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En Kabylie

Front matter (continued 2)

Reading edition

—La richesse! s'écria le Philosophe, elle fera pousser un gros ventre au Kabyle allègre! elle changera en Romain du Bas-Empire ce libre et fier républicain! Tu ne sais donc pas, ô Maâkara, que la richesse est la grande misère des Français?

Le cavalier comprit-il ce singulier aphorisme? je ne sais; mais il répondit en souriant:

—Ah! Monsieur, j'en voudrais bien un peu, moi, de cette misère-là!

Nous montons par un sentier kabyle impraticable pour quiconque n'est pas mulet ou muletier indigène: plutôt un escalier qu'un chemin, formé de pierres inégales, grandes, petites, pointues, arrondies, assemblées par le hasard, tenant ensemble par la force de l'habitude, se détachant parfois; ou bien c'est le rocher que nos bêtes gravissent par bonds périlleux. De l'un ou l'autre côté de ce casse-cou sinueux et pittoresque, partout où la pierre est recouverte d'une couche de terre végétale, s'étalent de belles plantes potagères dans des jardins merveilleusement cultivés que gardent des haies d'épines. Puis ce sont des oliviers et des figuiers où des rossignols et des fauvettes se disputent le prix du chant. Au pied de chaque arbre, le sol, légèrement creusé, forme comme une vasque pour retenir les eaux d'arrosage. Ailleurs, verdissent des blés d'orge et de froment de la plus belle venue; là, peu ou point d'herbes parasites. Des arbres de luxe, vignes, orangers, cédrats, grenadiers, cerisiers, pommiers, pruniers et noyers décorent quelques enclos; beaucoup sont en pleine floraison, et l'air est tout imprégné de leurs arômes suaves. Nous marchons maintenant à travers un inextricable fouillis de branches, de feuilles et de fleurs. Ces arbres, amis de l'homme, étendent vers nous leurs bras dans le sentier, nous montrant leurs fruits en promesses. Les figuiers vigoureux et qui ont besoin d'espace nous barrent par moment le chemin; ils nous obligent d'admirer leurs larges feuilles luisantes, si élégamment découpées, et la riche récolte que le montagnard fera au prochain kherif ou cueillette des figues. Pendant ces jours d'abondance, il ira avec sa famille habiter son asib [Maison ou gourbi d'été.]; ils s'enivrera en savourant la figue fraîche, blanche ou noire, comme le vigneron de France en dégustant le vin nouveau. Mais cette ivresse des figues n'est ni grossière ni méchante; elle exalte en lui jusqu'au fanatisme l'amour de la liberté. Alors les pauvres iront de jardin en jardin, bien accueillis partout, et mangeront à discrétion de ces fruits nourrissants et exquis. Alors aussi, mêlés à eux, couverts de haillons sordides, les derviches fanatiques trouveront l'oreille des Kabyles plus accessible, quand, pour les pousser à la rébellion, ils leur diront: «Que le Roumi vienne! où qu'il nous faille aller pour le combattre, nous trouverons à vivre! et s'il brûle nos villages, cet arbre qui nous donne la nourriture nous procurera un toit pour la nuit.»

Devant nous, quel charmant tableau! Dans l'angle d'un carrefour auquel aboutissent plusieurs sentiers, coule une thâla [Fontaine.]. Des femmes, des jeunes filles et des enfants se pressent autour d'un mince filet de cristal liquide. A notre approche, deux ou trois, les plus timides, fuient dans la montagne, emportant, gracieusement posée sur l'épaule, leur medhid [Cruche à eau.] d'une belle forme antique. D'autres se voilent le visage avec la main, mais nous regardent entre leurs doigts aux ongles teints de henné. L'une d'elles nous accueille par un sourire, et, avec un geste plein de coquetterie mutine, c'est un de ses yeux seulement qu'elle nous dérobe. Pourquoi?… Ah! pauvre enfant! elle est borgne. Les plus petites, qui ont aussi une cruche mesurée à leur taille,—car à peine sorties du berceau, on leur enseigne le dur labeur de la ménagère kabyle,—se réfugient dans les jambes maternelles en criant: O imma! ô imma! ô maman! ô maman! Nos muletiers vont à la fontaine, faire leurs oudou-el-seghir, ablutions que tout bon musulman doit renouveler cinq fois dans un jour. Ils mouillent leurs mains, se gargarisent et aspirent l'eau par les narines en disant: «O mon Dieu! fais-moi sentir l'odeur du paradis.» Pendant ce temps, nos regards demeurent attachés sur le groupe féminin. De son côté, il nous contemple avec une curiosité ébahie qui touche à la stupeur.

—Maâkara, sais-tu l'âge de cette fillette dont les dents sont des perles, et les yeux des diamants noirs?

—Madame, c'est une femme mariée et déjà mère.

—Tu la connais?

—Non, mais le bijou qu'elle porte au front dit qu'elle a mis au monde un garçon.

C'était le glorieux tavezimth tant désiré des jeunes épousées: grand anneau d'argent ouvragé et orné de corail qu'elles étalent avec orgueil sur leur front le jour où elles donnent naissance à un fils; si c'est une fille, elles le placent modestement sur leur poitrine, entre les seins.

—Quel âge as-tu? demanda le cavalier à la belle Kabyle.

—Quatorze ans.

—Mais à quel âge, Maâkara, mariez-vous donc vos filles?

—A quinze ans, à douze, à dix ou même à neuf ans, dès qu'elles deviennent nubiles. Parfois, le marché se conclut quand la petite tette encore; et jusqu'au jour où le mari la prend dans sa maison, elle est déjà comme sa femme.

—Et qu'est-ce que vaut une femme en Kabylie?

—Le prix varie, Madame, depuis soixante jusqu'à cinq cents ou mille francs. Cela dépend de la beauté de la fille, de l'amour ou de la fortune du prétendant.

—Le Kabyle qui achète sa femme en est donc quelquefois amoureux?

—Tu en as la preuve là, sous tes yeux. L'achaoua [Coiffure en toile tissée chez les Aïth-Idjer.] dont cette jolie blonde paraît si fière lui a été donnée par un amant éperdument épris qui y a brodé pour elle ces arabesques éclatantes.

La tête, le cou, les oreilles, les poignets et les chevilles de ces femmes et de ces jeunes filles, qui rivalisaient entre elles par la finesse et l'élégance des formes, étaient chargés de bijoux. Ce luxe contrastait étrangement avec l'aspect misérable des vêtements, avec la malpropreté des visages et des chevelures. Si j'étais le gouvernement français, au risque de passer pour le plus grand de tous les despotes, j'ordonnerais, par décret, aux femmes kabyles de se laver, et j'en ferais ainsi les plus belles du monde.

Nous passons en revue tout l'attirail des ornements féminins: après le tavezimth des jeunes mères et l'achaoua des amoureuses ardemment désirées, le thazath, collier, assemblage de verroteries, de coquillages, de morceaux de corail, de pinces de monnaie, et même de boutons de cuivre portant les numéros des régiments français; le dah, bracelet en argent ou en cuivre, curieusement ouvré; les khralkhrals, anneaux des pieds en argent, plus épais et plus lourds que les cercles de fer rivés à la cheville des forçats, et les amkies, moins précieux, en cuir, en bois ou en corne; les kouneïs, boucles d'oreilles en argent ornementé de corail: les unes, les zerouïar, si grandes et si pesantes que les oreilles ne peuvent les porter, et qu'il faut les attacher dans les cheveux au moyen de chaînettes, les autres, les thiounissen, plus légères, mais bien moins estimées; le thacebth et le zerir, bijoux pour la tête, chaînettes d'argent enrichies de corail, de perles, de pièces d'or ou d'argent, d'émaux multicolores, formant diadème ou ferronnière; enfin les ibezimen, épingles-broches avec lesquelles les femmes attachent le haïk et toutes les pièces de leur vêtement: car elles ignorent le fil, les aiguilles, les cordons et les agrafes.

Les plus pauvres possèdent plusieurs ibezimen d'argent ou de fer, sentinelles de la pudeur, gardiennes de la décence. On nous avait montré quelques-uns de ces bijoux sur le marché des Issers, mais de peu de valeur et médiocrement prisés. Les vrais, les beaux ne se font guère que sur commande. Quand monsieur veut plaire à madame, ou un prétendu à sa future, il va trouver l'orfèvre chez les Aïth-Yenni ou les Aïth-Abbès, selon qu'il habite au nord ou au sud de la crête djurjurienne. Il lui compte un nombre de pièces d'argent équivalant à la richesse du présent que la vanité ou l'amour le détermine à faire. Au bout du temps convenu, l'artiste rend un bijou d'égal poids, et reçoit pour son travail un salaire fixé d'avance.

Nous saluons ces dames et ces demoiselles de la tête seulement, car les kanouns défendent aux hommes tout entretien avec les femmes à la fontaine. Ils frappent d'amende les désobéissants. L'amende est plus forte pour qui aborde une femme sur une route ou dans un bois. La plus forte de toutes, trois à quatre cents francs, est infligée à qui outrage une femme par des propositions ou des tentatives coupables, et les tuiles de sa maison sont brisées. Et si un aimable jeune homme s'en vient en l'absence de monsieur rendre visite à madame qui s'ennuie à la maison, le mari le tue bel et bien, et répudie sa femme. La loi ne tolère aucun échange de galanterie, fût-il le plus innocent du monde [Voici ce que portent les Kanouns: Celui qui va à la fontaine des femmes payera 25 francs; celui qui accoste une femme sur une route dans un bois, 50 francs; s'il lui fait des propositions honteuses, 300 francs; s'il porte la main sur elle dans un but malhonnête, 400 francs; les tuiles de sa maison seront brisées par la djemâa réunie, et le mari a de plus le droit de se venger de lui. Si la femme a consenti, son mari doit la répudier, ou payer une amende égale à celle du coupable et il ne sera plus écouté comme témoin.].

—Et toi aussi, Maâkara, qui as l'air d'un si bon enfant, tu serais sans pitié pour celui qui aurait échangé avec ta femme trois mots de galanterie tout à fait sans conséquence?

—Oh! oh! sans conséquence, Madame! chez nous, quand les yeux ont parlé, tout est dit: entre les lèvres de la femme et celles de l'homme, il n'y a qu'un baiser.

—Ainsi tu répudierais l'une et tuerais l'autre?

—Sans doute, ne voulant pas qu'on me coupe mon nif.

—Qu'est-ce que cela? fit madame Elvire.

—Mon nif, c'est mon nez; et le nez d'un Kabyle, c'est le drapeau de son honneur.

—Ainsi, dit le Philosophe en riant, le ridicule est le même en Kabylie qu'en France; seulement, vous le portez sur votre nez et nous sur notre front. Décidément, mon ami, nous sommes faits pour nous entendre.

—Mais, cavalier, reprit madame Elvire, comment les Kabyles peuvent-ils être si jaloux de femmes qu'ils achètent?

—D'abord, Madame, parce que nous les aimons malgré cela…

—Voilà une raison.

—Quand elles sont belles. Et puis, si nous étions moins sévères, personne ne connaîtrait plus son père: elles ne sont pas comme les Françaises, et ne se font aucun scrupule de couper le nif à leurs maris.

—Et c'est bien fait, puisque vous les traitez, dit-on, en esclaves.

—Bah! à chacun son lot: nous les nourrissons, elles tiennent le ménage; si nous ne les estimons pas en masse, nous honorons celles qui se distinguent par leurs vertus ou se signalent par des miracles. Les Kanouns ne leur accordent aucun droit. Elles n'héritent pas; ce qu'elles ont appartient à leurs maris ou à leurs parents; mais elles n'ont aucune charge: filles, femmes ou veuves, c'est aux hommes de pourvoir à leur entretien.

—Est-il vrai qu'après les avoir épousées sans leur consentement, vous puissiez les répudier par caprice, et consommer d'un mot votre divorce avec elles?

—Oui, mais elles peuvent se remarier.

—C'est bien heureux vraiment!

—A la condition toutefois, ajouta Maâkara, que le nouvel acquéreur remettra au premier mari la somme que celui-ci a payée aux parents de la femme.

—Oh! comme je me vengerais! fit madame Elvire courroucée.

—Elles se donnent assez souvent ce plaisir-là. J'en connais une qui, après avoir été achetée six fois, a empoisonné son dernier acquéreur pour convoler en septièmes noces avec un jeune homme auquel elle avait donné l'amulette qui fait aimer.

—Vos femmes ont des poisons?

—Elles se servent d'arsenic pour s'épiler par tout le corps.

—Et cette amulette, où la trouve-t-on?

—Tu peux le demander à cette vieille sorcière que nous apercevons là-haut, grimpant vers son village, avec une charge de bois mort sur le dos. Elle a dû composer plus d'un philtre d'amour ou de mort, et non-seulement elle est adroite à glisser un charme dans le haïk d'une femme ou d'une fille, dans le burnous d'un jeune garçon, mais elle sait aussi faire disparaître le fruit d'un amour coupable.

—Maâkara, tu ne m'as pas dit où l'on trouve cette amulette.

—Ah! ah! repart le cavalier en riant, serait-ce pour t'en servir, Madame? Vraiment, tu n'en as pas besoin.

Nous éclatâmes de rire. Le Général éprouvait un peu de confusion.

—Vous irez, continua le cavalier, trouver un thaleb [Un savant.]. Vous lui ferez écrire un mot, un nom, une devise sur un petit morceau de papier, puis sur un autre. Vous porterez sur vous le premier de ces deux talismans, et vous chargerez une vieille femme ou une jeune, peu importe, de mettre le second dans les vêtements du bien-aimé. Au bout de quelques jours, vous tomberez inévitablement dans les bras l'un de l'autre.

Le rire de madame Elvire retentit sonore au milieu des nôtres.

—Merci, Maâkara, mon ami, dit le Conscrit, pour les précieux renseignements que tu donnes à ma femme! Rends grâce à Allah que je ne sois pas un mari kabyle; je pourrais me venger de toi.

Le cavalier regarda du coin de l'oeil le mari français, non sans un peu d'inquiétude.

—Rassure-toi, mon garçon, reprit aussitôt celui-ci. En France, nous sommes débonnaires, confiants et crédules, beaucoup trop infatués d'ailleurs de notre propre mérite pour nous faire à nous-mêmes l'injure de supposer que nos femmes puissent nous préférer aucun homme de la terre.

—Mais les jeunes filles sont-elles traitées avec la même rigueur?

—Oui, Madame. Naguère encore, une fille-mère était punie de mort, lorsqu'elle ne parvenait pas à fléchir ses parents, à épouser son séducteur ou quelque bon diable qui voulût réparer sa faute. L'autorité française a aboli cet usage. Et puis, il y a bien peu de filles séduites dans nos montagnes: d'abord parce qu'on marie les enfants de bonne heure, et ensuite parce que chaque injure faite à l'honneur d'une famille entraîne des vengeances terribles. Celui qui, parmi nous, ne venge pas son nif outragé, demeure déshonoré aux yeux de toute sa tribu. Il faut venger son injure ou quitter le pays. Et si l'insulté meurt avant d'avoir exercé l'oussiga, la vengeance, c'est à son héritier de faire payer à l'insulteur la diâ, le prix du sang. Il est arrivé souvent que des tribus entières, avec tous leurs sofs alliés, ont pris les armes pour venger l'injure faite à un de leurs membres, tous se trouvant atteints dans la personne d'un seul.

—C'est le dernier mot de la perfection sociale, s'écria le Philosophe avec feu. Quand nous en serons là en Europe, le despotisme aura vécu. Et pour ce qui est des femmes de Kabylie, si peu enviable que soit leur sort, elles ont du moins un très-réel avantage sur les femmes de France: on ne les épouse pas pour leur dot. Marché pour marché, je préfère encore celui des Kabyles.

Une femme montait devant nous, pâle, ridée, flétrie, ployant sous sa lourde cruche d'eau; elle traînait par la main une petite fille de quatre à cinq ans, qui portait une mignonne amphore. La mère avait des tatouages bleuâtres aux tempes et au front; l'enfant, déjà coquette, s'était parée de feuilles d'alfa qui entouraient, en guise de bijoux, son cou, ses bras et ses jambes.

Le visage riant de celle-ci contrastait avec l'air morne de l'autre.

—Que cette femme a l'air triste! dit madame Elvire émue de pitié.

—Si elle avait eu un fils au lieu d'une fille, répondit Maâkara, elle serait plus fière à présent. Elle serait la maîtresse au logis, tandis qu'elle est la servante. Je connais son mari; il voulait absolument avoir un garçon, et pour cela il a acheté une seconde femme qui a comblé ses voeux.

—Deux femmes!

—Le Koran en permet jusqu'à quatre; mais la plupart de nous trouvent que c'est assez d'en nourrir une. Quel âge donnez-vous à celle-ci?

—Cinquante ans pour le moins.

—Elle n'en a pas encore trente. Elle s'est usée au travail, abîmée dans la jalousie. A elle les gros labeurs et les dédains du maître, tandis que la nouvelle n'a guère souci que d'allaiter le fils de la maison. Pour lui, on a fait parler la poudre; on a célébré sa naissance le septième jour par un thâam [Festin.], auquel le père a convié ses amis et ses proches. Mais quand la petite fille est née, il n'y a pas eu la moindre réjouissance.

—Et c'est une injustice criante, observa M. Jules en regardant madame Elvire.

—C'est ainsi, Monsieur, dans toutes les familles, reprit le cavalier; aussi, quand une femme se marie, ne manque-t-elle jamais d'invoquer les plus saints marabouts afin d'engendrer un garçon.

—Nous arrivons chez les Aïth-Adeni, fraction de la tribu des Irdjen, une des cinq des Iraten; et, nous étant retournés, des oh! et des ah! admiratifs nous échappent devant le tableau incomparable qui se déroule sous nos regards. Madame Elvire rayonne, le Philosophe rêve, M. Jules pleure, et moi je prends des notes; enfin, le cavalier a le sourire de l'amour-propre satisfait, car c'est lui qui a prémédité de nous conduire à ce point de vue. Les muletiers s'interrogent entre eux pour savoir ce qui nous peut impressionner de la sorte.

L'immense abîme est baigné dans un brouillard éblouissant. Ce n'est pas de la vapeur d'eau, mais de la lumière condensée. Au fond de ces ondes transparentes qui forment comme un fleuve rayonnant entre les montagnes, apparaît la vallée du Sebaou, avec ses flaques d'eau, ses arbres et ses fleurs. C'est un lit d'or enrichi de diamants, d'émeraudes et de perles. Les grandes ombres des hauts pitons, projetées çà et là sur les flots radieux, produisent des effets fantastiques; en quelques endroits où deux rochers verticaux forment un angle, le soleil et la nuit, en s'y mariant, enfantent des profondeurs bleuâtres, insondables comme le ciel et comme lui infinies. En face de nous, Tizi-Ouzou et son bordj: on les tiendrait dans la main. Puis, les montagnes des Aïth-Flisset, entre lesquelles serpente la route d'Alger; elles rejoignent à l'horizon la chaîne du Petit-Atlas. A droite, l'Asif Sebaou s'enfonce dans les gorges des terrains friables; à gauche, le Djurjura resplendit comme un dieu dans sa gloire! Derrière nous, dans un cimetière, des hommes et des femmes prient accroupis. Au seuil de sa maison, un vieux Kabyle, appuyé sur son debouz [Bâton ferré.], nous regarde d'un air farouche; une bande de petits garçons effarés, hardis et méfiants comme des moineaux francs, vient s'abattre à quelques pas de nous, criant Soldis! soldis [Des sous! des sous!]! Enfin, sur la grande route qui sillonne les flancs de la montagne, nous apercevons, prodigieux contraste! les poteaux et les fils du télégraphe. L'extrême civilisation et l'extrême sauvagerie s'embrassent ici, et du fort National, au coeur de la Kabylie, nous pourrons dire à nos amis de Paris: «Nous allons bien, et vous?» Le sentier traverse le cimetière. Pourquoi ces jours entre les pierres des tombes? Les Kabyles veulent que leurs morts jouissent comme eux de l'air et de la lumière. Bientôt nous atteignons la grande route, où des gamins cuivrés, beaux et nus comme l'Amour antique, se disputent nos soldis; ce sont les mêmes batailles que celles des petits paysans blonds et joufflus qui suivent en courant les diligences de l'Alsace ou de la Normandie.

Le 2 juin 1857, vingt-cinq mille pelles, pioches, scies, haches, secondées par deux cents feux de pétards, livraient aux rochers des Aïth-Iraten un assaut bien plus glorieux que celui du 24 mai. Et le 23 juin, après vingt-deux jours d'efforts héroïques, deux pièces de douze, attelées de six chevaux, montaient de Tizi-Ouzou au plateau conquis de Souk-el-Arba, par cette brèche que l'armée venait d'ouvrir à une autre civilisation que celle du canon. Les Kabyles, soumis ou insoumis, suivaient avec des yeux consternés ce serpent de vingt-cinq mille mètres qui rampait jusqu'à leurs crêtes inaccessibles pour y venir dévorer l'indépendance nationale. Pour les réconforter, les marabouts leur disaient: «Le Prophète a suscité les Français comme un fléau vivant afin de punir les crimes des Kabyles; mais, si Mahomet veut le châtiment de ses enfants coupables, il ne veut pas leur asservissement à des infidèles. Voici déjà que, du haut du ciel, Allah frappe de vertige tous ces Roumis ameutés par lui: pour une route inutile, voyez comme ils jettent leur poudre aux rochers de la montagne!»

En vain, cette fois, des fanatiques s'efforcent-ils d'abuser ces hommes naïfs et crédules, mais pourtant pleins de bon sens. Et lorsqu'après le 14 juin, anniversaire du débarquement des Français en Afrique, qui fut choisi pour la pose de la première pierre du fort National, un vieil amin vit sur le Souk-el-Arba des bastions sortir de terre, il s'écria: «Un bordj! Regardez-moi: quand un homme va mourir, il se recueille et ferme les yeux. Amin des Kabyles, je ferme les yeux, car la Kabylie va mourir [Émile Carrey, Récits de Kabylie.]!»

Vers six heures du soir, nous entrons au fort par la porte d'Alger. Ravis du voyage, mais rompus, nous descendons de nos montures. Nous payons nos muletiers: trois francs pour l'homme et la bête, et un franc de pourboire. Nous nous séparons très-satisfaits les uns des autres, et remercions notre bon guide Maâkara, en lui glissant une pièce de cinq francs dans la main. Ce brave garçon nous suivrait, au bout du monde. Nous entrons dans un hôtel, le meilleur; il y en a deux. Lequel est-ce? Je l'ai oublié, et je ne le retrouve pas sur mes tablettes: ô ingratitude!

*[Les habitants les plus anciens de la partie septentrionale de l'Afrique, à l'ouest des Égyptiens, nous sont signalés, il y a cinq ou six mille ans, dans la traduction grecque des annales égyptiennes de Manethon, sous le nom de Libuès, que nous rendons par le mot Libyen et que rendait le mot égyptien Lebou ou Rebou. Sous la quatrième dynastie, le roi Neferkhérès est dit avoir soumis une portion des Libyens terrifiés par la vue d'une éclipse. Cette époque devait répondre à celle des pierres taillées dont on retrouve des traces sur les points les plus distants de l'Algérie: près d'Alger, à la pointe Pescade, sur les confins du Sahara, dans l'oasis d'Ouargla. A partir de la dix-huitième dynastie, sinon plus tôt, de nombreux indices donnent à penser qu'à ces Lebous est venu s'ajouter un peuple nouveau aux yeux bleus. Le fait devient certain en 1400 avant notre ère. Des déserts, à l'occident du Delta, un flot de nomades aux yeux bleus et aux cheveux blonds descend des îles de la Méditerranée, sur le continent africain, menace les provinces du nord de l'Égypte et n'est contenu qu'avec de grands efforts par les armées égyptiennes. Ces envahisseurs comprennent des Lebous, des Maschouach, dont descendraient les Macas d'Hérodote, les Mazigues de Ptolémée et les Amazigs (Touaregs) d'aujourd'hui, etc., et étaient désignés sous le nom général de Tamahou. Plus intelligents que les autochtones, ils les auraient subjugués, et en retour leur auraient apporté l'art de construire les monuments mégalithiques. La présence actuelle de ces monuments en quantité innombrable des côtes du Maroc jusqu'à la Tunisie et d'individus blonds dans cette même étendue et jusque dans les îles Canaries établit en quelque sorte les frontières de leur domination d'alors. C'était l'époque de la pierre polie en Algérie, et plus tard celle des métaux; la première paraît y avoir été fort courte. De la fondation de Carthage jusque vers l'invasion romaine, la chaîne de l'Atlas, du Djebel-Amour et de l'Aurès et ses deux versants, allant d'une part à la Méditerranée et de l'autre au Sahara, étaient donc occupés par un peuple formé de deux éléments ethniques déjà, et même de trois, en y ajoutant l'élément nègre qui, incontestablement, existait. Ce peuple n'avait aucune unité nationale, à en juger par la variété de noms sous lesquels les auteurs en parlent: les Numides, les Gétules, les Gamarantes, les Augils, les Atlantes ou tribus de l'Atlas, les Troglodytes, etc.

La plupart des inscriptions en langue berbère retrouvées sur des rochers ou des dalles sont de cette époque. (Voir la Collection complète des inscriptions numidiques (libyques) avec des aperçus ethnographiques sur les Numides, par le général Faidherbe. Paris, 1870.) On sait les soulèvements continus dans les montagnes de la Kabylie qu'eurent a réprimer les Romains, et le nombre de postes militaires qu'il leur fallut entretenir sur les confins du Beledjerid pour contenir l'esprit belliqueux et indépendant des indigènes. Plus tard même, une fraction importante de ce peuple refusa de plier devant l'invasion musulmane et émigra en masse dans le désert; ce furent les Touaregs. Arrivant à l'époque actuelle et écartant de la population indigène véritable tous les éléments conquérants et accidentels, nous restons donc en présence d'une masse essentiellement composée de bruns par les cheveux, les yeux et même la peau, mais parsemée çà et là d'individus tirant plus ou moins sur le blond et ayant parfois les yeux bleus ou la peau d'une complexion blanc-mat ou rouge-brique, marquée d'éphélides, comme il s'en rencontre dans les pays du Nord. Évidemment les premiers, les bruns, sont les représentants de la race la plus ancienne, numériquement plus forte et appropriée au sol qui la vit se constituer, tandis que les seconds, les blonds, sont les restes d'une autre race, née sous d'autres climats, et venue postérieurement se fondre dans la précédente. Les premiers sont les Lebous; les plus purs des seconds sont les Tamahou, dont le type est figuré sur les monuments égyptiens. La fusion, toutefois, est aujourd'hui si intime, le type ethnique numériquement le plus fort a si bien repris le dessus en vertu de la grande loi anthropologique du retour aux ancêtres, qu'il y a lieu de regarder la race berbère actuelle comme une, etc.—Revue d'anthropologie, t. III, 1874.

A considérer dans leur ensemble les pays qui furent la Libye ancienne, l'Afrique du Nord et le Sahara de nos jours, ces pays paraissent n'avoir subi que des changements peu sensibles. Ils ont dégénéré cependant, quelques parties du moins, et ils se sont dépeuplés. L'homme est allé s'amoindrissant, dans les siècles modernes, sous l'empire de luttes sans trêve, au milieu des ruines accumulées et de toutes les dévastations commises par les dominateurs; et par une loi de corrélation nécessaire, le sol a suivi la fortune de l'homme. Cette contrée du Magreb est toujours l'El-Khadra (la Verte) des Arabes de la conquête; mais les mêmes terres qui nourrissaient Rome sous les empereurs ne nourrissent même plus aujourd'hui leurs habitants. Du Nil à l'Océan, de la Méditerranée au Niger, nous retrouvons a peu près les mêmes peuples qu'anciennement, qui n'ont guère fait que changer souvent de lieux et aussi de noms; les uns plutôt fixes, agriculteurs; les autres plutôt pasteurs et nomades. Et il est rationnel de croire que, sauf sans doute la proportion, des blonds et leur répartition au milieu des populations actuelles, ils ont conservé en général la physionomie et les principaux traits qui caractérisaient leurs ancêtres. Nous ne savons rien de plus. Des races dites Berbères. J.-A.-N. PÉRIER, Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, 1873.

Quel rôle ont joué les populations immigrées, du moins quelles traces ont-elles laissées?

Ces vieux envahisseurs et ces primitives immixtions ont eu jadis une influence considérable sur la constitution des peuples dans ce pays, et s'il en subsiste surtout des noms, la population dans son ensemble n'en demeure pas modifiée aujourd'hui autant qu'on pourrait le penser. En effet, sauf des nuances entre la plaine envahie et la montagne où n'a pas pénétré la conquête, entre l'Est et l'Ouest, et beaucoup de différences individuelles, traces dernières d'anciennes intrusions et d'anciens mélanges, le Kabyle du Tell algérien est à peu près partout le même; et il est permis de croire que ces divers peuples, aventureux et venus de loin, auront fini par succomber dans la lutte avec les conditions nouvelles, au point qu'il n'en reste guère que des vestiges peu nombreux et parfois à peine reconnaissables.

Les effets des croisements, lorsqu'ils ont eu lieu, ne se sont pas perpétués; et, à défaut de continuité dans le recrutement, comme il arrive en cas semblables, la plupart de ces populations étrangères, quand elles ne se sont pas éteintes d'elles-mêmes, auront été finalement absorbées dans le sang indigène, à la manière des fleuves qui se perdent dans la mer. Que si les Arabes seuls ont prospéré sur ce sol, comme par exemple ils prospèrent en Égypte, c'est qu'ils ont trouvé là des conditions de vie corrélatives à leur type, et par conséquent une autre patrie. Leur nombre actuel, néanmoins, n'est évalué qu'à 500,000 en Algérie, où l'on compterait environ, suivant M. Warnier, 2,200,000 individus de races dites berbères.—Idem.]

CHAPITRE II

DU FORT NATIONAL AU DJURJURA.

Le fort National couvre un espace d'environ douze hectares, comprenant le plateau du Souk-el-Arba, ainsi que l'emplacement du village d'Icheraouïa, qui en occupait la partie supérieure, et qu'on a démoli après l'avoir acheté pour vingt-cinq mille francs aux Kabyles. Une enceinte continue de deux mille mètres, percée de meurtrières, flanquée de dix-sept bastions et en plusieurs endroits casematée, forme, sur ce point culminant, une position presque inexpugnable qui défie la belliqueuse ardeur des patriotes berbères. Si le bordj de Tizi-Ouzou est la clef de la Kabylie occidentale, le fort National ouvre la porte du Djurjura; et c'est le nom qui a été très-bien donné à l'une des deux entrées, celle qui regarde l'est. Entre la porte du Djurjura et la porte d'Alger, s'étend une large rue, la principale. A égale distance de l'une et de l'autre, elle aboutit à une jolie place carrée, plantée en quinconce, où deux bâtiments situés en regard offrent un aspect monumental: la place Randon; le cercle des officiers et les bureaux militaires. Dans la grande rue s'élèvent déjà un assez grand nombre de maisons européennes, où s'exerce l'industrie privée, boutiques ou cabarets, une ville embryonnaire. En contre-bas, sur la déclivité du plateau, dans l'espace compris entre le mur d'enceinte et les deux portes, on rencontre successivement, en allant de celle d'Alger vers celle du Djurjura, le quartier de la cavalerie et les fourrages, les ateliers du génie, l'hôpital, la manutention et les magasins militaires.

Le dîner commandé, nous suivons la grande rue; puis, revenant sur nos pas, nous trouvons à gauche une église en construction et presque achevée. Nous faisons le tour de la place Randon, émerveillés de ses monuments; mais notre admiration est au comble, quand madame Elvire, s'arrêtant devant des affiches étalées sur un mur, se met à les lire à haute voix:

SAMEDI PROCHAIN, 9 AVRIL

BAL PARÉ DE LA JEUNE FRANCE

TENU PAR M. JOUVE

Le Bal commencera à 9 heures.—Prix d'entrée: 1 fr.

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DIMANCHE PROCHAIN, 10 AVRIL

GRAND BAL AU CAFÉ CHANTANT

TENU PAR M. AUNACQ

On commencera à h. 8 1/2.—Prix d'entrée: 50 c

Mabile, tu es détrôné! Casino Cadet, ta gloire est éclipsée! O bon peuple de France, lorsque dans la terrible Josaphat retentira la trompette de l'archange, c'est en chantant et en dansant que tu paraîtras devant le Père éternel! c'est par tes pirouettes et ton rire que tu désarmeras le grand vieillard au front d'airain!

Au fond de la place Randon, appuyé contre une colline, se dresse un double escalier de pierre. Nous le montons pour nous rendre chez le colonel qui commande le fort. La garnison ordinaire est de trois mille hommes; mais ici, comme à Tizi-Ouzou, l'effectif a été réduit dans une proportion telle que, si elle n'est pas le fait d'une confiance aveugle, imprévoyante et téméraire, elle semble condamner absolument l'emploi de tout moyen violent contre la Kabylie. Huit cents baïonnettes opposées à soixante-quinze mille fusils! Le Sud s'est soulevé, la révolte arabe s'est propagée depuis la frontière du Maroc jusqu'aux portes d'Aumale, jusqu'aux confins kabyles: et pas un coup de fusil n'a été tiré sur le Djurjura [Ceci a été écrit avant la révolte des Kabyles en 1870.]! Les guerriers montagnards les plus intrépides et les derniers soumis seraient-ils donc devenus tout à coup, par miracle, des hommes pusillanimes? Est-ce vraisemblable? Non, aussi intelligents que braves, ils ont compris déjà que dans le commerce des Français ils ont peu à perdre et beaucoup à gagner. Mais alors était-il bien nécessaire de les réduire par la violence? et la sanglante campagne de 1857 est-elle justifiée? Là-dessus entre nous, grande controverse. Le Philosophe soutient que toute guerre est en soi immorale et condamnable, par la seule raison qu'elle force les hommes à s'entr'égorger; qu'elle le devient doublement si elle s'attaque à l'indépendance d'un peuple, et qu'en cette matière-là, pas plus qu'en aucune autre, le but ne saurait justifier les moyens.

—Ainsi, dis-je, il fallait respecter ces bons pirates d'Alger qui venaient exercer leur honnête métier de meurtre et de pillage jusque dans les eaux de Marseille ou de Gênes?

—Je veux bien, me répondit-il, vous concéder le droit de détruire les brigands, comme les lions et les panthères: ceci constitue le cas de légitime défense; mais je n'irai pas plus loin.

M. Jules cherchait à se former une opinion dans les yeux de madame Elvire.

—Ami, dit-elle, en prenant le bras de son mari, tu ne seras jamais qu'un rêveur, affolé de la plus insaisissable de toutes les chimères: l'absolu. Et c'est par là surtout que tu m'as plu. Sois juste cependant, et avoue que, sans la campagne de 1857, les Kabyles ne posséderaient pas cette belle route, par où la civilisation et la richesse vont pénétrer dans leur pays.

—Eh! qu'importe? l'éclat des plus puissants empires du monde vaut-il la pauvreté républicaine?

—Chut! fis-je, nous sommes ici en France.

La résidence du commandant supérieur, vers laquelle nous nous dirigeons, occupe, avec les casernes de l'infanterie, la partie dominante du plateau. Là aussi on rencontre, en descendant vers la porte d'Alger, le bureau arabe, la maison des hôtes, la prison et l'établissement de l'artillerie.

Le colonel nous reçoit dans son cabinet où règne une simplicité antique: un bureau en bois peint, quatre chaises de paille, deux chaouchs [Huissiers.] kabyles: voilà tout. C'est un homme d'une cinquantaine d'années, à l'air intelligent, à la mâchoire énergique. La bienveillance couronne son front. On lit sur son visage qu'il a regardé plus d'une fois la mort en face, et qu'elle ne saurait le faire pâlir.

—Colonel, dit M. Jules, notre Nestor, nous voulons faire une petite excursion en Kabylie.

—Une grande, Monsieur, ajoute madame Elvire.

—Où voulez-vous aller, Madame?

—Sur le Djurjura, dans la neige, par le chemin le plus pittoresque.

—Ah! vous êtes Parisienne.

—De coeur, sinon de naissance.

—Eh bien, Madame, vous êtes la première, je pense, qui ait eu cette fantaisie.

—Quel bonheur!

—J'admire votre courage; mais, s'il y a de la gloire, il y a aussi du péril.

—Tant mieux!

—Peut-être, observai-je, est-ce impossible pour une femme?

Les beaux yeux de madame Elvire me foudroyèrent.

—Oh! pas pour ma femme, dit le Philosophe, puisqu'elle le veut.

—Vous êtes-vous munis de tentes et de cantines?

—Nous avons nos couvertures de voyage.

—Mais vous ne trouverez pas le moindre caravansérail sur la crête ou les versants du Djurjura: vous serez obligés de passer les nuits dans les villages kabyles.

—C'est mon désir.

—Vous ignorez le supplice qui vous y attend.

—Lequel? fit-elle un peu alarmée.

—Vous serez assiégée, littéralement envahie par des centaines, que dis-je, par des milliers de…

—Oh! si ce n'est que cela, partons!

—A dix kilomètres du fort, plus de chemins; à droite ou à gauche, un abîme qui donne le vertige, et souvent des deux côtés à la fois.

—C'est superbe. En route! en route!

Le colonel sourit. M. Jules lui demande une escorte.

—Où est Bel-Kassem? fit l'officier.

Au bout d'un instant, Bel-Kassem-ben-Saïd parut. C'était un beau Kabyle de dix-neuf à vingt ans, parlant et écrivant correctement le français, double mérite qui lui avait valu la faveur d'être attaché au bureau du commandant, pour y remplir les fonctions d'interprète.

Il portait la longue tunique bleue des fusiliers indigènes, aussi appelés gendarmes maures. Sa tête spirituelle, rasée et enfoncée dans le capuchon du burnous, nous plut au premier coup d'oeil.

Sur le seuil de la porte, il fit le salut militaire, et, dans une attitude respectueuse mais digne, attendit les ordres du commandant supérieur.

—Tu conduiras madame et ces messieurs au Djurjura.

—J'aurai cet honneur, colonel.

—Tu les accompagneras jusque chez Ben-Ali-Chérif, ou plus loin, s'ils le désirent.

Le Kabyle s'inclina.

—Tu leur procurera pour demain matin cinq bons mulets, quatre pour eux et un cinquième pour les bagages.

—Un sixième pour toi, Bel-Kassem, dit madame Elvire.

Bel-Kassem la remercia par un salut accompagné d'un sourire comme on n'en sait plus faire depuis l'ancienne cour. Les Kabyles sont des modèles de politesse; il est très-rare de rencontrer un rustre parmi eux. Par l'aisance autant que par la noblesse native de leurs manières, les barbares du Djurjura font honte aux civilisés d'Europe.

En sortant de chez le commandant supérieur, nous redescendions vers l'hôtel, lorsque Bel-Kassem accourut, et, s'inclinant devant madame Elvire:

—La grande Kabylie, lui dit-il, est belle à voir au coucher du soleil.

Il nous mena sur le haut du rempart, et nous restâmes là, bouche béante, devant un spectacle si grandiose et si splendide qu'il défie toute description. Aussi ma plume tremble-t-elle dans ma main, comme le pinceau dans celle du rapin qui aborde sa première toile.

Bel-Kassem, pourquoi ma mémoire infidèle ne retrouve-t-elle pas les brillantes images où tu nous peignais si bien les merveilles de ton pays natal, étalées sous nos yeux? Pardonne-moi, fils des montagnes berbères, si le tableau que j'essaye d'en tracer est aussi pâle que ma lampe devant ton soleil.

Toute la haute Kabylie nous apparaît, pays de la féerie et le plus prodigieux qu'elle ait jamais enfanté. En face de nous, à huit ou dix lieues vers le sud, le Djurjura, en formant une courbe de l'ouest à l'est, la tient dans son bras de pierre comme un géant qui enlace une naine.

Depuis la crête qui couronne le fort National jusqu'au formidable rempart en demi-cercle jeté par le souffle volcanique entre le petit Atlas et Bougie, c'est un chaos fantastique de pitons aigus aux flancs tordus, déchirés, crevassés où la roche calcaire alterne avec l'argile schisteuse, et de précipices verticaux, étroits et profonds, tellement resserrés entre les montagnes qu'à peine l'éclatante lumière de midi en éclaire le fond. La robe verte de ces pitons, fouillis inextricable de champs d'orge, d'oliviers, de figuiers, de vignes et de frênes, semble déchirée ou trouée en beaucoup d'endroits où la roche se montre nue.

Chacun d'eux porte à son sommet un village, et çà et là, sur les toits rouges, tranche la coupole blanche d'une koubba ou d'une mosquée. Ces pics se dressent pour la plupart à sept, huit ou neuf cents mètres, et souvent la distance qui les sépare n'équivaut pas à la moitié de leur hauteur. Les demeures kabyles s'y pressent les unes contre les autres, penchées sur l'abîme et se disputant le terrain horizontal.

Sur leurs déclivités tourmentées rampent, comme d'énormes serpents jaunes ou rouges, des ravins où, en été, ruisselle, or et rubis liquides, l'eau des sources vives; en hiver, les pluies et les neiges s'y précipitent: torrents ou avalanches, entraînant dans leur chute vertigineuse les arbres, les récoltes en promesse, les champs même qui les portaient. Alors le Kabyle, debout sur le toit de sa maison, regarde tristement toute sa richesse s'abîmer dans le gouffre; puis, la tourmente passée, lui et les siens y descendent, et patiemment en rapportent sur leur dos la terre nourricière dont ils recouvrent la pierre dénudée. Dans chaque endroit accessible au montagnard, fleurit un potager, un verger, et n'y eût-il place que pour un arbre, cet arbre s'y épanouit. Partout où la montagne repousse même le pied kabyle, s'étalent des bouquets de fleurs multicolores parmi le grès calcaire et le schiste ardoisé: aubépines, chèvrefeuilles, églantiers, clématites, absinthes, mauves, thyms, genêts, lauréoles d'hiver, chardons géants, géraniums musqués, lauriers-roses, renoncules à grandes feuilles, menthes, ivraies, houx, scorpiures, sauges, pavots, asphodèles, bourraches, bruyères arborescentes, cressons de fontaine; et à côté des violettes et des marguerites, les plus élégantes et les plus précieuses orchidées. Cette belle flore épanouie comme un sourire sur les aspérités du rocher aride et farouche, ces oliviers à tête ronde, ces figuiers aux bras sinueux, ces frênes au port superbe, ces moissons verdoyantes accrochées aux escarpements; puis, sur les sommets, dominant ces épais massifs de verdure et ces pierres enguirlandées, d'innombrables villages blancs et rouges, éblouissants de lumière, séparés entre eux par des gorges profondes et noires; enfin, la montagne géante, le Djurjura, appuyé sur ses contre-forts de treize cents mètres, élevant orgueilleusement jusqu'au ciel sa tête rocheuse, ornée de cèdres et constellée de neige: tel est le spectacle unique qui nous ravit tous en extase. A notre droite, le soleil à son déclin descend derrière les montagnes de l'ouest qui nous masquent l'horizon. Dès que son disque a disparu sous les crêtes des Iraten et des Flisset, la nuit sort des vallées; elle étend sur toute la Kabylie un voile bleuâtre que, par endroits, des échappées radieuses changent en une résille d'or. Sur leurs pitons que la nuit escalade, les villages paraissent en feu. Déjà le pied du Djurjura s'abîme dans les ténèbres; mais sa croupe n'est qu'un vaste incendie, et, par-dessus l'embrasement de ses rochers et de ses cèdres, la neige lui forme un turban éblouissant de blancheur. La nuit monte toujours; bientôt, ses grandes ombres à peine transparentes, et qui s'épaississent d'instant en instant, éteignent les feux des montagnes. Son rideau qui passe du bleu au gris, puis au noir, enveloppe les villages. Seuls, les plus rapprochés de nous se dessinent encore vaguement dans la lumière crépusculaire. De petites lueurs naissent dans l'obscurité et brillent comme des vers luisants: ce sont des lampes kabyles qui s'allument. Le sombre rideau s'étend maintenant par-dessus les plus hautes crêtes, où il étouffe l'incendie. Il couvre les contre-forts du Djurjura comme une draperie funéraire. Mais, ô magie! dans une gloire de pourpre et d'or, le front du colosse semble défier le flot montant des ténèbres… Il s'y enfonce à son tour!

Le retour à l'hôtel fut silencieux: un coucher de soleil en Kabylie est un des plus émouvants spectacles qui se puissent voir; et s'il est des gens blasés sur les beautés de la nature, nous les engageons à aller rallumer au fort National la flamme éteinte de leur enthousiasme. Bel-Kassem, qui avait joui de notre admiration en Kabyle amoureux de ses montagnes, nous accompagne jusqu'à la porte de l'hôtel; puis il se retire discrètement, quoique nous insistions pour le garder à dîner.

Nous nous mîmes à table avec un appétit qu'ignoreront toujours les estomacs de la plaine. L'hôte, qui nous servait lui-même, était un grand Alsacien pâle et maigre, à l'oeil mélancolique. Il composait avec sa femme, déjà sur le retour et borgne, tout le personnel de l'établissement.

Quelle vicissitude avait poussé jusque sur les plus hautes cimes des Aïth-Iraten ce Philémon tudesque et sa fidèle Baucis? J'aurais bien voulu le leur demander; mais le mutisme triste de cet homme me retint de satisfaire cette indiscrète envie.

Il allait et venait, apportant les plats garnis, emportant les plats vides, sans faire plus de bruit qu'une ombre, raide, froid et silencieux. Parfois seulement, un sourire furtif passait sur ses lèvres quand l'un de nous vantait les talents culinaires de sa moitié.

Les mets préparés sans raffinement, à la mode bourgeoise, étaient très- proprement servis; le linge avait une odeur fraîche, les assiettes et les couverts reluisaient; on se fût miré dans les verres. La maison, bien tenue, avait sous son habit de pauvreté un air particulièrement honnête. C'était moins une auberge que le dernier refuge et la suprême planche de salut de deux braves gens que voulait noyer la Fortune. Ce fut madame Elvire qui imagina ce petit roman: elle le débita d'une voix attendrie qui nous eût certes coupé l'appétit… mais nous en étions aux noisettes.

Cette maison hospitalière manquait pourtant d'une chose essentielle. Devinez laquelle?

En vain la cherchâmes-nous par les escaliers, de la cave au grenier, puis dans la cour et jusqu'au fond du poulailler.

—Ah! mosié, me dit l'hôtelier consterné, nous l'affre eue et barfaidement contidionnée… Un dorrent l'affre embordée!

Nous nous couchons de bonne heure dans des lits où les plumes sont rares, mais par compensation les puces aussi. Au point du jour nous sommes sur pied, le soleil étant venu nous baiser au visage.

Déjà Bel-Kassem nous attend, savourant la cigarette matinale sur la porte de l'hôtel. Pour nous faire honneur, il a changé la grosse casaque du soldat contre un élégant habit maure. Par-dessus une veste de soie bleu-clair ornée de passementeries d'argent, il porte un large burnous d'un tissu fin. Une écharpe rouge lui ceint la taille.

Ses jambes brunes et nerveuses sortent d'amples chausses en cotonnade blanche. Il a aux pieds des chaussettes de laine et des souliers de cuir verni. Les fiers contours de sa tête intelligente, ses beaux yeux noirs, ses lèvres rouges et bienveillantes, tout en lui, jusqu'au sourire par lequel il nous accueille nous semble plus expressif encore que la veille, et redouble notre sympathie pour lui.

Les muletiers sont là avec leurs bêtes.

—Bonjour, mes amis, leur dit madame Elvire.

—Bono, Bono, Francésé! nous répondent-ils en souriant.

Ils ont tous de bons visages, et leurs mulets aussi.

—Bel-Kassem, où dormirons-nous ce soir?

—Chez le caïd de Thifilkouth, Madame, si tu le veux bien.

—A quelle distance en sommes-nous?

—Je ne l'ai pas mesurée, mais il y a huit heures de marche.

Les Kabyles ne mesurent les distances que par le temps qu'ils mettent à les franchir: aussi varient-elles beaucoup suivant la vigueur et l'agilité des uns, ou l'humeur plus apathique des autres. Quand nous leur demandions: Kodèche Sâa? combien d'heures? le plus vif nous montrait quatre doigts, un moins agile six, le plus paresseux de tous élevait ses dix doigts à la hauteur de sa tête.

—Et les vivres? s'écria le Général avec l'emportement d'un estomac montagnard; vous ne pensez donc à rien, Caporal!

A cette réprimande imméritée de son chef, le Caporal ne répondit que par un geste, mais quel geste! Les tellis [Sacs ou poches qui pendent de chaque côté du bât.] regorgeaient de provisions de bouche, et par-dessus les tellis, sur le dos des mulets, étaient assujettis des matelas de troupe. Le directeur des fournitures militaires nous les avait obligeamment prêtés. Le Conscrit et moi, nous criâmes: Vive le Caporal! Madame Elvire daigna sourire, et M. Jules fut au ciel.

—Les matelas vous serviront bien, dit Bel-Kassem, car le caïd de Thifilkouth n'a pas à vous offrir un palais de France comme Ben Ali Chérif, chez qui vous coucherez demain. Mais pour ce qui est des provisions, elles sont tout à fait inutiles.

—Vraiment, répliqua le Caporal un peu piqué, j'avais pensé que dix pains de quatre livres, douze poulets, sans compter mes saucissons d'Arles et de Lyon, une terrine de foie gras et quelques bouteilles de vin, n'étaient en fait de vivres que le strict nécessaire.

—Partout où madame daignera s'arrêter, répondit Bel-Kassem, on lui offrira, à elle et à vous, la diffa, le kouskoussou à la volaille, réservé aux hôtes de distinction. Dans une heure, le caïd de Thifilkouth sera averti de votre arrivée.

—Par le télégraphe peut-être?

—Oui, par le télégraphe… kabyle, qui fonctionne presque aussi vite que le télégraphe français, plus sûrement, sans frais et partout. On va annoncer avec la voix votre passage et votre arrivée pour ce soir, de village en village, de montagne en montagne.

—Mais ces braves gens qui nous accompagnent, il faut les nourrir.

—Non, ils emportent dans la poche de leur burnous une galette d'orge et des figues. Nous les verrez s'arrêter aux sources pour faire leurs ablutions et se désaltérer; vous leur payerez trois francs par jour, leur nourriture comprise et celle de leurs bêtes, qui se contenteront tout le jour des brins d'herbe et des feuilles qu'elles pourront arracher en chemin. Ce soir, chez le caïd, mulets et muletiers seront aussi des hôtes. Ces hommes qui sont de mon village et de braves gens, comme vous dites, accepteront volontiers un morceau de pain; et, si vous leur donnez un morceau de sucre, ils croiront manger le paradis. Mais ils ne toucheront ni à votre saucisson, qui est préparé avec de la chair de porc, ni a vos poulets, parce qu'on les a saignés au lieu de leur couper la tête. Enfin, au caïd ou à l'amin qui vous offre la diffa, vous ne voudrez pas faire l'injure de dédaigner son kouskoussou.

—Et si je préfère, moi, ma croûte, objecte le Philosophe, ne suis-je pas libre de la manger? O liberté! ne serais-tu qu'un vain mot?

—Vous la mangerez, Monsieur, votre croûte, mais après avoir goûté d'abord à tout ce qui vous aura été offert. C'est l'usage: vous ne voudriez pas passer pour un homme mal élevé.

—Tu es un garçon d'esprit, Bel-Kassem, dit madame Elvire, et son éloge fit rougir le jeune Kabyle.

Neuf heures sonnent lorsque nous franchissons la porte du Djurjura. Contre les périls du voyage nous avons muni nos estomacs d'un déjeuner solide; nous emportons en outre les bons souhaits de l'hôte et de l'hôtesse, qui ne demandent au ciel d'autre faveur que quatre voyageurs comme nous pendant toute l'année.

—Alorsé, nous avait dit l'Alsacien, ché bourrais refoir engore afant té mourir mon cher bays t'enfance.

Notre petite colonne s'engage dans une route muletière qui serpente tantôt sur les crêtes, tantôt sur les flancs de la montagne. En tête marche le Général, regardant sans pâlir l'abîme ouvert sous ses pieds. Son grand voile vert flotte comme un panache sur son épaule; car, pour bien jouir du paysage, madame Elvire livre ses joues roses aux ardents baisers du soleil kabyle. Derrière elle vient M. Jules, son fouet à la main. Attentif et pâlissant au moindre faux pas du mulet qui porte son chef, le Caporal se tient prêt à s'élancer à son secours. Puis, c'est le Conscrit, couché plutôt qu'assis sur un matelas militaire. Il fume et il rêve, les yeux à demi clos. A quoi rêve-t-il? au bâton de maréchal? Non, en s'enivrant d'air pur et de liberté, il caresse sa divine chimère: la république universelle. Ma bête, un peu paresseuse, le suit à quelque distance, et, à trois pas en arrière de moi, Bel-Kassem, étendu tout de son long sur la sienne, la tête appuyée sur les main:, se laisse bercer en vrai sybarite africain. Le mulet aux bagages forme l'arrière-garde, ou, si l'on veut, son maître et lui sont nos traînards. L'un porte la plus lourde charge, l'autre a fort à faire pour l'empêcher de rouler dans le précipice, tellement les tellis sont larges et le chemin étroit. Nos muletiers babillent et rient en babillant. Leur gaieté, comme le beau temps, nous fait fête.

—Bel-Kassem, de quoi s'amusent-ils tant?

—De tout et de rien. Les Kabyles n'ont pas, comme les Français, de grands cafés pour les distraire; ils n'ont que leur langue, et ils s'en servent.

Nous voici au milieu des hauts pitons et des profonds abîmes. C'est comme un monde nouveau où nous pénétrons; la féerie d'hier soir nous semble plus merveilleuse encore à la grande lumière et de près que de loin. Dans ce chaos de pierres amoncelées, les rayons et les ombres produisent des contrastes surprenants, où le blanc et le noir se heurtent avec violence et dont l'oeil se détourne, ébloui, blessé, pour aller se reposer avec délices sur le vert des moissons et des arbres, sur les nuances de la flore harmonieusement diaprée. Partout autour de nous, des lamelles de feldspath brillent comme des diamants. Sur notre droite, c'est un formidable entassement où la roche calcaire en décomposition alterne avec une terre jaunâtre, et qui descend par déclivités abruptes jusqu'au pied des contre-forts djurjuriens. Là sont deux vallées: la vallée de l'Asif Aïssi vers l'est, et celle de l'Asif Bou-R'ni vers l'ouest. Dans celle-ci, les Turcs possédaient un bordj armé de huit canons et appuyé sur les tribus makhzen des Nezlioua, 6 villages, 875 fusils; des Harchaoua, 4 villages, 218 fusils; et des Abid, d'origine nègre, 2 villages, 40 fusils. Ce bordj, abandonné vers 1830 par les janissaires, fut remplacé, après l'expédition d'octobre 1851 contre Bou-Bar'la, par celui de Dra'-el-Mizan, érigé dans une position dominante, à l'entrée de la vallée. Ç'a été, jusqu'à l'établissement du fort National, le seul poste militaire français dans la haute Kabylie. Il fut longtemps commandé par le fameux colonel Beauprêtre, dont nous allions, à quelques jours de là, apprendre la mort tragique dans la révolte arabe de l'Ouest. Entre le sentier que nous suivons et les deux vallées, sur ces pics et dans ces ravins, vivent les huit fractions confédérées des Aïth-Aïssi, 45 villages, 2362 fusils, anciens alliés des lraten pendant la guerre, et toujours avec eux en relations de commerce et de labour. Ils exercent plusieurs industries, notamment celle des poteries, où leurs femmes excellent. Plus loin, dans la direction du bordj de Dra'-el-Mizan, sont les quatre groupes des Aïth-Maâtka, 39 villages, 2,011 fusils, soumis depuis 1851.

—Aperçois-tu, me dit Bel-Kassem, cette pierre blanche qui domine un village?

—Oui.

—C'est le village de Sidi-Ali-ou-Mouça, un de nos plus fameux marabouts; et la pierre blanche, c'est la belle Lalla-Mimouna et son fiancé. Ils arrivèrent un matin chez le marabout pour qu'il leur récitât la fatha [Prière.] après laquelle le mariage est conclu. Voyez le contre-temps! il n'était pas à la maison. Toute la journée ils l'attendirent en vain et avec la plus grande impatience, car ils étaient follement amoureux. La nuit venue… ma foi! monsieur, je suis fort embarrassé pour te dire ce qui arriva. Toujours est-il qu'ayant commis un gros péché auprès d'un lieu saint, la zaouïa de Sidi-Ali-ou-Mouça, celui-ci, de retour le lendemain, punit leur profanation en les changeant en pierre.

Sur notre gauche, la contrée qui s'étend vers la mer et que traverse l'Asif Sebaou, quoique très-accidentée, n'offre pourtant pas un aspect aussi étrangement sauvage. Les pentes y sont moins raides, les plateaux plus nombreux. Il semble que la tourmente souterraine ne s'y soit pas déchaînée avec la même fureur. Là habitent, sur la rive gauche du Sebaou, les Aïth-Fraoucen, 19 villages, 1,225 fusils. Ils se donnent une origine française: sont-ils ou ne sont-ils pas les descendants des Francs qui se ruèrent, au troisième siècle, sur l'Europe occidentale et jusque sur le littoral africain? Au nord, leur territoire borde la grande vallée que suivaient les Romains pour aller de Bougie à Dellys; ceux-ci y ont laissé de nombreuses ruines, notamment au chef lieu du limes Tigensis qui devint, sous les Turcs, la Djemâa-Saharidj [La réunion des bassins.], riche de quatre-vingt-dix-neuf sources. C'est en grande partie avec ces pierres romaines que les Fraoucen ont bâti leurs maisons. A côté d'eux sont les Aïth-Khelili, 10 villages, 610 fusils, qui prétendent provenir des Maures d'Espagne. Puis, plus à l'est, les Aïth-Bouchaïk, 9 villages, 755 fusils, une des rares tribus qui savent tisser le lin. Sur la rive droite du Sebaou, en regard de ces tribus et, de celles des Iraten, vivent assez pauvrement les six fractions des Aïth-Djennad, 44 villages, 2,710 fusils, qui «ne peuvent blanchir leurs maisons, ni posséder des ânes, ni manger des pois, ni passer la nuit hors de chez eux pour coucher sur des meules de paille [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.].» Pourquoi? parce que telle fut la volonté de leur marabout Si-Mançour, dont la koubba s'élève sur le thamgouth du Sebaou, le plus haut pic du littoral kabyle. A l'ouest de leur territoire habitent les huit fractions des Aïth-Ouaguenoun, 55 villages, 1,940 fusils. Ils conservèrent les derniers l'antique usage de la mzerag [Lance.] échangée avec l'ennemi comme gage de paix après la guerre. Voulaient-ils la recommencer, ils renvoyaient la lance: les Romains jetaient un javelot. De l'autre côté, à l'est et vers la mer, les Aïth-Zarfaoua, 16 villages, 740 fusils, se pressent sur un territoire trop étroit, tout parsemé de grandes ruines, autour de Zeffoun, l'ancien port Rusubeser. Ces Kabyles affirment que leurs ancêtres faisaient un commerce d'échange avec Marseille, Livourne et Gênes.

—Quelle est ta tribu à toi, Bel-Kassem?

—La plus civilisée et la plus glorieuse de toutes, me répond-il en redressant la tête avec orgueil. La plus civilisée, car nous exerçons toutes ou presque toutes les industries éparses chez les autres Kabyles, et aussi les plus nobles. Nous avons des orfévres, des armuriers, des forgerons. Naguère nous fabriquions la poudre. Nous tannons le cuir, nous cardons la laine et faisons un grand commerce de ces produits. Nous travaillons le bois et le façonnons en plats et autres ustensiles. Nous produisons de la cire et de l'huile. Nous savons teindre les vêtements. Nos coiffures brodées et nos ceintures multicolores sont recherchées par toutes les femmes de la Kabylie. La plus glorieuse aussi, car…

Je pousse un cri: le mulet du guide s'est abattu. Je vois avec épouvante Bel-Kassem penché sur un précipice de cinq ou six cents mètres. Mais déjà les voici debout tous les deux, et l'homme est remonté sur la tête.

—N'êtes-vous pas blessé?

—Non! non!

Tout le monde s'était arrêté.

—Ce pauvre Bel-Kassem, dit madame Elvire avec un peu de moquerie.

—Marchons! s'écrie le Kabyle furieux.

Nous repartons; mais cette chute a réveillé notre prudence, et chacun de nous instinctivement se penche du côté opposé à l'abîme.

—Allah, dis-je, a puni ton orgueil.

—Vous parlez comme un Arabe, et cela ne m'empêche pas de répéter que ma tribu, celle des lraten, est la plus noble et la plus glorieuse de toute la Kabylie; la preuve, la voilà!

Et d'un geste dont rien ne saurait rendre l'énergie, il nous montre un rocher tout déchiqueté par des balles françaises, puis au bord du rocher un grand frêne mort des blessures qu'il a reçues pendant le terrible assaut d'Ichariten, le 24 juin 1857.

—C'est mon village, dit-il. Sept mille Français l'ont attaqué avec des canons, des obusiers et des fusées. En se retranchant dans leurs camps, après la prise du Souk-el-Arba, ils nous avaient appris à faire les barricades. Nous en avions élevé deux avec des arbres et des pierres. Vous voyez cette pente raide et nue qui descend vers un petit plateau couronné d'arbres. Eh bien, c'est par là que les zouaves et la ligne sont montés à découvert sous le feu de mon village. Et jamais, malgré leur courage ils ne seraient venus à bout de l'enlever, car ils tombaient comme des figues mûres: les nôtres, abrités, ne tiraient qu'à coup sûr, chaque balle kabyle trouait une poitrine française; mais voici que, tout à coup, la légion étrangère, faisant un coude, se jette sur le flanc de nos barricades. Tous nos fusils sont braqués sur elle; elle avance toujours. Mille, deux mille coups sont dirigés contre le commandant et aucun ne l'abat. C'est pourquoi on le tient parmi nous pour plus invulnérable encore que Mohamed-el-Debbah [Voyez page 25.].

Et comme nous passions devant le cimetière:

—Bien des nôtres sont morts et dorment là, ajoute Bel-Kassem; mais bien des Français aussi sont enterrés au pied de ce monticule.

—Besef [Beaucoup.] Francésé morto! dit un des muletiers en nous désignant de la main la pente d'Ichariten; et il répéta: besef! besef!

—Avoue, mon ami, que les Iraten et tous les autres Kabyles en veulent terriblement aux Français d'être venus dans leurs montagnes.

—Oui et non, me répondit le guide avec un fin sourire. Un assez bon nombre d'Iraten ont vendu leurs fusils: les uns jugeant qu'ils ne leur serviraient plus à rien, les autres par amitié pour les Français ou du moins pour observer vis-à-vis d'eux la foi jurée. A vous avouer toute la vérité, les plus vieux vous détestent; ils vivent dans un passé où ils ont vu toute la Kabylie libre. Mais les jeunes, ceux surtout qui vont travailler dans les villes ou dans les fermes, et d'autres qui comme moi ont fréquenté l'école, ma foi, ils trouvent que les Français ont du bon.

—Vraiment! fis-je en riant.

—Et pour ma part, répondit Bel-Kassem en riant aussi, je préfère beaucoup leur cuisine à la nôtre.

—Que vous disais-je, hier? s'écria le Philosophe; la corruption est déjà entrée ici avec nous.

Nous laissons à gauche Agmoun-Izen, le dernier village des lraten. Nous descendons ou remontons des pentes et des rampes. Les villages deviennent moins nombreux; le pays prend un aspect encore plus sauvage. Près d'une fontaine, au fond d'un massif d'arbres, la colonne s'augmente d'une recrue: c'est un enfant de Marseille qui casse une croûte et se désaltère au ruisseau.

Il vient d'Alger; il traverse à pied toute la Kabylie pour aller à Bougie exercer son état de maçon.

—Si vous voulez bien me le permettre, nous dit-il, je serai des vôtres.

—Très-volontiers.

—Vive la France!

Et il jette sa casquette en l'air. C'était un bon compagnon, haut en couleur, chevelu et poilu, court des jambes, large des épaules, à physionomie expressive et joviale. Un peu plus loin, dans un chemin creux, nouvelle recrue. Un Kabyle cette foi, un Kabyle du Djurjura, et le plus beau que nous ayons vu dans tout le voyage: élancé et flexible comme un jonc, des yeux de velours, un nez grec, un front superbe, une bouche fière et admirablement dessinée: enfin un port et une démarche si nobles que, sous son burnous grossier, on l'eût pris pour le maître de toutes ces montagnes. A la manière dont il salua madame Elvire, nous vîmes qu'elle venait de faire sa conquête. Après quelques mots échangés avec le guide et les muletiers, il alla se placer derrière elle et n'en détacha plus ses yeux.

—Quel est cet homme? demanda à Bel-Kassem M. Jules un peu inquiet.

—Parbleu! dit le Philosophe en riant, c'est l'amoureux de ma femme.

—Un Kabyle des Aïth-Illoula-Oumalou, ajoute Bel-Kassem; son village est à l'entrée du col de Chellata, par où nous franchirons demain la crête du Djurjura. Il y retourne, venant d'Alger, et a voulu savoir si vous comptiez aller jusque-là aujourd'hui. Il a même très-vivement insisté pour que vous acceptiez son hospitalité.

—Et tu l'as remercié pour nous, repartit M. Jules.

—Oui.

—Mais lui as-tu dit que nous nous proposions de nous arrêter ce soir à Thifilkouth?

—Ah! ah! fit le Conscrit, craignez-vous, Caporal, que ce magnifique sauvage ne veuille enlever notre Général?

En ce moment madame Elvire, d'une main coquettement gantée, nous montre à cinquante mètres sous nos pied, dans le précipice, une fleur d'or qui se balance sur sa tige flexible et haute. C'est la première de cette espèce que nous rencontrons.

—Nouar-el-Maryem [Fleur de Marie.]! s'écrie le beau Kabyle, et bondissant vers la fleur comme un lion qui veut saisir une proie, il descend et remonte en un clin d'oeil, suspendu sur le vide, l'escarpement à pic; puis d'un air de triomphe, il offre la Nouar-el-Maryem à madame Elvire.

—Qui de vous, Messieurs, dit-elle, serait capable de tant de galanterie?

Alors, ouvrant une petite boîte en nacre, elle y prend une dragée et la présente en souriant au Kabyle radieux. Elle lui fait signe qu'il doit la mettre dans sa bouche:

—Bonbon! dit-elle.

—Mléah! Mléah! traduit le guide.

Mais le beau montagnard secoue la tête, et glissant délicatement la dragée dans un sachet en cuir qu'il porte sur sa poitrine nue, il s'écrie:

—Anaya!

Bel-Kassem échange avec lui quelques mots en riant aux éclats.

—Que dit-il, Bel-Kassem, qui vous fasse tant rire, demande le Général.

—Madame, il dit que ton présent lui servira d'anaya lorsqu'il ira te retrouver à Paris; mais peut-être ignores-tu ce que c'est que l'anaya?

—Oui.

—L'anaya est la plus sainte et la plus respectée des lois kabyles. C'est un gage qui rend inviolable la personne qui le reçoit. La fleur que t'a donnée cet homme rend ta personne sacrée non-seulement pour sa tribu, mais encore pour toutes celles qui ont fait alliance avec elle. Muni d'un anaya, on peut se promener dans une tribu ennemie comme dans son jardin. Il y en a cent, il y en a mille espèces. Ainsi quand deux tribus, deux villages ou deux parties d'un village sont en guerre, les chemins par où les femmes vont à la fontaine sont couverts par l'anaya, et nul n'y est inquiété. Lorsqu'un meurtrier réclame et obtient l'anaya d'une tribu, il reçoit chez elle protection et asile. Tout peut servir d'anaya à un voyageur: un enfant qui l'accompagne, un mulet qui le porte, une lettre, un objet quelconque, le moindre brin d'herbe. Le nom même d'un homme, d'une tribu ne sera jamais par lui, chez cette tribu, vainement invoqué. Celui qui brise l'anaya paye l'amende, il est déshonoré. En un mot, c'est la loi de Dieu, et personne en Kabylie ne la viole impunément. Les kanouns portent que l'homme possédé du démon qui livre à ses ennemis ou tue à prix d'argent celui qui est venu chercher un refuge dans le village sera chassé honteusement; sa maison sera brûlée, ses biens seront confisqués. S'il ne possède rien, on le lapide.

—L'anaya des femmes vaut-il celui des hommes?

—Souvent, sinon toujours; et vous voyez devant vous un village où deux partis se sont livrés des combats acharnés pour un anaya donné par une femme. En l'absence de son mari, elle avait remis à un homme sous le coup d'une vengeance une chienne qui devait le protéger. La bête revint ensanglantée, l'homme fut assassiné: de là bataille! Et depuis ce temps ce village s'appelle Thaourirth-n'Thakd-jounth, le piton de la chienne.

—Je préfère, dit le Philosophe, l'anaya à notre police et à nos gendarmes.

—Mais, observai-je, supprime-t-il les assassins et les voleurs?

—Non, répondit Bel-Kassem, il y en a en Kabylie comme en France. Le vol est puni d'amendes depuis 3 francs 60 centimes jusqu'à 250 francs. Le dommage qui en résulte doit en outre être réparé par le voleur envers le volé. Les amendes sont doubles pour les vols de nuit, et la plus forte punit ceux commis sur les chemins à main armée. Dans ce dernier cas, on brise les tuiles de la maison du coupable. Celui qui tue pour voler est expulsé du pays et ses biens sont confisqués. Les mêmes peines sont infligées à celui qui tue son père, son fils ou son frère pour hériter d'eux; chacun a le droit de le tuer comme un chien. Les menaces de mort et les blessures sont aussi frappées d'amendes. Dans un seul cas, le meurtrier est absous: celui de la vengeance légitime, l'oussiga, qui est un droit et un devoir. Le Kabyle qui ne poursuit pas le prix du sang, la diâ, mais se contente d'une indemnité pécuniaire, attire sur lui le mépris de tous.

Le kanoun de Thaourirth-Thamokhanht, village des Aïth-Iraten, porte: « Quand un meurtre est commis, c'est le meurtrier qui doit mourir. S'il meurt accidentellement, le prix du sang retombe sur sa succession. Si le meurtrier se sauve, ses biens et sa maison sont donnés à la famille de la victime. Celui qui, contrairement à la loi, en tue un autre que le meurtrier, paye cent réaux, et la peine de mort retombe sur lui.» D'autres kanouns frappent d'une amende de deux cents francs quiconque s'interpose entre deux individus ayant à tirer l'un de l'autre une vengeance légitime. Cependant l'usage a prévalu dans beaucoup de tribus de ne point éterniser l'oussiga. Si le meurtrier ou, en général, l'auteur de l'insulte vient à mourir avant que la vengeance ait pu être exercée contre lui, c'est son héritier seul qui doit acquitter la diâ; mais les autres membres de la kharouba [Famille.] ne sont plus responsables.

—Et la prison, demanda l'un de nous, quand donc y condamne-t-on?

—La prison! répondit Bel-Kassem avec un air de souverain mépris, la prison! Il n'y en a pas une seule dans toutes nos montagnes. La liberté est un besoin plus impérieux que la faim ou la soif. L'idée d'emprisonner un homme ne nous est jamais venue; ceux qui se seraient avisés de cela auraient été traités de fous par tous les autres. Le Kabyle préfère la mort à la perte de la liberté.

Le Philosophe rayonnait:

—Qu'on me vante, dit-il, la civilisation du dix-neuvième siècle! Qu'on me cite notre Code pénal comme une merveille!

—Mais les Kabyles ne sont-ils pas jugés au criminel, comme les autres indigènes et les Français de la colonie, par les cours d'assises ou les conseils de guerre d'Alger, de Constantine et d'Oran?

—Oui, mais ce qui est crime en France ne l'est pas toujours en Kabylie, et réciproquement: le commandant supérieur décide, dans chaque cas qui arrive à sa connaissance, s'il faut ou non poursuivre le coupable devant la justice française. Pour tout le reste, nous appliquons nos kanouns et n'avons d'autres juges que nous-mêmes. C'est la djemâa [Assemblée de village.] qui prononce les peines et applique les amendes. Chaque dachera ou thadderth [Village.] a la sienne, formée par tous les hommes en état de porter les armes. En politique, elle délibère souverainement et décide de la paix et de la guerre, ainsi que des alliances ou sofs à former. En justice, elle juge sans appel en appliquant les lois, elle en fait de nouvelles ou modifie les anciennes. En matière de finances, elle fixe par tête l'impôt que nous payons aux Français, quinze, dix, cinq francs ou rien, suivant les fortunes. Elle dispose des fonds de la djamâa [Trésor public, caisse municipale.] où sont versés les amendes, les dons volontaires et les taxes prélevées sur les naissances, les mariages, les divorces et les successions. Elle décrète les travaux d'utilité générale et gère tous les intérêts de la commune. Enfin, elle tâche d'écarter les différends qui surgissent entre les familles ou les partis du village. Pour me servir d'une comparaison, chacun de nos villages est une république gouvernée par la djemâa, ou assemblée des hommes en état de porter un fusil.

—Voilà, ajouta le Philosophe, ce qu'il faut appeler un peuple souverain.

—Je pensais, dis-je, que le gouvernement, c'était l'amin.

—Oh! non, Monsieur, l'amin est l'agent de la djemâa chargé d'exécuter ses décisions: mais il n'est pas le maître du village. Il est élu par le suffrage universel, ordinairement pour un an; il est rééligible ou peut même, si tout le monde est satisfait de lui, continuer pendant un temps indéterminé ses fonctions où l'assistent les dhamen, représentants élus des kharouba ou familles. L'amin et les dhamen composent une sorte de conseil municipal; mais c'est l'assemblée de tous les hommes portant le fusil qui fait les affaires de la commune.

Chaque kharouba comprend tous les membres d'une famille; elle forme dans le village un groupe distinct, très-souvent un parti qui a ses sofs amis ou ennemis. De là les querelles qui éclatent, surtout pour l'élection de l'amin, chacun tenant à faire élire un membre de sa kharouba, puis les luttes qui ensanglantent le village, car si la djemâa ne parvient pas à mettre d'accord ses sofs hostiles, ils courent aux armes et se fusillent entre eux.

Voici, en cette matière, la législation des Kabyles: «Quand la division s'est mise dans le thadderth et que les troubles ont commencé, aucune fraction n'a le droit de nommer un amin dans son sein. Quand les troubles commencent, et qu'on est sur le point d'en venir aux mains, les gens de bien s'interposent. Celui qui, pendant ce temps, commet un vol quelconque, ou tire un coup de fusil, ou entre dans la maison d'un individu d'un sof ennemi, est passible d'une amende de 250 francs. S'il a tué quelqu'un, il doit être tué à son tour. Dès lors, il y a guerre ouverte, et chacun se prépare à la lutte.»

—Mais s'il se rencontrait parmi vous, Bel Kassem, des ambitieux qui voulussent s'emparer du pouvoir et imposer leur volonté aux autres.

—Cela ne s'est jamais vu, et toute tentative de ce genre serait vaine. Quiconque voudrait faire la loi à la djemâa se verrait aussitôt abandonné par tous ses partisans, par sa propre kharouba. Le cas, d'ailleurs, est prévu: celui qui fomente des troubles systématiquement et avec persistance est condamné à la plus forte amende: 400 francs.

—Et s'il ne veut ou ne peut la payer?

—Il lui faudra quitter le village, à moins que quelqu'un ne la paye pour lui. Il en est de même pour toutes les amendes. Aussi sont-elles très-exactement acquittées. Qui n'a pas d'argent, en emprunte; mais la meurda, le prêt d'une semaine à l'autre, coûte cher.

—L'usure à la petite semaine.

—Nous avons aussi la r'ania ou l'hypothèque, plus onéreuse encore, car l'emprunteur abandonne la jouissance de son bien pour une somme souvent minime, et jusqu'au jour où il pourra la rendre. La r'ania des figues est surtout en usage. Pour dix ou vingt francs qu'il emprunte en avril, un Kabyle qui va moissonner dans la plaine s'oblige à restituer en septembre cet argent, plus une mesure de figues de valeur égale.

—Et les kanouns tolèrent un pareil vol! s'écria Madame Elvire indignée.

—Ils font bien, dit le Philosophe, de respecter la liberté des transactions ainsi que toutes les autres. L'argent doit être un objet de commerce comme le blé, le fer ou le charbon.

—Cependant, observai-je, Mâakara ne se trompait pas, hier, lorsqu'il a dit: «Pour la plupart des Kabyles, un sou, c'est comme une pièce d'or pour vous, Madame.»

—Et dans ma poche, cent francs, ajouta Bel-Kassem, équivalent à un million dans le portefeuille de M. de Rothschild.

—Tu le connais donc, M. de Rothschild?

—Parfaitement; au fort National, je lis souvent les journaux de Paris, et puis le Mobacher, journal indigène d'Alger, a parlé plus d'une fois de cet Amin-el-Oumêna des banquiers.

—Qu'est-ce que ce personnage?

—C'est l'amin des amins d'une arch [Tribu.]. Il est élu par eux. Autrefois on ne le nommait que pour la guerre où il commandait et conduisait au combat les sofs alliés. Maintenant il sert d'intermédiaire entre les Kabyles et l'autorité française. Il en est de même des caïds institués depuis peu comme juges de paix, et qui perçoivent en outre dans chaque cercle la lezma ou impôt de capitation.

—Que produit cet impôt?

—Je sais seulement que le cercle du fort paye une lezma annuelle de quatre-vingt mille francs.

—Connais-tu la population de la Kabylie?

—Le dernier recensement quinquennal la porte à sept cent mille âmes.

—Tu es savant comme un livre, mon ami.

—Madame me flatte.

—Y en a-t-il d'autres que toi dans ces montagnes qui lisent les journaux de Paris?

—Peu; mais beaucoup lisent le Mobacher.

—Combien?

—Je ne les ai pas comptés. Je suppose que le Mobacher a ici de trois à quatre cents abonnés.

—Tu plaisantes fort agréablement.

—«Par Dieu! par la bénédiction de Dieu! par le Fort! par la Sainte Ecriture!» je jure, dit le Kabyle avec un grand sérieux, que je ne plaisante pas. Nous prends-tu donc pour des sauvages?

—Mais ceux qui savent écrire, demandai-je, sont-ils aussi nombreux?

—Non, quand on a besoin d'une lettre on va trouver le thaleb [Savant.].

—Est-ce lui aussi qui dresse vos contrats de vente, vos titres de propriété?

—Nous n'en avons guère. Notre parole donnée vaut tous les actes de vos notaires. D'ailleurs, partout où il y a un olivier, un figuier, un terrain grand comme la main, tout le monde sait à qui il est. Sans l'autorisation de la djemâa, personne n'a le droit de construire sa maison hors du village, ni de vendre son bien à un étranger. Les propriétés ne passent donc que d'une kharouba à une autre, et cela au vu et au su de chacun, soit par vente ou par héritage. Les femmes…

—Nous savons qu'elles n'héritent pas.

—Et si une fille, en se mariant, quitte le village, elle n'emporte que ses bijoux, sa tête légère et… Bel-Kassem demeura sur ce: et…

—Quoi donc? fit une petite bouche curieuse.

—Sa vertu.

Madame Elvire sourit. A ce signal, notre rire éclate. Cette gaieté gagne les muletiers et même «l'amoureux de ma femme,» grave et mélancolique. Brusquement arraché à son extase, il nous montre ses dents plus éblouissantes que les neiges du Djurjura.

—Bagasse! que je m'amuse, moi! s'écrie le Marseillais. C'est une vraie fête de voyager avec vous; mais je casserais volontiers une croûte.

—Et moi aussi!

—Et moi donc!

—Je mangerais de l'herbe, s'il y en avait sur ce rocher.

—Moi, je boirais la mer et ses poissons.

Seuls, nos braves bêtes et leurs maîtres marchent depuis cinq heures et marcheront jusqu'au soir sans éprouver le besoin de manger ni de boire.

—Bel-Kassem, ne pourrais-tu découvrir par ici un bon hôtel avec un dîner cuit à point.

—Non, Madame, le colonel t'en a prévenue.

—Un bouchon, un petit bouchon.

—S'il ne te faut que cela, il y en a aux bouteilles.

Nouvel éclat de rire: le guide nous regarde d'un air effaré.

—Cassandre, mon ami, dit le Marseillais avec le plus pur accent de la Canebière, tu ne sais donc pas qu'un bouchon, c'est un paradis où les bons compagnons rigolent.

—Mais, Caporal, à quoi pensez-vous? J'ai faim! j'ai soif! et vous avez dans vos tellis tout ce qu'il faut! Où trouverons-nous pour rigoler un bouchon comme celui-ci?

—Encore cinq minutes de marche, dit Bel-Kassem, nous rencontrerons une source: les hommes et les bêtes pourront boire.

Nous gravissions depuis une heure un énorme rocher nu et venions d'en atteindre la crête, où il ne poussait pas un brin d'herbe. Un grand silence nous enveloppait. Le sabot des mulets retentissait sur la pierre sonore. A droite et à gauche, le précipice se creusait presque a pic à une profondeur de mille mètres. La vue planait sur un horizon immense ceint d'un côté par le Djurjura recourbé en demi-cercle, de l'autre par la mer qui apparaissait dans une échancrure de montagnes. La grandeur épique du paysage nous plongeait dans une sorte de stupeur, contre laquelle réagissait notre gaieté un peu fébrile. Pas une maison française, aucun vestige d'Europe, le monde berbère dans sa splendide et prodigieuse sauvagerie. Nous sommes au coeur de la grande Kabylie.

D'un seul coup d'oeil nous embrassons toutes les tribus des deux grandes confédérations ou K'bila [K'bila, hommes associés.] des Zouaoua. Leurs sofs R'raba [De l'Ouest.] et leurs sofs Cheraga [De l'Est.] occupent tout le versant septentrional du Djurjura, depuis les Aïth-Guechtoula et les Aïth-Sedka vers Dra'-el-Mizan, jusqu'aux tribus de l'Oud-el-Hammam vers la mer et le cap Sigli. Nous les passons en revue du haut d'un pic des Aïth-Menguelate, 14 villages, 1,350 fusils, une des tribus les plus considérables de la confédération de l'Ouest.

Chez les Menguelate, comme chez les lraten, la guerre a marqué son passage. En juillet 1854 et en juin 1857, ils se sont battus contre les Français qui leur ont brûlé plusieurs villages. Ils taillent ou tournent dans le bois des thaoulath [Pelles.], des djefoun [Plats.], des kabkab [Sabots.] et autres ustensiles. Au sud de leur territoire, jusqu'à la crête djurjurienne, habitent les Aïth-Betroun qui s'appellent eux-mêmes le coeur des Zouaoua. Ces Kabyles de moeurs farouches, très-rigides dans l'observation de leurs kanouns, se divisent en quatre tribus. La plus industrieuse est celle des Aïth-Yenni, 7 villages, 1,325 fusils, soumis en juin 1857: armuriers renommés, forgerons et orfèvres, naguère encore faux monnayeurs. Leurs quatre principaux villages, rapprochés les uns des autres, se détachent en un groupe lumineux sur l'obscurité des vallées et forment à l'ouest, entre le fort national et le Djurjura, comme une grande ville kabyle. Ce sont Aïth-et-Arba, Thaourirth-Mimoun, Thaourirth-el-Hadjadj et Aïth-el-Hassen, bourgade considérable de 400 fusils. Au-dessus d'eux, sur le flanc du Djurjura, les Aïth-Ouasif, 7 villages, 1,220 fusils, fabriquent de la cire et des cardes pour la laine; plus haut encore et jusqu'aux cimes neigeuses, les Aïth-bou-Akkach, 4 villages, 765 fusils, font des peignes à pointes de fer avec lesquels les femmes, en tissant, serrent la trame sur la chaîne; et les Aïth-Boudrar, 6 villages, 1,225 fusils, habiles jardiniers, cultivent le terrible felfel, le poivre des Zouaoua [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.].

La soumission des trois dernières tribus suivit celle de la première en 1857.

A l'ouest des Aïth-Betroun, habitent les autres tribus de cette k'bila: les Aïth-Attaf, 2 villages, 544 fusils, fabricants d'ustensiles de bois et maîtres voleurs; les Aïth-H'al-Aqbile, 6 villages, 985 fusils, jardiniers et pépiniéristes; les Aïth-Bouyoucef, 7 villages, 650 fusils, d'origine juive, dit-on, peu industrieux et d'humeur assez pacifique. Ces tribus se soumirent en même temps que les Menguelate, au commencement de juillet 1857.

La confédération de l'Est comprend six tribus échelonnées sur le Djurjura, depuis le coude qu'il forme en se repliant vers le nord-est: les Aïth-Illilten,13 villages, 1,090 fusils, manefguis ou patriotes fanatiques et sauvages; c'est à leur hospitalité que nous allons confier nos têtes, et déjà leur village de Thifilkouth nous apparaît sur un mamelon qu'on prendrait pour un avorton de la grande montagne. Au-dessus d'eux sont les Aïth-llloula-Oumalou, 14 villages, 1,150 fusils, avec la singulière Zaouïa de Ben-Dris, marabouts voleurs, tolbas [Savants.] de la Kzoula [Massue ferrée.], qui naguère encore ne s'appliquaient qu'à la science du meurtre et de la rapine. Puis, sur les déclivités inférieures, les Aïth-Ithourar, 26 villages, 1,845 fusils, qui fabriquent des filets et autres engins de chasse. Au nord de leur territoire habitent les Aïth-Yahia, 13 villages, 1,035 fusils, qui possèdent Koukou, la capitale du roi ou plutôt du fameux chef berbère Ahmed ben-el-Kadi. Marmol la visita vers 1535 et l'a décrite, ainsi que l'État de Koukou, dans son Africa qui fut publiée en 1573. Cette ville est entièrement déchue de son ancienne splendeur. Adossée à l'Azerou-Kuelaâ, la pierre difficile à atteindre, elle était ceinte autrefois d'une muraille bastionnée de deux mille mètres de circuit, percée de trois portes: l'Azerou-n'Tassassin, la pierre des hommes de garde; la Thabourth-n'Sour, la porte du rempart; et la Thir'ilth-el-Medefia, la crête des canons. Il faut croire qu'en effet des canons défendaient cette forteresse, car les Français en ont retrouvé deux lorsqu'ils sont entrés à Koukou, sans combat, pendant l'expédition de juin 1854. A quelque distance de la ville est l'Ourthou-Thaadjeth, le jardin de la princesse: était-ce le jardin de la merveilleuse beauté, fille de Ben-el-Kadi, qu'épousa, en 1561, Hassan, fils de Kheir-ed-Din, sultan d'Alger?

Enfin, et toujours dans la direction du nord-est, les Aïth-ldjer, 26 villages, 2,240 fusils, avec les Aïth-Zikki, 5 villages, 225 fusils, leurs alliés obligés de la crête djurjurienne. Cette grande et industrieuse tribu se livre avec succès à la culture du lin et au tissage d'une toile à les étroits; elle confectionne aussi l'izar: c'est un épouvantail qui fascine la perdrix craintive.

Pauvre petite, tu as raison de trembler, car c'est la mort qui s'avance vers toi. Mais pourquoi ne fuis-tu pas à tire-d'ailes? Tu n'as rien à craindre de cette tête de chacal qui grimace sur cette bande de tuile tendue et curieusement enluminée, ni de cette queue qui, au bas de l'appareil, se balance menaçante, ni de ces petits miroirs qui remplacent les yeux fauves et qui ont un éclat si terrifiant. Tu demeures, pétrifiée d'épouvante, en face d'un fantôme, sans voir le chasseur; il s'approche lentement, tenant d'une main l'izar qui te le cache, et de l'autre son fusil. Fuis! fuis! ou tu es morte! Il va te tirer à coup sûr… Pan! la perdrix a vécu.

Les Idjer, très-superstitieux comme tous les Kabyles, n'approchent qu'avec terreur de leurs grottes profondes, de celles surtout de Bou-Khiar, où les djenouns [Mauvais esprits, démons.] ont enfoui et gardent des trésors incalculables. Chez eux aussi, on rencontre de grandes excavations cylindriques d'aspect étrangement sauvage. Bel-Kassem nous assure, d'un air qui n'admet pas de réplique, qu'elles furent habitées autrefois par des géants troglodytes plus terribles que le lion, plus féroces que la panthère. C'étaient, nous dit-il, les sujets d'un roi dont la taille atteignait mille coudées. Il régnait sur un pays de hautes montagnes, lorsqu'il vit un jour arriver dans son royaume le peuple de Dieu, à la recherche de la terre promise. Prévoyant qu'il serait vaincu s'il engageait la lutte avec Moïse, il prit le parti de fuir; mais il emporta sur ses épaules ses montagnes qui n'étaient autres que le Djurjura. Arrivé en Kabylie, il finit par succomber sous ce poids écrasant, et ses sujets abandonnés à leurs instincts cruels, se détruisirent entre eux ou périrent misérablement dans un isolement farouche.

—Bel-Kassem, dit le Général, n'arriverons-nous donc jamais à ta fontaine?

—Encore cinq minutes, répond le guide avec un malin sourire; cinq petites minutes, Madame, et tu te reposeras.

—Je ne suis pas fatiguée, mon ami; mais il paraît que tes minutes se multiplient comme les poissons de l'Évangile. Voici plus d'une heure que nous marchons, et il nous faut maintenant marcher encore.

—Qué! dit le Marseillais avec humeur, les minutes kabyles ne finissent jamais. Ces hommes mangent, boivent et dorment en marchant, et, comme le Juif-Errant, ils vont du Fort à Alger sans se reposer en route. Trente-cinq lieues, bagasse! Nous nous engageons entre deux chaînes de roches à pic tourmentées et nues. Le sentier serpente, étroit et périlleux, à mi-hauteur de l'une d'elles. Le fond du précipice, où leurs larges pieds se touchent presque, présente un effrayant désordre de blocs amoncelés, arrondis, dégradés par les eaux.

Çà et là un arbre arraché, brisé, tordu, étend vers nous d'un air lamentable ses bras de squelette. Toute végétation a disparu, plus un village; rien que des pierres géantes, brunes, fauves ou grises, qui n'ont pour couvrir leur nudité que des lambeaux de mousse d'un vert terne et jaunâtre. D'instant en instant le sentier devient plus abrupte.

—Un endroit merveilleusement choisi pour le sabbat des sorcières.

—Ah! prends garde, Madame; cette gorge est au pouvoir des djenouns, qui s'amusent à jeter les voyageurs dans l'abîme. Ton amoureux le sait bien, et c'est pourquoi il a pris la bride de ton mulet.

En effet, le beau Kabyle marchait devant madame Elvire, entre elle et le précipice, voulant la protéger contre la méchanceté des djenouns. Tout à coup il s'écria:

—Thâla! thâla! la fontaine! la fontaine!

Une de ces crevasses que l'eau met plusieurs milliers d'années à creuser dans la pierre nous apparaît à un coude du sentier. Nos bêtes ont deviné la source qui coule limpide en babillant joyeusement. L'espoir de ce régal des humbles et des grands qui ont soif ranime leur ardeur. Cette fois, au bout des cinq minutes de Bel-Kassem, dix ou vingt fois menteuses, nous sommes assis autour de l'eau promise. Les tellis sont ouverts, les provisions étalées sur la nappe rocheuse. Nous offrons des saucissons, des poulets et du vin aux muletiers qui ont fait leurs ablutions, qui ont bu et dont les bêtes boivent.

—Makache bono [Pas bon.]!

—Ils tirent de leur burnous une mince galette d'orge où le son se mêle abondamment à la farine; ils y mordent à belles dents.

—Pauvres gens! Offrez-leur donc du pain Caporal, et du sucre.

Cette fois leur gourmandise s'allume, et ce sont des Allah isselmec! Le Marseillais regarde le saucisson du coin de l'oeil, comme un enfant le pot aux confitures. Le beau Kabyle s'est éloigné discrètement.

—Où est donc mon amoureux?

—Au-dessus de vous, Madame. Assis sur le rocher, il vous contemple en mangeant ses figues.

Madame Elvire lui fait signe d'approcher. Il accourt vers elle, souriant et rougissant sous sa peau de cuivre. M. Jules lui présente un demi-pain et du sucre. Mais avant de rien accepter, lui, d'un geste noble, tend vers le Général ses deux mains rapprochées et pleines:

—Thagerth [Des figues.]! dit-il.

De belles figues blondes, exquises au goût, appétissantes aux yeux; par malheur, elles sortent d'un burnous qui ne s'est jamais rafraîchi à aucune fontaine.

Le Général en prit deux.

—Arnou! arnou [Encore! encore!]! dit l'amoureux aux figues.

—Merci.

—Arnou! arnou! répète le beau Kabyle.

Le Général prend bravement une troisième figue; mais avant de la porter à sa bouche, il hésite un peu.

—Bah! dit le Philosophe pour l'encourager, il y a des bêtes partout, petites ou grosses; cela dépend d'un simple effet d'optique. Mords dans ta figue, crois-moi; il n'y a que le premier coup de dent qui coûte.

Madame Elvire y mordit.

—Exquise! Bono! bono! dit-elle au montagnard ravi qui remonte sur sa pierre, emportant son pain et son sucre.

Ce fut au tour des muletiers de venir nous offrir des fruits, figues, raisins secs et caroubes, dans leurs mains rapprochées en forme de corbeille. Nous en prenons tous et mangeons… ce dessert parfumé d'essence de burnous.

Nous nous remettons sur nos bâts. Bientôt, en sortant de la gorge, nous apercevons, couchés à nos pieds, le village de Thifilkouth. La descente commence. Déjà le soleil s'incline vers l'horizon; avant une heure, il aura disparu derrière les montagnes.

—Combien faut-il de tes minutes, Bel-Kassem, pour aller chez le caïd?

—Cinq, Madame, répond le guide en riant, cinq toutes petites, toutes petites.

Le traître! il faut plus d'une heure. Nous avons des crampes dans les jambes, car nos pieds s'échappent sans cesse des poches du tellis dont Kabyles et Arabes se servent en guise d'étriers. Les bâts sont minces, les mulets maigres: leur épine dorsale nous scie en deux. Et quelle descente! Plus de sentier, mais un escalier de pierre, grossièrement taillé dans le rocher à pic. Telle marche n'a que six pouces, mais telle autre a deux mètres, elle est arrondie, glissante; et le mulet, à chaque pas, s'arc-boute des quatre jambes pour ne pas piquer une tête dans le vide; ou bien, c'est un chemin-ravin, détrempé par les dernières pluies, où la bête s'enfonce jusqu'aux genoux dans la boue. Nous voici arrêtés devant un passage impraticable.

—Ah! s'écrie le Conscrit, j'aimerais mieux être sur une grande route!

—Marchons! dit le Général, cela nous dégourdira les jambes.

—Mais, Madame, objecte le Caporal consterné, vous ne pourrez jamais vous tirer de ce cloaque!

—Eh! observe judicieusement Bel-Kassem, il vaut mieux se salir les pieds que la tête.

Nous sommes de son avis et descendons de nos bêtes. Nous passons à gué des ruisseaux boueux sur des pierres jetées là par des femmes kabyles. La pente toujours aussi raide devient moins périlleuse à mesure qu'on la descend. Une terre fertile recouvre le rocher; des oliviers et des figuiers innombrables, des haies d'épines entourent des champs d'orge et nous protégent contre l'abîme. Ici, comme à la montée du fort National, c'est bientôt un enchevêtrement inextricable de branches, de feuilles et de fleurs où la vigne se marie aux arbres fruitiers et aux frênes. Les rossignols et les fauvettes de Thifilkouth nous accueillent par des chansons. Un jeune pâtre nous regarde passer avec de grands yeux effarés. Un troupeau bêlant de chevreaux trottine devant lui, pressé de regagner le village, car ces pauvres petits ont soif du lait et des caresses de leurs mères dont ils sont séparés depuis le matin. Enfin, au fond de la vallée, nous traversons un asif où courent en grondant sur des pierres roulées les neiges fondues du Djurjura. Quelques pas encore, et nous serons à Thifilkouth.

Le village couronne un mamelon à pentes assez douces. Il est entouré d'un mur flanqué de tours blanchies à la chaux, et qui ressemblent à des minarets. Nous pénétrons dans cette enceinte fortifiée par une porte à voûte basse d'aspect belliqueux. Thifilkouth est une vraie citadelle. Bel-Kassem nous apprend que ces tours sont gardées en temps de guerre et que des sentinelles y veillent alors nuit et jour. Quand l'ennemi se risque à livrer un assaut, des femmes, les plus braves, y viennent le pistolet au poing, faire le coup de feu ou recharger les fusils de leurs fils, de leurs maris, de leurs frères. Toutes les autres, jeunes et vieilles, parées comme pour une fête, entonnent un chant guerrier en se tenant par la main, ou poussent des cris perçants qui exaltent le courage des hommes.

Mais si le village est emporté, quel est leur sort?

Pour le vainqueur, la femme du vaincu est sacrée. Ces attaques de village sont d'ailleurs assez rares. Beaucoup sont si bien protégés par les défenses naturelles de leurs pitons à pic qu'il ne leur en faut guère d'autres. Pour arrêter l'ennemi, il suffit de barrer l'unique chemin de la crête, et de fermer la porte massive qui bouche l'entrée de thadderth. Le plus souvent les sofs se déclarent la guerre et s'y préparent plusieurs jours d'avance. Dans quelques tribus, la bataille se livre en un endroit choisi. Les combattants s'en approchent de chaque côté, lentement, en rampant et s'abritant derrière une pierre, derrière un arbre. Tout homme en état de porter les armes doit combattre sous peine d'infamie. «Si quelqu'un, disent les kanouns, quitte le village pendant une guerre, sa maison est rasée.» Le même sort est réservé au traître, l'espion est lapidé. Dès qu'un enfant peut se servir d'un fusil, son père le présente à la djemâa. A partir de ce jour-là, il a sa place au combat comme dans l'assemblée. Pendant la lutte, les plus vieux qui n'ont plus la force de combattre, postés en sentinelle sur le sommet de la montagne, signalent par leurs cris l'approche de l'ennemi: «Les voici! ils avancent, ils reculent, ils vont tirer! Dérobez-vous! tamourt! tamourt_! à terre! à terre!» Après la bataille, si l'un des partis n'a pas de mort, il décharge ses armes en signe de joie; ou, s'il en a, il demande la dhomana [Trêve.] pour les enterrer. Tout le village assiste aux funérailles. Les hommes, silencieux et tristes, creusent la fosse; les femmes poussent des plaintes lamentables et avec les ongles se déchirent le visage. Parfois des combattants ennemis assistent à ce deuil, pour honorer le courage de leurs victimes. Malheur aux blessés! si la gadoum [Hache.] ou le flissa [Sabre.] ne les a pas achevés, ils demeurent souvent estropiés pour la vie: car la balle kabyle, quoique d'un trop petit calibre pour le fusil, n'en casse pas moins fort bien une jambe ou un bras, et, pour raccommoder ce membre, les montagnards n'ont d'autre médecin que la nature. Quelques-uns pourtant, les plus riches, se donnent le luxe d'un thebib [Chirurgien arabe.]; mais les autres, pour guérir leur blessure, se contentent d'y appliquer un chiffon de papier où la main de quelque pieux marabout a tracé à leur intention une formule miraculeuse. Jadis les montagnards se battaient avec la mzerag [Lance.]; ils ont encore le loueh, grand bouclier à l'épreuve de la balle. Ils s'en couvrent deux ou trois, lorsqu'avec le thanhizth, longue perche armée d'une pointe d'acier, ils veulent ouvrir une brèche dans le mur d'une maison ou d'un village.

Pendant quelques instants, nous longeons l'enceinte dont le soleil couchant colore les tours en carmin. Devant nous, au milieu d'un massif de verdure, est couché Thifilkouth sur une crête bizarrement accidentée; et plus loin, derrière le village, se dresse, imposant et superbe, le Djurjura, enveloppé de pourpre. Ces murs et ces tours d'aspect étrange, ce prodigieux amas d'arbres et de fleurs où la lumière et l'ombre dessinent en se jouant des arabesques multicolores, ce village fantastique appuyé sur le pied d'un colosse rouge, tout ici, comme sur le rempart du fort National, nous transporte en pleine féerie.

Nous passons sous plusieurs voûtes basses et noires, puis sous une porte qui fait corps avec les maisons de Thifilkouth. Elle donne accès dans une salle vaste et sombre où plusieurs Kabyles sont assis, accroupis, couchés sur des dalles qui forment, à trois pieds du sol, de larges bancs le long des murs et autour des piliers.

—Est-ce encore une maison de garde, Bel-Kassem? il y a là des meurtrières.

—C'est le themegaïth, la salle de la djemâa; elle s'y réunit une ou deux fois la semaine. C'est aussi un lieu ouvert à tous, où jeunes et vieux viennent à chaque heure du jour, pour s'entretenir de la chose publique et de leurs propres affaires.

Combien de burnous ont poli ces dalles grossièrement taillées, combien de générations les ont creusées par places en venant s'y asseoir! Il y a du sauvage dans le masque, impassible de ces hommes qui nous regardent. Nous les saluons de la tête; un seul, le plus jeune, nous répond: Ouach-halek! C'est le salut kabyle. Les autres demeurent silencieux; pas un muscle de leur visage ne bouge.

—Bel-Kassem, sommes-nous donc ici chez des Arabes?

—Non, Madame; mais ce sont des rustres, des Kabyles peu civilisés.

Le guide les raille sur leur grossièreté; il nous donne apparemment pour des gens d'importance, car tous se lèvent pour nous mener chez le caïd; tous, excepté un, qui nous tourne le dos: il a bien quatre-vingt-dix ans. Son crâne est dénudé, une longue barbe blanche lui descend jusqu'au milieu de la poitrine. Sur son épaule repose sa fidèle gadoum, qui ne l'a jamais quitté; à son côté droit est son debouz, son bâton ferré, avec lequel il a assommé plus d'un ennemi dans sa jeunesse. Il porte le tabenta, tablier de cuir, qui fait partie du costume de guerre. Son burnous orde, bruni par sa sueur presque séculaire, est percé de plusieurs trous de grandeur inégale.

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