← Table of contents
Ellen

TRAINS DE LUXE

Reading edition

DE MILAN A VENISE

I CE QUE FEMME VEUT

—Oui, c'est ainsi, faisait le gros Désambrois en se carrant dans son rocking-chair immédiatement mis en mouvement par son poids, oui, c'est ainsi, je suis converti. Moi, l'ennemi juré de l'automobile, l'irréductible adversaire de la vitesse, qu'il n'y a pas deux mois je déclarais le plus stupide et le plus malfaisant des sports, me voilà devenu un fervent des Bouton-de-Dion et des Panhard. Je viens d'en commander trois, oui, trois autos, dont une de trente-cinq chevaux, et je viens de liquider les dix canards que j'avais dans mes écuries.

Et, tout gonflé de l'étalage des millions affirmés par ses achats, le gros usinier tirait de son porte-cigare en cristal de roche un énorme londrès, dont il faisait crier le tabac sec et long sous le tâtonnement de ses doigts.

—Mais c'est une conversion, saint Paul sur le chemin de Damas! s'écriait le petit de Mercœur. Quand présentons-nous Désambrois à l'Automobile-Club? Alors, nous t'inscrivons pour la prochaine course Paris-Madrid?

Et de Brochart renchérissait sur Mercœur, envoyait dans le dos de Désambrois une amicale bourrade qui, rompant brusquement l'équilibre du rocking-chair, manquait de faire étaler par terre le gros homme.

—Et comment en êtes-vous venu là? demandait négligemment, sans même ôter sa cigarette de ses lèvres, l'indolent et long Robert de Fly, à moitié couché parmi les coussins d'un divan. Comment?

—Ce sont les grèves d'Italie qui m'ont amené à résipiscence.

—Les grèves d'Italie?

—Parfaitement!

—Nous ne comprenons pas.

—Ah! c'est toute une histoire.

Et Désambrois, s'étant recueilli:

—Vous savez que nous passons, tous les ans, un mois d'automne à Venise, du 15 septembre au 15 octobre. Ce n'est pas que je raffole précisément des allées d'eaux moisies que sont les canaux, et de tous ces vieux plâtras, fatras et patatras que sont les palais de la cité des Doges. Certainement il y a là de belles architectures, mais, en somme, tous ces canaux sont des égouts, et si j'aime assez la gondole—car, à la vérité, on est très bien en gondole—ce ne sont pas que des souvenirs de gloire qu'on remue dans l'eau des canaletti; il y en a là des bouillons de culture pour microbes de typhoïde, et de la vieille vase, et des trognons de choux! Mais Hélène—Hélène c'est ma femme—s'est mis en tête de passer ses étés en Italie; il paraît que c'est le dernier cri. Hélène est une créature parfaite, mais d'un snobisme! Depuis qu'elle connaît la princesse Strya et qu'elle a pris le goût de l'esthétisme, elle m'en fait voir plutôt de grises; mais comme elle demeure, au milieu de tous ses engouements, une parfaite maîtresse de maison et qu'on mange chez nous à ravir, dame, je lui passe quelques fantaisies. Mais on ne m'y reprendra plus, j'en ai soupé de l'Italie après ce qui nous est arrivé cet été.

—Le fait est qu'il faut qu'il t'en soit arrivé de raides pour avoir fait de toi un chauffeur, ricanait de Mercœur.

—De raides! de sinistres, renchérissait le millionnaire. Donc, cet été comme les autres étés, nous avions ainsi arrangé notre temps: un mois en Suisse, à quinze cents mètres, pour nous refaire les poumons; quinze jours sur les lacs italiens, et de là nous descendons sur Venise. Hélène y possède quelques amies sur le Grand-Canal. Ah! la neurasthénie et les manies de ces dames, je vous jure qu'il y aurait là de quoi écrire des livres. Moi, j'ai horreur des musées, des églises et de toutes ces peintures qu'il faut aller voir d'un bout à l'autre de la ville, dans des faubourgs perdus, au fond de je ne sais quelles chapelles en ruine ou dans quelque vieux palais; mais Hélène a la folie de ces petits voyages de découverte. Tous les matins, avec une de ses amies, la princesse Strya ou quelqu'autre grande dame esthète, elle partait en gondole, et cela à la recherche de je ne sais quel Tintoret, quel Titien, quel Tiepolo ou Bellini non classé dans le Bædecker, car trouver un tableau inconnu, tout est là. C'est une mode et c'est un sport. A midi, au restaurant Vapore, ou le soir à Florian, ces dames se font part de leurs trouvailles; c'est assez innocent et je laisse ma femme complètement libre. Moi, pourvu qu'on me laisse fumer tranquillement mon londrès dans un rocking-chair, sur la terrasse de l'hôtel, ou regarder les Vénitiennes passer devant les tables de Quadri, je me déclare parfaitement heureux. Donc, cet été comme les autres, nous étions partis pour Venezia. Fichue idée! nous étions si bien à Bellagio, à la villa Serbelloni, sur le lac. Un caprice d'Hélène, qui voulait voir Lugano et Pallanza, nous remettait le 16 septembre à Milan. Aimez-vous Milan? moi pas; il y a de bons restaurants, ça c'est vrai, mais la ville est par trop française, ce n'est pas la peine d'être en Italie; mais il y a une certaine bibliothèque Ambrogienne et un certain San-Ambrogio de style roman dont Hélène est folle; il y a aussi un peintre que ma femme a découvert à Milan et dont personne ne parle, un certain Bramantino et, chaque fois que nous allons à Venise, il faut s'arrêter à Milan pour Saint Ambroise et ce Bramantino.

«Nous voilà donc à Milan à cinq heures du soir. Il y avait deux jours que nous avalions des lacs; c'est vous dire si nous nous sommes couchés de bonne heure. Le lendemain, je laissais ma femme aller à ses basiliques inconnues et à ses peintres ignorés, et le soir, pendant qu'elle colligeait ses impressions, car elle collige aussi, ma femme, je vais faire un tour dans la galerie Victor-Emmanuel. Là il y a des restaurants, des grands magasins, de la lumière, on peut fumer son cigare. Tout à coup des cris, une rumeur, un bruit de foule. Comme les autres promeneurs, je vais voir place du Dôme ce qu'il y a; des groupes effarés la traversaient en tous sens, des officiers de paix couraient après des individus; la foule, très prudente, ne quittait pas le bord des trottoirs. «Sciopero, sciopero», crient des monômes de gamins. «Sciopero, sciopero, qu'est-ce que c'est que ça?»—«C'est la grève, m'était-il répondu; la Chambre du travail vient de la décréter. C'est une protestation contre ce meurtre en Sicile de paysans dans une mine, des grenadiers qui ont tiré sur les mineurs! Vous avez lu dans les journaux, c'est une leçon qu'on veut donner au Roi. Demain, personne ne travaillera.» Là-dessus un coup de feu, un remous épouvanté dans les groupes. Un gréviste vient de faire acte de manifestant sur un consommateur à la devanture d'un café.

«Je rentre à l'hôtel. Ils n'ont pas l'air rassuré du tout à l'hôtel; nous habitons près de la Questure, préfecture de police, et il y a un mouvement énorme sur la petite place, ordinairement déserte.

«Le lendemain matin, Hélène entre, outrée, dans ma chambre: «C'est épouvantable, nous n'allons pas pouvoir partir, je ne puis avoir mon linge. Il y a grève générale, même grève de blanchisseuses. La femme de chambre vient de me dire qu'elle ne peut pas me le promettre pour ce soir, même pour demain, tant que cette grève durera. Comme c'est agréable!—C'est vous qui avez voulu venir à Milan, ma chère.—C'est stupide ce que vous dites là.»

«Et je vais à la poste restante, histoire de prendre un peu le vent et de voir la physionomie de la rue; la Camorra del lavor a été obéie. Il y a grève, toutes les boutiques sont fermées, les volets mis; les commerçants redoutent les pillages de 1898, les boutiques des coiffeurs ont seules une porte entrebâillée, les musées sont clos. On entre à la cathédrale par une petite porte de côté, celles du grand portail sont consignées. Dans les rues, des groupes lisent avidement les placards de la Chambre du Travail collés sur les murs, des bandes d'ouvriers endimanchés parcourent la ville, les journaux lus sont terrifiants, la grève est déclarée pour toute l'Italie, et demain la vie sera suspendue dans toute la Péninsule. D'ailleurs, déjà plus un fiacre sur la place; quant aux tramways, aucun ne circule depuis la veille au soir.

«Je rentre atterré à l'hôtel; les abords de la Questure sont fourmillants de foule; des bersaglieri en tenue de campagne, le fusil tenu au niveau de la cuisse, le canon ballant, vont et viennent sur la place. «Nous n'avons qu'une chose à faire, dis-je à Hélène. Allons à Pavie visiter la Chartreuse, ou partons immédiatement pour Venise.—Et mon linge? crie ma femme exaspérée.—Allons à Pavie, d'ici ce soir ce sera changé.» Nous gagnons la gare à pied. Un indescriptible affolement de départs assiège les guichets; c'est une panique. On dirait un train de plaisir, tant il descend de monde des omnibus d'hôtels, car les omnibus d'hôtels circulent encore.

«Pavie! Pavie ne nous a pas ravis. Nous rentrons à Milan à cinq heures. Même panique aux abords de la gare, mais dans les rues plus personne, la ville est vide, absolument déserte. Place de la Questure, des groupes de scioperanti grondent et montrent le poing aux officiers de paix massés devant la porte; à chaque instant un fiacre s'arrête, d'où descend un civil entre deux agents; le civil est toujours bien mis, c'est un anarchiste qu'on vient d'arrêter, et, à chaque arrestation, les menaces, la fureur et les imprécations augmentent dans la foule. Des femmes en cheveux étreignent des hommes du peuple et essaient de les ramener au logis; les hommes résistent, secouent l'étreinte et les femmes pleurent. Ces scènes populaires intéressent vivement Hélène, qui ne regrette pas d'être venue. A l'hôtel, ils sont consternés. Propriétaire et personnel, qui ont assisté aux massacres de 1898 et se souviennent des pillages, des canonnades et de la foule mitraillée dans les rues, augurent les pires choses de la grève, et moi qui, en cherchant des journaux français, ai été forcé de me réfugier dans une pasticceria devant la charge au pas gymnastique d'un bataillon de bersaglieri, je ne suis pas plus rassuré. Hélène, très surexcitée, voudrait aller dîner au restaurant pour voir, mais tous les restaurants sont fermés. L'hôtel lui-même a barricadé ses fenêtres et sa porte, et l'hôtelier nous empêche de sortir; nous dînerons là, prisonniers de notre aubergiste; toute la nuit, des rumeurs et des allées et venues de troupes nous tiendront éveillés. Je sais les anarchistes coutumiers de la dynamite, et comme notre hôtel touche à la Questure…

—Comme vous êtes long, Désambrois. Et cette automobile! nous ne voyons pas d'automobile jusqu'ici.

—Mais l'automobile, c'était à Vérone.

—A Vérone! mais alors quittons Milan, mon cher, marchons.

—Quittons Milan! Si vous croyez que c'était facile! Il a fallu que je me fâche, on ne voulait pas nous conduire à la gare; nous avons quitté Milan le lendemain matin, à neuf heures. Il était temps; le même jour, à midi, les grévistes dételaient les fiacres et renversaient les omnibus d'hôtels.

—Oui, oui, nous avons lu cela dans les feuilles; vous étiez donc à Vérone?

—Oh! nous avons d'abord été à Bergame et au lac de Garde.

—Passons, passons, vous étiez donc à Vérone; qu'y faisiez-vous, je vous croyais parti pour Venise?

—Ah! vous ne connaissez pas Hélène. Il faut toujours s'arrêter à Vérone à l'aller ou au retour. C'est une de ses marottes; il y a la place des Signori, il y a les tombeaux des Scaliger, et puis un certain Saint-Zénon et un jardin Justi, que personne ne va voir, mais dont elle a la manie.

—C'est bon, c'est bon, style télégraphique, Désambrois. Vous étiez donc à Vérone.

—Nous y arrivons le 19 pour déjeuner et, pendant que nous étions à table, la grève y éclate.

—Bruit de foule, galopades, bersaglieri en tenue de campagne, boutiques immédiatement closes, passez, passez, passez la description.

—Si vous me coupez mes effets…

—L'auto, l'automobile!

—M'y voilà! Si vous croyez que les grèves peuvent empêcher de sortir une femme qui a envie de sortir! Au lieu de gagner la gare où nous avions nos bagages, Hélène avait tenu à revoir quand même les tombeaux des Scaliger et sa place des Signori; nous pouvions nous vanter d'être les seuls étrangers dans les rues ce jour-là. Néanmoins, devant la curiosité hostile de la foule, nous prenions les quais de l'Adige, qui sont toujours déserts. Par là, il y a quelques églises curieuses, que la panique avait aussi fermées. Il était trois heures et le train partait à cinq heures et demie. Un fiacre rencontré, roulant désemparé le long des quais, inspirait à ma femme l'idée d'aller voir Saint-Zénon, qui est à l'autre bout de Vérone. Saint-Zénon était fermé. Si vous croyez que cela décourageait Hélène. «Allons au jardin Justi.» Pour aller au jardin Justi, il fallait retraverser toute la ville, mais de cela le cocher ne se souciait pas. Des groupes de figures équivoques rencontrés et des bataillons d'infanterie croisés au pas gymnastique le décidaient à nous conduire tout simplement à la gare. «Ce n'est pas très prudent, madame, il vaut mieux gagner la ferrovia tout de suite.» Et le voilà prenant par des vicoli déserts, longeant des grands murs de couvents et, à un moment donné, sortant même des remparts de la ville, désireux d'éviter toute collision.

«Nous voilà donc en rase campagne sur une route isolée, sinistre même par le voisinage d'un cimetière dont les hauts cyprès dépassaient le mur. Un crépuscule d'automne aggravait la tristesse du lieu; au loin, des rumeurs sourdes, et, tout à coup, des groupes surgissent sur la route, des groupes d'ouvriers endimanchés. «Des scioperanti», murmure notre cocher qui n'a pas l'air fier. Les scioperanti nous dévisagent, se consultent à voix basse, et, tout à coup, notre voiture est entourée par une bande de grévistes. Deux sont à la portière de gauche, deux sont à la portière de droite et trois à la tête du cheval! ils l'ont pris par la bride. «Descendez, descendez, vous n'irez pas plus loin.—Mais nous sommes des voyageurs, nous allons à la gare.—A la gare! c'est sciopero generale, vous ne partirez pas.—Mais nous sommes Français, de la France, du pays de la liberté.—Francia, paese della liberta, alors amis, descendez, venez faire la collation avec nous.» La voiture étant secouée d'importance, il nous avait fallu descendre. Nous étions là, ma femme et moi, sur la route, entourés d'une dizaine de grévistes, devenus tout à coup affectueux. Ils sont très démonstratifs, ces scioperanti. C'étaient des poignées de mains, des étreintes et des accolades, des yeux ardents dévoraient ma femme; il m'avait semblé que des mains palpaient, à travers le drap de mon pardessus, le cuir de mon portefeuille, et j'avais six mille francs sur moi, et Hélène avait ses perles à ses oreilles. La minute était angoissante; quatre scioperanti étaient installés sur les coussins de la victoria, et deux auprès du cocher qu'ils malmenaient, et alors le bruit d'un teuf-teuf, une trépidation sur toute la route, et à toute vitesse une automobile de trente-cinq chevaux au moins. Les scioperanti se garent, laissent la route libre; nous appelons à l'aide, l'auto s'arrête. Ce sont des Français, et mieux que des Français: Astié du Cercle, et son chauffeur. Astié s'arrête, crie en italien je ne sais quelle proclamation anarchiste aux scioperanti, Io anche anarchista. Les grévistes ahuris l'acclament et, pendant ce temps, le chauffeur d'Astié nous cueille, ma femme et moi, plus morts que vifs. Trois minutes après, nous étions à la gare.

«Voilà comment je suis devenu un fervent de l'automobile.»

II LA NUIT UNIQUE

—Mais vous avez un véritable talent de conteur, mon cher Désambrois. Gros cachotier, va.

Robert de Fly s'était levé de son divan et venait s'appuyer au dossier du rocking-chair du gros usinier, dont il immobilisait l'équilibre.

—Mais oui, on ne raconte pas tout aux amis.

—Vous devriez envoyer de la copie à l'Auto, soulignait le petit de Mercœur.

—Et que non que vous ne racontez pas tout, reprenait le grand de Brochart, car vous ne nous dites pas votre arrivée à Venise. Si vous avez quitté Vérone le 19 septembre à cinq heures et demie du soir, vous avez dû arriver à Venise vers les huit heures, et vous y avez trouvé aussi la grève à Venise, et quel sciopero! J'y étais.

—Ah! vous y étiez—et Désambrois levait au ciel deux bras éperdus—ah! vous y étiez. Ç'a été gai, je m'en souviendrai.

—Oui, ces quarante-huit heures-là ne furent pas précisément drôles, philosophait de Brochart, mais il y a de ces minutes dans la vie, et, encore, vous, vous n'avez eu qu'un soir de sciopero. Moi je l'ai eu pendant quarante-huit heures. Il a commencé le dimanche matin pour finir le lundi à minuit.

Alors, Désambrois:

—Je vous conseille, vous n'avez pas été comme moi forcé de porter vos bagages à la gare à Danielli.

Les trois hommes s'esclaffaient.

—Comment, mon pauvre Désambrois, vous avez fait le portefaix, vous, un homme archi-millionnaire!

—Moi, et ma femme aussi.

—Comment, la baronne Désambrois a porté sa valise?

—Parfaitement. Hélène portait l'étui aux cannes et parapluies, moi j'avais les deux mains prises: ma valise d'une main et dans l'autre son nécessaire, et il pèse.

—Mais vos domestiques?

—Nos domestiques! Le valet et la femme de chambre, nous les avions expédiés le matin du lac de Garde. Ils étaient arrivés à Venise à une heure de l'après-midi, mais, terrorisés par la grève, ils s'étaient bien gardés de venir à notre rencontre à la gare. D'abord, comment l'auraient-ils trouvée, la gare? Ils ne connaissaient pas la ville, et s'orienter à Venise, la nuit, et y trouver la ferrovia sans gondole… car il n'y avait pas de gondole, à Venise, pendant le sciopero.

—Naturellement, approuvait de Brochart.

—Nos domestiques! Ils avaient déjà eu bien du mal à trouver Danielli en plein jour, et puis ils étaient figés par la peur. Le sciopero visait tout le monde. Dans la matinée, les grévistes s'étaient présentés dans tous les hôtels pour emmener avec eux le personnel.

—Ça, c'est vrai, appuyait de Brochart: à la Luna, où j'étais descendu, ils avaient réquisitionné les sommeliers et les maîtres d'hôtel.

—Et à Britannia donc! renchérissait Désambrois. Intimidés par le danois de l'hôtelier, qui avait montré les dents à leurs guenilles, les grévistes prétendaient qu'on avait voulu les faire dévorer par le chien de l'établissement. Ils revenaient en nombre avec des fagots et des bûches, les entassaient devant Britannia et voulaient brûler l'hôtel. La troupe fut réquisitionnée pour en défendre les abords. La princesse Strya, qui nous racontait la chose le lendemain, en était encore toute tremblante; elle avait failli mourir de peur. Ah! l'Italie a été gaie pour les forestieri cet automne.

—Mais votre arrivée à Venise, baron, votre arrivée! Comment vous êtes-vous tirés de là?

—Mais plutôt mal. J'aurais bien voulu vous y voir.

—Vous voilà donc débarquant en pleine nuit sur le quai de la gare.

—Oui, mais il faut reprendre de plus haut. Nous arrivions déjà pas rassurés, la baronne et moi. Nous avions fui dans une panique Milan en proie aux scioperanti; à Vérone, notre voiture avait été arrêtée en pleine campagne par les grévistes, et nous n'avions dû notre salut qu'à l'automobile d'Astier. Quant aux journaux italiens lus dans le train, ils donnaient la chair de poule; les scioperi s'étaient déclarés à Gênes, à Livourne et à Turin; à Brescia, des femmes et des enfants s'étaient couchés sur les rails pour empêcher les trains de partir. Qu'allions-nous trouver à Venise? «Bah! Venise est une ville de luxe qui ne vit que des étrangers, avait dit Hélène, la population y est douce et trop intelligente pour effarer d'un geste inutile la foule des forestieri; la moindre manifestation serait la mort de la saison, elle viderait les hôtels», et mille autres raisonnements échafaudés dans sa jugeotte de femme.

«Venise! le cœur me battait de la revoir; nous étions justement sur la digue, au milieu des étendues d'eau de la lagune morte. Pas drôle la pâleur livide de ces lieues d'eau morne dans la mélancolie du soir! J'avais beau me pencher à la portière, l'horizon demeurait sombre; je ne voyais aucune lumière, et cette obscurité ne laissait pas que de m'inquiéter. Enfin nous arrivions.

«Le train entre en gare, les voyageurs descendent. Sur le quai, aucun porteur, pas un facchino, qu'y a-t-il? Sciopero, Sciopero generale. Ici comme partout, la grève a suspendu tout travail; des groupes d'ouvriers silencieux surveillent les abords de la gare. Il y a bien là une bande de portiers d'hôtels, mais ils n'ont plus leur casquette galonnée; on ne sait à qui s'adresser. Parvenus sur les marches de l'escalier, c'est bien pis: pas une gondole! Les gondoliers sont aussi en grève. Venise n'a plus ce moyen de locomotion ni de transport; le Grand Café s'enfonce obscur entre deux hautes rangées de maisons noires. Venise est privé de gaz depuis la veille. Nous débarquons dans une ville vraiment morte; il va falloir gagner notre hôtel à pied, à pied par ses quartiers déserts et miséreux qui sont les faubourgs de la gare, et ces quartiers, je ne les connais pas. Les étrangers ne s'aventurent jamais à pied au delà du Rialto.

—Mon pauvre ami! riait de Brochart.

—Mon pauvre ami! Vous êtes superbe. Quand on connaît la ville, il y a quarante minutes à pied de Danielli, où nous allions, de l'endroit où nous étions, et j'avais deux valises à la main, la mienne et le sac de ma femme. A Venise, pas d'auberge auprès de la gare; inutile de songer à y coucher. Que faire? Quant à nous aventurer sans guide par le dédale de ces rues inconnues, c'eût été folie, et les voyageurs arrivés en même temps que nous avaient disparus. Nous étions là dans l'ombre, environnés de groupes d'ouvriers silencieux; ils nous surveillaient, attentifs à ce qu'aucun d'entre eux ne nous portât nos valises. Ah! nous avons vécu là une de ces minutes!

«Un vieil ouvrier s'offre enfin pour nous conduire, les autres s'y opposent; mais comme il est convenu qu'on ne lui donnera pas de pourboire et surtout qu'il ne portera rien, on consent à le laisser marcher devant nous. Et nos transes vont alors commencer. Oh! cet exode interminable par des ruelles étroites et noires, inextricables, coupées d'escaliers et de ponts; puis ce sont des passages sous des voûtes, des descentes de marches dans du mystère et de l'obscur, et à chaque instant un clapotement d'eau sinistre, l'eau d'un canaletto apparu au bout d'une strada.

—Et pas le moindre canot automobile, hein, mon pauvre baron! c'est alors qu'un canot à pétrole aurait fait votre affaire, le canot sauveur comme l'automobile d'Astier. Mais vous n'étiez plus dans la plaine de Vérone!

—Heureusement y avait-il de la lune. Le vieil homme marchait devant, la baronne suivait, trébuchante, et les valises pesaient lourd; et les trois grévistes qui ne nous quittaient pas. Oh! cette escorte silencieuse de trois inconnus dans la nuit. Ah! nous n'en menions pas large, ma femme et moi; j'avais toujours mes six mille francs en portefeuille et cette fois tous les bijoux d'Hélène dans ma valise, ceux qu'elle emporte en voyage.

—Une bagatelle de cent mille francs, gouaillait le petit de Mercœur.

—Quatre-vingt-dix mille francs, faisait modestement Désambrois.

—Nous ne sommes pas loin de compte.

—Enfin, après vingt minutes d'escorte, les trois hommes s'évanouissaient dans l'ombre et nous respirions.

—Et toujours pas le moindre canot automobile, insistait l'ironique de Mercœur.

—Vous êtes stupide, mon cher. Non, pas le moindre canot automobile, mais le silence et le complet abandon. Ah! le délabrement et la misère de ces faubourgs de Venise, quelle détresse! Parfois des chuchotements dans l'embrasure d'une porte, une lueur filtrait à travers des persiennes mal closes, des gens se devinaient embusqués sous une voûte, derrière un pilier; des sensations de guet-apens et de coupe-gorge. Ah! les malandrins auraient eu beau jeu dans cette ville sans police et sans lumière, abandonnée au bon plaisir des grévistes. Enfin, nous traversons des places toutes blanches de lune; çà et là surgissent des façades sculptées de palais; nous croisons quelques groupes et c'est le Grand-Canal. Voici les arches du Rialto. Nous n'en pouvons plus. Il y a une heure que nous marchons. Deux jeunes femmes, deux ouvrières de Venise, minces et longues dans leur châle, s'offrent pour soutenir Hélène; l'une lui prend des mains le paquet de cannes et de parapluies, qu'elle portait depuis la gare, et le cache sous son châle, à cause des scioperanti. Ces scioperanti!

«Au lieu de prendre par la Merceria, pleine de monde, nous gagnons Saint-Marc par des viccoli déserts. Rencontrées par des grévistes, les deux petites Vénitiennes, pour nous accompagner, auraient certainement des ennuis… La place Saint-Marc!… Des groupes silencieux l'emplissent, la lune seule l'éclaire; des échafaudages dressés pour les réparations des Procuraties et les charpentes montées autour de la Bibliothèque changent complètement son aspect. A la place Saint-Marc, d'ailleurs, toutes les boutiques sont fermées, les restaurants clos. Nous traversons la Piazetta, arrivons aux Schiavoni, montons et descendons le pont parallèle au pont des Soupirs, et tombons presque morts à Danielli. Tout y était fermé; à peine si on voulait nous ouvrir. Le maître d'hôtel avait eu aussi le matin affaire aux scioperanti; une salutaire terreur figeait toute la ville. «Ah! madame, ah! monsieur, nous vous avons cru morts!» C'est Georgette, la femme de chambre d'Hélène, et Henri, mon valet de chambre. Ils se jettent presque dans nos bras. Nous sommes si ahuris que nous les laissons faire, nous leur rendons presque leur étreinte. Dans ces moments-là…

«—On n'a pas pris les bijoux de madame, s'informa Georgette.—Monsieur a ses valeurs, au moins? s'enquiert Henri. Bons serviteurs, ils ont l'instinct et le sentiment de la propriété comme leurs maîtres. Nous les rassurons et nous montons enfin à nos chambres; là, on nous sert à souper, un souper sans pain. Sciopero de boulangers depuis la veille? Un tub, et nous nous mettons au lit, un lit bien gagné, et nous y dormons, oui, nous y dormons, rompus de fatigue et rassurés par l'hôtelier, qui nous a donné sa parole que le sciopero prendrait fin le soir même à minuit et qu'il n'en serait plus question le lendemain… Et voilà notre entrée à Venise! Je vous assure qu'on ne nous y reverra de longtemps!»

De Brochart s'était levé depuis quelques minutes. Il était venu se camper devant Désambrois, avait croisé ses bras et l'écoutait parler avec un visible dédain; le dédain se changeait même en mépris.

—Et vous vous êtes couchés sans plus? articulait-il d'une voix lente. Vous n'avez même pas eu la tentation d'ouvrir la fenêtre et de regarder les Schiavoni sous la lune, les Schiavoni déserts, sans un passant, sans une gondole, avec le campanile de San-Giorgio Maggiore à l'horizon et, à l'entrée du Grand-Canal, devenu une allée de palais fantômes, la veillée de marbre de la Salute et de ses dômes en soie blanche dans le bleu de la nuit! Non, vous n'avez pas eu cette idée-là? Mais vous êtes un barbare, Désambrois, vous aviez là une occasion unique! Vous doutez-vous qu'on ne reverra peut-être jamais Venise comme elle a été cette nuit-là? Une Venise sans restaurants, sans boutiques, sans gondoles, une Venise reculée de huit siècles, la Venise du Carpaccio, presque!

Et la voix de Brochart prenait des intonations sourdes de malédiction. Alors le gros usinier, interloqué:

—Mais je tombais de fatigue; tant d'émotions! Je n'en pouvais plus… Et puis ouvrir les fenêtres, la nuit! Et les moustiques!

—Les moustiques! Et de Brochart levait comiquement les yeux au ciel… Un concours imprévu de circonstances fait ressurgir du fond des siècles la Venise des Doges et des Musées; une lune invraisemblable s'en mêle pour achever le décor en l'an 1904, en pleine civilisation; vous avez cette chance unique de revivre une nuit dans un cadre d'il y a huit cents ans, et vous parlez de moustiques… Mais moi, qui avais passé par bien d'autres émotions que vous, puisque j'étais depuis deux jours dans cette grève, cette nuit-là, j'ai erré depuis dix heures jusqu'à cinq heures du matin dans le silence de la ville déserte, m'attardant à des angles de rues, à des coins de canaux, parcourant passionnément les vicoli et les places, ravi de m'enivrer de la Venise ressuscitée, redevenue de jadis.

—Non, vous, le vainqueur de la dernière course de bateaux automobiles.

—Oui, moi, Jacques de Brochart, l'enragé yachtman de Cowes et même de Joinville, et si un canot avait surgi cette nuit-là dans la lagune morte, croyez que j'aurais souhaité le voir sombrer, s'enfoncer, périr.

—Ah! de Brochart! s'esclaffaient Mercœur et de Fly.

Alors Désambrois, reprenant son aplomb:

—Mais vous, de Brochart, vous êtes un artiste!

L'injure, lancée d'une intonation sûre, mettait fin à l'entretien.

SUR LES LACS

I CLASSES DIRIGEANTES!

—Et j'ai commandé la lune pour vous, hein! Quel beau décor pour un cinquième acte?

—Et cela te coûte cinquante francs par jour? demandait Namève à Thomery.

—Non, soixante, rien que la chambre, mais ça les vaut.

Les Thomery faisaient aux Namève les honneurs de leur appartement à l'hôtel Adria, à Gravenna, sur le lac de Côme. Les Thomery, gâtés par les succès de théâtre de Jacques (Thomery se faisait de cent cinquante à deux cent mille francs par an avec trois pièces, l'une au Français, l'autre à la Renaissance et l'autre au Gymnase), avaient quelque peu semé à Paris Namève et sa femme; mais, enchantés de les avoir retrouvés sur les lacs, ils les avaient immédiatement invités à dîner à l'Adria et étaient montés ensuite prendre le café dans leur chambre. Ils étaient là, assis devant une grande baie donnant sur le lac. Une féerie givrée de montagnes s'immobilisait dans le cadre de l'énorme fenêtre; à leurs pieds le lac s'étalait, devenu de vif argent sous la clarté lunaire. Les Alpes ainsi apparues semblaient posées à plat sur un immense miroir.

—Et c'est là que tu travailles? demandait Namève à l'écrivain.

—Oh non! ici cela me serait impossible. Les grands horizons me dissipent, je travaille à côté, dans le salon turc.

—Il y a donc un salon turc? demandait le journaliste.

—Naturellement, pour ce prix-là! Il y a toujours un salon turc dans les hôtels allemands.

De Namève allait répondre; une cacophonie de cuivres lui coupait la parole:

—Qu'est-ce que c'est que ça? s'exclamaient les Namève.

—Ça—et l'auteur dramatique se levait au comble de l'exaspération—ça, c'est la musique, oui, tu entends, la musique municipale de Gravenna; car ils ont un orphéon ici. Tu entends comme il joue! une batterie de cuisine maniée par un orchestre de chats; mais la musique n'est qu'un prétexte, un prétexte à costumes. Si tu voyais ces chapeaux à panaches! Ah! l'amour du galon et de l'uniforme, de la parade aussi! nous sommes ici en Italie. Comme si ce n'était pas assez qu'ils jouent à la grand'messe et sur la place du Municipe chaque dimanche, il a fallu que le maître de l'hôtel les commande trois fois par semaine, pour y donner aubade aux imbéciles d'en bas, aux imbéciles à vingt-cinq et à trente francs par jour, qui s'embêtent à quarante francs l'heure, vautrés dans des rocking-chairs sur la terrasse, et ils écoutent ça sans broncher, les pleutres? Encore si c'était de la musique italienne, des chansons napolitaines ou des airs de la Cavalleria roucoulés par des musicanti, cela serait au moins dans le cadre de ce lac, de ce clair de lune et de ces montagnes; mais ces marches guerrières raclées par ces menuisiers de village!

—Mon ami, il serait si simple de fermer la fenêtre, hasardait Mme Thomery.

—Non, ma chère. Je vais vous demander de vouloir bien nous hospitaliser chez vous. Nous allons passer dans votre chambre.

—Mais, comme vous voudrez, mon ami.

Et, arrêtant d'un geste la main de sa femme tendue vers le bouton électrique:

—Non, ne sonnez pas, nous ferons le transbordement du café nous-mêmes; j'ai dans le nez tout le personnel gourmé de cet hôtel.

* * *

Et quand les deux ménages se furent réinstallés dans la chambre de Madame:

—Et nous avons ce charivari trois fois par semaine, faisait Thomery, en étreignant nerveusement son genou entre ses mains. Oui, tu m'entends, nous avons concert le mardi, le jeudi et le samedi. Trois fois par semaine impossible, avant onze heures, de causer, de travailler ou de dormir, et, à moins d'aller en barque sur le lac cueillir le serein et les rhumatismes, il faut subir l'orphéon de Gravenna.

Il y eut un silence; Namève, qui sentait Thomery en verve, ne soufflait plus mot; il attendait, quêtant l'aubaine de la bonne copie parlée par l'écrivain; Mme Thomery, consciente de l'énervement de son mari et prévoyant qu'il ne pourrait écrire une ligne le lendemain, essayait de changer le cours de la conversation, mais le grand homme était parti.

—Ah! ces grands hôtels où l'on ne peut manger à sa faim et passer une soirée tranquille!

—Comme tu exagères! osait Mme Thomery.

—Mais non, mais non! enrageait l'écrivain. Tu as vu quel piètre dîner nous avons fait faire à nos amis, le menu ne varie pas, c'est le même tous les soirs, on y perd son appétit; mais enfin il faut en passer par là. Il n'y a que chez eux que l'on peut se loger et qu'on est servi. Où trouver cet appartement ailleurs? Mais ce qui m'empoisonne autrement la vie que leur nourriture fade, c'est la clientèle. Oh! la clientèle de Cosmopolis, tous ces bouffis et ces ankylosés du capital, qui viennent là, ostensiblement, dépenser cinquante francs par jour! Tu crois peut-être qu'ils viennent ici pour voir les montagnes et les lacs? Erreur, ils viennent faire voir aux montagnes leurs complets de Londres et leurs coûteux dessous; d'ailleurs, aucune excursion, soit en bateau, soit en voiture. Au bout de huit jours, ils repartent de Gravenna comme ils y sont venus, ils paressent toute la journée dans des rocking-chairs devant la bella vista, ou signent des cartes postales destinées à faire pâlir d'envie les amies restées à Londres ou à Paris; dans le fond, ils tombent de fatigue et meurent d'ennui. Comment en serait-il autrement? Ils changent de toilette quatre fois par jour. Où prendraient-ils le temps d'excursionner ou d'aller quelque part? Il est parti, hier, une jeune femme jolie comme un amour, une Américaine, laquelle est restée cinq jours. Elle est arrivée et repartie avec deux femmes de chambre et cinquante-deux malles; elle ne tenait pas debout, se traînait plus qu'elle ne marchait, et sa lassitude faisait mal à voir. Lasse—on le serait à moins: cinquante-deux malles!—elle avait assisté au déballage et au remballage de tout cela; sur cinq jours elle a eu vingt-quatre heures à elle. Et elle est partie recommencer ce trafic-là ailleurs. Nous la retrouverons sûrement en septembre à Venise. C'est la grande vie que les galériens ne soupçonnent pas, le hard-labour des damnés du luxe.

* * *

«Si je vous disais qu'il y a ici des femmes qui s'habillent pour aller assister à l'arrivée du bateau! C'est un but et un prétexte. Sur cent Anglais qui descendent de l'Engadine et cinquante Autrichiens qui arrivent du Tyrol, elles ne connaissent âme qui vive. Qu'importe! Elles ont sorti leurs guipures et leurs valenciennes, elles ont toisé autrui et elles se sont fait toiser par les autres; les mâles, pendant ce temps-là, fument des cigares à cinq francs pièce et boivent des cocktails… C'est cette race-là, qui subit trois fois par semaine ce tohu-bohu exaspéré de cuivres et ne réclame pas, avachie qu'elle est jusqu'à l'anesthésie finale.

«Nous sommes, d'ailleurs, ma femme et moi, les bêtes noires de tout cet hôtel. Songez, nous faisons bande à part, nous ne descendons jamais sur la terrasse, nous n'adressons jamais la parole à personne, arrosons d'Asti la fadeur du menu, et l'Asti spumante, ici, c'est comme si vous dîniez au champagne; Emma ne s'habille que pour le dîner, je ne mets pas de smoking et nous n'écoutons pas le concert. Nous n'écoutons pas le concert!

«Nous avons déchaîné contre nous l'animosité générale. Songez: ne pas accepter les plaisirs, ne pas subir l'ennui d'autrui. D'abord, on aurait bien voulu dire que nous n'étions pas mariés; mais je suis trop connu. Alors on a interprété nos promenades en voiture et nos dîners à l'asti-champagne; on a traité cela de parties fines d'amoureux; ma femme me subjugue et me retient en flattant mes vices et, quand je m'enferme ici des heures pour travailler et qu'Emma demeure avec moi, peu soucieuse d'errer seule sous les arcades de la ville, Dieu sait ce que nous faisons ensemble! On a été jusqu'à demander à notre femme de chambre si ma femme n'était pas une maîtresse épousée. Et voilà le tour d'esprit, la bienveillance et les hypothèses ordinaires des honnêtes gens, des braves oisifs et des bourgeois.

* * *

«Mais une chose vient de mettre le comble à l'exaspération générale. Avant-hier, il y a eu ici une soirée de prestidigitation. Un de ces pauvres hères qui vont de ville d'eaux en ville d'eaux essayer de nourrir leur nombreuse famille et de placer leurs maigres talents. Escamotage de boules, éclosions de fleurs en papier et divination d'objets cachés dans la salle; le spectacle était lamentable, mais il était gratuit, c'est-à-dire que c'était plein. Nous y étions; d'ailleurs, tout l'hôtel y était.

«Le prestidigitateur opérait, aidé de sa femme et de deux de ses fils. Au milieu de la séance, la femme et un des enfants firent la quête, quête plutôt piètre. En Italie, les petites pièces de vingt et de vingt-cinq centimes passent facilement pour une lire. Alors le malheureux mit en loterie une couverture de bourre de soie, une de ces couvertures fabriquées dans le pays, qu'on vend couramment cinq francs sous les arcades. Le placement des billets n'alla pas tout seul: ils étaient d'un franc pièce. Des familles de six personnes se cotisèrent pour en prendre un. Pour en finir ma femme et moi nous en prîmes vingt-cinq à nous deux et nous gagnâmes la couverture, sous les regards foudroyants d'envie et de mépris de toute la salle. Mais un moment qui fut tragique, moment où cette envie et ce mépris se changèrent en haine religieuse et sociale, c'est quand, ému de pitié pour ce pauvre prestidigitateur, je refusai de prendre sa couverture et le priai de la garder pour lui. Oh! la stupeur attendrie, les yeux presque en larmes du pauvre homme et de sa femme surtout, mais les sourires pincés des messieurs en smokings et les regards courroucés des grosses dames!

«Prodigues, immoraux et anarchistes, nous étions tout cela; nous avions lésé les droits de la propriété, outragé à la fois la société et la morale. Nous avions rendu la couverture!»

II LES DESSOUS DE MA FEMME

—La malveillance! mais elle est embusquée partout. C'est le sentiment naturel de l'homme vis-à-vis de son prochain, et des femmes vis-à-vis des autres. Il y a longtemps que la sagesse des nations l'a résumé, ce bon sentiment, dans le célèbre aphorisme: Homo homini lupus. Ce serait folie de croire que la systématique hostilité, la calomnie et la médisance, dont nous avons tous à souffrir, soient l'unique apanage des classes dirigeantes. La malveillance est partout, et si nous nous en plaignons surtout chez nos égaux et chez nos pairs, c'est qu'avec eux les contacts sont immédiats. Ne croyez pas un instant que les classes inférieures ou que les inconnus, la rue par exemple, aient la moindre mansuétude à notre égard et ne nourrissent pas sur nous les plus injustes soupçons!

«Ainsi moi qui vous parle, j'ai toujours déchaîné sur moi, surtout depuis mon mariage, les pires calomnies et les plus scandaleux racontars. J'ai le malheur d'être encore très amoureux de ma femme; nous avons fait, Emma et moi, le mariage d'inclination… et inclination est un mot bien faible pour exprimer l'élan qui nous entraînait l'un vers l'autre. Ma femme avait de la fortune, et moi rien; mais j'étais d'un âge où les hommes ordinairement se soucient peu d'aliéner leur liberté, je n'avais que mon talent de très jeune auteur; les parents de ma femme s'opposaient à ce mariage, mais Emma avait de la tête, elle déclara sa volonté et passa outre; elle avait confiance en moi, parce qu'elle m'aimait, et cette confiance nous porta bonheur. Trois mois avant notre mariage, j'obtenais mon premier succès dramatique, avec cette Fornarina qui depuis a fait son tour d'Europe, et c'est toujours ainsi: l'amour partagé entraîne la chance; il y a une telle force dans l'amour… et ce bonheur, il y a déjà dix ans que je le promène à travers le monde, et cela au grand dépit de nos amis et connaissances et à la stupeur encore plus grande des inconnus… Ah! le bonheur d'autrui ne va pas sans gêner les autres, et ce n'est pas une chose si simple qu'on paraît le supposer, que d'être amoureux de sa femme par ce temps courant d'adultères et de mariages d'intérêt. Il y a à peine deux ans qu'on nous fait l'honneur de nous croire mariés; avant, on nous supposait toujours amant et maîtresse. En Italie, en Allemagne, même en Espagne, partout on nous prenait pour des irréguliers. Songez, des gens mariés qui ne se boudent pas, ne se disputent pas, et qu'on voit toujours ensemble: voilà qui déconcerte et démolit toutes les opinions établies. En avons-nous assez souvent ri, Emma et moi! Mais, de toutes les méprises et de toutes les aventures dont ce bel amour nous a faits à la fois les héros et les victimes, la plus extraordinaire nous arriva à Sartor, près de Domrémy, le Domrémy de Jeanne d'Arc; et celle-là vaut bien qu'on la conte.»

Thomery venait de débiter sa tirade tout d'une haleine, avec de légères interruptions nécessitées par son cigare; il en tirait de légères et courtes bouffées en volupteux qu'il était et venait enfin de l'achever. Les Namève, intéressés, mari et femme, l'écoutaient; le clair de lune et la fraîcheur du lac pénétraient par la grande baie ouverte, et dans la chambre obscure, dont Mme Thomery avait éteint l'électricité, une lueur bleuâtre flottait fluide et douce, argentant le profil et vaporisant les cheveux des femmes, prêtant aux objets comme aux êtres une apparence de chose rêvée!

—C'était dans les premiers mois de notre mariage. Nous avions fui éperdument Paris, avides d'aller cacher et semer aussi un peu partout notre bonheur. Notre joie était si profonde, si grande et si folle d'être enfin l'un à l'autre. Les uns montent dans un train de luxe et vont promener leur lune de miel en Italie, en Espagne ou en Tyrol; d'autres (et c'est le dernier cri) s'embarquent sur un yacht et vont tenter de lointaines escales… Les fiords de Norvège pour les mariés du dernier bateau, et Venise pour les attardés du romanesque demeurent les buts classés des grands pèlerinages.

«Nous, nous avions pris tout simplement une chaise de poste!

«J'avais eu cette fantaisie (et Emma l'avait acceptée avec enthousiasme) d'enlever ma femme comme dans un roman de Paul de Koch. Nous retournions carrément cinquante ans, que dis-je? soixante ans en arrière.

«Nous ferions la France à petites journées, la France que nous dédaignons parce que nous ne la connaissons pas, la France unique et qui contient tous les paysages… Nous voyagerions par étapes, nous arrêtant où bon nous semblerait, écourtant ou prolongeant nos séjours ici ou là, au gré de la nuance d'un ciel, d'une montagne et de l'heure surtout, au gré de la nuance de notre caprice aussi. Nous emportions avec nous nos bagages, trois grandes malles, et n'emmenions qu'une femme de chambre.

«Ce que fut ce voyage, vibrants tous deux dans la bonne aventure et le vent crispé du matin! Les cent représentations de la Fornarina, dont le succès suivait son cours, mille et un projets de pièces que j'avais en tête, la certitude de mon avenir et la conscience du bonheur que je tenais là dans ma main nous faisaient à tous deux l'âme alerte et joyeuse. Ce fut le meilleur temps de ma vie, et si nous sommes demeurés de si obstinés voyageurs, c'est que nos déplacements actuels nous rappellent cet heureux temps-là!

«Nous avions fait les bords de la Marne et puis la Champagne à petites journées; nous arrivions dans les Vosges. Les Vosges, aujourd'hui, ne satisferaient plus nos goûts de globe-trotters; mais, alors, elles furent un enchantement de plus dans notre enchantement. Entre tant de petits pays parcourus Sartor nous séduisit. Sartor, c'est une rivière ou plutôt un torrent d'écume et d'eau bleue sous un vieux pont; des sapins et des hêtres dévalent le long des pentes de deux côtes assez raides; une unique rue de village serpente et tournoie, mal pavée et bordée de très vieilles maisons, maisons à pignons et à toits de tuiles étagés de lucarnes. Une assez belle église romane domine le pays, bâtie qu'elle est dans un bois de bouleaux, sur une espèce de promontoire en aval du pont… un vrai tableau d'horloge… mais qui nous enivra justement par le poncif et le déjà-vu de ses détails!

«Sartor était si bien le village de notre chaise de poste!

«Il y avait naturellement une auberge, très simple, mais une auberge à truites et à gibier comme on n'en sert pas dans les grands hôtels; une forge dont l'enclume retentissante nous éveillait à l'aube, un presbytère, et, juste devant notre hôtellerie, un lavoir, dont le bruit de lessive et le chuchotement bavard ne tarissaient qu'avec la nuit! Nous décidâmes de demeurer huit jours à Sartor; Emma se sentait un peu lasse; on assurait les environs charmants.

«—Nous dépenserons quarante francs par jour s'il le faut, avais-je déclaré fastueusement à l'aubergiste, mais nous voulons la plus belle chambre et entendons, madame et moi, manger comme des rois, et du champagne à tous les repas.

«Et l'aubergiste avait salué jusqu'à terre, en nous fixant de deux yeux ronds.

«Notre installation révolutionnait le pays: les cheveux ondés, la nacrure du teint et les robes d'Emma achevaient de surexciter l'opinion et de porter le trouble dans les âmes. Nous ne pouvions sortir de l'auberge sans attirer toute la population aux portes. Le soir, les gars s'assemblaient devant le Lion d'Or, pour nous voir dîner, et nous ne sortions qu'entre une double haie de badauds.

Cette curiosité amusait d'abord Emma et l'énervait bientôt. A la curiosité se mêlaient déjà (il nous sembla, du moins) de l'hostilité et de la malveillance. Deux ou trois fois, de notre balcon, nous avions surpris le curé de Sartor en grande conversation avec les lavandières. A notre vue, il avait tourné les talons et regagné sa cure à pas lents. L'aubergiste était moins déférent; il y avait comme une impertinence dans les allures des servantes, et, par deux fois, des gars du pays dévisagèrent Emma assez grossièrement… Il se passait quelque chose.

«Victorine, la femme de chambre emmenée par Emma, nous donnait le fin mot de la chose. Un après-midi, où je travaillais, elle entrait assez brusquement dans notre chambre. Elle avait la face contractée, les yeux luisants.

«—Qu'y a-t-il, ma fille?

«—Il y a, Madame, que ça ne peut pas durer. Je ne puis pas comme ça laisser insulter Madame.

«—Comment, on nous insulte, Victorine?

«—Oui, Madame. Excusez-moi, Monsieur, mais on dit que Monsieur et Madame ne sont pas mariés, que Monsieur est ici avec une cocotte… A moi qui ai assisté au mariage de Madame, qui ai connu Madame jeune fille et qui suis avec elle depuis déjà deux ans, moi, ça me retourne et ça me révolte.

«Et Victorine fondait en larmes. Nous la consolions de notre mieux. Qu'importaient des propos de paysans! Victorine consentait à sécher ses paupières, mais de gros soupirs soulevaient sa poitrine. Elle prenait enfin son courage à deux mains.

«—Madame a-t-elle avec elle son acte de mariage?

«—Mais parfaitement, ma fille, je l'ai même dans ma malle.

«—Eh bien! si c'était un effet de la bonté de Madame, Madame serait bien aimable de me le prêter… Je serais heureuse de le montrer à l'aubergiste et aux autres bonnes, et aussi à la femme de l'épicier… C'est l'épicier qui a fait tout le mal, Madame, et tout ça par la faute du curé.

«—Comment! le curé!

«—Oui, Madame, le curé était au lavoir le jour où on lavait le linge de Madame, et quand il a vu les pantalons à dentelles et les chemises à entre-deux de Madame, il s'est penché pour les regarder de près, s'est informé, et puis il a déclaré que ce n'était pas là du linge de femme mariée… et que Madame était sûrement une actrice de la Comédie-Française qui voyageait avec Monsieur. Et voilà! La chose a fait le tour du pays. La parole du curé, cela fait foi au village, et un opprobre est sur Madame et sur Monsieur.

«Et Victorine s'essuyait les yeux.

«Ma femme avait ouvert sa malle:

«—Tenez, Victorine, le voilà, cet acte de mariage. Courez vite le leur montrer, puisque cela les intéresse, ces braves gens, et rapportez-le moi.

«—Ah! Madame.

«Et Victorine baisait presque nos mains et partait en courant.

«Nous nous regardions sans rire: notre équipée tournait au tragique. Vingt minutes après, Victorine revenait, triomphante:

«—Je le leur ai montré, je le leur ai fait lire; ils n'en croyaient pas leurs yeux, l'épicier surtout… Il m'a demandé si Monsieur et Madame consentaient à lui prêter leur acte de mariage pour cette soirée. Il voudrait le montrer au curé et le faire lire, au cabaret, au ferblantier et au forgeron… Il a le cœur de réparer le mal qu'il a fait, cet homme.

«—Gardez donc cet acte, Victorine, et prêtez-le à l'épicier. Mais qu'il ne le perde pas… Nous en aurons besoin pour les autres villages.

«Sartor fut-il convaincu? Non. Une réprobation continua à planer sur nous; le curé, après la lecture, avait hoché la tête et ronchonné:

«—Mariée, peut-être! mais cette femme-là a du linge et des instincts de cocotte.

«Les dessous d'Emma l'avaient révolté. Nous quittâmes Sartor accablés du mépris public. On ne va pas contre l'opinion.»

III RESPECTABILITY

—Ah! l'injustice de la vie, de la vie sociale surtout, basée sur le soi-disant respect des préjugés, l'hypocrisie des classes moyennes et la scélératesse, oui, je maintiens le mot, la scélératesse des honnêtes gens! Tout l'apparent scepticisme et le cynisme qu'on me reproche sont faits de la connaissance profonde, acquise à mes dépens et chèrement acquise, de nos belles âmes contemporaines… et «contemporaines» est de trop, le monde n'a pas changé… Les fanatismes sévissent toujours, iniques et passionnés sans d'autres noms…

Et Thomery, tout à fait emballé, tailladait à coups de canif un excellent londrès qu'il n'entamait pas.

Mme Thomery intervenait:

—Voyons, André…

Et, passant derrière son mari, elle imposait aux tempes enfiévrées de l'écrivain la fraîcheur de ses mains calmes. Thomery levait les yeux vers la jeune femme, happait les doigts fins au passage et, les amenant au niveau de ses lèvres, les baisait goulûment; puis, la repoussant un peu:

—Mais quand je vous exposerais toutes mes théories, les longues raisons que je vous donnerais vaudraient-elles un exemple? Non, n'est-ce pas?… Je vous citerai, au hasard, celui-ci:

«C'était il y a une dizaine d'années, mettons-en onze; je venais d'être fiancé et faisais ma cour à ma femme. La famille d'Emma passait à Cannes des hivers qu'elle prolongeait jusqu'à la fin d'avril. Ses parents y possédaient une magnifique villa à la Californie; et, récemment admis à courtiser officiellement Mlle Sérigneux, j'étais descendu dans un hôtel de la ville, un des nombreux hôtels qui foisonnent dans la rue d'Antibes.

«Ce n'était pas un hôtel de premier ordre; la littérature ne me permettait pas alors de dépenser pour mon gîte vingt-cinq francs par jour, mais ce n'était pas non plus un hôtel inférieur. J'étais modestement logé au troisième, sur la rue d'Antibes, et payais pour ma pension dix francs nets, ma chambre et le repas du matin, car je dînais tous les soirs à la villa de mes beaux-parents, Mme Sérigneux, très collet-monté, n'autorisait les flirts des fiançailles qu'une fois en vingt-quatre heures.

«Préoccupé comme j'étais alors d'Emma, tout à la griserie à la fois d'un amour de cœur et de tête, je me souciais peu des hôtes et du personnel de l'hôtel. Tout distrait que j'étais, il m'aurait fallu pourtant être aveugle pour ne pas avoir remarqué les allures singulières de la locataire du premier étage sur le jardin. C'était une grande femme, désinvolte et découplée et dont l'extraordinaire souplesse indiquait des habitudes de sport. Elle possédait un yacht en rade, qui disparaissait souvent pour deux ou trois jours, parfois plus, évanoui vers d'autres escales. Elle n'en avait pas moins loué au mois tout le premier de l'hôtel; elle avait même une petite clef de la grille du jardin, strictement fermée tous les soirs à partir de neuf heures, et ne rentrait jamais par la rue d'Antibes où s'ouvrait la porte principale. On l'appelait la princesse. La princesse? Un nom barbare en «ski» ou en «off» couronnait le petit nom assez joli de Nadia. La princesse Nadia n'avait aucune prétention à l'élégance. Toujours vêtue de drap bleu marine, marron ou beige, coiffée de petits feutres mous ou plus souvent d'une casquette de yachtman, deux énormes perles aux oreilles et un très beau saphir au doigt, décelaient seuls qu'elle était un peu femme. Brusque, autoritaire, le profil hautain et les yeux clairs dans un teint cuit et hâlé comme celui d'un matelot, la princesse Nadia n'avait jamais dû être jolie, mais sa haute stature et de magnifiques cheveux blonds, décolorés par le soleil et les embruns, en faisaient une créature d'exception: elle ne pouvait passer inaperçue. Sa conduite aussi était des plus étranges. Pendant quatre, cinq et six jours, l'appartement de la princesse demeurait fermé; puis il s'emplissait tout à coup de bruits de pas, de voix et de chansons et de cliquetis de vaisselle: la princesse Nadia était à terre et donnait à dîner aux invités de son yacht; elle leur donnait à loger aussi. L'appartement contenait quatre ou cinq chambres à coucher. On festoyait ferme chez la princesse, et les fêtes s'y prolongeaient fort avant dans la nuit. On y sablait gaiement le champagne, mais le personnel de l'hôtel ne pénétrait jamais dans les pièces pendant les repas qu'on y donnait. C'étaient les marins du yacht qui faisaient le service et prenaient les plats des mains des maîtres d'hôtel à la porte… On ne rencontrait jamais la princesse Nadia dans les couloirs, le vacarme de ces soupers nocturnes avait seul révélé sa présence. La princesse devait payer royalement, car tout le monde était à ses genoux.

«Les autres personnes descendues aux Eucalyptus rentraient dans la banalité des hiverneurs ordinaires de la Riviera. Une massive famille hollandaise, des Van der Gœlen quelconques descendus là avec trois jeunes filles, m'aurait laissé absolument froid sans la profonde impression que, toute fatuité mise à part, je devais m'avouer avoir produite sur la plus jeune des demoiselles Van der Gœlen. Blanches, grasses, blondes d'un blond de lin qui ne s'allumait pas aux lumières, et d'une carnation si fraîche qu'elle en semblait humide, les trois demoiselles Van der Gœlen étaient toutes les trois terriblement insignifiantes et se ressemblaient toutes par une extraordinaire absence de traits. Ces trois jeunes Bataves répondaient aux noms de Dorothée, de Wilhelmine et de Thécla. C'est Thécla que j'intéressais, je ne pouvais plus en douter. C'étaient, chaque fois que j'entrais dans la salle à manger, des rougeurs et des pâleurs subites, qui m'auraient peut-être flatté à un autre moment de ma vie; c'étaient aussi des frôlements de coudes dans nos rencontres dans les couloirs ou dans l'escalier, des gants et des mouchoirs laissés tomber à terre, que j'avais d'abord ramassés et rendus, et puis, comme je ne me prêtais plus à ce manège, des billets doux carrément insinués dans ma serviette et que je trouvais en la dépliant. Cette jeune Hollandaise avait toutes les audaces, toutes les maladresses aussi. Dans ces billets elle m'appelait «poète glorieux» et «romancier de la femme»; je soupçonnais Mlle Thécla Van der Gœlen d'être affreusement romanesque; elle avait toujours à la main un volume de Lamartine ou d'Octave Feuillet. Elle était encombrante et obstinée, et, obsédé des gros soupirs qu'elle poussait désespérément vers moi, j'avais fini par changer l'heure de mes repas, pour ne plus sentir peser sur mes yeux la muette interrogation de ses larges prunelles immobiles.

«Il y avait aussi à cet hôtel une autre personne que j'avais dû remarquer malgré moi. De mise sobre et d'allures on ne peut plus discrètes, volontairement effacée, l'on eût dit, dans le cosmopolitisme de cet hôtel, Mme Déris était une grande et mince jeune femme brune, dont le profil de camée, le teint mat et les admirables yeux de perles noires m'avaient imposé le souvenir d'une telle ressemblance, que je m'étais enquis immédiatement de son nom. Mme Déris était à Cannes pour la santé de sa fille, une pauvre enfant de dix ans secouée d'une mauvaise toux et qu'on ne voyait à table qu'au déjeuner de midi. A une heure, Mme Déris et sa fille montaient en voiture et rentraient à l'hôtel avant le coucher du soleil. La petite malade dînait dans sa chambre et, à sept heures, Mme Déris descendait prendre son repas toute seule à une petite table; puis, la dernière bouchée avalée, remontait vite auprès de l'enfant. La jeune femme ne parlait à personne; elle était toute aux soins et à la santé de sa fille, et je n'ai jamais connu dans ma carrière une créature de mise et d'allure aussi distinguées et aussi simples… Et pourtant, quand je la regardais à la dérobée, ce profil, cette jolie attitude pensive et fière, cette démarche onduleuse et ces longues paupières ombrées de cils noirs, j'avais déjà vu tout cela quelque part. Mme Déris ressemblait à crier à Marthe Fancy, une adorable demi-mondaine du quartier Marbeuf qui n'avait fait que passer au théâtre, et cette ressemblance m'obsédait; on n'est pas impunément homme de lettres.

«Cette obsession alarmait-elle Mme Déris? Toujours est-il qu'un matin, sur mon palier, la jeune femme venait vers moi.

«—Oui, c'est moi, me disait-elle d'une voix entrecoupée, vous m'avez bien reconnue; c'est moi, Marthe Fancy, mais je vous en supplie, ne trahissez pas mon incognito, je vous en supplie, monsieur Thomery: pour vous, que je demeure Mme Déris. Je suis ici pour la santé de ma Jacqueline, de mon enfant que je sais condamnée, que je ne sauverai pas et que j'espère sauver encore. Marthe Fancy n'est plus, il n'y a plus ici qu'une mère désespérée et acharnée à disputer son enfant à la maladie, à la mort. Partout ailleurs, sur la Riviera, à Nice, à Monte-Carlo on m'aurait reconnue, mon nom aurait été cité, j'aurais été en butte à mille importunités, à toutes les poursuites… nous n'avons pas le droit de disparaître, nous appartenons au public. Alors je suis venue me terrer ici dans cette pension de famille, sous un faux nom, mais il a fallu que vous y vinssiez aussi. Monsieur Thomery, vous êtes un artiste, c'est-à-dire généreux, et puis vous êtes fiancé, vous allez vous marier, vous aurez des enfants. Eh! bien, au nom des enfants que vous aurez, de la fiancée que vous aimez, ne me reconnaissez pas, ne trahissez pas Mme Déris.

«Et je promis tout ce qu'elle voulut.

«Malheureusement, il est des misérables partout, et surtout dans les pensions de famille de la Riviera.

«A quelque temps de là, comme je sortais pour aller dîner chez mes beaux-parents, je croisais Mme Déris dans l'escalier, la jeune femme était tout en larmes.

«—Qu'y a-t-il, faisais-je tout ému, Jacqueline serait-elle plus mal?

«—Non, mais je pars, on me met à la porte.

«—Vous!

«—Oui, le patron de l'hôtel m'a fait appeler chez lui, il m'a dit ne pouvoir garder dans son hôtel respectable une cocotte.

«—Il a dit?

«—Oui, on m'a reconnue, on m'a trahie.

«—Et vous soupçonnez qui?

«—Je ne soupçonne pas, je sais. Une bande joyeuse de Monte-Carlo est venue dîner l'autre soir ici, deux femmes et trois hommes. Un de ces hommes m'a reconnue et, pris d'un désir de brute, à moitié ivre, m'a demandé de passer la nuit chez moi; je l'ai repoussé, il a insisté, il m'a offert jusqu'à cinquante louis, puis, devant ma résistance, a ricané bêtement en disant que j'aurais de ses nouvelles. Je les ai maintenant, de ses nouvelles: il a révélé qui je suis. On m'expulse.

«—Et vous savez le nom de ce misérable?

«—Peu importe! Sur dix viveurs huit auraient agi comme lui; des femmes comme nous, est-ce que cela compte! Mais ne vous attardez pas plus longtemps, monsieur Thomery. Vous pouviez être vu causant avec Mme Déris, mais pas avec Marthe Fancy.

«Je partais outré et dînais en maugréant en moi-même contre la goujaterie des viveurs et des hôteliers; ma fiancée dut me trouver ce soir-là bien distrait; je rentrais chez moi vers les dix heures et demie. J'allais me mettre au lit quand un léger grattement à ma porte me faisait brusquement enfiler mon pyjama; une voix de femme implorait dehors, je ne doutais pas que ce fût Marthe Fancy. La pauvre créature venait me conter ses peines; j'allais ouvrir et Mlle Thécla Van der Gœlen entrait délibérément dans ma chambre. Elle était en peignoir. Sa gorge très blanche, déjà très forte, bombait dans les dentelles, elle refermait la porte, et toute souriante:

«—C'est moi! disait-elle.

«—Comment, c'est vous!

«—Oui, c'est moi, je suis venue, je vous aime!

«Et elle s'asseyait sur un fauteuil, j'étais abasourdi.

«—Mais votre père, votre mère, votre famille, mais malheureuse enfant, vous ne réfléchissez pas!

«—Si, j'ai réfléchi; quand ils sauront que je suis venue, il faudra bien qu'ils me donnent à vous. Je vous aime!

«Son calme m'exaspérait. Je l'aurais battue. Elle demeurait là avec ses grands yeux clairs et le sourire de sa bouche appétissante, trop rouge.

«—Je vous aime, je vous aime!

«—Mais moi je ne vous aime pas, je suis fiancé avec une jeune fille dont je suis amoureux. C'est de la démence, de la folie, vous êtes une enfant, cela vous passera.

«Bref, j'eus toutes les peines du monde à mettre à la porte Mlle Thécla Van der Gœlen, qui s'était mis en tête de se compromettre et d'épouser bon gré mal gré M. André Thomery, votre serviteur, génial poète, qu'elle admirait tant.

«Comme je préparais et surveillais sa sortie, peu soucieux que Mlle Thécla fût aperçue se glissant hors de chez moi, un effroyable vacarme éclatait dans l'hôtel. Tout le personnel était requis pour mettre dehors un des invités de la princesse Nadia, un simple matelot de l'escadre qui, prié à ces agapes aristocratiques…—mystère… mystère… mystère—et abominablement gris de Moët, s'était oublié jusqu'à pocher un œil à un Grand-Duc. Le lendemain matin, Mme Déris partait; j'assistais au chargement de ses bagages sur l'omnibus de l'hôtel. Sa situation y était maintenant connue et personne ne répondait plus à son salut. Je l'aidais à monter en voiture, elle et sa petite Jacqueline, toute pâlotte et emmitouflée de lainages blancs. Mme Déris allait s'installer au Lavandou. Le maître de l'hôtel avait, au départ de l'omnibus, un imperceptible hochement de tête, mais la joie d'une honnête conscience enfin satisfaite éclatait sur sa face de pleutre. Il avait une fois de plus assuré la «respectability» de sa maison.»

MONTE-CARLO

I LA QUESTION DU POURBOIRE

Ils étaient là une dizaine de dîneurs dans la grande salle à manger de l'hôtel d'Ostende; les femmes, épaules nues, tout l'orient des perles et toute l'eau des diamants en flammes et en reflets sur la nacre des chairs; les mâles en smoking, la mollesse des plastrons bâillant dans l'échancrure des gilets de fantaisie, irréprochables, impeccables, œillets blancs et gardénias. Il y avait tout Cosmopolis: le baron et la baronne Rodestern, de Vienne; lady Forkett et sa sœur miss Bellah Duncan, d'Édimbourg; Léviston, le roi du Trust des cuivres; un attaché de l'ambassade de Suède; la comtesse Nadège Azimoff; un prince italien; un Brésilien, possesseur d'innombrables haciendas, et un jeune Espagnol, Argentin d'origine, secrétaire d'un pair d'Angleterre.

C'était le Brésilien qui traitait. Un grand paravent déployé isolait les dîneurs du reste de la salle; les valses d'un orchestre de tziganes, installé à l'autre extrémité de la galerie, arrivaient par bouffées et, tour à tour langoureuses ou trépidantes, couvraient le va-et-vient du personnel, dont les semelles feutrées n'amortissaient pas assez les pas. L'atmosphère surchauffée fleurait la venaison, le fumet des grands crus, la tubéreuse et la chair de femme; la dorure solide des chignons bas miroitait sur les nuques, car toutes les invitées du Brésilien étaient uniformément blondes, de ce blond lumineux et fluide qui coûte cinq louis le flacon chez les grands coiffeurs.

Les hommes, le teint fouetté par les courses au grand air, excursions en chaloupe à vapeur et records d'automobiles; les femmes, leur fraîcheur ravivée par le tub et les joues unies par la délicatesse d'imperceptibles fards, dégageaient tous une violente impression de haut luxe… Des gains et des pertes à la salle de jeu la conversation avait glissé aux potins. Un des dîneurs jetait le nom de la princesse Alexanieff. Il venait de lui en arriver une bien bonne.

—Qui ça, la princesse Alexanieff? demandait miss Bellah Duncan.

—Mais cette vieille folle qui ne quitte pas le tapis vert. Vous ne connaissez qu'elle.

—En vérité non, insistait la jolie Écossaise.

—Mais si, mais si. Vous ne pouvez pas entrer dans les salles de jeu sans tomber sur elle. Elle s'y rue à dix heures dès le matin, pour n'en sortir qu'à une heure. Vous l'y retrouverez à trois, pour l'y revoir encore à minuit; je ne crois même pas qu'elle dîne.

—Un phénomène, alors?

—Vous l'avez dit, un phénomène.

—Et jolie, cette princesse?

—Jolie!—et Léviston éclatait de rire—la princesse Alexanieff, mais une vieille joueuse, je vous le dis, desséchée par son vice, un vieux fantoche sans âge ni sexe enraciné par sa passion sur ce rocher de Monte-Carlo, et qui ne quitte jamais la Principauté.

—Même l'été?

—Même l'été. Ah! vous ne connaissez pas les âmes de joueurs, miss Bellah.

La jeune fille était devenue songeuse.

—Et riche, cette princesse?

—Des millions et des millions.

—Étrange. Et elle gagne au jeu?

—Elle gagne quelquefois, mais elle perd toujours.

—Ça, c'est un mot, et il faudra l'envoyer à la Compagnie fermière.

—Ah! comme je voudrais la connaître, imploraient les lèvres roses de miss Duncan.

Lady Forkett intervenait:

—Mais tu es insupportable, en vérité, Bellah! Cette vieille dame, toujours vêtue de velours râpés et d'étoffes pisseuses, des manteaux magnifiques d'ailleurs, brodés et rebrodés, mais datés, démodés et raidis de taches, l'air d'une marchande à la toilette! Tu l'as déjà remarquée! Et des chapeaux comiques, tout à fait la vieille excentrique du rôle de Max Dearly dans Country Girl!

—Ah! cette vieille dame qui a l'air si malpropre! Je sais, je sais. Mais elle fait peur. Et elle a des millions?

—Plusieurs.

—Alors ses colliers, ses pendants de turquoises sont vrais? Je les croyais faux!

—Fausses! des turquoises de famille et d'origine impériale!

—Les turquoises, ou la famille?

—Les deux. La princesse Alexanieff est tout ce qu'il y a de plus authentique: un de ses ancêtres directs a été l'amant de Catherine II.

—Et en Russie, soulignait la comtesse Azimoff, avoir eu un aïeul dans le lit de la grande Catherine, c'est le plus beau titre de noblesse dont nous puissions nous enorgueillir.

—Comtesse! observait lady Forkett alarmée.

—Ah! pardon, milady. Vous êtes Anglaise, j'oubliais.

—Et sa famille? poursuivait tranquillement miss Bellah. Qu'est-ce que fait la princesse de sa famille impériale?

—Mais elle l'oublie! concluait Horlofsen, le Suédois de la bande. La princesse a été mariée et a sûrement dans l'Ukraine ou dans le Caucase des gendres, des belles-filles et des petits-enfants.

—A Pétersbourg même, sans aller si loin, souriait la comtesse Azimoff.

—Et elle a planté là tout son monde? interrogeait la jeune fille.

—Naturellement. C'est une joueuse. Hors Monte-Carlo rien n'existe pour elle. Soyez certaine qu'elle n'a même jamais vu ce pays. Ce décor unique de mer et de montagnes, ce bleu du large et ce bleu du ciel, ces palmiers, ces prairies d'œillets, cette profusion d'arbustes et de fleurs rares, la princesse Alexanieff ignore tout cela. Pour elle tout est rouge ou noir. C'est une hallucinée qui ne vit que pour les douzaines, impair et passe, les martingales et les combinaisons…

—Et maintenant que tu as campé ton personnage, interrompait Ramirès, le jeune Espagnol un peu Argentin, voyons, mon cher Otto, vas-y de ton histoire?

Et le Suédois, ayant passé négligemment ses doigts dans l'or soyeux de sa moustache:

—La princesse, vous le savez, descend depuis dix ans aux Roches rouges. Un de ces derniers soirs, une troupe de musicanti y donnait une aubade aux dîneurs. Cavalliera rusticana, E Paillaze, tarentelles, tout le répertoire y passait. La princesse présidait la table, toutes ses turquoises de famille sur l'ossature de ses épaules et une perruche dans le chignon, perruche elle-même, maquillée, spectrale, véritable doyenne des poupées macabres du lieu. La vieille joueuse est mélomane. L'amour de la musique est la seule passion que n'ait pas étouffée son vice: elle adore surtout les partitions italiennes, les cavatines, les barcaroles et tous les dégueulandos de Sicile et de Naples. Pâmée sous l'archet des musicanti, les yeux au plafond, dodelinant de la tête, elle laissait s'en aller sa vieille âme sentimentale vers des Capri de rêve et des Amalfi de lumière au gré des mélodies macaroniques.

«Elle ne revenait à elle qu'au dernier accord d'une chanson napolitaine et, toute lubrifiée de reconnaissance (la princesse avait eu ce jour-là de la veine au jeu), elle laissait tomber un louis dans l'assiette du quêteur. Les musiciens se retiraient; la princesse passait au salon, s'isolait dans un fauteuil et, fermant ses vieilles paupières, s'abandonnait à sa petite sieste quotidienne, son petit somme réparateur. Tout le monde, aux Roches rouges, respecte le sommeil de la princesse: «Ne réveillez pas la Gorgone qui dort», avait risqué, un soir, un mauvais plaisant. Le mot a fait fureur. Et trois fois par semaine le personnel des Roches rouges a à effacer sur la porte du salon l'inscription suivante: «Ici dort la Gorgone.» C'est une des joies innocentes de la Principauté.»

—Mais marchez donc, Otto! Vous n'avancez pas.

—M'y voici. A dix heures, la fièvre du jeu réveillait la princesse; elle demandait l'ascenseur et remontait chez elle. Son sourire à rassujettir, un peu de mouvement à donner dans ses bouclettes,—la Gorgone n'a pas tout à fait renoncé à plaire… aux croupiers,—elle entre dans sa chambre, donne l'électricité et s'arrête, figée de terreur. Un homme est installé là au milieu de la pièce, à côté de son lit. Chemise de soie mauve, pantalonné de blanc, les reins sanglés d'une tayolle de soie cerise, c'est un homme à large face mate, virgulée d'énormes moustaches noires; deux yeux sombres en caverne se veloutent de douceur sous une broussaille de cheveux bruns. Le sourire aux lèvres, l'échine obséquieuse, l'homme se lève et s'incline cérémonieusement:

«—Commandez ce que vous voulez! Commandate che volete!

«Et la princesse Alexanieff reconnaît le chef d'orchestre des musicanti.

«—Che volete lei, che fate cui? (Que voulez-vous? Que faites-vous ici?)

«Et la princesse s'indigne, s'érupe. L'homme est toujours là, souriant, l'échine onduleuse, son violon à la main… La princesse à reculons s'efforce de regagner la porte. Alors l'homme, dans un mauvais français mâtiné d'italien:

«—Madame la principessa a mis oune louis dans moun plate; z'ai cru que madama désirait oune sérénade particoulare et ze souis mounté zé zon altesse. Que madama commande la canzona qu'elle dézire que ze zoue; ze souis tout à soun désir.

«Une aubade particulière! La princesse en sentait craqueler l'émail de ses joues; elle retrouvait le geste de son ancêtre pour montrer la porte au malencontreux musicien: les Roches rouges sont désormais consignées à la bande du trop zélé violoniste. Quant à la princesse, nous serons au moins une semaine sans la revoir dans les salles de jeu.»

—Comment!

—Sans doute; la princesse Alexanieff est Russe, donc superstitieuse. Cet insolent faquin lui a coupé sa chance avec sa déclaration.

—Non!

Et toute la table s'esclaffait de rire.

—Elle le prétend, du moins: «Avoir osé me désirer, moi, a-t-elle déclaré, le soir même, à l'hôtel; avoir pensé que moi, princesse Alexanieff, je consentirais à partager sa passion! Mais voilà. Je ne gagnerai plus rien, plus rien de la saison. Chançarde au jeu, déveinarde en amour, la réciproque s'impose. Ce maudit Italien m'a porté la guigne!»

«Moralité, concluait le Suédois en allumant un troisième cigare: en Italie il ne faut jamais majorer les pourboires.»

Il y eut un silence.

—Peut-être, en effet, pensait tout haut la comtesse Azimoff.

Elle avait posé un coude sur la table et, le menton en avant, la bouche entr'ouverte, elle fumait lentement une cigarette d'Orient; ses yeux verdâtres en suivaient les légères spirales de fumée au plafond. Sa pose était si naturelle, qu'elle mettait à la fois en valeur le galbe de ses seins avancés hardiment sous les yeux des dîneurs et l'éclair étincelant de petites dents de nacre. L'humidité du sourire soulignait le vague et l'humidité du regard. Une rêverie voluptueuse,—peut-être plus qu'une rêverie, un souvenir, qui sait?—noyait toute la face pensive de la comtesse. Toute la splendeur de sa chair blonde en était comme dramatisée, devenue à la fois plus lointaine et plus brutale, et, sous le regard aigu des hommes, la comtesse Nadège sentait que toutes les femmes la détestaient.

—Vous qui passez tous vos étés sur les lacs italiens, comtesse, hasardait le baron Rodestern, que pensez-vous de l'opinion formulée par notre ami? Faut-il majorer, oui ou non, les pourboires au pays de la barcarole?

La comtesse tournait vers le Viennois deux yeux lents:

—En vérité, je ne sais trop. Le pourboire, cela dépend aussi de celui qui le reçoit et de celui qui le donne. Je n'ai jamais majoré les miens… et pourtant!

Et la comtesse Nadège avait un mystérieux silence.

II NUITS D'ITALIE

—O comtesse, voilà un mot qui sent la poudre. Il y a une aventure là-dessous.

—Une aventure… peut-être?

La comtesse Azimoff avait retiré son coude de dessus la nappe; ses prunelles, lentement promenées sur chacun des convives, suggestionnaient à tous les hommes présents l'immédiate idée d'une intrigue possible avec la Moscovite. Un frémissement courut, des moustaches tremblèrent, il y eut de brusques avancées de menton et des palpitations de narines.

La comtesse Nadège avait croisé ses mains sur ses genoux et déployé devant sa nudité les fulgurances ombrées d'un grand éventail de plumes.

—Une aventure, en effet, mais avant, je dois vous prévenir que je suis une libérée de préjugés, les préjugés encore chers à la vieille Europe, et je vais peut-être scandaliser votre pudeur anglaise, milady, et votre cant américain, mon cher Léviston. En ma qualité de Russe je suis une Asiatique, mais une Asiatique affranchie, une espèce d'échappée du sérail, le sérail de toutes les conventions et de toutes les tyrannies. Russe, je suis du pays de tous les servages, mais aussi de toutes les libertés, de celles que l'on conquiert au prix de sa réputation, de sa fortune et parfois de sa vie. Je ne retournerai jamais en Russie; le comte Azimoff y a été compromis comme nihiliste. Mieux que veuve, puisque divorcée, je suis devenue une nomade par la force des choses et par la force aussi de mes instincts. D'une nomade, j'ai pris le goût de la vie aventureuse, l'allure aventureuse aussi, l'habitude des résolutions soudaines et la passion de la liberté. D'une tzigane, en effet, j'ai l'indépendance de pensées, la fantaisie dans les actes, les indulgences qu'on prétend coupables, avec, en plus, une certaine avidité jouisseuse de l'occasion.

Toute l'assistance se regardait; la comtesse continuait sa profession de foi:

—A force d'errer, de ci, de là, le vent des steppes a fini par me fouetter les nerfs et le sang…

—L'instinct, concluait le jeune attaché d'ambassade suédois.

—Cet été, donc, j'étais sur les lacs italiens. La baronne Stourline, une amie d'enfance retrouvée à Plombières, m'accompagnait. Nous avions commencé par Pallanza, célébré par Barrès, pour finir par Bellagio en brûlant Lugano, raconté par Rosny! la tournée classique enfin, le lac Majeur, Lugano, le lac de Côme.

«Bellagio nous avait retenues pendant quinze jours dans l'enchantement de la villa Serbelloni… Bellagio, on ne raconte pas la mélancolie souriante et la langueur heureuse de ce paradis d'eaux bleues, de cimes et de nuées dans trop de soleil et trop de fleurs; et maintenant, un peu exténuées de quinze jours de nirvana et de songes, nous gagnions à petites journées Vérone et la Vénétie, où nous devions demeurer tout un mois.

«Je passe tous mes automnes à Venise, une habitude déjà ancienne, et je ne m'étais jamais arrêtée au lac de Garde, le plus grandiose et le plus sauvage pourtant, assure-t-on, non pas que la magie de ses horizons apparue sur la ligne, entre Brescia et Peschiera, ne m'eût depuis longtemps tentée, mais Dezenano, la station du lac, passe pour un endroit si inconfortable! Cette fois, l'obsession des Alpes du Tyrol entrevues et de leurs découpures, on dirait, taillées dans de l'améthyste et de la lazulite, fut la plus forte. Nous décidâmes, la baronne Stourline et moi, de passer deux nuits à Dezenano, le temps de visiter le lac, sinon jusqu'à Riva, jusqu'à Stressa du moins.

«Nous voilà donc parties pour Dezenano; nous avions quitté Milan le matin même, devions déjeuner à Bergame, le temps d'y voir le tombeau du Colleone et la basilique, pour en repartir après dîner et arriver à Dezenano à onze heures.

«Nos gros bagages et nos deux femmes de chambre avaient filé directement sur Venise.

«Je n'avais à la main que mon sac à bijoux et une enveloppe avec mon linge de nuit, ajoutez un nécessaire très complet dont s'était chargée la baronne et qui devait nous servir à toutes deux, quatre mille francs dans un petit portefeuille insinué dans la doublure de mon corsage, la baronne autant dans la doublure du sien et une lettre de change de dix mille sur les banques de Venise, de Florence et de Rome. Nous voilà donc débarquant à minuit dans une petite gare de campagne enfouie sous les arbres et sans autre habitation qu'une auberge de village éteinte à cette heure de nuit. Nous n'étions guère fières, la baronne et moi, abandonnées avec nos bijoux et nos valeurs dans cette solitude, car nous savions Dezenano à vingt minutes au moins de la station, et le Bædeker, consulté sur les hôtels du pays, n'était guère engageant: Avis partagés, indiquait-il après chaque hôtel; avis partagés, en idiome de guide, c'est l'aveu qu'il n'a pas d'opinion à donner.

«Albergo di Fiori (Auberge des fleurs). Vieil hôtel italien bon, mais modeste. Cuisine italienne. Chambres de trois à cinq francs. Mieux vaut une bonne auberge qu'un mauvais hôtel. Nous décidions pour l'Auberge des fleurs. Mais l'Albergo di Fiori aura-t-elle un omnibus à la gare? Celle de Dezenano domine un assez haut remblai. Nous descendions, la baronne et moi, les vingt-cinq marches d'un escalier de marbre du pays et débouchions sous les grands platanes mouillés d'une allée interminable, car, pour comble, il pleuvait cette nuit-là. Il y avait quatre omnibus à la station. Albergo di Fiori s'étalait en lettres d'or sur la lanterne de l'un d'eux. Un facchino y hissait nos bagages et nous nous installions sur les coussins. Anda! Un coup de fouet, et l'omnibus s'ébranlait au trot de deux chevaux. Vingt minutes en rase campagne, rien que les grands arbres de la route et la pluie, puis un bruit de ferrailles, et nous nous engagions dans les rues de Dezenano, rues caillouteuses et mal pavées, bordées de vieux logis soutenus par des piliers trapus, des files d'arcades basses mal éclairées par de rares lanternes, des placettes désertes, et, sur les places comme dans les rues, personne, personne; toute la ville endormie.

«L'omnibus s'engage enfin sous un grand porche; un immense hangar voûté, on dirait une chapelle désaffectée nous accueille. Une bande de poules s'effare et s'essaime en gloussant dans l'ombre; à la lueur d'une lanterne, que promène devant nous le portier de l'hôtel, des carrioles crottées, une berline hors d'usage, un cabriolet à capote déchirée, de vieux harnais, toute une carrosserie fantôme s'entrevoit dans la nuit; le voisinage du lac s'affirme par une fraîcheur moisie où traînent des relents de poulailler et d'écuries. C'est toute l'incurie italienne aggravée par la détresse de l'heure et l'effroi de la solitude.

«—Mais où sommes-nous? me demande la baronne. C'est une ruine!»

«Cependant le cocher dételle les chevaux. Au son d'une cloche mise en branle par le portier, une espèce de gouvernante apparaît, les pieds nus dans des sabots. Les yeux gros de sommeil, elle achève de nouer les cordons de sa jupe.

«—Pour la nuit? demande-t-elle ahurie.

«—Sans doute, pour coucher une nuit, deux nuits. Cela dépendra.

«—Une chambre? deux chambres?

«—Deux chambres, faisais-je impatientée, car j'ai horreur du déshabillage et des toilettes en commun.

«—Va bene! Au premier. Suivez-moi, mesdames.

«Et, armée d'un bougeoir de cuivre, l'Italienne s'engage devant nous dans un gigantesque escalier; les marches en oscillent, comme descellées par le poids des siècles; le portier suit avec sa lanterne et nos bagages.

«L'escalier monte et tourne sous des voûtes avec de larges paliers toutes les cinq marches. Nous traversons une galerie extérieure. Le vent du lac y éteint bougie et lanterne; on les rallume. Et puis c'est un arrêt devant une grosse porte.

«La sœur tourière, comme l'appelle la baronne, a oublié les clefs. Le portier descend les chercher à la cuisine. Quel trousseau il rapporte? Celui d'une geôle de prison! Elles ont bien trois cents ans, ces clefs; elles tournent péniblement dans des serrures compliquées et formidables; et ce sont d'autres salles et des couloirs, des immenses salles aux murs décorés de fresques et dont la peinture s'écaille, des chambres démeublées et tristes, dallées de marbre grisâtre et qui semblent inhabitées depuis cent ans. Des plafonds peints en trompe-l'œil se lézardent de crevasses; dans des chambres des lambeaux de papier pendent au-dessus des plinthes. Jamais nous n'avons encore vu pareille détresse et pareil abandon. «Où sommes-nous?» Une même angoisse nous étreint et je regrette d'avoir demandé deux chambres. Nous y sommes enfin.

«Celle de la baronne est vaste comme une cathédrale; un petit lit de fer à rideaux de percale, une cuvette sur un trépied, le pot à eau dessous, un tapis élimé comme descente de lit. C'est tout. Dans un angle une seule fenêtre, dont l'hôtelière pousse les persiennes. La chambre donne sur le lac… Il est sinistre, le lac. Une tempête le bouleverse, des blancheurs d'écume zèbrent les ténèbres, et sur un grand ciel balayé de nuages, sous une lueur blémissante de lune, des montagnes tragiques se profilent dans un décor d'embuscades et de meurtres.

«La baronne ne dit plus rien. Un silence éloquent pèse sur nous, mais ses yeux hallucinés parlent pour elle:

«—Sortirons-nous vivantes de cette auberge?

«Heureusement, la porte, d'une épaisseur de dix centimètres au moins, est-elle boulonnée de clous et bardée de verrous et de lourdes barres de fer. C'est la porte d'une forteresse. La chambre n'a qu'une porte, et, cette porte fermée, y entrer serait impossible: cette porte est une sécurité.

«—Bonne nuit!

«Je prends congé de la baronne et passe dans le gîte que l'on me destine. C'est le portier qui m'en fait les honneurs. L'hôtelière a regagné son lit. Ma chambre est un peu moins grande que l'autre, mais c'est le même modèle: même mobilier sommaire et même impression d'abandon. Ma chambre cependant a deux fenêtres, mais ces fenêtres sont grillées, et l'absence de persiennes m'imposera toute la nuit le décor lugubre du lac démonté sous ce ciel lunaire.

«Le portier a déposé mon sac et mon enveloppe sur une chaise; il m'explique maintenant le jeu des verrous et des barres pesantes qui me garderont cette nuit. Il s'exprime dans un mauvais italien que je comprends mal. Je saisis enfin ou crois saisir le mécanisme de la clôture, et je lui mets trois lire (trois francs) dans la main. Pourquoi, à cette minute, regardai-je cet homme? Jusqu'alors je ne l'avais même pas vu, ce que l'on appelle vu.

«C'était un garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans, trapu, très brun de peau, et dont les extraordinaires yeux noirs forcèrent peut-être mon regard. Plutôt laid avec son nez court, son menton osseux et ses pommettes saillantes, il avait sous sa casquette galonnée une face camuse de tête de mort, plus tchèque qu'italien de type, en vérité. Mais l'intense avidité de ses prunelles, l'éclat des dents petites et dures dans une bouche épaisse et large, l'ambre chaud de son teint et surtout la musculature de cet homme pimentaient étrangement sa laideur.

«—Italien? lui demandai-je.

«—Non, répondait-il, Autrichien de Trente. Je suis du lac.

«Et il souriait de toutes ses dents.

«L'homme ne s'en allait pas. Je regardai ses mains; il les avait noueuses et velues, des mains d'assassin. Ses yeux luisants ne me quittaient plus.

«—Ah! faisais-je.

«Puis je lui redonnai deux autres francs, pressée de le voir partir.

«—Bona sera, lui disais-je.

«L'homme gagnait la porte à pas lents.

«—Bona sera, signora.

«D'un bond j'étais aux barres et aux verrous, j'en faisais jouer le mécanisme séculaire, j'assujettissais soigneusement toute cette ferraille et, prudente, ayant tendu ma couverture de voyage devant la porte, pour que l'on ne surprît pas mes faits et gestes, je retirai les écrins de mon sac, les cachai sur le haut de l'armoire, ainsi que le portefeuille sous le journal du tiroir de la table, et, ayant sorti mon revolver de son étui, je retirai le cran de sûreté et posai mon arme sous mon traversin.

«Cette auberge ne me disait rien qui vaille; il fallait s'y tenir prête à toute éventualité. Je ne me déshabillai que toutes ces précautions prises; j'allai encore m'assurer que la porte était bien close, et, alors, je consentis à me mettre au lit. J'y veillai bien encore une demi-heure, la bougie allumée; mais la lune inondait toute la chambre, les deux fenêtres sans volets l'éclairaient comme en plein jour. Je soufflai ma bougie et je m'endormais.

«Un fracas épouvantable me réveillait en sursaut: la porte venait de s'ouvrir, entraînant avec elle le poids de ses verrous et de ses barres. Je me dressai sur mon lit, et j'entendais distinctement le bruit de mon revolver qui venait de tomber. J'avais fermé instinctivement les yeux, il me fallait bien les rouvrir.

«Un homme en bras de chemise se tenait debout au pied de mon lit. Une lanterne sourde, qu'il braquait sur moi, l'éclairait mal; mais l'homme avait pourtant refermé la porte. Je remarquai qu'il était pieds nus. Il y eut un moment de silence horrible.

«L'homme élevait lentement sa lanterne à la hauteur de son visage; je reconnaissais le portier de l'hôtel. Il avait ôté sa tunique à boutons de métal et se tenait là, vêtu seulement d'un pantalon et d'un gilet.

«—Que voulez-vous? que faites-vous ici?

«L'homme souriait de toutes ses dents, sa large bouche aux lèvres rouges s'ouvrait jusqu'aux oreilles, et, d'une voix rauque:

«—No fate rumore (ne faites pas de bruit), vous m'avez donné cinq francs, je suis venu.

«Cinq francs… Il était venu!… Je ne comprenais pas.

«L'homme souriait toujours; ses yeux étincelaient dans l'ombre, phosphorescents et bleus comme une flamme d'alcool. Je le voyais frissonner de la nuque aux talons d'un imperceptible tremblement qui me gagnait à mon tour. Si je n'étais pas une libérée de préjugés, je pourrais dire que je donnai dix autres francs et que je congédiai cet homme, car j'avais enfin compris sa méprise et son désir. Mais nous étions là, seuls tous les deux dans la nuit, moi, femme de vingt-huit ans, lui, garçon de vingt-cinq; je voyais la nudité de son cou robuste; sa chemise entr'ouverte bâillait sur une poitrine velue et je ne voyais plus que cette poitrine; mes yeux se souvenaient de ses poings noueux et du sourire à dents blanches, aigu et goulu; j'éteignais la bougie, que j'avais instinctivement rallumée dans mon trouble, et le garçon éteignait sa lanterne. Deux bras nerveux m'étreignaient à la taille, un genou frôlait le mien, le poids d'un corps faisait craquer le lit… et ce fut une de ces étreintes…»

—D'Italie.

—Et tout cela pour la somme de cinq francs. Ah! c'est un pays unique pour les femmes qui voyagent seules, et, pourtant, comtesse, vous n'aviez pas majoré le pourboire…

Il y eut un silence.

—Et vous êtes partie le lendemain?

—Sans doute.

—Ce pauvre Autrichien! Vous n'avez pas eu la tentation de passer à Dezenano une autre nuit?

La comtesse Azimoff regardait de haut son interlocuteur; elle avait un imperceptible haussement d'épaules, tirait une cigarette d'Orient de son étui d'or incrusté d'opales et, avec une souveraine nonchalance:

—Faire renaître une occasion n'est plus une surprise des sens, mais du libertinage. Une fantaisie n'est pas une habitude.

III PUDEURS ANGLAISES

—Nous avons beau être en France et pis à Monte-Carlo, la plaisanterie a des bornes. Pour moi, l'histoire de la comtesse Azimoff est tout à fait shocking, shocking. La comtesse a beau être nihiliste et libérée de tout préjugé, elle est née. Vous me voyez au regret que ma sœur Bellah ait assisté à cet entretien.

Et lady Forkett, la maigreur de sa poitrine encore accentuée par le haussement d'épaules qui la creusait, exagérait à plaisir la noblesse de son port de tête et l'indéniable aristocratie de son profil.

Les dîneurs venaient de quitter la salle; la comtesse Azimoff avait déclaré qu'elle ne voulait pas manquer le deuxième acte de la Damnation. Elle s'était levée, onduleuse et souple, dans les scintillements noirs de sa robe de jais, et Léviston, le Brésilien, l'attaché d'ambassade suédois, presque tous les hommes l'avaient suivie: son sillage avait entraîné les mâles. Le baron et la baronne Rodestern et Ramirès, le jeune Argentin un peu Espagnol, étaient demeurés dans la galerie auprès de la richissime Anglaise. Miss Bellah, la sœur, était remontée dans sa chambre chercher un éventail, avait-elle dit.

L'histoire narrée par la comtesse Azimoff était plutôt raide en effet; l'irruption, en pleine nuit, dans sa chambre à coucher, d'un portier d'hôtel, sous prétexte qu'elle lui avait donné cinq lire de pourboire, dépassait toutes les hypothèses. Même en Italie, ces choses-là n'arrivaient qu'aux femmes qui le voulaient bien. Cet homme n'avait osé l'aventure que parce qu'il s'était senti autorisé. La comtesse avait dû regarder ce faquin d'une façon telle que…—cette Moscovite avait des prunelles si singulièrement insistantes—et puis, on ne donne pas cinq francs pour monter des bagages. Elle, lady Forkett, voyageait tous les ans en Italie avec sa sœur, et jamais elles n'avaient soupçonné l'ombre d'une pareille aventure. Les deux hommes échangeaient un bref regard… Lady Forkett n'avait pas le physique de la comtesse Azimoff. Et puis qu'est-ce que c'était que ce système de verrous et de barres de fer qui ne fermaient pas? Cette Russe y avait mis de la complaisance, et puis, quand cet homme était entré chez elle, pourquoi n'avait elle pas crié, appelé à l'aide? Sa version ne tenait pas debout. Ce n'est pas par terreur qu'elle avait cédé à cette brute. Au fond, elle avait désiré cette présence, et cette bête sauvage ne s'était risquée auprès d'elle que préalablement apprivoisée.

Les deux hommes écoutaient l'Anglaise éructer l'acrimonie de sa bile; on aurait dit qu'elle déchargeait une ancienne rancune. Sa vertueuse indignation avait comme un arrière-goût de fiel. Lady Forkett passait pour avoir, tant dans son domaine de Balgirood, en Écosse, que dans sa maison montée à Londres, la première livrée des trois Royaumes. Les valets de pied et les cochers de lady Forkett étaient célèbres dans toute l'Angleterre; son personnel était recruté avec un soin tout particulier parmi l'humanité la plus musclée et la plus saine de la campagne et des faubourgs. C'était là une des vanités les plus affichées de la millionnaire. La malignité publique attribuait à cette sélection de l'antichambre et de l'écurie des motifs d'un ordre secret, et pourtant jamais un scandale n'avait atteint la réputation de lady Forkett. Sa morgue puritaine planait au-dessus de tout soupçon, mais la médisance n'en trouvait pas moins son compte dans le physique si précieusement choisi de son personnel et, quoique étrangers, Rodestern et Ramirès étaient suffisamment au courant des choses d'outre-Manche et d'ailleurs pour apprécier, comme elles le méritaient, les justes pruderies de l'Anglaise.

Lady Forkett ne lâchait pas sa proie:

—C'était comme la version que la comtesse donnait de son départ, le lendemain même, de cette auberge! Cela ne se soutenait pas. Comment elle se donnait, en pleine nuit, à un inconnu, pis, à un subalterne, dans la chambre délabrée de cet hôtel sinistre; elle ne s'était pas gênée pour leur laisser entendre que la nuit avait été… chaude… Ses yeux noyés, son sourire en parlant l'accablaient; et après cette nuit-là, elle serait partie, elle qui était venue dans ce pays pour deux jours, cela ne tenait pas debout. Aucune femme dans son cas ne serait partie, c'était une psychologie de haute fantaisie qu'elle leur avait servie et…

—Aucune femme! oh! milady! interrompait le baron de Rodestern, enchanté de prendre tant de pudeurs en faute.

—Aucune femme, je veux dire une femme du caractère de la comtesse, une libérée de préjugés esclave de sa sensualité.

Le petit Ramirès croyait devoir prendre la défense de l'absente:

—Pardon, milady, pourquoi la comtesse aurait-elle menti? Si elle manque de retenue, certes elle ne manque pas de franchise; rien ne la forçait à nous conter cette équipée. Une seconde nuit passée ne l'aurait pas plus compromise à nos yeux et, si elle nous a dit avoir quitté le lac de Garde le lendemain, c'est qu'elle est effectivement partie ce jour-là.

—Si vous le voulez, faisait l'Anglaise impatientée, et puis, après tout, qu'y a-t-il de vrai dans tout ceci? La comtesse Azimoff l'a peut-être rêvé, inventé!

—Pourquoi inventé?

—Une vantardise de plus.

—Vous dites?

—Elle est de la race de ces femmes qui se vantent de ces choses. C'est une déséquilibrée, une hystérique. Une aventure avec un portier d'hôtel, pourquoi pas avec le concierge de la maison qu'elle habite à Paris!… Il y a des précédents dans cet ordre de folies…

Et après une pause:

—La comtesse Azimoff, voulez-vous que je vous dise ce qu'elle est. C'est un cas du docteur Lombroso.

Les deux hommes avaient un discret clignement d'yeux. Ramirès étouffait un léger accès de toux et d'une voix insidieuse:

—Je voudrais me ranger à votre avis, milady; malheureusement, l'aventure de la comtesse Azimoff est un fait, l'auberge existe. Elle est même connue, l'auberge.

L'Anglaise bondissait sur son fauteuil:

—Vous dites?…

—Qu'il y a eu un précédent du même genre à Dezenano.

—Dans la même auberge?

—Je le suppose, car je ne peux croire que tous les portiers d'hôtels du pays aient cette ardeur et cette audace dans l'irruption nocturne. Il est plus plausible d'attribuer au même personnage l'aventure de la comtesse et celle de mon amie Sergine.

—Comment, une autre femme et une femme que vous connaissez a été victime d'une tentative de ce genre dans une auberge de Dezenano?

—Victime, voilà un bien gros mot, milady, car notez qu'aucune des belles visitées ne s'est plainte, pas plus mon amie que la comtesse.

—Quelle abomination! mais c'était un satyre que cet homme!

—Le Bois de Boulogne n'en a pas le monopole, pourquoi n'y en aurait-il pas sur les lacs italiens?

—Vous me suffoquez!

—Je vous dirais même que mon amie, elle, n'est pas partie le lendemain. Elle est restée la nuit suivante.

—Mais c'était une fille, alors, que votre amie!

—Je ne vous ai jamais dit, milady, que Sergine fût une femme du monde. C'est une fort belle fille, en effet, et qui met une complaisance charmante à faire le bonheur de ses contemporains. Oui, Sergine est ainsi. Elle verse généreusement à tous ceux qui l'entourent la capiteuse ivresse d'une réelle beauté. Sergine est Basque et, comme vous le savez, milady, les provinces basques ont le sang chaud. Née à Hendaye, elle est allée toute jeune à Bordeaux et maintenant Paris la possède, Paris, la Riviera, les villes d'eaux et même l'Italie l'été. Sergine ne se croit pas le droit de priver l'Europe de la clarté de ses yeux bleus et du piment de son sourire, elle en gratifie même au besoin les deux Amériques, elle est née courtisane, ses yeux consentent même quand sa bouche dit non. Le hasard intelligent pour elle a voulu que ses quotidiennes faiblesses lui rapportent bon an mal an près de quatre-vingt mille livres, les vraies vocations réussissent toujours. Je vous ai fait le portrait de Sergine…

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings