SECONDE PARTIE
E. (Ely) Halpérine-Kaminsky translation
I
Vingt années se sont passées, beaucoup d’eau a coulé depuis, bien des gens sont morts, bien d’autres sont nés, ont grandi et vieilli, davantage encore de pensées sont nées et sont mortes ; bien des choses nobles et détestables du temps passé ont disparu ; bien des choses jeunes et belles ont apparu ; davantage encore de caduques et d’infirmes se sont fait jour.
Le comte Fedor Tourbine a été tué, il y a bien longtemps, dans un duel avec un étranger qu’il avait frappé de son knout en pleine rue. Son fils, qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau se ressemblent, est déjà un beau jeune homme de vingt-trois ans. Il est officier dans la garde. Moralement, le jeune comte Tourbine ne ressemble pas du tout à son père. Il n’a même pas l’ombre de ses penchants impétueux, passionnés et, à vrai dire, débauchés du siècle passé. En même temps que l’intelligence et l’instruction, la vivacité d’esprit qu’il avait héritée de son père, l’amour des convenances et de tout ce qui constitue le confort de la vie, le sens pratique des hommes et des circonstances, la sagesse et la prévoyance étaient ses facultés distinctives.
Il suivait sa carrière avec régularité. A vingt-trois ans il était déjà lieutenant… Quand vint la guerre, il pensa que son intérêt, pour son avancement, était de passer dans l’armée active. Il entra donc dans un régiment de hussards avec un grâce immédiatement supérieur au sien, et ne tarda pas à recevoir le commandement d’un escadron.
Au mois de mai de l’année 1848, le régiment des hussards de S. traversait le gouvernement de K. ; l’escadron commandé par le jeune Tourbine devait passer la nuit à Morozovka, village appartenant à Anna Fedorovna.
Mme Zaïtsova vivait encore, mais était déjà si peu jeune qu’elle ne se considérait plus comme jeune, ce qui est tout dire pour une femme. Elle était devenue très grosse. A ce qu’on dit, cela rajeunit une femme. Mais, sur ce visage bouffi et blanc, de grosses rides potelées avaient tracé leur sillon. Elle n’allait plus à la ville et montait avec un effort dans son équipage, mais elle avait gardé sa bonté naïve.
Elle était toujours aussi sotte, on pouvait bien le dire à présent que sa beauté n’était plus là pour pallier cette imperfection.
Avec elle vivait sa fille Liza, une beauté campagnarde russe de vingt-trois ans, et son frère, notre vieille connaissance le cavalier, qui avait mangé pour les autres tout son petit avoir et s’était réfugié chez sa sœur pour y finir ses jours. Ses cheveux étaient tout gris, sa lèvre supérieure s’affaissait, mais ses moustaches restaient soigneusement noircies. Les rides couvraient non seulement son front et ses joues, mais encore son nez et son cou, et son dos se voûtait. Cependant ses jambes affaiblies restaient arquées et décelaient l’ancien cavalier.
La famille d’Anna Fedorovna est réunie dans un petit salon de la vieille maison, dont une porte et les fenêtres à balcon donnaient sur un vieux jardin orné de grands tilleuls.
La maîtresse de la maison, en camisole lilas, était assise sur un divan devant une table d’acajou et se tirait les cartes. Son frère, vêtu d’un pantalon blanc et d’un veston bleu, était installé près de la fenêtre ; il tressait du coton blanc, occupation qu’il aimait beaucoup et que lui avait enseignée sa nièce, car il ne pouvait plus faire autre chose ; ses yeux étaient trop affaiblis pour lire les journaux, son passe-temps favori d’autrefois.
Pimotchka, la fille adoptive d’Anna Fedorovna, répétait sa leçon sous les yeux de Liza qui tricotait en même temps, avec des aiguilles en bois, une paire de bas pour son oncle.
Les derniers rayons du soleil couchant jetaient à travers l’allée de tilleuls une clarté tamisée sur la dernière fenêtre et sur l’étagère qui se trouvait auprès du cavalier. Dans le jardin et dans la chambre il faisait si calme qu’on entendait, derrière la fenêtre, une hirondelle voleter rapidement, ou, dans la chambre, le soupir léger d’Anna Fedorovna ou les toussotements du vieux cavalier qui posait ses pieds l’un sur l’autre et changeait de temps en temps de position.
— Comment se tire-t-on les cartes, Lizanka ?… J’oublie toujours, dit Anna Fedorovna en cessant de mêler ses cartes.
Sans abandonner son tricot, Liza s’approcha de sa mère et regarda le jeu.
— Mais vous avez tout brouillé, ma chère petite maman, s’écria-t-elle en remettant les cartes en ordre. — A présent elles sont comme il faut… Mais cela tombe comme vous l’avez voulu ! ajouta-t-elle en retirant furtivement une carte du jeu.
— Oh ! tu me trompes toujours… Tu me dis toujours que cela réussit.
— Non, vraiment ; la réussite est faite.
— C’est bon, c’est bon !… espiègle… N’est-il pas l’heure de prendre le thé ?
— J’ai déjà dit de faire chauffer le samovar. Je vais y aller. Faut-il l’apporter ici ?… Finis vite ta leçon, Pimotchka, et nous courrons un peu.
Eliza sortit.
— Lizotchka !… Lizanka !… cria l’oncle, en regardant son travail avec attention ; je crois avoir laissé échapper une maille. Arrange-la-moi donc, ma chérie.
— Tout à l’heure, tout à l’heure. Je vais faire casser le sucre.
En effet, trois minutes après, elle revint, s’approcha de son oncle et le saisit par l’oreille.
— Voilà… cela vous apprendra à laisser échapper des mailles, dit-elle en riant.
— Cesse, cesse donc et répare le dégât. Vois, il y a là quelques nœuds.
Liza prit la tresse, ôta une épingle de son fichu, que le vent entr’ouvrit un instant, remit la maille, tira deux fois sur la tresse et la rendit à son oncle.
— Embrassez-moi pour la peine, dit-elle en lui tendant sa joue rose et en rattachant son fichu avec l’épingle. Vous prendrez du thé avec du rhum, c’est aujourd’hui vendredi.
Elle sortit de nouveau.
— Petit oncle, venez donc voir !… Des hussards viennent ici ! entendit-on de la chambre voisine.
Anna Fedorovna et son frère passèrent dans la salle où le thé était servi, et dont les fenêtres donnaient sur la rue. On voyait très peu ; on distinguait seulement, à travers un nuage de poussière, une troupe qui s’avançait.
— Quel dommage, petite sœur, remarqua l’oncle. Quel dommage que nous soyons si à l’étroit et que l’aile de notre maison ne soit pas terminée ! Nous aurions pu inviter les officiers. Les officiers de hussards, ce sont des jeunes gens si gais, si agréables !… J’aurais pu les contempler au moins encore un peu.
— J’en serais de même très contente ; mais vous savez vous-même, mon frère, que nous n’avons pas de place : une chambre à coucher, celle d’Eliza, le salon et cette chambre, qui est la vôtre, et c’est tout. Où les loger ?
Jugez-en vous-même… Mikhaïlo Matveïev a nettoyé pour eux l’isba du staroste ; il dit que ce sera assez propre.
— Nous t’aurions choisi un fiancé, Lizotchka, un brave hussard ! dit l’oncle.
— Non, je ne veux pas d’un hussard… Je veux un uhlan… C’est dans les uhlans que vous avez servi, oncle, n’est-ce pas ?… Je ne veux pas même connaître les hussards, on dit que ce sont des risque-tout.
Eliza rougit un peu et partit d’un éclat de rire sonore.
— Voilà Oustiouchka qui court ; il faut lui demander ce qu’elle a vu, dit la jeune fille.
Anna Fedorovna fit appeler Oustiouchka.
— Elle ne peut pas rester à son travail… Il faut toujours qu’elle s’échappe pour aller voir les soldats, fit Anna Fedorovna. — Eh bien ! où a-t-on logé les officiers ? demanda-t-elle à Oustiouchka.
— Chez les Eremkine, Madame. Ils sont deux… Quels beaux cavaliers !… On dit qu’il y en a un qui est comte.
— Comment le nomme-t-on ?
— C’est, je crois, Kazarov ou Tourbinev ; je ne me rappelle plus, excusez-moi.
— Quelle sotte !… Elle ne sait même pas renseigner les gens… Tu aurais dû au moins retenir le nom.
— Eh bien ! je vais y aller.
— Oh ! je sais que tu en es très capable. Mais non, c’est Danilo qui ira… Dites-lui, mon frère, qu’il aille demander si les officiers ont besoin de quelque chose… Il faut toujours être convenable… Il faudra dire que c’est de ma part.
Le cavalier et sa sœur se remirent à leur thé. Liza passa à l’office pour mettre le sucre cassé dans le sucrier. Oustiouchka lui parlait des hussards.
— Mademoiselle, ma chérie, qu’il est beau, ce comte ! C’est tout simplement un chérubin aux cils noirs… Voilà le fiancé qu’il vous faudrait. Vous feriez tous deux un beau couple.
Les autres domestiques souriaient approbativement. La vieille bonne, qui tricotait un bas, près de la fenêtre, soupira et fit une prière pour que se réalisât ce vœu.
— Les hussards t’ont charmée à ce point ! dit Liza. — Je sais que tu es experte à raconter… Apporte-moi, s’il te plaît, du sirop, Oustiouchka… Il faudra en offrir aux hussards.
Eliza prit le sucrier et sortit en riant.
« Je voudrais bien savoir comment est ce hussard. Est-il brun ou blond ? Il serait sans doute content de faire notre connaissance… Mais il passera et ne saura même pas que j’ai pensé à lui… Combien ont déjà passé ainsi sans me voir… excepté mon oncle et Oustiouchka !… Qu’importent ma coiffure, les manchettes que je porte ! personne ne me remarque », pensait-elle en soupirant. Et elle caressait son bras blanc et potelé. — « Il doit être de haute taille, avoir de grands yeux et probablement de petites moustaches noires… Non, vraiment, j’ai déjà vingt-deux ans passés, et personne n’est amoureux de moi, excepté Ivan Ipatich, le grêlé. Et, il y a quatre ans, j’étais plus belle qu’à présent… C’est ainsi que ma jeunesse se passe sans joie… Oh ! que je suis malheureuse, moi, pauvre demoiselle de village ! »
La voix de sa mère, qui l’appelait pour verser le thé, tira la demoiselle de village de sa rêverie. Elle secoua sa petite tête et rejoignit sa mère.
Les meilleures choses arrivent par hasard. Plus on prend de souci et moins l’on réussit. Dans les campagnes, on s’inquiète rarement de donner une bonne éducation aux enfants ; donc, pour la plupart, les enfants éduqués au hasard le sont bien. C’est ce qui arriva surtout pour Liza.
Anna Fedorovna, avec son intelligence bornée et son caractère insouciant, n’avait donné aucune éducation à Liza. Elle ne lui avait fait apprendre ni la musique, ni le français, cette langue si utile ; mais le hasard fit que son mari lui donna une fille douée d’une santé robuste. Une nourrice et une bonne se chargèrent de l’enfant, la nourrirent, l’habillèrent de petites robes d’indienne et de souliers en peau de bélier ; elles l’envoyaient se promener et ramasser des champignons et des framboises dans la forêt. Un séminariste lui enseigna la lecture et l’arithmétique, et, à seize ans, Liza se trouva être pour sa mère une amie toujours gaie et une active ménagère.
Anna Fedorovna, dans sa bonté, avait toujours des filles adoptives, serves ou enfants trouvées. Liza, dès l’âge de dix ans, s’occupait déjà d’elles, leur apprenait à lire, les habillait, les conduisait à l’église et réprimait leurs espiègleries. Puis vint le bonhomme d’oncle, qu’on dut soigner comme un enfant. Puis, les moujiks et les domestiques s’adressaient à la jeune demoiselle pour avoir des remèdes dans leurs maladies ; elle leur donnait du sureau, de la menthe et de l’alcool camphré. Puis, le ménage dont le soin, par hasard, passa dans ses mains ; ensuite l’amour qu’elle avait en elle se satisfit en s’épanchant dans la nature et dans la religion. Spontanément Liza était devenue une femme active, bonne, gaie, indépendante, pure et profondément religieuse. Il est vrai qu’elle éprouvait des petites souffrances de vanité quand elle voyait à l’église ses voisines coiffées de chapeaux à la mode, qu’on faisait venir de K. ; qu’il lui arrivait de verser des larmes de dépit à propos de sa mère, devenue, en vieillissant, grognon et capricieuse ; qu’elle était envahie parfois par les rêves d’amour les plus irréalisables et aussi les moins immatériels ; mais l’activité saine et utile qui lui était devenue indispensable avait dissipé tout cela et, à vingt-deux ans, elle n’avait pas une tache ; pas un reproche ne troublait l’âme sereine et tranquille de cette jeune fille radieuse de beauté physique et morale.
Liza était de taille moyenne, plutôt rondelette ; ses yeux étaient gris, plutôt petits, avivés d’une ombre légère à la paupière inférieure ; ses cheveux descendaient en une lourde et longue natte blonde ; sa démarche était grave et avait quelque nonchalance qui lui imprimait un balancement en canard, comme on dit. L’expression de son visage, quand elle s’occupait de quelque chose sans que son esprit fût agité, paraissait dire à ceux qui la regardaient : « Il fait bon de vivre sur terre à qui a la conscience pure et le cœur aimant. » Même dans ses moments de dépit, de trouble ou de tristesse, à travers les larmes, et malgré le froncement de son sourcil gauche et le pincement de ses lèvres, se trahissait comme malgré elle dans les fossettes de ses joues, au coin de ses lèvres, et dans ses yeux habitués à sourire à la vie, un cœur foncièrement bon et que l’esprit ne faussait point.
II
Il faisait encore chaud, bien que le soleil descendît déjà sur l’horizon, lorsque l’escadron entra dans Morozovka. En avant, au milieu de la rue poudreuse du village, trottait en mugissant d’inquiétude une vache séparée du troupeau et incapable du comprendre qu’il lui était beaucoup plus simple de se jeter de côté et de laisser passer l’escadron qui semblait la poursuivre. Les vieux paysans, les babas, les enfants regardaient les hussards avec avidité, formant la haie des deux côtés de la rue. Au milieu d’un nuage épais de poussière, les hussards arrêtèrent leurs chevaux, qui piétinèrent et s’ébrouèrent un instant.
A la droite de l’escadron, deux officiers montaient avec aisance deux magnifiques chevaux. L’un était le commandant comte Tourbine ; l’autre, un très jeune homme récemment promu en grade de sous-lieutenant, se nommait Polozov.
De la principale isba sortit un hussard en redingote blanche d’été. Otant sa casquette, il s’approcha des officiers.
— Où est le logement qui nous est réservé ? demanda le comte.
— Pour Votre Excellence, répondit le quartier-maître en sursautant. — Ici, chez le starosta… Il a nettoyé son isba. J’ai demandé un logement chez la pomestchitsa, on m’a répondu qu’il n’y en avait pas… Elle est si méchante…
— C’est bien, dit le comte en descendant de cheval et en étirant ses jambes engourdies. — Ma voiture est-elle arrivée ?
— Elle a daigné arriver, Votre Excellence, répondit le quartier-maître en indiquant avec sa casquette la voiture, dont on apercevait la caisse en cuir sous la porte cochère.
Puis il se précipita dans le vestibule de l’isba où la famille du paysan s’était réunie pour contempler l’officier. Dans sa précipitation à ouvrir la porte pour montrer à son supérieur que l’habitation avait été mise en bon état pour le recevoir, il bouscula une vieille femme, puis s’écarta pour laisser passer le comte.
La maison était assez spacieuse, mais peu propre. Un domestique allemand, vêtu comme un seigneur, se tenait dans la salle ; il installait un lit de fer. Quand il eut posé ses draps et bordé les couvertures, il mit la malle du comte en ordre.
— Fi ! quel logement dégoûtant ! s’écria le comte dépité. — Eh ! Diadenko, ne pouvait-on me trouver mieux, quelque part, chez le pomestchik ?
— Si Votre Excellence l’ordonne, j’irai à la maison seigneuriale, dit Diadenko. — Mais la maison seigneuriale n’a pas meilleure apparence.
— Inutile, alors… tu peux t’en aller.
Le comte s’étendit sur le lit en joignant ses mains derrière sa tête.
— Johann, cria-t-il à son valet de chambre, tu as encore fait une bosse au matelas, au beau milieu du lit. Tu ne sauras donc jamais faire un lit comme il faut ?
Johann s’approcha pour réparer le dommage.
— Non, c’est inutile… Ma robe de chambre, demanda-t-il d’une voix mécontente.
Le domestique lui apporta sa robe de chambre.
Le comte, avant de l’endosser, examina un des pans.
— C’est cela, tu n’as pas enlevé la tache… Peut-on plus mal servir que toi, ajouta-t-il en arrachant le vêtement des mains du valet de chambre et en s’en revêtant. — Dis-moi, le fais-tu exprès ?… Le thé est-il préparé ?…
— Che n’ai bas eu le temps te le vaire, répondit Johann.
— Imbécile !
Le comte prit un roman français et se mit à lire. Sa lecture se prolongea assez longtemps. Johann sortit et alla dans le vestibule activer le samovar. Il était évident que le comte était de mauvaise humeur, probablement à cause de la fatigue, de la poussière qui couvrait son visage, de ses habits qui le serraient et de son estomac à jeun.
— Johann ! cria-t-il de nouveau. Rends-moi compte des dix roubles que je t’ai donnés. Qu’as-tu acheté à la ville ?
Tourbine parcourut le compte et laissa échapper quelques marques de mécontentement à propos de la cherté des provisions.
— Apporte du rhum pour le thé.
— Che n’ai bas acheté de rhum pour le thé, dit Johann.
— C’est superbe… Combien de fois t’ai-je dit d’avoir toujours du rhum.
— Che n’afais bas assez l’archent.
— Pourquoi donc Polozov n’en a-t-il pas acheté… Tu aurais dû emprunter à son domestique.
— Le sous-liétn’nant Polossov, ché sais bas. Ils ont acheté tu thé et tu sucre.
— Animal !… va-t’en !… Tu es le seul être sur terre capable de me mettre hors de moi… Tu sais bien qu’en campagne je prends toujours le thé avec du rhum.
— Foilà teux lettres arrifées bar l’Élat-Machor… Elles fiennent t’arrifer, dit le valet de chambre.
Le comte, toujours étendu sur son lit, décacheta les lettres et les lut.
A ce moment, le jeune sous-lieutenant entra.
Il avait le visage rayonnant. Il avait logé son escadron.
— Eh bien, Tourbine, il fait bon ici, ce me semble… Il a fait si chaud… J’avoue que je me sens fatigué.
— Ah ! oui, il fait bon… une sordide et puante isba… et, grâce à toi, pas de rhum. Ton idiot de valet n’en a pas acheté ; celui-ci non plus… Tu aurais dû le lui dire au moins.
Il continua sa lecture. Sa première lettre lue, il la froissa et la jeta par terre.
— Pourquoi n’as-tu pas acheté de rhum ? demanda à voix basse le sous-lieutenant à son ordonnance. — Tu avais de l’argent.
— Est-ce que ce doit être toujours à vous d’en acheter ?… Je dépense déjà assez sans cela. Tandis que leur Allemand ne fait que fumer sa pipe, et voilà tout.
La seconde lettre n’était sans doute point aussi désagréable, car le comte souriait en la lisant.
— De qui est-ce ? demanda Polozov en rentrant dans la chambre et en arrangeant sa couchette sur une planche près du poêle.
— De Mina, répondit gaîment le comte, qui tendit la lettre au jeune homme. — Veux-tu la lire ?… Quelle charmante femme !… Quelle charmante femme !… Vraiment elle vaut mieux que nos demoiselles… Que d’esprit et de sentiment dans cette lettre ! La seule chose qui n’aille pas, c’est qu’elle me demande de l’argent.
— En effet, ce n’est pas bien, appuya le sous-lieutenant.
— Il est vrai que je lui en ai promis… Mais, tu sais, cette campagne… Du reste, si je dois être encore trois mois à commander l’escadron, je lui en enverrai… Ce ne serait vraiment pas à regretter… Qu’elle est charmante, eh ! dit-il en souriant et suivant des yeux l’expression du visage de Polozov, qui lisait la lettre.
— C’est horriblement mal orthographié, mais c’est charmant… Il me semble que tu es aimé.
— Hum !… Comment donc !… Il n’y a que ces femmes-là qui aiment véritablement… quand elles aiment.
— Et cette autre lettre, de qui ? demanda Polozov en tendant au comte celle qu’il venait de lire.
— Euh ! rien… Un méchant bonhomme, un vaurien, à qui je dois… C’est une dette de jeu.
— Voilà trois fois qu’il me la rappelle… je ne puis pas la payer maintenant. Stupide lettre, poursuivit le comte, visiblement agacé par ce souvenir.
Après cette conversation, un long silence se fit entre les deux officiers. Polozov, qui était visiblement sous l’influence du comte, buvait son thé en silence, jetant parfois des regards sur le beau visage assombri de Tourbine qui s’était mis à la fenêtre, et n’osait reprendre la conversation.
— Qu’en penses-tu ?… Cela peut très bien se faire !… s’écria soudain le comte en secouant joyeusement la tête. — Si nous avons une promotion cette année et si nous assistons encore à une affaire, je puis arriver à distancer mes anciens chefs d’escadron de la garde.
La conversation continuait sur ce thème, pendant la seconde tasse de thé, quand le vieux Danilo entra pour s’acquitter de la commission dont Anna Fedorovna l’avait chargé auprès de ces messieurs.
Sa commission faite, Danilo, ayant appris le nom de l’officier et se souvenant encore de la visite du feu comte Tourbine à K., ajouta de sa propre part :
— Ma maîtresse m’a ordonné de vous demander si vous n’êtes pas le fils du comte Fedor Ivanovitch Tourbine. Ma maîtresse, Anna Fedorovna, l’a beaucoup connu.
— C’était mon père… Dis à ta maîtresse que je lui suis très reconnaissant, que je n’ai besoin de rien… Seulement je lui demanderai si je ne pourrais avoir quelque part une chambre un peu plus propre… dans sa maison ou ailleurs.
— Pourquoi avez-vous dit cela ? dit Polozov dès que Danilo fut sorti. — Est-ce que cela ne vous est pas égal, pour une nuit ?… Quel dérangement vous allez leur causer !
— En voici bien d’une autre encore !… N’avons-nous pas assez erré d’isbas en isbas, toutes enfumées et sales ?… On voit tout de suite que tu n’es pas pratique… Pourquoi n’en pas profiter, si, pour une nuit, nous pouvons nous loger comme des hommes… Ils en seront enchantés, au contraire… Il y a une seule chose qui ne m’aille pas… Si cette dame a en effet connu mon père… ajouta le comte en souriant. — J’éprouve toujours un peu de honte quand on me parle de feu mon papa ; il y a toujours dessous quelque histoire scandaleuse ou quelque dette… Et c’est pourquoi j’évite autant que possible les vieilles connaissances de mon père… Du reste il était de son temps, conclut-il en reprenant sa mine sérieuse.
— J’oubliais de te raconter, dit Polozov, que j’ai rencontré le commandant de brigade des uhlans Iliine. Il désirerait beaucoup te voir… Il a un véritable culte pour ton père.
— Cet Iliine me parait être une vieille croûte… Tous ces messieurs qui ont connu mon père me racontent, comme pour m’être agréables, des choses que j’ai honte à entendre… Il est vrai que je ne m’enthousiasme pas et que j’envisage les choses froidement, tandis que mon père était un homme fougueux et se laissait aller parfois à commettre des actions un peu risquées… Mais, encore une fois, il était de son temps… Dans notre siècle, peut-être serait-il un homme très distingué ; car il avait de grandes facultés, il faut lui rendre cette justice.
Un quart d’heure après, le domestique revenait et transmettait au comte la prière que lui faisait la pomestchitsa de bien vouloir passer la nuit dans sa maison.
III
Anna Fedorovna, ayant appris que le jeune officier de hussards était le fils du comte Tourbine, ne tint plus en place.
— Ah ! mes aïeux ! Danilo, cours vite ; dis-lui que je le demande ici, cria-t-elle en proie à la plus vive agitation ; et, s’élançant vers la chambre des bonnes : — Lizanka !… Oustiouchka !… il faut arranger ta chambre, Liza… Tu vas passer dans la chambre de ton oncle, et vous, mon frère… Mon frère, vous coucherez dans le salon, pour cette seule nuit.
— Ce n’est rien, petite sœur… Je coucherai par terre.
— Ce doit être un beau garçon s’il ressemble à son père. Que je le voie, au moins, ce cher enfant… Tu le verras, Liza… Son père était un beau garçon… Où portes-tu la table ?… Laisse-la ici, cria Anna Fedorovna en se démenant. — Fais apporter deux lits… Empruntes-en un chez le gérant… Puis, tu prendras sur l’étagère les flambeaux de cristal dont mon frère m’a fait cadeau pour ma fête.
Tout fut vite prêt. Liza, bien que sa mère s’en mêlât, arrangea à sa manière la chambre destinée aux deux officiers. Elle fit les lits avec du linge propre et parfumé de réséda, ordonna de mettre une carafe d’eau et des bougies sur une petite table, fit brûler du papier odorant dans la chambre des bonnes et déménagea son petit lit qu’elle installa dans la chambre de son oncle.
Anna Fedorovna se calma, se remit à sa place, reprit même ses cartes, mais, en les disposant sur la table, elle s’appuya sur son coude potelé et demeura pensive.
« Ah ! comme le temps, comme le temps passe », se disait-elle à voix basse. — « Y a-t-il donc si longtemps de cela… Je le vois à présent comme autrefois… Quel espiègle il était ! »
Des larmes lui montèrent aux yeux.
« Voici Lizanka, à présent… Tout de même, elle n’est pas ce que j’étais à son âge… Elle est jolie, mais ce n’est pas cela… »
— Lizanka, tu devrais mettre pour ce soir ta robe de mousseline de laine.
— Est-ce que vous les invitez, maman ?… Mieux vaudrait ne pas le faire, dit Liza, en proie à une agitation qu’elle ne pouvait maîtriser, car la pensée de voir les officiers la troublait… — Mieux vaut ne pas les inviter, maman, répéta-t-elle.
En effet, le désir de voir les officiers était combattu en elle par la crainte d’un bonheur qu’elle pressentait.
— Peut-être voudront-ils faire notre connaissance, fit Anna Fedorovna en caressant les cheveux de sa fille. Elle songea :
« Non, ce ne sont pas les cheveux que j’avais en mon temps… Non, Lizotchka, cependant comme je l’aurais désiré pour toi !… »
En effet, elle désirait ardemment quelque chose d’heureux pour sa fille… Mais elle ne pouvait guère se bercer de l’espoir d’un mariage avec le comte… Pourtant un sentiment indéfini la poussait à désirer beaucoup, beaucoup pour sa fille… Elle eût voulu revivre encore une fois en sa fille les moments passés avec le feu comte.
Le vieux cavalier était, lui aussi, quelque peu agité par l’arrivée du jeune Tourbine. Il passa dans sa chambre, et s’y enferma. Un quart d’heure après il en sortit vêtu d’une hongroise et d’un pantalon bleu. Sa physionomie exprimait une joie embarrassée comme celle d’une jeune fille qui essaye pour la première fois une robe de bal. Il se dirigea vers la chambre destinée aux hôtes.
— Nous allons les voir, ces hussards d’aujourd’hui, ma petite sœur… Le feu comte était un véritable hussard… Nous allons voir… nous allons voir.
Les officiers étaient déjà arrivés. Ils s’étaient installés dans leur chambre.
— Eh bien ! tu vois, dit le comte en se couchant tout habillé, sans ôter ses bottes poudreuses, sur le lit qu’on lui avait préparé. Ne sommes-nous pas mieux ici que dans cette isba, en compagnie des cafards ?
— Évidemment nous sommes mieux ici… mais nous sommes les obligés des maîtres de cette maison…
— Quelle bêtise !… Il faut partout se conduire d’une manière pratique… Ils sont charmés, j’en suis sûr… Garçon ! cria le comte, demande quelque chose pour voiler cette fenêtre ; sans quoi il y aura ici un courant d’air cette nuit.
A ce moment, le vieux cavalier entra pour faire connaissance avec les officiers. En rougissant un peu, il ne laissa pas échapper l’occasion de raconter qu’il avait été le camarade du feu comte, dont il avait eu la sympathie. Il ajouta même que plusieurs fois Tourbine lui avait rendu des services. Entendait-il par là que le feu comte ne lui avait pas rendu ses cent roubles, ou bien qu’il l’avait jeté dans la neige, ou qu’il l’avait injurié ? Le vieux cavalier ne s’expliqua pas là-dessus.
Le jeune comte fut très poli pour le vieillard. Il le remercia pour le logement qu’on lui avait fait donner.
— Excusez-nous si ce n’est pas très confortable, comte…
Il allait dire : « Votre Excellence », ayant perdu l’habitude de parler à des personnages. Il reprit.
— La maison de ma sœur est petite… Pour ce qui est de la fenêtre, nous allons la voiler tout de suite, et ce sera à merveille.
Sous le prétexte d’aller commander qu’on apportât un rideau, mais en réalité pour aller conter aux siens son impression sur le jeune officier, il sortit de la chambre.
La jolie Oustiouchka entra avec un châle que lui avait donné sa maîtresse ; elle voila la fenêtre et demanda si ces messieurs ne prendraient pas volontiers du thé.
Le confortable de son logement agissait visiblement sur l’humeur du comte. Il sourit gaiement et lutina Oustiouchka, si bien que celle-ci l’appela polisson. Il lui demanda si sa demoiselle était jolie, et, à la question d’Oustiouchka s’il prendrait du thé, il répondit qu’il acceptait volontiers, mais que, son souper n’étant pas prêt, il serait heureux que l’on apportât de la vodka, quelque chose à manger et, s’il y en avait dans la maison, du xérès.
L’oncle était tout transporté de l’amabilité de Tourbine ; il chantait les louanges de la jeune génération, et jurait que les hommes du temps présent valaient beaucoup mieux que ceux du temps passé.
Anna Fedorovna n’en voulut pas convenir ; elle pensait qu’il n’y avait jamais eu rien de mieux que le comte Fedor Ivanovitch. A la fin, elle se fâcha même sérieusement et fit remarquer avec sécheresse que « pour vous, mon frère, celui qui vous parle le dernier est le meilleur. Certes, aujourd’hui, les gens sont devenus plus intelligents, mais pourtant personne ne dansait mieux l’écossaise que Fedor Ivanovitch, personne n’avait son amabilité. Si bien que tout le monde raffolait de lui… Seulement, il ne s’occupait que de moi… Vous voyez bien que, de notre temps, il y avait aussi des gens du monde ».
A ce moment arriva la demande de vodka, de victuailles et du xérès.
— Eh ! mon frère, vous ne faites jamais le nécessaire. Il fallait faire préparer à souper, s’écria Anna Fedorovna… Liza, occupe-t-en, ma chérie.
Liza courut à l’office pour chercher des petits champignons salés et du beurre frais ; elle recommanda au cuisinier de préparer des côtelettes hachées.
— Et pour le xérès, comment faire ?… Vous en reste-t-il, mon frère ?
— Non, ma sœur, je n’en ai jamais eu.
— Comment, non ! Que buvez-vous donc avec le thé ?
— Du rhum, Anna Fedorovna.
— N’est-ce pas la même chose ?… Donnez de votre rhum… C’est toujours la même chose… Il vaudrait peut-être mieux les inviter ici, mon frère ; ce serait préférable… Ils ne s’en offenseront pas, je pense.
Le cavalier déclara que le comte ne refuserait pas et se fit fort de l’amener.
Anna Fedorovna sortit pour mettre, on ne sait pourquoi, sa robe de gros-gros et un nouveau bonnet. Liza était si occupée qu’elle n’avait même pas eu le temps d’ôter sa robe de toile rose à larges manches. Elle était très agitée ; il lui semblait que quelque chose d’inattendu l’attendait, quelque chose comme un nuage bas et noir oppressait son âme.
Ce hussard, noble et beau, lui apparaissait comme quelque chose de tout à fait nouveau, d’incompréhensible et d’attrayant.
Son caractère, ses habitudes, ses paroles, tout en lui devait être si extraordinaire qu’elle n’avait jamais rencontré rien de semblable. Tout ce qu’il pensait et disait devait être intelligent et juste, tout ce qu’il faisait honnête, tout son extérieur attrayant ; elle n’en doutait pas.
S’il avait demandé non seulement à manger et du xérès, mais même un bain d’odeurs, elle ne s’en fût pas étonnée et ne le lui eût pas reproché, tant elle eût été convaincue qu’il devait en être ainsi.
Le comte accepta sans façon l’invitation que le cavalier s’était chargé de lui transmettre de la part d’Anna Fedorovna.
Il se peigna, prit son manteau et son porte-cigares.
— Viens-tu ? dit-il à Polozov.
— Mieux vaudrait n’y pas aller, répondit le sous-lieutenant. — Ils feront des frais pour nous recevoir[22].
— Sottises !… Au contraire, cela les rendra heureux… D’ailleurs, j’ai pris mes renseignements… La demoiselle est jolie… Viens, dit le comte en français.
— Je vous en prie, messieurs[23], dit le cavalier pour faire entendre que lui aussi savait le français et qu’il avait compris ce que disaient les officiers.
IV
Liza, rouge et les yeux baissés, semblait fort occupée à remplir la théière et craignait de regarder les officiers quand ils entrèrent dans le salon. Anna Fedorovna, au contraire, se leva vivement, salua et, sans cesser de dévisager le comte, se mit à lui parler de sa ressemblance extraordinaire avec son père ; puis elle lui présenta sa fille, lui offrit du thé, des confitures, de la marmelade de campagne.
Personne ne faisait attention au sous-lieutenant ; dans sa timidité, il s’en félicitait, car il pouvait ainsi détailler tout à son aise la beauté d’Eliza, qui le frappait d’une manière si inattendue.
L’oncle, en écoutant la conversation de sa sœur avec le comte, épiait l’occasion de placer ses souvenirs de cavalier. Tourbine, tout en prenant le thé, fumait son cigare ; Liza se retenait à grand’peine de tousser ; il était très aimable et causait avec animation. Il interrompait fréquemment Anna Fedorovna, si bien qu’il finit par accaparer la conversation. Une seule chose en lui paraissait étrange à ses interlocuteurs : il lâchait souvent des paroles un peu risquées pour le milieu timoré où il se trouvait, cela faisait l’effroi d’Anna Fedorovna ; et Liza en rougissait jusqu’aux oreilles.
Mais le comte ne s’apercevait pas de l’effet qu’il produisait et continuait tranquillement, de son ton simple et aimable. Liza versait le thé, silencieuse, et, sans remettre les tasses entre leurs mains, les posait tout près des hôtes ; elle n’était pas encore remise de son agitation et elle écoutait avec avidité les récits du comte.
Mais ces récits et les pauses de la conversation la rassurèrent petit à petit. Elle n’entendit point les choses intelligentes qu’elle attendait de lui, ne trouva pas cette grâce qu’elle espérait ; et, même, à la troisième tasse de thé, quand ses yeux aguerris osèrent se fixer sur Tourbine qui ne détourna pas les siens et continua de causer en la regardant avec un sourire, elle se sentit un peu d’hostilité contre lui et ne fut pas loin de penser que non seulement il n’avait rien d’extraordinaire, mais qu’encore il ne se distinguait en rien de tous ceux qu’elle avait vus jusqu’à présent, et qu’il ne méritait guère d’être redouté. Elle ne voyait de lui que des ongles longs et soignés, mais rien de plus, rien d’exceptionnel.
Liza se tranquillisa, non sans quelque regret, de son rêve ; alors elle sentit passer sur elle le regard du sous-lieutenant et cela l’inquiéta un peu.
« Peut-être est-ce celui-ci et non celui-là », pensait-elle.
V
Après le thé, Anna Fedorovna fit passer ses hôtes dans une autre salle et reprit sa place habituelle.
— Vous voudriez peut-être vous reposer, comte ? demanda-t-elle.
Sur une réponse négative elle reprit :
— Comment vous intéresser, alors, mes chers hôtes ?… Jouez-vous aux cartes, comte ? Vous, mon frère, vous pourriez faire une partie…
— Mais vous jouerez aussi, ma sœur, répondit le cavalier… Faisons donc la partie ensemble… Qu’en dites-vous, comte, et vous, Monsieur ?
Les officiers acquiescèrent à tout ce qui serait agréable à leurs aimables hôtes.
Liza alla chercher dans sa chambre un jeu de vieilles cartes dont elle se servait pour se dire la bonne aventure, afin de savoir si le rhume de sa mère se passerait bientôt, si son oncle tarderait à revenir de la ville ou si une voisine viendrait leur rendre visite. Elle avait ces cartes depuis deux mois, mais elles étaient plus propres que celles qui servaient à Anna Fedorovna.
— Mais vous ne jouez peut-être pas de petites sommes ? demanda l’oncle. — Avec Anna Fedorovna nous jouons à un demi-kopek la partie. Elle nous gagne toujours.
— Comme il vous plaira… dit le comte.
— Eh bien ! jouons à un kopek la mise, pour nos chers hôtes… Qu’ils me gagnent, moi, la vieille, dit Anna Fedorovna en s’installant dans son fauteuil et en arrangeant les plis de sa mantille.
« Peut-être vais-je gagner », pensa Anna Fedorovna, qui, avec l’âge, se sentait devenir joueuse passionnée.
— Voulez-vous ?… Je vais vous apprendre à jouer avec les petits tableaux, avec misère, c’est très amusant.
Cette nouvelle mode de jouer, en grande vogue à Saint-Pétersbourg, plut à tout le monde.
L’oncle assurait qu’il connaissait ce jeu et que c’était à peu près comme le boston… Seulement il l’avait un peu oublié. Anna Fedorovna n’y comprit rien et dut être longtemps forcée, en souriant et en hochant approbativement la tête, de dire qu’elle comprenait déjà le jeu et que tout cela était parfaitement clair pour elle.
Aussi on rit beaucoup quand, au beau milieu du jeu, Anna Fedorovna, avec un as et un roi, déclara misère ! et resta avec six. Elle se troubla, sourit et finit par convenir qu’elle n’était pas encore très exercée. Pourtant on inscrivait ses points perdants, d’autant plus que le comte, grand joueur, marquait avec prudence, calculait juste, et ne comprenait ni les poussées du sous-lieutenant sous la table ni les erreurs grossières que commettait le jeune officier.
Liza rapporta de la marmelade, trois sortes de confitures et des pommes marinées ; debout derrière le fauteuil de sa mère, elle regardait le jeu et jetait de rapides coups d’œil sur les officiers, surtout sur les mains blanches aux ongles roses du comte, avec lesquelles il pesait ses cartes et faisait les levées d’un geste si assuré, si expérimenté et si gracieux à la fois.
De nouveau, Anna Fedorovna s’emporta et, devançant les autres, elle acheta jusqu’au sept ; elle perdit trois. Quand, sur la demande de son frère, elle dut inscrire quelques chiffres, elle se trouva tout à fait désorientée.
— Ce n’est rien, maman, vous vous rattraperez, dit en souriant Liza pour dégager sa mère de cette situation risible.
— Tu devrais m’aider, Lizotchka, fit la vieille dame en jetant un regard effaré sur sa fille. — Je m’y perds…
— Mais je ne sais pas non plus, répondit Liza en calculant mentalement ce que sa mère avait dû perdre. — Vous perdrez beaucoup si vous continuez ainsi, et il ne vous restera plus même de quoi acheter une robe à Pimotchka, ajouta-t-elle en plaisantant.
— Mais, oui, on peut perdre ainsi jusqu’à dix roubles, dit le sous-lieutenant en fixant Liza, visiblement désireux de lier conversation avec elle.
— Mais ne jouons-nous pas des roubles de banque ? demanda Anna Fedorovna en regardant tout le monde.
— Je ne sais pas comment nous jouons… Je ne sais pas compter en roubles de banque, dit le comte. — Quelle somme fait un rouble de banque ?
— Mais à présent personne ne compte plus en roubles de banque, dit l’oncle qui se sentait en veine.
Anna Fedorovna ordonna d’apporter du mousseux, but elle-même deux verres de vin rouge, et sembla s’abandonner au sort. Une tresse de ses cheveux s’était échappée de dessous son bonnet, elle ne la rangea pas. Il lui semblait qu’elle eût perdu des millions et qu’elle fût elle-même tout à fait perdue. Le sous-lieutenant multipliait ses coups de pied sous la table ; le comte, sans y faire attention, inscrivait, avec une exactitude méticuleuse, les pertes de la pauvre femme. Enfin, on quitta la partie, malgré tous les efforts que fit Anna Fedorovna pour remanier son compte en affectant de s’être trompée et malgré la terreur qu’elle laissait voir des pertes qu’elle avait faites ; on constata, à la fin de la partie, qu’elle avait perdu neuf cent vingt points.
— Cela fait neuf roubles en billets de banque ? demanda-t-elle à plusieurs reprises.
Elle ne connaissait pas toute l’étendue de ses pertes ; il fallut que son frère lui expliquât qu’elle avait perdu trente-deux roubles et demi en billets de banque et qu’il fallait absolument les payer.
Le comte ne compta même pas son gain et, aussitôt le jeu fini, il s’approcha de la fenêtre où Liza disposait sur une table des viandes froides et des champignons marinés pour le souper, et fit tranquillement et simplement ce que le sous-lieutenant avait vainement tenté toute la soirée. Il entra en conversation avec elle à propos du temps qu’il faisait.
Pendant ce temps, le sous-lieutenant se trouvait dans une situation fort désagréable. Lorsque le comte se fut levé, et lorsque Liza, qui s’était efforcée de contenir l’explosion de mauvaise humeur de sa mère se fut éloignée, Anna Fedorovna se fâcha tout franchement.
— Il est vraiment regrettable que nous vous ayons fait tant perdre, fit Polozov, comme pour dire quelque chose. — J’en suis honteux.
— Vous avez inventé des tableaux et des misères… Je ne connais pas cela. En billets de banque, combien ai-je perdu ? demanda-t-elle encore.
— Trente-deux roubles et demi, répéta le cavalier, que le gain avait mis de bonne humeur. — Payez donc, ma petite sœur… payez donc.
— Je vous les donnerai… mais vous ne m’y prendrez plus… Je ne les regagnerai de ma vie.
Et Anna Fedorovna entra dans sa chambre et en rapporta neuf roubles en billets de banque.
Ce ne fut que sur les insistances du cavalier qu’elle se résigna à payer tout ce qu’elle avait perdu.
Polozov eut un instant un peu peur qu’Anna Fedorovna ne lui dît quelque chose de désagréable s’il renouait la conversation avec elle. Il se recula sans mot dire et s’approcha du comte et de Liza, qui parlaient près de la fenêtre ouverte.
Deux chandelles étaient posées sur la table préparée pour le souper. Leur lumière tremblotait parfois sous les chaudes brises de cette nuit de mai. De la fenêtre on apercevait le jardin éclairé d’une lueur toute différente de celle qui venait de la maison.
La pleine lune avait perdu ses teintes dorées ; elle ponctuait la cime des hauts tilleuls et projetait sa clarté pâle sur les petits nuages blancs et ténus qui par instant la voilaient tout entière. Dans l’étang, dont on apercevait la surface argentée à travers les allées, les grenouilles coassaient ; quelques oiseaux, voltigeant de branche en branche, balançaient doucement les fleurs humides et odorantes d’un lilas planté juste sous la fenêtre.
— Quelle belle soirée, dit le comte en s’approchant de Liza.
Il s’assit sur le rebord de la fenêtre.
— Vous vous promenez beaucoup, je pense ? reprit-il.
— Oui, répondit Liza, n’éprouvant plus, on ne sait pourquoi, aucun embarras de causer avec le comte. — Tous les matins, à sept heures, je sors pour le ménage, avec Pimotchka, la fille adoptive de maman.
— C’est agréable, la vie à la campagne, fit le jeune homme en incrustant son monocle dans son orbite et en regardant tour à tour le jardin et Liza. — Et le soir, à la clarté de la lune, sortez-vous quelquefois ?
— Non… mais il y a trois ans nous nous promenions, mon oncle et moi, toutes les nuits à la clarté de la lune… Il avait une étrange maladie… des insomnies. Pendant la pleine lune il lui était impossible de dormir. La fenêtre de sa chambre est basse et donne sur le jardin ; la lune l’éclaire en plein.
— C’est étrange, remarqua le comte. Cette Chambre n’est donc pas la vôtre ?
— Non, pour cette nuit seulement. C’est vous qui occupez ma chambre.
— Vraiment !… Oh ! mon Dieu, je ne me pardonnerai jamais le dérangement que je vous ai causé, fit le comte qui, en signe de sincérité, lâcha son monocle. — Si j’avais su…
— Au contraire, j’en suis très contente… La chambre de mon oncle est si gaie, la fenêtre en est basse… Je m’installerai ici avant de m’endormir, ou bien je pourrai me promener un peu dans le jardin.
« Quelle appétissante fillette ! » pensait le comte, qui replaça son monocle en contemplant Liza. Et, se rasseyant sur le bord de la fenêtre, il effleura de son pied celui de la jeune fille.
« Avec quelle ruse elle m’a fait entendre que je pourrais la voir cette nuit, dans le jardin ou à cette fenêtre ! »
Liza perdait aux yeux du comte la plus grande partie de ses charmes, tant la conquête en semblait facile.
— Comme ce doit être délicieux, fit-il en fixant les allées sombres, de passer une belle nuit dans ce jardin avec un être aimé.
Liza parut quelque peu confuse de ces paroles et aussi d’un second frôlement du pied du comte contre le sien. Avant qu’elle eût réfléchi, elle parla pour dissimuler son embarras.
— Oui, il fait bon de se promener à la clarté de la lune.
Elle se sentait désagréablement impressionnée. Elle recouvrit le bocal aux champignons marinés et s’apprêtait à quitter la fenêtre quand, le jeune sous-lieutenant s’étant approché, elle voulut rester pour voir comment celui-ci se comporterait vis-à-vis d’elle.
— Quelle belle nuit ! dit-il.
« Mais ils ne savent donc que parler du temps qu’il fait », pensa Liza.
— Quelle belle vue ! poursuivit Polozov. — Seulement, toujours la même chose, cela doit vous sembler fastidieux, ajouta-t-il, sentant qu’en disant cela il choquait les idées des autres ; mais il trouvait du plaisir à les contrarier.
— Pourquoi pensez-vous cela ?… Toujours le même mois de mai, toujours la même robe, cela peut ennuyer à la longue… Mais un beau jardin, jamais… surtout quand on aime s’y promener les soirs de lune… De la chambre de mon oncle on voit tout l’étang… Je compte bien le contempler à mon aise cette nuit.
— Vous n’avez pas de rossignols ? demanda le comte, ennuyé de ce que Polozov, en survenant, eût empêché de connaître d’une manière plus positive les conditions du rendez-vous.
— Au contraire, nous en avons toujours… L’an dernier les chasseurs en ont capturé un… la semaine dernière, il y en avait un qui chantait admirablement… Malheureusement le commissaire de police, en passant avec sa clochette, l’a effrayé et il est parti… Il y a trois ans, à mon oncle et moi, il nous est arrivé d’écouter le rossignol pendant deux heures sous une allée couverte.
— Qu’est-ce que vous raconte cette bavarde ? dit le cavalier en s’approchant des jeunes gens. — Vous sentez-vous faim ?
Après le souper, pendant lequel le comte loua fort les mets et montra beaucoup d’appétit, ce qui dissipa un peu la mauvaise humeur de la maîtresse du logis, les officiers prirent congé et entrèrent dans leur chambre.
Le comte serra la main du cavalier, puis celle d’Anna Fedorovna, sans la baiser, au grand étonnement de la bonne dame, enfin celle de Liza. Après quoi il la fixa dans les yeux et sourit agréablement. Ce regard embarrassa la jeune fille.
« Il est beau », pensait-elle. « Mais il s’occupe trop de lui. »
VI
— Eh bien ! n’as-tu pas honte ! fit Polozov, quand les officiers se trouvèrent seuls dans leur chambre… Je tâchais de perdre, je te faisais signe de m’imiter… Tu n’as donc pas honte !… La vieille dame en était toute chagrinée.
Le comte rit à gorge déployée.
— Quelle drôle de femme, comme elle était courroucée ! Il se remit à rire de telle sorte que Johann, qui se tenait près de son maître, se détourna pour pouvoir partager son hilarité.
— En voilà un fils de l’ami de leur famille, continua le comte en s’esclafant. Ah ! ah ! ah !
— Non, vraiment, ce n’est pas bien… J’ai eu pitié d’elle, fit le sous-lieutenant.
— Des bêtises !… Tu es encore jeune… Tu voulais donc que je perdisse !… Et pourquoi ? Je perdais aussi quand je ne savais pas jouer… Dix roubles, frère, c’est toujours cela… Il faut voir la vie par ses côtés pratiques, sans quoi l’on demeure toujours un sot.
Polozov se tut. De plus, il voulait rester seul avec la pensée de Liza, qui lui semblait une créature de toute pureté et de toute beauté. Il se déshabilla et s’étendit sur un lit propre et moelleux qu’on avait préparé pour lui.
« Quelle bêtise que toute cette vaine gloire militaire » ! pensait-il en regardant la fenêtre voilée par le châle et à travers laquelle filtraient les pâles rayons de la lune. « Le bonheur serait de vivre dans un endroit calme, avec une femme jolie, intelligente et simple… Voilà le vrai et durable bonheur. »
Sans savoir pourquoi, il se garda de communiquer son rêve à son ami, il ne rappela même pas le nom de la jeune fille, bien qu’il fût certain qu’elle occupait également la pensée du comte.
— Pourquoi ne te déshabilles-tu pas, demanda Polozov à Tourbine qui marchait à travers la chambre.
— Je n’ai pas encore sommeil… Éteins la bougie si tu veux… Je me coucherai sans lumière.
Il continua sa promenade.
« Je n’ai pas encore sommeil », répéta mentalement Polozov, plus que jamais sous l’influence du comte, et pourtant plus que jamais disposé à se révolter contre cette influence.
« Je m’imagine », poursuivit-il en s’adressant mentalement à Tourbine, « je m’imagine quelles pensées roule en ce moment ta tête pommadée. J’ai bien remarqué qu’elle t’a plu… Mais tu n’es pas capable de comprendre cette créature simple et honnête… Il te faut, à toi, une Mina et des épaulettes de colonel. Je vais lui demander si elle lui a plu. »
Et le sous-lieutenant se tourna vers le comte. Mais il se ravisa. Il sentait que non seulement il serait incapable de discuter avec lui si le comte considérait Liza comme il le supposait, mais même qu’il n’aurait pas la force d’en parler, tant il se sentait sous une influence qui devenait chaque jour plus pénible et plus injuste.
— Où vas-tu ? demanda-t-il en voyant le comte prendre sa casquette et se diriger vers la porte.
— Je vais jusqu’à l’écurie pour voir si tout est en ordre.
— C’est étrange, pensa Polozov.
Il éteignit la bougie et, tâchant de dissiper ses idées de jalousie ridicule à l’égard de son ami, il se tourna le nez au mur.
Pendant ce temps, Anna Fedorovna, après avoir fait le signe de la croix et, comme à l’ordinaire, embrassé tendrement son frère, sa fille et sa fille adoptive, se retirait dans sa chambre.
Depuis longtemps la pauvre vieille n’avait ressenti tant d’émotions, et de si fortes, en une seule journée. Elle ne put faire sa prière avec sa tranquillité habituelle. Le souvenir douloureux du feu comte et de ce jeune dandy qui l’avait dépouillée sans vergogne ne pouvait sortir de sa pensée. Pourtant elle se déshabilla comme d’ordinaire, but un demi-verre de cidre qu’on lui avait préparé sur sa table de nuit et se mit au lit. Son chat préféré entra doucement dans la chambre ; Anna Fedorovna se mit à le caresser, et écouta son ronron, sans pouvoir parvenir à s’endormir.
« C’est le chat qui me tient éveillée », se dit-elle en chassant l’animal, qui tomba mollement par terre en agitant lentement sa queue fourrée et sauta sur le poêle. Mais la femme de chambre, qui couchait par terre, apporta son matelas et éteignit la bougie après avoir allumé la veilleuse. Anna entendit ronfler cette fille, et le sommeil ne venait toujours pas apaiser son imagination surexcitée. Le visage du hussard lui apparaissait dès qu’elle fermait les yeux, et quand elle les rouvrait, la lueur de la veilleuse donnait étrangement aux objets la forme du comte. La chaleur de ses matelas de plume lui pesait et la pendule posée près d’elle sur une table l’agaçait de son tic-tac, de même le ronflement de la domestique. Elle réveilla Oustiouchka et lui ordonna de cesser de ronfler. De nouveau sa fille, le comte et son fils et la « préférence » qu’elle avait jouée occupèrent sa pensée. Elle valsait avec le père du jeune comte, elle se retrouvait avec ses épaules blanches et grasses de jadis, sentait des baisers lui frôler l’épiderme, puis voyait sa fille dans les bras du jeune comte.
Oustiouchka se remit à ronfler…
« Non, ce n’est plus maintenant comme jadis… Ce ne sont plus les mêmes gens… L’autre était prêt à se jeter au feu pour moi… et je le méritais bien… Mais celui-ci, il dort, probablement, comme un niais… heureux de son gain de ce soir, au lieu de songer à l’amour… L’autre, par exemple, me disait à genoux : — Que veux-tu que je fasse ? Je me tuerais ici, sous tes yeux, si tu le voulais. — Et il se serait tué si je le lui eusse ordonné. »
Soudain des pas assourdis se firent entendre dans le corridor, et Liza, pâle et tremblante, recouverte seulement d’un châle, entra en courant dans la chambre et vint presque tomber sur le lit de sa mère…
Après avoir dit bonsoir à sa mère, Liza passa dans la chambre de son oncle. Elle mit une camisole blanche, cacha sous un ample fichu ses nattes épaisses, éteignit la bougie, ouvrit la fenêtre et, agenouillée sur une chaise, elle contempla rêveusement le lac qui, à ce moment, étincelait sous la lumière argentée de la lune. Toutes ses occupations habituelles lui apparurent sous un nouvel aspect : une vieille mère capricieuse pour laquelle son amour irréfléchi était devenu une partie de son âme, un vieil oncle chéri, les domestiques, les moujiks qui adoraient leur demoiselle, les vaches et les veaux, toute cette nature qui mourait et ressuscitait tant de fois, et au milieu de laquelle son amour pour les autres et l’amour des autres pour elle l’avaient fait croître, tout cet ensemble qui lui avait donné une quiétude d’âme si douce, tout cela lui parut soudain n’être pas tout à fait cela. Cela devenait ennuyeux et inutile. Ce fut comme si quelqu’un lui eût dit tout à coup : — Sotte, petite sotte !… Pendant vingt ans tu n’as vécu que de niaiseries ; tu as été utile aux autres, tu ne sais pourquoi, et tu as ignoré ce qu’est la vie, ce qu’est le bonheur.
Elle se livrait à ces pensées en sondant du regard le jardin immobile, qu’éclairait la féerique clarté de la lune avec une intensité plus grande que jamais. D’où lui venaient donc ces pensées ? Ce n’était certes pas un subit amour pour le comte, comme on pourrait le supposer. Au contraire, il lui déplaisait ; le sous-lieutenant l’eût plutôt occupée. Mais il était laid, pauvre et trop silencieux. Elle l’oubliait malgré elle et, avec dépit, évoquait dans son esprit le visage du comte.
« Non, ce n’est pas cela », songeait-elle.
Son idéal était encore surélevé par cette nuit, dont le silence augmentait encore la majesté introublée de la nature… Elle le voulait, cet idéal, impeccable comme elle, inaccessible aux réalités triviales et basses.
Tout d’abord son isolement, l’absence de gens susceptibles de penser à elle firent que toutes les forces d’amour dont la Providence nous a également doués demeuraient intactes dans son cœur. Mais, à présent, elle sentait qu’elle avait trop longtemps vécu de ce bonheur attristé qu’on éprouve à sentir en soi des trésors d’amour qu’on peut contempler avec joie et répandre sans compter.
Que Dieu lui laisse ces avares délices jusqu’à la tombe. Qui sait s’ils ne sont pas les meilleurs et les plus forts, les seuls vrais et les seuls possibles…
« Mou Dieu, pensait-elle, est-il donc vrai que j’ai perdu le bonheur et la jeunesse, et que tout cela ne reviendra plus… plus jamais ?… Est-ce réellement vrai ? »
Elle éleva ses regards au ciel. De légers nuages blancs erraient dans le ciel haut et clair, cachant les étoiles à mesure de leur course vagabonde vers la lune.
« Si ce petit nuage blanc qui est au-dessus des autres passe sur la lune, alors cela sera », pensa-t-elle.
Une longue et étroite bande blanche couvrit la moitié inférieure du disque, et peu à peu l’herbe s’assombrit ; le sommet des tilleuls restait éclairé ; sur le lac, les ombres noires des arbres devinrent moins distinctes. Comme pour s’harmoniser avec cette ombre morne tombée sur la nature, un léger souffle passa et fit bruire doucement les arbres, apportant vers la fenêtre l’odeur des feuilles couvertes de buée, de la terre humide et des lilas en fleur.
« Non, ce n’est pas vrai », dit-elle pour se consoler. « Mais si le rossignol chante cette nuit, alors ce que je pense ne sera que folie et il ne faudra pas me désespérer pour cela. »
Et longtemps encore elle resta silencieuse, attendant quelqu’un, malgré que le ciel se fût éclairci et la nature de nouveau ranimée.
A plusieurs reprises les nuages éclipsèrent la lune, replongeant chaque fois le jardin dans l’obscurité.
Liza s’assoupissait sur le bord de la fenêtre lorsqu’elle fut réveillée tout à coup par les roulades du rossignol répercutées longuement par la surface miroitante de l’étang.
Elle ouvrit les yeux. Avec d’indescriptibles délices sans cesse renouvelées, toute son âme se régénérait dans cette fusion mystérieuse avec la nature qui s’épanchait devant elle si tranquille et si sereine.
Elle s’accouda, et une sensation de tristesse douce et languissante lui étreignit la poitrine ; des larmes d’un amour pur et large, brûlant de se satisfaire, de bonnes larmes consolatrices lui montèrent aux yeux. Elle posa ses mains sur le rebord de la fenêtre et y appuya sa tête. Sa prière préférée lui monta spontanément de l’âme aux lèvres et elle s’endormit ainsi les yeux humides.
Le frôlement d’une main sur la sienne la réveilla, en lui donnant une sensation légère, et agréable. Mais cette main ayant serré plus fortement la sienne, elle revint brusquement à la réalité, jeta un cri, se leva de sa chaise et, s’efforçant de croire que ce n’était pas le comte qui se tenait debout devant elle, éclairé par les rayons de la lune, elle sortit en courant de la chambre.
VII
C’était bien le comte.
La toux rauque du gardien de nuit résonna derrière la haie comme pour répondre au cri de la jeune fille. Tourbine s’enfuit, avec la sensation d’un voleur surpris, et s’enfonça dans la profondeur du jardin.
« Quel sot je suis ! répétait-il. — Je lui ai fait peur… Il fallait y aller moins brusquement et la réveiller par de douces paroles. Maladroit que je suis ! »
Il s’arrêta et tendit l’oreille : Le gardien entra dans le jardin par une petite porte, traînant son bâton sur les allées couvertes de sable. Il fallait se cacher. Le comte descendit vers l’étang.
Les grenouilles en plongeant le firent tressaillir. Sans craindre de se mouiller les jambes, il s’accroupit, et tout ce qui venait de se passer lui revint à la mémoire : ainsi il avait franchi la haie, puis cherché la fenêtre, enfin aperçu une ombre blanche ; à plusieurs reprises, en entendant d’imperceptibles bruits, il s’était éloigné de la fenêtre ; exaspéré de l’attente, il avait reproché à la jeune fille sa lenteur à venir au rendez-vous ; il lui avait semblé improbable qu’elle se fût décidée si facilement à lui accorder un rendez-vous.
Peut-être était-ce un effet de sa confusion de petite provinciale, qu’elle avait fait semblant de dormir ; aussi s’était-il décidé à s’approcher. Mais, tout à coup, il s’était enfui de nouveau ; et, au bout d’un moment, se faisant honte de sa lâcheté, il s’était rapproché d’elle et lui avait touché la main.
Le gardien promena de nouveau sa toux dans les allées et sortit en faisant crier la petite porte du jardin.
La fenêtre de la jeune fille se ferma et les stores se baissèrent à l’intérieur. Cela irrita profondément le comte. Il eût payé cher à présent de pouvoir recommencer ; il n’eût plus agi si stupidement.
… « Quelle charmante fille !… tant de fraîcheur !… Charmante ! charmante !… Et je l’ai laissée échapper… Animal que je suis ! »
Il ne songeait plus à dormir. Du pas résolu d’un homme très irrité, il alla au hasard, devant lui, dans l’allée de tilleuls.
Mais cette nuit lui apporta, à lui aussi, ses dons apaisants ; une sorte de tristesse tranquille et une soif d’amour pur remplacèrent vite son agitation.
L’allée argileuse, couverte çà et là de petites touffes d’herbe et de brindilles sèches, était éclairée par de petites taches lumineuses que la lune jetait à travers l’épaisseur du feuillage. Quelques troncs courbés, recouverts d’une mousse blanche, étaient éclairés de côté. Les feuilles argentées murmuraient entre elles.
Dans la maison, les feux s’éteignirent et les bruits cessèrent. Seul le rossignol emplissait de son chant ce grand espace silencieux et clair.
« Dieu ! quelle nuit ! quelle belle nuit ! » pensait le comte en respirant la fraîcheur odorante du jardin.
« Je regrette quelque chose, comme si j’étais mécontent des autres et de moi, comme si j’étais mécontent de toute ma vie… Quelle charmante fille !… Peut-être, en effet, l’ai-je chagrinée… »
Ses pensées s’entremêlèrent alors ; il se voyait dans ce jardin avec cette jeune provinciale dans les attitudes les plus variées et les plus étranges. Puis l’image de la jeune fille fut remplacée par celle de la chère Mina.
« Quel imbécile je suis !… Il était si simple de la prendre par la taille et de l’embrasser !… »
Plein de regret, le comte rentra dans sa chambre.
Polozov ne dormait pas encore. Il se retourna aussitôt vers le comte.
— Tu ne dors pas ? demanda celui-ci.
— Non…
— Faut-il te raconter ce qui m’est arrivé ?
— Eh bien ?
— Non, mieux vaut ne rien te dire… ou plutôt, si !… recule-toi un peu.
Le comte, abandonnant son regret de cette intrigue manquée, s’assit en souriant sur le lit de son camarade.
— Imagine-toi que la fille de la maison m’avait donné un rendez-vous.
— Que dis-tu ? s’écria Polozov en sursautant.
— Écoute…
— Comment cela ? Et quand ?… C’est impossible !
— Voilà… Tandis que vous régliez vos comptes de la préférence, elle m’a dit qu’elle se trouverait, cette nuit, à sa fenêtre, qui est de plain-pied avec le jardin. Voilà ce que c’est que d’être pratique ; tandis que tu faisais tes comptes avec la vieille, moi je m’occupais… Mais tu l’as bien entendue quand, assise sur le rebord de la fenêtre, elle nous disait qu’elle y prendrait le frais cette nuit.
— Mais elle disait cela en l’air, sans aucune intention.
— Voilà ce que je ne sais pas… Peut-être n’a-t-elle pas voulu y venir d’un seul coup… cela, je l’ignore… Mais il s’en est suivi une affaire très désagréable… J’ai agi comme un imbécile, conclut le comte en souriant avec mépris lui-même.
— Mais où étais-tu donc ?
Le comte raconta l’aventure, tout en ayant soin de ne pas parler de ses hésitations dans le jardin, sous la fenêtre.
— J’ai gâté moi-même mon affaire… J’aurais dû avoir plus d’audace… Elle a jeté un cri et s’est enfuie.
— Alors, elle a crié et s’est enfuie ? interrogea le sous-lieutenant avec un sourire contraint, pour répondre au sourire du comte qui exerçait sur lui une si forte influence.
— Oui… Et maintenant, il est temps de dormir.
Le sous-lieutenant tourna de nouveau le dos à la porte et resta silencieux pendant une dizaine de minutes. Dieu sait ce qui se passa dans son âme. Quand il se retourna, son visage exprimait la souffrance et la décision.
— Comte Tourbine, dit-il d’une voix entrecoupée.
— Rêves-tu ? répondit tranquillement le comte. — Qu’y a-t-il ? sous-lieutenant Polozov.
— Comte Tourbine, vous êtes un malhonnête homme ! cria Polozov en sautant à bas de son lit.
VIII
Le lendemain l’escadron quittait le village. Les officiers partirent sans avoir fait leurs adieux aux maîtres du logis. Ils ne se parlaient pas. A la première halte, on décida de se battre ; mais le capitaine Schultz, un bon camarade, un excellent cavalier, aimé de tout le régiment, choisi par le comte comme témoin, arrangea cette affaire de telle façon que non seulement on ne se battit pas et que tout le monde au régiment ignora ce qui s’était passé, mais qu’encore Tourbine et Polozov, sans continuer d’avoir entre eux les mêmes rapports amicaux, se tutoyèrent comme par le passé et se virent aussi fréquemment qu’auparavant à table et au jeu.