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En Kabylie

Front matter (continued 3)

Reading edition

—Ce sont, dit Bel-Kassem, des balles qui les ont faits. Les petits proviennent de balles kabyles; les grands, de balles françaises. Ce vieux s'est battu toute sa vie, et il est aussi fier de son burnous troué qu'aucun de vos soldats peut l'être de son ruban rouge.

Nous suivons une rue étroite, bordée de maisons basses, sans fenêtres; les eaux ménagères ruissellent entre les pierres, toutes les ordures du village s'y étalent sans vergogne. Cette rue monte ou descend court à droite, puis à gauche, en zigzag. C'est un vrai casse-cou, parsemé çà et là de flaques croupissantes et puantes. Chaque maison y a accès par une porte pratiquée dans son mur et qui ouvre sur une cour intérieure.

A cette porte, qui s'entre-bâille dès que nous l'avons dépassée, apparaissent des visages de femmes, curieux et effarés: très-beaux parfois, jolis souvent, mais peu ou point du tout lavés. Un cortége nombreux d'hommes et de petits garçons nous accompagne, grossissant sans cesse et se pressant contre nous, naïvement effrontés. L'affluence est grande surtout autour du Général.

Jamais Parisienne n'a mis le pied dans ce village berbère, et c'est à qui la verra de plus près, à qui pourra palper l'étoffe de son manteau. Bel-Kassem et le beau Kabyle s'évertuent en vain à écarter cette foule importune. Le Caporal s'alarme, le Conscrit s'irrite, le Marseillais jure, les muletiers crient: Choua! choua [Doucement! doucement!]! Madame Elvire sourit et dit:

—Oh! la plaisante aventure!

Enfin nous voici chez le caïd de Thifilkouth. La porte d'une cour intérieure s'est refermée sur nous. Les membres de la kharouba et quelques intimes nous entourent. Le caïd, averti de notre arrivée par le télégraphe kabyle, s'avance pour nous saluer. C'est un petit homme blond, d'une cinquantaine d'années. Il y a de la malice et de la ruse sur ses lèvres souriantes et dans ses yeux bleus qui clignotent. Il s'appuie sur une canne et boite en marchant: car, l'an dernier, il est tombé de mulet, il s'est cassé la jambe, et l'amulette du marabout la lui a mal remise. M. Jules lui débite en gentleman accompli un petit compliment de circonstance sur l'hospitalité des Kabyles et les incomparables beautés de leur pays. Le guide traduit ces paroles élogieuses un peu brièvement. Bel-Kassem a faim et soif, Bel-Kassem est fatigué; le soleil est couché, et Bel-Kassem voudrait manger, boire et dormir.

—Entrons! entrons! dit le guide morose comme un enfant assailli par le sommeil: on ne nous servira pas le kouskoussou avant le jour, si nous restons à babiller comme des femmes au moulin.

Quand les femmes vont à la fontaine et au moulin, elles font entre elles pendant une heure ou deux la petite chronique scandaleuse. Babiller est au reste le plus grand et presque le seul divertissement pour elles comme pour les hommes.

Le caïd nous introduit dans la maison des hôtes. Le madré est fort à son aise. Il reçoit du gouvernement un traitement d'un millier de francs comme juge de paix. Les mauvaises langues de Thifilkouth prétendent que tout l'argent qui entre dans son coffre ne sort pas de cette seule bourse. Et puis il a du bien au soleil: champs, oliviers, figuiers, vignes, sans compter le bétail. Il n'y a que lui parmi les plus huppés de l'endroit qui possède une maison des hôtes. Elle s'élève à droite, dans l'amrah [Cour intérieure.], sur un pan de roche. Nous y grimpons avec le caïd suivi de ses parents et des principaux du village, parmi lesquels nous remarquons un gendarme Kabyle attaché à sa personne. L'usage veut que les notables honorent par leur présence les voyageurs de distinction, et qu'ils aident le maître du logis à les traiter le mieux possible. Parfois, dans ce but, ils ajoutent à la diffa un ou plusieurs plats, des oeufs et des gâteaux au miel en guise de dessert.

La maison ne contient qu'une seule pièce partagée en deux compartiments. Dans le premier, l'aouens, à gauche de la thabourth [Porte.], flambe dans un kanoun [Trou creusé en terre.] un feu de feuilles et de branches sèches. La fumée remplit la maison et s'échappe au gré de sa fantaisie par la porte qui reste ouverte, par l'asfalou [Petite ouverture pratiquée dans le toit.] et par les thikouathin [Jours étroits ou plutôt meurtrières dans la muraille.]. On étend un maigre tapis sur la terre piétinée et durcie. Le caïd y prend place avec nous; les autres demeurent debout au fond de la salle. Une lampe kabyle à plusieurs becs brûle entre le feu et nous. Les muletiers apportent nos bagages. Bienvenues de nous, humbles couchettes du soldat! vous nous semblez en ce moment plus moelleuses que le lit de plumes d'une petite maîtresse. Nous plaçons les matelas les uns sur les autres pour en former un divan délicieux. Le caïd nous révèle ses instincts de sybarite par le nonchaloir avec lequel il s'y étend à côté de madame Elvire. Les valises, les sacs, les couvertures, tout notre attirail de voyage est déposé dans le second compartiment de la salle. Un mur de quatre pieds le sépare du premier. Sur ce mur s'appuie un plancher, et sous ce plancher règne une cavité profonde et noire: c'est l'adaïnin, l'étable où le boeuf, la vache, la chèvre et le mulet habitent près de leur maître. Car il a, lui, sa doukana, son banc de pierre, sa couche, dans un angle adossé à l'étable; et sur le plancher qui recouvre celle-ci dorment, à côté du fourrage, sa femme et ses enfants. Son lit d'ailleurs n'est pas plus doux que celui de sa famille: pour oreiller et pour matelas il n'a qu'un thaguerthil [Mince natte en sparterie.]. Telle est l'akham [La maison kabyle, qui se construit en quinze jours.]. Le propriétaire en rassemble les matériaux lui-même. Les pierres abondent à la porte du village; il n'y a qu'à les ramasser, mais il faut payer les tuiles, le mortier et le maçon: tout cela coûte de deux à trois cents francs. Les plus spacieuses, ou celles qui ont une deuxième soupente par-dessus la première, afin de séparer les filles des garçons, en valent jusqu'à trois cent cinquante.

Quand Bel-Kassem nous eût renseignés là-dessus:

—O peuple de l'âge d'or! s'écrie le Philosophe, avec le loyer d'un épicier de Paris, on bâtirait tout un village kabyle.

—Mais les plus riches? dis-je.

—Les plus riches et les plus pauvres ont la même maison. Ils vivent tous avec les bêtes.

—Avec toute espèce de bêtes! ajoute madame Elvire. Ah! j'en ai pour le moins une douzaine de preuves!

Et elle se leva pour secouer ses jupes.

—C'est peine perdue, dit Bel-Kassem en riant. Plus tu chasseras les puces, et plus elles deviendront méchantes. Elles ne sont pas habituées à être maltraitées.

—Oh! si seulement j'en tenais une!

—Prends garde! la puce kabyle se venge. Un bon conseil, Madame: fais comme nous, traite-les avec douceur.

—Elles me dévorent! dit le Général exaspéré.

—Bah! quand elles auront prélevé leur diffa sur ta peau blanche et rose, elles s'endormiront jusqu'au matin.

—Mais moi, je ne fermerai pas l'oeil de la nuit.

—Dans un jour ou deux, tu auras fait la paix avec elles. Alors elles seront pour toi ce qu'elles sont pour nous: des amies fidèles dont on ne peut plus se passer.

Il faisait nuit noire au dehors; de temps à autre quelques têtes curieuses se montraient dans la pénombre de la porte, et parmi elles des têtes de femmes. Madame Elvire, se tournant vers le caïd accroupi à côté d'elle, lui demanda si sa femme était jeune et jolie? Bel-Kassem servit d'interprète.

—J'ai trois femmes, répondit le caïd d'un air où l'on voyait qu'il eût volontiers fait de madame Elvire la quatrième.

—Tu n'es donc pas un Kabyle, mais un Turc?

—A l'homme qui vieillit, il faut une femme jeune.

—Laquelle préfères-tu?

—La plus belle.

—Et les autres?

—Elles tissent les burnous et préparent le kouskoussou; elles vont chercher du bois dans la montagne, de l'eau dans la vallée; elles tannent la peau des boucs, elles façonnent des poteries; elles traient les vaches et les chèvres, battent le thamenth [Beurre.] et font l'agouglou [Fromage de lait aigre.].

—Leur âge?

—La vieille a trente-cinq ans, la seconde vingt-quatre et la troisième treize.

—S'accordent-elles ensemble?

—Il le faut bien.

—Mais si elles se querellent?

—Je les mets à la raison.

—Comment?

Le caïd hésitait à répondre. Cependant madame Elvire insistait pour savoir de quelle manière, en Kabylie, un mari possesseur de trois femmes apaise les discordes intestines de son ménage. Il se décida à lui faire une réponse que Bel-Kassem, en homme bien élevé par la nature, traduisit ainsi:

—Je les menace de ma froideur.

Le Général, éclatant de rire, toisa de haut en bas le petit homme boiteux.

—Ce n'est pas tout, reprit le caïd: lorsqu'en se disputant elles se tirent par les cheveux, se mordent ou se mettent le visage en sang avec les ongles, elles payent l'amende, et c'est autant d'argent qu'elles ont en moins pour s'acheter des bijoux.

—Les femmes, ajouta le guide, sont passibles de toutes les amendes que les kanouns infligent aux hommes.

—Que penses-tu, Philosophe, de cette égalité-là?

—Qu'elle n'est pas plus à dédaigner qu'une autre.

—Grand merci!

—L'égalité devant la répression constitue pour la femme kabyle un droit qui pourra la conduire un jour à l'égalité devant la loi.

—Oui, dit Bel-Kassem, cela arrivera inévitablement quand nous verrons le Djurjura la tête en bas et les jambes en l'air, ou lorsque nos femmes, aussi belles et aussi intelligentes que toi, Madame, nous ensorcelleront comme tu as ensorcelé aujourd'hui le Kabyle d'Aïth-Aziz.

—Mais où est-il donc, mon amoureux?

—Il vient de repartir pour son village, où il veut vous faire offrir demain matin la diffa.

—Pauvre garçon!

—Je ne regrette pas du tout, dit M. Jules, qu'il s'en soit allé. Sous son air doux, j'en jurerais, cet homme cache des instincts de bête féroce.

—C'est vous, Caporal, qui êtes jaloux, s'écria le Conscrit, jaloux comme un tigre.

Le Caporal, qui était le meilleur enfant du monde, fut le premier à rire de cette plaisanterie.

—Et le Marseillais?

—Il prend le frais dans la cour avec les muletiers en attendant qu'on soupe.

Étant sorti, je trouvai le Marseillais assis sur une pierre et fumant philosophiquement sa pipe.

—Que fais-tu là?

—Je fume! Il fait un froid de loup, la rosée m'a trempé: je me sèche à ma pipe. C'est un bon remède contre les rhumatismes.

—Pourquoi n'entres-tu pas dans la maison?

—Le caïd ne m'y a pas invité, ni personne.

—Il faut nous le pardonner, mon ami; viens!

—Je pensais que vous m'aviez abandonné, et cela me faisait de la peine, bagasse!

Comme j'allais entrer avec lui dans la maison, Madame Elvire en sortit:

—Le caïd, me dit-elle, nous accorde la faveur insigne de nous présenter à ses femmes.

Je me joins au cortége. Nous traversons une seconde cour plus petite que la première, et autour de laquelle s'élèvent plusieurs corps de logis, habités par divers membres de la kharouba. Elle est pavée de grosses pierres d'inégale grandeur, rassemblées sur un plan incliné qui favorise l'écoulement des eaux ménagères; comme la rue, c'est un casse-cou. Nous pénétrons avec le caïd dans un de ses logis, et là toute la vie intérieure du Kabyle se révèle à nous dans un tableau pittoresque et charmant.

Des femmes et des jeunes filles sont accroupies à terre autour du foyer. Des enfants que notre vue effarouche se réfugient sur le sein de leurs mères ou courent se cacher derrière leur dos. Un garçon de deux ans, petit Hercule de bronze, dort nu entre des bras orgueilleux de porter ce fardeau précieux et magnifique. Une jolie fille de neuf à dix ans, à l'oeil éveillé, à la lèvre mutine, agite avec grâce un tamis d'alfa, d'où tombe comme une pluie blanche la fleur de farine. Elle est recueillie dans un grand plat en bois tourné, où plusieurs mains non moins agiles qu'élégantes viennent la prendre incessamment pour la rouler entre leurs doigts mouillés. Ces pâtes, en forme de grains arrondis, à peine de la grosseur d'une tête d'épingle, sont, nous dit Bel-Kassem, l'âme et le corps du kouskoussou, le mets national, le régal par excellence du Kabyle comme de l'Arabe. Le piment, le lait, le miel, la viande même, n'en sont que l'assaisonnement ou la sauce. Sur le feu cuisent plusieurs poulets décapités, au fond d'un vase à moitié rempli d'eau. La vapeur de ce bouillon pénètre par un tamis dans un second vase superposé au premier et qui renferme les pâtes. Lorsqu'elles ont entièrement absorbé le bouillon en s'imprégnant du suc de la viande, le kouskoussou est à point, et le palais le plus blasé se réveille devant ce plat aux fumets appétissants. Ce pot qui mijote sur la braise, et qu'une vieille femme surveille, contient notre souper.

Les pâtes qu'Halima, Yacoute, Amefa, Saâda, roulent entre leurs doigts mignons, serviront à préparer un autre kouskoussou: car toute la kharouba, grands ou petits, aura sa part de la diffa. Aussi la joie éclate sur les visages; ils semblent nous dire: «C'est fête à la maison! Ah! si vous pouviez revenir demain!»

Mais à qui ces beaux yeux noirs qui apparaissent de temps à autre près d'une urne colossale et qui brillent alors comme deux étoiles pour disparaître aussitôt que quelqu'un de nous les regarde, les admire? C'est Zohra, la plus jeune femme du caïd, un bijou précieux, une perle rare: il l'a payée mille francs! Elle se cache derrière le koufi [Amphore de deux à trois mètres de hauteur.] aux provisions: la pauvre petite a peur, non pas de nous, mais de son mari, qui est jaloux; elle a peur d'être grondée.

—Bel-Kassem, prie-la donc d'approcher.

—Elle en a bien envie; mais elle ne viendra pas, à moins que le caïd n'y consente.

—Caïd, appelle madame Zohra: je désire lui faire un petit cadeau.

Madame Zohra accourt à un signe de son seigneur et maître. Elle sort de sa cachette et s'avance vers nous, confuse et les paupières abaissées.

Quelle souplesse dans ses mouvements! quelle grâce dans toute sa mignonne personne, dont le kaïk dessine les belles formes! Elle demeure interdite devant Madame Elvire, qui détache de son cou pour la lui donner une petite cravate écossaise, bleue et verte. Madame Zohra la prend entre ses mains d'enfant et la contemple ravie, sans oser lever les yeux. Nous pouvons la regarder à l'aise. Elle offre le type grec dans le parfait ovale de son visage, avec je ne sais quel attrait de sauvagerie. Le nez droit, aux narines découpées finement, rapprochées et presque closes, s'attache par une ligne noble au front un peu bas, mais admirablement encadré dans les ondes aux reflets bleus d'une superbe chevelure noire. Les tresses naturelles forment, mêlées à des tresses de laine noire, de grands anneaux qui s'arrondissent de chaque côté de la tête. Aux oreilles brillent les cercles des kouneïs incrustés de corail, et les chaînettes du thacebth, décorées de paillettes multicolores. Ces ornements donnent un éclat extraordinaire au teint mat, d'un blanc doré, ainsi qu'à deux grands yeux lumineux et doux, ornés de cils soyeux et surmontés d'arcades fières. La bouche est petite, sensuelle; chaque lèvre descend, par une courbe lascive, vers une fossette espiègle qui rit aux deux coins de la bouche et en corrige un peu l'éloquence phrynéenne. Le cou, les épaules et les bras nus nous dérobent presque, sous leurs bijoux, la pureté des lignes, l'élégance des contours. Madame Zohra, sous sa tunique courte, nous montre la jambe et le pied de Vénus, et c'est à peine si sa main le cède pour la perfection à celle de madame Elvire. Elle est moins blanche et les ongles en sont teints de henné.

Mais voici que madame Lalla, la seconde femme du caïd, regarde d'un oeil d'envie le présent de madame Zohra. C'est une grande et belle personne à la peau très-brune, aux prunelles flamboyantes. Vraiment, caïd, il faut beaucoup d'audace pour imposer une rivale à ces yeux-là, et vous avez défié le diable! Mais vous n'êtes pas un homme ordinaire puisque vous avez pu, quoiqu'aussi blond qu'un juge de paix d'Alsace, engendrer avec elle ce petit Hercule de bronze. Madame Touffa, la mère du fils aîné de la maison, un bel adolescent de quinze à seize ans, convoite, elle aussi, la cravate écossaise malgré ses rides précoces et son visage déjà flétri. Il ne faut pas que la fête tourne au tragique: le Général se dépouille de deux bracelets en verroterie de Venise, et les offre à ces dames. Allah isselmec! lui disent-elles enchantées.

Aux autres, petites ou grandes, nous distribuons des pièces d'argent, qui orneront demain, ce soir même, leur thazath ou leur thacebth. Toutes attachent sur madame Elvire le regard fixe du sauvage. Son vêtement semble les plonger dans la stupeur; quelques-unes, après un combat entre la curiosité et la crainte, avancent une main inquiète pour en toucher l'étoffe. La montre surtout, qui brille suspendue à une chaîne d'or arabe en lamelles martelées, paraît exciter chez elles une admiration sans bornes. Chacun de nous ouvre sa montre pour leur en faire voir le mécanisme animé. L'admiration devient de la peur. Bel-Kassem éclate de rire.

—Elles me demandent, dit-il, quelles sont ces bêtes qui crient comme des grillons et pourquoi vous les portez sur vous.

Nous passons en revue l'ameublement kabyle. Au fond de l'unique salle, contre le mur, se dresse un azetha, métier sur lequel madame Touffa ou madame Lalla, j'ai oublié laquelle, tisse un burnous grossier. A droite, contre l'adaïnin, où un petit boeuf nous contemple en ruminant d'un air béat, est la doukana du caïd avec sa natte en sparterie. Dans un angle, repose sur quatre pieds massifs un énorme coffre en noyer, confectionné par un habile ouvrier des Aïth-Abbès, qui l'a historié de sculptures où l'ogive se marie à la ligne droite, curieusement enluminé en jaune, bleu et rouge. C'est là-dedans que le Kabyle serre ce qu'il a de plus précieux: son fusil, son argent, les burnous, les haïks et les bijoux de la famille. Près de là est l'urne colossale derrière laquelle se cachait tout à l'heure madame Zohra, le koufi qui renferme la provision de blé, puis divers pots et plats de terre, tous façonnés par ces dames, et cuits à un feu qui n'exige ni bois ni charbon: le soleil! C'était des thougni, des thasselth, des thainth de toute grandeur, pour cuire les aliments; des thakabeth, jarres pour l'huile; les aiedhid, cruches à l'eau; des aboukal, terrines pour le lait, le beurre, ou le miel, ou bien encore des djefoun, plats peints, vernis, illustrés de dessins bizarres. Quant aux tapis, fauteuils, chaises, tables, fourchettes, linge et cristaux, tout cela n'y brillait que par son absence, la propreté surtout! Cet intérieur, quoique celui d'un personnage, avait un aspect saisissant de sauvagerie orde et misérable. L'essence de burnous et le parfum de la bouse, mêlés à la fumée âcre du foyer, nous saisissait aux narines et à la gorge. Ces femmes, ces hommes, ces enfants au masque farouche, aux prunelles dilatées et fixes, fantastiquement éclairés par une lampe aux formes étranges, nous rejetaient à deux mille ans en arrière, dans le sein de nos ancêtres barbares.

Nous prenons congé; le kouskoussou nous attend dans la maison des hôtes: c'est le caïd qui nous l'annonce. Il paraît enchanté de nous voir quitter ses femmes. Sa jalousie a-t-elle pris l'alarme? et se dit-il que ces Roumis qu'il tient pour sorciers pourraient bien lui escamoter sa ravissante Zohra, ou jeter le sort d'amour à Lalla, sa tigresse?

Caïd, rassure-toi: la vertu de ces belles s'abrite derrière un rempart où elle est aussi en sûreté que ta vieille Touffa derrière ses rides. Dans chaque pays où la France porta ses armes, elle a implanté plus d'une racine; mais ici point. Pourquoi? Le Marseillais, que nous retrouvons accroupi à la mode kabyle devant le kouskoussou fumant, va nous le dire:

—Qué! s'écrie-t-il, je commençais à craindre que les femmes ne vous eussent entièrement coupé l'appétit; elles sont jolies, mais sales! sales à dégoûter un capucin de Marseille.

Nous nous asseyons sur la chaise d'Adam, doublée des matelas militaires, et le festin commence. Outre le Marseillais, le caïd seul y prend part, et encore ne mange-t-il qu'une bouchée de notre pain, pour faire honneur à ses hôtes. En Kabyle bien élevé, il ne doit qu'assister à leurs repas; il ne soupera qu'après eux avec son fils aîné, ses parents, les notables et Bel-Kassem. Les femmes se régaleront entre elles. Dans les repas de cérémonie, les sexes ne sont pas confondus devant la même gamelle; mais, dans la vie ordinaire, on dîne et on soupe en famille, madame mange avec monsieur. Et ceci, de même que l'absence du voile, élève la femme kabyle au-dessus de la femme arabe ou mauresque, qui ne se nourrit que des reliefs du maître. De celles-ci il en est encore à Alger qui n'ont jamais mis le pied dans la rue.

Le caïd nous offre, pour assaisonner le kouskoussou, une sauce rouge au felfel, du lait doux et du lait aigre. Ni fourchettes ni couteaux. Notre hôte nous enseigne la manière de s'en passer: il saisit une volaille, enfonce ses pouces dans le dos de la bête, et par un mouvement brusque la sépare en deux parts égales. Il en offre une au Général, arrache à l'autre une cuisse, dont il ne fait qu'une bouchée, et remet le reste sur le plat. Puis il se sert de son burnous en guise de serviette.

Pour manger le kouskoussou, il y a des cuillers en bois. Avec l'une d'elles, il creuse dans les pâtes, au bord du plat, un petit trou où il verse de la sauce. Il porte une cuiller pleine à sa bouche, en avale le contenu, et, l'ayant essuyée à son burnous il la passe galamment à madame Elvire. Le Général nous jette un regard consterné. Le Conscrit est saisi d'un fou rire, dont la contagion nous gagne. Le caïd et les autres Kabyles nous considèrent avec des visages ahuris: ils sont à cent lieues de la cause qui a produit cette explosion bruyante. Bel-Kassem, lui, la connaît et sourit malicieusement:

—Le colonel, Madame, a oublié de te renseigner sur les différents usages du burnous. Il y a d'abord le burnous chemise, et le Kabyle n'en change presque jamais; puis il y a le burnous serviette et le burnous torchon…

—Tais-toi! s'écrie le Marseillais: tu vas me couper la faim.

—Si je lavais ma cuiller dans cette cruche d'eau? dit le Général.

—Y penses-tu? objecte le Conscrit: nous devons tous y boire.

—Sauvée, ô mon Dieu! reprend madame Elvire, les yeux baignés de folles larmes. Bel-Kassem!…

—Madame!

—Dis au caïd que j'ai l'habitude de manger le kouskoussou avec mes doigts…

—Vive le Général!

Nous nous tordons de rire, tandis que le caïd et notables de Thifilkouth, plus graves que des augures, interrogent Bel-Kassem pour savoir quelle tarentule nous a piqués.

—Conscrit, passe-moi la cruche: j'étouffe!

—Mais j'ai un verre, moi, dit le Caporal, un verre superbe, que j'ai acheté au fort National.

—Où est-il?

—Au fond de ma malle.

—Avec le revolver!

—Et le saucisson!

Tandis que M. Jules va déboucler sa malle, le caïd se lève et sort sur un mot de Bel-Kassem. Au bout d'un instant, il rentre tenant à la main une timbale d'argent. Avec un pan de l'inévitable burnous, il l'essuie, et, l'ayant remplie d'eau, il la présente avec un geste orgueilleux à madame Elvire.

—C'était écrit! dit-elle; et, levant les yeux au ciel, elle boit.

Après elle, nous buvons tous dans la timbale, qui porte cette inscription: « Au caïd de Thifilkouth, le maréchal duc de Malakoff.»

—Tu nous as trahis, fit le Général en menaçant le guide du doigt.

—Bah! réplique Bel-Kassem, il n'y a que la première gorgée qui coûte.

—Mais pourquoi, Caporal, avez-vous donc acheté ce verre?

—On m'a dit au fort National que c'est là un présent auquel les Kabyles sont fort sensibles.

—Eh bien! offrez-le donc, puisque j'ai bu la calice jusqu'à la lie!

M. Jules pleure en dedans sur son imprévoyance; et, le verre à la main, s'approche de notre hôte:

—M. le caïd, votre hospitalité nous touche vivement. Veuillez…

—Bien! très-bien! dit le Philosophe; mais voyez donc comme il est content, et comme ces âmes simples s'extasient sur une merveille de trente sous! Voilà les hommes de l'âge d'or!

Et, se tournant vers madame Elvire:

—S'il nous arrive, un jour de n'avoir pas de pain, nous reviendrons en Kabylie avec la boîte du colporteur, et nous y ferons fortune.

—Tu dis cela en plaisantant, interrompt Bel-Kassem; mais il est bien certain que si les marchands qui font de mauvaises affaires à Alger s'avisaient d'aller vendre dans nos montagnes, à un prix raisonnable, de bons ustensiles, tels que serpes, faucilles, socs de charrue, pelles, casseroles, et bien d'autres marchandises, comme des toiles, des cotonnades, des mouchoirs aux couleurs éclatantes, des objets de quincaillerie et des bagatelles pour les femmes, ils y trouveraient un fort joli profit. Pour le colon agriculteur, il n'y a rien à faire ici, puisque le sol kabyle ne nourrit pas tous ses enfants; mais pour le colon commerçant, il y a de l'argent à gagner. Nous ne sommes pas riches, c'est vrai; cependant demandez demain à Ben-Ali-Shérif, qui est presque aussi Français que Kabyle, si nos oliviers et nos figuiers ne valent pas ceux de la Provence, On pourrait faire un commerce d'échanges, et il en résulterait pour tout le monde un grand bien. Mais nos moeurs un peu rudes et nos burnous malpropres font peur à bien des gens, qui nous prennent pour des bêtes fauves.

La lampe faillit s'éteindre: la mèche manquait d'huile et se carbonisait. Le caïd à plusieurs reprises trempa ses doigts dans l'huile pour les faire découler sur la mèche, qu'il moucha. Puis, ayant essuyé ses doigts crasseux à l'une de ses savates, il reprit dans le plat la cuisse de poulet qu'il y avait mise et qui s'y morfondait, dédaignée de nous. Ce petit incident, assaisonné à l'huile d'olive, termina le souper. Toutes les cuillers, même celle du Marseillais, se plantèrent dans le kouskoussou comme à un signal donné par nos estomacs en révolte. Le Marseillais, Bel-Kassem, le caïd et les siens se levèrent en nous souhaitant une bonne nuit. Assis sur nos matelas militaires, nous restâmes tous les quatre silencieux en face de la lampe mourante, dont l'agonie nous soulevait le coeur. En dépit de ce que nous savions d'édifiant sur l'hospitalité kabyle, nous éprouvions profondément le sentiment de notre faiblesse et de notre isolement au milieu des sauvages de Thifilkouth.

Les tableaux saisissants, si colorés et si variés, qui s'étaient succédé sous nos yeux, avaient tenu éloignée de nous l'idée d'un péril quelconque; mais, dans le silence et dans la nuit, à la discrétion de ces manefguis farouches, nous ne pouvons nous défendre d'une émotion proche voisine de la peur. Comment oublier que Lalla-Fathma, la maraboute visionnaire, avait naguère sa doukana près de là, dans la montagne, au village de Soummeur; que Bou-Bar'la, le derviche sorcier qui agitait la Kabylie vers 1850, avait dans les années suivantes rencontré à Thifilkouth même un ardent foyer d'intrigues et de haine contre les Roumis? Nous nous rappelons enfin que, le 11 juillet 1857, les Français ont brûlé plusieurs villages des Aïth-Illilten.

La flamme de la lampe est morte; ce n'est plus qu'un oeil rouge qui nous regarde dans les ténèbres. Au dehors, l'obscurité est profonde en dépit des millions d'étoiles qui émaillent le ciel de paillettes scintillantes. Pourquoi sont-elles si loin? Si du moins la lune venait à notre secours! Devant nous, sur la pierre, est étendue une masse blanche, raide, d'aspect sinistre: on dirait un mort dans son linceul. Un peu plus loin, d'autre masses, celles-ci plus grandes et sombres, font un bruit continu, monotone et bizarre. Là-bas, des chacals et des chiens hurlent. Tout à coup, au loin, éclate une clameur effroyable: sont-ce des lions affamés qui rugissent, ou des tigres amoureux qui miaulent? sont-ce des hyènes furieuses qui se disputent un cadavre? Non, ces hou! hou! sauvages et terrifiants qui retentissent dans la nuit, avec des intervalles de silence, ne sont point poussés par des bêtes féroces. Sont-ce des sorcières kabyles qui font le sabbat? ou les djenouns qui dansent en chantant leur ronde infernale? Le Général, vaincu malgré sa bravoure, saisit le bras du Conscrit, et ce cri lui échappe:

—J'ai peur!

—Voulez-vous, lui dit le Caporal, que je retire mon revolver de la malle? Mais il y a dans Thifilkouth deux cent quarante fusils, et mon revolver n'a que six coups. Au reste, s'il y a du danger, il n'est pas pour vous, Madame. Bel-Kassem vous a dit que les Kabyles respectent la vie des femmes.

—Ah! mes amis, promettez-moi que vous ne me laisserez pas vivante aux mains de ces sauvages.

—Allons dormir, dis-je, et sur les deux oreilles. Ce mort dans son linceul est un vivant qui ne dort que d'un oeil et qui nous garde. Ces fantômes noirs sont de braves bêtes qui ont bien gagné, en nous portant tout le jour sur leur dos, la poignée d'orge qu'elles broient avec délices. Et quant à ces hou! hou! terribles, ils font plus de bruit que de mal; ils s'élèvent de la petite mosquée de Thifilkouth vers Allah: ce sont des invocations que lui adressent les marabouts et les âmes pieuses du village. Peut-être bien le conjurent-ils d'envoyer celui qui doit couper la gorge à tous les Roumis ou les noyer dans la mer. Ce sont eux qui, avec les marabouts de Ben-Dris, les tolbas du bâton, ont aidé Bou-Bar'la, le faux chérif [Descendant du prophète.] et le faux Sid-el-Hadj [Seigneur pèlerin de la Mecque.] à soulever la Kabylie de 1851 à 1854, alors que, grâce à ses jongleries secondées par un courage de lion, il se faisait passer pour le prédestiné portant l'étoile au front, pour le moule-saâ en personne, pour Si-Mohammed-ben-Abd-Allah lui-même. Tous les grands agitateurs se sont parés de ces titres et ont plus ou moins joué ce rôle-là. Comme Abd-el-Kader avant lui, Bou-Bar'la s'était fait affilier à la franc-maçonnerie des Khouâns, qui compte ses frères par milliers en Kabylie, et…

Un triple bâillement me coupe la parole. Nous tirons sur nous la porte massive, que ferme un loquet ingénieusement façonné. Nous nous partageons les matelas: chacun a le sien, où il se jette tout habillé et enveloppé dans sa couverture. Nous nous endormons bercés par les hou! hou! qui ne nous effrayent plus.

CHAPITRE III

DU DJURJURA A LA MAISON D'OR.

Je me réveille au petit jour. Une lueur blafarde filtre entre les ais disjoints de la porte et à travers les meurtrières. Le Caporal boucle ses guêtres, le Conscrit dort comme un enfant. Le Général se promène de long en large, agité, fiévreux. Est-ce qu'il combine un plan de campagne? Mais pourquoi ces sourcils contractés? pourquoi cette bouche menaçante?

—Général, avez-vous bien passé la nuit?

De ses beaux yeux, si doux quand ils veulent l'être, jaillissent deux éclairs:

—Vous avez tous dormi, dormi comme de lâches soldats que vous êtes! Seul, j'ai lutté, moi, contre un ennemi qui s'appelle légion. Conscrit, debout!

Le Conscrit entr'ouvre un oeil, allonge un bras.

—Déjà! il ne fait pas jour, et je m'endors à peine. Je suis rompu, et je ne pourrai jamais remonter sur mon bât. D'ailleurs, on n'est pas mal chez le caïd: si nous y demeurions un jour ou deux, le temps de faire un bon somme?

Et ses yeux se referment, sa tête retombe. Le Caporal secoue le dormeur par les jambes, le Général le menace de la cruche à l'eau. Je cours ouvrir la porte toute grande, appelant à leur aide la fraîcheur du matin.

Dans la cour, les muletiers sanglent leurs bêtes; le Marseillais fume sa pipe et Bel-Kassem sa cigarette. Les hommes de la kharouba babillent entre eux en attendant notre réveil. Le soleil levant dore au loin la crête djurjurienne, et rit tout autour de nous dans les arbres, dont il fait miroiter les feuilles. Toutes les joies de la vie éclatent dans la nature qui se réveille, rafraîchie et embellie par le repos. Aux hou! hou! stridents a succédé le concert mélodieux des rossignols, des fauvettes et des merles; et les fantômes de la nuit n'ont laissé sur nos lèvres que le sourire de la pitié ironique. Les mulets sont sanglés, les bagages chargés: tout est prêt pour le départ. Le Général est assis sur son bât comme une majesté sur le trône.

Tandis que Bel-Kassem et les muletiers interrogent le caïd sur le meilleur chemin à suivre, une vieille, cassée, édentée, recroquevillée, la plus affreuse des trois sorcières de Macbeth, se glisse craintive et se cachant des hommes de la kharouba, jus'qu'auprès de madame Elvire, qui, involontairement, laisse échapper un cri.

—Que me veux-tu? lui dit-elle.

Une main brune, calleuse, décharnée, saisit le voile de gaze verte.

—Mais je ne peux pas m'en passer. Veux-tu autre chose? Tiens, mon mouchoir.

Un mouchoir de fine batiste, brodé et parfumé. La vieille secoue la tête, sa griffe demeure accrochée au voile vert.

—Veux-tu mon éventail?

Nouveau refus de la sorcière, qui serre plus vivement encore et froisse entre ses doigts crochus le frêle objet de sa convoitise.

—Makache! makache [Non! non!]! s'écrie le Général impatienté.

Et la vieille, déçue dans son espoir, furieuse, s'éloigne brusquement en jetant, à la jeune et belle Roumi un regard chargé de tout le venin des vipères.

—Partons, dit M. Jules à madame Elvire: cette horrible mégère veut vous assassiner. Bel-Kassem!

—Monsieur?

—Que faut-il donner au caïd?

—Gardez-vous bien de rien lui donner: ce serait lui faire injure. L'hospitalité kabyle…

—Se donne et ne se vend pas, dit madame Elvire. Vraiment! nous sommes à l'Opéra-Comique. Je vous en fais juges: tout ce que les librettistes et les décorateurs ont pu imaginer de plus invraisemblable ou de plus chatoyant pour divertir les blasés de Paris, n'est-il pas de mille coudées au-dessous de ce que nous voyons? Sur quel théâtre vous a-t-on montré ce décor, et quelle actrice eut jamais assez de talent pour égaler cette vieille?

Appuyé sur son bâton et boitant, le caïd nous accompagne jusqu'à la sortie du village. Comme la veille, à l'arrivée, une fourmilière orde et grouillante d'hommes, de vieillards et d'enfants accourt effarée, et se presse avide de nous voir. Enfin! nous en voici débarrassés; nous poussons un soupir d'aise et commençons la descente du mamelon de Thifilkouth par un chemin raviné, pierreux et boueux, le frère jumeau de celui d'hier. Nous cheminons entre des clôtures formées de pierres sèches et de ronces en liberté, qui souvent nous enlacent dans leurs longs bras grêles, hérissés d'épines. Ailleurs ce sont des vignes folles qui nous prodiguent les baisers de leurs pampres et inondent nos visages des larmes de la rosée. Au bas du mamelon bruit une cascade et gronde un torrent. Un épais rideau de verdure nous dérobe cette eau, dont la mélopée grave domine, comme un chant d'orchestre, les broderies vocales des virtuoses ailés. Le berceau de feuilles et de fleurs sous lequel nous marchons nous cache aussi le grand paysage. Mais quel bien-être et quel ravissement dans ces jardins enchantés où les rayons solaires se jouent en des milliards de prismes, tandis que nos poitrines s'emplissent d'un air pur, frais et tonique, qu'embaument des orangers et des citronniers en fleur! Madame Elvire est plus gaie que si elle avait dormi toute la nuit sur le duvet. Au bout d'une demi-heure nous atteignons le fond du ravin. Oh! la jolie cascade d'opale! Elle sort d'une étroite crevasse ouverte au flanc du rocher et tombe, à vingt pieds plus bas, dans un lit de pierres de toutes grandeurs et de toutes formes. Alors c'est un torrent écumant qui roule impétueux sur une pente rapide, se heurtant et se brisant à mille obstacles vers l'Asif-bou-Béhir, un affluent du Sébaou. J'ai déjà vu ce paysage; où donc? dans les Pyrénées. Nous traversons le gave africain sur quelques grosses pierres jetées là au hasard. Le gué n'est pas sans péril; le sabot des mulets glisse sur le grès poli par l'eau, et le courant furieux menace de nous entraîner au fond d'un gouffre. Mais la journée d'hier, la nuit surtout, nous a tous aguerris, et le danger devient une jouissance.

Nous voici sur l'autre bord; l'ascension du Djurjura commence. Nous ne montons que très-lentement: presque partout le rocher se dresse à pic, le sentier est impraticable. Le géant s'indigne de notre audace et accumule les aspérités sous nos pas. Nos braves bêtes sont blanches d'écume, les muletiers redoublent leurs har'r har'r. Les ronces enchevêtrées nous déchirent les mains et le visage. Le voile du Général est en lambeaux; le Conscrit manque, nouvel Absalon, de demeurer accroché à une grosse branche, non par ses cheveux qui sont rares, mais par le collet de son habit. Rien ne nous arrête, et le rire argentin de madame Elvire éclate comme une joyeuse fanfare annonçant la victoire.

La merveilleuse masure! comme elle a été hardiment jetée sur cette ravine où se précipitent les neiges fondues! Mais voyez: par une baie, plusieurs femmes, couvertes de haïks assez propres, nous regardent en souriant. Quel tableau! Aucun peintre ne viendra-t-il en Kabylie tout exprès pour le copier, et exposer au prochain Salon de Paris le plus ravissant paysage du monde? C'est un thisirth [Un moulin à eau.]. L'eau prise au tharza [Ruisseau.] est amenée par l'amzieb [Rigole creusée dans un tronc d'arbre.] jusqu'au mouvement de l'ar'aref [La meule.]. Ces dames ont fait un peu de toilette pour aller au moulin. Elles sont coquettes pour elles-mêmes, ne pouvant l'être avec les hommes; et c'est à qui sera la mieux mise, à qui étalera les plus riches bijoux. La meule broie le blé avec lenteur; mais elles ne sont pas pressées. C'est un plaisir que d'aller au moulin, où l'on peut se montrer, babiller et médire. Et bien à plaindre sont celles des villages qui n'ont pas de thisirth! Outre qu'il leur faut écraser le froment, l'orge ou le sorgo, presque grain à grain, entre les deux pierres d'un méchant moulin portatif, une fortune marâtre leur refuse encore cette suprême joie d'aller tailler des bavettes.

—N'y a-t-il pas de fêtes, Bel-Kassem, auxquelles les femmes prennent part?

—Nous avons les eurs, festins et réjouissances à l'occasion d'un mariage ou de la naissance d'un garçon. Alors on invite ses amis. Les hommes viennent avec leurs fusils…

—Et leurs femmes?

—Non, Madame: ils les laissent à la maison.

—Que me disais-tu? Elles ne sont donc pas de la fête?

—Celles de la kharouba où l'eurs se donne préparent le kouskoussou, et s'en régalent après les hommes, s'il en reste. Mais, pour qu'il en reste, vous n'imagineriez jamais combien il en faut. Le Kabyle, qui est très-sobre en temps ordinaire, plutôt par nécessité que par goût, mange, ces jours-là, à lui seul, un ou deux plats comme celui qu'à vous cinq, hier soir, vous n'avez pu qu'entamer à peine. Aussi arrive-t-il souvent que les femmes de la kharouba d'un voisin ou d'un ami en préparent aussi quelques-uns aux frais de l'amphitryon. Lorsque les plats sont vides, si viles qu'un chien n'y trouverait miette à mettre au bout de sa langue, les hommes font brûler la poudre pour se griser du bruit et de la fumée, comme un Roumi de vin; ou bien, en causant et gesticulant, ils forment un cercle au centre duquel s'accroupit un parent du maître de la maison. Il déploie un morceau d'étoffe, puis y dépose un bracelet d'argent en signe d'amitié, et un peu de blé en signé d'abondance. La conversation languit et cesse. Chacun jette son offrande sur le mouchoir. Parfois l'amour-propre s'en mêle: d'abord, c'est une pluie de cuivre, puis une grêle d'argent. On a vu des fous se dépouiller entièrement pour l'emporter sur un rival en vanité. L'amphitryon serre ces offrandes dans son grand coffre; elles en sortiront au prochain eurs, pour retomber sur le mouchoir.

—Et les femmes?

—Elles rangent les plats. Et si les maris sont de bonne humeur, elles viennent voir danser les veuves, car il n'y a que les veuves qui dansent en Kabylie.

—Pour le coup, dit le Général, la plaisanterie passe les bornes.

—Faut-il que je fasse le grand serment, et que je dise: «Par Dieu, par ce Dieu unique qui sait tout, qui voit tout, qui entend tout, par ce Dieu clément et miséricordieux à qui rien n'échappe,» je jure que les veuves seules dansent en Kabylie? Quand l'athobel [Tambourin.] et la chèta [Flûte.] font leur musique, il faut voir comme elles se trémoussent!

—Les veuves ont-elles donc des moeurs légères?

—Non; mais elles sont moins tenues que les jeunes filles et les femmes mariées.

—En sont-elles moins considérées?

—Tout juste autant que les autres. Si pourtant elles donnent un trop grand scandale, il arrive parfois que le père ou le frère les corrige.

—Comment?

—En leur envoyant une balle dans la tête.

—Avez-vous des fêtes publiques?

—Oui, la fête de l'Aïth-Kebir, qui rappelle le sacrifice d'Abraham, et d'autres, religieuses, politique, où la djemâa vote l'ouzia. C'est une distribution générale de viande. Les plus pauvres comme les plus riches en reçoivent une part égale; le trésor public paye pour tout le monde. S'il n'y a pas d'argent dans la caisse, on fait une collecte dans le village, et chacun est obligé d'y contribuer selon ses moyens. Ceux qui n'ont rien que la maison et le potager du pauvre ne donnent rien; mais ils n'en ont pas moins droit à cette viande, la seule qu'ils mangent dans toute l'année. Et si l'amin ou quelque autre s'avisait de prélever sur l'ouzia une part plus grande ou d'en prendre avant la répartition, ne fût-ce que du mou ou des entrailles, il serait frappé d'une amende de cinquante francs.

Le Philosophe battit des mains, et ses applaudissements trouvèrent un chaleureux écho.

—Pauvreté n'est pas vice chez nous, reprit fièrement Bel-Kassem; et quand un homme est frappé par le malheur, si l'ennemi ou l'ouragan a ravagé son champ, renversé ses arbres, détruit sa maison, tout le village lui vient en aide: chacun lui offre son aumône, et la djemâa ordonne la touïza, corvée dont nul ne peut se dispenser; on la fait également pour entretenir, labourer ou ensemencer le bled-rabbi [Le bien de Dieu.], qui provient de legs charitables et dont les fruits, figues, olives ou blé, sont abandonnés aux pauvres. Celui qui refuserait de s'acquitter de cette corvée, imposée à tous en faveur des malheureux, payerait aussi cinquante francs d'amende.

—Voilà, dit le Philosophe, ce que les Kabyles auront à enseigner aux Français avec beaucoup d'autres bonnes choses, par où ils les devancent dans le chemin de la vérité et de la justice. Notre démocratie n'est qu'un enfant, tandis que la leur est un homme; et ceux qui, au mépris de la dignité humaine et de tous les droits des citoyens, prétendent qu'un peuple doit être tenu en tutelle par un pouvoir absolu, par une administration centralisée à outrance, n'ont qu'à venir en Kabylie pour s'y convaincre de leur erreur; ceux aussi qui pensent que le vrai moyen de corriger les méchants est de les mettre en prison, de les enfermer au bagne ou de leur couper la tête.

—Ami, dit madame Elvire, tu parles comme les sept Sages; mais je t'avertis que si vous tentez jamais de nous traiter en Kabyles, c'est en Françaises que nous nous révolterons.

—Lorsque nos femmes, dit Bel-Kassem, deviendront aimables et vertueuses comme des Françaises, nous les traiterons mieux, et déjà nous ne les traitons pas si mal. En voici la preuve: un boeuf, une vache ou un mouton périssent-ils par accident dans la montagne, le maître de la bête ne peut pas en disposer avant d'avoir fait savoir au village qu'il y a de la viande fraîche pour les femmes malades, enceintes ou infirmes.

—Voilà qui est bien. Mais n'est-ce pas mon amoureux qui vient à notre rencontre?

En effet, il descendait comme un chamois la pente raide, les mains pleines de fleurs.

—Ouach halek [Bonjour.]! nous crie-t-il d'aussi loin qu'il nous aperçoit. Arrivé près de madame Elvire, il baise le pan de son manteau, en déposant sur ses genoux les filles sauvages et parfumées du Djurjura.

—Décidément les Kabyles sont très-galants, et leurs femmes… bien maladroites.

—Diffa! diffa! dit le bel homme d'Aïth-Aziz, en étendant la main vers ce village perché sur un petit plateau, au sommet du contre-fort que nous escaladons.

—Et nos provisions de bouche, où et quand les mangerons-nous?

—Ne vous ai-je pas prévenus, répond Bel-Kassem, qu'elles étaient inutiles? Pour voyager en Kabylie, il ne faut ni argent ni vivres.

—Vive la Kabylie! c'est le plus beau pays du monde et le plus hospitalier.

Nous montions depuis quatre heures, et d'instants en instants la nature étonnait nos regards par sa grandeur plus imposante et plus sauvage. De prodigieux rochers s'offraient de toutes parts dans un désordre magnifique: hérissés, tordus, déchirés, bouleversés, pareils à des cyclopes que la foudre aurait renversés et jetés les uns sur les autres, puis soudain pétrifiés au milieu des convulsions de leur rage impuissante. Çà et là, sur leurs flancs escarpés, des champs d'orge, des figuiers, des oliviers déjà rares, mêlaient comme un peu d'espérance à cette aridité désolée. Au pied de la montagne géante, Thifilkouth n'est plus qu'un point dans l'infini. Vingt ou trente villages ressemblent, sur leurs pitons, à des ruches d'abeilles. Bientôt les oliviers ont entièrement disparu, les figuiers sont moins nombreux et moins robustes; des chênes-zen, des pins, quelques cèdres, forment des bouquets d'un vert sombre. Nous respirons un air très-vif, presque froid, et nous entendons la petite toux de madame Elvire. Nous atteignons enfin le plateau d Aïth-Aziz; le col de Chellata est aussi devant nous, éblouissant de neige. Si nous allions nous y désaltérer? D'ici à la crête djurjurienne, il n'y a plus qu'un pas; mais, pour le faire, il faut une heure encore, une heure de rude montée sur la roche nue et presque verticale. Reposons-nous un peu et mangeons la diffa qu'a fait préparer en notre honneur le beau Kabyle.

Sur le petit plateau, devant le village, pousse une herbe courte et drue, émaillée de fleurettes: asseyons-nous sur cette riante pelouse. A peine y avons-nous pris place, que la djemâa, avec l'amin et les dhamen en tête, s'avance vers nous; elle vient nous saluer. Ces hommes ont le même aspect orde et misérable que ceux de Thifilkouth: plusieurs portent la faim estampillée sur leurs visages blafards et hâves, d'autres n'ont que des loques pour couvrir leur nudité; quelques-uns sont dévorés par d'effroyables ulcères, ou c'est la teigne qui leur ronge le cuir chevelu. Nous remarquons un albinos parmi eux.

L'amoureux de madame Elvire et l'amin, dont la physionomie est intelligente et douce, ont sur tous un air de supériorité; ils ne sont pourtant que leurs égaux, car le plus misérable a sa voix au conseil, et c'est la sienne qui est la plus écoutée, si elle est la plus éloquente. L'amin nous complimente au nom de la djemâa; il nous remercie, en quelques mots simples et dignes, de l'honneur que nous daignons faire à son village en y acceptant la diffa. Il s'excuse de ne pouvoir nous traiter selon notre mérite; il voudrait nous servir sur un plat d'or les mets les plus exquis, mais les Aïth-Aziz sont pauvres, et nous leur ferons la grâce d'agréer ce qu'ils nous offrent avec le coeur. Cette petit harangue nous touche vivement. M. Jules essuie une larme, il veut absolument laisser à ces bonnes gens des marques de notre reconnaissance.

—Gardez-vous-en bien, lui dit Bel-Kassem: ils sont pauvres, mais fiers. Vous n'avez pas affaire à des Arabes!

—Mais nous ne voulons pas que ce brave amin se mette en dépense pour nous.

—Ce n'est pas lui qui payera la diffa, mais le trésor du village; et même, comme vous êtes plusieurs et gens de conséquence, les frais en seront supportés par toute la tribu des Aïth-Illoula-Oumalou.

—Et si ce sont des voyageurs ordinaires?

—Chaque kharouba les nourrit à son tour; quiconque refuse de les recevoir est frappé d'amende, dès qu'ils ont dépassé la cinquième maison.

A l'entrée du village lutine une bande de petits sauvages, garçons et filles. Ils ont bien envie de venir à nous, mais ils n'osent. Les plus hardis s'avancent un peu: au moindre geste de l'un de nous, ils repartent à toutes jambes, et cette marmaille se réfugie dans les maisons. Au bout d'un instant, le même jeu recommence. Le Caporal, le Conscrit et moi nous nous dirigeons vers eux en criant: Soldis! soldis! Ah! comme ils courent et comme ils piaillent! Ils ne reviendront plus. Bah! ils ont bien peur, mais la curiosité est la plus forte, et surtout la convoitise. En voici un, puis deux, puis trois. Ils sont là tous; à leur tête une petite fille de quatre à cinq ans. Elle est ravissante avec ses grands yeux étonnés et ses cheveux ébouriffés. Comment l'apprivoiser? L'amin nous vient en aide: «Mettez vos mains sur vos yeux, leur crie-t-il, et approcher: vous n'aurez plus peur des Roumis.» Toute la bande ainsi aveuglée se précipite en avant, et c'est maintenant à qui arrivera le premier. «A bas les mains!» crie l'amin. Ils nous regardent la bouche ouverte, les yeux écarquillés et comme frappés de stupeur. Mais bientôt nos soldis ont raison de la crainte, même chez les plus timides. Et quand ils se sont disputé les derniers, toute la bande s'attache à nos pas, tandis que de petites voix d'une douceur singulière répètent incessamment: Soldis! soldis! Accompagnés de ce cortége enfantin, nous faisons tout le tour du plateau où remontent les femmes qui sont allées chercher de l'eau dans la vallée. Plusieurs de ces malheureuses n'ont pas même de cruches; elles les remplacent par des outres en peau de chevreau, qu'elles portent sur leur dos mal protégé contre l'humidité par une natte en sparterie. L'amin nous annonce que le kouskoussou est à point. Il nous invite à le suivre dans sa maison. Nous retournons vers le Général.

O spectacle mémorable et charmant! Au milieu d'un cercle de deux cents sauvages debout ou accroupis, madame Elvire, couchée sur un matelas militaire, dort d'un sommeil d'enfant. Autour d'elle règne un profond silence. Le beau Kabyle réprimande du regard quiconque fait mine d'ouvrir la bouche ou de faire un geste. Tous regardent dormir la Parisienne avec des yeux émerveillés. Les mulets, le nez dans leur musette, la bercent du bruit monotone qu'ils font en broyant l'orge de la diffa. Nous aussi, nous prenons rang dans le cercle pour la contempler. Elle ne nous a jamais paru si charmante qu'ainsi, à son insu, abandonnée à sa grâce naturelle. Un songe rose égaye son sommeil et met un sourire sur ses lèvres entr'ouvertes. Mais l'heure s'écoule et l'amin est au supplice: le kouskoussou refroidit. Le mari, en vrai barbare, tousse jusqu'à trois fois. Enfin la dormeuse s'éveille.

—Où suis-je? dit-elle.

—Sur le Djurjura.

—Ah! qu'on y dort bien! mais ai-je dormi longtemps?

—Une heure environ.

—Ces hommes étaient là?

—Oui, Madame.

—Et vous, Messieurs?

—Nous sommes allés nous promener.

—Que pourrais-je bien faire, Bel-Kassem, pour ces braves gens qui ont protégé mon sommeil?

—Mange leur diffa de bon appétit, et ils seront contents.

—Je veux absolument leur témoigner ma reconnaissance.

—Eh bien, offre-leur donc un timecheret.

—Va pour un timecheret! mais qu'est-ce que cela?

—Un repas de viande où chacun a sa part comme d'une ouzia.

Le timecheret offert et accepté dans un échange de politesses et sous la forme d'une pièce d'or, nous nous dirigeons vers le village. Nous y sommes solennellement introduits par l'amin et les dhamen. Aïth-Aziz, plus orde et plus infect encore que Thifilkouth, soulève en nous une telle révolte, que toutes les armes de la volonté ne parviennent pas à la réduire, et nos efforts n'aboutissent qu'à nous faire avaler quelques bouchées d'un kouskoussou au mouton: ces pauvres gens n'ont pas les moyens de nourrir des poulets. Et puis la sauce au felfel nous a laissé un si cuisant souvenir! La mère de l'amin qui nous sert, a la majesté d'une matrone romaine. Elle s'étonne et s'alarme de ce que nous ne touchions qu'à peine à ce plat qu'elle a préparé de ses vénérables mains. Est-ce dédain ou méfiance? le kouskoussou n'est-il pas réussi? Nous nous extasions sur ses mérites, nous poussons l'héroïsme jusqu'à y revenir encore, mais…

—Partons! dit le Général: je ferais quelque inconvenance!

Nous nous levons, et chacun répète à la bonne vieille mère: Bono kouskoussou! bono! bono! Nous lui abandonnons un grand pain et du sucre. Et alors, pour sortir du village, commence un retraite que le dégoût précipite et qu'il change en déroute. Nous nous élançons vers l'air pur de la montagne, comme des gens qui se noient vers la planche du salut.

—Il était temps, s'écrie le Général, dix pas encore, et…

—Et moi aussi, répondirent trois voix.

—Qué? dit le Marseillais: j'ai le coeur tout renversé.

Nous remontons à mulet, et nous voici en route vers le col de Chellata. Plusieurs Kabyles nous font escorte jusqu'à la limite du village: l'amin, les dhamen, et parmi eux l'amoureux de madame Elvire. Il ne rit plus, il ne sourit même plus, il garde ses yeux mélancoliquement attachés sur la terre: il faut se séparer. Nous échangeons avec tous de cordiales poignées de mains.

Le Général tend sa main gantée au beau Kabyle. Après une centaine de pas, M. Jules, s'étant retourné, s'écrie:

—Il est encore là; mais voyez l'air malheureux!

—C'est qu'en effet, dit Bel-Kassem, il n'a eu de chance ni à la guerre ni dans ses amours.

—Ah! vraiment? que lui est-il donc arrivé?

—Pourquoi ne lui demandez-vous pas, Madame, de vous raconter son histoire?

—Pauvre garçon! dit madame Elvire en faisant de la main un signe au beau Kabyle, qui accourut de toute la vitesse de ses jambes.

Arrivé devant le Général, il attendit ses ordres dans l'attitude du respect:

—Veux-tu nous accompagner jusque chez Ben-Ali-Chérif? veux-tu nous faire le récit de tes exploits et de tes amours?

Le beau Kabyle hésita un moment avant de répondre:

—Soit, dit-il, puisque tel est votre désir.

Nous nous remettons en marche.

La crête étroite en pierre brune, que nous gravissons sous un soleil radieux, a l'éclat du cuivre. A gauche, en contre-bas du sentier, nous laissons une maisonnette d'été, le long de laquelle montent des liserons. Et près de là, un petit pâtre qui n'a que les épaules couvertes d'un vieux pan de burnous, mène paître un troupeau de chèvres maigres; elles vont, cherchant fortune parmi les cailloux amoncelés d'où s'échappe çà et là, et comme par miracle, un brin d'herbe. Le guide nous recommande de ne pas trop regarder à droite et à gauche, ni surtout en arrière. «La montagne est haute, la pente raide, la roche glissante, et le Roumi, dit-il, casse comme verre en tombant.» Nous devinons qu'il veut nous ménager la surprise du spectacle qui là-haut nous attend; et très-complaisamment nous entrons dans son idée. Vers deux heures de l'après-midi, nous atteignons à l'entrée du col de Chellata, un des points culminants de la crête djurjurienne.

—Halte! dit Bel-Kassem; puis, frappant dans sa main, il s'écrie:

—Retournez-vous et regardez!

L'infini est devant nous! un infini prodigieux de montagnes, et en même temps la nature sous tous ses aspects, dans l'inépuisable variété du paysage. Le cadre se prête, également merveilleux, à la légende épique et à l'églogue champêtre. Ici, dans cet entassement chaotique de rochers monstrueux, il faut placer la lutte des cyclopes; là-bas, dans cette verte prairie qu'arrose une source claire, ou bien dans ce joli village joyeusement paré d'orangers et de pampres, les bergers de Théocrite et de Virgile, célébrant sur la chêta langoureuse les amours du dieu Pan. A côté d'affreux précipices plus noirs que le Tartare, s'étalent des campagnes riantes et parfumées qui surpassent en beauté les Champs-Élyséens. Voici la terre promise, et ses moissons superbes, et ses fruits délicieux; là, le désert aride, qui refuse une goutte d'eau au lézard altéré. En haut, c'est le Nord drapé dans son manteau de neige; en bas, c'est la flore africaine épanouie sous les baisers du soleil voisin des tropiques. Et devant nous toute la grande Kabylie baigne dans un océan radieux, où chaque objet éclairé devient lumière lui-même, tandis que dans son ombre il fait nuit! L'immense courbe rocheuse du Djurjura forme un amphithéâtre de géants, jeté devant la Méditerranée. Chaque piton coiffé comme d'un chapeau par son village est un spectateur qui assiste aux drames tour à tour terribles ou charmants de la mer. Et les thamgouth [Pics.] au crâne dénudé, à la tête ceinte de neige, qui occupent les plus hauts gradins, sont les amin et les dhamen de cette k'bila de Titans. C'est d'abord le Tiziberth, qui plane au-dessus de nous comme un vautour à collerette blanche; puis, son frère, le Ras-Chellata; ensuite, vers l'ouest, l'Azerou-N'tour ou pierre du midi, l'Azerou-Guifri, le Tizgui-Tmerra, le Thamgouth ou pic par excellence, qui domine tout le massif djurjurien; enfin, le Thalelath, le Raz-Kouilet, le Koudia-Inguel, le Djemâa-Aizor et le Thasserth. Ceux-ci ont un oeil ouvert sur la Mitidja; et bien des fois, quand je me promenais sur ma terrasse à Alger, ces sphinx m'avaient jeté leur provoquante énigme. En face de nous, dans la direction du nord-ouest, sur sa montagne altière, maintenant réduite à la taille d'une humble colline, voilà le fort national. Sa large enceinte et ses vastes casernes, plus hautes d'un étage, produisent l'effet d'une petite mosquée kabyle avec son minaret. Par de là le fort et le pays mamelonné des Aïth-Flisset, s'étend une ligne horizontale: c'est la plaine de deux cent mille hectares, la Mitidja, et au fond de cette plaine brille un point blanc: Alger! Plus loin, plus loin encore, enveloppés de voiles éblouissants, le ciel et la mer nous offrent en leurs embrassements la grande et divine image de l'éternel amour.

A nos pieds, ce sont les Zouaoua, et leurs tribus nombreuses, et leurs villages innombrables. Puis, à gauche et au sud de leur confédération de l'Ouest, sur les contre-forts occidentaux du Djurjura, deux autres confédérations puissantes: les Aïth-Sedka et les Aïth-Guechtoula. La première comprend six tribus, 33 villages et 3,065 fusils: les Aïth-Amhed, les Aïth-Chebla, les Aïth-Irguen, les Aïth-bou-Chenacha, les Aïth-hal-Ogdal et les Aïth-Ouadhia.

Ils se soumirent en 1857. Beaucoup n'ont ni figues ni olives, et les remplacent par des noix et des glands. Plusieurs aussi, qu'emprisonnent les neiges de l'hiver, vivent alors comme des ours dans leurs tanières, en des masures recouvertes, à défaut de tuiles, au moyen d'un ciment imperméable que leur fournit la montagne. A l'ouest de leur pays, si âpre et si ingrat, la confédération des Guechtoula occupe un territoire non moins sauvage, mais plus fertile. Leurs six tribus comptent 51 villages et 2,300 fusils: les Aïth-bou-Haddou, les Aïth-bou-R'dane, les Aïth-Mendes, les Aïth-Koufi, les Aïth-Frekat et les Aïth-Smahil, qui possèdent la zaouïa de Sid-Abd-er-Rhaman-bou-Kobrin, le marabout aux deux tombes, le fondateur grand-maître de la franc-maçonnerie des Khouâns.

Les Guechtoula ont fait brûler la poudre plusieurs fois contre les Français, notamment en 1845, en 1846, en 1851, lorsqu'ils se soulevèrent à l'appel du faux chérif Bou-Bar'la, et enfin en 1856 par Sid-el-Hadj-Amor, ancien oukil [Administrateur religieux.] de la zaouïa, ils se ruèrent sur le bordj de Dra-el-Mizan. Ils font maintenant la guerre aux nombreuses tribus de singes du genre macaque qui infestent leur pays très-boisé. Sur leurs crêtes, que domine le Thamgouth [Le plus haut pic du Djurjura.], le cèdre abonde, et plus bas le chêne-zen; plus bas encore, vers le bordj Bourn'i, l'olivier forme à lui seul de véritables forêts, comme celle de Thiniri; et plus au nord s'étend, sur un espace de plusieurs kilomètres carrés, la forêt de Bou-Mahni, dont les chênes-liége seront exploités un jour par l'industrie française, comme le sont déjà les magnifiques forêts de même essence du mont Édough, près de Bône, et celles plus riches encore du cap de Fer et de Collo.

Permettez, lecteur, que j'ouvre ici une parenthèse pour une courte digression, la première et la dernière de ce livre. D'ailleurs, le col de Chellata est une des sept merveilles du monde pittoresque, et veut qu'on s'y arrête un instant. Bel-Kassem et les muletiers sont allés nous chercher de la neige; le Général est resté en extase devant cette grande nature; le Caporal a les paupières humides, c'est son faible et son fort, le Conscrit, enfin, rêve les yeux à demi clos. Pendant qu'ils sont muets, laissez-moi vous dire que nous visiterons ensemble ces immenses et superbes forêts de chênes-liége du littoral africain, pour peu qu'il vous plaise de suivre dans la seconde partie de ce voyage. A chaque pas, vous rencontrerez des merveilles qu'on semble ignorer en France: car, si cette contrée était mieux connue, on y verrait accourir par centaines des touristes qui commenceraient la fortune de l'Algérie.

Dans la province de Constantine, le chêne-zen couvre 50,000 hectares, le chêne-liége 300,000, qui, mis en valeur, vaudront 400 millions de francs. Dès à présent, plus de 150,000 hectares de chênes-liége sont concédés à des compagnies ou à des particuliers, et 130,000 produisent déjà ou sont sur le point de produire. Il n'a pas été dépensé pour leur mise en valeur moins de 10 millions de francs, employés en partie à construire des établissements, à importer des contre-maîtres et des ouvriers du métier, à acheter le matériel nécessaire, et le reste en travaux exécutés dans les forêts par des Arabes, et surtout par des Kabyles. Plus de 7 millions sont entrés par cette voie dans la poche des montagnards du littoral. N'est-ce pas là le plus puissant de tous les moyens d'assimilation, et même le plus irrésistible agent civilisateur aux yeux de tous ceux qui savent quel rôle capital joue l'argent parmi les indigènes? Qu'on se fasse une idée de cette richesse qu'avec tant d'autres possède l'Algérie, la plus belle colonie du monde et la plus dédaignée par les ignorants ou par les hommes à faux systèmes. Un hectare de chênes-liége donne au minimum, tous les dix ans, dix quintaux de produits, soit un quintal par an et par hectare. Les 150,000 hectares concédés et exploités produisent bientôt 150,000 quintaux à la fois: il faudra donc, chaque année, quinze cents navires pour transporter en Europe le liége d'Afrique. Et qu'on réfléchisse que la moitié à peine de ces forêts est concédée. Elles ne couvrent pas seulement le mont Édough, Bône et tout le littoral de Philippeville à Bougie. Si le cavalier qui les a traversées poursuit sa route vers l'ouest, il retrouve le chêne-liége comme essence dominante dans toute la zone maritime depuis Bougie jusqu'à Zeffoun chez les tribus de l'Oued-Summam (l'Oued-Sahel, près de son embouchure), puis chez celles de l'Oued-el-Hammam, dont les plus pauvres, à défaut de tuiles et de ciment, se servent du liége pour couvrir leurs demeures. Les unes et les autres sont berbères, ce qui veut dire plus faciles à assimiler que les tribus arabes. L'exploitation du chêne-liége sera pour elles un grand bienfait, car un sol ingrat en réduit plusieurs à la plus extrême misère. Quelques-unes du cercle de Bougie, pour ne pas mourir de faim, sont obligées de disputer à la mer une proie très-difficile à saisir avec l'épervier et l'hameçon, leurs seuls engins de pêche, ou bien d'aller chercher sur les rochers qu'elle baigne, des moules, des patelles, des oursins et divers autres coquillages.

A notre extrême droite, par delà la confédération des Zouaoua de l'Est, sur les dernières déclivités djurjuriennes qui descendent vers le cap Sigli, nous découvrons en partie le territoire de ces deux groupes kabyles. L'un comprend 196 villages, 8,979 fusils, répartis entre 17 tribus du cercle de Bougie [Devaux, les Kébaïles de Djerjera.]: les Aïth-bou-Meçaoud, Aourzelaguen, Our'lis, Mançour, Ouled-Sidi-Mouça-ou-Aïdir, Tifra, Bou-Indjedamen, Ouled- Sidi-Mohammed-Amokran, Ahmed-Garetz, Itoudjen, Amor, Fenaïa, Mezzaïa, Amran, Imzalen, Sidi-Abbou et Ksila. L'autre compte 14 tribus, 72 villages, 3,087 fusils: les Aïth-Oued-el-Hammam (les fils de la rivière aux eaux chaudes), Ibouhaïn, Imadhalen, Ir'kil Nzekri, Bou-Nahman, Ibarizen, Thiguerin, Hassaïn, Flick, Agouchdal, Ouled-Sidi-Yahia, Ouled-Si-Ahmed-ou-Youcef, Azouzen, et la tribu des Zarfaoua, déjà signalée.

Encore un regard d'admiration jeté sur la K'bila-Oumalou, la Kabylie du versant nord, et maintenant en route pour la K'bila-Ousammeur, la Kabylie du versant sud. Nous avons rafraîchi avec de la glace nos visages et nos mains brûlées par le soleil, nos estomacs incendiés par le felfel. Nos mulets ont tondu une herbe courte et touffue, où se repose avec plaisir l'oeil ébloui par l'éclat de la neige. Nous passons entre les deux sentinelles qui gardent le col de Chellata, et dont l'armure de silex reluit comme de l'acier poli. La crête, d'un versant à l'autre, n'a guère ici plus de deux cents mètres. Le défilé est une délicieuse prairie émaillée de marguerites. L'immensité béante, devant nous et derrière nous, la réduit à des proportions lilliputiennes. Au point culminant, les deux Kabylies, celle du Nord et celle du Sud, nous apparaissent à la fois. Il faut s'arrêter de nouveau pour contempler ces deux infinis, que la coupole céleste réunit dans un cadre éblouissant. Ah! que nous sommes petits en nous mesurant à cette grandeur! Mais que l'âme est plus grande encore, puisqu'elle peut d'un coup d'oeil l'embrasser tout entière et regarder au delà!

Nous repartons, et tout à coup, comme par un coup de théâtre, le décor change: l'Afrique du Sud, l'Afrique torride, l'Afrique fauve, est en face de nous! C'est la Kabylie méridionale dans sa robe pierreuse, jaune ou grise, étrangement ornementée de broderies sombres par les oliviers, les genévriers, les lentisques, les lauriers-roses. Entre le Djurjura et les montagnes tourmentées des Aïth-Abbès qui nous regardent, s'ouvre un abîme, la vallée de l'Oued-Sahel: torrent impétueux en hiver, aussi large alors qu'un fleuve américain, la rivière n'est à présent qu'un mince filet d'eau; et, à la distance où nous en sommes, on la prendrait pour une anguille qui se tortille dans la vase. Mais qu'est-ce que ce mamelon qui s'élève arrondi comme un dôme au milieu de son lit à sec? et par quel caprice bizarre la nature a-t-elle jeté en cet endroit ce piton isolé, que ses lignes si régulières font ressembler à un monument érigé par la main de l'homme? C'est Akbou, et son sommet garde quelques pierres romaines. Tout fait croire qu'il y eut là un tombeau. Mais derrière Akbou, quel est ce labyrinthe profondément creusé dans le flanc des montagnes où la rivière se promène en d'inextricables méandres? N'est-ce pas un derviche sorcier qui a tracé avec son bâton magique ces sillons étrangement contournés, pour en former un dessin d'arabesques cabalistiques? C'est l'Oued-bou-Sellam. Partie des environs de Sétif et enrichie en chemin des eaux de vingt affluents, cette rivière se marie au frère du Sébaou, l'Oued-Sahel, qui devient alors, et jusqu'à son embouchure, l'Oued-Summam. Avant d'être l'Oued-Summam et l'Oued-Sahel, le grand fleuve de la Kabylie méridionale a été l'Oued-Ziane et l'Oued-Douss, qui naissent au sud et au sud-est d'Aumale. Dans la saison des pluies, son lit, large de trois à quatre cents mètres, devient pourtant trop étroit et déborde parfois en quelques heures, quand accourent, gonflés subitement par le déluge africain, ses nombreux affluents: l'Oued-Mahrir et l'Oued-Amazin, avec l'Oued-bou-Sellam sur la rive droite; l'Oued-el-Berd, l'Oued-Ouakoura, l'Oued Mlikeuch et d'autres sur la rive gauche, qui tombent du Djurjura. Comme je l'ai dit ailleurs, ce cours d'eau ouvre de l'ouest à l'est, dans les montagnes berbères, une brèche parallèle à celle du Sébaou: l'une et l'autre isolent, au nord et au midi, le grand massif djurjurien; et les deux vallées sont comme les fossés, tantôt à sec, tantôt remplis d'eau, de cette forteresse de géants. Nous voici au bout du défilé, où une brise fraîche nous a caressé le visage. Mais, de décembre à mars, de furieuses rafales y précipitent des tourbillons de neige, qui le ferment ou en font un passage redoutable. Le versant sud ne nous montre qu'une partie de sa surface convexe. A droite, sont les contreforts des Aïth-Mlikeuch; à gauche, se dresse un mur vertical de quinze cents mètres, où suinte l'eau des dernières neiges; devant nous s'enfonce un escalier de géants, qu'en 1857, pendant la campagne, les sapeurs français ont quelque peu retouché. Auprès du casse-cou d'hier et de ce matin, cela peut passer pour une route de première classe.

—Bel-Kassem, quel est ce village?

—C'est la zaouïa de Chellata, Madame. La mère de Si-Mohammed Saïd-ben-Ali-Chérif y demeure près des tombeaux de son mari et des ancêtres de son fils.

—Tu en parles avec plus de respect que des autres femmes.

—Elle est aussi plus respectable.

—Est-ce une maraboute?

—Ils sont tous marabouts dans cette famille, qui est très-vénérée ici.

—Pourquoi?

—Depuis plusieurs siècles, elle exerce dans l'Oued-Sahel l'autorité du bien. Originaire du Maroc, elle vint s'établir dans le pays, peut-être à l'époque ou les Maures furent obligés de quitter l'Espagne. Beaucoup des marabouts de Kabylie, notamment ceux du littoral, sont leurs arrière-petits-fils. Il existe dans nos montagnes, surtout du côté de la mer, des villages entiers de marabouts qui s'appellent entre eux andalous. D'autres sont venus directement de l'Ouest presque nus et en mendiant. Accueillis par les tribus comme de pieux pèlerins et envoyés d'Allah, ils y ont fondé des zaouïa, ou sont restés dans les villages pour y apaiser les discordes intestines et pacifier les sofs en guerre. Ainsi fit mon arrière-grand-père.

—Tu es donc marabout?

—Sans doute: tout fils de marabout est marabout, et engendre des marabouts jusqu'à la consommation des temps.

—Tu ne nous l'avais pas dit.

—Je n'en tire pas vanité: un marabout est un homme ni plus ni moins qu'un autre.

En ce moment, un passant s'approcha du guide pour lui baiser la main. Bel-Kassem ne s'en montra pas plus fier.

—A la bonne heure! dit le Philosophe, nos prêtres et nos moines feraient bien d'apprendre de toi l'humilité chrétienne.

—Mais de marabout comment es-tu devenu soldat?

—Il est assez rare, en effet, qu'un marabout se voue aux armes, à moins qu'il n'y soit poussé par le fanatisme religieux. Dans les guerres de tribus et de villages, il ne remplit que le rôle de parlementaire ou de pacificateur. On dit communément: un marabout est une femme qui ne se bat pas. Je vous prie de croire, se hâta d'ajouter finement Bel-Kassem, que je suis bon à faire mentir de toute façon un si méchant dicton. Je me suis fait soldat parce que, tout marabout que j'étais, je ne savais pas faire de miracles.

—Tu y crois donc aux miracles?

—Assurément.

—Et tu as essayé d'en faire?

—Oui.

—Comment t'y es-tu pris pour cela?

—D'abord, j'ai épuisé toute la science du thaleb, la lecture, l'écriture, la versification, les mathématiques et l'astronomie, le Coran et ses commentaires, les principes de droit, bref, tout ce qu'on enseigne dans les grandes zaouïa, dans celle de Chellata, par exemple, la plus renommée de toute la Kabylie. Ensuite, j'ai jeûné, j'ai prié, j'ai conjuré les djenouns, et jamais je ne suis parvenu à altérer la moindre loi de la nature.

—Eh! mon ami, tu as donc acquis la preuve que les prétendus miracles ne sont que mômeries qu'on les fasse à Paris ou sur le Djurjura?

—Cependant nous avons des marabouts, comme vous des saints et des prophètes, qui possédaient le don du miracle.

—On enseigne cela dans nos écoles comme dans les tiennes; mais le jour n'est pas loin où le bon sens public aura fait justice de cet abus.

—Oh! Monsieur, on aura bien du mal à faire croire aux Kabyles que certains de leurs marabouts n'ont pas le pouvoir de déranger l'ordre naturel.

—Pas plus, mon ami, qu'on n'en aura à démasquer nos marabouts à nous, qui suent sang et eau pour remettre à la mode des jongleries de l'an mil. Des écoles, des zaouïa où la jeunesse apprendrait à ne pas mépriser la raison, mais à s'en servir sans cesse et avec une entière confiance: il n'en faudrait pas plus. Mais tous vos marabouts prêchent-ils le surnaturel comme les nôtres, et tous aussi cultivent-ils le champ fécond de la sorcellerie? par exemple, allume-t-on des chandelles dans la même paroisse à la fois pour qu'il pleuve et pour qu'il ne pleuve pas? Tous sont-ils fanatiques au point de maudire et de vouer au diable les bonnes gens qui font le bien sans eux et refusent de leur payer la dîme?

—Non: il y en a, bien qu'ils soient rares, qui ne maudissent personne, pas même les Roumis, et qu'on honore pour leur sagesse et leur vertu. Ils donnent d'une main ce qu'ils reçoivent de l'autre, et leur vie édifiante est tout amour et charité. Ce sont de vrais saints, ceux-là; mais, je le répète, ils sont rares.

—Comme chez nous!

—La zaouïa de Chellata, demandai-je, est une école pour les enfants ou pour les adultes?

—On y trouve des tolbas de tout âge.

—Sont-ils nombreux?

—Deux à trois cents.

—Et que payent-ils chacun?

—Rien. C'est Ben-Ali-Chérif qui paye pour tous.

—Il est donc bien riche?

—Lui! il ne pourrait jamais épuiser son trésor. Vous ne savez pas l'histoire de la Maison d'or?

—Non.

—Eh bien, les ancêtres de l'aga, qui étaient des saints, érigèrent, dans un endroit connu de lui seul, une maison où l'or vient comme la mauvaise herbe dans ce champ. Plus ils en prennent pour faire le bien, et plus leurs richesses augmentent. C'est un miracle, cela, pourtant, et un miracle authentique!

—Dis plutôt une allégorie charmante et toute à l'honneur de cette famille, puisqu'elle vous apprend qu'en faisant le bien autour d'eux, ces chérifs, fils d'Ali, ont grandi dans le pays en autorité, en considération et en richesse.

—Vraie ou non, cette explication me satisfait et me plaît. Au milieu de vous, je finirais par devenir raisonnable, quoique marabout. L'aga s'enrichit donc à dépenser, bon an mal an, deux cent mille francs pour sa zaouïa: car ce n'est pas seulement une école, mais aussi une maison hospitalière où chacun est admis, sans qu'on lui demande de quel pays il est, d'où il vient, où il va, ni s'il est riche ou pauvre. Jamais non plus, là, on ne vous dit: Quand partez-vous? Que vous y restiez un jour, huit jours ou un mois, on ne vous refuse pas votre place sur la natte et autour du plat. Vous y demeureriez pendant toute une année, qu'on ne vous dirait pas encore: Allez-vous en! C'est la seule zaouïa établie sur ce pied-là. Aussi les Kabyles s'en font gloire, et les Arabes n'en ont jamais eu de pareille. Aux fêtes religieuses, plus de mille pauvres viennent y manger le kouskoussou à la viande. Oui, vous avez raison: le trésor inépuisable et qui grandit sans cesse, c'est la reconnaissance des malheureux.

—Mais les autres zaouïa, de quoi vivent-elles?

—De ziara et d'achour [Offrandes et quêtes.]. Elles possèdent aussi des terres, du bétail, des figuiers et des oliviers provenant de legs pieux. Ce fonds est exploité par des khemmes [Métayers.], qui prélèvent un cinquième de la récolte, ou au moyen de corvées religieuses. Ces touïza, comme celles pour les pauvres, sont imposées par les djemâa, car l'oukil et les tolbas n'exercent parmi nous aucune autorité. En Kabylie, la religion n'est pas du tout mêlée à la politique, comme en pays arabe. Pour les zaouïa qui nourrissent nos pauvres et instruisent nos enfants, nous travaillons, mais volontairement: chacun leur donne ce qu'il veut, ce qu'il peut. Les écoliers payent une rétribution scolaire, un ou deux francs par mois ou l'équivalent en nature, moyennant quoi ils y reçoivent l'instruction, le vivre et le coucher. Après les vacances, les petits, quand les parents sont dans l'aisance, emportent de la maison quelques douceurs pour l'oukil: du miel, des oeufs ou des gâteaux; mais les parents sont-ils pauvres, les petits ne payent rien et n'emportent avec eux que la planchette où sont gravés les versets du Coran.

—Et à la zaouïa de Ben-Dris, chez les tolbas du bâton, qu'est-ce donc qu'on enseigne?

—Oh! pour celle-là, répondit le guide en faisant la grimace, c'est le revers de la médaille; elle est à deux pas d'ici: un vrai coupe-gorge, habité par les fils perdus de la montagne et de la plaine. Le 19 mars 1851, ils se ruèrent avec Bou-Bar'la sur Chellata: le faux chérif se flattait d'enlever le vrai chérif pour l'égorger et se mettre à sa place; mais, du haut de leurs tours, que vous voyez d'ici, les tolbas de la science fusillèrent très-vigoureusement les tolbas du bâton. Ces malfaiteurs réussirent pourtant à faire sur Ben-Ali-Chérif, ou plutôt sur les pauvres, une razzia de trois cents boeufs et de trois mille moutons.

—Mais, interrompit madame Elvire, est-ce qu'ils ne pourraient pas nous razzier un peu, nous aussi?

—Oh! ce n'est pas l'envie qui leur en manque, et, s'ils ne vous tirent pas des coups de fusil dans le dos pour vous dépouiller ensuite et piller vos bagages, c'est qu'ils savent bien qu'ils payeraient de leur tête un cheveu enlevé à la vôtre. C'est ailleurs, maintenant, qu'ils vont faire leurs mauvais coups; ils reviennent seulement pour cacher leur butin dans leur antre. Quand un objet a été volé n'importe où, on est presque certain de le retrouver chez les Ben-Dris, car tous pratiquent I'industrie de l'oukaf [Recéleur.].

—Est-il vrai que vos kanouns tolèrent le recel?

—Ils ne le punissent pas.

—Mais, si l'oukaf n'est pas puni, il est du moins méprisé?

—Non.

—Comment expliques-tu cela?

—C'est la coutume. D'abord, le volé retrouve son bien, grâce à l'oukaf; il le rachète; puis, avec la pièce de conviction en main, il a plus de chance de retrouver aussi le voleur qu'en pays arabe, où celui-ci disparaît avec elle pour aller la vendre sur quelque marché éloigné.

—Bel-Kassem, mon ami, objectai-je, cela est bien subtil!

—Monsieur, ce n'est pas ma faute! Chez nous, chacun tient énormément à ce qu'il a, et j'en connais plus d'un qui ne troquerait pas sa vieille calotte de cuir contre une neuve. A se laisser dépouiller de si peu que ce soit, on éprouve une sorte de honte.

Et cela montre, dit le Philosophe, combien est profond chez le Kabyle le sentiment de la personnalité humaine.

Aux approches de Chellata, le guide descend de son mulet: c'est une marque de déférence envers les grands marabouts dont la koubba à coupole blanche reluit par-dessus le village. Les saints kabyles sont tout aussi susceptibles que les saints romains, et, pour le moindre manque d'égards, ils vous jettent un mauvais sort ou vous cassent la tête au fond d'un précipice, lorsqu'ils ne vous vouent pas à Satan pour l'éternité des siècles. C'est ainsi que le terrible Sid-Ali-bou-Nab, le marabout à la grosse dent, anathématisait les Kabyles du haut Djurjura, ni plus ni moins que s'ils eussent été des libres penseurs et lui le pape noir en personne.

A l'entrée de Chellata, nous trouvons plusieurs jeunes tolbas près d'une jolie fontaine alimentée par l'eau des neiges: visages, mains, vêtements, toute leur personne est d'une extrême propreté, qui console nos yeux affligés par les ordures kabyles. Dans le village, au milieu d'un fouillis de masures, s'élève une charmante maison mauresque: c'est le père de l'aga qui l'a construite, et sa mère l'habite à présent.

—Mais lui, Bel-Kassem, où demeure-t-il? Tu nous avais parlé d'un palais de France.

—Oui, Madame. Ne le vois-tu donc pas là à pieds?

—Ce point blanc, sur la rive gauche de l'Oued-Sahel?

—C'est le palais de Ben-Ali-Chérif. Les Français l'ont érigé en 1855.

—Mais, mon ami, il tiendrait dans ma main.

—Ah! ah! nous n'y sommes pas. Pour y arriver, Madame, il te faudra cinq minutes, cinq toutes petites minutes.

En effet, nous descendons, nous descendons, jamais nous ne finirons de descendre. Et quel escalier! Si les sapeurs français l'ont retouché en 1857, les montagnards kabyles l'ont depuis refait à leur mode. Nous rencontrons bon nombre de gens qui se rendent à un marché ou en reviennent. Un jeune homme, presque aussi beau que celui d'Aïth-Aziz, vient regarder madame Elvire en plein visage. Bel-Kassem lui crie d'une voix terrible: «Qui t'a permis de regarder cette illustre maraboute?» et il aveugle le téméraire en lui tirant brusquement son burnous sur les yeux. Celui-ci, effrayé, s'enfuit à toutes jambes, ne sachant pas au juste ce qu'il a le plus à craindre: la colère d'une maraboute ou la vengeance d'un mari. Et nos muletiers de rire, et Bel-Kassem de se tordre sur le dos de sa bête, où il est remonté.

—Voici encore un marabout, dit le guide en riant, un marabout qui pique!

C'était un buisson épineux, tout couvert de petits morceaux d'étoffe, blancs, rouges, noirs, et de touffes de crin ou de laine, les uns arrachés au burnous, au haïk, à la coiffure; les autres, au bât, au cou du mulet, à la toison du bélier ou de la brebis.

Si vous avez une commission pour la Mecque, ajouta Bel-Kassem moqueur, vous n'avez qu'à la lui remettre; et dans six mois, s'il plaît à Allah, vous viendrez lui demander la réponse.

Il fît part aux muletiers du précieux avis qu'il venait de nous donner, et, ce fut entre eux à qui rirait le plus fort, tous oubliant qu'ils marchaient depuis six heures du matin et qu'il en était cinq du soir.

Le soleil incliné vers l'horizon projetait sur la vallée de l'Oued-Sahel les grandes ombres djurjuriennes, lorsque nous arrivâmes chez le maître de la Maison d'or. Pendant la descente, le beau kabyle n'avait cessé de guider le mulet de madame Elvire, veillant avec un soin extrême à ce que la bête ne fît pas le moindre faux pas. Le long de la route, il nous avait raconté son histoire. La voici.

CHAPITRE IV

LES EXPLOITS DU BEAU KABYLE.

—Je suis de la tribu des Aïth-Illoula-Oumalou. C'est l'une des six des Zouaoua Cheraga [Zouaoua de l'Est.]. Nous occupons depuis un temps immémorial les hautes pentes de la montagne entre la crête du Djurjura, les Aïth-Illilten, les Aïth-Idjer et les Aïth-Zikki. Ceux de nos villages qui ont leurs terres du côté de la vallée ne manquent point de bien-être. Ils s'entendent surtout à la culture des figuiers: aussi vient-on leur en acheter de plusieurs lieues à la ronde. Nous, les Kabyles du rocher, nous sommes moins favorisés. Dans la haute montagne, nous n'avons ni figuiers ni oliviers, à peine assez de terre pour ne pas mourir de faim, nous et notre bétail, que nous mettons paître, en été, sur la cime du Djurjura. Mais, durant les longs mois d'hiver, nous vivons avec nos bêtes dans nos maisons, enfouis sous la neige et au milieu de tempêtes si terribles, qu'on s'étonne que le rocher lui-même puisse résister à la violence du vent. Nous n'avons guère alors pour nourriture que de la farine de glands doux mélangée d'un peu de farine de froment ou d'orge, et notre bétail ne fait pas meilleure chère. Nous ne pouvons lui donner que des feuilles de frêne avec un peu de foin ou de paille.

Il faut croire qu'Allah a mis dans le coeur des hommes un ardent amour pour les lieux où ils sont nés: car, si misérables que nous soyons, bien peu parmi nous imitent les Kabyles des autres tribus, qui, au printemps, émigrent en grand nombre et reviennent à l'automne, après avoir gagné quelque argent dans le Tell. Beaucoup vont chercher fortune jusqu'à la frontière du Maroc. Mais il semble que notre rocher nous attache d'autant plus fortement à lui, qu'il nous fait la vie plus dure.

Ce n'est pas pourtant que nos ancêtres y soient nés et qu'ils nous aient donné le goût de la misère. Ma mère Hasna, qui appartient à une famille de savants marabouts, m'a souvent raconté que, dans les premiers temps, les Kabyles du rocher, et notamment les Aïth-Illoula-Oumalou, comme leurs voisins les Mlikeuch, habitaient la plaine fertile qui s'étend le long de la mer, entre l'Atlas, Dellys, Alger et au delà d'Alger. Ils possédaient de nombreux troupeaux et vivaient dans l'abondance. C'est là une tradition qui s'est conservée dans plusieurs tribus de la haute montagne. Longtemps, oui, bien longtemps avant les Roumis, une masse d'hommes portant des armes terribles étaient venus de l'Ouest ou bien du Nord par la mer; ils s'étaient jetés comme des lions et des panthères sur ces heureuses populations du Tell, les refoulant devant eux et contraignant quiconque ne voulait point subir leur joug à chercher un refuge dans les rochers djurjuriens. Il n'est donc pas surprenant que les pères de nos pères nous aient transmis, avec leur sang, un si grand amour de la liberté. Plutôt que d'accepter la servitude, ils ont préféré renoncer, pour eux et pour leurs descendants, au paradis terrestre. Depuis ces temps inconnus, nous avons, du haut de nos thamgouth, bravé tous les conquérants étrangers qui passaient au pied du Djurjura, dans la vallée de l'Oued-Sahel. A leurs vaines menaces, nous répondions par des moqueries accompagnées d'une grêle de pierres; les Mlikeuch leur jetaient un chien en signe de mépris; les Aïth-Iraten leur faisaient le même accueil dans la vallée de l'Asif-Sébaou. Voilà pourquoi nous nous sommes toujours considérés, eux et nous, comme les manefguis [Patriotes.] par excellence. Et, lorsqu'en mai 1857, nous vîmes le drapeau français flotter sur le Souk-el-Arba, nous refusâmes d'abord d'ajouter foi au témoignage de nos yeux. Puis, obligés de nous rendre à l'évidence, nous décidâmes avec nos alliés des Illilten, des Idger, de Ithourar, des Yahia et des Zikki, de nous dévouer au salut de l'indépendance kabyle.

Arrivé à ce point de son récit, le beau Kabyle se tourna vers madame Elvire et lui dit:

—Bel-Kassem m'assure que vous désirez connaître, non-seulement comment on se bat, mais aussi comment on aime dans nos montagnes. Eh bien, Madame, pour vous contenter, je ne puis mieux faire que de vous raconter brièvement ma vie.

Le visage du narrateur se voila de tristesse:

—Je doute, reprit-il, que mon récit vous fasse plaisir: car vos yeux disent combien vous êtes bonne, et je suis malheureux. Mon coeur s'est partagé entre deux grands amours: ma patrie et ma fiancée; il est frappé dans l'un et l'autre.

—Dis lui, Bel-Kassem, que, s'il lui est pénible de retourner dans le passé, nous renonçons au récit de ses exploits et de ses amours.

Le guide traduisit les paroles du Général.

—Non, répondit le beau Kabyle: je suis touché de l'intérêt que Madame daigne me témoigner, et je tiens à lui montrer que, si barbares que nous lui paraissions être, nous ne sommes pourtant pas plus étrangers aux nobles passions que ses compatriotes de France. Mon village touche à la crête du Djurjura. Vous vous y êtes arrêtés aujourd'hui, et avez vu qu'il se trouve à l'extrême limite des terres cultivées. Au-dessus, il n'y a plus rien que la roche nue.

Les kharouba [Familles.] des Aïth-Aziz sont pauvres, très-pauvres, sauf deux ou trois enrichies dans une industrie coupable à vos yeux, mais qui ne l'est point aux nôtres: le recel. Nous réprouvons le vol, et nos kanouns le punissent; mais l'oukaf [Le recéleur.] nous fait retrouver l'objet volé, qui, racheté par lui à vil prix, rentre en notre possession sans qu'il nous en coûte trop cher. Aussi ces familles d'oukafs ne sont pas moins considérées que d'autres qui ne demandent leurs ressources qu'à la culture ou à l'élève du bétail. Et même, en raison des biens qu'elles possèdent, elles exercent souvent, sinon toujours, dans la djemâa une influence prépondérante. Nos amins étaient fréquemment choisis parmi leurs membres.

Cependant ma mère Hasna nourrissait contre ces familles, surtout contre l'une d'elles, une haine implacable. Pourquoi? Vous allez le savoir. Ma kharouba n'avait pas toujours été parmi les plus pauvres. Ma mère Hasna avait connu le temps où nous possédions des champs dans la vallée, des boeufs et des moutons dans la montagne. Et la preuve, c'est que mon père avait pu acquérir en mariage la fille unique d'un marabout vénéré de Tirourda, Saïd-el-Hadj, très-riche lui-même. Il ne lui en avait pas coûté moins de deux cents douros d'Espagne, soit plus de mille francs. Eh bien, toute notre richesse s'en était allée chez ces oukafs, et principalement dans la kharouba des Ahmed-bou-Smaïl. Comment? C'est bien simple: mon père était un homme généreux. Dans la djemâa, il était toujours le premier à proposer l'ouzia [Distribution de viande aux familles du village.], afin que les pauvres pussent manger un peu de viande. Quand la caisse municipale était vide, il donnait le bon exemple en offrant un boeuf ou plusieurs moutons. Dans la cour de notre maison, il y avait un hangar pour les hôtes; et tous les voyageurs sans ressource y étaient logés et nourris. Allait-il en pèlerinage à la zaouïa de Chellata ou à toute autre, sa piété se répandait en ziara [Dons volontaires.]. Enfin, à chaque événement heureux, comme par exemple ma naissance, il s'empressait d'inviter à un thâam [Repas de réjouissance.] parents et amis; ou bien, s'il était invité quelque part lui-même à un eurs [Fête.], il se montrait également prodigue envers les danseuses et le maître de la maison. Aux danseuses, il jetait des pièces d'argent; et, lorsqu'après le repas on avait, selon l'usage, déplié le mouchoir destiné à recevoir l'offrande des convives, il y vidait entièrement sa bourse, ne voulant pas que quelqu'un pût se vanter d'avoir été plus généreux que lui. Ce brave homme s'appelait Mohammed-Ameur-el-Aïn.

Sa femme Hasna, qui, digne fille d'un thaleb [Savant.], était aussi instruite que belle, lui faisait d'inutiles remontrances sur ses prodigalités. Il l'écoutait et lui promettait de suivre ses sages avis: car, si la femme, en général, est parmi nous assez méprisée, nous savons pourtant honorer celle qui le mérite. Mais dès le lendemain, comme l'eau qui suit sa pente et court à la rivière, lui retournait à ses habitudes de générosité ruineuse.

Or les Ahmed-bou-Smaïl n'étaient pas seulement des oukafs; ils pratiquaient aussi la r'ania, c'est-à-dire qu'ils prêtaient sur hypothèque à la manière kabyle. Nos champs, puis nos troupeaux passèrent ainsi entre leurs mains. Ils en devinrent d'abord les usufruitiers, après en avoir remis en argent le tiers ou même seulement le quart de la valeur à mon père.

Mais voici qu'une contestation s'étant élevée, lui qui avait la main prompte autant que le coeur chaud, accourt à la maison, saisit son fusil, son sabre, et la guerre est déclarée dans la dachera [Commune.]. Les marabouts s'interposent, la djemâa se réunit. On parle, on crie, on gesticule, on s'injurie, on se provoque. Le village se divise en deux partis ennemis; bref, on court aux armes et la poudre se met à parler. Le soir, nos partisans nous rapportaient mon père frappé d'une balle en plein coeur.

Je n'étais alors qu'un petit enfant de trois ans, et pourtant j'entends encore les lamentations de ma mère. Je la vois aussi jetant son cri de malédiction et de vengeance aux meurtriers de son mari.

Mon père mort, il fallut acquitter les dettes de sa succession. J'étais son unique héritier, car les femmes n'héritent pas. La djemâa me donna pour tuteur un cousin de mon père qui n'avait pas de frères. Cet honnête homme, conseillé par ma mère, fit son possible pour sauver une partie de mon héritage. Nos biens furent acquis à vil prix par les Ahmed-bou-Smaïl, qui seuls avaient de quoi les requérir. La r'ania éteinte, ce qu'ils nous remirent d'argent suffit à peine à acquitter d'autres dettes. En sorte qu'il ne nous resta, à ma mère et à moi, que la maison du village avec le potager et quelques chèvres.

Ma mère Hasna était une femme d'intelligence et de courage. Elle n'avait pas seulement appris à lire les versets du Coran, mais aussi à carder, à filer et à tisser la laine. Jeune et belle, autant que savante, il s'offrit à elle, quoique veuve, plus d'un parti que d'autres n'eussent point dédaignés. Mais elle les refusa tous, parce qu'elle honorait la mémoire de mon père et qu'elle concentrait maintenant sur moi tout son amour. D'ailleurs elle nourrissait au fond de son coeur une passion ardente: celle de la vengeance.

—Ces Ahmed-bou-Smaïl, disait-elle souvent, ne sont pas de notre race. Ce sont des Arabes ou des Juifs, comme le montrent leur yeux obliques, leur nez recourbé et leurs instincts de cupidité. Il faut les haïr, Mohamed, car ils déshonorent notre montagne et ils ont tué ton père.

Elle avait aussi le culte des vieux souvenirs. Vers le soir, quand elle avait bêché notre jardin où j'arrachais, moi, les mauvaises herbes, nous menions les chèvres sur les hauts rochers. Nous nous dirigions presque toujours vers un endroit d'un abord difficile. Là se trouvaient des excavations profondes, de forme cylindrique et qui semblaient avoir été pratiquées de main d'homme. Elles ressemblaient à d'immenses silos.

—Regarde bien ces trous, disait ma mère Hasna; ce sont les demeures des géants qui, les premiers, ont habité ces montagnes. Allah les a foudroyés parce que, dans leur orgueil, ils voulaient s'élever jusqu'à lui. Mais nous, venus ici après eux, nous sommes rentrés en grâce, car nous savons nous incliner devant sa toute-puissance et obéir à sa loi. Parfois encore, les djenouns viennent hanter ces cavernes; la nuit, on les entend qui mêlent leur cri strident aux clameurs de la tempête déchaînée.

Alors moi je me serrais contre elle en tremblant:

—Va, reprenait-elle, nous n'avons rien à craindre de leurs maléfices, aussi longtemps que nous serons pieux et charitables, dévoués au prochain, prêts à donner tout notre sang pour l'honneur de la famille, du village ou de la tribu, pour la liberté et l'indépendance de tous les Kabyles. Mais malheur au lâche qui déserte son devoir, et honte au fils dégénéré qui ne venge point l'offense faite à son père!

Ma mère Hasna connaissait les plantes qui guérissent toutes les maladies. Elle les cueillait, j'en faisais une botte et, à la nuit tombante, nous ramenions les chèvres à la maison. En ce temps-là déjà, malgré sa jeunesse, elle s'était acquis dans le village et même plus loin, une réputation de savoir et de vertu. Elle était le médecin, la sage-femme, et s'il y avait un malade au village, on l'appelait auprès de lui. On avait foi dans ses remèdes. Si elle ne parvenait pas à guérir le corps, elle trouvait du moins de bonnes paroles pour réconforter l'âme. Aussi jouissait-elle d'une estime particulière parmi les hommes comme parmi les femmes des Aïth-Aziz; et tout enfant que je fusse, cela m'inspirait un grand respect pour elle. Il s'y mêlait même de la crainte, quand je la voyais préparer ses remèdes en récitant des prières, ou d'autres fois, parvenue à la pointe extrême d'un rocher, y demeurer longtemps immobile, les yeux fixes et perdus dans l'abîme. Il m'arrivait alors de crier: imma [Maman.]! en la tirant par son haïk. Elle, comme une personne qu'on réveille brusquement, me regardait étonnée; puis, me prenant dans ses bras, elle me serrait contre sa poitrine et me couvrait de baisers:

—N'est-ce pas, Mohamed, me disait-elle d'une voix vibrante, que tu seras un bon manefgui et que tu vengeras ton père!

Vous ne serez donc pas surpris que, tout petit encore, j'eusse déjà au coeur, à l'endroit des Bou-Smaïl, la haine qui ne pardonne pas. Si je rencontrais quelqu'un de leur kharouba maudite, je lui montrais le poing. Un jour Ali, le fils aîné, qui était à peu près de mon âge,—j'avais alors huit ans,—s'avisa de traiter devant moi ma mère de pauvresse. Je me ruai sur lui, je lui arrachai les cheveux, je le mordis à belles dents; je l'eusse déchiré, si l'on ne m'eût arraché ma proie. Je courus raconter mon exploit à ma mère:

—C'est bien, Mohamed, dit-elle en m'embrassant; mais sois moins prompt une autre fois: le temps n'est pas venu. D'ailleurs, tu sais bien que pauvreté n'est pas honte devant Allah, ni même devant les hommes de ces montagnes, et ce méchant Ali, en se montrant si orgueilleux à propos d'un bien mal acquis, a prouvé que ses parents ni lui ne sont de notre sang.

Jusqu'alors je n'avais fait que jouer et vagabonder avec les enfants de mon âge, garçons et filles. Ma mère Hasna avait eu seule toute la peine. En été, elle bêchait, fumait, entretenait notre jardin; en hiver elle filait la laine, ou, du matin au soir, elle restait assise devant son métier à tisser. Elle fusait alors des burnous, des gandouras ou des kaïks d'une grande finesse. Elle les vendait un bon prix, et c'était là, avec les produits du potager et le lait des chèvres, ce qui nous faisait vivre. Moi je ne lui venais guère en aide qu'en menant à la commune pâture notre maigre troupeau.

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