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Elias Portolu

IV

G. (Georges) Hérelle translation

C’était chose accomplie. Elias vivait enfin dans la solitude immense de la tanca, animée seulement par quelque cri, par quelque sifflet de pâtre, par les clochettes des moutons ou par le mugissement du bétail, bornée par les bois épais de chênes-lièges qui fermaient à l’horizon le ciel serein.

La tanca des Portolu avait été défrichée plusieurs années auparavant, et elle se déployait ouverte, spacieuse, battue par le soleil. Quelques chênes-lièges se dressaient encore, çà et là, parmi la verdure des herbages, des buissons, des ronces ; sur les pelouses humides, la végétation était molle, délicate, parfumée de thym et de menthe. Avec le printemps, qui déjà tirait à sa fin, les gras pâturages prenaient un ton chaud d’or vert ; les chardons épanouissaient leurs fleurs d’or et de violette, les églantiers balançaient leurs roses sauvages. L’herbe ne restait verdoyante que sous les arbres et dans les pacages humides. Quoique plate et déboisée, la tanca avait des recoins secrets, des rochers et des maquis. Dans certains endroits, le ruisseau coulait entre des bouquets de sureaux où le soleil pénétrait à peine, formant de petits lacs verts et mystérieux, entourés et parsemés de roches contre lesquelles l’eau venait se précipiter et se briser en clapotant. Le long des rives, jusqu’à une certaine distance, la végétation se conservait tendre et fraîche ; la nuit, l’odeur des joncs et des menthes y était presque insupportable. Le troupeau des Portolu, suffisamment nombreux, pâturait à l’aise dans ce domaine ; les brebis semblaient énormes, avec leur épaisse toison emmêlée ; déjà les agneaux étaient grands et forts. On devait procéder à la tonte la semaine suivante.

Elias, dans ce lieu solitaire et sauvagement beau où il avait grandi, où s’était écoulée sa première jeunesse, éprouvait une sensation de bien-être physique. Chaque jour, il cherchait et retrouvait avec plaisir quelque coin écarté, quelque retraite de la tanca. Les deux chiens, — l’un gros et noir, avec des yeux farouches, assis fièrement sous l’arbre au pied duquel il était enchaîné ; l’autre petit, avec le poil roux et hirsute, ressemblant un peu à un marcassin, — avaient reconnu leur jeune maître ; et celui-ci, en les caressant, avait presque pleuré. Outre les chiens, il y avait encore à la bergerie un gros chat noir ; il y avait un petit cochon apprivoisé, rempli de malice, avec des yeux vifs et doux qui avaient quelque chose d’humain ; il y avait un beau cabri blanc, qui servait de guide aux brebis et leur ouvrait allégrement la route, lorsqu’il fallait franchir un pas difficile ou traverser l’eau à gué. Ce cabri, quand il ne paissait point, se tenait toujours près de Mattia, était toujours sur ses talons, courait après lui, sautait sur lui, le couvrait de mille caresses. Il entrait dans la cabane, tourmentait le chat, jouait avec le petit cochon ou avec le petit chien, et dormait aux pieds de son maître. Bref, c’était un animal adorable.

La vie s’écoulait simple et primitive dans la bergerie des Portolu, fréquentée seulement par les pâtres des environs ou par des gens de passage. Les individus suspects, contumax ou autres, n’y venaient pas : Zio Portolu était un homme honnête et énergique ; Mattia était trop niais ; Elias n’avait aucune envie de renouer les relations qu’il avait eues autrefois ou de s’en faire de nouvelles.

A présent, le jeune homme aimait la solitude ; et, durant les premiers jours passés à la bergerie, il fuyait même la société des siens, quand on n’avait pas besoin de son travail. Il errait de côté et d’autre ; et, lorsqu’il rencontrait des lieux qui lui rappelaient son enfance, il était pris d’émotion. Il s’attendrissait aisément, à propos de tout ; mais, sitôt apaisé le premier émoi instinctif de son âme, il s’irritait de ce qu’il croyait être une faiblesse ; d’autant plus que, si son frère et surtout si son père s’en apercevaient, ils se moquaient de lui.

— Hélas ! hélas ! Qu’es-tu maintenant, mon fils ? lui disait Zio Portolu. Tu es un homme de fromage frais. Pour la moindre chose, tu pâlis comme une femmelette. Ce qu’il faut, c’est être des hommes, des lions : ne s’émouvoir de rien, ne pas changer de visage, ne pas pleurer. Qu’est-ce qu’un homme qui pleure ? Une corne ! Vois ton frère Mattia. Ce n’est pas un aigle, et souvent il s’étonne sans raison ; mais, du moins, il ne change pas de couleur ; et puis, quelquefois, l’étonnement même est une astuce… Oh ! ne regarde pas ainsi ton frère : il est plus malin que toi.

Après ces petits sermons, fréquemment répétés, Elias prenait la résolution d’être malin, lui aussi ; mais certaines pensées, certains souvenirs, certaines sensations l’assaillaient si brusquement qu’il n’était plus maître de lui-même ; et il recommençait à s’attendrir, à enrager, à être honteux. Il avait emporté avec lui tous les livres qu’il possédait, et ce n’était guère : la Semaine sainte, quelques petits ouvrages pieux rapportés de « là-bas », la Bataille de Bénévent, des poésies sardes, une vieille Botanique illustrée. Il cacha ces livres dans un lieu sûr, bien abrité sous une roche, près d’un bosquet de sureaux qui était son endroit favori, lorsqu’il voulait se reposer. Mais ce n’était pas tout : Zio Portolu et Mattia (ce dernier savait lire) avaient aussi leur bibliothèque : I reali di Francia, et Guerino detto il Meschino, et les Fioretti de saint François. Que de fois Mattia les avait lus, ces livres, et pour lui-même, et pour son père, et pour leurs amis les pâtres ! Et quelle impression enfantine éprouvaient ces hommes rudes, qui prétendaient rester insensibles à toute autre chose, chaque fois qu’ils lisaient ou qu’ils écoutaient les aventures de Guerino et les légendes des Fioretti !

Le livre préféré d’Elias était la Semaine sainte. Déjà il savait par cœur les Évangiles, et il les lisait presque couramment, même en latin. Il s’en allait dans son bosquet de sureaux, à la fraîcheur, à l’ombre embaumée par les joncs, près de l’eau murmurante ; et il relisait la divine parole. A cette heure-là, les besognes de la bergerie étaient achevées ; Mattia trottait vers Nuoro, sur la jument suivie de son poulain, avec la sacoche pleine de fromage frais et de recuite[24] ; Zio Portolu, assis sur le seuil de la cabane, entaillait et gravait avec patience une courge où il dessinait justement un épisode de Guerino, marmottant entre ses dents, parlant à la courge, au canif, à ses doigts, à l’encre qu’il employait ; et les brebis faisaient la sieste à l’ombre des maquis, et le petit cochon, le cabri, le chat et les chiens dormaient. La tanca reposait toute, dans l’ardeur du soleil, sous le ciel de métal clair qui devenait cendré en s’abaissant à l’horizon. Pas une herbe ne remuait.

Elias relisait son livre, bercé par le murmure de l’eau ; mais, dans cette paix immense, il n’avait pas le cœur tranquille. Souvent, au milieu d’un verset, quelque souvenir traversait son esprit comme un éclair, s’imposait tyranniquement à sa pensée ; et ce souvenir n’était pas bon. Oh, non, il n’était pas bon !

Quelquefois, il s’endormait dans le calme profond de midi ; et jamais alors Maddalena ne manquait de lui apparaître en rêve. Et ces rêves le troublaient, l’excitaient douloureusement, lui laissaient une mauvaise impression pour toute la journée. Il avait espéré que, loin d’elle, il s’apaiserait et oublierait ; mais le souvenir des jours passés à Saint-François était trop récent. Il en avait encore les veines embrasées, et sa volonté ne suffisait pas à vaincre une telle ardeur. La solitude, le loisir, les forces physiques renaissantes augmentaient sa passion.

Ce qui contribuait plus que tout le reste à l’accroître, c’était l’image fixe, persistante, indestructible, du retour après la neuvaine. Presque toujours les rêves d’Elias reproduisaient les particularités de cet épisode : car les épaules, la taille, la main du jeune homme conservaient intacte l’impression charnelle du corps et de la main de Maddalena ; et, au souvenir des paroles qu’elle lui avait dites, son esprit s’égarait de nouveau dans un vertige de plaisir et d’angoisse. Il s’en indignait, mais il ne pouvait pas se vaincre. Parfois, ses lèvres répétaient le vœu prononcé ; mais, au même instant, sa pensée retournait à ce souvenir et s’y perdait. Alors il se courrouçait contre lui-même, se couvrait d’injures, aurait voulu se bâtonner, se châtier ; mais il lui était impossible de se vaincre.

« Mon père a raison, pensait-il. Je ne suis qu’un bonhomme de fromage frais, une brute, un sot. Qu’ai-je besoin de penser aux femmes, et surtout à la femme que mon devoir me défend même de regarder ? Ne peut-on vivre sans les femmes ? Ce qu’il faut, c’est être des hommes, des lions ; et moi, je ne suis qu’un agneau, une brebis folle… Mais est-ce ma faute ? Je ne me suis pas fait ainsi moi-même. Ah ! si je m’étais fait moi-même, je me serais donné un cœur de pierre… Qui sait ? Peut-être qu’avec le temps cette folie me passera. »

Telles étaient ses réflexions ; mais elles ne lui rendaient pas le courage : car il pressentait bien que sa folie durerait longtemps.

Cependant, un désir aigu grandissait peu à peu au fond de son cœur : celui de revoir Maddalena. Mais, sur ce point, sa résolution était ferme. Bien plus, il redoutait même le jour où Zia Annedda, Maddalena et Pietro viendraient pour la tonte des brebis. Et néanmoins il comptait les jours qui le séparaient de ce jour-là ; et, en même temps qu’il avait peur, il éprouvait un frisson de plaisir à penser que ce jour approchait.

La veille de ce jour, sur le soir, il était occupé à boucher une brèche dans le mur de la tanca. Au delà de ce mur s’étendait une autre tanca, la tanca boisée dont Zio Martinu Monne avait la garde. Où était donc « le père de la forêt » ? Elias ne l’avait pas revu, quoiqu’il fût allé deux ou trois fois à sa recherche.

Tout à coup, Zio Martinu sortit du bois et, apercevant Elias, vint près du mur. C’était un vieillard gigantesque, encore droit et robuste, avec de longs cheveux jaunâtres, une épaisse barbe grise, une face qui ressemblait à du bronze ridé. Il était majestueux dans son vêtement sombre, par-dessus lequel il endossait un surtout de cuir, graisseux et sans manches. On aurait pu le prendre pour un homme préhistorique. Elias poussa une exclamation de joie, franchit le mur, tendit la main au vieillard :

— On a rarement la chance de vous voir, Zio Martinu ! Je vous ai cherché deux fois. Comment allez-vous ?

— Heureuse rencontre ! Et puisses-tu avoir dans cent ans une autre disgrâce comme celle que tu as soufferte ! répondit Zio Martinu, tranquille, d’une voix forte et avec une prononciation lente. Quant à moi, je vais bien ; mais j’ai dû m’absenter quelques jours.

Ils s’assirent sur le mur et causèrent longuement. Ils avaient tant de choses à se raconter !

— Le premier soir où je suis revenu à la maison, dit soudain Elias, j’ai rêvé de vous. J’étais dans la cour, chez mes parents ; j’étais fatigué ; j’avais un peu bu ; je me suis endormi, et j’ai rêvé de vous. J’ai rêvé que nous étions assis sur ce mur, comme à présent. Les rêves se vérifient d’une façon étrange !

— Oh ! oh ! dit le vieillard, sans manifester la moindre surprise.

Elias ne lui raconta pas en détail ce qu’il avait rêvé, mais il lui demanda :

— Est-ce que vous croyez aux rêves, Zio Martinu ?

— Que veux-tu que je te dise ? Ce ne sont pas, à proprement parler, les rêves qui se vérifient ; mais il arrive souvent que nous prévoyons une chose, que nous y pensons beaucoup ; et alors nous la rêvons. Ensuite, si cette chose se réalise, il nous semble que notre rêve s’est vérifié, tandis que c’était tout simplement une chose qui devait avoir lieu.

Elias admira une fois de plus la sagesse de Zio Martinu, mais il hocha la tête. Il repensait à son rêve sur le bord de l’Isalle. Avait-il donc prévu et désiré l’entretien qu’il avait eu ensuite avec Maddalena ? Non ; il lui semblait bien que non.

— Demain, reprit-il après un instant de silence, nous allons tondre les brebis, Zio Martinu. Vous viendrez à notre cabane, n’est-ce pas ? Ma mère doit y être, avec mon frère Pietro et sa fiancée.

— Ah ! oui, j’ai entendu dire que ton frère se marie. Sa future est-elle bonne ?

— Oui, elle paraît bonne. Elle est belle.

— Eh ! la beauté ne suffit pas. Les tableaux sont beaux, et on les accroche à la muraille où ils ne servent que d’ornement. L’essentiel, c’est que la femme soit bonne, qu’elle soit affectionnée à son mari et n’aime aucun autre homme sur la terre.

Elias devint songeur et ne répondit pas. D’ailleurs il se faisait tard, le ciel pâlissait, le bois s’assoupissait dans la quiétude solennelle du crépuscule. Il était l’heure de rentrer.

— Ainsi, vous viendrez, Zio Martinu ? Nous vous attendrons. Ne manquez pas.

— Je viendrai.

— Ne manquez pas ! insista Elias en repassant le mur.

— Je n’ai jamais manqué à ma promesse, Elias Portolu. Salue ton père pour moi.

— Bonsoir.

— Bonsoir.

Zio Martinu ne manqua pas à sa promesse ; il vint même de très grand matin, et il aida les pâtres à faire les préparatifs pour cette sorte de fête champêtre.

L’aube orangée incendiait l’Orient, versait des splendeurs d’or rose sur l’herbe et sur les pierres de la tanca. A l’Occident, le bois se taisait, dans les fonds clairs d’un ciel ardoise.

Zio Portolu, occupé à préparer la jonchée, faisait rougir au feu une pierre, et lui adressait, selon son habitude, des paroles de louange ou de blâme. Elias et Zio Martinu tuaient un agneau aussi gros qu’une brebis, l’écorchaient, lui écartaient les jambes, retiraient les entrailles fumantes.

Pietro et les femmes arrivèrent un peu après le lever du soleil. Ils étaient venus lentement, sur un char conduit par Pietro. Personne ne se dérangea pour aller à leur rencontre ; mais Elias sentit son cœur battre violemment.

Agile et svelte, Maddalena descendit la première, secoua ses jupes ; puis, elle aida Zia Annedda et Zia Arrita à descendre.

Zia Annedda avait apporté une abondante provision de pain frais et de vin. Tandis que Pietro déchargeait le char, les femmes s’acheminèrent vers la cabane. Maddalena était plus jolie et plus gracieuse que jamais ; sa chemise très blanche, brodée et empesée, son jupon d’indienne brune, ourlé de bleu, dessinaient sa personne bien faite. A peine Elias l’eut-il vue près de lui et fut-il sous l’empire de ces yeux ardents, il comprit qu’il serait incapable de se défendre. Mais, dans cet affolement de joie anxieuse, il eut encore la force de penser : « Il faut que jamais je ne reste seul avec elle ; sans quoi, je suis perdu. Il faut que je me confie à quelqu’un, que je prie quelqu’un de me suivre toujours, de ne jamais me laisser seul avec elle, si l’occasion s’en présente. Oh ! j’ai peur de moi-même !… Mais à qui dirai-je cela ? A ma mère ? A mon père ? Non, ce n’est pas possible. A Mattia ? Il est incapable de comprendre… Eh bien, je parlerai à Zio Martinu ! »

Il respira. Cependant, Zio Martinu, solennel, du haut de sa taille gigantesque, observait la fiancée. Zio Portolu faisait les présentations, en riant de son rire contraint et goguenard.

— Eh ! eh ! sanglier chenu, la vois-tu, la future de Pietro ? Elle s’appelle Maddalena, et elle sait filer et coudre, et jamais personne n’a rien dit sur son compte. Regarde-la, cette blanche tourterelle. Ne sens-tu pas qu’elle exhale un parfum de roses ? Et celle-ci, c’est Arrita Scada, la vieille tourterelle. La vois-tu, Zio Martinu ?

— Oui, je la vois.

— Bonjour, dit Zia Arrita en se tournant avec curiosité vers le vieux. Vous êtes d’Orune, à ce qu’il me semble ? Vous vivez dans la tanca de X…

— Oui, je suis d’Orune, et je vis dans la tanca de X…

— Vous causerez plus tard ! interrompit Zio Portolu. Pour le moment, il s’agit de manger la jonchée et le lait caillé. Allons, allons ! Vite, vite !

— Le soleil se lève à peine ; ce n’est pas encore l’heure de manger la jonchée, dit Maddalena en riant.

— Ma fille, déclara sur un ton sentencieux Zia Arrita, il faut manger quand on vous y invite, sans regarder si le soleil est haut ou bas.

— Eh ! eh ! Martinu Monne, tu l’as entendue, la vieille tourterelle ? Ne t’avais-je pas dit qu’elle est sage comme l’eau[25] ?

Ils entrèrent dans la cabane où ils trouvèrent Mattia avec le chat et le cabri. Un peu plus tard survint Pietro, et la société fut au complet. Les femmes s’assirent sur des escabeaux de liège ; Elias, qui était silencieux, mais qui n’était pas triste, distribua les corcarjos[26] ; et Zio Portolu déboucha les vases qui contenaient la jonchée et le lait. Zio Martinu dominait la scène et considérait avec persistance Maddalena. Ils mangèrent et burent copieusement ; la jonchée était exquise, et Zio Portolu se serait offensé si ses invités n’avaient pas vidé jusqu’au fond les malunes[27] de liège.

Aussitôt après le déjeuner, on commença la tonte des brebis. Elles se laissaient prendre, lier, coucher sur l’herbe, sans faire la moindre résistance ; puis, Elias et Mattia les tondaient adroitement, avec de gros ciseaux à ressort. La laine emmêlée et sale s’amoncelait par terre, à droite et à gauche ; et les brebis, délivrées enfin du lacet, retournaient au pâturage, amincies et tranquilles.

Les femmes apprêtèrent le dîner, en réservant à Zio Portolu le soin de faire rôtir l’agneau. Mais Maddalena ne quittait pas des yeux Elias, vers qui semblait l’attirer un fil magique ; et, chaque fois qu’il levait les siens, il rencontrait ceux de la jeune fille fixés sur lui comme pour le fasciner.

A un certain moment, ils demeurèrent seuls : Pietro était allé chercher quelque chose dans la cabane, Mattia poursuivait une brebis moins docile que les autres, et Zio Martinu l’aidait à la reprendre. Elias eut une minute d’égarement, de peur et de plaisir indicibles, à se voir seul près de Maddalena, parmi les herbes et les grands chardons fleuris. Son cœur se mit à battre fortement et un vertige d’amour s’empara de tout son être, lorsque ses yeux rencontrèrent le regard passionné et suppliant de la jeune fille. Ce regard disait : « Sauve-moi, sauve-nous ! Tu m’aimes, je t’aime. Je suis venue pour te demander de me sauver, de nous sauver, Elias, ô Elias ! » Mais, au contraire, il croyait se perdre et la perdre s’il écoutait ce regard, s’il écoutait le cri d’angoisse qui jaillissait de son propre cœur ; et il se fit violence à lui-même, parce qu’il voulait être sauvé. Il détourna les yeux, porta au loin ses regards. La brebis courait dans l’herbe, pourchassée par Zio Martinu et par Mattia qui tâchaient de la rabattre vers un maquis.

— Les imbéciles ! dit Elias. Si j’y étais allé, moi, elle serait tondue maintenant.

Et il s’élança pour les rejoindre, laissant Maddalena seule dans le soleil, parmi l’herbe et les grands chardons fleuris, seule, les paupières baissées avec une résignation de madone douloureuse.

— Zio Martinu, dit Elias au vieux, tandis que Mattia les précédait en traînant derrière lui la brebis récalcitrante, mon cher Zio Martinu, je vous en conjure, ne me laissez pas seul une seconde avec cette jeune fille.

Il avait parlé à demi-voix, un peu inquiet, un peu honteux, sans regarder le vieillard. Zio Martinu l’examina du haut de sa taille gigantesque, longuement, profondément ; il comprit, et il ne répondit rien.

— Je vous expliquerai… ce soir… N’ayez pas de mauvais soupçons, mon cher Zio Martinu ! dit Elias en relevant les yeux. J’ai confiance en vous plus qu’en mon père.

Cette fois encore, Zio Martinu ne répondit rien, ne s’émut pas, ne sourit pas. Il se contenta de frapper avec une main sur l’épaule d’Elias ; et, pendant toute la journée, il le suivit comme une ombre.

Le dîner fut extraordinairement gai et bruyant.

Zio Portolu annonça à Zio Martinu que Maddalena et Prededdu se marieraient bientôt, après la récolte du froment. Mais le vieux ne parut pas se réjouir beaucoup de la nouvelle.

Les femmes et Pietro repartirent au crépuscule. Maddalena affectait d’être gaie, riait, plaisantait, se tournait vers Pietro avec de continuels sourires ; et elle ne faisait plus attention à Elias. Mais Elias, peut-être aussi poussé un peu par l’amour-propre, n’était pas dupe de cette fausse allégresse.

« Elle va croire que je suis un sot, pensait-il. Eh bien, tant mieux… Mais si elle savait, si elle savait !… »

Par instants, il lui semblait que son cœur éclatait ; et un désir fou le tourmentait de sangloter tout haut, de crier, de porter ses poings à son front. Cependant, le char s’éloignait ; et les taches rouge sang que faisaient les corsages des femmes, et la petite tache blanche et noire que faisait Pietro, s’évanouissaient dans le fond vert de la tanca, dans les lointains roses du couchant. Jamais plus il ne la reverrait ainsi, libre et amoureuse, dans la solitude de la campagne, frémissante de passion à côté de lui, comme en cette matinée printanière… C’était fini… Jamais plus !…

Le char disparut ; et tout retomba dans le silence, tout fut vide autour d’Elias. Mais, en se retournant pour regagner la cabane, il vit Zio Martinu qui l’attendait.

— Je m’en vais, dit le vieux, lorsque le jeune homme fut près de lui. Veux-tu me reconduire ?

— Allons.

Ils se mirent en chemin. Le soleil était couché ; les bois et les lointains se taisaient, dans un fond de ciel rose, mais d’un rose dense et presque violacé. La tanca entière, les maquis lumineux, l’herbe immobile, les roches et l’eau reflétaient cette chaude clarté de rose pivoine. C’était une paix, une solitude religieuses. Zio Martinu et Elias traversèrent toute la tanca sans échanger une parole et vinrent s’asseoir sur le mur, sérieux et graves.

Elias se sentait triste, mal à l’aise ; il ne savait par où commencer, et il regardait obstinément ses mains. Zio Martinu comprit en quel état d’âme se trouvait son jeune ami, et il essaya de lui venir en aide.

— Elias, commença-t-il, je sais ce que tu veux me dire. Maddalena est amoureuse de toi.

— Silence ! fit l’autre avec effroi, en posant une main sur le bras du vieillard.

Et, comme pour s’excuser de cet effroi, il ajouta aussitôt :

— Chaque petit maquis a de petites oreilles[28].

— Oui, répondit le « père de la forêt », toujours grave ; chaque maquis, chaque arbre, chaque pierre a des oreilles. Mais qu’importe ? Ce que j’ai dit et ce que je vais dire, tout le monde peut l’entendre, à commencer par Dieu qui est là-haut, et à finir par le plus misérable des esclaves. Maria Maddalena t’aime ; tu l’aimes. Unissez-vous donc en Dieu, puisqu’il vous a créés l’un pour l’autre.

Elias le regardait avec effarement ; il se rappelait l’entretien qu’il avait eu avec l’abbé Porcheddu, les conseils, les avertissements reçus en cette inoubliable nuit de Saint-François. « Lequel des deux fallait-il écouter ? »

— Mais elle est la fiancée de mon frère, Zio Martinu !

— Elle est la fiancée de ton frère ? Mais l’aime-t-elle ? Non. Donc, elle ne lui appartient pas ; et elle ne lui appartiendra jamais, selon les lois du Seigneur. Le mariage d’amour est celui de Dieu ; le mariage de convenance est celui du diable. Sauve-toi, Elias Portolu, et sauve la tourterelle, comme la nomme ton père. Si elle a accepté Pietro, c’est parce qu’on le lui a imposé, c’est parce qu’il a du blé, parce qu’il a de l’orge, des fèves, une maison, des bœufs, de la terre. Le diable opérait. Mais Dieu en avait décidé autrement. Il t’a fait revenir, il t’a fait rencontrer cette jeune fille ; vous vous êtes vus, vous vous êtes aimés, tout en sachant que, selon les préjugés des hommes, vous ne deviez pas même vous regarder l’un l’autre. Ne sens-tu pas en cela une force supérieure à l’homme, et qui lui indique sa voie ? N’est-ce pas la main de Dieu ? Pense bien à cela, Elias. Y penses-tu ? Y as-tu pensé ?

— C’est vrai, répondit Elias. Mais il est mon frère, il est mon frère !

— Nous sommes tous frères. Et Pietro n’est pas stupide ; il sait entendre la raison. Va, dis-lui : « Pietro, j’aime ta fiancée, et elle m’aime. Que veux-tu faire ? Veux-tu faire le malheur de ton frère et d’une autre créature innocente ? »

A la seule idée de parler ainsi à son frère, Elias sentit un frisson lui courir dans le dos ; et il secoua la tête avec douleur et terreur :

— Non, jamais, jamais je ne lui dirai cela ! Il me tuerait, Zio Martinu !

— Tu as peur ?

— Oui, j’ai peur. Pourquoi vous le cacher ? Mais ce n’est pas de la mort. Ce qui me fait peur, c’est qu’alors elle serait perdue, et lui aussi, et toute la famille… Au surplus, ce n’est pas la seule épine que j’aie dans le cœur, Zio Martinu. Il y a encore ceci : j’aime mon frère ; et, même en admettant qu’il se résigne, je ne veux pas le rendre malheureux.

— Il pourrait se résigner plus aisément que toi ; car son caractère est différent du tien. Je comprends tes bons sentiments, Elias ; mais je ne les approuve pas. Réfléchis aux conséquences. Y as-tu jamais réfléchi ? Maddalena t’aime à la folie, j’ai lu cela dans ses yeux. Si tu gardes le silence, elle épousera Pietro, viendra habiter dans ta maison ; et vous finirez par vous perdre, car la nature humaine est fragile. Te rends-tu compte de cela, Elias ? Y as-tu réfléchi ? On triomphe aujourd’hui de la tentation, on en triomphe demain ; mais, après-demain, c’est elle qui finit par triompher ; car notre cœur n’est pas de pierre. Y as-tu réfléchi ?

— C’est vrai, c’est vrai ! répéta Elias, les yeux pleins d’épouvante.

Ils se turent un moment. Autour d’eux, le silence était profond, infini ; l’ombre descendait sur les bois ; le ciel de pivoine pâlissait et s’embuait de tendres nuances violettes. Soudain, Elias eut la sensation qu’un reflet de cette grande paix religieuse pénétrait dans son âme.

— C’est moi, dit-il d’une voix changée, qui m’en irai de la maison.

— Tu te marieras ? Prends garde que ce ne soit pire encore.

— Non, je ne me marierai pas.

— Que feras-tu donc ?

— Je me ferai prêtre… Cela vous étonne, Zio Martinu ?

— Je ne m’étonne de rien.

— Dites : que me conseillez-vous ? Dans le rêve que je vous ai conté, ce rêve que j’eus le soir de mon retour, vous me conseilliez de me faire prêtre.

— Le rêve est une chose et la réalité en est une autre, Elias. Je ne te le déconseille pas, si tu en as la vocation ; mais je te dis que cela ne suffira point pour te sauver. Nous sommes des hommes, Elias, des hommes aussi fragiles que des roseaux. Ne l’oublie pas.

— Mais enfin, que me conseillez-vous ?

— Mon conseil, je te l’ai déjà donné. Va, retourne à la ville, parle à ton frère.

— Jamais… jamais… du moins à lui !

— Eh bien, parle à ta mère. Ta mère est une sainte femme : elle mettra le baume sur les blessures.

— Ah ! oui, c’est cela, j’irai ! s’écria Elias avec un transport subit.

Il s’était décidé tout à coup, et un éclair de joie brillait dans ses yeux. Il se leva, fit quelques pas ; il aurait voulu partir tout de suite, se délivrer à l’instant même de cette espèce de cauchemar qui l’oppressait. Et il lui semblait que tout serait facile, que tout s’arrangerait de soi-même. Pendant quelques instants, il éprouva un bonheur si intense que, de sa vie entière, il n’en avait jamais éprouvé un pareil.

— Alors, ne perds pas de temps, reprit Zio Martinu. Vas-y dès demain ; parle ; n’aie ni scrupules ni préjugés. Demain, je t’attendrai ici, à la même heure ; et tu me diras ce que tu auras fait.

— Oui, oui, j’irai, Zio Martinu ; et je vous apporterai des nouvelles. Bonne nuit, et merci !

— Bonne nuit, Elias.

Après quoi, ils s’en allèrent chacun de leur côté.

Le lendemain, les deux hommes se retrouvèrent au même lieu, près du petit mur. Autour d’eux régnait le même silence pur, infini ; le crépuscule allumait d’un flamboiement rose les cimes du bois ; une pie chantait dans le lointain. Mais Elias était triste, défait, avec un air de souffrance et de lassitude sur le visage, comme dans les premières journées qui avaient suivi son retour.

— Ah ! mon cher Zio Martinu, dit-il, si vous saviez comment cela s’est passé !… Tout est inutile : je ne puis parler ni à ma mère ni à personne. Non, c’est impossible !… Hier soir, je me sentais décidé ; il me semblait que j’avais un cœur de lion, ou plutôt un front d’airain, hardi et sans vergogne. Je me couche, je m’endors, je rêve ; et, dans mon rêve, j’étais à la maison, je parlais à ma mère. Tout me semblait facile… Ce matin, je m’éveille, je pars, j’arrive chez nous ; et j’étais joyeux encore, plein d’espérance et de courage. J’appelle ma mère à l’écart, je sens monter à mes lèvres les paroles que j’avais préparées. Elle me regarde ; et voilà que, tout à coup, mon cœur bat avec violence, un nœud me serre la gorge. Ah ! non, Zio Martinu, non, c’est impossible ! Je ne puis parler, même quand je m’y efforce… Je serais capable de commettre un crime ; mais révéler cette chose à mes parents, non, non, cela, je ne le peux pas !

— Essaie encore une fois, dit le vieillard.

Mais Elias eut un geste de répulsion, presque de révolte.

— Non ! déclara-t-il d’une voix ferme. N’insistez pas, Zio Martinu. Cela est supérieur à mes forces. Je pourrais y retourner mille fois sans jamais réussir à parler.

— Je sais ce que c’est, dit le vieillard, qui parut frappé d’un souvenir.

Et, après une minute de silence :

— Je me rappelle un fait, ajouta-t-il. A vrai dire, le cas était beaucoup plus grave ; mais l’homme était aussi beaucoup plus fort que toi, beaucoup plus énergique, libre de préjugés, violent. Il se proposait de commettre un crime (et il en avait déjà commis d’autres) ; il voulait tuer un homme honnête. Cela lui semblait une chose naturelle, facile ; et, dans son cœur, il était plus que résolu. Arrivent le jour et l’heure fixés. Il va dans la maison de cet homme honnête, il le trouve à table, il peut le tuer sans nul danger pour lui-même. Mais l’homme honnête le regarde ; et cela suffit pour que l’autre devienne incapable de lever le bras. Le même fait s’est reproduit à deux, à trois, à dix reprises.

Tandis que je vieillard parlait, Elias le dévorait des yeux, oubliant son propre tourment à écouter cette histoire. Non seulement il la connaissait déjà, mais il savait que cet homme violent était Zio Martinu lui-même. Cette histoire-là, tout le monde la connaissait depuis des années ; et on ajoutait que l’homme honnête, étant venu aussi à l’apprendre, avait appelé Zio Martinu, lui avait donné du travail, l’avait d’abord pris comme pâtre et ensuite comme gardien de ses tancas. Depuis lors, Zio Martinu était le bras droit, le serviteur le plus fidèle de celui qu’il avait voulu tuer.

Lorsque Elias entendit de la bouche du vieux cette histoire étrange, il éprouva un soulagement. Au fond, il avait honte de sa faiblesse et de ses hésitations perpétuelles. Mais, si un homme de fer comme Zio Martinu n’avait pas réussi, dans sa jeunesse farouche, à vaincre la puissance d’un regard honnête, comment aurait-il pu, lui, pauvre et faible enfant, vaincre l’horreur de confesser aux siens ce qu’il croyait être un crime ?

— Le fait que je t’ai raconté, ajouta le vieux, n’est certes pas comparable à ton cas ; mais ce fait démontre également qu’il existe au-dessus de nous une force contre laquelle, en certaines circonstances, nous ne pouvons rien. Et cependant, Elias Portolu, tâche, si tu le peux, de faire quelque chose.

— Je ne peux rien faire ! dit Elias découragé.

— Désires-tu que je m’entremette ? demanda le vieux, pensif, après une courte pause.

Mais Elias lui serra le bras et protesta fièrement :

— Jamais, Zio Martinu ! Jamais ! jamais ! Ah ! ne me faites pas le tort de croire que j’y aie pensé une seconde seulement. Et j’ajoute, Zio Martinu, que, si vous révéliez mon secret, je ne vous regarderais plus en face !

— Tu as raison. Ce moyen ne saurait convenir. Non, en vérité.

— Que me conseillez-vous donc ?

— Je t’ai déjà donné mon conseil. Fais quelque chose, agis, prévois.

— Je prévois. Il faut que je laisse les événements s’accomplir. Et ensuite, si je n’ai pas la force de résister, je ferai ce que je vous ai dit hier soir.

— Et tu feras mal, repartit le vieillard en se mettant debout. Essaie quelque chose, Elias. L’histoire que je t’ai racontée a bien fini, par l’indécision d’un homme ; mais ton histoire, à toi, pourrait finir mal. Tu sais écrire ; eh bien ! puisque ton frère sait lire, écris-lui. Entendez-vous, prévoyez l’avenir. Je ne te dis rien de plus.

Une lueur d’espoir brilla encore dans les yeux d’Elias :

— C’est cela, je lui écrirai.

Ils se séparèrent sans prendre d’autre rendez-vous ; et le jeune homme s’achemina vers la cabane, le cœur un peu moins lourd. « Oui, oui, se répétait-il à lui-même ; j’écrirai à Pietro, comme font les messieurs ; je lui dirai tout. Il est raisonnable, et il m’écoutera… J’ai une plume et du papier ; j’enverrai la lettre par Mattia. Non, je la porterai moi-même ; je la donnerai à ma mère, pour qu’elle la remette en mains propres… Oui, de cette façon, tout marchera bien. »

Pendant une longue heure, cette nuit-là, il eut l’esprit occupé de la lettre. Il savait déjà comment il la commencerait et comment il la terminerait ; pour le reste, il n’y avait pas de difficulté. Le lendemain matin, lorsqu’il s’éveilla, il était encore fermement décidé à exécuter son projet ; et, dès qu’il le put, il gagna sa place favorite, celle où il avait caché ses livres, sa plume et sa petite bouteille d’encre. Il fit ses préparatifs ; il s’assit à côté d’une grosse pierre, chercha la meilleure position, en trouva une excellente pour écrire commodément ; et puis, il se mit à réfléchir.

Le ruisseau passait près de là, chuchotant parmi les joncs ; une brise agréable se glissait à travers les sureaux, éveillait de longs murmures dans les hautes herbes et dans les arbres. Cent rumeurs vagues, proches, lointaines, animaient la tanca, sous la bleuâtre clarté matinale.

Il réfléchissait ; et ses mains, qui n’étaient plus blanches, pressaient, inertes, la feuille de gros papier chiffonné qui s’étalait sur la pierre. Tout à coup il releva la tête, sembla prêter l’oreille à une voix éloignée ; puis, il ramassa la feuille de papier, la plume, le flacon d’encre, resserra le tout dans la cachette et s’en retourna vers la cabane.

Non ; décidément il ne pouvait pas la vaincre, cette force supérieure dont lui avait parlé Zio Martinu.

Notes in this chapter

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