaginez-vous que je me serais sacrifiée à lui pour cela. Ne savez-vous pas que je lui devais une réparation ? C’était une dette sacrée, un grand devoir. Il n’aurait pas été en mon pouvoir de le sauver, je le sais. Mais il était innocent et c’était à moi de faire les premiers pas. Ne voyez-vous donc pas que rien ne l’aurait mieux réhabilité aux yeux du monde que de m’épouser ? Il eût été impossible d’insinuer quoi que ce soit contre lui, lorsque je lui aurais eu donné ma main. Me donner pour moins que le salut d’un homme, je m’exécrerais d’avoir pu y penser un seul instant…
Elle parlait gravement, de sa voix profonde, fascinante et impassible. Renouard réfléchissait, sombre, comme s’il tâchait de découvrir la sinistre énigme que lui aurait posé un beau sphynx rencontré sur la route déserte de la vie.
— Ah ! votre père avait raison. Vous êtes une de ces aristocrates !
Elle se redressa avec hauteur.
— Que dites-vous ? Mon père…, moi, une aristocrate ?
— Je ne veux pas dire que vous êtes comme les hommes et les femmes du temps des armures, des châteaux-forts et des grands exploits. Ah ! non, ceux-là vivaient sur le sol. Ils avaient des traditions auxquelles ils restaient attachés, ils vivaient sur cette terre de passions et de mort qui n’est pas une serre chaude. Ils auraient été trop plébéiens pour vous, car il leur fallait conduire et comprendre la plus commune humanité. Non ; vous êtes seulement de la classe élevée, dédaigneuse et supérieure, une simple bulle d’air, un peu d’écume au-dessus de ces profondeurs impénétrables qui vous rejetteront un beau jour hors de l’existence. Mais vous êtes Vous, vous êtes Vous. Vous êtes l’amour éternel lui-même tout simplement. O divinité, ce n’est pas votre corps, mais votre âme qui est faite d’écume. »
Elle écoutait comme un rêve. Il avait si bien réussi à réprimer le flot de sa passion que sa vie même semblait lui échapper. A ce moment-là, il crut parler comme s’il était mort. Mais la vague impétueuse, revenant avec une force décuplée, le jeta soudain sur elle, les bras ouverts, la flamme dans les yeux.
Elle se trouva enlevée dans son étreinte, comme une plume, impuissante, incapable de lutter, soulevée de terre. Ce ne fut qu’un moment. Du feu courut dans les veines du jeune homme, réduisit en cendres sa passion et le laissa anéanti, sans force et presque sans désir. Il la lâcha avant même qu’elle eût pu crier. Elle était si accoutumée à voir la contrainte de la civilisation envelopper, adoucir les brutaux élans de la vieille humanité qu’elle ne croyait plus même à leur existence. Elle ne comprit pas exactement ce qui lui était arrivé. Elle sortit de ses bras, saine et sauve, sans lutte, sans avoir été même effrayée.
— Que signifie tout ceci ? dit-elle outragée, mais calme et dédaigneuse.
Il s’agenouilla en silence et se pencha à ses pieds, tandis qu’elle le regardait, surprise un peu, sans animosité, curieuse seulement de ce qu’il allait faire. Pendant qu’il demeurait courbé, pressant de ses lèvres le bas de sa jupe, elle fit un léger mouvement. Il se releva.
— Non, dit-il, quand même vous seriez tout à fait à moi, que pourrais-je sans votre consentement ? Non, on ne peut pas conquérir un spectre, un froid brouillard, un simple rêve, une illusion. Il faut qu’ils viennent à vous, s’accrochent à votre sein. Alors, alors…
Toute extase, toute expression disparut du visage du jeune homme.
— Monsieur Renouard, dit-elle, quoique vous ne puissiez avoir aucun droit à ma considération après m’avoir indignement trompée pour servir le vil projet de me considérer un peu plus longtemps comme une proie possible, je vous dirai que je ne suis peut-être pas l’être extraordinaire que vous pensez. Vous pouvez me croire ; j’ai la passion de la vérité.
— Que m’importe ce que vous êtes ? répondit-il. Sur un signe de vous, je monterais jusqu’au septième ciel pour vous rapporter comme mienne sur la terre ; et si je vous voyais vous enfoncer dans le vice jusqu’aux lèvres, dans le crime, dans la boue, je vous suivrais, je vous prendrais dans mes bras, je vous porterais contre mon cœur, comme un incomparable trésor. Tel est l’amour, le véritable amour, don et malédiction des dieux, il n’y en a pas d’autre.
L’accent de sincérité qui vibrait dans sa voix la fit un peu reculer, car elle n’était pas faite pour comprendre une telle chose ; pas même une seule fois dans sa vie ; et dans son trouble, obéissant peut-être à la suggestion du nom de Renouard, ou peut-être pour adoucir la dureté de son expression, car elle était confusément émue, elle dit en français :
— Assez, j’ai horreur de tout cela.
Il devint blême, mais il ne tremblait plus. Les dés étaient enfin jetés et rien, pas même la violence, ne pouvait plus modifier le sort. Elle passa devant lui, inflexible, et il la suivit le long du sentier. Au bout d’un moment elle l’entendit qui disait :
— Votre rêve est d’influencer une destinée humaine ?
— Oui, dit-elle sèchement, sans se déconcerter, avec toute l’assurance dont une femme est capable.
— Alors, vous pouvez être tranquille. Vous y avez réussi.
Elle haussa légèrement les épaules, mais, un peu avant d’atteindre l’extrémité du sentier, elle ralentit le pas, s’arrêta, et, se retournant :
— Je ne suppose pas que vous soyez désireux qu’on sache à quel degré de turpitude vous en êtes arrivé. N’ayez crainte. Je parlerai à mon père, bien entendu ; et nous conviendrons de dire qu’il est mort, rien de plus.
— Oui, dit Renouard d’une voix blanche. Il est mort. Il en sera bientôt de même de son vrai revenant.
Elle reprit son chemin, mais il demeura immobile dans l’obscurité. Elle avait déjà atteint les trois palmiers, lorsqu’elle entendit derrière elle un éclat de rire, bruyant, cynique et sans gaieté, comme on en entend dans un fumoir à la fin d’une histoire scandaleuse.
Alors, un moment, elle se sentit vraiment défaillir.
XI
Peu à peu l’obscurité enveloppa complètement Geoffrey Renouard. La résolution lui manquait. Au lieu de suivre Félicia jusqu’à la maison, il s’arrêta sous les trois palmiers et, s’appuyant à l’un de leurs troncs lisses, il se laissa emporter dans le courant de son immense déception et s’abandonna à la sensation de son extrême fatigue. Cette promenade jusqu’à la colline et son retour avaient été comme le suprême effort d’un explorateur acharné à pénétrer au cœur d’une contrée inconnue dont la nature cruelle et stérile défend trop bien le secret.
Trompé par un mirage, il s’était aventuré trop loin, si loin qu’il n’y avait plus maintenant de retraite possible. Son énergie était à bout. Pour la première fois de sa vie, il renonçait, et avec une sorte de volonté désespérée il essaya de démêler les raisons de sa défaite. Il ne pouvait les attribuer à cet absurde mort.
La silhouette hésitante de Luiz s’approcha, sans qu’il la vît, jusqu’au moment où le mulâtre, timidement, se mit à parler.
Renouard sursauta :
— Quoi, qu’y a-t-il ? Le dîner attend ? Dis qu’on veuille bien m’excuser. Il m’est impossible de venir, mais je les verrai demain matin au départ. Prends les ordres du professeur pour la goélette. Et maintenant va-t’en.
Luiz abasourdi rentra dans la nuit. Renouard demeurait là, immobile. Quelques heures plus tard, comme le fruit amer de sa réflexion, ces paroles lui vinrent aux lèvres dans le grand silence qui l’environnait : « Je n’avais rien à offrir à sa vanité. »
Alors seulement il s’éloigna, il s’en fut user la nuit à errer indéfiniment à travers les sentiers nombreux de sa plantation.
Luiz dont le sommeil était rendu léger par l’intuition de quelque événement imminent, entendit un bruit de pas le long de sa hutte, les pas fermes du maître, et tout en se retournant sur sa couche, il murmura un faible « tse, tse, tse », indice de son trouble profond.
Des lumières avaient brûlé dans le bungalow presque toute la nuit, et à la pointe du jour la bousculade du départ commença. Les boys marchaient en procession, portant les valises et les sacs jusqu’au canot qui était venu attendre au bout du jardin. Lorsque le soleil levant enveloppa d’un nimbe doré le promontoire empourpré, on put voir le planteur de Malata suivre, tête nue, la courbe de la petite baie. Il échangea quelques mots avec le maître d’équipage, puis resta près du bateau, tout droit, les yeux fixés à terre, attendant.
Il n’eut pas longtemps à attendre. Le professeur descendit le premier dans le jardin frais et ombragé, il marchait gaillardement le long du sentier, faisant craquer de petits coquillages. L’ombrelle accrochée au bras, un livre à la main, il avait l’air du banal touriste, plus même que cela n’était permis à un homme de sa distinction. Il agita de loin la main qu’il avait libre ; mais, en se rapprochant à la vue de l’immobilité que gardait Renouard, il ne fit pas le geste de lui serrer la main. Il parut étudier d’un œil aigu l’aspect de cet homme qu’il avait devant lui, puis, prenant son parti :
— Nous retournons par Suez, commença-t-il d’un ton dégagé : j’ai regardé la liste des départs. Si les zéphyrs de votre Pacifique veulent bien se montrer modérément propices, je crois que nous sommes sûrs d’attraper à temps le bateau pour Marseille, le 18 mars. Cela m’irait à merveille…
Puis, baissant la voix :
— Mon cher et jeune ami, je vous suis profondément reconnaissant.
— Et de quoi donc ? marmonna Renouard.
— De quoi ? Mais, d’abord, parce que vous auriez pu nous faire manquer le prochain bateau, n’est-il pas vrai ? Je ne vous remercie pas de votre hospitalité. Vous ne pouvez pas vous froisser si je vous dis même que je suis très content d’y échapper. Mais je vous ai une grande gratitude pour ce que vous avez fait, — et pour ce que vous êtes.
Il était difficile de définir la saveur de ce discours, mais Renouard l’accueillit avec un sourire glacé et équivoque. Le professeur monta dans l’embarcation, ouvrit son ombrelle et s’assit à l’arrière en attendant les dames. Nulle voix humaine ne troublait le frais silence du matin, tandis que dans le sentier s’avançait Miss Moorsom, précédant sa tante. Quand la jeune fille fut devant Renouard, elle releva la tête :
— Adieu, monsieur Renouard, dit-elle à voix basse, résolue à passer son chemin, mais elle vit une expression si suppliante dans l’éclair bleu de ses yeux renfoncés qu’après une imperceptible hésitation, elle posa sa main dégantée dans la main qu’il lui tendait.
— Condescendrez-vous à vous souvenir de moi ? demanda-t-il, tandis qu’il luttait contre une émotion qui l’irritait et qui faisait rougir ses joues et étinceler ses yeux noirs.
— Voilà une étrange demande de votre part, dit-elle en accentuant la froideur de sa voix.
— Vraiment ? Impudente, peut-être ? Je ne suis pas pourtant aussi coupable que vous le pensez. Et rappelez-vous qu’en ce qui est de moi vous ne pourrez jamais réparer.
— Réparer ? C’est vous qui ne pouvez m’offrir aucune réparation de l’offense que vous avez faite à mes sentiments et à moi-même. Quelle réparation pourrait d’ailleurs effacer votre odieux et ridicule complot, injurieux dans son dessein, humiliant pour ma fierté ? Non, je ne veux pas me souvenir de vous.
D’un geste inattendu, il l’attira près de lui et, la regardant dans les yeux avec le courage du désespoir :
— Il le faudra bien… Je vous hanterai, dit-il avec assurance.
Elle arracha sa main de son étreinte avant qu’il eut eu le temps de la relâcher.
Félicia Moorsom s’assit dans le canot, à côté de son père et souffla doucement sur ses doigts meurtris.
Le professeur lui lança un regard de côté : ce fut tout. Mais la sœur du philosophe, qui était encore à terre et qui avait ouvert son face-à-main pour regarder la scène, le laissa retomber au bout de sa chaîne qui tinta légèrement.
— Je n’ai de ma vie entendu parler aussi brutalement à une dame, murmura-t-elle en passant devant Renouard le front haut.
Lorsqu’un moment après, brusquement radoucie, elle se retourna pour jeter un dernier adieu au jeune homme, elle ne le vit plus que de dos, se dirigeant vers le bungalow. Elle le regarda s’éloigner, stupéfaite, avant qu’elle aussi quittât le sol de Malata.
Personne ne vint troubler Renouard dans la pièce où il s’était enfermé pour respirer le fugitif parfum de celle qui pour lui n’existait déjà plus. Vers la fin de l’après-midi seulement le mulâtre frappa à la porte. Il venait dire que la Janet entrait dans la crique.
A travers la porte, Renouard lui donna les ordres les plus inattendus. Il fallait payer tous les boys avec l’argent qui restait dans le bureau, et s’entendre avec le capitaine de la Janet pour qu’il embarquât tous les travailleurs de l’île et les ramenât chez eux. On lui donnerait une traite sur la maison Dunster pour le payement.
Et le bungalow retomba dans un mortel silence jusqu’au lendemain matin où le mulâtre s’en vint dire que tout avait été fait. Les boys de la plantation étaient en train d’embarquer.
Par la porte entre-bâillée une main tendit au fidèle mulâtre une feuille de papier ; la porte se referma si vivement que Luiz fit un bond en arrière. S’approchant du trou de la serrure, il demanda d’un ton humble :
— Dois-je partir aussi, maître ?
— Oui, toi aussi, tout le monde !
— Le maître restera ici tout seul ?
Un silence. Les yeux du mulâtre s’élargirent d’étonnement. Mais, lui aussi, tout comme les « ignorants sauvages » de la plantation, n’était pas fâché de quitter cette île hantée par le revenant d’un homme blanc.
Il s’éloigna sans bruit du mystérieux silence qui régnait dans cette chambre close et ce ne fut qu’au seuil du bungalow qu’il donna cours à ses sentiments par un « tse, tse, tse » désapprobateur et attristé.
XII
Les Moorsom réussirent à ne pas manquer le paquebot, mais ils ne purent rester que vingt-quatre heures en ville. Si bien que le sentimental Willie ne les vit guère. Cela ne l’empêcha pas de raconter longuement, plus tard, avec de nobles larmes dans les yeux, comment la pauvre miss Moorsom, cette élégante et spirituelle beauté, ne retrouva son fiancé à Malata que pour en recueillir le dernier soupir. Beaucoup de personnes furent très touchées de cette lamentable histoire. Cela fit le sujet de bien des conversations pendant des semaines.
Mais le rédacteur en chef qui savait tout, l’ami et le partisan unique de Renouard, voulut en savoir plus que les autres. Son incontinence professionnelle, peut-être, l’engageait à désirer posséder une coupe pleine d’émouvants détails. Lorsqu’il eut remarqué que la goélette de Renouard n’avait pas quitté le port de plusieurs jours, il s’en fut à la recherche du capitaine, pour en connaître la raison. Cet homme lui répondit que telles étaient ses instructions. Il avait reçu l’ordre de rester dans le port pendant un mois avant de retourner à Malata. Le mois touchait à sa fin.
— Je vous demanderai donc de me donner un passage, lui dit le journaliste.
Il débarqua à Malata, un matin, au bas du jardin, et n’y trouva que la paix, le calme et la lumière. Les fenêtres du bungalow et les portes étaient grandes ouvertes. Nulle trace d’être humain. Les plantes, à foison, poussaient à l’aventure dans les champs désertés.
Entraînés par ce mystère, le rédacteur et l’équipage de la goélette battirent toute l’île pendant des heures, en appelant Renouard à tue-tête. A la fin on organisa une battue méthodique dans les fourrés sauvages et les ravins profonds à la recherche de son cadavre. Que s’était-il passé ? Avait-il été assassiné par les boys ou bien avait-il, par caprice, abandonné sa plantation en emmenant avec lui tout son monde ? On ne pouvait conclure.
Enfin, au déclin du jour, le journaliste et le capitaine découvrirent des empreintes de sandales traversant le sable, sur la plage nord de la baie. Suivant cette trace avec crainte, ils contournèrent l’éperon du promontoire et là, sur une large pierre plate, trouvèrent les sandales de Renouard, sa jaquette blanche et son sarong à carreaux, costume qu’on savait être celui qu’il mettait pour aller se baigner. Ces objets étaient réunis en un petit tas, et le marin, après les avoir examinés en silence, fit cette remarque :
— Les oiseaux ont plané au-dessus de ceci pendant bien des jours.
— Il est allé se baigner et se sera noyé, s’écria le journaliste en détresse.
— J’en doute, Monsieur. S’il s’était noyé à un mille de la côte, son corps aurait été ramené sur les récifs et nos barques n’ont absolument rien trouvé nulle part.
On ne découvrit rien, et la disparition de Renouard demeura, en fin de compte, inexplicable.
Le lendemain soir, à bord de la goélette qui s’éloignait, le journaliste se retourna pour regarder une dernière fois l’île abandonnée. Un nuage noir planait immobile au-dessus du rocher qui dominait la colline centrale : et, sous cette ombre muette et mystérieuse, Malata s’étendait sombre, dans la désolation menaçante du soleil couchant, comme si elle gardait le souvenir du cœur qui s’était brisé là.