ELISABETH (continued 3)
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Pendant long-temps elle ne put dormir, sou coeur était trop agité, trop plein; elle remerciait Dieu de tout, même de ses peines, dont l'excès lui avait valu la généreuse hospitalité qu'elle recevait. "Si j'avais été moins malheureuse, se disait-elle, Jacques Rossi n'aurait pas eu pitié de moi." Quand le sommeil vint la surprendre, il ne lui ôta point son bonheur; de doux songes le lui offrirent sous toutes les formes; tantôt elle croyait voir son père, tantôt la touchante figure de sa mère lui apparaissait brillante de joie; quelquefois il lui semblait entendre la voix de l'empereur lui-même, et quelquefois aussi un autre objet se montrait à travers une vapeur qui cachait ses traits, et ne lui permettait pas de les distinguer plus que les sentiments qu'il avait fait naître dans son coeur.
Le lendemain, de nombreuses salves d'artillerie, le roulement des tambours et les cris de joie de tout le peuple ayant annoncé la fête du jour, Elisabeth, vêtue d'un habit que lui avait prêté sa bonne hôtesse, et appuyée sur le bras de Jacques Rossi, se mêla parmi la foule qui suivait le cortége, et se rendit à la grande église de l'Assomption, où l'empereur Alexandre devait être couronné.
Le temple saint était éclairé de plus de mille flambeaux, et décoré avec une pompe éblouissante. Sur un trône éclatant, surmonté d'un riche dais, on voyait l'empereur et sa jeune épouse, vêtus d'habits magnifiques, et brillants d'une si extraordinaire beauté, qu'ils paraissaient à tous les regards comme des êtres célestes. Prosternée devant son auguste époux, la princesse recevait de ses mains la couronne impériale, et ceignait sont front modeste de ce superbe gage de leur éternel union. Vis-à-vis d'eux, le vénérable Platon, patriarche de Moscou, du haut de la chaire de vérité rappelait à Alexandre, dans un discours éloquent et pathétique, tous les devoirs des rois, et l'effrayante responsabilité que Dieu fait peser sur leurs têtes, pour compenser la splendeur et la puissance dont il les environne. Parmi cette foule immense qui remplissait l'église, il lui montrait des Kamchadales* [*Kamchadales, ou plutôt Kamtschadales, est le nom que l'on donne aux habitants du Kamtschatka. La chasse et la pêche sont leur occupation principale: le chien est leur animal domestique favori. Ils voyagent dans de petites charrettes traînées par des chiens, et sont en général extrêmement superstitieux.] apportant des tributs de peaux de loutres arrachées aux îles Aleutiennes* [*Les îles Aleutiennes ou Aleustky. C'est ainsi que l'on nomme cette chaine d'îles qui s'étend depuis le Kamtschatka au nord, jusqu'au continent de l'Amérique, et qui n'est en effet qu'une branche des montagnes du Kamtschatka. Elles furent découvertes peu de temps après l'île de Behring: Atlak, Shemya et Semitshi furent les premières auxquelles les Russes donnèrent le nom d'Aleutskie ostrova. Le mot Aleut signifie un roc chauve ou nu. Celles de ces îles qui sont les plus voisines de l'Amérique sont connues sous le nom d'Andreanofskoi et d'îles aux Renards (Fox Islands).], qui touchent au continent de l'Amérique; des négociants d'Archangel, chargés des richesses que leurs vaisseaux vont chercher dans les mers d'Europe; il lui montrait des Samoïèdes* [*Les Samoïèdes sont des peuples tartares qui occupent le nord de la Russie, entre la Tartarie asiatique et le gouvernement d'Archangel, le long de la mer jusqu'en Sibérie: ils vivent de la chasse et de la pêche, comme les Kamchadales.] venus de l'embouchure de l'Enisséi* [*L'Enisséi, ou Yenisséy, appelé Kem par les Tartares et Mongoles, et Gub ou Khases, qui signifie la grande rivière, par les Ostiaques, est formé de deux rivières, le Kamsara et le Veikem, qui ont leur source dans la Soongorie chinoise. Après un long cours vers le nord, il se jette dam la mer Glaciale.], où règne un éternel hiver, où les moissons sont inconnues, où jamais un grain n'a germé; et des naturels d'Astracan, qui voient mûrir dans leurs champs le melon, la figue, et le doux fruit de la vigne qui y donne un vin exquis; il lui montrait enfin des habitants de la mer Noire, de la mer Caspienne et de cette Grande Tartarie, qui, bornée par la Perse, la Chine et l'empire du Mogol, s'étend du couchant à l'aurore, embrasse une moitié du monde, et atteint presque jusqu'au pôle. "Maître du plus vaste empire de l'univers, lui disait-il, vous qui allez jurer de présider aux destinées d'un état qui contient la cinquième partie du globe, n'oubliez jamais que vous allez répondre devant Dieu du sort de tant de milliers d'hommes, et qu'une injustice faite au moindre d'entre eux, et que vous auriez pu prévenir, vous sera comptée au dernier jour." A ces paroles le coeur du jeune empereur parut vivement ému: mais il y avait dans l'église un coeur qui n'était pas moins ému peut-être, c'était celui qui allait demander la grace d'un père.
Au moment où Alexandre prononça le serment solennel par lequel il s'engageait à dévouer son temps et sa vie an bonheur de ses peuples, Elisabeth crut entendre la voix de la clémence qui ordonnait de briser les chaînes de tous les malheureux; elle ne put se contenir plus long-temps: avec une force surnaturelle elle écarte la foule, se fait jour à travers les haies de soldats, s'élance vers le trône, en s'écriant: Grace! grace! Cette voix, qui interrompait la cérémonie, causa beaucoup de rumeur; des gardes s'avancèrent et entraînèrent Elisabeth hors de l'église, en dépit de ses prières et des efforts du bon Jacques Rossi. Cependant l'empereur dans un si beau jour ne veut pas avoir été imploré en vain; il ordonne à un de ses officiers d'aller savoir ce que cette femme demande. L'officier obéit: il sort de l'église, il entend les accents suppliants de l'infortunée qui se débat au milieu des gardes; il tressaille, précipite ses pas, la voit, la reconnaît, et s'écrie: "C'est elle! c'est Elisabeth!" La jeune fille ne peut croire à tant de bonheur, elle ne peut croire que Smoloff soit là pour sauver son père; cependant c'est sa voix, ses traits, elle ne peut s'y méprendre; elle le regarde en silence, et étend ses bras vers lui comme s'il venait lui ouvrir les portes du ciel. Il court à elle, hors de lui-même; il lui prend la main, il doute presque de ce qu'il voit. "Elisabeth, lui dit-il, est-ce bien toi? d'où viens-tu, ange du ciel?—Je viens de Tobolsk.—De Tobolsk, seule, à pied?" II tremblait d'agitation en parlant ainsi. "Oui, répondit-elle, je suis venue seule, à pied, pour demander la grace de mon père, et on m'éloigne du trône, on m'arrache de devant l'empereur.—Viens, viens, Elisabeth, interrompit le jeune homme avec enthousiasme; c'est moi qui te présenterai à l'empereur; viens lui faire entendre ta voix, viens lui adresser ta prière: il n'y résistera pas." Il écarte les soldats, ramène Elisabeth vers l'église. En ce moment, le cortége impérial défilait par la grande porte; aussitôt que le monarque parut, Smoloff se fit jour jusqu'à lui en tenant Elisabeth par la main. Il se jette à genoux avec elle, il s'écrie: "Sire, écoutez-moi, écoutez la voix du malheur, de la vertu; vous voyez devant vous la fille de l'infortuné Stanislas Potowsky* [*II y a quelque inconvénient, dans les romane qui se lient à l'histoire, d'employer des noms connus et des époques remarquables. La famille Potowska, ou, selon la véritable orthographe, Potocka, est bien une des plus illustres de la Pologne, et un membre de cette famille a effectivement été victime en Russie de son courage patriotique: mais c'étoit le comte Ignace Potocky, et non pas Stanislas. Il ne fut point envoyé en Sibérie, mais dans les cachots d'une très-dure prison d'état, avec Kosciusko, et ce fut l'impératrice Catherine II qui l'y plongea: il en lui délivré, ainsi que son compagnon d'infortune, par le fils de cette souveraine, l'empereur Paul.]. Elle arrive des déserts d'Ischim, où depuis douze ans ses parents languissent dans l'exil; elle est partie seule, sans secours; elle a fait la route à pied, demandant l'aumône, et bravant les rebuts, la misère, les tempêtes, tous les dangers, toutes les fatigues, pour venir implorer à vos pieds la grace de son père." Elisabeth éleva ses mains suppliantes vers le ciel, en répétant: "La grace de mon père." II y eut parmi la foule un cri d'admiration, l'empereur lui-même fut frappé; il avait de fortes préventions contre Stanislas Potowski, mais en ce moment elles s'effacèrent; il crut que le père d'une fille si vertueuse ne pouvait être coupable: mais l'eût-il été, Alexandre aurait pardonné encore. "Votre père est libre, lui dit-il; je vous accorde sa grace." Elisabeth n'en entendit pas davantage. A ce mot de grace, une trop vive joie la saisit, et elle tomba sans connaissance entre les bras de Smoloff. On l'emporta à travers une foule immense qui s'ouvrit devant elle, en jetant des cris et en applaudissant à la vertu de l'héroïne et à la clémence du monarque. On la transporta dans la demeure du bon Jacques Rossi; c'est là qu'elle reprit l'usage de ses sens. Le premier objet qu'elle vit fut Smoloff à genoux auprès d'elle; les premiers mots qu'il lui dit furent les paroles qu'elle venait d'entendre de la bouche du monarque: "Elisabeth, votre père est libre; sa grace vous est accordée." Elle ne pouvait parler encore, ses regards seuls disaient sa joie et sa reconnaissance, ils disaient beaucoup. Enfin, elle se pencha vers Smoloff; d'une voix émue, tremblante, elle prononça le nom de son père, celui de sa mère: "Nous les reverrons donc, ajouta-t-elle, nous jouirons de leur bonheur." Ces mots pénétrèrent jusqu'au fond de l'ame du jeune homme. Elisabeth ne lui avait point dit qu'elle l'aimait; mais elle venait de l'associer au premier sentiment de son coeur, au premier bien de sa vie; elle venait de le mettre de moitié dans la plus douce félicité qu'elle attendait de l'avenir. Dès ce moment, il osa concevoir l'espérance qu'elle pourrait peut-être consentir un jour à ne plus séparer ce qu'elle venait d'unir.
Plusieurs jours se passèrent avant que la grace pût être expédiée; il fallait revoir l'affaire de Stanislas Potowsky; en l'examinant, Alexandre fut convaincu que la seule équité lui eût ordonné de briser les fers du noble palatin; mais il avait fait grace avant de savoir qu'il devait faire justice, et les exilés ne l'oublièrent jamais.
Un matin, Smoloff entra chez Elisabeth plus tôt qu'il ne l'avait osé faire jusqu'alors: il lui présenta un parchemin scellé du sceau impérial: "Voici, lui dit-il, l'ordre que l'empereur envoie à mon père de mettre le vôtre en liberté." La jeune fille saisit le parchemin, le pressa contre son visage et le couvrit de larmes. "Ce n'est pas tout, ajouta Smoloff avec émotion, notre magnanime empereur ne se contente pas de rendre la liberté à votre père, il lui rend ses dignités, son rang, ses richesses, toutes ces grandeurs humaines qui élèvent les autres hommes, mais qui ne pourront élever Elisabeth. Le courrier, porteur de cet ordre, doit partir demain matin; j'ai obtenu de l'empereur la permission de l'accompagner.—Et moi, interrompit vivement Elisabeth, ne l'accompagnerai-je pas?—Ah! vous l'accompagnerez sans doute, reprit Smoloff. Quelle autre bouche que la vôtre aurait le droit d'apprendre à votre père qu'il est libre? J'étais sûr de votre intention, j'en ai informé l'empereur; il a été touché, il vous approuve, et il me charge de vous annoncer que demain vous pourrez partir; qu'il vous donne une de ses voitures, deux femmes pour vous servir, et une bourse de deux mille roubles que voici pour vos frais de route." Elisabeth regarda Smoloff, elle lui dit: "Depuis le premier jour où je vous ai vu, je ne me souviens pas d'avoir obtenu un seul bien dont vous n'ayez été l'auteur: sans vous, je ne tiendrais point cette grace de mon père; sans vous, il n'aurait jamais revu sa patrie. Ah! c'est à vous à lui apprendre qu'il est libre, et ce bonheur sera le seul prix digne de vos bienfaits.—Non, Elisabeth, repartit le jeune homme: ce bonheur sera votre partage, moi j'aspire à un plus haut prix.—Un plus haut prix! s'écria-t-elle; ô mon Dieu! quel peut-il être?" Smoloff fit un mouvement pour parler, il se retint, il baissa les yeux, et après un assez long silence il répondit d'une voix, émue: "Je vous le dirai aux genoux de votre père."
Depuis que Smoloff avait retrouvé Elisabeth, il ne s'était point passé un seul jour sans qu'il la vît, sans qu'il demeurât plusieurs heures de suite avec elle, sans qu'il n'eût une nouvelle raison de l'aimer davantage, et sans qu'il s'écartât un moment du respect qu'il lui devait. Elle était loin de ses parents, elle n'avait d'autre protecteur que lui, et cette jeune fille sans défense était à ses yeux un objet trop sacré, trop saint, pour qu'il n'eût pas rougi de lui exprimer un sentiment qu'elle aurait rougi d'entendre.
Avant de quitter Moscou, Elisabeth avait libéralement récompensé ses bons hôtes; de même, en passant le Volga devant Casan, elle se ressouvint du batelier Nicolas Kisoloff; elle demanda ce qu'il était devenu: on lui apprit que, par la suite d'une chute, il était tombé dans la plus profonde misère, gisant sur un grabat au milieu de six enfants qui manquaient de pain. Elisabeth se fit conduire chez lui; il l'avait vue pauvre et en lambeaux, elle revenait riche et brillante, il ne la reconnut pas. Elle tira de sa bourse la petite pièce qu'il lui avait donnée, elle la lui montra, lui rappela ce qu'il avait fait pour elle, et posant sur son lit une centaine de roubles: "Tenez, lui dit-elle, la charité ne sème point en vain; voici ce que vous avez donné au nom de Dieu, voilà ce que Dieu vous envoie."
Elisabeth était si pressée d'arriver auprès de ses parents, qu'elle voyageait la nuit et le jour; mais à Sarapoul elle voulut s'arrêter, elle voulut aller visiter la tombe du pauvre missionnaire: c'était presque un devoir filial, et Elisabeth ne pouvait pas y manquer. Elle revit cette croix qu'on avait placée au-dessus du cercueil, ce lieu où elle avait versé tant de larmes; elle en versa encore, mais elles étaient douces; il lui semblait que du haut du ciel le pauvre religieux se réjouissait de la voir heureuse, et que, dans ce coeur plein de charité, la vue du bonheur d'autrui pouvait même ajouter au parfait bonheur qu'il goûtait dans le sein de Dieu.
Je me hâte, il en est temps; je ne m'arrêterai point à Tobolsk, je ne peindrai point la joie de Smoloff en présentant Elisabeth à son père, ni la reconnaissance de celle-ci envers ce bon gouverneur; comme elle, je ne serai satisfaite qu'en arrivant dans cette cabane, où on compte avec tant de douleur les jours de son absence. Elle n'a point voulu qu'on prévînt ses parents de son retour; elle sait qu'ils se portent bien, on le lui a dit à Tobolsk, on le lui confirme à Saïmka; elle veut les surprendre, elle ne permet qu'à Smoloff de la suivre. Oh! comme son coeur palpite en traversant la forêt, en approchant des rivages du lac, en reconnaissant chaque arbre, chaque rocher; elle aperçoit la cabane paternelle, elle s'élance….. Elle s'arrête, la violence de ses émotions l'épouvante, elle recule devant trop de joie. Ah! misère de l'homme, te voilà bien tout entière! Nous voulons du bonheur, nous en voulons avec excès, et l'excès du bonheur nous tue; nous ne pouvons le supporter. Elisabeth, s'appuyant sur le bras de Smoloff, lui dit: "Si j'allais trouver ma mère malade!" Cette crainte, qui venait se placer entre elle et ses parents, tempéra la félicité qui l'accablait, et lui rendit toutes ses forces. Elle court, elle touche au seuil, elle entend des voix, elle les reconnaît, son coeur se serre, sa tète se perd, elle appelle ses parents: la porte s'ouvre, elle voit son père; il jette un cri, la mère accourt, Elisabeth tombe dans leurs bras. "La voilà! s'écrie Smoloff, la voilà qui vous apporte votre grace! elle a triomphé de tout, elle a tout obtenu."
Ces mots n'ajoutent rien au bonheur des exilés, peut-être ne les ont-ils pas entendus; absorbés dans la vue de leur fille, ils savent seulement qu'elle est revenue, qu'elle est devant leur yeux, qu'ils l'ont retrouvée, qu'ils la tiennent, qu'ils ne la quitteront plus; ils ont oublié qu'il existe d'autres biens dans le monde.
Long-temps ils demeurent plongés dans cette extase, ils sont comme éperdus, on les croirait en délire; ils laissent échapper des mots sans suite, ils ne savent ce qu'ils disent, ils cherchent en vain des expressions pour ce qu'ils éprouvent, ils n'en trouvent point; ils pleurent, ils gémissent, et leurs forces, comme leur raison, se perdent dans l'excès de leur joie.
Smoloff tombe aussi aux pieds des exilés. "Ah! leur dit-il, vous avez plus d'un enfant. Jusqu'à ce moment Elisabeth m'a nommé son frère, mais à vos genoux peut-être me permettra-t-elle d'aspirer à un autre nom." La jeune fille prend la main de ses parents, les regarde, et leur dit: "Sans lui je ne serais point ici peut-être, c'est lui qui m'a conduit aux genoux de l'empereur, qui a parlé pour moi, qui a sollicité votre grace, qui l'a obtenue; c'est lui qui vous rend votre patrie, qui vous rend votre enfant, qui me ramène dans vos bras. O ma mère! dis-moi comment doit se nommer ma reconnaissance. O mon père! apprends-moi comment je pourrai m'acquitter." Phédora, en pressant sa fille contre son sein, lui répondit: ["T]a reconnaissance doit être l'amour que j'ai pour ton père." Springer s'écria avec enthousiasme: "Le don d'un coeur comme le tien est au-dessus de tous les bienfaits; mais Elisabeth ne saurait être trop généreuse." La jeune fille alors, unissant la main du jeune homme à celles de ses parents, lui dit avec une modeste rougeur: "Vous promettez de ne les quitter jamais?—Mon Dieu! ai-je bien entendu? s'écria-t-il; ses parents me la donnent, et elle consent à être à moi!" II n'acheva point, il pencha son visage baigné de larmes sur les genoux d'Elisabeth; il ne croyait pas que dans le ciel même ou pût être plus heureux que lui; et l'ivresse de cette mère qui revoyait son enfant, le tendre orgueil de ce père qui devait la liberté au courage de sa fille, l'inconcevable satisfaction de cette pieuse héroïne qui, à l'aurore de sa vie, venait de remplir le plus saint des devoirs, et ne voyait plus aucune vertu au-dessus de la sienne; tous ces biens réunis, tous ces bonheurs ensemble ne lui semblaient pas pouvoir égaler le bonheur qu'il devait au seul amour.
Maintenant, si je parlais des jours qui suivirent celui-là, je montrerais les parents s'entretenant avec leur fille des cruelles angoisses qu'ils ont endurées pendant son absence; je les montrerais écoutant, avec toutes les émotions de l'espérance et de la crainte, le récit qu'elle leur fait de son long voyage; je ferais entendre les bénédictions du père en faveur de tous ceux qui ont secouru son enfant; je ferais voir la tendre mère montrant, attachée sur son coeur, comme la seule force qui avait pu la faire vivre jusqu'à cet instant, la boucle de cheveux envoyée par Elisabeth; je dirais ce que les parents éprouvèrent le jour que l'exilé se présenta dans leur cabane pour leur apprendre le bien que leur fille lui avait fait; je dirais les larmes qu'ils versèrent au récit de sa détresse, les larmes qu'ils versèrent au récit de sa vertu; enfin, je raconterais leurs adieux à cette cabane sauvage, à cette terre d'exil, où ils ont souffert tant de maux, mais où ils viennent de goûter une de ces joies d'autant plus vives et plus pures, qu'elles s'achètent par la douleur et naissent du sein des larmes, semblables aux rayons du soleil, qui ne sont jamais plus éclatants que quand ils sortent de la nue pour se réfléchir sur des champs trempés de rosée.
Pure et sans tache comme les anges, Elisabeth va participer à leur bonheur, elle va vivre comme eux d'innocence et d'amour. O amour! innocence! c'est assurément de votre éternelle union que se compose l'éternelle félicité.
Je n'irai pas plus loin. Quand les images riantes, les scènes heureuses se prolongent trop, elle[s] fatiguent, parce qu'elles sont sans vraisemblance; on n'y croit point, on sait trop qu'un bonheur constant n'est pas un bien de la terre. La langue, si variée, si abondante pour les expressions de la douleur, est pauvre et stérile pour celles de la joie; un seul jour de félicité les épuise. Elisabeth est dans les bras de ses parents, ils vont la ramener dans leur patrie, la replacer au rang de ses ancêtres, s'enorgueillir de ses vertus, et l'unir à l'homme qu'elle préfère, à l'homme qu'ils ont eux-mêmes trouvé digne d'elle. C'en est assez, arrêtons-nous ici, reposons-nous sur ces douces pensées. Ce que j'ai connu de la vie, de ses inconstances, de ses espérances trompées, de ses fugitives et chimériques félicités, me ferait craindre, si j'ajoutais une seule page à cette histoire, d'être obligée d'y placer un malheur.