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Ellen

Front matter (continued 2)

Reading edition

«Par ici, Harry. Avez-vous jamais vu des agaves de cette grosseur!—Tu dis des enfantillages, Ellen; ton cousin en a vu d'autres dans les Indes.—Mais ces agaves sont très beaux, ma tante, disait l'officier colonial.» Ellen Horneby faisait à son fiancé les honneurs des ruines du château, elle avait tenu à le guider elle-même dans cette enceinte de décombres et de broussailles, qui était devenu son domaine.

Le déjeuner avait marché au delà des désirs de lady Horneby, l'officier avait pris à cœur de bien jouer son rôle. Remonté par sa tante, il s'en était fort bien tiré, Ellen était rayonnante de joie; on est si heureux de croire ce que l'on désire, son sang fluide de malade lui était remonté aux joues, et la face toute rose, de ce rose délicat d'azalée qui parfois faisait d'elle une véritable fille-fleur, elle escaladait, leste comme une chèvre, les éboulis de roches et les degrés croulants de l'immense enclos; lady Horneby n'en revenait pas de cette agilité. Sa fille lui semblait comme ressuscitée. Ses grands yeux violets baignés de lumière reflétaient à la fois tout le bleu de la mer et le bleu profond du ciel, ses cheveux légers semblaient une fumée d'or autour de la candeur de son front, et dans la clarté de cette solitude ensoleillée, parmi ces lentisques et ces agaves engourdis de chaleur, au milieu de toutes ces odeurs brûlantes, elle apparaissait irréelle, aérienne, fantôme solaire, on eût dit, né du mirage du Midi. La jeune fille était comme transfigurée, la joie la nimbait de rayons; un élan l'emportait bavarde et bégayante, tant elle en avait à dire.

Elle allait, elle allait, enjambant les broussailles, à l'assaut des ruines, sans même vouloir accepter l'aide de son cousin; lady Horneby avait peine à les suivre. Brigitte venait en arrière, portant des couvertures et des oreillers.

Ils avaient presque atteint le sommet de la montagne, ils en descendaient maintenant l'autre versant. Les jeunes gens s'étaient engagés dans un escalier tournant, dont les degrés dévalaient sous des arceaux en ruine; une rampe de granit, fleurie de roses sauvages, bordait les degrés du côté du vide. Tout à coup des voix et des éclats de rire montaient d'au-dessous d'eux, une société était installée là au pied de l'escalier, une société joyeuse, car au bruit des toasts, des interpellations se mêlaient des détonations de bouteilles de champagne que l'on débouchait. Ellen Horneby s'était arrêtée interdite, il lui semblait avoir reconnu une des voix, mais les hautes quenouilles d'un petit bois de cyprès dérobaient aux regards la société assise dans le bas.

«Encore un peu de pâté, princesse?—Non, cette langouste est exquise, redonnez-m'en,» et des rires fusaient, puis le brouhaha des conversations se calmait. Une voix d'homme pérorait… «Et de toute cette beauté, de ce climat unique, de cette magie de site et de végétation ils ont fait une ville d'agonie; oui, la civilisation nous a donné cela: une station pour poitrinaires.»

La jeune fille s'était penchée avidement, des cris et des hurrahs saluaient l'improvisation du causeur. «Bravo, Forgett! Bravo, Bob! A vous, monsieur Mornart, un littérateur, faites-nous quelques phrases.» Une voix d'homme se récusait, et puis tout à coup d'un ton de prédication: «Où l'invasion maure avait mis des citadelles et des palais, toute une cour voluptueuse et guerrière, nous avons construit de grands hôtels, un casino et des kiosques de concerts, et dans cette enceinte, sous ces portes cintrées et sur les marches de ces escaliers tournants, qui ne conduisent plus nulle part, parmi ces débris où s'évoquent des silhouettes de sultanes voilées et des casques enturbannés d'émirs, toute l'épopée, enfin, amoureuse et tragique des brûlantes Cordoue et des fraîches Grenade, des Anglaises phtisiques viennent promener leur toux et leur ennui; et ces murs héroïques n'abritent plus que du spleen, de l'angoisse et des râles. Hyères, ville ensoleillée des neurasthénies millionnaires. La civilisation a fait cela.—Bravo, monsieur Mornart. Ça, c'est un vrai morceau de littérature, vous le replacerez dans un de vos livres. Messieurs, un ban pour notre romancier.»

Cette fois, miss Horneby avait reconnu la voix, c'était celle de Gladys Harvey; le sang lui avait reflué au cœur. Devenue brusquement toute pâle, elle avait dû s'appuyer de la main à la rampe; défaillante, Harry l'avait soutenue, tous deux avaient entendu les joyeux discoureurs prononcer leur verdict, l'officier aussi avait reconnu la voix de Gladys.

Ellen descendait maintenant l'escalier, elle avait repoussé son cousin et se hâtait vers le vide; en bas une douzaine de têtes se levaient. C'étaient les visages d'insouciance et de gaieté des visiteurs de la veille. Ils étaient là une douzaine de jeunes gens et de jeunes femmes, assis ou couchés au hasard dans la broussaille et dans les roches, autour d'une nappe étalée dans l'herbe et couverte de victuailles: c'étaient la princesse Nydorff, sa sœur Dora Heacon, le beau Forgett, lady Harvey, Réginald et d'autres encore, sous la conduite de l'intrépide Gladys. Tout ce beau monde avait laissé la tenue de chauffeuse et de chauffeur, c'était un assaut de robes claires et de toilettes printanières pêle-mêle avec des complets d'homespun, des vestons de drap beige et des pantalons de piqué blanc; des bouteilles débouchées, des pâtés en croûte entamés et les plus beaux fruits attestaient un déjeuner de campagne.

«Tiens, Ellen et Harry!» Gladys venait de se lever, elle désignait le couple à toute la bande. «Mes amis, je vous présente l'âme des ruines, Griselidis en personne revenue dans son domaine provençal. Hein! que vous avais-je dit, vous qui ne la connaissiez pas! Mon amie Ellen est-elle assez princesse de conte de fée, une vierge en or fin de livre de légende, et quel beau couple ils font là en silhouette sur le bleu du ciel! Vous êtes très retour des Croisades, master Harry Astlher.» Et tout à coup espiègle: «Bonjour Harry, ça va bien? vous êtes toujours très beau, vous savez. Mesdames et messieurs, je vous présente le plus beau lieutenant de notre armée coloniale, master Harry Astlher, le fiancé de mon amie Ellen Horneby; hip, hip, hurrah! un ban pour les amoureux du château d'Hyères.» Des clameurs accueillaient le toast de Gladys, elle se tenait debout, levant très haut sa coupe de champagne.

Ellen s'était arrêtée, glacée, au pied de l'escalier. Harry se taisait un peu ahuri, mais incapable de dissimuler sa joie d'avoir retrouvé là Gladys; la vue de tous ces jeunes visages et celle aussi des victuailles avaient soudain fait s'épanouir sa figure de bon vivant.

«Mais oui, c'est nous, faisait miss Harvey brusquant la situation; comme tu le vois, nous ne sommes pas partis à Marseille, nous avons couché à Toulon et nous sommes revenus déjeuner dans ces ruines. C'est trop beau, je voulais revivre une journée dans ce décor, c'est un peu le tien, Ellen, et puis je suis revenue aussi un peu pour vous, ajoutait-elle coquette avec un regard de coin à l'officier, je savais que vous arriviez hier soir et j'avais une folle envie de voir quelle mine vous rapportiez de là-bas. Songez, depuis quatre ans qu'on ne s'était vu. Voyons, Ellen, ne sois pas jalouse, on ne te le prendra pas ton Harry, il n'aime que toi, on le sait. Rien à faire, Mesdames, auprès du beau cousin. Nous nous marions fin juin, hein! nous vous avons vus descendre ensemble cet escalier branlant, impossible de nier. Tiens! lady Horneby.» Et l'infatigable Gladys se précipitait au-devant de l'Anglaise, lady Horneby s'était arrêtée stupéfaite au milieu de l'escalier. La princesse Nydorff et miss Heacon s'étaient emparées d'Ellen et l'avaient fait asseoir entre elles. Le romancier Mornart, très intéressé, s'était fait présenter. Réginald Harvey mettait en rapport Harry et Forgett, les présentations se continuaient, des shake hands s'échangeaient; mistress Harvey complimentait lady Horneby sur la santé de sa fille. «Mais elle a une mine charmante, cette enfant…» Après avoir voltigé de groupe en groupe, Gladys était venue s'asseoir auprès du lieutenant et l'avait accaparé; les yeux subitement foncés de la malade ne quittaient pas le couple.

«Et nous revenons ce soir luncher à la clarté des torches. Nous ne quittons plus Hyères, nous dînons à l'hôtel, mais nous reviendrons ici finir les restes du pâté. Voyez-vous ces tours et ces murailles dans le rougeoiement des résines avec le bleu du clair de lune, dans le ciel! car il y a en ce moment des clairs de lune, une magie! Il n'y a pas de décor de théâtre qui tienne à côté de cela. Ah! c'est que je suis une esthète, moi, j'ai le culte de la beauté, vous serez des nôtres, monsieur Astlher! Oh! pas pour le dîner, pour le clair de lune seulement et la tranche de pâté. Tu viendras aussi, Ellen!—Ellen ne sort pas le soir, intervenait lady Horneby, visiblement ennuyée du tour de l'entretien.—Alors nous te laissons ton fiancé, vous resterez tenir compagnie à votre Valentine, monsieur Astlher.—Mais Harry est absolument libre, ripostait la voix un peu rauque d'Ellen.—Alors, nous le cueillerons au passage, nous n'aurons pas trop de porteurs de torche. Oh! ça ne durera pas vingt minutes, le temps de faire le tour des ruines. Nous te le restituerons à dix heures sonnant; la lune se lève à neuf heures et demie, nous devons être à minuit à Marseille.—Mais, je ne sais, balbutiait tout bas l'officier.—Vous viendrez, je le veux, insistait la voix assourdie de Gladys. Vous n'êtes pas en charte privée, je suppose. J'ai la curiosité de vous voir en tunique rouge à la clarté fumeuse des résines, rouge sur rougeâtre, l'esprit du mal.—Surveillez donc votre prononciation, raillait l'impertinence de Forgett.»

VII GLADYS HARVEY

«Ça ne tient pas debout, ce que tu dis là, Réginald. Astlher n'épousera pas Ellen, on n'épouse pas une agonie. D'ailleurs, elle sera morte avant.—Vous la tuez bien vite, observait le romancier, est-ce que miss Horneby vous gêne?»

L'Anglaise et le Français échangeaient un regard noir. «Mon petit Mornart, je vous en prie, cessez donc, une fois pour toutes, de me prendre pour une héroïne de roman; vous perdez votre temps en cherchant à analyser ma psychologie, je suis beaucoup trop simple pour vous.—Croyez-vous?—J'en suis sûre, et puis, vous savez, pas du tout tragique.—Ce n'est pas du tout mon opinion.—Que voulez-vous dire?—Oh! non, Gladys tragique, il n'y a que ces Français! s'exclamait Forgett, moi, je vous trouve comique!—Ni comique non plus, mon petit Forgett. Allons, vous avez bu un peu trop de champagne, messieurs.» Gladys Harvey se levait de table. «Mesdames, si vous voulez monter aux ruines, il serait temps d'aller prendre nos manteaux!—Comment, cela tient toujours, cette folie, demandait indolemment la princesse Nydorff.—Mais ce n'est pas sérieux, Gladys, gloussait mistress Harvey mère.—Si, c'est parfaitement sérieux; j'ai commandé un guide et des torches. Nous avons même un guitariste, ce Hyérois aux yeux sarrasins, que Réginald a ramassé dans la salle de l'auberge, l'amoureux d'Ellen Horneby.—Comment, l'amoureux d'Ellen!—Parfaitement. C'est le neveu de la propriétaire de leur villa. Ce garçon demeure au fond de leur jardin. C'est le musicien attitré d'Ellen, il lui donne des aubades le long de la journée, c'est la fable du pays. Quand on a l'habitude des flirts.—Vous détestez donc bien miss Horneby? reprenait la voix railleuse de Mornart.—Je vous crois qu'elle la déteste. Elle est en train de lui prendre son fiancé, et la princesse Nydorff, du bout de ses doigts fins, effeuillait une rose rose dans sa coupe de champagne.—Toi, Nadège!—Je te connais, Gladys.—Querelle d'Allemands. Tout cela, c'est pour ne pas venir avec nous au château.—Tu l'as dit, je suis fatiguée.—Tu ne vas pas me laisser monter seule avec Forgett, car dès l'instant que tu restes, nous ne pouvons plus compter sur vous, monsieur Mornart.—En effet si la princesse y consent, je tiendrai compagnie à la princesse.—A merveille. Psychologie de femme mariée, c'est votre fort. Vous vous connaissez moins en jeunes filles.—Cela dépend des jeunes filles, ricanait le Français.» Gladys se mordait les lèvres. «Alors, qui est-ce qui vient avec moi? vous Forgett, toi Réginald.—Oh! moi, faisait master Harvey, je ne viens que si miss Heacon en est.—Tu nous donnes Dora? demandait Gladys.—Oh! Dora est libre, répondait la princesse.—Et moi je viens, déclarait la jolie darling du Kronprinz; oh! je n'ai pas peur, j'irais partout, surtout dans les ruines. J'ai l'habitude. Cet hiver, à Cannes, nous allions une fois par semaine à l'Opéra de Nice.»

La boutade avait du succès. «Alors nous sommes quatre en tout, disait miss Harvey, visiblement énervée, et vous les autres, en êtes-vous ou n'en êtes-vous pas?» et elle bousculait du geste et de la voix les convives de l'autre bout de la table, quantité négligeable à ses yeux et seulement emmenée par elle pour faire nombre, d'ailleurs seigneurs et seigneuresses authentiquement millionnaires et propriétaires et chauffeurs d'autos. Miss Harvey racolait trois autres visiteurs pour les ruines, un ménage hongrois, le comte et la comtesse Zisko, et un Russe, Zanouskine, l'officiel Sigisbée de la comtesse. «Hé bien, nous partons! En route, il est neuf heures moins le quart.—Mais c'est de la démence, il fait noir comme dans un four, gémissait mistress Harvey.—Mais puisque la lune se lève à neuf heures et demie, et puis nous avons les torches, elles sont déjà là.» Gladys avait traversé la salle du restaurant et était venue écarter les rideaux d'une fenêtre. «Neuf heures moins le quart! il doit être plus, la lune se lève derrière la montagne. On voit la lueur.—Et vous serez rentrés pour onze heures, réclamait l'infortunée mistress Harvey.—Avant, maman, avant. Nous devons être à minuit à Marseille.—Écoute, Gladys», et la jeune fille s'étant rapprochée de sa mère: «J'espère que tu vas laisser de côté la villa Soleil! et ne pas entrer enlever lord Astlher à ces dames.—Ne pas entrer à la villa Soleil! mais je ne monte là-haut que pour ça. On ne lui mangera pas son lieutenant», et pirouettant sur ses talons, Gladys Harvey sortait dans un envol et un bruissement de jupes.—Charmante nature, sentenciait le romancier Mornart.

«Je te dis qu'elle va venir, moi, maman. Elle s'est mis en tête de troubler Harry et de le détacher de moi.—Tu te forges des chimères; Gladys a dit cela en l'air, mais ce n'est pas sérieux. Gladys est mal élevée, inconséquente, impertinente, mais ce n'est pas une méchante enfant.—Elle! tu n'as pas vu ses yeux.—Ils sont noirs et les tiens sont bleus, essayait de rire lady Horneby; j'aime mieux les tiens.—Oui, essaie de détourner la conversation. Tantôt, lorsqu'elle était assise dans l'herbe à côté d'Harry, lui la buvait du regard et elle, indifférente en apparence, n'avait d'yeux que pour le paysage, ça lui permettait de poser de profil. Eh bien, je sentais ses prunelles embusquées sous ses cils, elle me considérait à la dérobée, elle épiait le chagrin qu'elle voulait me faire, qu'elle me faisait. Ah! ses yeux guetteurs et sournois, ils entraient en moi comme deux lames, ils m'ont fait mal, bien mal, ils me font encore mal, maman!» Ellen avait laissé tomber sa tête sur l'épaule de sa mère. «Ma petite chérie, mon Ellen adorée, ma chère petite enfant, et lady Horneby berçait contre sa poitrine le corps fragile et redevenu puéril de la malade. Tout cela, c'est de la nervosité, vois-tu. Allons, remets-toi, Harry va rentrer, il ne faut pas qu'il voie que tu as pleuré. Les hommes, vois-tu, Ellen, les hommes détestent les larmes.»

La scène se passait dans la petite salle à manger de la villa Soleil, il était près de dix heures, une contrainte avait pesé sur tout le dîner. Harry, comme tous les Anglais après le café, était sorti dehors pour fumer son cigare; on entendait son pas arpenter la terrasse. C'était alors que la grosse peine d'Ellen avait éclaté. Lady Horneby la consolait de son mieux, maudissant la lourde incompréhension de l'officier. Harry était vraiment par trop naïf, mais elle ne pouvait lui en vouloir. D'un geste lent et continu elle caressait le front fiévreux de la jeune fille et l'enfant commençait à reprendre haleine au milieu de ses sanglots.

«Maman! c'est elle, ce sont eux!» La jeune fille venait de s'arracher à l'étreinte de sa mère. Elle vibrait toute, l'oreille tendue dans la direction du chemin; la salle à manger donnait sur la terrasse, une autre pièce la séparait de la route. «Mais tu rêves, Ellen, d'ici tu ne peux rien entendre.—Toi, peut-être, mais moi, j'entends très bien des pas et des voix.»

La sonnette d'entrée carillonnait donnant raison à la jeune fille, un bruit de jupes et d'éclats de rires remplissait le corridor, la porte s'ouvrait toute grande. «Bonsoir, c'est nous, riait la voix mordante de Gladys, nous venons cueillir le fiancé. Bonsoir Ellen, bonsoir madame Horneby. Où se cache donc le beau lieutenant? il n'est pas déjà dans les ruines?» Miss Harvey se tenait debout, sa jolie tête encapuchonnée de dentelles, toute la gaieté de ses dix-huit ans et toute sa malice d'enfant terrible dans le sourire de ses petites dents blanches et la luisance de ses yeux. Derrière elle, c'étaient les cheveux d'or de miss Heacon et les bandeaux noirs de la comtesse Zisko dans des envolements de tulles et de soies; comme un effluve de jeunesse pénétrait dans la pièce, Harry venait de paraître à la porte du jardin, une œillade de miss Harvey allait le cingler sur le seuil; l'officier colonial ne disait mot, un peu gêné. «C'est nous, reprenait la voix de tête de Gladys, nous n'avons qu'une parole, nous venons vous chercher. Tu nous prêtes bien Harry pour vingt minutes, n'est-ce pas, Ellen? puisque vous avez campo ce soir, monsieur Astlher.—Mais je ne sais, je ne peux, balbutiait l'officier.—Alors nous rentrons à Hyères, nous sommes quatre hommes et trois femmes, ce serait shocking, la comtesse a son mari et Zaneskine, c'est très bien. Dora est défendue par un flirt princier, mais, moi, je ne puis m'aventurer seule avec Forgett. Forgett est trop compromettant, et puis je comptais sur vous, monsieur Astlher comme porteur de torche. Vous me l'aviez promis.—Mais allez donc, Harry, intervenait Ellen.—Et je vous avais réservé une surprise, un guitariste extraordinaire et qui a des yeux, le plus beau garçon du pays. Il est amoureux fou d'Ellen.—Qu'est-ce que c'est que ça, faisait l'officier en haussant les épaules?—La vérité pure. Lorsqu'il a su que vous étiez de la partie et que nous venions vous chercher ici, il n'a plus rien voulu savoir. Vous ne connaissez pas Marius, il habite ici.—Qu'est-ce que ce garçon, je ne l'ai jamais vu.—Je vous crois. Depuis votre arrivée ici, il a quitté la villa, il ne peut pas vous voir.—Vous inspirez des passions, Ellen?—Il faut le croire, répondait la malade raidie dans un sourire qui faisait mal, nous nous trompons déjà l'un l'autre. Allez, Harry, ne faites pas attendre Gladys.—Merci.—Mais demandez la clef à Brigitte. Quand vous rentrerez, ma mère et moi, nous serons couchées.—Mais je te le rends dans vingt minutes, insistait Gladys.—Vingt minutes ou deux heures, qu'importe, ma fille se couche à neuf heures, il est déjà plus. Bonsoir, Harry.»

Miss Harvey s'avançait pour baiser la joue d'Ellen, lady Horneby l'arrêtait d'un geste. «Bonsoir, Gladys. Une prière, en rentrant ne faites pas trop de bruit quand vous passerez devant sa porte, nous dormirons sans doute, mais Ellen a le sommeil très léger.—Oh maman! faisait miss Horneby en se jetant dans les bras de sa mère, la porte à peine fermée sur les intrus.—Que veux-tu, ma chérie! c'est la vie. Tu la commences à peine, tous et toutes nous y blessent.—Comme tu as été dure pour eux, maman.—Oh! Harry n'a rien compris, il est décidément trop bête.—Et tu défendais Gladys, tu la croyais bonne.—Bonne! Et brisée par les émotions de la journée jusqu'au blasphème, je ne sais même plus s'il y a de la bonté au ciel.»

Harry Astlher rentrait de son équipée dans les ruines. Si les émotions de la journée avaient brisé lady Horneby, les péripéties de ces dernières vingt-quatre heures, jointes aux effarements de la veille, n'avaient pas moins troublé le calme du bel officier. Sa stupeur en retrouvant sa cousine si changée, la certitude qu'elle n'en avait plus pour longtemps à vivre, la scène pénible qu'il avait eue, le matin, avec lady Horneby, l'adjurant de mentir à sa fille, cette comédie de l'amour imposée à sa pitié, et puis dans la journée l'imprévue rencontre de Gladys et sa société dans le cadre des ruines; Gladys, son ancien flirt d'il y a quatre ans, retrouvée plus jolie et plus étourdissante d'esprit que jamais, sa coquetterie, la hardiesse de ses allures et de ses propos, ses provocations à son adresse, tout cela avait bouleversé ce pauvre Harry, mais tout cela n'était rien encore auprès du trouble extraordinaire où venaient de le jeter les vingt minutes passées dans le clair-obscur des décombres et des broussailles, à la lueur des torches, en compagnie de l'endiablée Anglaise. Ah! cette lune de printemps dans ce ciel de Provence au-dessous de la silhouette agrandie des tours d'enceinte du vieux château, la métamorphose en choses qui rêvent et qui veillent de tous ces agaves et de tous ces lentisques immobiles dans l'ombre, leur aspect de plantes fantômes dans l'enchantement du silence et de la nuit, et, dans cette solitude peuplée d'âmes végétales, enivrante de trop de sèves et de trop de senteurs éparses, le profil délicat et précis de Gladys idéalisé par la clarté de l'astre et, contre son torse d'homme, la tiédeur de ce corps souple et son frôlement continu. Elle avait pris son bras à la sortie de la villa Soleil, y pesant à plaisir et parfois effleurant son épaule de ses dentelles et de ses cheveux. Forgett avait ouvert la petite porte et ils avaient pénétré dans les ruines; les torches erraient de ci de là, portées en avant par des hommes invisibles dans l'ombre. Leur rougeoiement mettait des lueurs fantastiques dans le bleu nocturne, parfois un pan de muraille jaillissait des ténèbres violemment éclairé, et comme une armée de feux follets précédaient les visiteurs.

Gladys Harvey étourdissait l'officier de son babil. Curieuse et caressante, elle s'inquiétait de ses quatre années de séjour aux Indes, de ses campagnes, des mois qu'il avait passés sous la tente, de ses rapports avec les Cipayes, des habitudes et de la docilité des hommes et des fêtes légendaires de Bénarès et de Singapoor. Elle voulait tout savoir; tout l'intéressait, et les palais des Maarajahs et les cérémonies dans les temples, le mystère des religions millénaires et la veillée solennelle des divinités ignorées et terribles dans des sanctuaires inconnus. Elle voulait connaître aussi les légendes des Bouddhas, le culte des forêts et celui des montagnes, les récits effarants que l'on chuchote sur les lacs, les rites des sacrifices, le symbole des offrandes, la beauté des bayadères et le faste des chasses royales. Harry subjugué répondait d'un mot, sans détours et sans phrases, sans aucune littérature surtout. L'enjouement de la jeune fille piquait dans le récit des remarques drôles et d'imprévues questions. Elle y mêlait aussi de personnels souvenirs, des souvenirs de bals, de fête et de garden-parties auxquels l'officier et elle avaient assisté. C'était avant son départ, et c'était, à chaque minute, des vous rappelez-vous, Harry? Et son incessant verbiage évoquait des retours de chasse en Écosse et d'épiques parties de tennis. D'Ellen, il n'était pas question.

Forgett s'était un peu retiré à l'écart. La comtesse Zisko, très myope, poussait des petits cris en s'accrochant tour à tour au bras de Zanouskine et à celui de son mari; les voix de Réginald et de miss Heacon, demeurés en arrière, discutaient froidement des cas douteux de gulfs et de foot-ball. Forgett avait pris la tête et dirigeait les porteurs de torches.

Les visiteurs parvenaient ainsi au bord d'une rampe dominant à pic un petit bois d'oliviers. L'endroit était vertigineux et sinistre; et, ainsi déformée par la nuit, la joyeuse bande ne reconnaissait plus la terrasse où elle avait déjeuné à midi. Le mur de la citadelle formait là entièrement corps avec le roc; le terre-plain s'assombrissait de quenouilles de cyprès, une tour de guetteur démantelée en flanquait un angle. Forgett donnait l'ordre aux porteurs de pencher leurs torches sur le vide. Des agaves monstrueux jaillis de la roche apparaissaient dans la lueur, dardant sur l'abîme un hérissement de sabres glauques. Les femmes avaient toutes un mouvement de recul.

Forgett jouissait de l'effet qu'il avait préparé. «Hein! est-ce assez turc! Quelle merveilleuse et naturelle oubliette pour des favorites infidèles! Vous figurez-vous les Fathma et les Zuleïka des légendes musulmanes, préalablement ligotées dans un sac avec le chat, le coq et la vipère réservés à la femme adultère comme au parricide, et précipitées dans le ravin?» Et prenant une voix de mélodrame: «Vous imaginez-vous leur chute à travers la rigidité de ces cactus, leurs dards éraflant la toile des sacs et la chair des condamnées, et finalement l'écrasement flasque et mou des corps sur la roche grise en bas. Quel cadre pour un conte des Mille et une Nuits! Tenez, avec le reflet des torches on croirait voir une tache de sang là-bas, sur cette pierre.» Toutes les femmes avaient un frisson; Harry sentait trembler le bras de Gladys, elle se pressait peureusement contre lui. «Je n'ai pas cessé de vous aimer, Harry. Vous savez que je vous aime toujours.» Elle avait parlé dans un souffle. Un tressaillement secouait Harry. «Sérieusement, reprenait-elle, vous n'épousez pas Ellen, n'est-ce pas?—J'ai donné ma parole, répondait l'officier.—Mais elle se meurt, ce mariage serait un crime. Vous ne voyez donc pas dans l'état où elle est; elle ne pourra le supporter, votre étreinte la tuerait, et y survivrait-elle, voyez-vous les enfants qu'elle vous donnerait, des condamnés comme elle et ses sœurs, mais c'est abominable. La vie n'épouse pas la mort.—Je suis son fiancé, répondait le jeune homme.—C'est bien.» Miss Harvey avait brusquement quitté le bras de l'officier et s'avançait vers le vide, le jeune homme avait un mouvement de peur. Miss Harvey prenait une torche des mains d'un des porteurs, se penchait dans le noir et y laissait tomber la résine enflammée. La torche tournoyait, allumant dans sa chute les parois du roc et les pointes des agaves, elle atteignait le fond, et sa flamme rougeâtre semblait y saigner. Miss Harvey la regardait s'éteindre lentement. «Je vous aimais, n'y pensons plus, et elle reprenait le bras du jeune homme. Nous rentrons, n'est-ce pas?»

Ils retraversaient les ruines en silence, toute leur gaieté était tombée; Harry s'arrêtait à la porte de la villa, il introduisait la clef dans la serrure. «Je vous laisse donc à votre cher devoir, persiflait la voix de miss Harvey.—De grâce, baissez la voix, Gladys.—Bah! croyez-vous qu'Ellen ignore la comédie que joue votre pitié. Mes compliments, Harry, vous êtes une belle âme.» Et miss Harvey prenait le bras de Forgett.

La petite troupe s'enfonçait dans la nuit, et Harry Astlher rentrait dans la villa.

VIII TROIS DAMES DANS L'ILE

Harry Astlher se déshabillait. Il avait soigneusement amorti le bruit de ses pas en montant l'escalier. Une légère angoisse lui avait serré le cœur en entrant dans le silence de la demeure. La maison était comme morte, toutes ses fenêtres éteintes, et pourtant il avait cru entendre se refermer une croisée derrière les persiennes closes, au moment où il prenait congé de Gladys, mais sûrement il avait rêvé… quelque domestique peut-être. La chambre d'Ellen donnait sur la terrasse, de l'autre côté de la route; il y avait beau temps que toutes les femmes de la maison étaient couchées. Il s'était glissé comme un voleur dans la solitude du vestibule et avait escaladé à pas de loup le bois craquant des marches, et maintenant, la porte fermée, il se dévêtait dans la petite chambre claire que lui avait donnée lady Horneby.

Il avait allumé trois bougies et, sa tunique déjà ôtée, il dégrafait devant la glace le satin noir de son hausse-col: un léger bruit lui faisait dresser l'oreille. On heurtait timidement à sa porte; en effet, quelqu'un était là. «C'est vous, ma tante», disait-il en allant ouvrir; il croyait à une visite de lady Horneby, il se savait en faute et s'attendait à de justes remontrances.

«Non, c'est moi, moi, Ellen,» et la jeune fille, demeurée blottie dans l'ombre, pénétrait svelte et vive dans la chambre de l'officier. Harry avait un mouvement de recul. C'était elle, toute blanche dans une longue robe d'intérieur de soie molle. Elle avait jeté un grand manteau de drap blanc sur ses épaules. La gravité de ses yeux démentait l'enjouement de son sourire, il y avait comme une décision inscrite dans l'ensemble de ses traits. «Remettez-vous, Harry, quittez cet air effaré… Oui, c'est moi, j'ai à vous parler.» La jeune fille avait refermé la porte. «Vous m'avez attendu, balbutiait l'officier; au moins vous n'êtes pas malade?—Non. Oui, je vous ai attendu puisque j'avais à vous parler, Harry.» Astlher sentait sa tête chavirer. «Mais ici, dans ma chambre, Ellen, vous n'y songez pas, si votre mère soupçonnait.—D'abord, elle ne soupçonne pas, elle dort, pauvre mère, elle est si fatiguée. Nous lui avons, vous et moi, donné quelques émotions aujourd'hui…—Mais…—Il ne peut y avoir d'inconvenance entre nous, Harry, ne suis-je pas votre fiancée.—C'est justement cela…—Mais une fiancée si platonique. Croyez bien, mon cousin, que je ne serais pas ici si je sentais le moindre désir entre nous, mais vos regards m'ont avertie, je suis ici chez le plus loyal et le plus dévoué de mes amis.—Oh! cela, Ellen.—J'ai dit de mes amis, et la voix de la jeune fille se nuançait de tristesse. Nulle part je ne me sens plus en sûreté qu'auprès de vous. Vous ne m'avez pas dit de m'asseoir, Harry, je le fais,—et prenant une chaise la malade s'installait auprès de la table, elle s'y accoudait dans une pose de nonchalance, élevait vers son cousin la pureté de son profil.—Allumez donc une quatrième bougie. Trois lumières, cela porte malheur.—Mais, Ellen, c'est de la démence, faisait l'officier, interloqué de cette assurance et de ce naturel. Songez qu'il est plus de dix heures et que vous êtes dans ma chambre. Allons, assez d'enfantillage, il faut rentrer chez vous.—Il n'y a pas d'enfantillage ici, Harry, je vous assure que c'est très sérieux. Toute la maison repose, personne ne sait que je suis ici, il faut même que tout le monde l'ignore, ma mère surtout.—Vous me déconcertez, Ellen.—Oh! pour si peu de temps. Et la jeune fille avait un joli geste d'insouciance. C'est la dernière soirée que vous passez ici, ne pouvez-vous me la donner, vous ne m'avez pas gâtée aujourd'hui.—Oui, je sais, j'ai eu tort, vous allez me reprocher Gladys.—Ai-je prononcé le nom de Gladys. Il ne s'agit que de nous deux, de moi surtout. Vous partez demain, ne pouvez-vous me donner une heure. Qui sait si nous nous reverrons jamais!—Ah! vous voilà bien.—Oui, qui sait si nous nous reverrons jamais! insistait la voix alentie d'Ellen, vous n'avez pas une heure à me donner. Si, n'est-ce pas; tenez, je vais allumer une lampe—et la jeune fille se levait,—c'est lugubre, ces bougies, on dirait une veillée de mort.» Harry s'était assis à l'autre bout de la table. Impatienté, ses doigts en tambourinaient le rebord.—Ça va être long?—Mais assez, répondait Ellen en venant s'asseoir, nous allons agiter des choses graves.—Si graves que cela?—Mais oui, puisque je viens les traiter la nuit, et même assez difficiles à aborder. Aussi pour m'aider j'ai apporté un livre, et la jeune fille retirait de son corsage un petit album relié en maroquin vert.—Un livre! vous venez me faire la lecture maintenant.—Oh! trois cents lignes au plus, c'est un petit conte de moi.—Un conte de vous! vous écrivez donc, maintenant.—Il faut bien passer le temps, une malade.—Ah! c'est votre journal de jeune fille, il fallait le dire.—Non pas, ce serait bien monotone, mon journal, il n'y a rien dans ma vie. C'est un recueil de contes. Vous savez que dans la famille nous avons la manie d'écrire. Mon frère Edwards a laissé un très intéressant journal, mais moi qui ne suis qu'une petite fille, j'écris des contes, des contes imités de Gabriel Dante Rossetti et de notre Swinburne.—Ah! vous lisez Swinburne. Vous êtes devenue tout à fait femme auteur?» Ellen ne relevait pas l'impertinence.—Cousine, est-ce que ma tante sait que vous écrivez?—Non, ma mère ne sait pas tout ce que je fais, mais mon mari l'aurait su. Écoutez mon conte, Harry, c'est le dernier que j'ai composé, je l'ai écrit ici, je l'ai rêvé dans les ruines du château.—Ah!—Il faut bien faire quelque chose pour les enfants, n'est-ce pas?» Et la jeune fille, ayant approché la lampe, commençait d'une voix calme et grave.

TROIS DAMES DANS L'ILE

Dans un jardin d'été trois dames sont assises, trois dames de jeunesse et de beauté, toutes les trois vêtues d'étoffes fleuries et de nuances à la fois si douces et défaillantes que le regard semble s'y caresser; leurs pieds nus reposent dans l'herbe et, derrière elles, de claires roses trémières érigent leurs thyrses où des fleurs de soie se fripent et se déploient, rouges comme le vin nouveau et roses comme le désir.

—En effet, tout à fait du Swinburne! Vous avez de la mémoire, Ellen.—Ne m'interrompez pas et laissez-moi lire! La jeune fille reprenait.

Elles se dressent si claires dans le bleu du ciel d'août, les hautes roses trémières, que l'on dirait des cierges allumés en plein midi; à l'horizon, le bleu du ciel baise le bleu de la mer qui verdoie et, sur le rivage liséré d'argent, le bleu vert de la mer se confond avec le vert des prairies. Il y neige des aubépines roses, qui sont des pommiers tardifs, et des pommiers nains, qui sont des aubépines précoces. Des moutons errent dans la prairie et sur les flots en lapis-lazuli s'arrondit la voile d'une blanche galère; mais les trois dames, le dos tourné au paysage, ne s'inquiètent ni des troupeaux épars, tels des flocons d'écume, ni de la galère à la proue recourbée, tel un cygne.

—Nous nous souvenons de Florence, nous avons vu les Primitifs, souriait l'officier. Ellen le faisait taire d'un geste.

La première tient à la main un cistre, un petit cistre en forme de cœur, dont les cordes sont autant de fils d'or, et ses yeux bleus, du bleu des pervenches d'avril, s'alanguissent de mélancolie.—Votre portrait, cousine.—Si vous voulez.

Elle est la plus pâle des trois, et sur sa robe, du vert changeant des mers d'orage, s'effeuillent çà et là des bouquets de violettes mêlés de fleurs d'iris. Son voile bleuâtre a glissé le long de ses épaules, ses épaules frêles d'une blancheur d'hostie, et de ses doigts exsangues, alourdis de joyaux, elle tourmente indolemment les cordes d'or du cistre en marmonnant tout bas des lambeaux de chansons.

C'est l'Espérance.

—Une bien belle dame, soulignait Harry.

La seconde, gainée dans une longue robe de brocart d'argent qui la fait ressembler à un lis, ouvre tout grands deux yeux profonds, deux yeux pleins d'ombre dont le regard brûle et défaille comme une flamme sous la pluie.—Vos yeux, Ellen. La jeune fille haussait les épaules.—Vous travaillez d'après vous-même, vous êtes la Mme Vigée-Lebrun de la plume. La jeune fille poursuivait: Un lourd ceinturon bossué de rubis étreint ses flancs si strictement qu'il les meurtrit; et, couronnée de bleus chardons des dunes, elle n'en sourit pas moins sous le feuillage déchiqueté qui la pique et, toute la face extasiée, elle appuie sur son cœur une gerbe des mêmes chardons bleus et de branches de houx.—Oh! imaginative que vous êtes, vous avez le culte de la souffrance.—Peut-être, mais laissez-moi lire.

Un ciboire est à ses pieds, qui luit dans l'herbe enrichi de pierreries, et des rubis scintillent dans sa coupe, des rubis ou du sang? La face de la dame resplendit toute rose, toutes roses ses épaules, toute rose sa gorge dans sa robe d'argent; mais il y a des fleurs rouges dans les plis de l'étoffe, où sa main appuie les chardons et les houx, et parfois c'est la robe entière qui devient rose, tandis que le visage, les bras nus et la gorge blêmissent et que la chevelure couleur de ténèbres devient soudain rousse, rousse ou rouge de sang!

C'est la Ferveur.

—Mais je ne vous soupçonnais pas ce talent d'écrivain.

La troisième, hautaine au profil délicat, avec une bouche charnue, les ailes du nez mobiles et des yeux de caresse.—Mais c'est Gladys, cette fois, s'exclamait l'officier, et Ellen reprenait… la troisième, hautaine au profil délicat… peigne avec un peigne d'or une longue chevelure jaune parsemée d'escarboucles.—Une chevelure jaune! non, ce n'est plus Gladys, je retire ce que j'avais dit.

… Elle peigne sa chevelure et rit de toutes ses dents à un miroir poli qu'encadrent deux vipères; elle tient le clair miroir à la hauteur de ses lèvres, et sa nudité vierge ondule et frémit à travers les mailles brillantes et bruissantes d'un étroit filet d'or.

Des aigues-marines, des émeraudes et des opales, toute une floraison de gemmes translucides et changeantes, ruissellent le long de ses bras nus, de ses seins et de ses épaules prises aux mailles du filet. Elle a des bracelets aux bras, des anneaux aux chevilles, et des bagues aux orteils; tout en elle est reflet, lueur et rayonnement, mais entre ses seins, jaunit un bouquet de roses sèches, et son rire sonne faux, et faux le cliquetis de ses joyaux scintillants.

C'est l'Illusion.

—Notre maîtresse à tous.

Et l'Espérance, dans sa robe verte où des fleurs se fanent, maigrit et pâlit chaque jour; elle se lasse d'attendre celui qui ne vient plus et de chanter des chants que personne n'écoute. Une mortelle tristesse envahit ses yeux bleus, son front de jour en jour fléchit, fléchit plus lourd sous le ruisseau de ses cheveux d'heure en heure plus pâles.

Ses mains exsangues n'ont même plus la force de rattacher son voile, son voile transparent couleur de ciel et d'eau, derrière les plis duquel l'Espérance apparaissait jadis désirable aux hommes, aux hommes qui l'oublient.

Elle les a trompés si longtemps.

La Ferveur, dans sa robe de neige ensanglantée, elle, continue, indifférente à tout, à se meurtrir la poitrine et les tempes; sa souffrance l'exalte et sa chair, éperdue de cruelles délices, palpite et défaille avec des mots d'amour. Que lui importe la galère et ses nochers peureux, prudemment arrêtés devant l'île? Elle creuse sa douleur et s'en nourrit, son supplice l'enivre et, prolongeant son angoisse à plaisir, elle aime sa torture et boit dans le ciboire brazillant de pierreries son propre sang qui la fait vivre.

—L'Aïssaoua du trio, goguenardait le jeune homme.

Quant à l'Illusion, dans sa gaine dorée, elle ne fait plus illusion qu'à elle-même. Il y a des siècles que les hommes la connaissent sans l'avoir jamais vue. Les récits des aïeux ont instruit les petits-fils. Elle s'est appelée Circé et Calypso, et les poètes eux-mêmes, les poètes épris des mensonges et des fables, ne croient plus à ses fables.

Seule dans son île, où nul vaisseau n'abordera plus, elle s'affole devant un miroir, éprise quelle est de sa forme vaine, elle s'éblouit les yeux de l'éclat de ses joyaux et se grise l'oreille de leur froid cliquetis.

Et entre deux rires elle proclame, orgueilleuse «Je suis l'Amour et la Jeunesse.» Et la Ferveur répond, les prunelles agrandies, balbutiante d'extase: «Ma plaie m'enivre, j'aime et je vis», tandis que l'Espérance morne, attristée et lasse, secoue sa tête blonde et dit: «Je n'attends plus.» Et l'innocence des brebis bêlantes et des agneaux errant dans l'île anime seule les prés, les bosquets et les vergers en fleurs où l'homme de ces temps ne vient plus.

Dans un jardin d'été trois dames sont assises, trois dames de jeunesse et de beauté, toutes les trois vêtues d'étoffes fleuries.

—Eh bien, comment trouvez-vous mon conte?—Admirable! et il finit là?—Il finissait là hier matin, mais depuis aujourd'hui il y a une variante.—Et laquelle? insistait l'officier, décidé à entrer dans le jeu de sa cousine pour dérouter ses soupçons.—La voici, mais je ne l'ai pas encore établie dans sa forme définitive, mais en voici à peu près le fond. Un jeune étranger aborde dans l'île, il la visite et la traverse en tous sens, mais ne remarque pas les trois Dames. Il ne voit pas plus l'Espérance que la Ferveur et pas plus la Ferveur que l'Illusion, mais elles ont suivi du regard le visiteur et quand l'étranger remonte dans sa galère, leurs yeux à toutes trois se rencontrent; et elles se voient telles qu'elles sont. Elles s'apparaissent décrépites, fanées, amaigries, exténuées et défaites dans leur inutile attente et l'inanité de leurs rêves stériles, elles ne s'étaient jamais regardées, absorbées qu'elles étaient chacune dans le mensonge de leur extase. Elles s'apparaissent telles qu'elles sont, comprennent l'indifférence des hommes et leur solitude, mais, incapables de se mentir plus longtemps à elles-mêmes, elles penchent doucement le front et se laissent mourir, pareilles toutes les trois à des lampes qui s'éteignent… Et tous ces préambules, mon cher cousin, pour vous dire que vous ne m'aimez plus et que je vous rends votre parole.

La jeune fille s'était levée et, toute droite dans la lueur de la lampe, souriait d'une lèvre triste à son cousin.—Votre parole! mais vous êtes folle, Ellen. Je ne vous comprends pas, s'indignait le jeune homme, levé, lui aussi.—Si, vous me comprenez; l'Espérance, la Ferveur et l'Illusion sont mortes. A quoi bon mentir à ces cadavres.—Mais je vous assure, Ellen…—C'est un peu de mon âme que je vous ai montrée là. L'Espérance, la Ferveur et l'Illusion vivaient en moi, dans l'enceinte de ces ruines, oh! d'une vie bien fragile et bien précaire, mais elles vivaient enfin. Aujourd'hui elles ne sont plus. Quelque chose a passé qui les a effeuillées comme des fleurs sèches. A quoi bon prolonger un mensonge qui ne les fera pas revivre!—Mais vous vous méprenez Ellen, je vous aime.—Oui, je sais, comme une malade et comme une sœur, mais plus comme une fiancée. Vous ne savez pas mentir, Harry, et je vous en sais gré. Tout le monde ici ment autour de moi, ma mère, le médecin, Mme Ayrargues aussi, et moi je mens tous les jours à maman, et cette comédie à la longue m'excède et me fait mal. Vous au moins vous ne mentez, vous ne savez même pas mentir, Harry; c'est pour cela que je vous aime et que je suis venue causer en toute loyauté avec vous.—Mais c'est de la folie, je vous jure.—Non, c'est de la clairvoyance. On ne trompe pas une femme amoureuse, et je vous aime encore. Voilà pourquoi je vous rends votre parole; je vous veux heureux et vous ne pouvez plus l'être avec moi.—Je vous prouverai le contraire.—Non, Harry, pour ces sortes de choses la volonté ne suffit pas. Je ne veux pas être un cher devoir, je n'accepte pas votre pitié et je ne veux pas abuser de votre belle âme.

Le jeune homme reconnaissait les phrases insidieuses de miss Harvey.—Vous avez entendu?—Les malades ont l'ouïe très fine.—Vous étiez là!—Peut-être.—Alors vous nous avez épiés, vous, Ellen.—On défend son bonheur comme on peut. Vous voyez que je n'ai pas su garder le mien.

L'officier s'était emparé des mains de la jeune fille. «Ellen, je vous défends de parler ainsi. Ellen, je vous aime, et je vous aurai; je vous aime de toutes les forces de mon sang et de mon âme.» Il l'avait attirée brusquement contre sa poitrine. «Je vous défends de blasphémer davantage; j'ai été imprudent, étourdi; mais je n'ai pas cessé une minute de vous chérir. Vous ne me soupçonnez pas d'aimer Gladys?—Je ne vous ai pas dit que vous aimiez Gladys, mais Gladys vous plaît et je ne vous plais plus.—Ah! mauvaise tête, mauvaise tête, et malfaisante petite créature.» Il avait pris entre ses mains le front d'Ellen défaillante et lui plongeait ses yeux dans les siens. «Quand aurez-vous fini de torturer tout le monde autour de vous, et que vous faut-il de plus que ma parole et mon émoi?»

La jeune fille se tenait renversée dans les bras de son cousin, un sourire alanguissait ses yeux et entr'ouvrait ses lèvres. On ne voyait plus dans ce visage extasié que l'émail des dents et la sclérotique de l'œil. «Est-ce au moins vrai ce que vous dites là, Harry, implorait moins une voix qu'un souffle.—Ah mauvaise! mauvaise!—Eh bien, alors embrassez-moi.»

L'officier se penchait sur la malade et la baisait longuement sur le front; la jeune fille se redressait sous la caresse: «Est-ce ainsi qu'on s'embrasse entre fiancés.—Sans doute.—Ah!» Ellen se dirigeait vers la porte. «Oh! comme il doit être tard… et mon livre que j'oubliais… Bonsoir, bonne nuit, adieu, mon cousin.» La porte était déjà refermée sur elle.

«Étrange, étrange petite fille! faisait Harry Astlher. Je crois qu'il est temps que je parte.»

IX LA VIE ET LE RÊVE

Lady Horneby se réveillait. Elle s'éveillait, la tête lourde et la bouche pâteuse. Échos répercutés des incidents de la veille, des visions opprimantes avaient hanté son sommeil; elle était encore toute bouleversée des fresques effarantes surgies dans les ténèbres de son angoisse et de sa solitude.

Elle se levait précipitamment, alarmée de l'heure que marquait la pendule. Neuf heures! Un soleil déjà brûlant allumait les lamelles des persiennes, elle les poussait, car lady Horneby dormait toujours les fenêtres ouvertes, et un flot de clarté, un flux de senteurs enivrantes aussi pénétraient dans la chambre. Tout le petit jardin de la villa montait, on aurait dit, dans la pièce. A l'horizon, une mer scintillante s'étalait infiniment plane sous un ciel d'un bleu profond, toute la radieuse allégresse des printemps de Provence enveloppait l'Anglaise de lumière et d'air vif, et, lourds oiseaux de ténèbres chassés par le grand jour, déjà les visions de la nuit s'effaçaient.

Lady Horneby respirait largement et passait une main sur son front, le souvenir de ses cauchemars s'était évanoui. Une vision cependant persistait encore, c'était la dernière apparue, et de celle-là lady Horneby vivait tous les détails. Elle était avec sa fille dans l'enceinte des ruines, elles y avaient passé la journée comme les autres, couchées au bon de l'air et du soleil, mais elles s'y étaient laissé surprendre par la nuit. Le jour était tombé très vite, un vrai crépuscule d'Algérie; les ruines et les broussailles, tout à l'heure si lumineuses, étaient devenues soudain couleur de cendre. C'était un coucher de soleil équivoque sans une lueur rouge à l'horizon, tout le paysage subitement éteint dans une atmosphère terne, et elle et Ellen se hâtaient à travers les décombres vers la petite porte et de là vers la maison. A ce moment, une lune décroissante, mince comme une faucille, s'était levée derrière elle dans le ciel, une nappe d'argent s'était répandue sur tout le paysage, et lady Horneby s'était aperçue que sa fille ne la suivait plus. Une forme voilée, harmonieuse et inquiétante, avait surgi au sommet de l'enclos, à l'extrémité des ruines. Elle se profilait debout sous la lune montante et tenait très haut une torche allumée, dont la fumée rougeâtre tournoyait dans la nuit et Ellen était demeurée en arrière et regardait le spectre… A vrai dire, c'était moins un spectre qu'une femme, et pourtant c'était bien moins une femme qu'un spectre: il y avait une menace dans cet être de mystère masqué de longs voiles gris; pourquoi dérobait-il son visage? on eût dit une statue de cendre. Ellen arrêtée la regardait toujours, et voilà qu'Ellen se mettait à marcher vers la forme voilée, elle remontait à travers les ruines, escaladait les décombres, sans se soucier d'elle, de lady Horneby, et de ses appels et de ses cris. Le spectre, toujours debout sous le ciel lunaire, agitait sa torche et semblait attirer la jeune fille vers lui, et lady Horneby demeurait là, clouée d'épouvante… Un charme la tenait immobile.

Elle parvenait enfin à le rompre, elle s'élançait sur les pas de sa fille. Ellen! la forme inconnue venait de disparaître. D'un bond elle atteignait la place où toutes deux s'étaient évanouies. Un escalier tournant aux marches descellées s'enfonçait vertigineux dans le vide, une file de cyprès l'escortait de grandes ombres, et lady Horneby reconnaissait l'escalier croulant au pied duquel Gladys et sa bande leur étaient apparues, déjeunant, la veille, dans la gloire ensoleillée de midi; mais l'escalier avait considérablement grandi, il tournoyait maintenant dans les ténèbres et s'y perdait comme dans le fond d'un puits; et la forme voilée descendait dans le vide et, derrière elle, Ellen s'engouffrait dans la nuit. Le spectre la précédait élevant haut sa torche, et c'était comme un engloutissement lent de sa fille dans du noir et dans de l'inconnu.

Ellen! Ellen! avait beau crier lady Horneby, elle ne voyait plus maintenant qu'une blancheur lointaine dans l'abîme. L'échevèlement rougeâtre de la résine la baignait d'une lueur; le spectre s'était, lui, enfoncé dans l'ombre: lady Horneby descendait trébuchante les marches de l'escalier. Elles vacillaient sous ses pas et la conscience de son impuissance lui cassait les jambes. Un vertige l'éblouissait, elle se sentait glisser et la distance augmentait toujours entre elle et Ellen, et cette descente durait un siècle. Elle touchait enfin le bas de l'escalier, il aboutissait à une grande route, la route était déserte. Pas d'Ellen, plus de spectre. Une torche à demi consumée gisait au milieu du chemin, fusant ses dernières étincelles; à la même seconde, une automobile lancée à toute vitesse passait trépidante, empestant de pétrole l'air pur de la nuit; la machine était bondée de monde, et parmi les voyageurs l'Anglaise reconnaissait Harry Astlher et Gladys. C'était moins une automobile qu'une trombe; Ellen n'était pas avec eux. Maintenant c'était la solitude et le silence, au milieu de la route la torche s'était éteinte, et c'était comme un grand déchirement dans tout l'être de lady Horneby, et la mère éclatait en sanglots, sentant que de l'irréparable était survenu à propos d'Ellen et qu'elle ne la reverrait jamais plus. L'affre était si forte qu'elle éprouvait subitement le besoin de voir son enfant. Au risque de la réveiller, elle pénétrait brusquement dans sa chambre. Elle trouvait la jeune fille presque déjà prête. Ellen tournait vers sa mère un visage extraordinairement calme. Elle était assise devant sa psyché, en train de tordre en câble la soie floche de sa chevelure, elle l'assujettissait sur sa nuque avec une fourche en écaille et tendait sa joue à sa mère. «Déjà levée!—Déjà une heure que je vais et viens.—Tu as bien dormi?—Admirablement.»

Lady Horneby trouvait à sa fille un air extraordinaire, elle avait dans toute sa personne une sérénité et dans les yeux une certitude qu'elle ne lui avait jamais vue. «C'est que je craignais qu'après la journée d'hier…—Oh! tout est arrangé; nous sommes, Harry et moi, les meilleurs amis du monde, nous avons eu une explication cette nuit.—Cette nuit! que dis-tu là.—Oui, j'ai attendu son retour.—Tu ne t'es pas couchée?—Non, j'ai attendu, il n'est pas rentré tard d'ailleurs. A dix heures un quart j'ai été le trouver dans sa chambre.—Dans sa chambre!» Et lady Horneby s'emparait des mains de sa fille. «Dans sa chambre! je ne comprends plus, voyons, tu t'expliques mal, tu n'es pas allée dans la chambre d'Harry la nuit.—Si, maman, j'y suis même restée une heure.—Mais, malheureuse enfant, tu n'as pu faire cela, que doit penser Harry de toi à l'heure qu'il est?—Nous nous sommes expliqués, cela était nécessaire. Il y avait une petite méprise entre nous, il n'y a plus rien, n'ai-je pas l'air content!—Ellen, Ellen, tu me déconcertes et tu m'épouvantes. Tu n'es pas allée dans la chambre d'Harry? Et il t'a reçue?—Il a eu l'air très ennuyé d'abord, encore plus effrayé que vous, maman, mais je l'ai rassuré et je lui ai fait la lecture.—La lecture!—Oui, je lui ai lu un conte de ma composition, il en a été charmé.—Tu as écrit un conte?—Oh! j'en ai écrit plusieurs, vous ne les connaissez pas, mais vous les lirez un jour comme le journal de mon frère.—Ellen!» L'évocation de son fils avait porté à lady Horneby un coup douloureux. «Oh! pardon, maman, c'était pour vous dire que rien n'était plus simple. Il y avait un petit nuage entre moi et Harry, j'ai tenu à le dissiper, et maintenant c'est de la fumée (La malade avait un joli geste d'insouciance). Mon petit conte symbolique a beaucoup aidé à cette explication qui était en vérité un peu délicate.—Un peu délicate, mais tu t'es compromise, ma pauvre petite! Harry doit avoir la plus déplorable opinion et de toi et de moi, de nous deux.—Non, maman, Harry m'épouse à la fin juin, à notre retour à Londres. Harry a la plus grande confiance en moi, maman, comme j'ai, moi, la plus grande confiance en Harry.—Mais, Ellen, une jeune fille ne va pas seule la nuit dans la chambre de son fiancé.—Pourquoi pas! si une explication entre eux est nécessaire et qu'ils agissent tous deux en pleine loyauté! Il ne pouvait rien m'arriver auprès de lui, j'étais tout à fait en sûreté.—Mais si le monde savait!—Le monde, le monde! mais le monde ne saura pas, et puis, que nous importe le monde, il n'y a que nous et c'est assez.» Le sang-froid de la jeune fille déconcertait lady Horneby, c'était une nouvelle Ellen qui se révélait. «Nous ne pouvons nous entendre, mon enfant, tu me navres, tu me navres», et l'Anglaise se retirait, en hâte de voir Harry et d'apprendre de lui la vérité.

Elle trouvait l'officier installé dans la salle à manger. «Eh bien! Harry, Ellen est allée chez vous cette nuit, vous avez eu une explication. Qu'y a-t-il de vrai dans tout ceci?» Le lieutenant levait sa face hâlée et daignait abandonner une minute la tranche de rosbeaf, qu'il assaisonnait de pickles et de cumin. «Tout est vrai, ma tante, Ellen est venue chez moi.—Chez vous!» Lady Horneby, les jambes rompues, se laissait tomber sur une chaise. «Mais rien de moins grave, ma tante, rassurez-vous. Un coup de tête de petite fille, un peu jalouse; l'attitude de Gladys l'avait alarmée.—Mais vous avez été si imprudent, Harry!—Oui, je sais, mais dans l'armée des Indes nous n'avons pas beaucoup l'habitude des jeunes filles; mais cela s'est bien passé et tout est bien qui finit bien. Elle m'a même lu un petit conte», et l'officier, dans son désir de rassurer cette mère, racontait la visite d'Ellen sans en omettre un détail. «Et vous vous mariez en juin, concluait lady Horneby avec un hochement de tête.—Mais tout ce qu'elle voudra, ma tante. Ne m'avez-vous pas dit d'abonder dans son sens? je suis maintenant toujours de son avis.» Lady Horneby attachait sur le lieutenant deux yeux d'angoisse. «Et vous aussi, vous avez l'air tout heureux! Eh bien! moi, toute cette joie me fait peur, je trouve à Ellen un air extraordinaire, je n'aime pas ce calme, cette décision que je lis dans tous ses traits.—Mais, ma tante, je ne sais que faire», et l'officier levait les bras.

«On peut entrer?» C'était le docteur Didier apparu à la porte donnant sur le jardin. «Ah! c'est vous, docteur», et l'Anglaise se précipitait au-devant de lui.

«Eh bien! comment s'annonce ce départ, les adieux vont-ils être très pénibles?—Mais cela s'annonce très bien, très bien, répondait Harry.—Ah! vous trouvez, vous? Figurez-vous, docteur, qu'Ellen est allée cette nuit dans la chambre de son cousin (et sans reprendre haleine lady Horneby racontait d'un seul trait les événements de la veille et l'incident de la nuit). Eh bien! qu'en dites-vous, docteur?» Le vieux médecin se grattait la tempe. «Je ne lui aurais pas cru cette énergie, mais avec les malades, avec les femmes surtout…, et le vieillard avait un sourire qui en disait long. Mais, en somme, comment va-t-elle ce matin?—Elle est extraordinairement calme.—Tant mieux, tant mieux.—Elle était déjà très calme hier soir, faisait le lieutenant; elle était même enjouée.—Vous faites donc des miracles, monsieur, tous mes compliments. Heureux qui dans la vie peut inspirer un pareil amour!—Oh! tout au plus une vieille affection d'enfance, disait l'officier devenu écarlate.—Mais voici votre fiancée, et le docteur acclamait l'entrée d'Ellen: Quelle mine charmante ce matin, mon enfant.—La mine des adieux, nous sommes comme cela dans la vieille Albion, répondait joyeusement la jeune fille, nous n'attristons pas les départs; on se quitte, on va se retrouver. Dans deux mois je serai guérie et nous serons l'un à l'autre. Pourquoi des mines et des larmes? je suis vraiment très heureuse, docteur.—En effet, vous en avez l'air.—Et maintenant, maman, nous allons, Harry et moi, au jardin. Nous avons encore beaucoup de choses à nous dire, tu permets? Vous, docteur, je vous laisse avec maman, je suis sûre qu'elle a un tas de confidences à vous faire. Oh! je la déconcerte et je la trouble beaucoup, madame ma mère; elle a besoin de se soulager auprès de vous, docteur, remontez-la, et puis songez-y, docteur, élaborez-moi un nouveau régime. Venez-vous, Harry?» Le jeune homme se levait et suivait sa cousine au jardin. Par les deux fenêtres ouvertes le docteur regardait le couple aller et venir sur la petite terrasse incendiée de soleil; des jasmins de Virginie et des tubéreuses en fleurs découpaient des étoiles de cire blanche dans le bleu violet du ciel. Ellen Horneby était ce matin éblouissante. Une longue robe de crêpe de Chine jonquille avivait la nacre rose de sa nuque et de son teint, le docteur Didier était stupéfait, il n'avait jamais vu à sa malade ce sang-froid et cette assurance.

Ellen avait attiré son cousin à l'angle de la terrasse, derrière une haie de tamaris; sa physionomie enjouée était devenue sérieuse, elle tirait de son corsage un petit livre relié en maroquin vert. Harry le reconnaissait: c'était celui dans lequel elle avait lu la veille au soir; elle le tendait au lieutenant. «Ce sont mes contes, je vous les donne, emportez-les à Londres avec vous. Je les ai écrits à votre intention. Il y en a cinq, vous les ferez tirer à très peu d'exemplaires… de luxe… cinquante, pas un de plus, mais très beaux. Vous payerez les frais… C'est le seul cadeau que je vous permets de me faire jusqu'à nouvel ordre. Lisez les beaux vers que j'ai mis en exergue sur la première page. Ils sont de Gabriel Dante Rossetti», et la jeune fille, reprenant le volume des mains de l'officier, rythmait d'une voix lente:

Regarde-moi bien dans les yeux, Je suis celui qui aurait pu être, Et mon nom est jamais plus.

«Mais pourquoi avoir choisi ces vers, Ellen! ils sont très tristes.—Ils étaient de la nuance de mon âme quand j'écrivais ces contes, j'étais malade et je croyais ne jamais vous revoir.—Quelle enfant vous faites!—Mais maintenant tout cela est fini», et s'appuyant câline au bras du jeune homme: «Regardez-moi bien, Harry. Je suis celle qui aurait pu être, et mon nom est jamais plus.—Comme vous êtes étrange, Ellen!»

«Allons, Marius, vous prenez la valise, nous partons.» Lady Horneby achevait de se ganter sur le pas de la porte, Harry Astlher dans le vestibule s'attardait aux dernières recommandations d'Ellen. «A Londres en juin, oui, c'est convenu, Harry. N'envoyez pas de télégramme de Paris, mais seulement de Calais, vous ne vous arrêtez pas à Paris, d'ailleurs.—Non, je ne fais que le traverser, je prends à Calais, le bateau de minuit.—Bon voyage donc, beau cousin, et se haussant sur la pointe des pieds jusqu'à son oreille: Je suis celle qui aurait pu être, et mon nom est jamais plus.—De quel air bizarre vous dites ces choses! pourquoi compliquer nos adieux de tout ce mystère?—Parce que ce sont des adieux, scandait la jeune fille.—Vous voulez dire un au revoir!—Oui, un au revoir, et se précipitant vers lady Horneby: embrasse-moi, maman.—Mais certainement, ma chérie.—Mais mieux que cela, bien fort, bien fort.—Mais tant que tu voudras. Comme tu es pâle!—Un peu d'émotion. Au revoir, Harry. A tout à l'heure, maman.» Lady Horneby et le lieutenant descendaient déjà le chemin, la jeune fille hésitait une minute, puis courait après sa mère: «Embrasse-moi encore une fois, maman.—Mais qu'est-ce que ce subit accès de tendresse! Tu as quelque chose, Ellen!—Moi, rien, et elle ajoutait tout bas: je ne puis pas embrasser Harry devant Mme Ayrargues et Marius; un dernier baiser, à tout à l'heure, adieu», et elle remontait en courant vers la villa. Lady Horneby et Harry Astlher tournaient l'angle du mur, elle se penchait en dehors de la porte, essayant d'envelopper sa mère et son fiancé d'un dernier regard. Ellen Horneby avait les yeux pleins de larmes, elle étouffait un profond soupir et rentrait dans la maison.

Lady Horneby revenait de la gare, elle avait mis le lieutenant en wagon, avait vu le train partir et pressait le pas en escaladant les pierrailles du chemin. La montée était rude, le soleil tapait ferme, et l'Anglaise défaillait un peu sous son large chapeau de paille, elle en avait dénoué les brides, elle avait hâte de retrouver sa fille.

«Où est mademoiselle?» faisait-elle en pénétrant dans la fraîcheur du corridor obscur, dans sa chambre?—Mademoiselle est sortie, répondait Brigitte.—Comment sortie!—Oui, mademoiselle est dans les ruines, à côté. Après le départ de madame, mademoiselle est montée chez elle, a écrit deux ou trois lettres, je crois, et puis elle a traversé la route et est entrée dans l'enclos.—Et vous ne l'avez pas accompagnée?—Mademoiselle m'a dit de la rejoindre dans une heure, elle a emporté un oreiller, son ombrelle et un livre.—C'est bien, je vais la rejoindre. Enlevez-moi ce cache-poussière, j'étouffe», et lady Horneby, sans même passer chez elle, traversait la route incendiée de la lumière et gagnait l'enclos.

La porte en était demeurée entr'ouverte, lady Horneby avait la sensation d'entrer dans une fournaise; les broussailles et les décombres pétillaient. La silhouette des tours ruinées en était devenue comme vaporeuse. «C'est de la folie, pensait l'Anglaise, c'est l'insolation sûre», et elle gagnait le premier coin d'ombre avec la certitude d'y trouver Ellen.

Personne! lady Horneby poursuivait son exploration, elle parcourait successivement tous les endroits où la jeune fille aimait s'étendre et rêver, elle ne la trouvait nulle part. Une petite fièvre gagnait lady Horneby, sa démarche devenait saccadée et ses gestes hagards. Jamais l'enceinte du château ne lui avait semblé si vaste, une angoisse l'étreignait. Elle avait peur de crier, et puis, n'y tenant plus, elle se mettait à appeler Ellen, Ellen de toutes ses forces. Elle n'éveillait que l'écho des ruines, rien ne bougeait dans la solitude des agaves et des lentisques, et tout à coup lady Horneby s'arrêtait. Son cauchemar de la nuit la hantait jusqu'à la souffrance, elle revivait son rêve. C'étaient les appels désespérés de sa poursuite vaine après la disparition d'Ellen, et l'Anglaise n'osait plus crier, sa voix lui faisait peur. «Bah! je deviens folle, Ellen sera rentrée à la maison par un autre sentier», et avide de donner un démenti à ses pressentiments, lady Horneby regagnait la villa.

Elle dévalait à travers les décombres en trébuchant, les jambes coupées d'émotion comme dans son cauchemar.

«Mademoiselle est rentrée, n'est-ce pas?—Non, madame!—Mais si.» Et la mère s'engouffrait dans l'escalier. Oh! la pesanteur de ses pauvres jambes et la hauteur des marches! Elle ouvrait la porte et entrait en coup de vent dans la chambre; la pièce sommeillait fraîche et calme dans le clair-obscur des persiennes closes. Posée au milieu de la table, une grande enveloppe blanche attirait immédiatement ses yeux. Ellen y avait écrit ces simples mots: Pour ma mère, et lady Horneby se laissait tomber anéantie sur une chaise. Un tremblement l'avait prise, ses dents s'entrechoquaient de peur, elle n'avait même pas la force de tendre la main vers la lettre. Elle l'atteignait et l'ouvrait pourtant.

Ma mère chérie, je te demande pardon à genoux de la grande peine que je vais te faire; je sais que je suis affreusement coupable et que je n'aurais jamais dû faire cela à toi, surtout à toi qui as déjà tant souffert. Oui, ma conduite est abominable, mais, vois-tu, maman, je ne peux plus, je ne peux plus, je suis lasse, exténuée de jouer la comédie. Le mensonge me tue, je ne vis que dans le mensonge depuis quatre ans; toi, les médecins, Mme Ayrargues, Harry lui-même, vous mentez tous autour de moi, moi-même je mens pour que ta peine soit moins grande de me voir tous les jours un peu mourir. Il y a quatre ans que j'agonise, ma pauvre maman, et je ne veux plus de cette mort lente de toutes les heures et de toutes les minutes; je sais qu'on ne peut pas me sauver. Moi, je ne suis pas comme toi, je suis jeune, je n'ai pas l'habitude de la souffrance, je ne peux plus mentir, je ne peux plus feindre, j'aime mieux en finir!

On me trouvera au pied du petit escalier. Adieu et pardonne à ton Ellen!

Un cri de louve blessée mettait debout toute la maison. Mme Ayrargues, Brigitte, Marius et la cuisinière se précipitaient au premier, ils y trouvaient lady Horneby tombée à genoux, effondrée, contre le lit de sa fille; elle se tenait là gémissante, cramponnée aux matelas et aux oreillers d'Ellen. La literie avait cédé sous son poids.

«Dans les ruines, dans les ruines, courez tous, prenez une litière, Ellen, elle s'est tuée, vous la trouverez au…» Un long sanglot secouait la malheureuse femme; lady Horneby glissait sur ses genoux et s'affaissait évanouie sur le parquet.

ÉPILOGUE

«Comme elle avait menti! avec quelle dissimulation elle avait préparé l'atroce dénouement de l'irréparable journée, et quelle savante et audacieuse comédie elle avait su jouer à tous! Qu'elle eût ainsi menti aux autres! mais à elle, sa mère!…» Il y avait des jours où lady Horneby en voulait à la morte; et puis un attendrissement la prenait au souvenir de la fragilité blonde d'Ellen et de ses grands yeux trop brillants. Comme la pauvre enfant avait dû souffrir pour en arriver là! et toute sa rancune se fondait dans un sanglot.

C'étaient ces douloureuses pensées que remuait l'Anglaise en promenant son deuil à travers les ruines. Il y avait deux mois que miss Horneby était morte. On l'avait trouvée respirant encore, mais déjà insensible, à la place même que lady Horneby avait indiquée, avertie par une étrange divination.

Ellen s'était précipitée du haut de la petite terrasse où elle avait surpris Gladys Harvey et la bande joyeuse des chauffeurs de Cannes, sablant le champagne par cette resplendissante journée de mai, le lendemain du retour d'Harry et la veille de son départ, cette mémorable journée qui avait décidé l'acte suprême d'Ellen.

C'était Marius qui, le premier, avait découvert le corps gisant au pied du rempart; il avait dégringolé dans le vide, s'accrochant aux broussailles jaillies de la muraille, au risque d'y être précipité; les femmes, demeurées sur la terrasse, se penchaient avidement avec des cris de terreur et des gestes de désespoir. Brigitte était allée chercher de l'aide, et le Provençal était resté seul à genoux auprès de la pauvre demoiselle.

La chute ne l'avait pas trop défigurée, on eût dit que la mort avait eu pitié d'elle. C'est la colonne vertébrale que s'était rompue la frêle créature, mais sa tempe avait heurté contre le roc et une plaie profonde béait au-dessus de l'oreille. Un flot de sang en avait coulé, Marius Ayrargues avait ramené la blonde chevelure de miss Horneby sur l'entaille sanglante, la soie lourde de ses cheveux avait dérobé la plaie aux regards, mais un long filet de pourpre humide tachait la robe de l'épaule à l'ourlet, semblable à un flot de rubans. Mme Ayrargues, restée à genoux sur la terrasse, répétait machinalement le dicton de Provence: On pare le logis pour l'amour, et c'est la mort qui y entre. Et puis les hommes et la civière requise étaient venus.

Lady Horneby, enfin revenue de son évanouissement, s'était mise debout et, malgré les efforts de tous, avait voulu voir. Les jambes molles, les mâchoires contractées, elle avait descendu lentement l'escalier, elle avait rencontré le cortège et le lugubre fardeau au tournant du chemin, presqu'au seuil de la maison… Et lady Horneby n'avait pas pleuré!

Les cœurs usés n'ont plus de larmes; Niobé pétrifiée regardait d'un œil sec la pluie dorée des flèches d'Apollon.

Lady Horneby fit à sa fille de splendides obsèques. Harry Astlher, prévenu par télégramme, revint de Londres pour conduire le deuil, mais il ne connut pas la vérité. Pour lui, comme pour tous, Ellen Horneby était morte d'un accident. Dans son orgueil de mère, lady Horneby ne voulait pas que sa fille se fût tuée par amour. Peut-être par pitié voulut-elle aussi épargner un remords et une douleur à l'officier, et puis lady Horneby connaissait de longue date l'égoïsme effarant des hommes, et le tragique suicide lui semblait sans doute au-dessus de l'âme épaisse et veule de son neveu. Lady Horneby ne voulut pas pour sa fille du caveau de famille. Le cadavre d'Ellen ne connut pas les promiscuités des fourgons et des attentes dans les gares; contre une somme relativement énorme, cinquante mille francs versés à la caisse de bienfaisance d'Hyères, lady Horneby obtint de la municipalité la permission d'inhumer sa fille dans l'enclos des ruines. La dépouille d'Ellen repose dans l'enceinte de ces vieilles murailles où elle a erré, souffert et rêvé les trois derniers mois de sa vie. Cette solitude ensoleillée, peuplée de lentisques, d'arbousiers et de plantes d'Afrique aux senteurs âpres et vivifiantes, a-t-elle gardé un peu de cette âme ardente, passionnée et fragile que tant de calme et de beauté ne purent guérir.

Lady Horneby, elle, y est demeurée. Cette mère douloureuse s'est à jamais fixée à Hyères, elle y habite toujours la villa Soleil, au sommet de la ville. Elle n'a que le petit chemin à traverser pour être dans les ruines; elle y passe toutes ses journées muette, accablée, vieillie, le front de jour en jour plus penché vers la terre, les gestes d'heure en heure plus lourds. La mort, elle aussi, l'a touchée. Elle s'éteint lentement dans cette splendeur de végétation et de climat unique, anesthésiée, on dirait, par la chaleur et le soleil, la chaleur qui engourdit et le soleil qui endort.

Lady Horneby jouit-elle encore des horizons de montagnes et de l'arabesque épique des îles sur le miroir étincelant de la mer! Voit-elle la vie et son décor à travers les crêpes de ses voiles, et tout est-il devenu pour elle couleur de cendre?… Plus on avance dans la vie, plus tout s'y fane et s'y décolore.

Quel fantôme fixent ses prunelles éteintes et quel passé rumine son silence. Comment cette femme a-t-elle pu survivre à tant de douleur? se survit-elle seulement à elle-même, lady Horneby n'est-elle pas déjà morte, et ce que nous voyons d'elle ne s'agite-t-il pas dans un rêve?

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