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Divertissements

HIÉROGLYPHES

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I HIÉROGLYPHES

O pourpiers de mon frère, pourpiers d’or, fleur d’Anhour, Mon corps en joie frissonne quand tu m’as fait l’amour, Puis je m’endors paisible au pied des tournesols. Je veux resplendir telle que les flèches de Hor : Viens, le kupi embaume les secrets de mon corps, Le hesteb teint mes ongles, mes yeux ont le kohol. O maître de mon cœur, qu’elle est belle, mon heure ! C’est de l’éternité quand ton baiser m’effleure, Mon cœur, mon cœur s’élève, ah ! si haut qu’il s’envole. Armoises de mon frère, ô floraisons sanglantes, Viens, je suis l’Amm où croît toute plante odorante, La vue de ton amour me rend trois fois plus belle. Je suis le champ royal où ta faveur moissonne, Viens vers les acacias, vers les palmiers d’Ammonn ; Je veux t’aimer à l’ombre bleue de leurs flabelles. Je veux encore t’aimer sous les yeux roux de Phrâ Et boire les délices du vin pur de ta voix, Car ta voix rafraîchit et grise comme Elel. O marjolaines de mon frère, ô marjolaines, Quand ta main comme un oiseau sacré se promène En mon jardin paré de lys et de sesnis, Quand tu manges le miel doré de mes mamelles, Quand ta bouche bourdonne ainsi qu’un vol d’abeilles Et se pose et se tait sur mon ventre fleuri, Ah ! je meurs, je m’en vais, je m’effuse en tes bras, Comme une source vive pleine de nymphéas, Armoises, marjolaines, pourpiers, fleurs de ma vie !

II FIGURE DE RÊVE

SÉQUENCE

La très chère aux yeux clairs apparaît sous la lune, Sous la lune éphémère et mère des beaux rêves. La lumière bleuie par les brumes cendrait D’une poussière aérienne Son front fleuri d’étoiles, et sa légère chevelure Flottait dans l’air derrière ses pas légers : La chimère dormait au fond de ses prunelles. Sur la chair nue et frêle de son cou Les stellaires sourires d’un rosaire de perles Étageaient les reflets de leurs pâles éclairs. Ses poignets Avaient des bracelets tout pareils ; et sa tête, La couronne incrustée des sept pierres mystiques Dont les flammes transpercent le cœur comme des glaives, Sous la lune éphémère et mère des beaux rêves.

1888.

III FRA I SOSPESI

Les tortures sont douces aux pieds de mon amie : Le plaisir appelé tout bas sommeille encore, La peine avec le doute enfin s’est endormie. L’Alighier de Florence, descendu chez les morts, Vit des âmes semées parmi les airs, légères Comme des feuilles d’automne sous les souffles du nord : Et ces âmes flottaient de la gloire à l’enfer, Pareilles en leur vol au troupeau des nuées Qui s’envole et sans cesse passe entre ciel et terre. Ames qui ne sont pas élues, non plus damnées, La géhenne éternelle les refuse ; pourtant Les joies de l’éternel amour leur sont fermées. Ainsi je vais morose et les yeux souriants, Les mains pleines de rose et pleines de soucis. Le cœur est un jardin ; ô soleil, sois clément, Les soucis, ni les roses, n’ont pas encore fleuri.

1889.

IV ASCENSION

Un soir, dans la bruyère délaissée, Avec l’amie souriante et lassée… O soleil, fleur cueillie, ton lourd corymbe Agonise et descend tout pâle vers les limbes. Ah ! si j’étais avec l’amie lassée, Un soir, dans la bruyère délaissée ! Les rainettes, parmi les reines des prés Et les roseaux, criaient énamourées. Les scarabées grimpent le long des prêles, Les geais bleus font fléchir les branches frêles. On entendait les cris énamourés Des rainettes, parmi les reines des prés. Un chien, au seuil d’une porte entr’ouverte, Là-haut, pleure à la lune naissante et verte Qui rend un peu de joie au ciel aveugle ; La vache qu’on va traire s’agite et meugle, Un chien pleure à la lune naissante et verte, Là-haut, au seuil d’une porte entr’ouverte. Pendant que nous montons, l’âme inquiète Et souriante, vers la courbe du faîte, Le Rêve, demeuré à mi-chemin, S’assied pensif, la tête dans sa main, Et nous montons vers la courbe du faîte, Nous montons souriants, l’âme inquiète.

1892.

V LE SOURIRE

Le sourire est un être équivoque, lumière Éphémère, fuyante risée des libellules Qui rasent l’eau dormante et claire des étangs verts. Frère d’Eros, il a des ailes minuscules Et aux flèches d’argent qui peuplent son carquois La pointe est un désir et la barbe un scrupule. Ses yeux sont des saphirs heureux, discrètes joies D’amour, mais quand l’oubli amuse ses prunelles, Ils ont l’air de lapis, souvent, ou de turquoises. La bouche est rouge, elle a la grâce d’un pastel Et le pourpre très doux, le velours d’un œillet ; Quand elle s’ouvre, il en sort un ruban d’étincelles. Le sourire est un être équivoque, si léger Qu’il ne pose pas plus qu’un oiseau sur la branche. Il vole et se renvole, il nargue les aguets. On croyait le tenir, il a fui comme un charme. Pas plus qu’une hirondelle on ne le prend au piège Et s’il était captif, il mourrait dans sa cage. Il s’arrête par-ci par-là, dans un cortège D’éclairs, jase et d’un seul coup d’aile part en fusée. Il fait joujou, il raille, car il est très espiègle. Il est lumière, il est parfum, il est rosée, Il se métamorphose : flambeau, phosphorescence, Étoile au crépuscule, feu follet dans les prés. Il est lumière, il a autour de ses cheveux, Les violets, les zinzolins, les améthystes, Les sinoples, les roses, les mauves et les bleus : Les couleurs, mais surtout les douteuses, les tristes, Ces fleurs pâles d’avoir trop aimé le soleil, Les blondes, ces plaisirs où l’on s’endolorise, Les blancs trempés un peu de chair ou de paillet, Les outre-mer, les pers et les glauques divins, Dont se teignaient les yeux moqueurs des Immortelles. — Oh ! les piquants bitumes sous des yeux libertins ! Oh ! les brûlants cinabres sur des joues de déesses, Diane aux genoux blancs, et toi Vénus aux seins Prédestinés ! — Il est parfum, et les caresses Des odeurs souveraines animent ses baisers, Baumes métaphysiques, spasmes par catachrèse ! Il est lumière, il est parfum, il est rosée. Le sourire est un être équivoque et charmeur. — Envoi. — Ah ! chère ! Il t’aime, il vient à toi en roi, Il installe son charme et sa grâce en ton cœur, Il adore tes lèvres, tes yeux, tes dents, ta voix.

1890.

VI LE LAC SACRÉ

Les vagues gémissaient comme des femmes blessées, Le lac sacré râlait sous la haine du ciel Et l’invisible chœur des amours trépassées Aboyait à la mort et broyait de ses ailes Les vagues gémissant comme des femmes blessées.

O lac sacré, témoin de tant d’anniversaires Et des chuchotements de tant d’âmes royales, Toi qui vis, surgissant des dalles funéraires, Tant de fantômes blancs étendant leurs mains pâles Vers le témoin sacré de tant d’anniversaires ! O lac sacré, asile où les pieds nus des folles Ont lavé leur poussière et fini leur voyage ; Firmament où les fleurs, au baiser des étoiles, Se pâmaient et parlaient le langage des mages Dans l’asile sacré, sous les pieds nus des folles ! O lac sacré, ô pacifique mer océane, Adorable refuge, port des barques mystiques, Golfe aux yeux violets, ô pensée diaphane, Gouffre rempli de perles, gouffre métaphysique, O lac sacré, ô pacifique mer océane !

Les vagues gémissaient comme des femmes blessées, Le lac sacré râlait sous la haine du ciel Et l’invisible chœur des amours trépassées Aboyait à la mort et broyait de ses ailes Les vagues gémissant comme des femmes blessées.

VII MARITURA

Dans la terre torride une plante exotique, Penchante, résignée : éclos hors de saison, Deux boutons fléchissaient, l’air grave et mystique ; La sève n’était plus pour elle qu’un poison. Et je sentais pourtant de la fleur accablée S’évaporer l’effluve âcre d’un parfum lourd, Mes artères battaient, ma poitrine troublée Haletait, mon regard se voilait, j’étais sourd. Dans la chambre, autre fleur, une femme très pâle, Les mains lasses, la tête appuyée aux coussins. Elle s’abandonnait ; un insensible râle Soulevait tristement la langueur de ses seins. Mais ses cheveux tombant en innombrables boucles Ondulaient sinueux comme un large flot noir Et ses grands yeux brillaient du feu des escarboucles Comme un double fanal dans la brume du soir. Les cheveux m’envoyaient des odeurs énervantes, Pareilles à l’éther qu’aspire un patient, Je perdais peu à peu de mes forces vivantes Et les yeux transperçaient mon cœur inconscient.

1878.

VIII LA FORÊT BLONDE

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse, Mes herbes sont des cils trempés de larmes claires Et mes liserons blancs s’ouvrent comme des paupières. Voici les bourraches bleues dont les yeux doux fleurissent Pareils à des étoiles, à des désirs, à des sourires, Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse. Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse, Mes lierres sont les lourds cheveux et mes viournes Contournent leurs ourlets, ainsi que des oreilles. O muguets, blanches dents ! églantines, narines ! O gentianes roses, plus roses que les lèvres ! Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse. Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse, Mes saules ont le profil des tombantes épaules, Mes trembles sont des bras tremblants de convoitise, Mes digitales sont les doigts frêles, et les oves Des ongles sont moins fins que la fleur de mes mauves, Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse. Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse, Mes sveltes peupliers ont des tailles flexibles, Mes hêtres blancs et durs sont de fermes poitrines Et mes larges platanes courbent comme des ventres L’orgueilleux bouclier de leurs écorces fauves, Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse. Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse, Boutons rouges, boutons sanglants des pâquerettes, Vous êtes les fleurons purs et vierges des mamelles. Anémones, nombrils ! Pommeroles, aréoles ! Mûres, grains de beauté ! Jacinthes, azur des reines ! Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse. Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse, Mes ormes ont la grâce des reins creux et des hanches, Mes jeunes chênes, la forme et le charme des jambes, Le pied nu de mes aunes se cambre dans les sources Et j’ai des mousses blondes, des mystères, des ombres, Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.

1889.

IX SYMBOLES

Les violets, les ors, les verts, les pourpres fiers Ont tonné dans le bleu naissant de l’Orient ; Les doutes, les ardeurs, les désirs, les colères Troublent l’océan blanc de l’âme qui m’est chère. Pourpres et violets s’entremêlent, aveuglant Les yeux du dieu Soleil qui revient des enfers ; Les doutes, les colères s’allument, enténébrant Le cœur pur où fulgure obscur le diamant. Çà et là des ors tels que des lampes légères ; Plus haut planent lucides les verts évanescents ; Les désirs, s’envolant sur le dos des chimères, Jouent avec la lumière et le crin des crinières. Soleil ! salut, sauveur ! Salut, soleil vivant, Maître du ventre nu et prince de la terre ! Salut, âme ! Et salut chair, sauvées du néant ! Ame, donne ta grâce, et chair, donne ton sang.

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