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Elisabeth; ou les Exilés de Sibérie

ELISABETH (continued 2)

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Depuis leur exil, c'était la première fois que Springer n'avait pas désespéré de l'avenir. Phédora en conçut les plus doux présages; et, rassurée par les paroles de son époux, elle s'endormit paisiblement entre ses bras.

Pendant deux mois, Elisabeth alla chaque dimanche à Saïmka, s'attendant toujours à y trouver Smoloff. Ce fut en vain: il ne parut plus, et même elle apprit qu'il avait quitté Tobolsk. Alors toutes ses espérances l'abandonnèrent, elle ne douta plus que Smoloff ne l'eût entièrement oubliée; et plus d'une fois elle versa sur cette pensée des larmes amères, dont la plus pure innocence n'aurait pu lui faire un reproche.

Vers la fin d'avril, un soleil plus doux venait de fondre les neiges, les îles sablonneuses des lacs commençaient à se couvrir d'un peu de verdure, l'aubépine épanouissait ses grosses houppes blanches, semblables à des flocons d'une neige nouvelle; et la campanule avec ses boutons d'un bleu pâle, le vélar qui élève ses feuilles en forme de lance, et l'armoise cotonneuse, tapissaient le pied des buissons. Des nuées de merles noirs s'abattaient par troupes sur les arbres dépouillés, et interrompaient les premiers le morne silence de l'hiver; déjà sur les bords du fleuve voltigeait çà et là le beau canard de Perse, couleur de rose, avec son bec noir et sa huppe sur sa tête, qui, toutes les fois qu'on le tire, jette des cris perçants, même lorsqu'on l'a manqué; et dans les roseaux des marais accouraient des bécasses de toute espèce, les unes noires avec des becs jaunes, les autres hautes en jambes avec un collier de plume. Enfin un printemps prématuré semblait s'annoncer à la Sibérie, et Elisabeth, pressentant tout ce qu'elle allait perdre, si elle manquait une année aussi favorable pour son voyage, prenait la résolution hardie de poursuivre son projet, et de ne compter, pour en assurer le succès, que sur elle et sur Dieu.

Un matin, Springer s'occupait à labourer son jardin; assise près de lui, Elisabeth le regardait en silence; il ne lui avait point confié encore le secret de son infortune, et elle ne recherchait plus cette confidence. Il s'était élevé dans son ame une sorte de tendre fierté, qui lui faisait desirer de ne connaître les malheurs de ses parents que quand elle serait au moment de partir, et de n'entendre le récit de tout ce qu'ils avaient perdu que quand elle pourrait leur répondre, Je vais tout vous rendre. Jusqu'à ce jour, elle avait compté sur les promesses de Smoloff, et c'était là-dessus qu'elle avait fondé des espérances raisonnables; mais, après les espérances raisonnables, il en est d'autres encore, et ce furent celles-là qui la déterminèrent à parler. Cependant, avant de commencer, elle repasse dans sa tête toutes les objections qu'on va lui faire, tous les obstacles qu'on va lui opposer: ils sont terribles, elle le sait, Smoloff le lui a dit; elle est bien sûre que la tendresse de ses parents les exagérera encore. Que répondra-t-elle à leurs frayeurs, à leurs ordres, à leurs prières? que répondra-t-elle quand ils lui diront que les joies de la patrie ne sont rien pour eux au prix de l'absence de leur enfant? Un instant elle oublie que son père est auprès d'elle, et, tout en larmes, elle tombe à genoux, en demandant à Dieu de lui accorder l'éloquence nécessaire pour persuader ses parents. Springer, qui l'entend pleurer, se retourne, court à elle, la prend dans ses bras, et lui dit: "Elisabeth, qu'as-tu? que veux-tu? Ah! si ton coeur est déchiré, pleure du moins dans le sein de ton père.—Mon père, répond-elle, ne me retiens plus ici; tu sais que je veux partir: permets-moi de partir; je le sens, c'est Dieu lui-même qui m'appelle…." Elle ne peut achever. La jeune Tartare accourt: "M. de Smoloff, leur dit-elle, voici M. de Smoloff." Elisabeth jette un cri de joie, serre les deux mains de son père contre sa poitrine, en ajoutant: "Tu lu vois bien, c'est Dieu lui-même qui m'appelle; il envoie celui qui peut m'ouvrir les chemins, il n'y a plus d'obstacles. O mon père! ton heureuse fille brisera ta chaîne." Sans attendre sa réponse, elle court au-devant de Smoloff; elle rencontre sa mère, elle la serre dans ses bras, l'entraîne en s'écriant: "Viens, ma mère, il est revenu, M. de Smoloff est ici." Elles entrent dans leur chambre, et y trouvent un homme de cinquante ans, en habit d'uniforme, et suivi de plusieurs officiers. La mère et la fille s'arrêtent avec surprise. "Voici M. de Smoloff," leur dit la jeune Tartare. A ces mots, toutes les espérances qui venaient de rentrer dans le coeur d'Elisabeth l'abandonnent une seconde fois; elle pâlit, ses yeux se remplissent de larmes. Phédora, frappée de la vivacité de cette impression, s'approche de sa fille, se place devant elle, afin du cacher son trouble; heureuse si, en lui donnant sa vie, elle avait pu la délivrer de la funeste passion dont elle la croyait dévorée.

Le gouverneur de Tobolsk fit éloigner sa suite; et, dès qu'il fut seul avec les exilés, il se tourna vers Springer, et lui dit: "Monsieur, depuis que la prudence de la cour de Russie a cru devoir vous envoyer ici, voici la première fois que je viens visiter ce cercle éloigné; ce devoir m'est doux, puisqu'il me permet de montrer à un illustre proscrit toute la part que je prends à sou infortune; je gémis que ce même devoir me défende de le secourir et de le protéger.—Je n'attends rien des hommes, monsieur, interrompit froidement Springer; je ne veux point de leur pitié, et je n'espère rien de leur justice: heureux dans mon malheur de ce qu'ils m'ont placé aussi loin d'eux, je passerai mes jours dans ces déserts sans me plaindre.—Ah, monsieur! reprit le gouverneur avec émotion, pour un homme comme vous, vivre loin de sa patrie est un affreux destin!—II en est un plus affreux encore, monsieur le gouverneur, repartit Springer, c'est de mourir loin d'elle." II n'acheva point; s'il eût ajouté un mot, peut-être eût-il versé une larme, et l'illustre infortuné ne voulait pas se montrer moins grand que son malheur. Elisabeth, cachée derrière sa mère, regardait timidement par-dessus son épaule si l'air et la physionomie du gouverneur annonçaient assez de bonté pour qu'elle osât s'ouvrir à lui. Ainsi la craintive colombe, avant de sortir de son nid, élève sa tête entre les feuilles, et regarde long-temps si la pureté du ciel lui promet un jour serein.

Le gouverneur la remarqua, il la reconnut; son fils lui avait souvent parlé d'elle, et le portrait qu'il en avait fait ne pouvait ressembler qu'à Elisabeth. "Mademoiselle, lui dit-il, mon fils vous a connue; vous lui avez laissé des souvenirs ineffaçables.—Vous a-t-il dit, monsieur, qu'elle lui devait la vie de son père? interrompit vivement Phédora.—Non, madame, répondit le gouverneur; mais il m'a dit qu'elle donnerait la sienne pour son père et pour vous.—Elle la donnerait, reprit Springer; et cette tendresse est le seul bien qui nous reste, le seul que les hommes ne pourront jamais nous ravir."

Le gouverneur détourna la tête avec émotion: après un court silence, il reprit la parole, en s'adressant à Elisabeth. "Mademoiselle, il y a deux mois que mon fils, étant à Saïmka, reçut l'ordre de l'empereur de partir sur-le-champ pour rejoindre l'armée qui se rassemblait en Livonie; il fallut obéir sans délai. Avant de me quitter il me conjura de vous faire passer une lettre: cela était impossible; je ne pouvais, sans me compromettre, en charger personne; je ne pouvais que vous la donner moi-même: la voici." Elisabeth la prit en rougissant; le gouverneur vit la surprise de ses parents, et s'écria: "Heureux le père, heureuse la mère dont la fille ne leur cache que de semblables secrets!" Alors il rappela sa suite, et, devant elle, il dit à Springer: "Monsieur, les ordres de mon souverain me prescrivent toujours de vous empêcher de recevoir personne ici; cependant je suis informé que de pauvres missionnaires, revenant des frontières de la Chine, doivent traverser ces montagnes; s'ils viennent frapper à votre cabane, et vous demander pour une nuit l'hospitalité, il vous sera permis de la leur donner."

Quand le gouverneur fut parti, Elisabeth demeura les yeux baissés, regardant sa lettre, et n'osant l'ouvrir. "Ma fille, lui dit Springer, si tu attends de ta mère et de moi la permission de lire ce papier, nous te la donnons." Alors d'une main tremblante Elisabeth brisa le cachet de la lettre, la parcourut tout bas, et s'interrompit plusieurs fois par des exclamations de reconnaissance et de joie. A la fin, ne pouvant plus se contenir, elle se précipita sur le sein de ses parents. "Le moment est venu, leur dit-elle; tout favorise mes projets: la Providence m'ouvre une route sûre, le ciel m'approuve et bénit mes intentions. O mes parents! ne les approuverez-vous pas, ne les bénirez-vous pas comme lui?["]

A ces mots, Springer tressaillit, car il comprit ce qu'il allait entendre; mais Phédora, qui n'en avait aucune idée, s'écria: "Elisabeth, quel est donc ce mystère, et que contient ce papier?" Et elle fit un mouvement pour le prendre; sa fille osa le retenir: "O ma mère! pardonne, lui dit-elle, je tremble de parler devant toi; tu n'as rien deviné, ta douleur m'épouvante: c'est maintenant l'unique obstacle, c'est le seul devant lequel je recule…. Ah! permets que je ne m'explique que devant mon père; tu n'es pas préparée comme lui….—Non, ma fille, interrompit Springer, ne fais point ce que l'exil et le malheur n'ont pu faire, ne nous sépare pas. Viens, ma Phédora, viens contre le coeur de ton époux; et si tu as besoin de force pour les paroles que tu vas entendre, il te prêtera toute la sienne." Phédora, éperdue, et se voyant comme menacée par la foudre, sans savoir de quelle main elle allait partir, répondit avec effroi: "Stanislas, que veut dire ceci? n'ai-je point soutenu tous nos revers avec courage? je n'en manquerai point, ajouta-t-elle en serrant fortement contre son coeur son époux et sa fille; je n'en manquerai point contre tous ceux qui m'atteindront entre vous deux." Elisabeth voulut répondre; sa mère ne le permit pas. "Ma fille, s'écria-t-elle avec un accent déchirant, demande-moi ma vie, mais ne me demande pas de t'éloigner d'ici." Ces mots disaient qu'elle avait tout deviné; il ne s'agissait plus de lui rien apprendre, mais de la déterminer: baignée de larmes, et tremblante devant la douleur de sa mère, Elisabeth, d'une voix entrecoupée, laissa seulement échapper ces mots: "Ma mère, pour le bonheur de mon père, si je te demandais quelques jours? -Non, pas un seul jour, interrompit sa mère éperdue: quel horrible bonheur pourrait s'acheter au prix de ton absence! non, pas un seul jour. O mon Dieu! ne permettez pas qu'elle me le demande." Ces paroles anéantirent les forces d'Elisabeth: hors d'état de prononcer elle-même ce qui doit affliger sa mère, elle présente en silence à son père la lettre du gouverneur de Tobolsk, et lui fait signe de la lire. Springer soutient sa femme contre sa poitrine, en lui disant: "Repose-toi ici avec confiance, car ce soutien-là ne te manquera jamais." Puis, d'une voix qu'il s'efforce eu vain de raffermir, il lit tout haut la lettre suivante, écrite du Tobolsk par le jeune Smoloff, et à deux mois de date:

"Un de mes plus vifs regrets, en quittant Saïmka, mademoiselle, a été de ne pouvoir vous instruire de l'obligation rigoureuse qui me forçait à m'éloigner de vous: je ne pouvais vous aller voir, vous écrire, ni vous envoyer les explications que vous m'aviez demandées, sans contrevenir aux ordres de mon père, et sans compromettre sa sûreté: peut-être l'eussé-je fait sans l'exemple que vous veniez de me donner; mais quand je venais d'apprendre auprès de vous tout ce qu'on doit à son père, je ne pouvais pas risquer la vie du mien. Cependant, je l'avoue, je n'aime pas mon devoir comme vous aimez le vôtre, et je suis revenu à Tobolsk le coeur déchiré. Mou père m'apprend qu'un ordre de l'empereur m'envoie à mille lieues d'ici, et qu'il faut obéir à l'instant: je vais partir, Elisabeth, vous ne savez point ce que je souffre. Ah! je ne demande point au ciel que vous le sachiez jamais; il ne peut être juste qu'autant que vous serez heureuse.

"J'ai ouvert mon coeur à mon père: je vous ai fait connaître à lui; j'ai vu couler ses larmes quand je lui ai dit vos projets; je crois qu'il veut vous voir, et qu'il ira exprès cette année visiter le cercle d'Ischim. En attendant, s'il le peut, il vous fera parvenir cette lettre. Élisabeth, je pars plus tranquille, puisque je vous laisse sous la protection de mon père. Cependant, je vous en conjure, n'en usez point pour partir avant mon retour; j'espère revenir à Tobolsk avant un an; c'est moi qui vous conduirai à Pétersbourg, c'est moi qui vous présenterai à l'empereur, c'est moi qui veillerai sur vous pendant ce long voyage: ne craignez point mon amour, je n'en parlerai plus, je ne serai que votre ami, que votre frère; et si je vous sers avec toute la vivacité de la passion, je jure de ne vous parler jamais qu'un langage pur comme l'innocence, comme les anges, comme vous."

Un peu plus bas, l'apostille suivante était écrite de la main même du gouverneur:

"Non, mademoiselle, ce n'est point avec mon fils que vous devez partir; je ne doute point de son honneur, mais le vôtre doit être à l'abri de tout soupçon. En allant montrer à la cour de Russie des vertus trop touchantes pour n'être pas couronnées, il ne faut pas risquer de faire dire que vous avez été conduite par votre amant, et flétrir ainsi le plus beau trait de piété filiale dont le monde puisse s'honorer. Dans votre situation, il n'y a de protecteurs dignes de votre innocence que Dieu et votre père: votre père ne peut vous suivre, Dieu ne vous abandonnera pas. La religion vous prêtera son flambeau et son appui; abandonnez-vous à elle; vous savez à qui j'ai permis l'entrée de votre cabane. En vous remettant ce papier, je vous rends dépositaire de mon sort; car si une pareille lettre était connue, si on pouvait se douter que j'aie favorisé votre départ, je serais à jamais perdu: mais je ne suis pas même inquiet; je sais à qui je me confie, et tout ce qu'on doit attendre de la force et de la vertu d'une fille qui s'apprête à dévouer sa vie à son père."

En finissant celle lettre, la voix de Springer était plus forte et plus animée, car il voyait avec orgueil les vertus de sa fille et l'estime qu'on en faisait: mais la tendre mère ne voyait que son départ: pâle, abattue, sans mouvement, elle regardait sa fille, levait les yeux au ciel, et n'avait plus la force de pleurer. Elisabeth se mit à genoux devant eux et leur dit: "O mes parents! laissez-moi vous parler ainsi; ce n'est que dans une humble attitude qu'on doit demander la plus grande de toutes les félicités. J'ose aspirer à celle de vous rendre votre liberté, votre bonheur, votre patrie; depuis plus d'une année, voilà quel est l'objet de mes plus chères espérances: j'y touche enfin, et vous me défendriez de l'atteindre! Ah! s'il est un bien au-dessus de celui que je vous demande, refusez-moi, j'y consens; mais s'il n'en est pas…" Emue, tremblante, sa voix expira, et ce ne fut qu'eu embrassant les genoux de ses parents qu'elle put achever sa prière. Springer posa les mains sur la tête de sa fille sans proférer un seul mot. La mère s'écria: "Seule, à pied, sans secours! non, je ne le puis, je ne le puis.—Ma mère, reprit vivement Elisabeth, je t'en conjure, ne repousse pas mes voeux. Si tu savais depuis combien de temps je nourris mon projet et toutes les consolations que je lui dois! Aussitôt que mon âge me permit de comprendre vos infortunes, je me promis de consacrer ma vie à vous en délivrer. Heureux jour que celui où je me promis de servir mon père! heureux espoir qui me soutenait quand je le voyais pleurer!… Ah! que de fois, étant témoin de vos muets chagrins, j'aurais été consumée d'une mortelle tristesse, si je n'avais pu me dire: Moi, moi, je leur rendrai ce qu'ils regrettent!… Mes parents, si vous m'arrachez cette espérance, vous m'arrachez la vie. Privée de cette pensée, où toutes mes autres pensées venaient aboutir, je ne verrai plus de but à mon existence, et mes jours s'éteindront dans la langueur… Oh! pardonnez si je vous afflige; non, si vous me retenez ici, je ne mourrai pas, puisque ma mort serait pour vous un malheur de plus; mais permettez-moi d'être heureuse. Ne dites pas que mon entreprise est impossible; elle ne l'est pas, mon coeur vous en répond; il trouvera des forces pour aller demander justice, et des paroles pour vous la faire obtenir: il ne craint rien, ni les fatigues, ni les obstacles, ni les mépris, ni la cour, ni les rois; il ne craint que votre refus…—Laisse, laisse, Elisabeth, interrompit Springer; je ne me connais plus, tu bouleverses mon ame: jusqu'à ce jour elle n'avait point reculé devant une belle action, et des vertus supérieures à son courage ne s'étaient point présentées à elle… Je ne croyais pas être faible, ô ma fille! tu viens de m'apprendre que je le suis: non, je ne puis consentir à ce que tu veux." Ranimée par ce refus, Phédora prit les mains de sa fille entre les siennes, et lui dit: "Ecoute-moi, Elisabeth; si ton père est faible, tu peux bien permettre à ta mère de l'être aussi; pardonne-lui de ne pouvoir se résoudre à te laisser déployer tant de vertus. Etrange situation où une mère demande à sa fille d'être moins vertueuse; mais ta mère te le demande, elle ne te l'ordonne point; car, en l'élevant au-dessus de tout, tu as mérité de ne plus recevoir d'ordres que de toi-même.—Ma mère, reprit Elisabeth, les tiens me seront toujours sacrés: si tu me demandes de rester ici, j'espère avoir la force de t'obéir; mais, puisque mon dessein t'a touchée, laisse-moi espérer qu'il aura ton assentiment: il n'est pas le fruit d'un moment d'enthousiasme, mais de longues années de méditation: il s'appuie autant sur des raisons solides que sur les plus tendres sentiments. Existe-t-il un autre moyen d'arracher mon père à l'exil. Depuis douze ans qu'il languit ici, quel ami a pris sa défense? et quand il s'en trouverait un qui l'osât, oserait-il parler comme moi? serait-il inspiré par un semblable amour?….. Oh! laissez-moi toujours croire que Dieu n'a donné qu'à votre unique enfant le pouvoir de vous rendre au bonheur, et ne vous opposez pas à l'auguste mission que le ciel a daigné lui confier. Dites-moi, que trouvez-vous donc de si effrayant dans mon entreprise? Est-ce mon absence? Mais ne vous ai-je pas entendu gémir souvent ensemble d'un exil qui vous empêchait de me donner un époux? Un époux, ô mes parents! ne m'aurait-il pas séparée de vous aussi? Des dangers? Il n'y en a point: les hivers de ce climat m'ont accoutumée à la rigueur des saisons; et mes courses dans nos landes, à la fatigue d'une longue marche. Avez-vous peur de ma jeunesse? Elle sera mon appui: on vient au secours de tout ce qui est faible. Enfin, redoutez-vous mon inexpérience? Je ne serai pas seule: rappelez-vous les paroles et la lettre du gouverneur. S'il permet à un pauvre missionnaire de se reposer sous notre toit, c'est pour me donner un guide et un protecteur. Vous le voyez, tout est prévu; il n'y a point de périls, il n'y a plus d'obstacles, et rien ne me manque que votre consentement et votre bénédiction…—Et ton pain, tu le mendieras! répondit Springer avec amertume; les aïeux de ta mère, qui régnèrent jadis dans ces contrées, les miens, qui se sont assis sur le trône de Pologne, verront l'héritière de leur nom parcourir, en demandant l'aumône, cette Russie qui a fait de leurs royaumes des provinces de son empire!—Si tel est le sang d'où je sors, reprit Elisabeth avec une modeste surprise, si je descends des rois, et que deux couronnes aient été sur le front de mes aïeux, j'espère me montrer digne et d'eux et de vous, et ne point avilir le nom qu'ils m'ont laissé; mais la misère ne l'avilira point. Pourquoi la fille des Séids et de Sobieski rougirait-elle d'avoir recours à la charité de ses semblables? tant de grands hommes, précipités du faîte des honneurs, l'ont implorée pour eux-mêmes! plus heureuse qu'eux tous, je ne l'implorerai que pour servir mou père."

La noble fermeté de cette jeune fille, une sorte de divin orgueil que faisait briller dans ses yeux la pensée de s'humilier pour ses parents, donnaient à tout ce qu'elle disait une force et une autorité qui triomphèrent de Springer: il ne se sentit pas le droit d'empêcher sa fille de mettre tant de vertus au jour; il se serait cru coupable de la forcer à les ensevelir dans un désert. "O ma Phédora, s'écria-t-il en serrant les mains de son épouse, la laisserons-nous mourir ici, la priverons-nous du bonheur de donner le jour à des enfants qui lui ressemblent? Prends courage, ma bien-aimée; et puisqu'il n'existe nul autre moyen de la rendre à ce monde dont elle sera la gloire, laissons-la partir." Dans ce moment la mère l'emporta sur l'épouse, et, pour la première fois de sa vie, Phédora s'éleva contre la plus sainte autorité. "Non, non, je ne la laisserai point partir; en vain mon époux le demande, je saurai lui résister. Quoi! j'exposerais la vie de mon enfant! je laisserais partir mon Elisabeth, pour apprendre un jour qu'elle a péri de froid et de misère dans d'affreux déserts; pour vivre sans elle, pour la pleurer toujours! voilà ce qu'on ose exiger d'une mère! O Stanislas! devais-tu m'apprendre qu'il est un sacrifice que je ne puis te faire, et une douleur dont tu ne me consolerais pas!" En parlant ainsi, elle ne pleurait plus, et était comme dans un état de délire. Springer, le coeur déchiré de sa peine; s'écria, "Ma fille, si votre mère n'y peut consentir, vous ne partirez pas.—Non, ma mère, si tu l'ordonnes, je ne partirai pas, lui dit Elisabeth en l'accablant des plus touchantes caresses; je l'obéirai toujours. Mais peut-être Dieu obtiendra-t-il de toi ce que tu as refusé à mon père; viens le prier avec moi, ma mère; demandons-lui ensemble ce que nous devons faire: c'est la lumière qui guide et la force qui soutient: toute vérité vient de là, et toute résignation aussi."

En priant, Phédora pleura. Cette piété qui calme, adoucit, et ne s'empare du coeur que pour se mettre à la place de ce qui le tourmente et le déchire; cette piété divine qui ne prescrit jamais un devoir sans en montrer la récompense; cette voix de Dieu, si puissante sur les ames tendres, toucha celle de Phédora. Dans les caractères nobles et fiers, qui ne composent le bonheur que de gloire, l'estime des hommes peut obtenir le sacrifice des plus chères affections; mais la religion seule peut l'obtenir des coeurs qui ne composent le bonheur que d'amour.

Le lendemain, Springer s'étant trouvé seul avec sa fille, lui fit le récit de ses longues infortunes; il lui apprit quelles funestes guerres avaient déchiré la Pologne, et comment ce malheureux royaume avait été effacé du nombre des empires. "Mon seul crime, ma fille, lui dit-il, est d'avoir trop aimé ma patrie, et de n'avoir pu supporter sou asservissement. Ses plus grands monarques étaient du même sang que moi; je pouvais moi-même être appelé au trône, et je devais bien mon amour et ma vie au pays dont je tirais toute ma gloire. Je l'ai servi comme je le devais; seul, à la tête d'une poignée de nobles polonais, je l'ai défendu jusqu'à la dernière extrémité contre les trois grandes puissances qui s'avançaient pour l'envahir; et lorsque, accablé par le nombre de nos ennemis, sous les murs de Varsovie, à la vue de cette vaste capitale livrée aux flammes et au pillage, il a fallu céder, et se soumettre à la tyrannie, au fond de mon ame je résistais encore. Humilié d'être toujours dans ma patrie, et de n'en plus avoir, partout je cherchais des armes, partout je cherchais des alliés qui m'aidassent à rendre à la Pologne son existence et son nom. Vains efforts, tentatives inutiles! chaque jour rivait davantage des chaînes que mes faibles mains ne pouvaient ébranler. Les terres de mes aïeux étaient dans la partie tombée sous la domination de la Russie; j'y vivais avec Phédora, heureux, mille fois heureux, si le joug de l'étranger n'avait pas pesé sur mon front. Mes plaintes peu mesurées, et surtout les nombreux mécontents qui se rassemblaient chez moi, inquiétèrent un monarque absolu et soupçonneux. Un matin, je fus arraché de ma maison, des bras de ma femme, des tiens, ma fille: tu n'avais alors que quatre ans; et tes larmes ne coulaient sur ton malheur que parce que tu voyais pleurer ta mère. Je fus traîné dans les prisons de Pétersbourg; Phédora m'y suivit: la permission de s'y enfermer avec moi fut la seule grace qu'elle put obtenir. Nous vécûmes près d'une année dans ces affreux cachots, privés d'air, presque du jour, mais non pas d'espérance. Je ne pouvais croire qu'un monarque juste n'excusât pas un citoyen d'avoir soutenu les droits de sa patrie, et qu'il ne se fiât pas à la promesse que je lui donnais de demeurer soumis: j'avais trop bien présumé des hommes; je fus jugé sans être entendu, et exilé pour la vie en Sibérie. Ma fidèle compagne ne m'abandonna point, et je dois dire qu'en m'accompagnant ici, elle avait l'air d'écouter plus encore son coeur que son devoir; si j'eusse été envoyé dans les ténèbres glacées de l'affreux Beresof, dans les solitudes perdues du lac Baïkal, ou du Kamtschatka, je n'y aurais pas été seul encore; il n'est point de désert, il n'est point d'antre si sauvage où ma Phédora ne m'eût suivi: oui, je le veux croire, c'est à ses vertus, c'est à son dévouement si généreux que j'ai dû un exil plus humain. O mon enfant! s'il y a eu quelques douceurs dans ma vie, c'est à ta mère que je le dois; et s'il y a eu du malheur dans la sienne, je n'en dois accuser que moi.—Du malheur, mon père! lui dit Elisabeth, et tu l'as toujours aimée." A ces mois, Springer reconnut le coeur de Phédora, et vit bien qu'ainsi que sa mère Elisabeth auprès d'un époux pourrait ne pas être malheureuse dans l'exil. "Ma fille, répondit-il en lui remettant la lettre du jeune Smoloff, qu'il avait gardée depuis la veille, si je dois un jour à ton zèle et à ton courage des biens que je ne desire plus que pour t'en accabler, au sein de la prospérité cette lettre nous rappellera nos bienfaiteurs; ton coeur, Elisabeth, doit être reconnaissant, et l'alliance de la vertu peut honorer le sang des rois." La jeune fille rougit, prit la lettre des mains de son père, l'attacha sur son coeur, et s'écria: "Le souvenir de celui qui t'a plaint, qui t'a aimé, qui t'a servi, ne sortira jamais de là!"

Durant quelques jours, on ne parla plus du voyage d'Elisabeth: sa mère n'y avait pas consenti encore; mais, à la tristesse de ses regards, au profond abattement de sa contenance, on voyait assez que le consentement était au fond de son coeur, et que l'espérance n'y était plus.

Cependant, peut-être n'eût-elle jamais trouvé la force de dire à sa fille, Tu peux partir, si le ciel ne la lui eût envoyée. Un dimanche soir, la famille était en prières, lorsqu'on entendit à la porte un homme qui frappait avec son bâton. Springer ouvre; à l'instant, Phédora s'écrie: "Ah! mon Dieu, mon Dieu! voilà celui qu'on nous a annoncé, celui qui vient enlever mon enfant." Et elle tombe tout en pleurs le visage contre la table, sans que sa piété puisse lui donner le courage d'aller au-devant de l'homme de Dieu. Le missionnaire entre: une large barbe blanche lui descend sur la poitrine, son air est vénérable, il est courbé par la fatigue plus encore que par les années; les épreuves de sa vie ont usé son corps, et fortifié son ame: aussi porte-t-il dans ses regards quelque chose de triste, comme l'homme qui a beaucoup souffert; et de doux, comme celui qui est bien sûr de n'avoir pas souffert en vain.

["]Monsieur, dit-il, j'entre chez vous avec joie; la bénédiction de Dieu est sur cette pauvre cabane; je sais qu'il y a ici des richesses plus précieuses que les perles et l'or: je viens vous demander une nuit de repos." Elisabeth s'empressa de lui approcher un siége. "Jeune fille, lui dit-il, vous vous êtes bien hâtée dans le chemin de la vertu, et dès les premiers pas vous nous avez laissés loin derrière vous." Il allait s'asseoir, lorsqu'il entendit les sanglots de Phédora: "Mère chrétienne, lui dit-il, pourquoi pleurez-vous? le fruit de vos entrailles n'est-il pas béni? Ne pouvez-vous pas aussi vous dire heureuse entre toutes les femmes? Si vous versez des larmes parce que la vertu vous sépare de votre enfant pour un peu de temps, que feront les mères qui se voient arracher les leurs par le vice, et qui les perdent pour l'éternité?—O mon père! si je ne devais plus la revoir! s'écria la mère désolée.—Vous la reverriez, reprit-il vivement, dans le ciel qui est déjà son partage: mais vous la reverrez aussi sur la terre; les fatigues sont grandes, mais Dieu la soutiendra; il mesure le vent à la laine de l'agneau." Phédora courba la tête avec résignation. Springer n'avait pas dit un mot encore, il ne pouvait parler, son coeur se déchirait; et Elisabeth elle-même, qui jusqu'à ce jour n'avait senti que son courage, commença à sentir sa faiblesse. L'espoir d'être utile à ses parents lui avait caché la douleur de s'en séparer: mais à présent que le moment était venu, quand elle pouvait se dire: Demain je n'entendrai plus la voix de mon père, demain je ne recevrai plus les caresses de ma mère, et peut-être un an entier se passera avant que je retrouve de si douces joies, alors il lui semblait que tout s'abîmait devant elle; ses yeux se troublèrent, ses genoux fléchirent, elle tomba en pleurant sur le sein de son père. Ah! timide orpheline, si déjà tu tends les bras à ton protecteur, et que dès les premiers pas tu penches vers la terre comme une vigne sans appui, où trouveras-tu donc des forces pour traverser seule presque une moitié du monde?

Avant de se coucher, le missionnaire s'assit à la table des exilés pour prendre le repas du soir. La plus franche hospitalité y présidait; mais la gaieté en était bannie, et ce n'était qu'avec effort que chacun des exilés retenait ses larmes. Le bon religieux les regardait avec une tendre compassion; il avait vu beaucoup d'afflictions dans le cours de ses longs voyages, et l'art de les adoucir avait été la principale étude de sa vie: aussi pour toutes les douleurs il avait une consolation; pour chaque situation, chaque caractère, il avait des paroles qui rencontraient toujours juste. Quelquefois il n'empêchait point de pleurer; mais les larmes qu'on versait sur une douleur personnelle, il savait, en présentant l'image d'une infortune plus grande, les détourner sur les douleurs d'autrui, et, par le sentiment de la pitié, adoucir le sentiment du malheur. C'est ainsi qu'en racontant ses longues traverses, et les désastres dont il avait été le témoin, peu à peu il attacha l'attention des exilés, les émut de compassion pour leurs frères, les conduisit à se dire intérieurement qu'en comparaison de tant d'infortunés, leur sort était bien doux encore. En effet, que n'avait-il point vu, que ne pouvait-il point dire, cet homme vénérable, qui, depuis soixante ans, à deux mille lieues de sa patrie, sous un ciel étranger, au milieu des persécutions, travaillait, sans se lasser jamais, à la conversion de barbares, qu'il appelait ses frères, et qui souvent étaient ses bourreaux? Il avait vu la cour de Pékin, el l'avait étonnée par ses vastes connaissances, et plus encore par ses vertus; il avait vécu parmi les sauvages, dont il avait adouci les moeurs; il avait réuni des hordes errantes, qui tenaient de lui les premières notions de l'agriculture. Ainsi des landes changées en champs fertiles, des hommes devenus doux et humains, des familles auxquelles le nom de père, d'époux et d'enfants n'étaient plus étrangers, et des coeurs qui s'élevaient à Dieu pour le bénir de tant de bienfaits, étaient le fruit des soins d'un seul homme. Ah! ces gens-là ne disaient point de mal des missions; ils ne disaient point que la religion qui les commande est une religion sévère et tyrannique; ils ne disaient point surtout que les hommes qui la pratiquent avec cet excès de charité et d'amour sont des hommes .inutiles et ambitieux. Mais pourquoi ne pas dire qu'ils sont ambitieux? En se dévouant au service de leurs frères, n'aspirent-ils pas au plus grand prix possible? ne veulent-ils pas plaire à Dieu et gagner le ciel? L'ambition des plus célèbres conquérants ne s'est jamais élevée si haut; elle s'est contentée du suffrage des hommes et du sceptre de l'univers.

Le bon père apprit ensuite aux exilés que, rappelé par ses supérieurs, il retournait à pied dans l'Espagne, sa patrie. Pour s'y rendre, il avait à traverser encore la Russie, l'Allemagne et la France; mais il disait que c'était peu de chose. Celui qui vient de voyager dans les déserts, qui pour tout abri trouvait un antre, pour tout oreiller une pierre, pour toute nourriture un peu de farine de riz délayée dans de l'eau, doit se croire au terme de ses fatigues en arrivant chez des nations civilisées; et, pour le père Paul, c'était être déjà dans sa patrie que d'être chez des peuples chrétiens. Il racontait des choses extraordinaires des maux qu'il avait soufferts, des difficultés qu'il avait essuyées, lorsqu'après avoir dépassé les grandes murailles de la Chine, il s'était enfoncé dans l'immense Tartarie. Il disait encore comment, à l'entrée des vastes déserts de la Soongorie, qui appartiennent à la Chine et lui servent de limites avec la Sibérie, il avait trouvé un pays abondant en magnifiques pelleteries, en précieuses fourrures, et susceptible de faire, à l'aide de cette richesse, un grand commerce avec les peuples européens: mais nul vestige de notre industrie n'avait encore pénétré jusque-là; aucun marchand n'avait osé porter son or et ses calculs là où le missionnaire avait planté une croix et répandu des bienfaits: tant il est vrai que la charité va encore plus loin que l'avarice!

On arrangea pour le père Paul un lit propre et commode dans le petit cabinet qu'occupait la jeune Tartare, et celle-ci vint dormir, enveloppée d'une peau d'ours, auprès du poêle.

Quand le jour commença à paraître, Elisabeth se leva; elle s'approcha doucement de la porte du père Paul; et, ayant entendu qu'il était déjà en prières, elle lui demanda la permission d'entrer et de l'entretenir seul: devant ses parents elle n'aurait pas osé lui parler de ses projets, et du desir qu'elle avait de ne pas attendre plus loin que l'aube prochaine pour se mettre en route. A genoux près de lui, elle lui raconta l'histoire de toute sa vie; touchante histoire qui n'était composée que de sa tendresse pour ses parents! Sans doute, dans le long récit de ses incertitudes et de ses espérances, elle prononça plus d'une fois le nom de Smoloff; mais il semblait que ce nom n'était là que pour rehausser son innocence, et montrer qu'elle l'avait conservée dans toute sa pureté: aussi le père Paul fut-il profondément touché de tout ce qu'il entendit: il avait fait le tour du monde, et vu presque tout ce qu'il contient; mais un coeur comme celui d'Elisabeth, il ne l'avait point vu encore.

Springer et Phédora ne savaient point que l'intention de leur fille était de les quitter le lendemain; mais le matin, en l'embrassant, ils se sentirent émus et agités de ce frémissement involontaire qu'éprouvent tous les êtres vivants à la veille de l'orage. A chaque pas qu'Elisabeth faisait dans la chambre, sa mère la suivait des yeux, et souvent la retenait brusquement par le bras, sans oser lui adresser une question, mais lui parlant sans cesse de soins à prendre pour le lendemain, et lui donnant des ordres pour divers ouvrages à faire à quelques jours de là. Ainsi elle cherchait à se rassurer par ses propres paroles; mais son coeur n'en était pas plus tranquille, et le silence de sa fille lui parlait toujours de départ. Pendant le diner, elle lui dit: "Elisabeth, si le temps est beau demain, vous monterez dans votre petite nacelle avec votre père, pour aller pêcher quelques poissons dans le lac." Sa fille la regarda, se tut, et de grosses larmes tombèrent de ses yeux. Springer, déchiré de la même inquiétude que sa femme, reprit un peu vivement: "Ma fille, avez-vous entendu l'ordre de votre mère? demain vous viendrez avec moi." La jeune fille pencha sa tête sur l'épaule de son père, et lui dit à voix basse: "Demain vous consolerez ma mère." Springer pâlit: c'en fut assez pour Phédora, elle ne demanda plus rien; elle était sûre que le mot de départ venait d'être prononcé, et elle ne voulait pas l'entendre; car le moment où l'on oserait en parler devant elle serait celui où il faudrait y donner son consentement, et elle espérait que tant qu'elle ne l'aurait pas donné, sa fille n'oserait pas partir. Springer ramasse toutes ses forces; il voit qu'il aura à soutenir le lendemain et le départ de sa fille et la douleur de sa femme; il ne sait point s'il survivra au sacrifice qu'il va faire, sacrifice auquel il ne peut se résoudre que par excès d'amour pour sa fille, et il a l'air de le recevoir; il la remercie de son dévouement, et, cachant ses larmes au fond de son coeur, il feint d'être heureux pour donner à son Elisabeth la seule récompense digne de ses vertus.

Ah! dans ce jour-là que d'émotions secrètes, de sentiments inaperçus, de caresses vives et déchirantes entre les parents et leur fille! Le missionnaire cherchait à fortifier les courages, en rappelant toutes les histoires des saintes Ecritures où Dieu se montre prompt à récompenser les grands sacrifices de la piété filiale et de la résignation paternelle; il laissait entrevoir aussi que les fatigues du voyage seraient moins grandes, parce qu'un homme puissant, qu'il ne nommait pas, mais qu'on devinait assez, lui avait fourni les moyens de rendre la route plus commode et plus douce. Enfin, quand le soir fut arrivé, Elisabeth se mit à genoux, et, d'une voix émue, demanda à ses parents de la bénir. Le père s'approcha, des larmes coulaient le long de ses joues; sa fille lui lendit les bras: il comprit que c'était un adieu, son coeur se serra, ses larmes s'arrêtèrent; il posa les mains sur la tête d'Elisabeth, en la recommandant à Dieu dans son coeur, mais sans avoir la force de proférer une parole. La jeune fille alors regardant sa mère, lui dit: "Et toi, ma mère, ne veux-tu pas bénir aussi ton enfant?—Demain, reprit-elle avec l'accent étouffé d'une profonde désolation, demain.—Et pourquoi pas aujourd'hui aussi, ma mère?—Ah! oui, repartit Phédora en s'élançant impétueusement vers elle, tous les jours, tous les jours." Elisabeth courba la tête devant ses parents, qui, les mains réunies, les yeux élevés, la voix tremblante, prononcèrent ensemble une bénédiction que Dieu dut entendre.

A quelques pas, le missionnaire priait aussi: c'était la vertu qui priait pour l'innocence. Ah! si de pareils voeux n'étaient pas écoutés du ciel, quels seraient donc ceux qui auraient le droit d'aller jusqu'à lui?

On était alors à la fin de mai; c'est le temps de l'année où, entre le crépuscule du soir et l'aube du jour, à peine y a-t-il deux heures de nuit. Elisabeth les employa à faire les préparatifs de son départ; elle mit dans son sac de peau de renne un habit de voyage et des chaussures; depuis près d'un an elle y travaillait la nuit à l'insu de sa mère, et depuis le même temps à peu près elle mettait de côté à chacun de ses repas quelques fruits secs et un peu de farine, afin de retarder le plus longtemps possible le moment d'avoir recours à la charité d'autrui, sans être obligée, en partant, de rien emporter de ce pauvre toit paternel, où il n'y avait que le pur nécessaire. Huit ou dix kopecks* [*Kopeck, ou Copeck, petite monnaie russe valant un peu au-delà d'un sou de France.] formaient tout son trésor; c'était le seul argent qu'elle possédât sur la terre, et toute la richesse avec laquelle elle s'embarquait pour traverser un espace de plus de huit cents lieues.

"Mon père, dit-elle au missionnaire en ouvrant doucement sa porte, partons pendant que mes parents dorment encore; ne les éveillons point, ils pleureront assez tôt: ils sont tranquilles, parce qu'ils croient que nous ne pouvons sortir que par leur chambre; mais la fenêtre de ce cabinet n'est pas haute, je sauterai facilement en dehors, et je vous aiderai ensuite à descendre sans vous faire aucun mal." Le missionnaire se prêta à ce pieux stratagème, qui devait épargner de déchirants adieux à trois infortunés. Quand il fut dans la forêt avec Elisabeth, elle mit son petit paquet sur son dos, et fit quelques pas pour s'éloigner; mais en tournant encore une fois la tète vers la cabane qu'elle abandonnait, ses sanglots la suffoquèrent; elle se précipita tout en larmes devant la porte où dormaient ses parents: "Mon Dieu, s'écria-t-elle, veillez sur eux, protégez-les, conservez-les-moi, et ne permettez pas que je repasse jamais ce seuil, si je ne devais plus les retrouver." Alors elle se lève, se retourne; elle voit son père debout derrière elle. "O mon père! vous? Pourquoi, mon père, pourquoi venir ici?—Pour te voir, t'embrasser, te bénir encore une fois; pour te dire: Mon Elisabeth, si durant les jours de ton enfance j'en ai passé un sans te montrer ma tendresse, si une seule fois j'ai fait couler tes larmes, si un regard, une parole sévère, ont affligé ton coeur, avant de l'éloigner, pardonne, pardonne à ton vieux père, afin que s'il n'est plus destiné au bonheur de te voir, il puisse mourir eu paix.—Ah! ne dis point, ne dis point ceci, interrompit Elisabeth.—Et ta pauvre mère, continua-t-il, quand elle s'éveillera, que lui dirai-je? que lui répondrai-je quand elle me demandera son enfant? Elle te cherchera dans cette forêt, sur les rives de ce lac; je la suivrai partout en pleurant avec elle, en appelant partout avec elle notre enfant, qui ne nous répondra plus." A ces mots, Elisabeth s'appuya à demi évanouie contre le mur de la chaumière. Son père vit qu'il l'avait trop émue, il se reprocha vivement sa faiblesse. "Ma fille, lui dit-il avec une voix plus calme, prends courage; je prendrai courage aussi; je te promets, non de consoler ta mère, mais de la fortifier contre la douleur de ton départ; je te promets de te la rendre quand tu reviendras ici. Oui, mon enfant, soit que le succès couronne ou non ton pieux voyage, tes parents ne mourront pas sans t'avoir revue." Alors il dit au missionnaire, qui, les yeux baissés et dans un profond attendrissement, se tenait à quelque distance de cette scène d'affliction: "Mon père, je vous remets un bien qui n'a point d'égal, c'est plus que mon sang, que ma vie; je vous le remets cependant avec confiance, partez ensemble; des milliers d'anges veilleront autour d'elle et de vous; pour la défendre, les puissances célestes s'armeront; cette poussière qui fut ses aïeux se ranimera, et Dieu, puisqu'il est tout-puissant, et qu'il est père aussi de mon Elisabeth, Dieu ne permettra pas que notre Elisabeth périsse."

La jeune fille, sans oser regarder son père, mit une main sur ses yeux, donna l'autre au missionnaire, et s'éloigna avec lui. En ce moment l'aurore commençait à éclaircir la cime des monts, et dorait déjà le faîte des noirs sapins; mais tout reposait encore. Aucun souffle de vent ne ridait la surface du lac, n'agitait les feuilles des arbres, celles même du bouleau étaient tranquilles; les oiseaux ne chantaient point, tout se taisait, jusqu'au moindre insecte: on eût dit que la nature entière se tenait dans un respectueux silence, afin que la voix d'un père qui, à travers la forêt, criait encore un adieu à sa fille, fût le dernier son qu'elle pût entendre. J'ai essayé de dire les douleurs du père, mais celles de la mère, je ne l'essaierai point.

Comment peindre cette infortunée, qui, s'éveillant au cri de son époux, accourt à lui, et, en lisant dans son attitude désolée que son enfant est partie, tombe dans de muettes angoisses qui semblaient être à tous moments les dernières de sa vie? En vain son époux, rappelant tous les malheurs de l'exil, la conjurait de se calmer; elle n'entendait plus la voix de son époux, et l'amour lui-même avait perdu sa puissance, et n'arrivait plus à son coeur: tant il est vrai que les douleurs d'une mère s'élèvent au-dessus de toutes les consolations humaines, et ne peuvent être atteintes par rien de ce qui vient de la terre! Ah! Dieu seul s'est réservé le pouvoir de les adoucir, et s'il les donne en partage au sexe qu'il a fait le plus faible, c'est qu'il l'a fait assez tendre pour pouvoir aimer la main qui le frappe, et croire au seul espoir qui console.

Ce fut le 18 de mai qu'Elisabeth et son guide se mirent en route; ils employèrent un mois entier à traverser les forêts humides de la Sibérie, sujettes en cette saison à des inondations terribles. Quelquefois les paysans tartares leur permettaient, pour une faible rétribution, de monter dans leur charrette, et tous les soirs ils se reposaient dans des cabanes si misérables, qu'il ne fallait pas moins que la longue habitude qu'Elisabeth avait de la pauvreté, pour pouvoir goûter un peu de repos. Elle se couchait toute vêtue sur un mauvais matelas, dans une chambre remplie d'une odeur de fumée, d'eau-de-vie et de tabac, où le vent soufflait souvent à travers les fenêtres collées avec du papier, et où, pour surcroît de désagrément, dormaient pêle-mêle le père, la mère, les enfants, et quelquefois même une partie du bétail de la famille.

A quarante verstes du Tioumen* [*Tioumen, on Tiumen, est la première ville de la Sibérie en entrant dans le gouvernement de Tobolsk du côté de la Russie européenne. On l'appelait anciennement Ouzigidin.], on passe dans un bois où des poteaux indiquent la fin du gouvernement de Tobolsk: Elisabeth les remarqua; elle quittait la terre de l'exil, il lui sembla qu'elle quittait sa patrie, et qu'elle se séparait une seconde fois de ses parents. "Ah! dit-elle, que me voilà loin d'eux à présent!" Cette réflexion, elle la fit encore lorsqu'elle mit le pied en Europe. Etre dans une autre partie du monde lui présentait l'image d'une distance qui l'effrayait plus que le chemin qu'elle venait de faire; elle laissait en Asie ses seuls protecteurs, les seuls êtres dans toute la nature sur qui elle eût des droits, et dont l'affection lui fût assurée. Et que trouverait-elle dans cette Europe si célèbre par ses lumières, dans cette cour impériale où affluent les richesses et les talents? Y trouverait-elle un seul coeur touché de sa misère, ému de sa faiblesse, dont elle pût implorer la protection? Sans doute à cette pensée il était un nom qui devait se présenter à elle. Ah! si elle avait espéré le rencontrer à Pétersbourg… mais il n'y était point. L'ordre de l'empereur l'avait mandé pour joindre l'armée en Livonie; elle ne le trouverait donc pas dans cette Europe, qui lui semblait n'être habitée que par lui, parce qu'il était la seule personne qu'elle y connût. Alors tout son recours était dans le père Paul. Un homme qui avait passé soixante ans à faire du bien devait, dans les idées d'Elisabeth, avoir un grand crédit à la cour des rois.

De Perme à Tobolsk on compte près de neuf cents verstes: les chemins sont beaux, les champs fertiles et bien cultivés: on rencontre fréquemment de riches villages russes et tartares, dont les habitants ont l'air si heureux qu'on a peine à croire qu'ils respirent l'air de la Sibérie; il y a même quelques auberges ornées de très-belles images, de tables, de tapis et de plusieurs ustensiles de luxe qui étaient inconnus à Elisabeth, et qui commençaient à étonner sa simplicité.

Cependant la ville de Perme, quoique la plus grande qu'elle eût vue encore, l'attrista par ses rues sales et étroites, la hauteur de ses maisons, le mélange confus de palais et de chaumières, et l'air fétide qu'on y respirait. Perme est entourée de marécages; et, jusqu'à Casan, le pays, entrecoupé de bruyères stériles et de noires forêts de sapins, présente l'aspect du monde le plus triste. Dans la saison des orages, la foudre tombe très-fréquemment sur ces vieux arbres, qu'elle embrase avec rapidité, et qui paraissent alors comme des colonnes d'un rouge ardent, surmontées d'une vaste chevelure de flamme. Plusieurs fois Elisabeth et son guide furent témoins de ces incendies. Obligés de traverser ces bois, qui brûlaient des deux cotés du chemin, tantôt ils voyaient des arbres consumés par le bas soutenir de leur seule écorce leurs cimes que le feu n'avait pas encore gagnées; ou, renversés à demi, former comme un arc de feu au milieu de la route; ou enfin, s'écroulant avec fracas, retomber l'un sur l'autre en pyramides embrasées, semblables à ces bûchers antiques, où la piété païenne recueillait la cendre des héros.

Cependant, malgré ces dangers, et ceux plus imminents peut-être du passage des fleuves débordés, Elisabeth ne se plaignait point, et trouvait même qu'on lui avait exagéré les difficultés du voyage. Il est vrai que le temps était très-beau, et qu'elle n'allait pas toujours à pied; on rencontrait, le long de la route, des charrettes et des kibicks* [*Le kibick est une voiture de voyage très-légère, fort usitée eu Russie. Un kibick n'est ci-pendant pas commode, car il n'est suspendu que sur les roues de derrière.] vides qui revenaient de mener des bannis eu Sibérie; pour quelques kopecks, nos voyageurs obtenaient facilement des courriers la permission de monter dans leurs voitures. Elisabeth acceptait sans humiliation les secours du bon père; car, en les recevant de lui, elle croyait les tenir du ciel.

Arrivés sur les bords de la Kama, vers les premiers jours de septembre, nos voyageurs n'étaient plus qu'à deux cents verstes de Casan; c'était avoir fait presque la moitié du voyage. Ah! si le ciel eût permis qu'Elisabeth l'eût fini ainsi qu'elle l'avait commencé, elle aurait cru avoir faiblement payé le bonheur d'être utile à ses parents: mais tout allait changer, et avec la mauvaise saison s'approchait le moment qui devait exercer son courage, mettre au jour sa vertu, et sur la tête du juste la couronne immortelle de vie.

Depuis plusieurs jours, le missionnaire s'affaiblissait sensiblement; il ne marchait plus qu'avec peine, et quoique appuyé sur son bâton et sur le bras d'Elisabeth, il était obligé de se reposer sans cesse; s'il montait dans un kibick, la route, formée de gros rondins placés sur des marécages, lui causait des secousses horribles qui épuisaient ses dernières forces sans altérer un moment son courage. Cependant, en arrivant à Sarapoul, gros village à clocher, sur la rive droite de la Kama, le bon religieux éprouva une défaillance si extraordinaire, qu'il ne lui fut pas possible d'aller plus loin. Il fut recueilli dans un mauvais cabaret auprès de la maison de l'Oupravitel, qui régit les biens de la couronne dans le territoire de Sarapoul. La seule chambre qu'on put lui donner était une espèce de galetas élevé, avec un plancher tout tremblant, des fenêtres sans carreaux, pas une chaise, pas un banc, pour tout meuble une mauvaise table et un bois de lit vide; on y jeta un peu de paille, et le missionnaire s'y coucha. Le veut qui soufflait par la fenêtre était si froid, qu'il aurait éloigné le sommeil du malade, lors même que ses souffrances lui eussent permis de s'y livrer. De funestes pensées commençaient à effrayer Elisabeth. Elle demanda un médecin, il n'y en avait point à Sarapoul; et, comme elle vit que les gens de la maison ne prenaient aucune part à l'état du pauvre mourant, elle fut réduite à n'avoir recours qu'à elle-même pour le soulager. D'abord elle attacha contre la croisée un lambeau de vieille tapisserie qui pendait le long du mur; ensuite elle alla cueillir dans les champs de la réglisse à gousses velues, ainsi que des roses de Gueldre, et puis les mêlant, comme elle l'avait vu pratiquer à sa mère, avec des feuilles du cotylédon épineux, elle en fit une boisson salutaire qu'elle apporta au pauvre religieux. A mesure que la nuit approchait, son état empirait de plus en plus, et la malheureuse Elisabeth ne pouvait plus retenir ses larmes. Quelquefois elle s'éloignait pour étouffer ses sanglots; au fond de son grabat le bon père les entendait, et il pleurait sur cette douleur qu'il ne pouvait pas soulager, car il sentait qu'il ne se relèverait plus, et que tout était fini pour lui sur la terre. Ah! ce n'est pas quand on a employé soixante ans à travailler pour Dieu qu'on peut craindre la mort; mais comment ne pas regretter un peu la vie, quand il y reste beaucoup de bien à faire? "Mon Dieu, disait-il à voix basse, je ne murmure point contre votre volonté; mais si vous m'aviez permis de conduire cette pauvre orpheline jusqu'au terme de son voyage, il me semble que je serais mort plus tranquille." Elisabeth avait allumé un flambeau de résine, et demeura debout toute la nuit pour soigner son malade. Un peu avant le jour, elle s'approcha pour lui donner à boire; le missionnaire, prévoyant qu'avant peu il ne serait plus eu état de parler, se souleva sur son séant, prit le verre des mains de la jeune fille, et l'élevant vers le ciel, il dit: "Mon Dieu, je la recommande à celui qui nous a promis qu'un verre d'eau offert en son nom ne serait pas un bienfait perdu." Ces mots révélèrent à Elisabeth toute l'évidence d'un malheur que jusqu'alors elle s'était efforcée de ne pas croire possible; elle vit que le religieux sentait qu'il allait mourir, elle vit qu'elle allait tout perdre; son coeur se brisa, elle tomba à genoux devant le lit, le front couvert d'une sueur froide, et la poitrine suffoquée de sanglots. "Mon Dieu, prenez pitié d'elle, prenez pitié d'elle, mon Dieu!" répétait le missionnaire en la regardant avec une profonde compassion. A la fin, comme il vit que la violence de sa douleur allait toujours croissant, il lui dit: "Au nom du ciel et de votre père, calmez-vous, ma fille, et écoutez-moi." Elisabeth tressaillit, étouffa ses cris, essuya ses larmes, et, les yeux fixés sur le religieux, attendit avec respect ce qu'il allait lui dire; il s'appuya contre la planche qui servait de dossier à son lit, et, recueillant toutes ses forces, il parla ainsi: "Mon enfant, vous allez être exposée à de grandes peines en voyageant seule à votre âge, au milieu de la mauvaise saison; cependant c'est là votre moindre péril: la cour vous en offrira de plus terribles; un courage ordinaire peut lutter contre l'infortune, et ne résiste pas à la séduction; mais vous n'avez pas un courage ordinaire, ma fille, et le séjour de la cour ne vous changera pas. Si quelques méchants (et vous en trouverez beaucoup) voulaient abuser de votre situation et de votre misère pour vous écarter de la vertu, vous ne croirez point à leurs promesses, et toutes leurs vaines richesses ne vous éblouiront pas. La crainte de Dieu et l'amour de vos parents, voilà ce qui est au-dessus de tout, et voilà ce que vous avez. A quelque extrémité que vous soyez réduite, vous n'abandonnerez jamais ces biens pour quelque bien qu'on puisse vous offrir, et vous vous souviendrez toujours qu'une seule faute porterait la mort au sein de ceux qui vous ont donné la vie.—Ah! mon père! interrompit-elle, ne craignez pas…..—Je ne crains rien, dit-il: votre piété, votre dévouement, ont mérité une confiance sans bornes; et je suis sûr que vous ne succomberez pas à l'épreuve à laquelle Dieu vous soumet. Maintenant, ma fille, prenez dans ma robe la bourse que le généreux gouverneur de Tobolsk me donna en vous recommandant à mes soins. Gardez-lui le secret, il y va de sa vie… Cet argent vous conduira à Pétersbourg. Allez chez le patriarche, parlez-lui du père Paul, peut-être ne l'aura-t-il pas oublié; il vous donnera un asile dans un couvent de filles, et présentera sans doute lui-même votre requête à l'empereur… Il est impossible qu'on la rejette….. Au moment de la mort je puis vous le dire, ma fille, votre vertu est grande; le monde en voit peu de semblables, il en sera touché; elle aura sa récompense sur la terre avant de l'avoir dans le ciel…" II s'arrêta; sa respiration devenait gênée, et une sueur froide coulait sur son front. Elisabeth pleurait en silence, la tête penchée sur le lit. Après une longue pause, le missionnaire détacha de dessus sa poitrine un petit crucifix de bois d'ébène, et le présentant à Elisabeth, il lui dit d'une voix affaiblie: "Prends ceci, ma fille; c'est le seul bien que j'aie à donner, le seul que j'aie possédé sur la terre; avec lui je n'ai manqué de rien." Elle le pressa contre ses lèvres avec un vif transport de douleur, car l'abandon d'un pareil bien lui prouvait que le missionnaire était sûr de n'avoir plus qu'un moment à vivre. "Pauvre brebis abandonnée, ajouta-t-il avec une grande compassion, ne crains plus rien, car voilà le bon pasteur du troupeau qui veillera sur toi; s'il te prend ton appui, il te rendra plus qu'il ne te prend, fie-toi à sa bonté. Celui qui donne la nourriture aux petits passereaux et qui sait le compte des sables de la mer n'oubliera pas Elisabeth.—Mon père, ô mon père! s'écria-t-elle en serrant la main qu'il étendait vers elle, je ne puis me soumettre à vous perdre…..—Mon enfant, reprit-il, Dieu l'ordonne: résigne-toi, calme ta douleur, dans peu d'instants je serai là-haut, je prierai pour toi, pour tes parents….." II ne put achever, ses lèvres remuaient encore, mais on ne distinguait aucun son: il retomba sur sa paille, les yeux élevés vers le ciel; ses dernières forces furent employées à lui recommander l'orpheline gémissante, et il semblait encore prier pour elle quand déjà la mort l'avait frappé: tant était grande en son ame l'habitude de la charité; tant, durant le cours de sa longue vie, il avait négligé ses propres intérêts pour ne songer qu'à ceux d'autrui; au moment terrible de comparaître devant le trône du souverain juge, et de tomber pour toujours dans les abîmes de l'éternité, ce n'était pas encore à lui-même qu'il pensait.

Les cris d'Elisabeth attirèrent plusieurs personnes: on lui demanda ce qu'elle avait: elle montra son protecteur étendu sans vie. Aussitôt, au bruit de cet événement, la chambre se remplit de monde: les uns venaient voir ce qui se passait avec une curiosité stupide; ceux-ci jetaient un coup d'oeil de surprise sur cette jeune fille, qui pleurait auprès de ce moine mort; d'autres la regardaient avec pitié: mais les maîtres de l'auberge, occupés seulement de se faire payer les misérables aliments qu'ils avaient fournis, trouvèrent avec joie dans la robe du missionnaire la bourse que, dans sa douleur, Elisabeth n'avait pas songé à prendre; ils s'en emparèrent, et dirent à la jeune fille qu'ils lui rendraient le reste quand ils se seraient remboursés de leurs frais et de ceux de l'enterrement. Bientôt les popes* [*Pope est un nom grec qui signifie père[.] On le donne à tous les ministres de l'Eglise grecque. Ils sont habillés à l'orientale, et, quoique généralement peu éclairés, ils sont extrêmement recommandables par leur esprit de tolérance pour toute autre profession de foi.] arrivèrent avec leurs flambeaux et leur suite; ils jetèrent un grand drap sur le corps du mort: la pauvre Elisabeth fit alors un cri douloureux. Obligée de quitter la main raidie de son guide qu'elle tenait toujours, elle dit un dernier adieu à cette figure vénérable, qui respirait déjà une sérénité divine, et se précipita à genoux dans le coin le plus obscur de la chambre. Là, baignée de larmes, la tête couverte d'un mouchoir comme pour se cacher ce monde désert où elle allait marcher seule, elle s'écriait d'une voix étouffée: "O esprit bienheureux! n'abandonne pas la pauvre délaissée! O mon père, ma tendre mère, que faites-vous maintenant que tout secours vient d'être ôté à l'enfant de votre amour?"

Cependant on commença quelques chants funèbres, on mit le corps dans la bière, et quand vint le moment de l'emporter, Elisabeth, quoique faible, tremblante et désespérée, voulut accompagner jusqu'à son dernier asile celui qui l'avait soutenue, secourue, fortifiée, et qui était mort en priant pour elle.

Sur la rive droite de la Kama, au pied d'une éminence où s'élèvent les ruines d'une forteresse construite pendant les anciens troubles des Baschkirs* [*Les Baschkirs ou Bashkirs sont une peuplade de la Russie asiatique. Ils se nomment proprement Bashkouris, et tirent leur origine en partie des Tartares Nogays, et en partie des Bulgares. Ils habitent principalement en Sibérie, sur les bords du Volga et de l'Oural. En 1770, on en comptait vingt-sept mille familles domiciliées dans les gouvernements d'Ufa et de Perme. En été, ils demeurent sons des tentes près de leurs troupeaux, et en hiver, dans de mauvaises huttes. Leur religion est celle de Mahomet; mais ils sont très-superstitieux, et croient aux sortilèges et aux enchantements.], est le lieu consacré à la sépulture des habitants de Sarapoul. Cette place est en pleine campagne; elle est entourée d'une haie de mélèzes nains; au milieu on voit une petite maison de bois qui sert d'oratoire, et tout autour, des amoncellements de terre surmontés d'une croix qui désignent autant de tombeaux: ça et là quelques sapins épars projettent des ombres lugubres, et de dessous les pierres sépulcrales sortent des touffes de chardons en forme de bluet, avec de larges feuilles pendantes et découpées, et une autre plante dont la tige nue et penchée se divise en plusieurs rameaux effilés, et dont les fleurs, d'un jaune livide, semblent faites pour ne s'épanouir que sur les tombeaux.

Le cortége qui suivait le cercueil du missionnaire était assez nombreux. On y voyait plusieurs sortes de nations, des Persans, des Trukmènes, des Arabes échappés à l'esclavage des Kirguis, et reçus dans des collèges fondés par la dernière impératrice. Ils suivaient pêle-mêle, un flambeau de paille à la main, le convoi funèbre, en mêlant leurs voix à celles des popes, tandis qu'Elisabeth silencieuse marchait à pas lents, la tête couverte, et ne sentant de relation, au milieu de cette foule tumultueuse, qu'avec celui qui n'était plus.

Quand le cercueil fut placé dans la fosse, le pope, selon l'usage du rite grec, mit une petite pièce de monnaie dans la main du mort pour payer son passage, et après avoir jeté un peu de terre par-dessus, il s'éloigna; et là demeura enseveli dans un éternel oubli un mortel charitable qui n'avait pas passé un seul jour sans faire du bien à quelqu'un. Semblable à ces vents bienfaisants qui portent en tous lieux les graines utiles, et qui les font germer dans tous les climats, il avait parcouru plus de la moitié du monde, semant partout la sagesse et la vérité, et il mourait ignoré du monde; tant la renommée s'attache peu à la bonté modeste, tant les hommes qui la distribuent ne l'accordent qu'à ce qui les étonne, à ce qui les détruit, et jamais à ce qui les console! O rayon éclatant, éblouissante lumière, superbe gloire humaine! ne pense pas que Dieu t'eût permis d'être ainsi le prix de la grandeur, s'il n'avait réservé sa propre gloire pour être le prix de la vertu.

Elisabeth resta dans ce lieu de tristesse jusqu'à la chute du jour; elle y pleura, elle y pria beaucoup, et ses larmes et ses prières la soulagèrent. Dans les grandes infortunes, il est bon, il est utile de pouvoir passer quelques heures à méditer entre le ciel et la mort; du tombeau s'élèvent des pensées de courage, du ciel descendent de consolantes espérances; on craint moins le malheur là où on en voit la fin; et, là où on en pressent la récompense, on commence presque à l'aimer.

Elisabeth pleurait et ne murmurait point; elle remerciait Dieu des bienfaits qu'il avait répandus sur une partie de sa route, et ne croyait point avoir le droit de se plaindre, parce qu'il les avait retirés à l'autre. Elle se retrouvait, comme sur les bords du Tobol, sans guide, sans secours, mais armée du même courage et remplie des mêmes sentiments: "Mon père! ma mère! s'écriait-elle, ne craignez rien, votre enfant ne se laissera point abattre." Ainsi elle cherchait à les rassurer, comme s'ils eussent pu deviner l'abandon où elle se trouvait. Et quand un secret effroi gagnait son coeur: "Mon père! ma mère!" répétait-elle encore, et ces noms calmaient sa frayeur. "Homme juste et maintenant bienheureux, disait-elle en appuyant son front sur la terre fraîchement remuée, faut-il vous avoir perdu avant que mou noble père, ma tendre mère, vous aient remercié de vos soins pour leur pauvre orpheline!….. O bonheur d'être béni par eux, faut-il que vous en ayez été privé!"

Quand la nuit commença à s'approcher, et qu'Elisabeth sentit qu'il fallait s'arracher de ce lieu funèbre, elle voulut y laisser quelques traces de son passage, et prenant un caillou tranchant elle traça ces mots sur la croix qui s'élevait au-dessus du cercueil: Le juste est mort, et il n'y a personne qui y prenne garde* [* Isaïe, chap. LVII, v. 1.].

Alors, disant un dernier adieu aux cendres du pauvre religieux, elle sortit du cimetière, et revint tristement occuper la chambre déserte de l'auberge de Sarapoul. Le lendemain, quand elle voulut se remettre en route, l'hôte lui donna trois roubles, eu l'assurant que c'était tout ce qui restait dans la bourse du missionnaire. Elisabeth les prit avec un sentiment du reconnaissance et d'attendrissement, comme si ces richesses, qu'elle devait à son protecteur, lui étaient arrivées de ce ciel où il habitait maintenant. "Ah! s'écria-t-elle, mon guide, mon appui, ainsi votre charité vous survit, et quand vous n'êtes plus auprès de moi c'est elle qui me soutient encore!"

Cependant, dans sa route solitaire, elle ne peut cesser de verser des larmes; tout est pour elle un objet de regret, tout lui fait sentir l'importance du bien qu'elle a perdu. Si un paysan, un voyageur curieux la regarde et l'interroge, elle n'a plus son vénérable protecteur pour commander le respect; si la fatigue l'oblige à s'asseoir, et qu'un kibick vide vienne à passer, elle n'ose point l'arrêter, dans la crainte d'un refus ou d'une insulte; d'ailleurs, ne possédant que trois roubles, elle aime mieux qu'ils lui servent à retarder le moment d'avoir recours aux aumônes, qu'à lui procurer la moindre commodité: aussi se refuse-t-elle maintenant les légères douceurs que le bon missionnaire lui procurait souvent. Elle choisit toujours pour s'abriter les plus pauvres asiles, et se contente du plus mauvais lit et de la nourriture la plus grossière.

Ainsi, cheminant très-lentement, elle ne put arriver à Casan que dans les premiers jours d'octobre. Un grand vent de nord-ouest soufflait depuis plusieurs jours, et avait amassé beaucoup de glaçons sur les rives du Volga, ce qui avait rendu son passage presque impraticable. On ne pouvait le traverser que partie en nacelle, et partie à pied, en sautant de glaçon en glaçon. Les bateliers, accoutumés aux dangers de cette navigation, n'osaient aller d'un bord du fleuve à l'autre que pour l'appât d'un gain très-considérable, et nul passager ne se serait exposé à faire le trajet avec eux. Élisabeth, sans examiner le péril, voulut entrer dans un de leurs bateaux; ils la repoussèrent brusquement en la traitant d'insensée, et jurant qu'ils ne permettraient pas qu'elle traversât le fleuve avant qu'il fût entièrement glacé. Elle leur demanda combien de temps il faudrait probablement attendre. "Au moins deux semaines," répondirent-ils. Alors elle résolut de passer sur-le-champ. "Je vous en prie, leur dit-elle d'une voix suppliante, au nom de Dieu, aidez-moi à traverser le fleuve: je viens de par-delà Tobolsk; je vais à Pétersbourg demander à l'empereur la grace de mon père exilé en Sibérie; et j'ai si peu d'argent, que si je demeurais quinze jours à Casan, il ne me resterait plus rien pour continuer ma route." Ces paroles touchèrent un des bateliers; il prit Elisabeth par la main: "Venez, lui dit-il, je vais essayer de vous conduire; vous êtes une bonne fille, craignant Dieu et aimant votre père; le ciel vous protégera." II la fit entrer avec lui dans sa barque, et navigua jusqu'à moitié du fleuve; alors ne pouvant aller plus loin, il prit la jeune fille sur ses épaules, et marchant sur les glaces, en se soutenant sur son aviron, il atteignit sans accident l'autre rive du Volga, et y déposa son fardeau. Elisabeth, pleine de reconnaissance, après l'avoir remercié avec toute l'effusion du coeur le plus touché, voulut lui donner quelque chose. Elle tira sa bourse, qui contenait un peu moins de trois roubles: "Pauvre fille, lui dit le batelier en regardant son trésor, voilà donc tout ce que tu possèdes, tout ce que tu as pour te rendre à Pétersbourg, et tu crois que Nicolas Kisoloff t'en ôterait une obole? Non, je veux plutôt y ajouter; cela me portera bonheur, ainsi qu'à mes six enfants."

Alors il lui jeta une petite pièce de monnaie, et s'éloigna eu lui criant: "Dieu veille sur toi, ma fille!"

Elisabeth ramassa sa petite pièce de monnaie; et, la considérant avec un peu d'émotion, elle dit: "Je te garderai pour mon père, afin que tu lui sois une preuve que ses voeux ont été entendus, que son esprit ne m'a pas quittée, et que partout une protection paternelle a veillé sur moi."

Le temps était clair et serein; mais par moment il venait du côté du nord des bouffées d'une bise très-froide. Après avoir marché quatre heures sans s'arrêter, Elisabeth se sentit très-fatiguée. Aucune maison ne s'offrant à ses regards, elle fut chercher un asile au pied d'une petite colline, dont les rochers bruns et coupés à pic la garantissaient de tous les vents. Près de là s'étendait une forêt de chênes; ce n'est que sur cette rive du Volga qu'on commence à voir cette espèce d'arbres. Elisabeth ne les connaissait point, et, quoiqu'ils eussent déjà perdu une partie de leur parure, ils pouvaient être admirés encore; mais, quelque beaux qu'ils fussent, Elisabeth ne pouvait aimer ces arbres d'Europe; ils lui faisaient trop sentir la distance qui la séparait de ses parents, elle leur préférait beaucoup le sapin; le sapin était l'arbre de l'exil, l'arbre qui avait protégé son enfance, et sous l'ombre duquel ses parents se reposaient peut-être en cet instant. De telles pensées la faisaient fondre en larmes. "Oh! quand les reverrai-je? s'écriait-elle; quand entendrai-je leur voix? quand retournerai-je de ce côté pour tomber dans leurs bras?" Et en parlant ainsi, elle tendait les siens vers Casan, dont elle apercevait encore les tours dans le lointain, et, au-dessus de la ville, l'antique forteresse des kans de Tartarie se présentant sur le haut des rochers d'une manière imposante et pittoresque.

Le long de sa route, Elisabeth rencontrait souvent des objets qui portaient dans son coeur une tristesse à peu près semblable à celle qui naissait du sentiment de ses propres malheurs: tantôt c'étaient des infortunés enchaînés deux à deux, qu'on envoyait soit dans les mines de Nertshink, pour y travailler jusqu'à la mort, soit dans les campagnes d'Irkoutz, pour peupler les rives sauvages de l'Angara; tantôt c'étaient des troupes de colons destinés à peupler la nouvelle ville qu'on bâtissait, par l'ordre de l'empereur, sur les frontières de la Chine. Les uns allaient à pied, et les autres étaient juchés sur des chariots avec les caisses et les ballots, les chiens et les poules. Cependant tous ces hommes, exilés pour des fautes qui ailleurs eussent peut-être été punies de mort, n'excitaient que la commisération d'Elisabeth; mais quand elle rencontrait quelque banni conduit par un courrier du sénat, et dont la noble figure lui rappelait celle de son père, alors elle était émue jusqu'aux larmes; elle s'approchait avec respect du malheureux, et lui donnait ce qui dépendait d'elle: ce n'était point de l'or, elle n'en avait pas, mais c'était ce qui souvent console davantage, et ce que la plus pauvre des créatures peut donner comme la plus opulente, c'était de la pitié. Hélas! la pitié était la seule richesse d'Elisabeth; c'était avec la pitié qu'elle soulageait la peine des infortunés qu'elle rencontrait le long de sa route, et c'était à l'aide de la pitié qu'elle allait voyager désormais, car, en atteignant Volodimir, il ne lui restait plus qu'un rouble. Elle avait mis près de trois mois à se rendre de Sarapoul à Volodimir; et grace à l'hospitalité des paysans russes, qui pour du lait et du pain ne demandent jamais de paiement, son faible trésor n'était pas entièrement épuisé; mais elle commençait à manquer de tout: ses chaussures étaient déchirées, ses habits en lambeaux la garantissaient mal d'un froid qui était déjà à plus de trente degrés, et qui augmentait tous les jours. La neige couvrait la terre de plus de deux pieds d'épaisseur; quelquefois en tombant elle se gelait en l'air, et semblait une pluie de glaçons qui ne permettait de distinguer ni ciel, ni terre; d'autres fois c'étaient des torrents d'eau qui creusaient des précipices dans les chemins, ou des coups de veut si furieux, qu'Elisabeth, pour éviter leur atteinte, était obligée de creuser un trou dans la neige, et de se couvrir la tête de longs morceaux d'écorce de pin, qu'elle arrachait adroitement, ainsi qu'elle l'avait vu pratiquer à certains habitants de la Sibérie.

Un jour que la tempête soulevait la neige par bouffées, et en formait une brume épaisse qui remplissait l'air de ténèbres, Elisabeth, chancelant à chaque pas, et ne pouvant plus distinguer son chemin, fut forcée de s'arrêter; elle se réfugia sous un grand rocher, contre lequel elle s'attacha étroitement, afin de résister aux tourbillons de vent qui renversaient tout autour d'elle. Tandis qu'elle demeurait là, appuyée, immobile et la tête baissée, elle crut entendre assez près un bruit confus, qui lui donna l'espérance de trouver un meilleur abri; elle se traîna avec peine de ce côté, et aperçut en effet un kibick renversé et brisé, et un peu plus loin une chaumière. Elle se hâta d'aller frapper à cette porte hospitalière; une vieille femme vint lui ouvrir: "Pauvre jeune fille! lui dit-elle, émue de sa profonde détresse, d'où viens-tu, à ton âge, ainsi seule, transie et couverte de neige?" Elisabeth répondit, comme à son ordinaire: "Je viens de par-delà Tobolsk, et je vais à Pétersbourg demander la grace de mon père." A ces mots, un homme qui avait la tète penchée dans ses mains, la releva tout-à-coup, regarda Elisabeth avec surprise: "Que dis-tu? s'écria-t-il; tu viens de la Sibérie dans cet état, dans cette misère, au milieu des tempêtes, pour demander la grace de ton père?… Ah! ma pauvre fille ferait comme toi peut-être; mais on m'a arraché de ses bras sans qu'elle sache où l'on m'emmène, sans qu'elle puisse solliciter pour moi; je ne la verrai plus, j'en mourrai… On ne peut pas vivre loin de son enfant…" Elisabeth tressaillit. "Monsieur, reprit-elle vivement, j'espère qu'on peut vivre quelque temps loin de son enfant.—Maintenant que je connais mon sort, continua l'exilé, je pourrais en instruire ma fille: voici une lettre que je lui ai écrite; le courrier de ce kibick renversé, qui retourne à Riga où est ma fille, consentirait à s'en charger si j'avais la moindre récompense à lui offrir: mais la moindre de toutes n'est pas en mon pouvoir: je ne possède pas un simple kopeck; les cruels m'ont tout enlevé."

Elisabeth sortit de sa poche le rouble qui lui restait, en rougissant beaucoup d'avoir si peu à offrir. "Si cela pouvait suffire," dit-elle d'une voix timide, en le mettant dans la main de l'exilé. Celui-ci serra la main généreuse qui lui donnait toute sa fortune, et courut proposer l'argent au courrier: c'était le denier de la veuve; le courrier s'en contenta. Dieu sans doute avait béni l'offrande, il permit qu'elle parût ce qu'elle était, grande et magnifique, afin que, servant à rendre une fille à son père et le bonheur à une famille, elle portât des fruits dignes du coeur qui l'avait faite.

Quand l'ouragan fut calme, Elisabeth voulut se remettre eu route. Elle embrassa la vieille femme qui l'avait soignée comme sa propre fille, et lui dit tout bas, pour que l'exilé ne l'entendît pas: "Je ne puis vous récompenser; je n'ai plus rien du tout; je ne puis vous offrir que les bénédictions de mes parents; elles sont à présent ma seule richesse.—Quoi, interrompit la vieille femme tout haut, pauvre fille, vous avez tout donné!" Elisabeth rougit et baissa les yeux. L'exilé leva les mains au ciel, et tomba à genoux devant elle: "Ange qui m'as tout donné, lui dit-il, ne puis-je rien pour toi?" Un couteau était sur la table, Elisabeth le prit, coupa une boucle de ses cheveux, et, la donnant à l'exilé, elle dit: "Monsieur, puisque vous allez en Sibérie, vous verrez le gouverneur de Tobolsk; donnez-lui ceci, je vous en prie: Elisabeth l'envoie à ses parents, lui direz-vous… Peut-être consentira-t-il que ce souvenir aille les instruire que leur enfant existe encore.—Ah! je jure de vous obéir, répondit l'exilé; et, dans ces déserts où l'on m'envoie, si je ne suis point tout-à-fait esclave, je saurai trouver la cabane de vos parents, et leur dire ce que vous avez fait aujourd'hui."

Avec le coeur d'Elisabeth, le don d'un trône l'eût bien moins touchée que l'espoir des consolations qu'on lui promettait de porter à ses parents. Elle ne possédait plus rien, rien que la petite pièce de monnaie du batelier du Volga, et cependant elle pouvait se croire opulente, car elle venait de goûter les seuls vrais biens que les richesses puissent procurer: par ses dons, elle avait fait la joie d'un père; elle avait consolé l'orpheline en pleurs; et voilà pourtant ce qu'un seul rouble peut produire entre les mains de la charité.

Depuis Volodimir jusqu'à Pokrof, village de la couronne, le pays est dans un bas-fond très-marécageux, et couvert de forêts d'ormes, de chênes, de trembles et de pommiers sauvages. Dans l'été, ces différentes espèces d'arbres forment des bosquets qui réjouissent la vue, mais qui sont ordinairement le refuge des voleurs: l'hiver on les redoute moins, parce que les taillis, dépouillés de feuilles, ne leur permettent pas de se cacher aussi bien. Cependant, le long de sa route, Elisabeth entendait parler des vols qui s'étaient commis: si elle avait possédé quelque chose, peut-être ces bruits l'eussent-ils effrayée; mais, obligée de mendier son pain, il lui semblait que sa pauvreté la mettait à l'abri de tout, et que, sous cette égide, elle pouvait traverser ces forêts sans danger.

Quelques verstes avant Pokrof, la grande route venait d'être emportée par un ouragan, et les voyageurs étaient obligés, pour se rendre à Moscou, de faire un grand détour à travers les marécages que le Volga forme en cet endroit; ils étaient couverts d'une glace si épaisse, qu'on y marchait aussi solidement que sur la terre. Elisabeth prit cette route qu'on lui avait indiquée; elle marcha long-temps à travers ce désert de glace; mais, comme aucun chemin n'y était tracé, elle se perdit, et tomba dans une espèce de marais fangeux, dont elle eut beaucoup de peine à se tirer. Enfin, après bien des efforts, elle gagna un tertre un peu élevé. Couverte de boue et épuisée de fatigue, elle s'assit sur une pierre, et détacha sa chaussure pour la faire sécher au soleil, qui brillait en ce moment d'un éclat assez vif. Ce lieu était sauvage; on n'y voyait aucune trace d'habitation; il n'y passait personne, et on n'y entendait même aucun bruit. Elisabeth vit bien qu'elle s'était beaucoup écartée de la grande route, et, malgré son courage, elle fut effrayée de sa situation. Derrière elle était le marais qu'elle venait de traverser, et au-delà une immense forêt dont ses yeux n'apercevaient pas la fin. Le jour commençait à décliner. Malgré son extrême lassitude, la jeune fille se leva dans l'espoir de trouver un asile, ou des gens qui l'aideraient à en trouver un; elle erra ça et là, mais en vain; elle ne voyait rien, elle n'entendait rien, et cependant il lui semblait qu'une voix humaine eût rempli son coeur de joie… Tout-à-coup elle en entend plusieurs, et bientôt elle voit des hommes qui sortent de la forêt; elle marche vers eux pleine d'espérance; mais plus ils approchent, plus elle sent l'effroi succéder à la joie: leur air sauvage, leur physionomie farouche, l'épouvantent plus que la solitude où elle était; elle se rappelle ce qu'on lui a dit des malfaiteurs qui remplissent cette contrée, et elle craint que Dieu ne la punisse de la témérité qui lui a persuadé qu'elle n'avait rien à craindre; elle tombe à genoux pour s'humilier devant la miséricorde divine. Cependant la troupe s'avance, s'arrête auprès d'Elisabeth, la regarde, et lui demande d'où elle vient, et ce qu'elle fait là. La jeune fille, les yeux baissés, et d'une voix tremblante, répond qu'elle vient de par-delà Tobolsk, et qu'elle va demander à l'empereur la grace de son père; elle ajoute qu'elle a pensé périr dans le marais, et qu'elle attend qu'elle ait repris un peu de force pour aller chercher un asile. Ces gens s'étonnent, la questionnent encore, et veulent savoir quel argent elle possède pour faire une si longue route. Elle tire de son sein la petite pièce de monnaie du batelier du Volga, et la leur montre, "Voilà tout? s'écrient-ils. -Tout," leur répondit-elle. A ces mots, les bandits se regardent l'un l'autre; ils ne sont point touchés, ils ne sont point émus: l'habitude du crime ne permet pas de l'être; mais ils sont surpris; ils n'avaient point l'idée de ce qu'ils voient; c'est pour eux quelque chose de surnaturel, et cette jeune fille leur semble protégée par un pouvoir inconnu. Saisis de respect, ils n'osent pas lui faire de mal; ils n'osent pas même lui faire du bien; ils s'éloignent en se disant entre eux: "Laissons-la, laissons-la, car Dieu est assurément auprès d'elle."

Elisabeth se lève et fuit le plus vite qu'elle peut du côté opposé; elle entre dans la forêt. A peine y a-t-elle fait quelques pas, qu'elle voit quatre grandes routes formant la croix, et à un des angles une petite chapelle dédiée à la Vierge, surmontée d'un poteau qui indique les villes où conduit chacun des chemins. Elisabeth sent qu'elle est sauvée, elle se prosterne avec reconnaissance: les malfaiteurs ne s'étaient pas trompés; Dieu était auprès d'elle.

La jeune fille ne sent plus sa fatigue, l'espoir lui a rendu des forces; elle prend légèrement la route de Pokrof; bientôt elle retrouve le Volga, qui forme un coude auprès de ce village, et baigne les murs d'un pauvre couvent de filles. Elisabeth se hâte d'aller frapper à cette porte hospitalière; elle raconte sa peine, et demande un asile: on le lui donne aussitôt; elle est accueillie, reçue comme une soeur; et en se voyant entourée de ces ames pieuses et pures qui lui prodiguent les plus tendres soins, elle croit un moment avoir retrouvé sa mère. Le récit simple et modeste qu'Elisabeth fit de ses aventures fut un sujet d'édification pour toute la communauté. Ces bonnes soeurs ne se lassaient point d'admirer la vertu de cette jeune fille, qui venait d'endurer tant de fatigues, de soutenir tant d'épreuves, sans avoir murmuré une seule fois. Elles regrettaient beaucoup de n'avoir pas de quoi fournir aux frais de son voyage; mais leur couvent était très-pauvre; il ne possédait aucun revenu, et elles-mêmes ne vivaient que de charités. Cependant elles ne purent se résoudre à laisser l'orpheline continuer sa route avec une robe en lambeaux et des souliers déchirés; elles se dépouillèrent pour la couvrir, et chacune donna une partie de ses propres vêtements. Elisabeth voulait refuser leurs dons, car c'était avec leur nécessaire que ces pieuses filles la secouraient: mais celles-ci, montrant les murs de leur courent, lui dirent: "Nous avons un abri, et vous n'en avez pas; le peu que nous possédons vous appartient, vous êtes plus pauvre que nous."

Enfin, voici Elisabeth sur la route de Moscou; elle s'étonne du mouvement extraordinaire qu'elle y voit, de la quantité de voitures, de traîneaux, d'hommes, de femmes, de gens de toute espèce, qui semblent affluer vers cette grande capitale; plus elle avance, et plus la foule augmente. Dans le village où elle s'arrête, elle trouve toutes les maisons pleines de gens qui paient à si haut prix une très-petite place, que l'infortunée, qui n'a rien à donner, ne peut que bien difficilement en obtenir une. Ah! que de larmes elle dévore en recevant d'une compassion dédaigneuse un grossier aliment et un abri misérable où sa tête est à peine à couvert de la neige et des tempêtes! Cependant elle n'est point humiliée, car elle n'oublie jamais que Dieu est témoin de ses sacrifices, et que le bonheur de ses parents en est le but; mais elle ne s'enorgueillit pas non plus: trop simple pour croire qu'en se dévouant à toutes les misères en faveur de ses parents, elle fasse plus que son devoir; et trop tendre peut-être pour ne pas trouver un secret plaisir à souffrir beaucoup pour eux.

Cependant de tous côtés les cloches s'ébranlent, de tous côtés Elisabeth entend retentir le nom de l'empereur. Des coups de canon partis de Moscou viennent l'épouvanter; jamais un tel bruit n'avait frappé ses oreilles. D'une voix timide elle en demanda la cause à des gens couverts d'une riche livrée, qui se pressaient autour d'une voiture renversée. "C'est l'empereur qui fait sans doute son entrée à Moscou, lui dirent-ils.—Comment! reprit-elle avec surprise; est-ce que l'empereur n'est pas à Pétersbourg?" Ils haussèrent les épaules d'un air de pitié, en lui répondant: "Eh quoi! pauvre fille, ne sais-tu pas qu'Alexandre vient faire la cérémonie de son couronnement à Moscou?" Elisabeth joignit les mains avec transport; le ciel venait à son secours, il envoyait au-devant d'elle le monarque qui tenait entre ses mains la destinée de ses parents; il permettait qu'elle arrivât dans un de ces temps de réjouissances nationales, où le coeur des rois fait taire la rigueur et même la justice, pour n'écouter que la clémence. "Ah! s'écria-t-elle, en se tournant du côté des terres de l'exil, mes parents, faut-il que mes espérances ne soient que pour moi, et que, lorsque votre fille est heureuse, sa voix ne puisse aller jusqu'à vous!"

Elle entra, en mars 1801, dans l'immense capitale de la Moscovie, se croyant au terme de ses peines, et n'imaginant pas qu'elle dût avoir de nouveaux malheurs à craindre. En avançant dans la ville, elle vit des palais superbes, décorés avec une magnificence royale, et près de ces palais des huiles enfumées, ouvertes à tous les vents; elle vit ensuite des rues si populeuses, qu'elle pouvait à peine marcher au milieu de la foule qui la pressait et la coudoyait de toutes parts. A très-peu de distance, elle retrouva des bois, des champs, et se crut eu pleine campagne; elle se reposa un moment dans la grande promenade; c'est une allée de bouleaux qui ressemble assez aux allées de tilleuls. Un nombre infini de personnes s'y promenaient, en s'entretenant de la cérémonie du couronnement; des voitures allaient, venaient, se croisaient en tous sens avec un grand fracas; les énormes cloches de la cathédrale ne cessaient de sonner; de tous les points de la ville d'autres cloches leur répondaient, et le canon, qui tirait par intervalle, se faisait à peine entendre au milieu du bruit dont retentissait cette vaste cité. C'était surtout en approchant de la place du Krémelin, que le tumulte et le mouvement allaient toujours croissant; de grands feux y étaient allumés; Elisabeth s'en approcha et s'assit timidement à côté. Elle était épuisée de froid et de fatigue, elle avait marché tout le jour, et sa joie du matin commençait à se changer en tristesse; car, en parcourant les innombrables rues de Moscou, elle avait bien vu des maisons magnifiques, mais elle n'avait pas trouvé un asile; elle avait bien rencontré une foule nombreuse de gens de toute espèce et de toutes nations, mais elle n'avait pas trouvé un protecteur; elle avait entendu des personnes demander leur chemin, s'inquiéter de l'avoir perdu, et elle avait envié leur sort: "Heureux, se disait-elle, d'avoir quelque chose à chercher! il n'y a que l'infortunée qui n'a point d'asile, qui ne cherche rien, et qui ne se perd point."

Cependant la nuit approchait, et le froid devenait très-vif; la pauvre Elisabeth n'avait pas mangé de tout le jour, elle ne savait que devenir; elle cherchait à lire sur tous les visages si elle n'en trouverait pas un dont elle pût espérer quelque pitié: mais ce monde, qu'elle regardait avec attention, parce qu'elle avait besoin de lui, ne la regardait seulement pas, parce qu'il n'avait pas besoin d'elle. Elle se hasarda à aller frapper à la porte des plus pauvres réduits, partout elle fut rebutée: l'espoir de faire un gain considérable pendant les fêtes du couronnement avait fermé le coeur des moindres aubergistes à la charité; jamais on n'est moins disposé à donner que quand on se voit au moment de s'enrichir.

La jeune fille revint s'asseoir auprès du grand feu de la place du Krémelin; elle pleurait en silence, le coeur oppressé, et n'ayant pas même la force de manger un morceau de pain qu'une vieille femme lui avait donné par compassion. Elle se voyait réduite à ce degré de misère où il lui fallait tendre la main aux passants pour en obtenir une faible aumône, accordée avec distraction, ou refusée avec mépris. Au moment de le faire, un mouvement d'orgueil la retint; mais le froid était si violent, qu'en passant la nuit dehors elle risquait sa vie, et sa vie ne lui appartenait pas. Cette pensée dompta la fierté de son coeur: une main sur ses yeux, elle avança l'autre vers le premier passant, et lui dit: "Au nom du père qui vous aime, de la mère de qui vous tenez le jour, donnez-moi de quoi payer un gîte pour cette nuit." L'homme à qui elle s'adressait la regarda avec curiosité à la lueur du feu. "Jeune fille, lui répondit-il, vous faites là un vilain métier; ne pouvez-vous pas travailler? A votre âge on devrait savoir gagner sa vie; Dieu vous aide, je n'aime point les mendiants." Et il passa outre.

L'infortunée leva les yeux au ciel comme pour y chercher un ami: fortifiée par la voix consolante qui s'éleva alors dans son coeur, elle osa réitérer sa demande à plusieurs personnes. Les unes passèrent sans l'entendre, d'autres lui donnèrent une si faible aumône, qu'elle ne pouvait suffire à ses besoins. Enfin, comme la nuit s'avançait, que la foule s'écoulait, et que les feux allaient s'éteindre, la garde qui veillait aux portes du palais, en faisant sa ronde sur la place, s'approcha d'Elisabeth, et lui demanda pourquoi elle restait là. L'air dur et sauvage de ces soldats la glaça de terreur; elle fondit en larmes sans avoir le courage de répondre un seul mot. Les soldats, peu émus de ses pleurs, l'entourèrent en répétant leur question avec une insolente familiarité. La jeune fille répondit alors d'une voix tremblante: "Je viens de par-delà Tobolsk pour demander à l'empereur la grace de mon père, j'ai fait la route à pied, et comme je ne possède rien, personne n'a voulu me recevoir." A ces mots, les soldats éclatèrent de rire, en taxant son histoire d'imposture. L'innocente fille, vivement alarmée, voulut s'échapper; ils ne le permirent pas, et la retinrent malgré elle. "O mon Dieu! ô mon père! s'écria-t-elle avec l'accent du plus profond désespoir, ne viendrez-vous pas à mon secours? Avez-vous abandonné la pauvre Elisabeth?"

Pendant ce débat, des hommes du peuple, attirés par le bruit, s'étaient rassemblés en groupes, et laissaient éclater un murmure d'improbation contre la dureté des soldats. Elisabeth étend les bras, et s'écrie: "Je le jure à la face du ciel, je n'ai point menti; je viens à pied de par-delà Tobolsk pour demander la grace de mon père; sauvez-moi, sauvez-moi, et que je ne meure du moins qu'après l'avoir obtenue." Ces mots remuent tous les coeurs; plusieurs personnes s'avancent pour la secourir. Une d'elles dit aux soldats: "Je tiens l'auberge de Saint-Basile sur la place, je vais y loger cette jeune fille; elle paraît honnête, laissez-la venir avec moi." Les soldats, émus enfin d'un peu de pitié, ne la retiennent plus, et se retirent. Elisabeth embrasse les genoux de son protecteur; il la relève, et la conduit dans son auberge à quelques pas de là. "Je n'ai pas une seule chambre à te donner, dit-il, elles sont toutes occupées, mais, pour une nuit, ma femme te recevra dans la sienne; elle est bonne, et se gênera sans peine pour t'obliger." Elisabeth tremblante le suit sans dire un seul mot; il l'introduit dans une petite salle basse, où une jeune femme, tenant un enfant dans ses bras, était assise près d'un poêle: elle se lève en les voyant. Son mari lui raconte à quel danger il vient d'arracher cette infortunée, et l'hospitalité qu'il lui a promise en son nom. La jeune femme confirme la promesse, et, prenant la main d'Elisabeth, elle lui dit avec un sourire plein de bonté: "Pauvre petite, comme elle est pâle et agitée! mais rassurez-vous, nous aurons soin de vous, et une autre fois évitez, croyez-moi, de rester aussi tard sur la place. A votre âge, et dans les grandes villes, il ne faut jamais être à cette heure-ci dans les rues." Elisabeth répondit qu'elle n'avait aucun asile; que toutes les portes lui avaient été fermées: elle avoua sa misère sans honte, et raconta son voyage sans orgueil. La jeune femme pleura en l'écoutant; son mari pleura aussi; et ni l'un ni l'autre ne s'imaginèrent de soupçonner que ce récit ne fût pas sincère, leurs larmes leur en répondaient. Les gens du peuple ne se trompent guère à cet égard; les brillantes fictions ne sont point à leur portée, et la vérité a seule le droit de les toucher.

Quand elle eut fini, Jacques Rossi, l'aubergiste, lui dit: "Je n'ai pas grand crédit dans la ville; mais tout ce que je ferais pour moi-même, comptez que je le ferai pour vous." La jeune femme serra la main de son mari en signe d'approbation, et demanda à Elisabeth si elle ne connaissait personne qui put l'introduire auprès de l'empereur. "Personne," dit-elle; car elle ne voulait pas nommer le jeune Smoloff, de peur de le compromettre; d'ailleurs, quel secours pouvait-elle en attendre, puisqu'il était en Livonie? "N'importe, reprit la jeune femme; auprès de notre magnanime empereur la piété et le malheur sont les plus puissantes recommandations, et celles-là ne vous manqueront pas……—Oui, oui, interrompit Jacques Rossi; l'empereur Alexandre doit être couronné demain dans l'église de l'Assomption; il faut que vous vous trouviez sur son passage; vous vous jetterez à ses pieds; vous lui demanderez la grace de votre père; je vous accompagnerai, je vous soutiendrai….—Ah! mes généreux hôtes, s'écria Elisabeth, en saisissant leurs mains avec la plus vive reconnaissance, Dieu vous entend, el mes parents vous béniront; vous m'accompagnerez, vous me soutiendrez, vous me conduirez aux pieds de l'empereur….. Peut-être serez-vous témoins de mon bonheur, du plus grand bonheur qu'une créature humaine puisse goûter … Si j'obtiens la grace de mon père, si je puis la lui rapporter, voir sa joie et celle de ma mère…" Elle ne put achever; l'image d'une pareille félicité lui ôta presque l'espérance de l'obtenir; il lui semblait qu'elle n'avait pas mérité d'être si heureuse. Ses hôtes ranimèrent son espoir par les éloges qu'ils donnèrent à la clémence d'Alexandre, par le récit qu'ils lui firent de toutes les graces qu'il avait accordées, et du plaisir qu'il paraissait prendre à faire le bien. Elisabeth les écoutait avidement; elle aurait passé la nuit à les entendre; mais il était fort tard, ses hôtes voulurent qu'elle prît un peu de repos pour se préparer à la fatigue du lendemain. Jacques Rossi se retira dans la petite chambre au plus haut de la maison, et sa bonne femme reçut Elisabeth dans son propre lit.

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